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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 08:35
Marquis Hill © Chollette / Edition Records

Marquis Hill © Chollette / Edition Records

Quelques disques récents qui me plaisent. Pour certains, de probables Chocs de l’année. Déjà avancée, cette dernière poursuit sa marche vers l’été. Mandé d’urgence, le soleil est déjà au rendez-vous en ce début de printemps qui voit les pigeons roucouler sur les parterres de fleurs de nos balcons, les arbres bourgeonner et les oiseaux chanter. En attendant le poisson espiègle du 1er avril, le parisien en bras de chemise se promène le long des berges de la Seine dont le décor reste à peu près immuable depuis les jours de mon enfance. Devant leurs boîtes, les bouquinistes guettent toujours le chaland. Des livres surtout mais aussi de vieux vinyles attirent le regard.

 

On les croyait morts. Ils renaissent et envahissent les bacs des rares disquaires de la capitale. Qui se souvient de Givaudan boulevard Saint-Germain, du Discobole gare Saint Lazare, de Music Action carrefour de l’Odéon, de Lido Musique avenue des Champs-Élysées, tous disparus aujourd’hui ? Ces disquaires, je les ai beaucoup fréquentés dans les années 70, y trouvant des merveilles. Dans “De la musique plein la tête”, mon livre de souvenirs récemment publié aux Éditions Les Soleils Bleus, ouvrage que vous pouvez commander chez votre libraire ou sur le site de l’éditeur , je raconte cette époque bénie pour le mélomane qui trouvait facilement l’album de ses rêves - www.lessoleilsbleus.com

Yonathan Avishai / Avishai Cohen / Ziv Ravitz / Barak Mori © Caterina Di Perri / ECM Records

Yonathan Avishai / Avishai Cohen / Ziv Ravitz / Barak Mori © Caterina Di Perri / ECM Records

Improvisé en studio à La Buissonne, “Naked Truth” (ECM / Universal), surprend par sa beauté mais aussi ses audaces. Dans cette suite en neuf parties, Avishai Cohen se met ici à nu, dévoile sa sensibilité, sa vulnérabilité. La musique qui sort de sa trompette est le chant de son âme. Soutenue par la contrebasse de Barak Mori, elle expose avec douceur le premier thème, avant que ne rentrent les autres instruments, la batterie de Ziv Ravitz et le piano de Yonathan Avishai. Présent dans plusieurs albums ECM du trompettiste, ce dernier tient une place importante dans cet opus en apesanteur. Caressant délicatement ses notes, il les fait merveilleusement sonner. D’une grande finesse, son toucher met en valeur des lignes mélodiques lisibles et aérées. Dans le second mouvement, un long ostinato accompagne le lamento de la trompette et une progression harmonique inattendue conduit la musique ailleurs. On plane alors entre ciel et terre, porté par tout le lyrisme dont Avishai Cohen est capable. En duo avec son batteur, les deux hommes distendent l’espace-temps. Récité par le trompettiste, Departure, un poème de Zelda Schneurson Mishkovsky (1914-1984) sur le renoncement au monde et à ses splendeurs qu’implique le passage obligé de la vie à la mort, conclut ce disque envoûtant.

Bruno Angelini / Hélène Labarrière / Daniel Erdmann / Christophe Marguet © Eric Legret

Bruno Angelini / Hélène Labarrière / Daniel Erdmann / Christophe Marguet © Eric Legret

Appréciant les mêmes jazzmen – Ornette Coleman, Ed Blackwell, Dewey Redman –, le saxophoniste Daniel Erdmann et le batteur Christophe Marguet ont beaucoup joué ensemble depuis 2010. Avides de nouvelles rencontres humaines et musicales, ils poursuivent aujourd’hui leur collaboration en quartette. Publié sur le label Mélodie en sous-sol (l’autre distribution), “Pronto!” les voit travailler avec la bassiste Hélène Labarrière et le pianiste Bruno Angelini. La cohésion de leur groupe est palpable à l’écoute de ce jazz moderne nourri de traditions auquel est donné une vraie matière sonore, une couleur spécifique. Angelini qui a enregistré en 2017 avec Erdmann “La dernière Nuit” (l’un de mes 13 Chocs de 2020), apporte son piano élégant et ses harmonies inventives. Quant au son délicieusement boisé de la contrebasse, il procure une épaisseur voluptueuse, un relief saisissant aux compositions originales des deux leaders. Maître tambours, Christophe Marguet les trempe dans le swing ; lyrique et inspiré au ténor, Daniel Erdmann leur donne un moelleux incomparable. “Pronto!” nous enthousiasme déjà.

Né à Chicago en 1987, Marquis Hill affirme sa différence par sa musique qui mêle, brasse et intègre néo-soul, house, funk et hip-hop au sein d’un jazz moderne aux racines évidentes. Lauréat en novembre 2014 de la prestigieuse Thelonious Monk International Jazz Competition, le trompettiste reste pourtant méconnu. “The Way We Play” (Concord Jazz) est le seul de ses disques qui a été distribué en France. “New Gospel Revisited” qui paraît aujourd’hui sur Edition Records (distribution U.V.M.) devrait le sortir de l’ombre. Il y  reprend en public et avec d’autres musiciens les thèmes de “Gospel Revisited” un album de 2011, son premier. Le batteur Kendrick Scott, le saxophoniste Walter Smith III et le bassiste Harish Raghavan nous sont familiers. Ce dernier est aussi celui d’Ambrose Akinmusire, un trompettiste dont le jazz se nourrit également des musiques urbaines qui l’environnent. Joel Ross l’une des étoiles montantes du vibraphone et l’excellent pianiste James Francies complètent une formation qui expérimente, ouvre de nouvelles perspectives mélodiques et rythmiques au jazz afro-américain. De courts intervalles musicaux dans lesquels les musiciens s’expriment  tour à tour en solo encadrent les six morceaux originaux du disque initial. Porté par une section rythmique inventive, souple et ouverte à des métriques irrégulières, le trompettiste cisèle les notes chaudes et colorées d’une musique ambitieuse.

Bientôt 32 ans d’existence pour Kartet, mais seulement huit albums avec “Silky Way” que sort aujourd’hui le label PeeWee! La formation a changé plusieurs fois de batteur depuis “Hask”, son premier opus en 1991. Le nouveau, Samuel Ber, met en valeur peau, bois, métal des tambours et des cymbales qu’il frotte, caresse et martèle. Comme celles de Guillaume Orti (saxophones alto et soprano), Benoît Delbecq (piano) et Hubert Dupont (contrebasse) ses propres compositions contribuent à un répertoire d’une homogénéité et d’une fluidité étonnante, fruit de l’émulation créatrice de quatre complices faisant naître une musique envoûtante dont les angles, les arêtes vives sont soigneusement poncés. Bien qu’abstraits et sans mélodies apparentes, les dix morceaux de l’album, malgré les apparences, restent secrètement mélodieux. On visionne mentalement des paysages oniriques et colorés au sein desquels les timbres et les couleurs ont une grande importance. L’air vibre et devient sons par la magie de quatre créateurs ici particulièrement inspirés.

Comprenant douze morceaux parmi lesquels huit compositions originales, “Hope” (Fresh Sound New Talent / Socadisc) est le sixième album de Yaniv Taubenhouse. J’ai découvert son beau piano au Sunside en octobre 2015. Il venait de publier “Moments in Trio Vol. One”, premier disque d’une trilogie pour Fresh Sound New Talent avec Rick Rosato (contrebasse) et Jerad Lippi (batterie), et j’avais été séduit par ses harmonies lumineuses, ses notes bien choisies, une recherche de la beauté qu’un doigt de mélancolie rendait très attachante. Lorsque “Hope” a été enregistré en solo fin février 2020 en Arkansas, un virus menaçant et mortel commençait à se répandre. Cet opus n’a pourtant rien de sombre. Tel un baume contre la peur, ses mélodies sont même d’une douceur apaisante. Précédemment enregistrés en trio, Conversation et Prelude of the Ozarks séduisent par leur lyrisme. Le pianiste dispose d’une large palette de couleurs et fait souvent entendre de délicieux tapis de notes. Les trois mouvements d’une suite sont disséminés dans l’album, chacun d’eux en relation directe avec les deux autres tant sur le plan harmonique que mélodique. Quatre standards complètent ce programme. Parmi eux, It’s Alright With Me de Cole Porter et We See de Thelonious Monk, deux musiciens dont Yaniv Taubenhouse reprend souvent les thèmes. Prenez le temps d’écouter ce disque solaire et laissez-vous envelopper par ce piano délicat qui sait si bien raconter des histoires.

Avec l’Orchestre National de Jazz qu’il dirigea entre 2005 et 2008, Franck Tortiller consacra un album à Led Zeppelin, “Close to Heaven”, un disque dont le batteur, Patrice Héral, est présent dans ce “Back to Heaven” (Label MCO , distribution Socadisc / Believe) que l’Orchestre Franck Tortiller publie aujourd’hui. Led Zep n’était pas mon groupe de rock préféré, mais ses premiers albums, son énergie et la guitare sous tension de Jimmy Page forçaient l’admiration. Confié à Matthieu Vial-Collet qui assure également la partie vocale du superbe Going to California, cette dernière tient donc une place importante dans cette formation de dix personnes comprenant quatre souffleurs – un trompette, un trombone et deux saxophonistes, l’équipe de jeunes musiciens réunit autour du vibraphone de Tortiller incluant deux femmes, Olga Amelchenko et Gabrielle Rachel. Une guitare étrangement absente dans le disque enregistré par l’ONJ et qui, mise ici en valeur, donne un aspect plus rock à une musique jouée toutefois par des jazzmen. Également dans “Close to Heaven”, Dazed and Confused en témoigne. La basse est électrique, les cuivres sonnent avec une toute autre puissance, mais la guitare qui partage certains chorus avec le vibraphone et des saxophones incandescents, fait aussi la différence.

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10 mars 2022 4 10 /03 /mars /2022 09:20
Académie du Jazz : une remise des Prix très attendue

Présidé et orchestré depuis 2005, par François Lacharme, l’incontournable rendez-vous médiatique qu’est devenue au fil des ans la traditionnelle remise des Prix de l'Académie du Jazz s’est tenue le 3 mars au Pan Piper en présence d’invités et d’amis œuvrant dans les métiers de la musique et des spectacles. Musiciens et académiciens*, producteurs et responsables de maisons de disques, partenaires et sponsors**, journalistes, photographes, attaché(e)s de presse, agents artistiques, organisateurs de concerts assistaient à l’évènement, heureux de se retrouver dans une vraie salle de concert. Pandémie oblige, la cérémonie l’an dernier s’était déroulée dans l’intimité d’un Club Jazz à Fip, en présence seulement de quelques lauréats. Cette année, les artistes récompensés retrouvaient un public prêt à partager avec eux leurs émotions et la magie de leur musique.

 

Mon compte-rendu de cette soirée privilégie beaucoup l’image. Faites défiler mon carrousel jazzistique et découvrez les photos que Philippe Marchin et moi-même avons prises lors du cocktail qu’offrit l’Académie après sa remise de Prix. Outre quelques lauréats, vous y trouverez sans doute des visages familiers et, si vous étiez présents à cette soirée de gala célébrant la richesse et la diversité du jazz, peut-être apparaîtra le vôtre.

 

*Une soixantaine d’académiciens constituent le collège électoral, des journalistes essentiellement. Les disques et les musiciens récompensés le sont ainsi en toute indépendance.

 

**La Fondation BNP Paribas, la SACEM, la SPEDIDAM, le Conseil des Vins de Saint-Émilion, le Pan Piper, mais aussi le Goethe Institut qui accueille en amont depuis quelques années nos fiévreux et passionnants débats.

 

 

LA CÉRÉMONIE

Le Trompettiste Stéphane Belmondo recevant de François Lacharme le Prix du Disque Français pour “Brotherhood”, un disque enregistré en quintette avec son frère Lionel. Accompagné par le guitariste Sylvain Luc, Lauréat du Prix Django Reinhardt en 2010, Stéphane au bugle nous offrit un jazz intimiste sachant aussi être virtuose. Song for Dad, un extrait de l’album récompensé, un hommage à leur père, embrassant l’émotion.

 

Attribué à “Duke Ladies – Vol. 1”, un album dans lequel le Duke Orchestra met les femmes à l’honneur, le Prix du Jazz Classique fut l’occasion pour Laurent Mignard qui dirige l'orchestre, de nous en présenter quelques-unes. À Natalie Dessay accompagnée par le beau piano de Philippe Milanta, succéda un blues mettant en vedette la clarinette d’Aurélie Tropez et l’harmonica de Rachelle Plas, l'une des découvertes de la soirée.

Avec ces dames : la section rythmique du Duke Orchestra  Philippe Milanta au piano, Bruno Rousselet à la contrebasse et Philippe Maniez à la batterie, Julie Saury n’étant pas disponible –, mais aussi une version réduite de l’orchestre, Laurent Mignard à la trompette se joignant aux saxophonistes Philippe Chagne et Olivier Defays et à Michaël Ballue au trombone pour colorer voluptueusement la musique. Un peu plus tard, avec ses deux camarades de pupitre et la même rythmique, Philippe Chagne interpréta Self Portrait in Three Colors qu’il dédia à Bertrand Tavernier, présent il y a deux ans sur la scène du Pan Piper, et My Jelly Roll Soul, deux compositions de Charles Mingus dont on fête cette année le centenaire de la naissance.

Académie du Jazz : une remise des Prix très attendue

 

Membre de l’Académie du Jazz, musicologue et traducteur, Ludovic Florin reçut le Prix du Livre de Jazz pour son ouvrage consacré à Chick Corea disparu en février 2021 à l’âge de 79 ans, un livre publié aux Éditions du Layeur. Illustré par les pochettes des disques du pianiste, “Chick Corea” est la première étude en langue française qui lui est consacrée.

 

Une surprise, avec sur scène Marius Preda, un musicien roumain, un virtuose du cymbalum, un instrument à cordes frappées de la famille des cithares sur table. Ce soir, point de musique tzigane mais une série de variations autour d’un thème d’Oscar Peterson et un hommage à Charles Mingus, une version ingénieuse et à tiroirs de son fameux Goodbye Pork Pie Hat arrangée par ses soins.

Académie du Jazz : une remise des Prix très attendue

 

Lauréat du Prix du Musicien Européen, Matthieu Michel était présent dans cette même salle en janvier 2018. Il accompagnait cette année-là sa compatriote Suzanne Abbuehl qui en était la récipiendaire. C’est au bugle et en compagnie de l’excellent pianiste Jean-Christophe Cholet avec lequel il enregistra en décembre 2014 pour le label La Buissonne “Whispers”, un chef-d’œuvre, que le trompettiste suisse nous enchanta dans une version aussi délicate que personnelle de La Javanaise.

 

Les lauréats des Prix Blues (Cedric Burnside), Soul (Robert Finley) et du Jazz Vocal (Veronica Swift) n’ayant pu se déplacer, de même que Aida Hargrove, l'épouse du regretté trompettiste Roy Hargrove, lauréat avec le pianiste Mulgrew Miller du Prix du Meilleur inédit pour leur album “In Harmony”, des vidéos de remerciement adressées à l’Académie furent projetées sur écran. Celle de Veronica Swift comprenant un morceau spécialement enregistré sur la scène du Blue Note, fut chaleureusement applaudi.

Après un bel hommage à Claude Carrière qui présida l’Académie du jazz disparu l’an dernier, François Lacharme dévoila le Grand Prix de l’Académie du Jazz (le meilleur disque de l’année), un prix presque toujours attribué à l’album d’un musicien étranger. Le seul français qui l’a obtenu ces dernières années est Laurent Cugny pour son opéra jazz, “La Tectonique des Nuages” en 2010. On peut aujourd’hui ajouter Martial Solal, récompensé pour son disque “Coming Yesterday” rassemblant les meilleurs moments de son dernier concert en solo donné Salle Gaveau en janvier 2019. Trop fatigué pour se déplacer, Martial, 94 ans, adressa un texte de remerciement à l’Académie. Un Prix Spécial pour l’ensemble de son œuvre en 2018, prix facétieusement intitulé Prix du Jeune Talent lui avait été attribué en 2018, et le pianiste avait reçu le Prix Django Reinhardt en 1956 des mains de Jean Cocteau.

Académie du Jazz : une remise des Prix très attendue

La proclamation du Prix Django Reinhardt, fut bien sûr le moment le plus attendu de cette remise des prix. Succédant à Sophie Alour, le saxophoniste, chanteur et compositeur Thomas de Pourquery reçut le fameux trophée que tous les musiciens français rêvent d’obtenir, une récompense dotée de 3000 euros par la Fondation BNP Paribas, l’un des mécènes de l’Académie représentée par la charmante Mathilde Favre. Exprimant sa solidarité à l’Ukraine, scandaleusement envahi par les troupes du sinistre Poutine, et empoignant son saxophone alto, il nous régala d’un grand moment de musique en solo, sa voix se posant sur une mise en boucle de son propre instrument. Un second morceau avec Mario Canonge au piano, une version de Peace, célèbre morceau d’Horace Silver, acheva de convaincre.

Académie du Jazz : une remise des Prix très attendue

 

LE PALMARÈS 2021

 

Prix Django Reinhardt :

THOMAS DE POURQUERY

Grand Prix de l’Académie du Jazz :

MARTIAL SOLAL : « Coming Yesterday - Live at Salle Gaveau »

(Challenge / DistrArt Musique)

Prix du Disque Français :

BELMONDO QUINTET : « Brotherhood »

(B-Flat / Pias)

Prix du Musicien Européen :

MATTHIEU  MICHEL

Prix du Meilleur Inédit :

ROY HARGROVE / MULGREW MILLER : « In Harmony »

(Resonance Records - Pias)

Prix du Jazz Classique :

LAURENT MIGNARD DUKE ORCHESTRA : « Duke Ladies - Vol.1 »

(Juste une Trace / Socadisc)

Prix du Jazz Vocal :

VERONICA SWIFT : « This Bitter Earth »

(Mack Avenue / Pias)

Prix Soul :

ROBERT FINLEY : « Sharecropper's Son »

(Easy Eye Sound / Bertus)

Prix Blues :

CEDRIC BURNSIDE : « I Be Trying »

(Single Lock / Modulor)

Prix du Livre de Jazz :

LUDOVIC FLORIN : « Chick Corea »

(Éditions du Layeur)

 

L'AFTER

Avec dans le désordre : Diego ImbertJean-Philippe Viret - André CayotAgnès Thomas Thomas de Pourquery - Claudette de San Isidoro François LacharmeJacques Pauper Slaven Ljujic Chantal GoronAlain TomasRhoda Scott –  Juliette PoitrenaudFrancis Capeau Nicolas Teurnier Sylvie Durand Olivier DefaysGilles Coquempot - Bruno Pfeiffer Thierry & Sabine Leleu -  Gilles PetardJean-Jacques GoronPierre de Chocqueuse Mario CanongeMonique FeldsteinStéphane BelmondoLeïla OlivesiLudovic Florin Louis Moutin Vincent BessièresFlavien PiersonBruno PfeifferFlavien Pierson –  Véronique Coquempot - Mathilde FavreHenri TexierJean-Christophe CholetSylvain LucArnaud MerlinJacqueline CapeauPhilippe Chagne –  Bénédicte de ChocqueuseJean-Louis LemarchandPhilippe ManiezOlivier Hutman Marc SénéchalLaurent MignardSandrine Zarka-EderyFrançoise PhilippeEmmanuel FouquetJean-François Pitet Christian RosePierre Christophe Thomas CurbillonGaëlle RenardMatthieu MichelRamona HorvathNicolas Rageau Franck AmsallemSacha BoutrosAlex DutilhJacques-Henri BéchieauCharlotte Planchou Lionel EskenaziCecil L. RecchiaAxelle MoutinFrançois Debrosses Pierre MégretMarius PredaLaurent de Wilde.

Académie du Jazz : une remise des Prix très attendue
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Photos Carrousel  : Philippe Marchin & Pierre de Chocqueuse sauf Pierre & Bénédicte de Chocqueuse © Jean-Louis Lemarchand.

Photos de la cérémonie : Philippe Marchin sauf Martial Solal © Lutz Voigtländer / Intuition Records.

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21 février 2022 1 21 /02 /février /2022 09:48
Kit Downes, Petter Eldh, James Maddren © Caterina Di Perri / ECM Records

Kit Downes, Petter Eldh, James Maddren © Caterina Di Perri / ECM Records

En ce mois de février qui bientôt s’achève, les bons concerts n’ont pas manqué. Le pianiste Stephan Oliva en solo au Sunside dans un programme éclectique au sein duquel The Single Petal of a Rose de Duke Ellington fut l’un des joyaux ; Toujours au Sunside, Enrico Pieranunzi avec Jasper Somsen à la contrebasse et Jorge Rossy à la batterie nous offrant une version mémorable de Don’t Forget the Poet, l’une de ses plus belles compositions ; le batteur norvégien Snorre Kirk enfin dans un club parisien après un étonnant concert en novembre 2018 à la Maison du Danemark, le Duc des Lombards l’accueillant avec un nouveau quartette qui porta constamment le swing à ébullition… des moments forts que l’on conserve en mémoire. Et puis, il y a les disques, nombreux depuis janvier. On a beau chercher à dégager du temps pour réécouter ses vieux albums avant qu’ils ne prennent la poussière, l’actualité, toujours galopante comme un cheval au galop, nous en empêche avec des enregistrements que l’on aurait tort d’ignorer. À écouter entre la lecture de deux chapitres de mon livre de souvenirs “De la musique plein la tête” récemment publié aux Éditions Les Soleils Bleus, www.lessoleilsbleus.com ces six pépites mettent en joie. Pourquoi vous en priver !

Frédéric Borey avait déjà enregistré plusieurs albums lorsque “The Option”, son cinquième, l’un de ses meilleurs, parvint en 2012 à mes oreilles. D’autres disques suivirent dont deux avec Lucky Dog, un quartette dans lequel Yoann Loustalot, déjà présent dans “The Option”, joue du bugle. Au saxophone ténor, Frédéric Borey possède une sonorité ample, épaisse, mais également moelleuse et suave. Il la met au service de compositions cohérentes et soignées qui laissent une large place à l’improvisation. Récemment sorti sur le label Fresh Sound New Talent (distribution Socadisc), “Butterflies Trio” en contient onze. Six d’entre-elles sont de sa plume. Quatre autres sont écrites par Damien Varaillon (contrebasse) et Stéphane Adsuar (batterie) qui l’accompagnent depuis 2019, année de l’enregistrement et de la sortie de leur premier double CD, et la onzième, Camille, par un ami de longue date du saxophoniste, Lionel Loueke. Ce dernier apporte à la musique les timbres inimitables de sa guitare – qui sonne comme un synthé dans Insomnia –, ses mélopées singulières, son approche africaine des rythmes, et lui donne d’autres couleurs. Si Lou, un duo rêveur et mélancolique avec Frédéric nous émeut, le guitariste trouve en Stéphane Adsuar un complice pour faire danser avec lui une musique apaisée et souvent mystérieuse qui semble venir de loin.

Si le jazz que joue Bill Charlap reste de facture classique, on ne peut rester insensible à son piano et à la cohésion de son trio. Peter Washington (contrebasse) et Kenny Washington (batterie) l’accompagnent depuis 1997. Ils n’ont aucun lien de parenté mais la musique épurée qu’ils rythment avec précision et finesse témoigne de leur parfaite entente. Bill Charlap continue de puiser dans l’immense vivier de standards que possède le jazz pour nourrir sa musique et son art pianistique. Après deux magnifiques albums pour Impulse, il retrouve Blue Note et sort aujourd’hui “Street of Dreams”, un opus tout aussi bon et accompli que ses disques précédents. Chansons tirées de films ou de comédies musicales – I’ll Know, What Are You Doing the Rest of my Life –, succès des années 30 popularisés par Bing CrosbyStreet of Dreams, Out of Nowhere – et compositions de jazzmen – The Duke de Dave Brubeck, Your Host de Kenny Burrell –, le pianiste s’empare de leurs mélodies inusables pour les parer de nouvelles couleurs harmoniques, ses doigts agiles faisant pleuvoir sur elles de grands rideaux de swing. Adoptant des tempos très lents lorsqu’il joue des ballades, il les habille de délicates notes perlées, son jeu espiègle et élégant soulevant constamment l’enthousiasme. 

Les amateurs de jazz ne sont pas nombreux en France à connaître Kit Downes. Il joue de l’orgue d’église dans “Obsidian” son premier disque ECM publié en janvier 2018. La même année, sous le nom de Enemy, Edition Records fit paraître un album en trio avec Downes au piano, le bassiste Petter Eldh et le batteur James Maddren. Ce sont eux qui l’accompagnent dans “Vermillion”, son troisième album pour ECM, un disque que Downes, dont le mentor fut le regretté John Taylor, estime différent de tous ceux qu’il a enregistrés. En complète osmose, les trois musiciens improvisent une musique ouverte et imprévisible, un jazz de chambre intimiste d’une grande douceur mélodique. Souvent construits sur des altérations harmoniques, sur des métriques irrégulières et mouvantes, le rubato étant ici abondamment utilisé, les paysages colorés et abstraits que proposent le trio fascinent par leur riche palette de timbres. Un thème surgit parfois au détour d’une phrase. On le croit oublié lorsqu’il revient à nos oreilles, enchantées par l’écoute d’une contrebasse inventive, d’un piano dont les notes lumineuses sont d’une douceur exquise, d’un batteur qui caresse peaux et métal, commente et colore. Kit Downes et Petter Eldh se partagent les compositions de l’album. Il se termine par une version méconnaissable de Castles Made of Sand, un morceau de Jimi Hendrix savamment déconstruit.

Dans les notes de pochette de “Breath by Breath” (Palmetto / L’Autre distribution), Fred Hersch confie avoir grandi à Cincinnati en écoutant des quatuors à cordes. Sa professeur de piano était l’épouse du violoncelliste du célèbre LaSalle Quartet et Fred assistait souvent à leurs répétitions, découvrant comment leurs instruments parvenaient à unir leurs timbres et répartir leurs lignes mélodiques. Interprétés par le Crosby String Quartet, ses propres arrangements évoquent souvent ceux des grands quatuors romantiques du XIXème. Pastorale est comme par hasard un hommage à Robert Schumann. Le prologue et la coda de Awakened Heart font penser à Franz Schubert et l’introduction de Breath by Breath ressemble à une célèbre pièce classique. Ses arrangements pour cordes sont moins datés lorsque ces dernières sont utilisées rythmiquement – dans Worldly Winds notamment –, ou qu’elles commentent les parties de piano que soutiennent en maints endroits la contrebasse de Drew Gress et la batterie de Jochen Rueckert. Avec eux, Hersch joue un magnifique piano. Begin Again, le premier des huit mouvements de The Sati Suite, mais aussi Breath by Breath révèlent sa totale maîtrise de l’instrument. Son chant dans Mara, une sorte de danse orientale, force l’admiration. Entièrement construit sur une succession de dialogues entre les instruments, Monkey Mind est l’œuvre d’un grand.

La musique de Thelonious Monk jouée par le pianiste Mario Stantchev. Ce dernier la découvrit en Bulgarie à l’âge de 16 ans, par une version live d’Off Minor précise-t-il dans ses notes de pochette. Récemment publié par Cristal et Ouch ! Records (distribution Believe), l’album s’intitule “Monk and More” et a été enregistré en trio à Sofia, la ville natale de Stantchev, par la Radio nationale bulgare. Dimitar Karamfilov (contrebasse) et Hristo Yotsov (batterie) l’accompagnent dans un répertoire que les très nombreux admirateurs de Monk connaissent bien. Ugly Beauty, Pannonica, Blue Monk, Mario Stantchev nous en donne des versions respectueuses tout en prenant certaines libertés tant rythmiques que mélodiques avec les thèmes. Quatre compositions originales fidèles à l’esprit de la musique de Monk complètent cet opus épatant.

Confinés dans le même village, Henri Texier et son fils Sébastien prirent l’habitude de se réunir plusieurs fois par semaine « pour continuer à jouer (…), ne pas laisser la musique s’échapper ! ». Reprenant des standards et de vieux thèmes, ils réfléchirent aux arrangements qu’ils allaient leur donner et constituèrent le répertoire de “Heteroklite Lockdown”(Label Bleu / L’Autre distribution), un disque enregistré en trio et sans public au Triton, l’un des plus sincères et les plus attachants du bassiste. Batteur du quintette d’Henri Texier depuis 2016, Gautier Garrigue, le troisième homme, rythme avec précision la musique, la colore et s’avère un atout précieux dans l’élaboration du son que possède le groupe. Au programme : trois standards dont un merveilleux Round About Midnight, quelques compositions d’Henri (Fertile Danse, Izlaz) et trois nouveaux morceaux écrits par les trois membres du trio, Bacri’s Mood étant un hommage au comédien Jean-Pierre Bacri récemment décédé. Respectant leurs mélodies, nos trois musiciens les font résolument chanter. Les belles lignes mélodiques de la contrebasse ponctuent rythmiquement le chant fluide et aérien du saxophone alto qui, en apesanteur, plane comme un oiseau dans un ciel bleu azur.

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1 janvier 2022 6 01 /01 /janvier /2022 11:44
Voeux 2022

Dans l’espoir de plonger dans une année heureuse

                 Joie et Santé en 2022

                      Happy New Year

            Et puisse le jazz vous mettre du baume au cœur

 

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27 décembre 2021 1 27 /12 /décembre /2021 10:57
13 Chocs très attendus

Ils existent depuis 2009 et si je consacre aujourd’hui moins de temps à ce blog, je n’allais pas faire patienter davantage ceux d’entre vous qui les attendent comme chaque année en décembre. Ce ne sont pas les Prix de l’Académie du Jazz issus des votes d’un collège de journalistes qui seront remis début février si le variant Omicron ne joue pas les trouble-fête, mais les miens, mes propres choix, mes propres Chocs. Les musiciens de cette sélection ne vous sont pas inconnus. Bill Carrothers et Vincent Courtois (pour la première fois ensemble dans un album), Vijay Iyer, Joe Lovano (avec Enrico Rava en 2019 et Steve Kuhn en 2009), Enrico Pieranunzi et bien sûr Marcin Wasilewski déjà récompensé l’an dernier ont déjà figuré dans ce palmarès.

 

Ce blog ayant toujours eu pour vocation de découvrir de nouveaux talents, les pianistes Baptiste Bailly et Grégory Ott que vous n’êtes pas encore nombreux à connaître accèdent donc cette année au sommet du podium. Si le saxophoniste Vincent Lê Quang est présent dans de nombreux disques, “Everlasting”, le premier qu’il enregistre sous son nom, est à marquer d’une pierre blanche. Des albums, Russ Lossing en a fait beaucoup et si j’ai regretté de ne pouvoir inclure “Changes” dans ma sélection de 2019, “Metamorphism” mérite ici sa place. Enfin, mieux vaut tard que jamais, Martial Solal, dont j’admire le piano depuis la découverte de ses disques au début des années 80, méritait un grand coup de chapeau à l’occasion de la parution des meilleurs moments de son concert à Gaveau de janvier 2019, un concert historique à propos duquel je ne suis pas peu fier de pouvoir dire : « j’y étais ».

 

Bonnes fêtes à tous et à toutes.

12 nouveautés…

 

Baptiste BAILLY : “Suds”

(Neuklang / Big Wax)

Chronique dans le blog de Choc le 30 juillet

Un jazz de chambre élégant à mi-chemin entre la musique impressionniste de Claude Debussy et celle de Manuel de Falla, un disque en solo, le premier que fait paraître Baptiste Bailly, dans lequel les cordes métalliques du piano sont parfois utilisées comme une guitare. Baptiste utilise aussi avec parcimonie un Moog, des effets électroniques apportant alors une dimension orchestrale à ses morceaux. L’Espagne et sa musique y occupent une place importante, mais aussi les paysages chers à son cœur du plateau des Hautes-Chaumes du Forez (Loire). La tendre et exquise mélodie d’Amari qu’il chantonne referme un disque envoûtant d’une grande puissance poétique.

Bill CARROTHERS / Vincent COURTOIS : “Firebirds”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 12 novembre

Dans “Firebirds” le pianiste Bill Carrothers rencontre le violoncelliste Vincent Courtois, une initiative de Gérard de Haro qui connaît bien ces deux grands musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble. L’album rassemble compositions originales et standards. Invité sur deux plages, le saxophoniste Éric Seva enrichit Isfahan de Duke Ellington d’un beau chorus de baryton. Autres moments forts de cet enregistrement, Game de Joni Mitchell introduit en pizzicato par Vincent Courtois, et 1852 mètres plus tard, précédemment enregistré par ce dernier dans “West” en 2014.

Andrew CYRILLE Quartet : “The News”

(ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 4 octobre

Le batteur Andrew Cyrille, 83 ans, fait paraître “The News”, un album de jazz moderne à l’atmosphère toute aussi singulière que celle de “The Declaration of Musical Independence”, son disque précédent. Outre David Virelles qui remplace au piano Richard Teitelbaum, le quartette du batteur comprend Ben Street à la contrebasse et Bill Frisell à la guitare. Les couleurs, les sonorités souvent aériennes qu’il tire de son instrument apportent beaucoup à la magie de cette musique ouverte et intimiste que le drive foisonnant du batteur et le piano inattendu de Virelles enrichissent. Frisell signe trois compositions. Parmi elles, Go Happy Lucky, déjà enregistré en solo sur son disque “Music Is” en 2017.

Vijay IYER : “Uneasy”

(ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 25 juin

Un nouveau trio pour le pianiste Vijay Iyer qui retrouve ici la bassiste Linda May Han Oh et le batteur Tyshawn Sorey avec lesquels il joue depuis 2019. L’album contient huit compositions originales du pianiste écrites sur une période de vingt ans. S’y ajoutent une reprise très originale de Night and Day de Cole Porter et Drummer’s Song de la regrettée Geri Allen. Loin de jouer ici une musique abstraite, Vijay Iyer renoue avec un jazz mélodique accessible à tous. Piano et contrebasse dialoguent souvent avec bonheur, le jeu souvent mélodique de cette dernière enrichissant sensiblement la musique. Touba est d’un grand lyrisme et, improvisé en solo, Augury séduit par son exquis raffinement harmonique.

Vincent LÊ QUANG : “Everlasting”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 30 juillet

Vincent Lê Quang (saxophones ténor et soprano) fut découvert par Daniel Humair avec lequel il enregistra plusieurs disques dont le remarquable “Modern Art” en trio avec Stéphane Kerecki et plus récemment “Drum Thing” d’une qualité presque égale. Le quartette qui l’entoure dans “Everlasting” existe depuis une douzaine d’années. Le pianiste Bruno Ruder fut avec lui membre du trio Yes is a Pleasant Country. Le bassiste Guido Zorn joue avec Ruder dans “Gravitional Waves”, une autre réussite du label La Buissonne. Avec le batteur John Quitzke pour compléter la formation, nos quatre musiciens assument un discours tranquille et fluide, l’improvisation prenant souvent le pas sur l’écriture, simple colonne vertébrale d’une musique inventée collectivement.

Russ LOSSING : “Metamorphism”

(Sunnyside / Socadisc)

Chronique dans le blog de Choc le 25 juin

Mal distribués, la plupart des nombreux disques de Russ Lossing sont hélas passés inaperçus. Dans “Metamorphism”, le pianiste retrouve des musiciens avec lesquels il a souvent joué et enregistré. On doit à l’excellent saxophoniste Loren Stillman plusieurs albums mémorables parmi lesquels “How Sweet It Is” et “Canto”, tous deux enregistrés avec Lossing. John Hébert, le bassiste de Fred Hersch, et le batteur Michael Sarin constituent une section rythmique élastique capable de se plier aux nombreuses variations que les solistes imposent à la musique, un jazz moderne d’une grande richesse mélodique ouvert aux dissonances et à tous les possibles.

Joe LOVANO / Trio TAPESTRY : “Garden of Expression”

(ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 25 juin

Autour du saxophoniste Joe Lovano (ténor et soprano), le Trio Tapestry réunit la pianiste Marilyn Crispell et le batteur Carmen Castaldi. “Garden of Expression”, leur second disque, invite toujours à méditer mais est d’une plus grande portée spirituelle que le premier, un disque de 2019 déjà envoûtant. Un flux sonore distendu de notes apaisées et mélancoliques que colore le batteur enveloppe constamment l’auditeur. Celles raffinées du piano se mêlent au chant des saxophones. Composée par Lovano, mais transcendée par le jeu interactif du trio, la musique étale ses couleurs, ses harmonies sereines, dessine des paysages oniriques qu’il fait bon écouter.

Grégory OTT : “Parabole”

(Jazzdor / L’autre distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 25 juin

J’ignorais tout de ce pianiste strasbourgeois avant de recevoir ce disque en solo, une relecture aussi décalée qu’inventive de la bande-son du film de Wim Wenders “Les ailes du désir” (“Der Himmel über Berlin”). Ne cherchez pas à comparer sa musique avec celle de Jürgen Knieper que l’on entend dans le film. Grégory Ott pose sur ses images ses propres mélodies, ses visions musicales traduisant parfaitement la poésie du scénario de Peter Handke : un ange tombe amoureux d’une trapéziste et choisit de devenir mortel. Superbement enregistré par Philippe Gaillot, “Parabole” baigne dans le blues et bénéficiant d’harmonies délicates, sa musique nous invite à rêver.

Enrico PIERANUNZI Jazz Ensemble : “Time’s Passage”

(abeat / UVM)

Chronique dans le blog de Choc le 25 juin

Enrico Pieranunzi enregistre beaucoup mais ne fait jamais de mauvais disque. Dans “Time’s Passage”, une formation largement italienne joue ses compositions et quelques standards, deux versions de In the Wee Small Hours of the Morning nous étant proposées. André Ceccarelli retrouve ici la chanteuse Simona Severini qu’il accompagne dans “Monsieur Claude”, un autre grand disque du Maestro. Chanté en français et bénéficiant de sa voix troublante, Valse pour Apollinaire est l’un des grands moments d’un album au sein duquel le piano enchanteur d’Enrico dialogue avec bonheur avec le vibraphone d’Andrea Dulbecco, révélation d’un opus flamboyant.

Martial SOLAL : “Coming Yesterday”

(Challenge / DistrArt Musique)

Chronique dans le blog de Choc le 25 juin

La Salle Gaveau est archi pleine, ce 23 janvier 2019. Pour rien au monde un amateur de piano n’aurait manqué ce concert de Martial Solal, son dernier. Enregistré par les micros de Radio France, “Coming Yesterday” fait entendre un piano espiègle mélangeant allègrement rythmes et tonalités sur des standards inusables bousculés avec humour. Jonglant constamment avec ses notes, s’autorisant bien des digressions, Martial reprend en début de concert I Can’t Get Started « pour s’en débarrasser », et s’amuse avec Frère Jacques rebaptisé Sir Jack. Sa mémoire vagabondant sans jamais se perdre, il nous offre un feu d’artifices de citations, mélodies qu’il transforme et harmonise au gré de son intarissable fantaisie.

UMLAUT BIG BAND : “Mary’s Ideas”

(Umlaut Records / L’autre distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 4 octobre

Orchestre de quatorze musiciens, le Umlaut Big Band remonte le temps. Après un album consacré à Don Redman (1900-1964), la formation consacre avec “Mary’s Ideas” un double CD à Mary Lou Williams (1910-1981). Pianiste et arrangeuse des Twelve Clouds of Joy, cette dernière écrivit pour de nombreuses formations dont celles de Benny Goodman et de Duke Ellington. Irriguée par le blues, son œuvre d’une étonnante modernité, parfois inspirée par Cecil TaylorZoning Fungus II qui explore les potentialités sonores du piano – nous est ici présentée de manière thématique, un passionnant livret accompagnant deux disques enthousiasmants enregistrés en janvier 2021 à la Philharmonie de Paris.

Marcin WASILEWSKY : “En attendant”

(ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°742

En août 2019, profitant de l’enregistrement d’“Arctic Riff” au studio La Buissonne, un disque en quartette avec le saxophoniste Joe Lovano le trio du pianiste polonais Marcin WasilewskiSlawomir Kurkiewicz (contrebasse) et Michal Miskiewicz (batterie) – enregistra d’autres versions de Glimmer of Hope et de Vashkar (Carla Bley), ainsi qu’une sélection de préludes et fugues empruntés aux Variations Goldberg de Bach et le Riders on the Storm des Doors. Trois improvisations collectives de l’album (In Motion Part I, II & III) s’y ajoutent et  témoignent de la parfaite interaction qui règne au sein de ce trio fondé en 1993 par un pianiste au jeu modal et inspiré, sensible aux moindres murmures de la contrebasse et de la batterie.

Et un inédit :

 

Frank KIMBROUGH : “Ancestors”

(Sunnyside / Socadisc)

Chronique dans Jazz Magazine n°743

Pianiste attitré du Maria Schneider Orchestra et auteur d’une vingtaine de disques sous son nom, Frank Kimbrough, décédé en décembre 2020, nous laisse cet album posthume de 2017 qui nous fait regretter sa disparition prématurée à l’âge de 64 ans. Pratiquant un jeu mélodique et conversant constamment avec lui, Masa Kamaguchi, le bassiste de “Play”, album dont trois des morceaux sont repris ici, enrichit avec bonheur ce jazz modal joué avec un art consommé de la nuance, des plages très lentes baignant dans une douce mélancolie. Le troisième homme, Kirk Knuffke, joue du cornet et souffle peu de notes pour mieux les chanter, Eyes étant largement consacré à son instrument.

 

Photo : “Les Paparazzi à l’arrivée d’Anita Ekberg” © 1960 La Dolce Vita – Riama Film – S.N. Pathé Cinéma – Gray Film.  

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4 décembre 2021 6 04 /12 /décembre /2021 17:43
Dernières nouvelles du front

Décembre. Le fond de l'air est froid, Noël brille au loin comme une banquise. L’ennemi c’est bien sûr ce coronavirus qui se promène et se transforme. Le variant delta fait déjà des dégâts. Encore plus inquiétant, le variant omicron risque de confiner à nouveau la planète si nous ne respectons pas les gestes barrières. Le lavage fréquent des mains et le port du masque ne nous dispense pas de nous faire vacciner. Évitant de m’exposer, j’avoue moins fréquenter les clubs et les salles de concert qui ont pourtant besoin de nous. Sortez, mais soyez prudents.

Le samedi 27 novembre, Arnaud Merlin accueillait au 104 dans le cadre de Jazz sur le Vif le Happy Hours Quartet de Christophe Marguet. Avec lui, le trompettiste et joueur de bugle Yoann Loustalot, le pianiste Julien Touéry et Hélène Labarrière à la contrebasse pour jouer les belles et allègres compositions du batteur qui toutes bénéficient d’arrangements soignés.

 

Une excellente première partie pour introduire après un court entracte le nouveau trio de Marc Copland, aujourd’hui l’un des plus grands pianistes de la planète jazz. Accompagné par le bassiste anglais Phil Donkin à la contrebasse (né en 1980) et le batteur allemand Jonas Burgwinkel (né en 1981), Marc, en totale osmose avec ses jeunes musiciens, se surpassa et joua son meilleur piano. Interprétant standards et compositions originales, il les habilla d’harmonies rêveuses et flottantes, de notes tintinnabulantes, son toucher d’une grande finesse et son jeu de pédales favorisant leur scintillement, une mélodie devenant ainsi prétexte à d’inépuisables variations de couleurs harmoniques.

Après une telle prestation, je ne pouvais que le féliciter et lui offrir mon livre, “De la musique plein la tête”, qui vient de paraître aux Éditions Les Soleils Bleus. J’y raconte ma découverte du jazz dans les années 70 après celle d’une pop musique qui, devenant adulte, fut la musique de ma jeunesse. Critique de rock pour le magazine Best, organisateur de concerts pour étudiants désargentés, batteur mondain, attaché de presse puis label manager chez Polydor – ce qui m’amena à m’occuper des Bee Gees, Ringo Starr, des Who, mais aussi de Philip Glass, Amanda Lear, Ella Fitzgerald et Chick Corea –, j’ai eu la chance de vivre à une époque qui vit naître une contre-culture militante, un bouillonnement de musiques tel que l’on en a jamais connu depuis, des années bénies où tout était généreux, permissif, et plus libre. Ce livre dans lequel, une fois n’est pas coutume, je raconte mon histoire, vous apprendra à mieux me connaître. On peut le commander en librairie, mais il est également en vente 15 euros hors frais de port sur le site de l’éditeur  www.lessoleilsbleus.com  qui vous en donne à lire les premières pages. 
 

J’apprends le décès de Stephen Sondheim, l’un des derniers (voire le dernier) des grands compositeurs de comédies musicales, à l’âge de 91 ans. Il fut également le parolier de Leonard Bernstein pour “West Side Story”. Ses belles pages de musique ont souvent fait le bonheur des jazzmen qui se sont emparés de ses mélodies pour en faire des standards. La chanteuse Cyrille Aimée qui lui a consacré sur Mack Avenue un album en 2019 (“Move On”) sera au Duc des Lombards les 14 et 15 décembre. Quelques jours plus tôt, le 10 et le 11, Melody Gardot et le pianiste Philippe Powell y donneront quatre concerts. Cyrille Aimée et Melody Gardot sont aussi à l’affiche de la 18ème édition de You & The Night & The Music le 13 décembre salle Pleyel, avec (entre autres) Jamie Cullum, Thomas de Pourquery & Supersonic, et Kyle Eastwood. L’orchestre de cérémonie est cette année l’Amazing Keystone Band et l’invité d’honneur Michel Portal.

Dernières nouvelles du front

D’autres concerts interpellent en décembre. Au Bal Blomet le 9, André Ceccarelli (batterie), Pierre-Alain Goualch (claviers) et Diego Imbert (contrebasse) nous offriront leur version en trio de “Porgy & Bess” – l’album vient de paraître sur Trebim Music. Attendu également au Bal Blomet le 15, Fabien Mary et le Vintage Orchestra. À l’Ecuje, nouvelle salle de concert dont je vous ai déjà parlé, Olivier Hutman (piano) et Stéphane Belmondo (trompette et bugle) rendent hommage à Chet Baker le 16. Au New Morning, deux excellents quartettes à ne pas manquer. Celui du saxophoniste Pierrick Pédron le 9 et celui du batteur Daniel Humair le 16. Toujours au New Morning, le pianiste Laurent Coulondre rendra hommage en sextet à Michel Petrucciani le 21.

 

À partir du 17 décembre et jusqu’au 8 février, le Sunset fête ses 40 ans avec une programmation exceptionnelle et une soirée anniversaire au Théâtre du Châtelet le 28 janvier. En attendant, ne manquez pas le Belmondo Quintet au Sunside du 18 au 20 et les Voice Messengers les 26 et 27, ces derniers également au programme de You & The Night & The Music le 16 à Pleyel. Enfin la Philharmonie célèbre Sonny Rollins les 8 et 9 décembre, avec la saxophoniste Géraldine Laurent, mais aussi David El Malek (saxophone ténor), Céline Bonacina (saxophones baryton et soprano), Laurent de Wilde (piano), Ira Coleman (contrebasse) et Billy Drummond (batterie). Sortez, mais soyez très prudents.

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Salle Pleyel : www.sallepleyel.com

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

-Ecuje : www.ecuje.fr/jazz-ecuje-paris

-New Morning : www.newmorning.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

 

Crédits Photos : Marc Copland Trio © Gilles Coquempot – Christophe Marguet Happy Hours Quartet © Jérôme Prébois – Marc Copland © Pierre de Chocqueuse – Cyrille Aimée © Colville Heskey

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12 novembre 2021 5 12 /11 /novembre /2021 10:19
Alexis Valet © Audrey Radas -

Alexis Valet © Audrey Radas -

Que de disques depuis septembre ! S’ils se bousculent dans mon lecteur de CD, certains accrochent davantage l’oreille, interpellent plus que d’autres. Intrigué, on  revient sur un album, on prend le temps d’une seconde, voire d’une troisième écoute pour pleinement l’apprécier. Il révèle alors ses couleurs, ses harmonies, la richesse de ses rythmes, la beauté de ses arrangements. Deux des sept disques dont vous trouverez ici les chroniques ont été enregistrés par des vibraphonistes. L’instrument s’impose aujourd’hui sous les mailloches d’une nouvelle génération de musiciens. Le batteur Jorge Rossy l’a adopté. Les américains Joel Ross et Peter Schlamb, le pratiquent, de même que les français Simon Moullier et Alexis Valet ici même en photo(s). Au sein de cette sélection d’albums récents, “Back to the Moon” de Thomas de Pourquery date de septembre mais j’ai tardivement découvert sa musique : du jazz, de la pop, un amalgame de genres et d’influences dans un réjouissant disque concept tel qu’il en sortait dans les années 60 et 70.

Producteur aux grandes oreilles, Jean-jacques Pussiau me fit écouter les premiers disques en solo du pianiste suisse René Bottlang rue Liancourt, “In Front” puis “At the Movies” qui sortirent sur Owl Records au début des années 80. En 2003, Jean-Paul Ricard de l’ajmi me fit parvenir “Solongo”, également en solo, enregistré après un séjour de deux ans en Mongolie au cours duquel René rencontra Solongo son épouse dont il nous conte aujourd’hui les rêves. Solongo Dreams est en effet la plage d’ouverture de “Buenos Aires”, qui paraît aujourd’hui sur Meta Records, un album solo enregistré en 2015 à Buenos Aires lors d’un périple d’un mois en Argentine. Car bien qu’habitant depuis 1978 dans le sud de la France, René Bottlang continue de voyager, d’y ramener des souvenirs, de courtes histoires musicales dont on suit pas à pas le libre et passionnant cheminement harmonique. Le pianiste nous décrit des visages, des paysages, des sensations. Il le fait en poète, avec délicatesse et pudeur. Une bonne moitié des morceaux sont des impromptus. Impossible de se rendre compte de ce qui est improvisé de ce qui ne l’est pas, mais la musique, douce et belle, à la croisée du classique et du jazz, ne se réfère nullement au folklore argentin. Blowing in the Wind de Bob Dylan et Nostalgia in Times Square de Charles Mingus complètent ce disque très attachant.

Bill Carrothers joue certes du piano dans les disques de Peg, son épouse et dans “La musique d’Alan” (Vision Fugitive), bande-son de 2019 dessinée par Emmanuel Guibert, mais ses propres disques se font rares. Bill quitte rarement la petite ville du Michigan qu’il habite et que la neige recouvre les mois d’hiver. La sortie de “Firebirds” (La Buissonne) est donc inattendue. Le pianiste y rencontre Vincent Courtois dont le violoncelle fait merveille au sein du trio qu’il partage avec les saxophonistes Daniel Erdmann et Robin Fincker. Leur ingénieur du son, Gérard de Haro, connaît tout aussi bien Bill Carrothers et a eu la bonne idée de réunir ces deux grands musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble. “Firebirds” rassemble compositions originales et standards. Deux versions fort différentes d’Aqua y Vinho, un thème d’Egberto Gismonti, l’ouvrent et le referment. Dans la première, le pied enfoncé sur la pédale centrale de son piano, Bill étouffe volontairement ses accords alors que le violoncelle strie l’espace, semble l’ouvrir à grands coups d’archets. Invité sur deux plages, le saxophoniste Éric Seva enrichit Isfahan de Duke Ellington d’un beau chorus de baryton. Introduit en pizzicato par Vincent, Circle Game de Joni Mitchell est un autre moment fort de l’album. De même que 1852 mètres plus tard, précédemment enregistré par Vincent Courtois dans “West” (2014), un autre disque du label La Buissonne. Sa mélodie est magnifique et sa nouvelle version inoubliable.

Hermon Mehari & Alessandro Lanzoni © James O'Mara

Hermon Mehari & Alessandro Lanzoni © James O'Mara

À la trompette, Hermon Mehari, musicien américain né à Dallas en 1987. Demi-finaliste de la Thelonious Monk Competition en 2014, il s’est installé à Paris deux ans plus tard et vient de se faire remarquer auprès de la chanteuse Estelle Perrault. Le pianiste italien qui l’accompagne est Alessandro Lanzoni, né à Florence en 1992 et auteur en 2019 d’un remarquable enregistrement en trio pour Cam Jazz, (“Unplanned Ways”). “Arc Fiction”, un album du label et collectif MIRR, nous donne l’occasion de découvrir leur musique faite d’échanges, de moments improvisés ressentis comme écriture musicale, leurs compositions ressemblant souvent à des improvisations. Un piano ferme et mobile assoit la  tonalité et accompagne avec bonheur une flamboyante trompette dont les acrobaties techniques nourrissent un Donna Lee spectaculaire. Chantante dans Savannah, fiévreuse dans Bostom Kreme, abstraite dans Reprise in Cathartic, poétique dans Penombre et End of the Conqueror, la musique de ce disque reste surtout très séduisante.

Thomas de Pourquery / Supersonic © Floriane de Lassée & Nicolas Henry

Thomas de Pourquery / Supersonic © Floriane de Lassée & Nicolas Henry

Back to the Moon” (Lying Lions Productions) se distingue nettement des autres disques de jazz publiés cette année. Par ses chorus, par la place qu’y occupent les instruments à vent – saxophones, trompette, bugle –, il relève du jazz au sein d’une instrumentation foisonnante comprenant claviers, synthétiseurs et effets électroniques. L’importance accordée aux voix ancre tout autant l’album dans la musique pop, celle de Space Oddity de David Bowie, de l’album “Dark Side of the Moon” du Pink Floyd, la batterie confiée au volcanique Edward Perraud, le Keith Moon du Jazz, lui apportant une grande variété de rythmes. Des chansons (le magnifique Yes Yes Yes Yes), des pièces chorales hautes en couleur (I Gotta Dream), constituent une large partie du répertoire. Thomas de Pourquery n’en est pas le seul chanteur. Les musiciens de son groupe, Supersonic, contribuent aux vocaux, Berlea Bilem assurant le lied de O Estrangeiro composé par Caetano Veloso. Car c’est à un véritable voyage musical que nous invite cet album soigneusement travaillé en studio, un opus jubilatoire d’un grand lyrisme. Thomas de Pourquery, foulera-t-il bientôt le sol lunaire avec l'astronaute Thomas Pesquet ? On l’ignore, mais son disque inclassable, aussi brillant qu’une étoile, est déjà sur orbite.

À Genève où il s’installa au début des années 80, le batteur Alvin Queen accompagna souvent les musiciens américains de passage, mais c’est Copenhague qu’il célèbre dans “Night Train to Copenhagen” (Stunt Records), un disque en trio produit par le pianiste Niels Lan Doky. On découvre deux musiciens prometteurs, le pianiste suédois Calle Brickman et le contrebassiste danois Tobias Dall, des musiciens du nord de l’Europe qui jouent un jazz bien trempé dans le blues et le swing, un jazz de facture classique qui s’écoute toujours avec bonheur. S’il accompagna les plus grands, Alvin Queen fut aussi le dernier batteur d’Oscar Peterson. Cet album est donc aussi un hommage au pianiste, “Night Train to Copenhagen” réunissant une partie du répertoire de “Night Train” et de “We Get Requests”, deux des plus célèbres disques de Peterson. Calle Brickman ne possède certes pas l’immense virtuosité de ce dernier. Il produit toutefois un swing sans faille dans les morceaux rapides et révèle un sensible et délicat toucher dans les ballades. Influencé par Elvin Jones qui lui permit un soir de 1962 de jouer avec Coltrane, Alvin Queen n’en possède pas moins un jeu personnel. Il sait mettre en en valeur les timbres de son instrument. Sa frappe est ferme mais sans lourdeur. Son soutien précis et diversifié donne des ailes à son jeune pianiste.

Jorge Rossy Trio © Daniel Dettwiler / ECM Records

Jorge Rossy Trio © Daniel Dettwiler / ECM Records

Après avoir été le batteur du premier trio de Brad Mehldau, Jorge Rossy se consacre aujourd’hui au vibraphone et au marimba sans délaisser toutefois la batterie puisqu’il en joue dans “Uma Elmo”, un enregistrement récent du guitariste Jakob Bro. Dans “Puerta” qui vient de paraître sur ECM, il utilise ces deux nouveaux instruments avec une grande économie de moyens. Les deux musiciens qui l’accompagnent, Robert Landfermann à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie, interviennent toujours à bon escient dans cette musique tranquille qui prend le temps de respirer. Jorge Rossy en a composé tous les morceaux sauf Cargols, écrit par Chris Cheek, saxophoniste avec lequel il a souvent travaillé. Maybe Tuesday est construit sur les accords de The Man I Love de Gershwin et Puerta qui donne son nom à l’album a été écrit dans un hôtel londonien, juste avant que Rossy ne quitte le trio de Mehldau pour ouvrir un nouveau chapitre d’une carrière décidément fructueuse.   

Alexis Valet / Antoine Paganotti / Luca Fattorini © Audrey Radas

Alexis Valet / Antoine Paganotti / Luca Fattorini © Audrey Radas

Instrument mélodique mais aussi percussif, le vibraphone semble aujourd’hui renaître sous les mailloches de jeunes musiciens. Alexis Valet est l’un d’entre eux. Il a découvert le jazz à l’écoute de Miles Davis, Charles Mingus et Dave Brubeck. Un enracinement qui n’affecte en rien la modernité de sa musique. “Explorers” son nouvel album pour Jazz&People, le second de sa discographie, en témoigne. Compositions originales et standards – Dr. Jackle de Jackie McLean relevant du bop, Fall de Wayne Shorter, Dixie’s Dilemna de Warne Marsh – en constituent le répertoire, chaque thème donnant lieu à une improvisation crée dans l’incertitude de l’instant. Quatre morceaux sont interprétés en trio avec Luca Fattorini à la contrebasse et Antoine Paganotti à la batterie. Le pianiste Bojan Z et le saxophoniste néerlandais Ben Van Gelder au timbre si singulier à l’alto s’invitent dans les autres, trois plages les réunissant tous. Hats and Cards contient de savoureux dialogues vibraphone / saxophone alto et What’s Next envoûte par la répétition de sa ligne mélodique, son habile balancement rythmique. Ici, la modernité des métriques n’étouffe pas le swing mais le renforce et plonge cette belle musique dans le rythme.

 

Photos : Alexis Valet © Audrey Radas - Hermon Mehari & Alessandro Lanzoni © James 0'Mara - Thomas de Pourquery / Supersonic © Floriane de Lassée & Nicolas Henry - Jorge Rossy Trio © Daniel Dettwiler / ECM Records - Alexis Valet / Antoine Paganotti / Luca Fattorini © Audrey Radas

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 16:13
François Couturier et Anja Lechner © Makr Mushet / ECM Records

François Couturier et Anja Lechner © Makr Mushet / ECM Records

Après plusieurs semaines d’inactivité, ce blog reprend du service. Les concerts redémarrent et les disques sont nombreux à sortir. Ceux dont vous lirez les chroniques ont mes préférences. Un choix subjectif bien sûr, mais ceux d’entre vous, nombreux je l’espère, qui partagent mes goûts, ne seront probablement pas déçus. Vous trouverez la chronique du Marcin Wasilewski Trio, “En Attendant” (ECM) dans le numéro d’octobre de Jazz Magazine. J’ai beaucoup réduit la liste de concerts que je propose. Seuls les plus importants à mes yeux seront désormais annoncés. Ce blog ne reprendra pas son rythme habituel. Je me réserve toutefois l’opportunité de prendre ma plume à tout moment si l’actualité du jazz le nécessite. Bonne rentrée à tous et à toutes.

-Comme chaque année en octobre, à l’initiative de l’association Paris Jazz Club, les clubs de jazz de Paris et de la région parisienne font leur festival, vingt-cinq clubs accueillant cent quatre-vingt concerts et quatre cent cinquante musiciens entre le vendredi 8 et le samedi 23. Manifestation culturelle incontournable de l’automne, Jazz sur Seine qui en est à sa 10ème édition maintient inchangée sa politique tarifaire : deux concerts 40 euros et une offre découverte proposée aux étudiants, demandeurs d’emploi et élèves de conservatoires à 10 euros. Dix-huit showcases (entrée gratuite selon les places disponibles) se tiendront le mardi 19 octobre dans cinq clubs du quartier des Halles. On en consultera les programmes sur le site de Paris Jazz Club : www.parisjazzclub.net/fr/events/festival-jazz-sur-seine-2021

-Comme chaque année en octobre, le jazz afro-américain a rendez-vous à Clermont-Ferrand. La 34ème édition de Jazz en Tête, un festival différent car n’accueillant que du jazz qui ressemble à du jazz, se déroulera du mardi 19 au Samedi 23. Le bassiste Joe Sanders en quartette le 19, le Makaya McCraven Quartet avec le trompettiste Marquis Hill le 20, Kirk Lightsey en trio avec Famoudou Don Moye, batteur de l’Art Ensemble of Chicago le 21, le quintette du saxophoniste Kenny Garrett le 22 et le Jazz at Lincoln Center Orchestra sous la direction du trompettiste Wynton Marsalis en soirée de clôture le 23 en sont les moments forts. Mis à part ce dernier concert prévu à 20h30, tous sont à 20h00 et se déroulent dans la salle Jean Cocteau de la Maison de la Culture. On consultera le programme complet sur le site du festival : www.jazzentete.com

Emmett Cohen © John Abbott

Emmett Cohen © John Abbott

Mes concerts d’octobre

-Le pianiste Emmett Cohen en trio avec Yasushi Nakamura (contrebasse) et Kyle Poole (batterie) le 5 et le 6 (19h30 et 22h00) au Duc des Lombards. www.ducdeslombards.com

 

-Le Umlaut Big Band dirigé par Pierre-Antoine Badaroux célèbre la musique de Mary Lou Williams suivi après l’entracte du Jazz at Lincoln Center Orchestra sous la direction du trompettiste Wynton Marsalis le 9 à la Philharmonie de Paris (20h30). www.philharmoniedeparis.fr

 

-Le guitariste Nguyên Lê en trio avec Romain Labaye (basse) et Paul Berne (batterie) le 14 (à 20h30) à l’Espace Culturel et Universitaire Juif d’Europe, l’Ecuje – 119 rue Lafayette, 75010 Paris – qui s’ouvre à des concerts de jazz une fois par mois. Le pianiste Olivier Hutman est chargé de la programmation. www.ecuje.fr/jazz-ecuje-paris

 

-Estelle Perrault et les musiciens de “Dare That Dream”, son deuxième album, le 16 (20h30) au Studio de l’Ermitage. www.studio-ermitage.com

 

-Anja Lechner (violoncelle) et François Couturier (piano) le 17 à Champagne-sur-Oise (Église Notre-Dame-de-l'Assomption, 14 - 26 rue Notre Dame, 17h00) dans le cadre du festival Jazz au fil de l’Oise. Leurs concerts sont rares et “Lontano”, leur dernier opus, est l’un des plus beaux disques de l’an dernier. www.jazzaufildeloise.fr

 

-Le duo inédit qui réunit le pianiste Yonathan Avishai et le bassiste Omer Avital le 23 (à 21h30) et le 24 (à 19h00) au Sunside. www.sunset-sunside.com

 

-Thomas Curbillon le 28 (20h00) au Bal Blomet. Le chanteur guitariste fête la sortie de “Place Sainte Opportune” (Jazz&People), un album éminemment radiophonique arrangé par Pierre Bertrand et réalisé par Daniel Yvinec mariant swing et chansons françaises. Il contient de nombreuses compositions originales et des reprises de Et bailler, et dormir de Charles Aznavour et de Berceuse à Pépé de Claude Nougaro sur une mélodie de Maurice Vander. Eric Legnini (piano), Thomas Bramerie (contrebasse), Antoine Paganotti (batterie) et Stéphane Belmondo (trompette et bugle) invité sur certaines plages en sont les principaux musiciens. www.balblomet.fr

Andrew Cyrille, Bill Frisell, David Virelles, Ben Street © A.T. Cimarosti / ECM Records

Andrew Cyrille, Bill Frisell, David Virelles, Ben Street © A.T. Cimarosti / ECM Records

Quelques disques qui m’interpellent

Loin de ranger ses baguettes, Andrew Cyrille, 83 ans le 10 novembre prochain, semble débuter une seconde et tardive carrière chez ECM. Après “The Declaration of Musical Independence” publié en 2014, la firme munichoise fait paraître “The News”, un album de jazz moderne à l’atmosphère toute aussi singulière. Découvert au sein de la dernière formation du regretté Tomas Stanko, le pianiste David Virelles remplace Richard Teitelbaum au sein de la formation du batteur, un quartette comprenant Ben Street à la contrebasse et Bill Frisell à la guitare. Les couleurs, les sonorités souvent aériennes que ce dernier tire de son instrument apportent beaucoup à la magie de cette musique ouverte que le piano virtuose et inattendu de Virelles et le drive foisonnant du leader enrichissent. Frisell apporte trois compositions, dont Baby, une ballade d’un grand lyrisme, et Go Happy Lucky, déjà enregistré en solo sur son disque “Music Is” (OKeh) en 2017. Intimiste et inventif, “The News” est une grande réussite.

Né le 3 septembre 1951 à San Francisco, Todd Cochran débuta sa carrière de pianiste auprès de Bobby Hutcherson – il joue sur “Head On”, un disque Blue Note du vibraphoniste de 1971. L’année suivante, sous le nom de Bayeté / Todd Cochran, il enregistre son premier album pour Prestige (Worlds Around the Sun”) avant de passer aux claviers électriques sous l’influence d’Herbie Hancock, et se voir sollicité comme sideman par de nombreuses pop stars (Peter Gabriel, Jim Capaldi) et des artistes de soul et de rhythm’n’blues (Aretha Franklin, Booker T. Jones), tant à Londres qu’aux États-Unis. Compositeur, producteur, Todd Cochran est aussi un pianiste dont le jeu élégant marqué par le blues s’inscrit dans la tradition du jazz. En témoigne “Then And Again, Here And Now” (Sunnyside), un album dans lequel en trio avec John Leftwich (contrebasse) et Michael Carvin (batterie), il se souvient, reprend Bemsha Swing de Monk qui le fascine déjà à l’âge de dix ans, The Duke de Dave Brubeck qu’il découvre quatre ans plus tard , mais aussi A Foggy Day In London, pour lui associé aux brouillards de ses séjours londoniens, des mélodies qu’il enrichit d’harmonies et d’improvisations personnelles, un jazz intemporel que l’on aimerait écouter plus souvent.     

Aussi à l’aise dans les ballades que sur tempo rapide, Sinne Eeg excelle et nous surprend une fois encore dans “Staying in Touch” (Stunt) enregistré en duo avec le bassiste Thomas Fonnesbæk, bassiste aujourd’hui très demandé. Ce n’est pas la première fois que la chanteuse danoise se livre à l’exercice. En 2015, Stunt publiait “Eeg / Fonnesbæk” *, un autre duo avec ce dernier. Outre quelques compositions originales, ce nouvel opus renferme des morceaux d’Irving Berlin, Cole Porter et Paul Desmond (son incontournable Take Five permettant d’admirer le scat d’une voix très pure et très juste), mais aussi The Long and Winding Road (de Lennon/McCartney) et The Dry Cleaner from Des Moines que Charles Mingus et Joni Mitchell composèrent. Contrebasse et voix dialoguent, improvisent et créent une musique d’une grande fraîcheur. Sur trois plages, un quatuor à cordes en fait ressortir la beauté.   

*L’édition japonaise du disque contient deux bonus, des versions superbes de The Shadow of Your Smile et d’Autumn Leaves qui la rendent indispensable.   

Découverte auprès du pianiste Alain Jean-Marie qui la prend sous son aile, Estelle Perrault, née en 1989 à Enghien-les-Bains d’une mère taïwanaise et d’un père français, rêve d’Ella Fitzgerald et de Billie Holiday et admire Bud Powell et Bobby Timmons, nous apprend le dossier de presse qui accompagne “Dare That Dream”, son second disque pour Art District Music. Un album dont les morceaux, « exploration nostalgique du sentiment amoureux et de la tendresse familiale », chantés dans un anglais parfait, font entendre un timbre de voix singulier dont la douce mélancolie interpelle. Estelle Perrault écrit les textes de ses chansons et en compose aussi les musiques. Deux d’entre-elles, celles de Child Time et de Ran Away, sont toutefois signées par Carl Henri Morisset, son pianiste. Avec elle également Hermon Mehari dont la trompette illumine cinq des huit plages de l’album. Elie Martin Charrière, son batteur, en est aussi le directeur artistique, Clément Daldosso à la contrebasse complétant une formation qui reprend deux standards, Yesterdays et le You Must Believe in Spring de Michel Legrand qu’immortalisa Bill Evans.  

Orchestre de quatorze musiciens, le Umlaut Big Band remonte le temps, aux premières décennies du jazz. Après un album consacré à Don Redman (1900-1964), la formation consacre avec “Mary’s Ideas” (Umlaut Records) un double CD à Mary Lou Williams (1910-1981) dont les archives personnelles sont conservées à l’Institute of Jazz Studies de Newark. Le visitant en 2019, Pierre-Antoine Badaroux qui assure la direction de l’orchestre et Benjamin Dousteyssier (baryton, alto et saxophone basse) en ont ramené de nombreuses partitions numérisées dont celles de compositions écrites entre 1930 et 1981 jamais enregistrées auparavant. Pianiste et arrangeuse des Twelve Clouds of Joy que dirigea le saxophoniste Andy Kirk, Mary Lou Williams écrivit pour de nombreuses formations, celles de Benny Goodman et de Duke Ellington notamment. Fréquentant les boppers dès les années 40, elle leur livra des partitions, arrangea pour Dizzy Gillespie In the Land of Oo-Bla-Dee et composa sa Zodiac Suite qui, orchestrée pour un orchestre de chambre et une section rythmique, fut jouée au Town Hall de New York en décembre 1945. Irriguée par le blues, son œuvre d’une étonnante modernité, parfois inspirée par Cecil TaylorZoning Fungus II qui explore les potentialités sonores du piano – nous est ici présentée de manière thématique, un passionnant livret accompagnant deux disques enthousiasmants enregistrés en janvier 2021 à la Philharmonie de Paris.

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30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 10:39
Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio

Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio

Quelques disques à écouter sans modération avec lesquels vous pouvez partir en vacances, ou que vous pouvez tranquillement écouter chez vous sans que le ciel ne vous tombe sur la tête. Parmi eux, une découverte, celle de “Suds” enregistré à Valence (Espagne) par Baptiste Bailly, jeune pianiste originaire de Montbrison (Loire). Où que vous soyez, faites-vous vacciner et passez tous un bel été.

Suds”, premier album solo de Baptiste Bailly que fait paraître ces jours-ci le label Neuklang, ne peut laisser indifférent. On y découvre un jazz de chambre élégant à mi-chemin entre la musique impressionniste de Claude Debussy et celle de Manuel de Falla. Dans Soie et L’Eau et le Vent, Baptiste utilise les cordes métalliques de son piano comme une guitare. Sa main gauche peut aussi en bloquer les cordes, ce qu’il fait dans la seconde partie de Suds, une danse flamenca. Il utilise aussi avec parcimonie un Moog, Neige se voyant ainsi traversé par des effets électroniques qui lui apportent une dimension orchestrale, des sonorités échantillonnées d’orgue d’église envahissant progressivement le morceau. Si l’Espagne et sa musique y occupent une place importante, Neige, L’eau et le vent et L’Arbre aux secrets décrivent les paysages chers à son cœur du plateau des Hautes-Chaumes du Forez (Loire). La tendre et exquise mélodie d’Amari qu’il chantonne referme un disque envoûtant d’une grande puissance poétique.

Sophia Domancich apprécie toutes sortes de musiques. Inclassables, aussi surprenants qu’inattendus, ses propres disques se suivent sans jamais se ressembler. “Snakes and Ladders” (Cristal) que j’aime beaucoup réunit John Greaves et Robert Wyatt. “Lilienmund” (Sans Bruit) pour piano et électro-acoustique convoque Robert Schumann et Alban Berg. Récemment publié “Le Grand jour” (PeeWee!) est le troisième album solo de cette pianiste pas comme les autres, dont l’instrument cohabite parfois avec les sonorités électriques d’un Fender Rhodes (Le Grand jour), ce dernier étant parfois privilégié (Fantômes). Souvent onirique, parfois abstraite, la musique, ensorcelant jeu d’ombre et de lumière, ruissèle de riches couleurs harmoniques. Qu’elle les percute avec énergie ou les caresse du bout des doigts, ses notes, oh combien précieuses et sensibles, nous font toujours rêver.

Grands disques et petites chroniques (2)

Ancien élève du CNSM de Paris où il enseigne aujourd’hui, Vincent Lê Quang (saxophones ténor et soprano) fut découvert par Daniel Humair avec lequel il enregistra plusieurs disques dont le remarquable “Modern Art” en trio avec Stéphane Kerecki et plus récemment “Drum Thing” également très réussi. “Everlasting” (La Buissonne), le premier album qu’il fait paraître sous son nom le fait entendre au sein d’un quartette qui existe depuis une douzaine d’années. Le pianiste Bruno Ruder fut avec lui membre du trio Yes is a Pleasant Country. Quant au bassiste Guido Zorn, il joue avec Ruder dans “Gravitional Waves”, autre réussite du catalogue La Buissonne. Ici, nos quatre musiciens – j’allais oublier le batteur John Quitzke – assument un discours tranquille et fluide, l’improvisation prenant souvent le pas sur l’écriture, simple colonne vertébrale d’une musique inventée collectivement.

Riddles”, leur premier album, date de 2016. Par la suite, Ray Lema et Laurent de Wilde ont souvent joué ensemble, peaufinant leur répertoire, travaillant de nouveaux morceaux lors de leurs concerts. Enregistré en novembre 2020, “Wheels” (Gazebo / One Drop) rassemble précision rythmique et inspiration mélodique. Deux Steinway et quatre mains pour un dosage subtil de jazz, de classique et de musiques africaines. Épicés et souvent hypnotiques, les rythmes martelés par nos deux pianistes proviennent du Congo, du Nigeria, d’Éthiopie, des Caraïbes (Poulet bicyclette, une biguine se transformant en charleston !) et d’Amérique. Saka Salsa recouvre de sauce congolaise une musique de tradition cubaine. “Wheels” permet bien des rencontres, des mixages de cultures. I Miss You Dad, une pièce tendre et belle que Laurent a écrit en souvenir de son père récemment disparu, en est l’un des sommets.

Ses élèves et le Brussels Jazz Orchestra dont elle est la pianiste, lui laissent heureusement le temps de faire des disques. Depuis 2013 et “Le Peuple des silencieux”, un concert donné lors du Gaume Jazz Festival, Nathalie Loriers les enregistre en trio avec la saxophoniste Tineke Postma lauréate du Prix du Musicien Européen décerné par l’Académie du Jazz l’an passé, un prix que Nathalie obtint en 2000. Troisième opus de leur formation, “Le Temps retrouvé”, sort sur le label Igloo qui abrita les premières œuvres de Nathalie. Le bassiste en est Nic Thys, déjà présent dans “We Will Really Meet Again”, son disque précédent. Plusieurs morceaux portent le nom de vents : Zéphirs, Alizés. Le soprano accentue la mélancolie des thèmes, surtout dans les ballades. Dédié à Rik Bevernage récemment disparu, Shanti (paix en sanscrit) est également interprété en solo. Nathalie Loriers joue un magnifique piano. Les notes délicates de sa riche palette harmonique peignent des paysages qu’il fait bon écouter.

Grands disques et petites chroniques (2)

Enrico Pieranunzi est un habitué du festival de jazz de Copenhague. En 2017, l’occasion lui fut donné de jouer avec le bassiste danois Thomas Fonnesbæk. “Blue Waltz” (Stunt) contient les meilleurs moments de leur rencontre, deux concerts donnés les 14 et 15 juillet au Bistro Gustav. Enregistré en studio “The Real You” (Stunt), leur nouveau disque, un hommage à Bill Evans – Only Child et Interplay y sont interprétés –, témoigne une nouvelle fois de leur complicité. Enrico joue un piano vif, nerveux et lyrique. Ses lignes mélodiques croisent celles de la contrebasse chantante de Thomas, ce dernier parvenant à s’immiscer dans le discours du pianiste, à dialoguer constamment avec lui. Digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, Thomas Fonnesbæk qui sort le 24 septembre un nouvel album en duo avec la chanteuse Sinne Eeg – “Staying in Touch” (Stunt)  –, est LE bassiste européen à suivre de près.

 

Crédits photos : Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio – Vincent Lê Quang Quartet © Gérard de Haro – Enrico Pieranunzi & Thomas Fonnesbæk © Annett Ahrends.

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 11:26
Grégory Ott © HK Visuals

Grégory Ott © HK Visuals

Comme je vous l’ai récemment confié, peu de disques de jazz m’ont enthousiasmé ce semestre. Les vacances d’été approchant, je vous livre ici de brèves chroniques de ceux qui m’ont le plus séduits. Mieux vaut tard que jamais avec une première série d’albums que je vous invite à écouter. Puissiez-vous les apprécier et leur réserver une place dans votre discothèque.

Autour de Joe Lovano (ténor et soprano), le Trio Tapestry réunit la pianiste Marilyn Crispell et le batteur Carmen Castaldi. Publié en 2019, leur envoûtant premier album invitait à méditer. Paru en début d’année, “Garden of Expression” (ECM) est aussi d’une grande portée spirituelle. Un flux sonore distendu de notes apaisées et mélancoliques que colore le batteur enveloppe l’auditeur. Celles raffinées du piano se mêlent au chant des saxophones. Composée par Lovano mais transcendée par le jeu interactif du trio, la musique étale ses couleurs, ses harmonies sereines, dessine des paysages oniriques qu’il fait bon écouter.

Enrico Pieranunzi enregistre beaucoup mais ne fait jamais de mauvais disque. Également sorti en début d'année, “Time’s Passage” (abeat) est même excellent. Une formation largement italienne joue ses compositions et quelques standards, deux versions de In the Wee Small Hours of the Morning nous étant proposées. Le batteur de cette séance, André Ceccarelli, retrouve ici la chanteuse Simona Severini qu’il accompagne dans “Monsieur Claude”, un autre disque du Maestro. Chanté en français et bénéficiant de sa voix troublante, Valse pour Apollinaire est l’un des grands moments d’un album au sein duquel le piano enchanteur d’Enrico dialogue avec bonheur avec le vibraphone d’Andrea Dulbecco, révélation d’un opus flamboyant.

Russ Lossing fait lui aussi beaucoup de disques. Mal distribués, la plupart d’entre eux passent hélas inaperçus. Dans “Metamorphism” édité en mars sur Sunnyside, le pianiste retrouve des musiciens avec lesquels il a souvent joué et enregistré. Quelque peu perdu de vue, l’excellent saxophoniste Loren Stillman se rappelle ici à notre souvenir. John Hébert, le bassiste de Fred Hersch, et le batteur Michael Sarin constituent une section rythmique élastique capable de se plier aux nombreuses variations que les solistes imposent à la musique, un jazz moderne d’une grande richesse mélodique ouvert aux dissonances et à tous les possibles.

C’est sur Inner Circle Music, label du saxophoniste Greg Osby, qu’un autre saxophoniste, Michel El Malem, fait son retour après un silence discographique de dix ans. Avec lui dans “Dedications”, Romain Pilon à la guitare, Stéphane Kerecki à la contrebasse et Luc Isenmann à la batterie, ce dernier déjà présent sur “Reflets”, le précédent disque de Michel. Le pianiste, une fois encore, en est Marc Copland et la subtilité harmonique de ses interventions apporte beaucoup à cette création collective au sein de laquelle s’implique la formation toute entière. Bien que toutes composées par le leader, les longues plages fluides de l’album semblent en effet avoir été improvisées, les musiciens les jouant comme si, au meilleur de leur forme, ils donnaient un concert.

Joachim Kühn enregistre désormais à domicile, à Ibiza, île dans laquelle il s’est installé en 1994, habitant sa partie la plus reculée. S’attaquer à un disque solo consacré à des ballades, une idée de Siggi Loch son producteur, ne le tentait guère. Se prenant au jeu, le  pianiste a finalement accepté, “Touch of Light” (ACT) comprenant aussi bien des morceaux de Bob Marley (Redemption Song), Prince (Purple Rain), Milton Nascimento (Ponta de Areia) que de Mal Waldron (Warm Canto), Bill Evans (Peace Piece) et Ludwig van Beethoven (l’Allegretto de la Septième Symphonie). S’il conserve son toucher ferme et précis, son attaque puissante de la note, Joachim Kühn dans cet album improvise peu. Il préfère mettre en valeur les mélodies qu’il reprend, tempère son ardeur, et avec lyrisme va à l’essentiel.

Les bonnes surprises existent et “Parabole” (Jazzdor), un enregistrement en solo de Grégory Ott, en est une. J’ignorais tout de ce pianiste strasbourgeois avant de recevoir son disque, une relecture aussi décalée qu’inventive de la bande-son du film de Wim Wenders “Les ailes du désir” (“Der Himmel über Berlin”). Ne cherchez pas à comparer sa musique avec celle de Jürgen Knieper que l’on entend dans un film que Wenders a largement improvisé, le tournant au jour le jour sans trop savoir comment le terminer. Partant des images, Grégory Ott pose sur elles ses propres mélodies, ses visions musicales s’intégrant parfaitement à la poésie du scénario de Peter Handke : un ange tombe amoureux d’une trapéziste et choisit de devenir mortel. Superbement enregistré par Philippe Gaillot, “Parabole” baigne dans le blues. Angel Eyes, la seule reprise de l’album, en est même imprégné. Bénéficiant d’harmonies délicates, de nombreuses plages nous invitent à rêver et sont inoubliables.

Tyshawn Sorey / Vijay Iyer / Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM

Tyshawn Sorey / Vijay Iyer / Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM

Un nouveau trio pour Vijay Iyer. Après une longue et fructueuse association avec Stephen Crump et Marcus Gilmore, le pianiste retrouve le batteur Tyshawn Sorey, un vieux complice, et complète sa formation avec Linda May Han Oh à la contrebasse. Ils jouent ensemble depuis 2019 et “Uneasy” leur premier disque pour ECM reflète bien l’interaction qui règne au sein du groupe. Drivé par la frappe puissante du batteur, contrebasse et piano y dialoguent avec bonheur, le jeu souvent mélodique de Linda enrichissant sensiblement la musique. L’album contient huit compositions originales d’Iyer écrites sur une période de vingt ans. S’y ajoutent une reprise très originale de Night and Day de Cole Porter et Drummer’s Song de la regrettée Geri Allen. Loin de jouer ici une musique aventureuse et abstraite, Vijay Iyer renoue avec un jazz mélodique accessible à tous. Touba est d’un grand lyrisme et Augury, une improvisation en solo, d’un exquis raffinement harmonique.

Le récital en solo que le pianiste Masabumi Kikuchi donna au Bunka Kaikan Recital Hall de Tokyo le 26 octobre 2012 et que le label ECM édita quatre ans plus tard sous le nom de “Black Orpheus” fut le dernier de sa carrière. Le pianiste disparaissait le 6 juillet 2015 à l’âge de 75 ans. On ignorait l’existence d’un enregistrement studio new-yorkais inédit de décembre 2013 qui sort aujourd’hui sur Red Hook Records, petite maison de disques installée en Irlande. Moins abstraite que les pièces improvisées de son ultime concert, la musique de “Hanamichi” n’en est pas moins majestueuse. Car c’est en jouant peu de notes et en adoptant des tempos très lents que Poo, comme le surnommaient affectueusement ses amis, donne à sa musique sa pleine dimension onirique. Improvisant en solo sur des standards et reprenant Little Abi son thème fétiche, il les colore d’harmonies brumeuses et élargit leur espace sonore en les conviant à s’ouvrir au silence. 

Malgré son âge – il est né en 1927 –, personne ne joue comme Martial Solal. Sa technique phénoménale, sa culture du jazz lui autorisent bien des digressions. Les morceaux qu’il interprète prennent ainsi des chemins de traverse, des sentiers qui bifurquent, sa mémoire vagabondant sans jamais se perdre. La Salle Gaveau est archi pleine, ce 23 janvier 2019. Pour rien au monde un amateur de piano n’aurait manqué ce concert, son dernier annonce Martial dans le livret. Enregistré par les micros de Radio France, “Coming Yesterday” (Challenge) fait entendre un piano espiègle mélangeant allègrement rythmes et tonalités sur des standards inusables bousculés avec humour. Martial joue beaucoup de notes et jongle constamment avec elles. Il reprend en début de concert I Can’t Get Started « pour s’en débarrasser », s’amuse avec Frère Jacques rebaptisé Sir Jack, nous offre un feu d’artifices de citations, mélodies qu’il transforme et harmonise au gré de son intarissable fantaisie.

-Trio TAPESTRY : “Garden of Expression” (ECM / Universal)

-Enrico PIERANUNZI Jazz Ensemble : “Time’s Passage” (abeat Records / UVM)

-Russ LOSSING : “Metamorphism” (Sunnyside / Socadisc)

-Michel EL MALEM : “Dedications” (Inner Circle Music / L’autre distribution)

-Joachim KÜHN : “Touch the Light” (ACT / Pias)

-Grégory OTT : “Parabole” (Jazzdor Series / L’autre distribution)

-Vijay IYER Trio : “Uneasy” (ECM / Universal)

-Masabumi KIKUCHI : “Hanamichi : The Final Session Recording” (Red Hook Records)

-Martial SOLAL : “Coming Yesterday” (Challenge / DistrArt Musique)

 

Crédits photos : Grégory Ott © HK Visuals - Tyshawn Sorey, Vijay Iyer, Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM.

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