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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 10:00
Repos obligatoire !

Août : se baigner en mer, marcher dans l’eau sur des galets, sur de vastes plages de sable, se promener en montagne sous un ciel toujours bleu, prendre le temps de lire, d’écouter des disques, non pour en parler mais pour le seul plaisir d'en apprécier les musiques, faire la sieste, beaucoup de siestes, dormir sous les étoiles par une belle nuit d'été…

Repos obligatoire !

En août, le blogueur de Choc prend des vacances et met son blog en sommeil. Rendez-vous en septembre avec de nouvelles chroniques, le festival Jazz à la Villette (Chick Corea, Gary Burton, Chucho Valdés, McCoy Tyner, Geri Allen, Craig Taborn, les 30 ans de l'ONJ…) et des concerts qui interpellent. Bel été à tous.

Under the Umbrella : Montage Pierre de Chocqueuse - Photo © Julie Jacobson

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 09:30
Warren WOLF : “Convergence” (Mack Avenue)

Originaire de Baltimore (Maryland), Warren Wolf étudia la musique au Baltimore School of Arts avant de compléter ses études au Berklee College of Music de Boston et de s’immerger plus à fond dans le jazz dans la classe du vibraphoniste Dave Samuels. Son diplôme en poche, il resta deux autres années à Berklee pour y enseigner le vibraphone et la batterie dans la classe de percussion qu’on lui avait confiée. De retour à Baltimore, il devint un musicien très actif, tant au vibraphone que comme pianiste et batteur. Membre du Live Sextet du saxophoniste Bobby Watson, c’est au sein du Inside Straight Quintet du bassiste Christian McBride qu’il se fera surtout remarquer. Depuis 2014, il est le vibraphoniste du SF Jazz Collective, un poste occupé avant lui par Stefon Harris et Bobby Hutcherson. L’excellent Mulgrew Miller tient le piano dans ses deux premiers disques “Incredible Jazz Vibes” (2005) et “Black Wolf” (2009). Deux autres virent le jour avant que Wolf ne signe avec Mack Avenue, maison de disques fondée à Détroit (Michigan) en 1990. C'est en 2007, au festival Jazz en Tête de Clermont-Ferrand, qu'on le vit pour la première fois sur une scène européenne.

Warren WOLF : “Convergence” (Mack Avenue)

-Convergence” est le troisième opus que Warren Wolf enregistre pour Mack Avenue. Christian McBride qui l’a coproduit joue dans presque tous les titres. King of Two Fives, un duo avec le vibraphoniste, met tout particulièrement en valeur son jeu de contrebasse aussi précis que mélodique. Sa walking bass fait merveille dans Tergiversation, une des quatre plages en trio de l’album, une composition de Gene Perla, un autre bassiste, qui révèle la technique éblouissante de Wolf, musicien de haut vol, tant au vibraphone qu’au marimba qui occupe une place de choix dans ce disque. Si les plages en trio avec McBride et Jeff « Tain » Watts à la batterie y sont les plus nombreuses, “Convergence” offre de nombreuses combinaisons instrumentales grâce à deux invités prestigieux, Brad Mehldau et John Scofield. De bonnes factures, les morceaux en quintette ne sont pas les plus intéressants mais Havoc contient de passionnants échanges guitare / vibraphone et les chorus de Scofield et de Wolf sauvent de l’ordinaire le funky Soul Sister. Intégré à la rythmique, Mehldau n’y fait que passer. Il se réserve Four Stars From Heaven, la plus longue plage du disque et au sein d’une rythmique ouverte (le drive étonnement libre de Watts) parvient facilement à adapter son jeu de piano à une autre musique que la sienne. Dans l’énergique Cell Phone, Mehldau et Wolf s’offrent chacun un solo, ce dernier au marimba soulevant l’enthousiasme. Composé par Dave Samuels, New Beginning, un duo piano / vibraphone, s’inscrit dans la tradition du blues, le jazz moderne pratiqué par Wolf restant profondément ancré dans le canal historique qui le vit naître et grandir. Les chaudes racines africaines de sa musique ressortent bien plus encore lorsque Wolf qui, outre du vibraphone, joue également du piano et du Fender Rhodes, adopte le marimba comme instrument principal. Il le devient dans Montara de Bobby Hutcherson (en trio), A Prayer for the Christian Man (deux des grandes réussites de cet album), et dans une splendide version de Stardust en solo couplé avec la célèbre Valse Minute (The Minute Waltz) de Frédéric Chopin.

Photo : Anna Webber

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15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 09:26
René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

Moins populaire mais oh combien plus talentueuse que Lisa Simone ou China Moses (les filles de…), René Marie n’en reste pas moins l’une des grandes chanteuses de jazz de la grande Amérique. En France, l’Académie du Jazz a eu du flair en lui décernant en 2002, le Prix du Jazz vocal pour “Vertigo” (MaxJazz), un disque enregistré par une parfaite inconnue mais au sein duquel officient Chris Potter au saxophone ténor, Mulgrew Miller au piano, Robert Hurst à la contrebasse et Jeff « Tain » Watts à la batterie.

René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

Née en 1955 et mariée à dix-huit ans, René Marie Stevens entreprit tardivement une carrière musicale. Longtemps employée de banque, elle éleva ses deux enfants avant de choisir la musique dans la seconde moitié des années 90. Malgré l’opposition de son mari dont elle va bientôt divorcer, elle abandonne son travail, s’installe à Richmond (Virginie) et décroche le premier rôle dans un spectacle consacré à Ella Fitzgerald. Elle a 42 ans, chante, fait du théâtre, compose et arrange ses propres morceaux. Ses activités s’étendront progressivement à l’enseignement du chant, René animant à partir de 2010 des groupes de thérapie vocale. Le label MaxJazz a publié son premier disque officiel en 2000. Trois autres ont suivi, tous d’excellente facture, la révélation d’une grande chanteuse. Signée en 2011 par le label Motéma, René va ajouter quatre albums à sa discographie, “I Wanna Be Evil” consacré au répertoire d’Eartha Kitt (et nominé aux Grammy Awards américains) manquant de peu le Prix du Jazz Vocal 2013 de l’Académie du Jazz. Elle s’est produite par deux fois au Duc des Lombards (en novembre 2013 et en octobre 2014) subjuguant le public du club par la spontanéité et le professionnalisme d’un jeu de scène félin et mobile, par sa voix chaude et sensuelle, son sourire irrésistible.

René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

René Marie chante du jazz mais aussi d’autres musiques, ses racines musicales la portant vers la soul, le blues, le gospel et le folk et à sortir de sentiers trop battus – elle n’a pas hésité à inclure dans son répertoire White Rabbit du Jefferson Airplane et Hard Days Night des Beatles, des groupes honnis par les puristes du jazz. Dans “Sound of Red”, un disque largement autobiographique dont elle a écrit toutes les chansons, tous ces genres cohabitent sans qu’un quelconque manque d’unité soit à déplorer. Sa cohésion provient des arrangements de René et des musiciens qui l’entourent. On retrouve auprès d'elle le bassiste Elias Bailey et le batteur Quentin E. Baxter, ce dernier déjà présent dans “Serene Renegade”, un disque MaxJazz de 2004 et coproducteur avec René du présent album. Si Kevin Bales, son pianiste habituel, est longuement remercié dans le livret pour son inspiration, sa musicalité et son amitié, l’instrument est ici confié à John Chin. Né à Séoul, ce dernier s’est installé à New York après de solides études en Californie, au Texas, à la Rutgers University (il y étudia avec Kenny Barron) et à la Juilliard School. La place que tient le piano est loin ici d’être négligeable. Chin improvise abondamment dans If You Were Mine et dans Lost, une longue pièce en quartette, il est le principal interlocuteur de la chanteuse et dialogue avec elle, cette dernière improvisant avec l’orchestre un scat inattendu. C’est toutefois Many Years Ago, une ballade dans laquelle il économise ses notes, et Go Home, un simple duo piano / voix, le morceau le plus émouvant de l’album, qui révèlent pleinement sa sensibilité harmonique.

René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

Confié au trompettiste Etienne Charles déjà présent dans “I Wanna Be Evil”, l’arrangement des cuivres de If You Were Mine fait appel à deux autres souffleurs, Michael Dease au trombone et Diego Rivera au saxophone ténor. Car René Marie multiplie ici les combinaisons instrumentales. Dans Sound of Red qui prête son titre à l’album, Sherman Irby s’ajoute à la section rythmique et nous gratifie d’un chorus de saxophone alto. La guitare de Romero Lubambo ajoute de chaudes couleurs méditerranéennes à Certaldo, une ville italienne que la chanteuse célèbre également en quintette. This is (not) a Protest Song aborde la dure condition de sans-abri qui affecta sa propre famille dans sa jeunesse. C’est avec Blessing l’un des deux gospels de cet enregistrement. Une deuxième voix, celle de Shayla Steele, assure les chœurs. Qu’elle s’amuse à siffler un couplet de Colorado River Song, ou qu’elle chante avec elle-même en re-recording dans Stronger Than You Think, René Marie ensorcelle dans cet opus, son onzième, le plus personnel de sa discographie, l’un des meilleurs albums de jazz vocal publié cette année.

Photos © John Abbott

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 15:41
Le Paris des festivals

L’été, le temps des vacances, des migrations estivales. Il fait bon bouger, changer d’air, se livrer à de nouvelles activités et modifier ses habitudes. Peu mélomane, le Français profite des festivals qui essaiment du nord au sud pour écouter de la musique, du jazz si le village ou la ville dans laquelle il réside en programme. Des festivals de jazz, il y en a partout et pour tous les goûts. Paris en offre plusieurs et reste le meilleur endroit pour en écouter.

 

Le Festival All Stars qu’organise le New Morning jusqu’au 3 août fait le plein de bons musiciens. À partir du 8 juillet et jusqu’au 18 août, le Sunside abrite la 25ème édition de son American Jazz Festiv’Hall. Le club célèbre aussi les pianistes et jusqu’au 10 septembre, en convie d’excellents à son Festival Pianissimo. Le Duc des Lombards intitule le sien « Nous n’irons pas à New York » et invite pendant deux mois (juillet et août) musiciens français et américains à y participer. Quant au Paris Jazz Festival, c’est au Parc Floral de Vincennes qu’il se déroule jusqu’au 31 juillet. Il se veut l’expression des « jazz du monde » et propose non sans faire grincer quelques dents, des musiques pour le moins éclectiques. Si l’on ajoute les concerts du Baiser Salé, du Petit Journal Montparnasse et des autres clubs de la capitale, Paris est de loin le premier rendez-vous jazzistique de l’hexagone.

 

Difficile donc de quitter une ville qui offre davantage de bonne musique que partout ailleurs à la même époque, même si Marciac attire par ses têtes d’affiche, toujours les mêmes au demeurant, et que pour écouter Chick Corea et son 75th Birthday Quintet il faut se rendre à Jazz à Vienne. Le parisien ne connaît pas son bonheur. Il peut choisir ses concerts, rester chez lui lorsque ce qu’on lui propose ne le tente pas. Il est en vacances, prend son temps, respire et entend mieux, se promène, visite les musées et change ses habitudes. Ainsi, le passionné qui fréquente les clubs de jazz toute l’année met son blog en sommeil et s’accorde en août un repos mérité. Cet édito est le dernier avant la rentrée de septembre. Quelques chroniques de disques récemment parus suivront en juillet. On peut partir avec eux en vacances.   

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Le Paris des festivals

-Jean Bardy et Emil Spányi au Baiser Salé le 7 juillet. Sans tambour ni trompette, la contrebasse de Jean et le piano d’Emil dialoguent, échangent et inventent en toute intimité. Emil n’avait jamais co-signé un disque sous son nom avant d’enregistrer avec Jean en 2014 “Very Blue” sur le jeune label Parallel Records. Un album passé inaperçu malgré la qualité de son répertoire, des compositions originales mais aussi des standards bien choisis – Come Sunday, Along Came Betty, I Love You Porgy –, interprétés avec imagination et talent. Ne manquez pas l’opportunité qui vous est offerte de les redécouvrir en concert.

Le Paris des festivals

-Bassiste d’expérience, Clovis Nicolas vit et travaille à New York depuis 2002. Il y a deux ans, la sortie de son premier disque “Nine Stories” (Sunnyside) lui donna l'occasion de renouer avec les clubs parisiens qui ne l'avaient pas oublié. Il retrouve le Sunside les 8 et 9 juillet avec un quartette sans piano au sein duquel officient Luca Stoll (saxophones ténor et soprano) et le batteur Luca Santaniello, tous deux déjà présents à ses côtés lors de sa dernière visite dans la capitale. Steve Fishwick, un nouveau trompettiste, complète la formation. Elle jouera ses nouvelles compositions, le répertoire de son prochain disque “Four Corners” à paraître l’an prochain.

Le Paris des festivals

-Le 12, le quartette de Pharoah SandersWilliam Henderson au piano, Oli Hayhurst à la contrebasse et Gene Calderazzo à la batterie – est attendu au New Morning. Le saxophoniste s’y produit tous les deux ans à peu près. Né en 1940, il a participé à l’aventure du free jazz et a joué avec John Coltrane, participant à ses derniers albums, son saxophone ténor soufflant de longues phrases brûlantes imprégnées de ferveur mystique. Avec le temps il a canalisé son énergie au sein d’une musique mieux structurée, mélange de blues, de bop, de soul toujours emprunte de spiritualité.

Le Paris des festivals

-Lizz Wright au New Morning le 15. On ignore qui va l’accompagner, bien que l’on peut avancer les noms de Kenny Banks (claviers), Pete Kuzma (orgue), Dan Lutz (contrebasse) qui jouent sur “Freedom & Surrender”, un disque de 2015, son plus récent, superbement produit par Larry Klein (Madeleine Peyroux, Melody Gardot). Compositions originales et reprises bien choisies (To Love Somebody des Bee Gees, River Man de Nick Drake) s’entremêlent avec bonheur, la voix chaude et envoûtante de la chanteuse se révélant aussi à l’aise dans le blues, le funk, le gospel, le folk et la country, Lizz Wright embrassant toute la richesse de la musique américaine dont elle est une des artistes incontournables.

Le Paris des festivals

-Grande Dame du piano dont le nom reste associé au grand orchestre qu’elle codirigea avec le saxophoniste Lew Tabackin, son mari, Toshiko Akiyoshi ne nous a pas visité depuis longtemps. Elle sera au Sunside les 15 et 16 juillet avec Gilles Naturel à la contrebasse et Philippe Soirat à la batterie pour rythmer le bop que la disciple émancipée de Bud Powell se plaît à jouer. Car Toshiko est aussi une pianiste émérite dont le jeu puissant et dynamique n’exclut pas un certain romantisme.

Le Paris des festivals

-Pianiste ambidextre – deux mains indépendantes dialoguent et font des miracles – l'excellent pianiste franco-américain Dan Tepfer est attendu le 16 au Sunset. Un concert qui le verra jouer du Fender Rhodes, Joe Sanders à la contrebasse et Arthur Hnatek à la batterie complétant la formation. Dan apprécie les rencontres. Il a accompagné la chanteuse Joanna Wallfisch, le saxophoniste Ben Wendel, le grand Lee Konitz. Il excelle à jouer Bach (ses “Variations Goldberg”) et à brouiller les pistes. Son jeu fin, sensible, élégant va de paire avec une technique qui lui permet bien des audaces. Il aime provoquer la surprise, saupoudrer de dissonances ses lignes mélodiques, sa musique accueillant des harmonies aussi riches qu’inattendues.

Le Paris des festivals

-Musicien inventif, Mark Turner s’est choisi Warne Marsh comme modèle et loin de toute exubérance son saxophone ténor chante de longues phrases mélodiques non dénuées de mélancolie, de longues lignes chromatiquement complexes qu’il expose souvent dans l’aigu de l’instrument. Sous une apparente froideur, Turner reste un musicien lyrique. Il sera au Duc des Lombards les 19 et 20 juillet (19h30 et 21h30) avec un quartette sans piano comprenant Jason Palmer à la trompette, Joe Martin à la contrebasse et Jorge Rossy à la batterie.

Le Paris des festivals

-Les Yellowjackets au Petit Journal Montparnasse le jeudi 21 (mais aussi la veille au Sunside) dans le cadre de l’American Jazz Festiv’Halles (Sunset Hors les Murs). Fondée autour du guitariste Robben Ford en 1981, la formation connut de très nombreux changements de personnel et de mises en sommeil. Ses meilleurs disques – “Four Corners”, “The Spin” – datent de la seconde moitié des années 80. Elle compte alors dans ses rangs Marc Russo (saxophones), Russell Ferrante (claviers et piano) Jimmy Haslip (contrebasse) et William Kennedy (batterie) et propose alors un jazz fusion assez soft au sein duquel des instruments acoustiques et électriques pactisent en bonne intelligente. Les Yellowjackets se sont fait oublier au cours des décennies suivantes, malgré l’arrivée de Bob Mintzer aux saxophones au début des années 90. Ce dernier en est toujours membre. Ferrante et Kennedy aussi. Le bassiste australien Dane Alderson complète la formation. Un nouvel album, “Cohearence”, sort prochainement sur le label Mack Avenue.

Le Paris des festivals

-Longtemps associé à la lutte contre l'apartheid et également connu sous le nom d'Abdullah Ibrahim, le compositeur et pianiste sud-africain Dollar Brand est attendu en quartette au New Morning le 22 avec Lance Bryant (clarinette, flûte, saxophone ténor), Noah Jackson (contrebasse, violoncelle) et Will Terrill (batterie). Découvert au début des années 60 par Duke Ellington qui après l’avoir fait enregistré à Paris l’encouragea à gagner les Etats-Unis où il se produisit notamment au Festival de Newport, il reste une figure emblématique de l’ « African Jazz », sa musique d’inspiration souvent religieuse, voire mystique, empruntant ses rythmes obsessionnels au Marabi et à la musique traditionnelle sud-africaine.

Le Paris des festivals

-Franck Amsallem étudia aux Etats-Unis (Berklee College, Manhattan School of Music) et fit ses classes dans les clubs de New-York, ville dans laquelle il réside aujourd’hui. Pianiste attaché à l’harmonie et aux standards de l’histoire du jazz, il avait enregistré de nombreux albums sous son nom avant d’oser en 2009 “Amsallem Sings”, puis en 2014 “Sings Vol. II”, un disque en trio dans lequel il phrase comme un instrumentiste et chante avec un naturel confondant les mélodies qu’il reprend au piano. Il revient au Duc des Lombards le 29, son nouveau quartette comprenant Irving Acao au saxophone ténor, Viktor Nyberg à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie.

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT EN AOÛT

Le Paris des festivals

-Concert de clôture de son Festival All Stars qui débuta le 27 juin, le quartette de John Abercrombie investit le New Morning le 3. Autour du guitariste, Marc Copland au piano, Drew Gress à la contrebasse et Joey Baron à la batterie. Pour vous faire une idée de la qualité de la musique du groupe, écoutez “39 Steps” un disque ECM enregistré en avril 2013 qui la restitue fidèlement.

Le Paris des festivals

-Au Duc des Lombards, le festival « Nous n’irons pas à New York » se poursuit jusqu’au 31 août. Parmi les nombreux concerts qui interpellent ne manquez pas le 2 et le 3 ceux du pianiste Cyrus Chestnut (découvert en 1991 au sein du groupe de Wynton Marsalis) en trio avec Darryl Hall (contrebasse) et Willie Jones III (batterie).Les 10, 11 et 12 août, le club parisien accueille le saxophoniste Benny Golson, un des derniers vétérans de la saga du jazz. Avec lui, le pianiste italien Antonio Faraò grand pourvoyeur d’harmonies aussi subtiles que délicates, Gilles Naturel à la contrebasse et Doug Sides à la batterie. Le 26 et le 27, Jean-Michel Pilc s’offre le Duc en trio avec François Moutin à la contrebasse, Lukmil Perez (le 26) et André Ceccarelli (le 27) à la batterie. Le pianiste excelle dans tous les registres : audaces harmoniques, cascades d’arpèges et de notes perlées, il s’autorise toutes les surprises.

Le Paris des festivals

-Chaque été depuis 11 ans, le Sunside organise son Festival Pianissimo et accueille quelques uns des meilleurs pianistes de l’hexagone. Parmi eux, René Urtreger invite les 4 et 5 août Géraldine Laurent (saxophone alto) à dialoguer avec lui et les musiciens de son trio (Cédric Caillaud à la contrebasse et Eric Dervieu à la batterie) . Le 6, Édouard Bineau investit les lieux avec Sébastien Texier (saxophone, clarinette), Frédéric Chiffoleau (contrebasse) et Simon Bernier (batterie).

Le Paris des festivals

-Auteur l’an dernier d’un opus en trio très remarqué (“Essais / Volume 1”), Pierre de Bethmann fait de même le 11 avec Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) qui l’entourent dans son album. Moins présent depuis quelques mois dans les clubs pour des raisons de santé, Pierre Christophe s'y rend le 25 avec Raphael Dever (contrebasse) et Mourad Benhammou (batterie), ses musiciens habituels pour un hommage à Erroll Garner, l’elfe du piano jazz. Après un concert en avril dans ce même club, Olivier Hutman récidive le 26, toujours accompagné par Marc Bertaux à la contrebasse et Tony Rabeson à la batterie, musiciens qui enregistrèrent avec lui deux disques dans les années 80 et avec lesquels, au piano mais aussi au Fender Rhodes, Olivier joue un jazz plus électrique. En trio avec Yoni Zelnik (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie), le pianiste Yonathan Avishai nous a offert l’an dernier avec “Modern Times un album très réussi. Il vient d’en enregistrer un second et en interprétera le répertoire le 30, César Poirier (saxophone alto et clarinette) et Inor Sotolongo (percussions) complétant sa nouvelle formation.

-Baiser Salé : www.lebaisersale.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Petit Journal Montparnasse : www.petitjournalmontparnasse.com

 

Crédits Photos : Musiciens de rue © Alain Lauga  Jean Bardy & Emil Spányi © Marc Ulrich – Clovis Nicolas © Vincent Soyez – Pharoah Sanders © Quentin Leboucher – Lizz Wright © Jesse Kitt – Dan Tepfer © Pierre de Chocqueuse – Mark Turner, Franck Amsallem, René Urtreger & Géraldine Laurent, Pierre de Bethmann © Philippe Marchin – The Yellowjackets © Marc Vanocur – John Abercrombie Quartet © John Rogers / ECM Records – Cyrus Chestnut © HighNote Records – Toshiko Akiyoshi, Abdullah Ibrahim © Photo X /D.R.

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 09:00
Christophe PANZANI : “Les âmes perdues” (Jazz & People / Harmonia Mundi)

C’est dans “Fall Somewhere”, un disque de Nicolas Moreaux, grand créateur de paysages sonores, que j’ai découvert Christophe Panzani. Renfermant un long dialogue inspiré entre son saxophone et celui de Bill McHenry, Far, une grande page lyrique, m‘a particulièrement ému. Car au ténor, Panzani possède une sonorité bien particulière. Le timbre en est doux, léger, aérien, une sonorité d’alto, Christophe préférant le registre aigu de l’instrument. On pense à Lee Konitz, mais aussi à Jeremy Udden, altiste américain avec lequel Moreaux a enregistré l’an dernier sur Sunnyside le très beau “Belleville Project”.

Christophe PANZANI : “Les âmes perdues” (Jazz & People / Harmonia Mundi)

Christophe Panzani n’est pas l’homme d’une seule formation. Multi-instrumentiste – il pratique également le soprano, la flûte et la clarinette basse –, il est Avec Andy Sheppard l’un des deux saxophonistes ténor que l’on peut entendre dans “Appearing Nightly”, un disque en big band de Carla Bley enregistré au New Morning en 2006. Il joue également dans le quintette du pianiste Florian Pellissier, dans Pasta Project qu’il anime avec l’accordéoniste Vincent Peirani. Avec le pianiste Tony Paeleman, il co-dirige The Watershed, groupe comprenant Pierre Perchaud et le batteur Karl Jannuska. Je ne vais pas détaillé ici les nombreuses activités musicales auxquels se livre le saxophoniste, “Les âmes perduesque publie Jazz & People, premier label de jazz participatif français que dirige Vincent Bessières, étant la vraie raison de cette chronique. Car Christophe Panzani m’a instantanément séduit par le lyrisme, la volupté de son souffle. C’est qu’il s’exprime en poète, chante avec bonheur la ligne mélodique des musiques qu’il invente. Celles de ce disque, son premier en leader, il les a toutes imaginées pour ses interprètes, des musiciens amis, sept pianistes chez lesquels il s’est rendu, parcourant la France (Paris, Tours, Poitiers) et l’Allemagne (Cologne) avec son matériel d’enregistrement, ses micros et son saxophone ténor.

Christophe PANZANI : “Les âmes perdues” (Jazz & People / Harmonia Mundi)

L’aidant dans cette tâche, Tony Paeleman a enregistré ses duos avec Edouard Ferlet et Dan Tepfer, se chargeant également de la prise de son d’Étrangement calme, morceau que Christophe lui a attribué et dans lequel il se contente d’assurer un long ostinato, de rythmer le chant suave et ensorcelant du ténor. Le piano occupe également une place modeste dans Le rêve d’Icare. Loin de toute exhibition, Yonathan Avishai y pose les accords graves et sombres sur lesquels se développe le chant mélancolique de Christophe. Confié à Edouard Ferlet et Dan Tepfer (respectivement dans Sisyphe et Le Jardin aux sentiers qui bifurquent), l’instrument dialogue et révèle ses possibilités harmoniques, Dan offrant même un contrepoint virtuose aux notes diaphanes que murmure le ténor. Vouloir comparer les jeux respectifs de nos sept pianistes reste toutefois parfaitement inutile. Chacun apporte sa sensibilité, sa musicalité, son toucher, et joue sur son propre piano ce qui donne un éclairage spécifique à chaque morceau. Leonardo Montana surprend par la vivacité de son discours. Je découvre Laia Genc, une pianiste allemande dont je ne sais rien de la musique. Ses harmonies riches et colorées semblent particulièrement inspirer les tendres rêveries du saxophone. J’ignorais que Guillaume Poncelet, le trompette de l’ONJ de Daniel Yvinec jouait du piano de manière aussi délicate. Christophe lui a réservé Traduire Eschyle et sa mélodie est un autre grand moment de pur bonheur. Ils sont nombreux, s’enchaînent, s’additionnent. 43 minutes de musique au total, le timing parfait d’un disque qui interpelle aussi par son visuel, un étonnant portrait de Christophe Panzani par le dessinateur Ludovic Debeurme.

Concerts de sortie le vendredi 1er juillet (19h30 et 21h30) au Duc des Lombards avec les pianistes Yonathan Avishai, Laia Genc, Leonardo Montana et Tony Paeleman.

 

Photos © Philippe Marchin

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 11:02
Dave LIEBMAN & Richie BEIRACH : “Balladscapes” (Intuition)

Ces deux-là se fréquentent depuis si longtemps qu’ils sont tous les deux capables, comme par télépathie, de prévoir le discours de l’autre, la musique gagnant en fluidité et en cohérence. Ensemble, ils ont constitué des groupes, Lookout Farm et Pendulum dans les années 70, puis Quest au début des années 80, qui se reformera plusieurs fois, nous laissant un dernier album en 2013 sur Enja, “Natural Selection” (1988) restant pour moi leur plus bel opus. En duo, Dave Liebman et Richie Beirach ont également enregistré de nombreux disques. Le plus récent, “Unspoken” (Out Note) date de 1989. Car Beirach réside à Leipzig. Il enseigne, possède son propre trio, et a moins l’occasion de rencontrer Liebman, très occupé lui aussi.

Dave LIEBMAN & Richie BEIRACH : “Balladscapes” (Intuition)

La riche palette harmonique de Richie Beirach doit beaucoup à ses dix ans de piano classique. Son vocabulaire s’étend aux intervalles distendus, aux accords percussifs qui peuvent surprendre chez un musicien au toucher subtil, au phrasé délicat. Outre une grande liberté tonale, il cultive une esthétique raffinée qui tempère les improvisations souvent aventureuses de Dave Liebman, un saxophoniste au tempérament de feu assumant aujourd’hui un jeu beaucoup plus mélodique. Affectionnant le registre aigu du soprano, son instrument de prédilection bien qu’il joue aussi du ténor et de la flûte, il évite ici les suraigus, s’abstient de crier mais non de verser des larmes (ce qu’il fait dans une reprise émouvante de Sweet Pea au ténor) pour se concentrer sur les thèmes, des standards parfois anciens – For All We Know date de 1934 – dont il fait chanter les mélodies. Ses improvisations bénéficient du soutien sans faille d’un piano tout aussi capable de plaquer de solides accords que d’assurer un contrepoint mélodique aérien.

Balladscapes” s’ouvre sur Siciliana, une sonate de Jean-Sébastien Bach que les jazzmen apprécient. Également au répertoire, Moonlight in Vermont, Lazy Afternoon, This is New et Day Dream bénéficient d’interprétations aussi inspirées que lyriques. Cosigné par Duke Ellington et Billy Strayhorn, Day Dream est abordé au ténor par Liebman. Sa sonorité ample, volumineuse, donne du caractère, du relief au morceau. Le saxophoniste joue ici beaucoup plus de ténor que dans ses autres albums. L’instrument est également mis en valeur dans un medley renfermant Welcome et Expression, deux morceaux de John Coltrane, des prières qui apaisent et donnent du baume au cœur. Liebman et Beirach reprennent aussi quelques-unes de leurs compositions. DL est un ancien thème du pianiste précédemment enregistré en duo et avec Quest. Composé par les deux hommes, Kurtland est longuement introduit en solo et au ténor par Liebman. Le piano joue également sa partie en solo, les deux instruments se rejoignant pour conclure. Déjà enregistré lui aussi, le majestueux Master of the Obvious de Liebman est une autre pièce maîtresse de ce disque. Un soprano rêveur en chante les notes, tout comme il poétise autrement Zingaro, morceau d’Antonio Carlos Jobim qui, introduit à la flûte, n’a plus rien de brésilien. Car ces ballades sont des paysages sonores, des terres que l’on parcourt lentement, au rythme de la musique, à petits pas pour ne pas la quitter trop vite, pour encore et encore l’écouter.

Photo X/D.R.

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 15:21
Brad MEHLDAU Trio : “Blues and Ballads” (Nonesuch / Warner)

Blues and Ballads est le premier disque en trio de Brad Mehldau depuis bientôt quatre ans, depuis “Where Do You Start”, Grand Prix de l’Académie du Jazz en 2012. Le pianiste s’est toutefois rappelé à nous l’an dernier avec “10 Years Solo Live”, un coffret de 4 CD(s) renfermant les meilleurs moments de ses concerts en solo, exercice dans lequel il excelle et prend des risques. Effectuées en temps réel, ses longues et babéliennes improvisations plongent alors l’auditeur dans le rêve, l’éternité d’un instant qui semble indéfiniment durer, le souvenir d’un moment unique qu'il a toujours souhaité retrouver. En trio, Brad est plus sage, surtout dans ce disque, le plus facile qu’il nous ait donné à entendre depuis longtemps. Non qu’il cherche à simplifier son jeu, mais jouer avec une contrebasse et une batterie tempère son piano aventureux, l’oblige à freiner ses ambitions, à mieux structurer son discours.

Brad MEHLDAU Trio : “Blues and Ballads” (Nonesuch / Warner)

Comme son titre l’indique, ce disque contient des blues et des ballades. Brad les joue avec une sensibilité énorme, ajoute des harmonies raffinées aux intervalles diminués qui constituent la spécificité du blues. Ce ne sont plus ceux des temps difficiles que les Noirs chantaient dans les plantations du Sud. La tristesse qu’ils véhiculaient s’est perdue, comme son histoire aujourd'hui trop oubliée. Composé par Buddy Johnson en 1945 et popularisé par son orchestre (sa sœur Ella en était la chanteuse), Since I Fell for You résume bien la démarche artistique du pianiste qui aère constamment son discours, trouve des harmonies adéquates pour chaque mélodie et privilégie la beauté de la note. Les tempos sont lents. La contrebasse de Larry Grenadier assure un discret contrepoint mélodique. La batterie de Jeff Ballard donne relief et souplesse à de longues phrases que Brad étire, improvise à partir des thèmes qu’il reprend.

Brad MEHLDAU Trio : “Blues and Ballads” (Nonesuch / Warner)

Des standards dont une version de I Concentrate on You (Cole Porter) teintée de samba, Cheryl de Charlie Parker abordé énergiquement sur tempo medium, deux morceaux de Paul McCartney, And I Love Her qu’il écrivit en 1964 lorsqu’il était l’un des Beatles, étant le plus célèbre, constituent le répertoire de l’album. Brad Mehldau les joue avec une infinie tendresse avant de les confronter à son propre langage, à son jeu ambidextre qui lui permet de jouer simultanément plusieurs thèmes, de converser avec lui-même, de répondre par des basses puissantes au questionnement mélodique de sa main droite. La section rythmique préfère alors se taire, écouter un piano inventif et porteur d’émotion. Pendant trois bonnes minutes, il est seul à réinventer These Foolish Things (Remind Me of You), à nous en offrir une version aussi dépouillée que subtile. Il fait de même dans My Valentine, un morceau de Paul McCartney que contient “Kisses on the Bottom publié en 2012. Dans la version originale arrangée par Alan Broadbent, naguère le pianiste du défunt Quartet West, le solo est confié à la guitare acoustique d’Eric Clapton. Ici, Brad reprend la mélodie en solo, la passe au prisme de ses propres harmonies avant de la retremper en trio dans le blues. And I Love Her est l’un des sommets de l’album. Ce n’est pas la première fois que le pianiste nous propose cette chanson que Paul composa pour le film “A Hard Day’s Night. Le coffret “10 Years Solo Live”, en contient une version en solo. Avec Grenadier et Ballard, il ne s’éloigne jamais du thème lorsqu’il improvise, mais la qualité de ses voicings, ses phrases qui ondulent comme des vagues, son élégant balancement rythmique, soulèvent l’enthousiasme. Le pianiste peut aussi adopter un jeu beaucoup plus simple. Dans Little Person, une chanson que Jon Brion, composa pour le film “Synecdoche, New York”, il joue la mélodie, l’effleure avec délicatesse et respect. Car c’est un Brad Mehldau serein et inspiré qui s’exprime tout au long de ce disque. Ses phrases chantantes, les belles couleurs harmoniques qu’il pose sur de grandes mélodies procurent beaucoup de joie.

Photos © Michael Wilson.

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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 09:20
Noblesse oblige

Juin : publiées aux Etats-Unis en 1973, les mémoires de Duke Ellington, “Music Is My Mistress, m’enchantent. Slatkine & Cie, une courageuse maison d’édition, les éditent pour la première fois en français. Éminent spécialiste de l’œuvre ellingtonienne, Claude Carrière en a rédigé la préface. Christian Bonnet qui préside La Maison du Duke, en a remanié une ancienne traduction, des centaines d’heures de relectures, de corrections afin de rendre l’ouvrage parfaitement lisible. Il l’est, et l’on s’y plonge avec bonheur, goûtant l’humour, la verve poétique de ses pages.

Noblesse oblige

On découvre un Duke Ellington inattendu, un humaniste, mais aussi un bon vivant qui consacre un chapitre entier de son livre à ses papilles gustatives. L’homme aime la bonne cuisine, les bons vins ce qui ne l’empêche pas d’être profondément croyant. Parcourant le monde, reçu par des chefs d’État, des rois et des reines, il va de réception en réception non sans s’inquiéter de sa ligne et de sa santé, donnant les noms de ses médecins qu’il réveille parfois en pleine nuit. De nombreuses pages sont consacrées à ses voyages, aux tournées de son orchestre à travers le monde. Duke Ellington revient sur son apprentissage, sa jeunesse à Washington, sa découverte de New York. Il dresse des portraits flatteurs des membres de sa famille, de ses amis, des musiciens de sa formation mais aussi de tous ceux qu’il admire. La musique bien sûr y tient une place importante. Elle n’a pas de frontières, se juge « à l’aune de l’oreille humaine ». La sienne n’a jamais cessé d’évoluer, de se sophistiquer, provoquant l’incompréhension d’une partie de son public. En 1950, lors d’un concert qu’il donne avec son orchestre au Palais de Chaillot, il joue sa Liberian Suite lorsqu’un jeune homme l’interpelle : « Monsieur Ellington, nous sommes venus écouter Ellington. Ceci n’est pas du Ellington ! ».

Noblesse oblige

Qu’est-ce que le jazz ? Où commence-t-il ? Où s’arrête-t-il ? Duke Ellington n’a pas été le seul à se poser des questions qui sont toujours d’actualité. Pour René Urtreger, le jazz est une musique savante associant le cerveau, le cœur et les tripes. Née de la rencontre de l’Afrique et de l’Europe en terre américaine, elle s’est progressivement affranchie de ses racines populaires et africaines, s’est débarrassée du swing, de sa sensualité pour s’intellectualiser. Le pianiste regrette qu’aujourd’hui, les musiciens noirs jouent comme les blancs, comme des musiciens classiques. Dans “Le Roi René, publié chez Odile Jacob, il se confie avec franchise à Agnès Desarthe qui nous livre le vrai roman de sa vie tumultueuse. Très jeune, il joue avec les plus grands dans les clubs parisiens, avec Buck Clayton et Don Byas, avec Miles Davis pour la musique d’“Ascenseur pour l’échafaud. Puis vinrent la drogue « pour annuler la peur de jouer », la chute après l’ascension, les années yéyés auprès de Claude François et la relève en 1977 alors qu’il est en bas de l’échelle, qu’il a abandonné le jazz pendant presque quinze ans. Si certains le croient « conservé dans le be-bop comme un fossile dans l’ambre », le Roi René n’a jamais aussi bien joué que ces dernières années. « Je sais d’où je viens. Je connais très bien mes racines et la source de mon jeu. C’est justement ça qui me permet de m’en affranchir, d’aller voir ailleurs si j’y suis. Je ne renie pas, je ne trahis pas. J’évolue ».

Noblesse oblige

Venu nombreux au Théâtre du Châtelet assister à la soirée du 60ème anniversaire de l’Académie du Jazz le 8 février dernier, le public s’est vite aperçu de la modernité de son piano. Doyen de l’octette qui réunissait des lauréats du Prix Django Reinhardt, René Urtreger assura brillamment la première partie d’un concert au cours duquel l’Académie décerna les prix les plus importants de son palmarès 2015. Le Grand Prix de l’Académie du Jazz (meilleur disque de l’année) revint à un autre pianiste, Fred Hersch, pour “Solo” édité sur le label Palmetto. Absent, il ne put récupérer son trophée. Sur cette photo de Philippe Marchin prise mardi dernier (le 31 mai), François Lacharme qui préside l’Académie du Jazz le lui remet sur la scène du Duc des Lombards, sous les applaudissements de votre serviteur, secrétaire général (et non pas perpétuel) de cette Académie.

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Noblesse oblige

-Un rendez-vous trimestriel à ne pas manquer, celui de retrouver le temps d’un brunch au Petit Journal Montparnasse le Duke Orchestra. Premières mignardises le dimanche 5 juin (de 11h30 à 14h30). En cuisine, ils s’activent déjà : les poulets rôtissent, les œufs sont brouillés, les oranges pressés. C’est le temps des cerises, tartes et clafoutis vous attendent. Et puis, il y a l’orchestre, la meilleure formation ellingtonienne de la planète jazz. Laurent Mignard en assure la direction. Avec lui : André Villéger, Aurélie Tropez, Fred Couderc, Olivier Defaÿs, Philippe Chagne (saxophones et clarinettes), Benjamin Belloir, Sylvain Gontard, Jérôme Etcheberry, Richard Blanchet (trompettes), Bastien Ballaz, Michaël Ballue, Jerry Edwards (trombones), Philippe Milanta (piano), Bruno Rousselet (contrebasse) et Julie Saury (batterie). Réservation obligatoire au 06 37 58 17 93.

Noblesse oblige

-Le 6 à 20 h 30, à la Petite Halle de la Villette (211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris), le Secours Populaire organise pour la seconde année consécutive un concert avec des musiciens venant d’univers musicaux différents. Le pianiste André Manoukian est le maître d’œuvre de ce second « Secours Pop Live ». La chanteuse China Moses, le guitariste Sylvain Luc, le percussionniste argentin Minino Garay, le cornettiste Médéric Collignon, le pianiste Florian Pellissier, le chanteur Djeuhdjoah, le batteur Cyril Atef et quelques autres participeront à la soirée, se mettant ensemble pour dialoguer et échanger, s’ouvrir aux cultures musicales du monde, et tout cela pour une bonne cause.

Noblesse oblige

-On retrouve le Petit Journal Montparnasse le 8 pour un unique concert parisien de Sinne Eeg. Mezzo-soprano au large ambitus, la chanteuse danoise compose d’excellentes chansons et s’entoure de très bons musiciens. Impressionnante a cappella, elle aime aussi se faire accompagner par la seule contrebasse de Thomas Fonnesbæk qui lui donne le tempo et joue ses propres lignes mélodiques. En témoigne le disque qu’ils ont enregistré ensemble l’an dernier. Jacob Christoffersen au piano et Morten Lund, batteur très demandé au Danemark, entourent également la chanteuse. Tous ont participés à “Face the Music” (Stunt Records). Prix du Jazz Vocal 2014 de l’Académie du Jazz, cet album de Sinne Eeg a obtenu la même année un Danish Music Award.

Noblesse oblige

-Bien connu des mélomanes, un piano Fazioli équipant sa salle de concert, l'Institut Culturel Italien de Paris (Hôtel de Galliffet, 50 rue de Varenne 75007 Paris) programme en juin du classique, de la musique contemporaine et du jazz. Le 9 à 20h00, le pianiste Giovanni Guidi y est attendu en solo pour une « conversation avec lui-même » inspirée de Bill Evans. Successeur de Stefano Bollani au sein de l’orchestre d’Enrico Rava, il est l’auteur de plusieurs albums parus chez Cam Jazz dont le remarquable “We Don't Live Here Anymore” enregistré à New York avec Gianluca Petrella, Michael Blake, Thomas Morgan et Gerald Cleaver. Privilégiant les pièces modales et lentes, “This is the Day”, son dernier disque en trio pour ECM, est l’un des 13 Chocs de l’année 2015 de ce blog. Un second concert est prévu le 20 juin, toujours à 20h00. Giovanni Guidi sera alors accompagné par le contrebassiste Matteo Bortone, élu meilleur nouveau talent 2015 par la revue Musica Jazz. Ces concerts sont gratuits, mais il est indispensable de réserver vos places sur le site web de l’Institut.

Noblesse oblige

-Madeleine & Salomon au New Morning le 15 (20h30). Madeleine, c’est Clotilde Rullaud. Elle chante et joue de la flûte. Salomon, c’est Alexandre Saada. Son piano interpelle par ses couleurs, ses harmonies, ses notes économes et bien choisies. Ils se sont rapprochés à l’occasion d’une tournée en Asie et viennent de sortir leur premier disque. Hommage poétique délicatement minimaliste aux chanteuses américaines engagées qui osèrent affirmer leur féminité, “A Woman’s Journey” puise ses thèmes dans un large répertoire. Des pièces de Nina Simone, le Strange Fruit que chantait Billie Holiday y côtoient des compositions de Marvin Gaye et de Janis Joplin. Des « protest songs » qui nous sont moins familiers complètent l’album récemment commenté dans ce blog. De courts films oniriques constitués d'images d'archives accompagneront la musique d’un concert événement.

Noblesse oblige

-20ème édition du Festival Vocal au Sunside / Sunset du 15 juin au 7 juillet. Du jazz bien sûr, mais aussi bien d’autres musiques sont au programme de cette manifestation. Les têtes d’affiche en sont Anne Ducros (en trio avec Robert Kaddouch au piano et Gilles Nicolas à la contrebasse) le 17 et Dee Alexander (en quartette avec Miguel delaCerna au piano, Junius Paul à la contrebasse et Ernie Adams à la batterie) le 25. Originaire de Chicago, cette dernière possède une voix chaude et émouvante qu’elle met au service d‘un vaste répertoire de standards. Edité l’an dernier sur le label Blujazz, “Songs My Mother Loves”, disque dans lequel Oliver Lake joue du saxophone alto, en témoigne. On consultera le site du club pour tout savoir sur les autres concerts de ce festival.

Noblesse oblige

-Manuel Rocheman au Duc des Lombards le 22 avec Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie. Après “The Touch of Your Lips, un hommage à Bill Evans qu’il a enregistré avec eux en 2009, et dans lequel il renouvelle son jeu de piano, il garde le même trio dans “misTeRIO” (Bonsaï Records), un nouveau disque renfermant de nouvelles compositions. Très travaillées, ces dernières mettent en valeur un pianiste virtuose dont la fluidité de jeu nous fait oublier une technique impressionnante. Manuel n’est pourtant pas avare de notes. Elles fusent nombreuses, brillent d’or pur, trouvent leur place dans des phrases élégamment rythmées. Il fait chanter des harmonies chatoyantes et le trio qui l’accompagne sert merveilleusement sa musique.

Noblesse oblige

-Pour venir en aide aux victimes des villages sinistrés du Népal, l’un des dix pays les plus pauvres de la planète, l’association à but humanitaire Partage dans le Monde (30, rue Claude Decaen, 75012 Paris) organise le 26 juin au New Morning (19h00) sa troisième édition de « Jazz pour le Népal ». Son objectif : réunir des fonds pour offrir aux plus démunis des consultations médicales gratuites, reconstruire les écoles détruites par de récents séismes, installer l’eau potable dans des villages reculés. Fédéré par le pianiste Nicola Sergio, des musiciens indiens, des jazzmen, et des personnalités éminentes de la musique classique ont accepté de soutenir cette manifestation caritative et d’y participer. Accompagné par Jean-Charles Richard (saxophone), Antoine Gramont (violoncelle), Arnaud Cuisinier (contrebasse) et Luc Isenmann (batterie), Nicola Sergio assurera en quintette la partie jazz du concert. Gaëtane Prouvost (violon) et Claude Collet (piano) joueront des œuvres du répertoire classique et associé à Luc Isenmann, Narendra Bataju (sitar) de la musique indienne.

Noblesse oblige

-La 23ème édition du Paris Jazz Festival, se tiendra au Parc Floral de Paris du 11 juin au 31 juillet. Huit week-ends pour découvrir et écouter toutes sortes de musiques. La Belgique est à l’honneur les 25 et 26 juin. Aka Moon, le groupe du batteur Stéphane Galland (le 25) n’est pas ma tasse de thé, mais ne manquez pas le 26 le Brussels Jazz Orchestra, l’un des meilleurs orchestres de jazz européen que dirige son directeur artistique, le saxophoniste Franck Vaganée. Ce rutilant big band de seize musiciens (Nathalie Loriers y tient le piano) qui nous visite très rarement ne sera pas seul à occuper l’espace Delta du Parc Floral (à 16h00 précisément). Il invite David Linx dans un programme consacré à Jacques Brel qui à partir du 10 juin sera disponible en album. Très soignés, les arrangements mettent en valeur une voix qui relève un défi : jazzifier les grandes chansons de Brel, les faire revivre différemment. Le même jour, mais à 14h30, toujours à l’espace Delta, le pianiste Yvan Paduart se produira en trio avec Philippe Aerts à la contrebasse et Hans Van Oosterhoot à la batterie. Je n’aime pas trop ses disques de jazz fusion, mais Yvan Paduart est un grand pianiste et “Crush, enregistré en 2008 avec le Metropole Orchestra, un grand disque.

Noblesse oblige

-Le quartette de Branford Marsalis avec Kurt Elling les 27 et 28 juin (20h30) sur la scène du New Morning dans le cadre du festival « All Stars » qu’organise le club. Maître souffleur, Branford continue de nous surprendre par la diversité de ses projets. Après avoir consacré un album au chef d’œuvre de John Coltrane, “A Love Supreme”, et effectué l’an dernier une tournée de 20 concerts à travers l’Amérique pour jouer de la musique baroque, le saxophoniste vient d’intégrer à son quartette le chanteur Kurt Elling. Enregistré avec lui à la Nouvelle-Orléans “Upward Spiral” (Okeh / Sony Music), un album, mélangeant standards et chansons, est en vente depuis le 10 juin. Justin Faulkner remplace désormais Jeff “Tain” Watts à la batterie au sein d’une formation comprenant toujours Joey Calderazzo au piano et Eric Revis à la contrebasse. Tous se sont impliqués dans le choix du répertoire qui comprend des morceaux de Sting (Practical Arrangement), d’Antonio Carlos Jobim, de Sonny Rollins (Doxy) et des pièces arrangées par le groupe.

Noblesse oblige

-Le 30, Randy Weston est lui aussi attendu au New Morning, toujours dans le cadre de son All Stars Festival. Avec lui les musiciens de son African Rhythms Quintet, Billy Harper (saxophone ténor), Tk Blue (saxophone alto et flûte), Alex Blake (contrebasse) et Neil Clarke (batterie, percussions). A 90 ans (il est né à Brooklyn le 6 avril 1926), le pianiste reste une des dernières légendes du piano jazz. Admirateur de Thelonious Monk, il posséda un club de jazz à Tanger et composa quelques thèmes qui sont devenus des standards. Influencé par l’Afrique, par sa rencontre avec les Gnawas du Maroc, il joue un piano énergique, percussif et trempé dans le blues, le registre grave de l’instrument étant abondamment sollicité. Avec le journaliste Willard Jenkins, Randy Weston a également écrit ses mémoires, “African Rhythms, autobiographie traduite en français en 2014 chez Présence Africaine.

Noblesse oblige

-Saxophoniste très demandé – il joue dans de nombreuses formations, notamment celles de Florian Pellissier et de Nicolas Moreaux Christophe Panzani est attendu le 1er juillet au Duc des Lombards à l’occasion de la sortie de son premier disque sous son nom. “Les âmes perdues” (Jazz & People) contient sept morceaux, sept duos enregistrés par ses soins au domicile de sept pianistes avec lesquels il dialogue et partage sa musique. Au Duc, ils seront quatre à jouer avec lui ses compositions : Yonathan Avishai qui a signé l’an dernier avec “Modern Times” un album remarqué en trio ; Laia Genc, une pianiste allemande à découvrir ; Léonardo Montana souvent associé à Triphase, la formation d’Anne Paceo et auteur d’un opus en duo avec le bassiste cubain Felipe Cabrera ; Tony Paleleman accompagnateur régulier de l’accordéoniste Vincent Peirani.

-Petit Journal Montparnasse : www.petitjournalmontparnasse.com

-Petite Halle de la Villette : www.spf75.org

-New Morning : www.newmorning.com

-Institut Culturel Italien de Paris : www.iicparigi.esteri.it

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Partage dans le Monde : www.partagedanslemonde.com

-Paris Jazz Festival : www.parisjazzfestival.fr

 

Crédits Photos : Fred Hersch, Christophe Panzani © Philippe Marchin Giovanni Guidi © Andrea Boccalini – Madeleine & Salomon © Alexandre Saada – Dee Alexander © Claude-Aline Nazaire – Manuel Rocheman Trio © Karine Mahiout – Randy Weston © Carol Friedman – Duke Ellington, Sinne Eeg, David Linx & The Brussels Jazz Orchestra, Kurt Elling & Branford Marsalis © Photos X/D.R.

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25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 09:11
Tandem chic pour big band choc

Thad JONES / Mel LEWIS Orchestra : “All My Yesterdays”

(Resonance Records / Socadisc)

1966 : chargé des programmes de jazz de WKCR-FM, la station de radio de la Columbia University de Manhattan, George Klabin, 19 ans, aujourd’hui Président des disques Resonance, est aussi un ingénieur du son amateur. Fréquentant les clubs de New York et de ses environs, il enregistre les concerts auxquels il assiste et avec la permission des musiciens, les diffuse lors de ses émissions. Le jeune homme s’est lié d’amitié avec Alan Grant qui possède une émission journalière sur WABC-FM, une grosse radio new yorkaise, et apprécie son travail. Grant le contactera à deux reprises (7 février et 21 mars 1966) pour qu’il enregistre au Village Vanguard les premiers concerts du nouvel orchestre de Thad Jones & Mel Lewis dans le but d’intéresser une maison de disque.

 

Édité à l’occasion du 50ème anniversaire de la naissance de l’orchestre, “All My Yesterdays” (Resonance Records), un coffret de 2 CD(s), le second, 77 minutes environ, étant beaucoup plus long que le premier, réunit enfin la totalité exploitable de ces concerts (une édition pirate très incomplète en existait). Un copieux livret de 88 pages renfermant des interviews des survivants de l’orchestre et illustré de nombreuses photos l’accompagne. Préfacé par Zev Feldman (Executif Vice Président et General Manager de Resonance) et George Klabin, il contient également une étude sur les débuts de l’orchestre par Chris Smith, une interview de Jim McNeely qui rejoignit la formation en 1978.

Tandem chic pour big band choc

Le 7 février 1966, un lundi, George Klabin installe donc son matériel au Vanguard, un matériel léger mais d’excellente qualité, et occupe deux petites tables proches de la scène. Il dispose de six micros (Neumann U67, Beyer, AKG et Electro Voice), un pour chaque section (trombones, trompettes et saxophones), un pour la contrebasse, et le dernier pour Thad Jones qui fait face à l’orchestre, le dirige et prend quelques solos. Un magnétophone 2 pistes stéréo et une table de mixage complètent son « studio mobile » avec lequel il enregistre pour la première fois un big band de 18 musiciens.

Tandem chic pour big band choc

Trompettiste chez Count Basie de 1954 à 1963, Thad Jones l’a alors quitté pour jouer avec George Russell et intégrer le Concert Jazz Band de Gerry Mulligan. A la dissolution de ce dernier en 1964, il monte un quintette avec Pepper Adams et travaille pour les studios jusqu’à ce que Basie le contacte en 1965 pour lui confier le répertoire de son prochain album. Thad qui a souvent écrit des arrangements pour son orchestre lui propose alors des morceaux plus ambitieux : The Second Race, The Little Pixie, Low Down, Big Dipper, Back Bone, All My Yesterdays mais aussi Ah, That’s Freedom que son frère Hank à composé. Basie les essaye mais les refuse : trop compliqués, trop modernes et atypiques pour son big band. Pour les jouer, il s’associe avec Mel Lewis, le batteur du Concert Jazz Band (il fut aussi le batteur de Stan Kenton, Woody Herman et Benny Goodman) qui depuis longtemps souhaite créer son ensemble. Recruter des musiciens n’est pas un problème mais ils font souvent partie de plusieurs formations ce qui complique les répétitions et nécessite des remplaçants. Ces dernières débutent en décembre 1965 aux Studios A & R. Le Thad Jones / Mel Lewis Orchestra vient de naître.

Tandem chic pour big band choc

Le lundi 7 février, Thad Jones et Mel Lewis portent donc leur formation sur les fonts baptismaux. Le monde du jazz en émoi connaît déjà son existence et pour son tout premier concert le Village Vanguard affiche complet. George Klabin ne perd rien de la musique. L’absence de balance l’oblige à régler le volume de son magnétophone au cours des premiers morceaux. Heureusement, il y a deux sets et les compositions vont être jouées deux fois. 75 % de ce qu’il enregistre est ainsi exploitable. Le son est même étonnamment bon. Il sera meilleur encore le 21 mars. L’orchestre a besoin de davantage de matériel et Thad pense qu’il peut encore mieux jouer. Pour ce concert, Klabin installe quatre autres micros et apporte une seconde table de mixage. La batterie a désormais son propre microphone. Klabin connaît les arrangements et sait quand débute les solos ce qui lui permet aussi de mieux enregistrer la musique.

Mais qu’a-t-il de différent des autres cet orchestre ? Il réunit des jeunes – Jimmy Owens, Danny Stiles, Joe Farrell, Garnett Brown, Eddie Daniels –, des moins jeunes plus expérimentés – Snooky Young, Bill Berry, Jimmy Nottingham, Jerome Richardson, Jerry Dodgion, Pepper Adams, Marv « Doc » Holladay, Bob Brookmeyer, Jack Rains, Hank Jones, Sam Herman, Richard Davis –, des chrétiens et des juifs, des blancs et des noirs, ce qui est encore inhabituel à cette époque en Amérique. La musique qu’il propose est surtout beaucoup plus moderne que celle de la plupart des big band de l’époque.

Tandem chic pour big band choc

Au sein d’un même morceau, le Thad Jones / Mel Lewis Orchestra peut se transformer en trio, quartette, octette s’il est rejoint par une des sections, ou en une formation plus importante. Thad qui le dirige avec les mains, peut décider l’accélération d’un tempo, de changer un morceau en cours d’exécution, la musique, constamment « in progress » n‘étant jamais figée. Son étonnante vitalité, son groove, sa flexibilité éclatent dans ce répertoire sophistiqué que les musiciens n’ont découvert que quelques jours avant ces enregistrements. Le trompettiste essaye ses arrangements, en confie les solos aux musiciens qu’il estime les plus aptes à les jouer. Ils peuvent étirer une simple ligne de blues ou jouer ensemble des intervalles inhabituels, des lignes mélodiques compliquées. Obéissant aux ordres et dirigés par signes, ils alternent souplesse et rigueur au sein d’un vrai travail d’équipe. Co-leader de la formation, Mel Lewis fait de même. Il observe scrupuleusement les tempos demandés, réagit très vite au besoin d’autres rythmes, prend ici un solo dans Back Bone et Once Around et adapte son jeu à la taille de l’orchestre. Batteur puissant, il sait aussi tempérer le flux sonore, mettre en valeur, les sections, les instruments qu’il est chargé d’accompagner. Mel entend tout et donne puissance et finesse à un big band qui est aussi le sien.

Le matériel thématique comprend donc de nombreuses compositions de Thad Jones. De celles que le trompettiste destinait à Basie, The Second Race sera intégré plus tardivement au répertoire. Les autres, dont le fameux The Little Pixie, sont bien sûr joués ici. Morceau oh combien associé à la formation, il contient de longs chorus de Hank Jones, de Jerome Richardson (à l’alto), mais aussi de Thad qui phrase avec élégance, sculpte chacune de ses notes – il le fait aussi dans Low Down dont il est le seul soliste –, et réaffirme quel grand instrumentiste il était. Repris par toutes les sections, Big Dipper, une sorte de blues à rallonge (ses dix premières mesures en relèvent) dans lequel Jimmy Nottingham assure la trompette solo, sonne magnifiquement, et All My Yesterdays brille par l’orchestration somptueuse qui l’habille.

Tandem chic pour big band choc

Ces morceaux ne figurent pas dans “Presenting Thad Jones / Mel Lewis & The Jazz Orchestra”, premier disque que la formation enregistre en studio les 4, 5 et 6 mai 1966 pour le label Solid States. Thad préfère y inclure Don’t Ever Leave Me, le vitaminé Once Around dans lequel le baryton de Pepper Adams entretient la tension, Willow Weep For Me (l’arrangement est de Bob Brookmeyer) et Mean What You Say introduit par le piano élégant de Hank Jones et suivi par un chorus ébouriffant de Thad. Ces thèmes, les musiciens semblent les avoir parfaitement assimilés au Vanguard le 21 mars. The Little Pixie, Ah, That’s Freedom et les autres morceaux que joue l’orchestre – le drolatique Mornin’ Reverend au sein duquel une cloche à vache marque le tempo, Lover Man arrangé par Joe Farrell qui prend ici un chorus de ténor inoubliable – nous seront révélés par l’enregistrement que Phil Ramone, l’ingénieur du son des premiers albums Solid State de la formation, en fera dans ce même club le 28 avril 1967. A cette date, le Thad Jones / Mel Lewis Orchestra fait partie de l’histoire.

Tandem chic pour big band choc

Notes

-Lors du concert du 21 mars, Pepper Adams remplace Marv « Doc » Holladay au baryton ; Snooky Young indisponible, Dany Stiles prend sa place dans les trompettes et Tom McIntosh occupe le siège de Bob Brookmeyer chez les trombones.

 

-Thad Jones quitta la formation en 1978 pour s’installer à Copenhague. Rebaptisé The Mel Lewis Orchestra, l’orchestre continua à se produire au Village Vanguard tous les lundis sous la direction du batteur. Mel Lewis disparut en 1990, quatre ans après Thad Jones. Le Vanguard Jazz Orchestra lui succéda. Il perpétue le souvenir du Thad Jones / Mel Lewis Orchestra en se produisant tous les lundis dans le club new-yorkais.

 

-En France, le Vintage Orchestra, formation de seize musiciens que dirige le saxophoniste Dominique Mandin, reprend les arrangements que Thad Jones écrivit pour son orchestre. Depuis février 2015, il se produit une fois par mois au Sunside / Sunset. Prochain concert le 13 juin au Sunset.

 

PHOTOS : Chuck Stewart – Raymond Ross Archives  / CTS Images – Ray Avery / CTS Images.

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 09:19
Un duo bien assorti

MADELEINE & SALOMON : “A Woman's Journey

(Tzig’Art / Promised Land / Socadisc)

Un duo bien assorti

Flûtiste de formation, Clotilde Rullaud se décida tardivement à chanter. Sarah Lazarus l’initia au jazz vocal, lui apprit à improviser. Clotilde étudia aussi le chant classique et, renseignée par la chanteuse ethno musicologue Martina Catella, s’intéressa aux différentes techniques de chant existantes de part le monde. Elle avait publié un premier disque avec le guitariste Hugo Lippi lorsque Olivier Hutman me la présenta en 2008, l’année de la parution d’“In Extremis”, son second album, un opus plus ambitieux réalisé avec des musiciens talentueux – Olivier au piano, Dano Haider à la guitare, Antoine Paganotti à la batterie. Inclassable, ouvert à toutes sortes de musiques, à l’Afrique comme à l’Amérique du Sud, à la musique française, La noyée de Serge Gainsbourg se retrouvant au même programme que le Pie Jesus de Maurice Duruflé, “In Extremis” me déconcerta malgré la voix originale de Clotilde, son feeling, son groove, son franc sourire et sa franchise que j’apprécie.

Un duo bien assorti

Après de solides études de piano classique, Alexandre Saada passa à d’autres musiques, intégra un groupe de rock pour y jouer de l’orgue, se consacra au jazz, aux musiques improvisées, prolongeant sa formation auprès de Daniel Goyone, de Michel Petrucciani. Je fis sa connaissance chez Paris Jazz Corner, le disquaire de la rue de Navarre. Il me remit son premier disque, une autoproduction intitulée “Eveil” enregistré en trio dans les années 2000. Un opus fait à la va vite, un peu bancal mais plein de bonnes idées, la découverte d’un piano sensible aux harmonies riches, aux notes bien choisies. Après “Panic Circus”, un intermède coloré, recueil de chansons pop passées à la moulinette d’un jazz électrique, Alexandre m’impressionna par ses albums solo, recueils de miniatures aux notes économes, aux harmonies travaillées intégrant avec bonheur le silence à la musique. Des disques évoquant des paysages brumeux de petit matin, mais aussi des figures amis dans “Portraits”, le dernier de ses trois opus en solo. “Present”, un disque improvisé de 2009 dans lequel il renoue avec ses racines classiques, et “Continuation to the End”, quatorze photographies sonores d’instants mémorisés enregistrés chez lui sur son propre piano, témoignent de la profondeur de son univers poétique.

Se connaissant depuis longtemps, Clotilde et Alexandre se sont rapprochés à l’occasion d’une tournée en Asie. Se découvrant des goûts communs pour la poésie, ils ont décidé de s’associer pour partager leur commune approche minimaliste de la musique. Une invitation du Melbourne Recital Center (Australie) les incita à repenser l’American Songbook, à lui donner une dimension politique plus engagée. Ce travail est aujourd’hui un disque, leur premier qu’ils publient sous leurs prénoms d’emprunts : Madeleine et Salomon.

Un duo bien assorti

Hommage à des chanteuses militantes qui affirmèrent leur féminité et surent porter un regard personnel sur la société dans laquelle elles vivaient, “A Woman’s Journey” s’ouvre sur une composition de Nina Simone chantée à capella. Les paroles sont celles d’un poème très célèbre de William Waring Cuney (1906-1976). Clotilde, une mezzo, la chante dans le registre grave, sa voix se rapprochant ainsi de celle de Nina, une voix de contralto, Images (il manque le s, les images du poème étant plurielles) acquérant ici la dimension mystique d’un chant religieux. La voix de Clotilde reste grave dans une magnifique version de All the Pretty (Little) Horses (le Little de la chanson a ici disparu), une berceuse que tous les américains connaissent, mais qu’un piano inspiré enrichit ici de mémorables couleurs harmoniques. De Nina Simone, le duo reprend aussi Four Women, un des morceaux le plus poignant de son répertoire. Introduit à la flûte par Clotilde qui le chante avec autant d’émotion que de conviction, il contient un bref passage onirique, une rêverie pianistique de l’imprévisible Alexandre qui en pose sobrement les accords. De Strange Fruit, une chanson courageuse pour l’époque (1939), qui colla à la peau noire de Billie Holiday, Clotilde, bénéficiant des accords lumineux du piano, en donne une version dépouillée, murmurée comme si on cherchait à bâillonner la chanteuse, comme si le poème de Lewis Allen (alias Abel Meeropol) continuait à déranger l’Amérique bien pensante. Plus loin, Save the Children, un extrait de “What’s Going On”, le chef-d’œuvre de Marvin Gaye, fait entendre un arrangement inattendu, le re-recording permettant de multiplier flûtes et pianos, de créer plusieurs voix. Elles sont ainsi plusieurs à chanter Les Fleurs, morceau popularisé par le pianiste Ramsey Lewis en 1968 et que Minnie Ripperton reprit deux ans plus tard dans “Come to My Garden”, son premier disque.

Car loin de reprendre que des titres célèbres, Madeleine & Salomon puisent leur matériel thématique dans un vaste répertoire. L’amateur de jazz connaît Little Girl Blue, une chanson de 1935 co-signée Richard Rogers (pour la musique) et Lorenz Hart (pour les paroles), un standard bénéficiant ici de la riche palette harmonique dont dispose Alexandre. Janis Joplin la chanta. Mais, de cette dernière, l’amateur de jazz point trop curieux a-t-il déjà entendu Mercedes Benz ? Swallow Song de Mimi et Richard Farina lui est-il familier ? La sœur de Joan Baez et son mari l’enregistrèrent en 1965 dans “Reflections in a Crystal Wind”, leur second album et la cadence soutenue que lui donne le piano, celle d’une chevauchée fantasque et fantastique, est ici renversante.

Élargi à la soul et à la folk music, le répertoire de ce disque (qui contient aussi At Seventeen, une chanson de Janis Ian particulièrement cruelle et désabusée), provoque la surprise. J’écoute pour la première fois No Government, un protest song de Philip Anthony Johnson qu’interpréta Nicolette Suwoton, une chanteuse d’origine nigériane née à Glasgow et installée à Londres. Je découvre également High School Drag, un poème « beat » sur la guerre froide écrit par Mel Welles, un obscur scénariste de Série B. L’actrice Phillipa Fallon le récite dans le film “High School Confidential” (1958). Ces deux morceaux, Madeleine & Salomon les entremêlent, n’en font qu’un, les paroles de High School Drag semblant sortir d’un mégaphone. Alexandre les rythme avec un piano préparé qui rend ses notes métalliques. Le duo tire également de l’oubli The End of Silence d’Elaine Brown, membre actif du Black Panther Party qui en chanta son hymne. Embellie par les harmonies du piano, la voix d’abord lointaine et récitante, se fait puissante comme celle d’une afro-américaine adressant une prière à l’église.

Dans tous ces morceaux, Alexandre Saada, assure un piano aussi délicat que minimaliste, juste ce qu’il faut pour valoriser la voix, embrasser ses murmures. Nonchalamment, son piano tranquille émerveille. Le souffle, l’âme passent au premier plan dans ce disque artisanal et surnaturel qui baigne dans une atmosphère envoûtante. Vous faites partie de moi (I’ve Got You Under my Skin de Cole Porter adapté en français par Joséphine Baker) est même volontairement fragile. Une voix sensible la porte et nous offre son cœur.

Alexandre Saada et Clotilde Rullaud (Madeleine & Salomon) se produiront au New Morning le 15 juin à 20h30. Accompagnant la musique, de courts films oniriques constitués d'images d'archives seront projetés pendant leur concert.

 

Photos © Alexandre Saada

Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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