Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 12:09
Repos Estival

Neuf ans déjà que le blogdechoc est opérationnel. Comme chaque été, je le mets en sommeil, le temps de prendre quelques vacances, de profiter de la mer, du ciel, des montagnes, du temps qui file et nous échappe. Moins de CD(s) dans les boîtes à lettres, de courriels dans les boîtes de réception de nos ordinateurs, on peut donc réécouter de vieux disques, lire, faire la sieste, aller au cinéma, oublier le flot furieux d’une actualité qui, le reste de l’année, galope et ne laisse aucun répit. Rendez-vous en septembre avec des chroniques de disques, de livres, des concerts qui interpellent et passez tous un bel été.

 

Photo X / D.R.

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Scoop!
commenter cet article
28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 12:37
Les liaisons dangereuses de Thelonious Monk

Des inédits de Thelonious Monk ne nous tombent pas du ciel tous les jours. Mais avec ce pianiste imprévisible, tout est possible. La découverte en 2005 sur un rayonnage de la Librairie du Congrès de précieux acétates faisant entendre Monk et John Coltrane en 1957 à Carnegie Hall fut un événement mémorable. Retrouver les enregistrements new-yorkais du pianiste pour le film de Roger Vadim “Les liaisons dangereuses 1960 en est assurément un autre. Le 22 avril dernier, jour du Disquaire Day, un magnifique coffret contenant deux LP et un livret richement illustré en commercialisait la musique. Une édition numérotée et limitée à 5000 copies pour le monde entier. Elle fut suivie par un double CD le 16 juin. Un vinyle contenant l’essentiel de la musique sortira le 10 octobre prochain. Né le 10 octobre 1917, Monk aurait fêté ses 100 ans.  

En 2014, Frédéric Thomas et François Lê Xuân contactaient Laurent Guenoun, dépositaire des archives de Marcel Romano (1928-2007). Pour Sam Records, sa jeune compagnie de disques, Fred recherchait des enregistrements inédits de Barney Wilen et Marcel Romano avait été son manager. Pas de Barney, mais des bandes magnétiques portant comme seule indication le nom de Thelonious Monk. Fred et François prirent donc rendez-vous pour écouter ces bandes, au mieux pensaient-ils l’enregistrement du concert que le pianiste avait donné à Pleyel en juin 1954 à l’occasion du 3ème Salon du Jazz. Un examen plus attentif des boîtes qui les contenaient révéla une découverte beaucoup plus importante, celle de l’intégralité de la musique enregistrée en 1959 par Monk aux Nola Studios de New York pour le film de Roger Vadim, “Les liaisons dangereuses 1960”.

Marcel Romano avait rencontré Monk à Paris en juin 1954. S’étant lié d’amitié avec lui, il était présent lors de l’enregistrement pour Vogue de ses premières faces en solo. Lors d’un voyage en Amérique en septembre 1957, Marcel l’avait retrouvé à New York, au Five Spot, club dans lequel Monk jouait alors avec John Coltrane. Mais ce n’est qu’un an plus tard qu’il lui parla pour la première fois d’une musique pour un film de Roger Vadim en préparation. Agent d’artistes, producteur de concerts, un temps responsable de la programmation du club Saint-Germain, Marcel Romano avait été l’instigateur de la bande-son de “L’ascenseur pour l’Echafaud” confiée à Miles Davis et de celle “Des femmes disparaissent”, film d’Edouard Molinaro, musique d’Art Blakey et de Benny Golson. Romano en avait supervisé les enregistrements à Paris et comptait bien faire de même avec Monk. Avec l’aide d’Harry Colomby, le manageur du pianiste, il tenta vainement de lui organiser une tournée européenne en avril 1959. Dépressif – la police lui avait retiré la carte qui lui permettait de jouer dans des clubs et une tournée avec grand orchestre avait été annulée –, Monk qui venait de passer une semaine au Grafton State Hospital, un hôpital psychiatrique, en était incapable.  

 

Roger Vadim qui avait achevé le tournage de son film – dans les studios de Boulogne-Billancourt, à Megève et à Deauville entre le 23 février et le 30 avril 1959 – souhaitait impérativement monter de la musique sur ses images avant le 31 juillet. Pour convaincre Monk de lui en fournir, il comptait sur Marcel Romano. Ce dernier venait de réunir en studio à Paris Barney Wilen, Kenny Dorham, Duke Jordan, Paul Rovère et Kenny Clarke pour la musique d’“Un témoin dans la ville”, un autre film de Molinaro. Vadim en profita pour les filmer en train de jouer, les mélangeant aux acteurs dans une scène qu’il conserva au montage.

Marcel Romano arriva à New-York à la fin du mois de juin. Non sans avoir demandé par précaution au pianiste Duke Jordan d’écrire de la musique pour “Les liaisons”. Rechignant à signer le moindre contrat, Monk fut difficile à convaincre. Il accepta finalement le 26 juillet après avoir visionné une copie de travail du film. Le studio était réservé pour le lendemain. N’ayant aucun nouveau morceau à proposer, il joua six de ses compositions habituelles, une improvisation autour d’un blues (Six in One), et By and By (We’ll Understand It Better By and By), un gospel de Charles Albert Tindley qui illustre les retrouvailles de Valmont (Gérard Philippe) et de Marianne (Annette Stroyberg) dans une petite chapelle savoyarde. Seules une trentaine de minutes de la musique enregistrée ce jour là seront utilisées dans le film, souvent derrière les dialogues. Nous avons des photos de la séance. Monk y porte un étonnant chapeau chinois en paille. Les deux jours suivants (28 et 29 juillet), avec Barney Wilen au saxophone ténor, Art Blakey et ses Jazz Messengers enregistraient la musique de Duke Jordan. Vadim l’intégra dans son film, accordant à Monk la primauté au générique, Crepuscule With Nellie joué en solo en constituant la musique.

Le film ne la met toutefois guère en valeur. Monk enregistra ses morceaux sans tenir compte de la durée des scènes, du script détaillé que Marcel Romano lui avait remis. De ses musiques n’ont été conservés que des fragments servant de fonds sonores. Les bandes originales de la séance sont pourtant d’une qualité exceptionnelle. Ayant dissout ses Jazz Modes, Charlie Rouse a rejoint Monk peu de temps auparavant et s’ils ont l’habitude de jouer ensemble,  Sam Jones à la contrebasse et Art Taylor à batterie n’accompagnent Monk que depuis quelques mois. Le Making-of de Light Blue (14 minutes) fait d’ailleurs entendre une conversation entre Monk et Taylor, le pianiste lui expliquant tant bien que mal comment il doit jouer le morceau, un blues dans la veine de Functional. Présent à la séance, Barney Wilen y observe une certaine discrétion. Il dialogue avec Rouse dans Rhythm-a-Ning, morceau enlevé que le pianiste, espiègle et très en doigts, enregistra une première fois en 1957 avec Art Blakey et ses Jazz Messengers. On entend également Barney dans Crepuscule With Nellie que Monk avait écrit pour sa femme hospitalisée, une ballade contenue dans l’album “Monk’s Music”. Les deux saxophones ténor reprennent le thème à l’unisson. Monk l’introduit en solo puis le développe, la contrebasse seule fournissant l’accompagnement rythmique à ses exquises dissonances.

Dans les “Liaisons”, le populaire Well, You Needn’t est utilisé en fond sonore pendant la réception que donnent les Valmont au début du film. Monk l’enregistra à plusieurs reprises et la première fois pour Blue Note en 1947. Le jeu tendu, voire agressif de Charlie Rouse se pare de lyrisme et Monk, qui décidemment ne joue pas comme les autres, y est magistral. Plusieurs prises de Pannonica nous sont également donnés à entendre – en solo et en quartette. Dédiée à la baronne Nica de Koenigswarter, Monk le composa chez elle en septembre 1956 et l’enregistra un mois plus tard. Sa version en quartette accompagne les images de la première rencontre entre Valmont et la jeune Marianne Tourvel qu’il va tout faire pour séduire. Dans la version que l’on trouve dans “Brillant Corner’s”, Monk double le piano au célesta. Le disque contient également Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are, un blues présentant une série d’accords peu conventionnels qui porte le nom d’un hôtel, le Bolivar, que la Baronne fréquentait. Le chorus que prend Barney Wilen se fond parfaitement dans l’univers du pianiste qui aujourd’hui encore fascine le monde du jazz.

Thelonious MONK : “Les liaisons dangereuses 1960” - en coffrets de 2 LP ou de 2 CD (Sam Records - Saga / Pias)   

 

 

Réunissant Gérard Philippe, Jeanne Moreau, Annette Stroyberg, Jean-Louis Trintignant, Jeanne Valérie et Boris Vian, une copie passable des “Liaisons dangereuses” est disponible dans la collection René Chateau Vidéo.

 

Photos Courtesy of Arnaud Boubet

Collection privée. 

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
commenter cet article
21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 09:17
Modern Jazz

Trois disques récemment parus méritent des chroniques. Confiés à de jeunes musiciens afro-américains, les deux premiers font entendre un jazz moderne et inventif qui garde ses racines en mémoire. Le pianiste Gerald Clayton et le trompettiste Ambrose Akinmusire ont d’ailleurs travaillé ensemble. Ce dernier joue dans “Life Forum”, le précédent disque de Clayton. Réunissant un casting de haut vol, “The Passion of Charlie Parker” est un hommage décalé au génial saxophoniste. Au saxophone ténor, Danny McCaslin s’y montre éblouissant.

Ambrose AKINMUSIRE : “A Rift in Decorum” (Blue Note / Universal)

Il est de ceux qui font bouger les choses, prennent des risques, surtout en concert, la scène étant pour Ambrose Akinmusire un laboratoire dans lequel se crée un autre jazz en devenir. Publié en 2014, “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint”, son album précédent, était beaucoup plus orchestré et produit. Ici plus de quatuor à cordes ni de musiciens invités. Sur la scène du Village Vanguard, le trompettiste s’exprime et innove en quartette, toujours avec Sam Harris au piano, Harish Raghavan à la contrebasse et Justin Brown à la batterie. Particulièrement inventive, sa section rythmique n’hésite pas à oublier les barres de mesure et à jongler avec d’improbables métriques. Portée par le jeu foisonnant de Brown qui fouette et martèle cymbales et tambours, la musique s’organise collectivement au fur et à mesure qu’elle se déroule. Harris cultive souvent les dissonances mais peut tout aussi bien suivre les contre-chants de la trompette ou accompagner cette dernière dans l’exposé de thèmes très lents d’une grande pudeur et beauté mélodique. Dans Moment in Between the Rest, presque un lamento, la trompette semble pleurer, ses effets de growl, ses brusques attaques dans le registre aigu de l’instrument exprimant ses sanglots. Elle fait de même dans A Song to Exale to (Diver Song), une tendre et délicate mélodie longuement introduite par le piano et la contrebasse jouée à l’archet. Largement improvisés, tous ces morceaux reposent sur des tempos fluctuants. Les notes y coulent plus ou moins vite selon l’humeur du trompettiste qui occupe beaucoup l’espace et n’hésite pas à jouer des lignes mélodiques inattendues, partageant avec les siens une musique labyrinthique constamment in progress.

Gerald CLAYTON : “Tributary Tales” (Motéma / Pias)

Lui aussi innove, propose un autre jazz en phase avec son canal historique, sa tradition afro-américaine. Justin Brown qui est aussi le batteur de son trio lui apporte les métriques impaires et sophistiquées qui conviennent aux harmonies chatoyantes de son piano. Gerald Clayton aime aussi explorer de nouveaux territoires. Le drumming inhabituel de Brown et la contrebasse pneumatique de Joe Sanders constituent la trame rythmique idéale de son jazz moderne. Avec eux, d’autres musiciens de “Life Forum”, l’album précédent du pianiste. On retrouve ainsi les saxophonistes Logan Richardson (à l’alto) et Dayna Stephens (au baryton dans un seul morceau). Ben Wendel, le saxophoniste de Kneebody, est au ténor et au basson en deux occasions. Sachal Vasandani et le poète Carl Hancock Rux assurent respectivement vocalises (Squinted) et narration, l’album restant toutefois très largement instrumental. Gerald Clayton soigne l’orchestration de sa musique, sa mise en couleurs. Les saxophones s’en chargent, partageant avec lui les thèmes, apportant des contre-chants à un piano qui adopte une certaine discrétion. Bien que s’offrant une courte pièce en solo (Reflect On), l’instrument se fond souvent dans la masse orchestrale pour se mettre à son service. Mêlant souvent leurs timbres à l’unisson, les anches donnent aussi à la musique une certaine âpreté. Logan Richardson possède une sonorité rugueuse et agressive et ses improvisations libres heurtent parfois l’oreille. Clayton y remédie par des chorus fluides, un lyrisme qui équilibre la musique. Son piano dans Dimensions : Interwoven, un poème que récitent Aja Monet et Carl Hancock Rux, est tout simplement magnifique.

“The Passion of Charlie Parker” (Impulse ! / Universal)

Produit par Larry Klein, cet hommage réussi à Charlie Parker (1920-1955) a le mérite d’actualiser l’œuvre du saxophoniste, les musiciens réunis ici ayant essayé d’imaginer la musique que jouerait Parker s’il était encore de ce monde. Conçu comme une pièce de théâtre musicale, il retrace quelques épisodes de sa vie, de ses débuts à Kansas City à New York, ville dans laquelle se forgea sa légende. Écrits par David Baerwald, les textes « langage joycien au sein duquel la métaphore règne en maître » ont été confiés à Madeleine Peyrou, Melody Gardot, Luciana Souza, Kurt Elling et Gregory Porter, chanteuses et chanteurs avec lesquels Klein a précédemment travaillé. Kandace Springs, nouvelle coqueluche des disques Blue Note, la jeune française Camille Bertault, étonnante dans son adaptation vocale d’Au Privave dont elle a également écrit les paroles, et Barbara Hannigan que les amateurs de musique contemporaine connaissent bien complètent ce casting de stars. Tous interprètent des personnages associés à Parker, l’acteur de cinéma et de théâtre Jeffrey Wright prêtant sa voix à ce dernier. So Long (une adaptation de K.C. Blues) et Fifty Dollars (aka Segments) sont particulièrement réussis. Ils contiennent de passionnants développements instrumentaux, ces derniers équilibrants les parties vocales de l’album. Très convainquant au saxophone ténor, Donny McCaslin ne cherche jamais à imiter Parker mais étonne par la modernité de son phrasé, le lyrique de ses nombreuses interventions. Il retrouve ici le guitariste Ben Monder et le batteur Mark Giuliana, qui ont participé avec lui à l’enregistrement de “Blackstar”, le dernier David Bowie. Craig Taborn aux claviers, les bassistes Scott Colley et Larry Granadier et le batteur Eric Harland s’ajoutent à cette exceptionnelle réunion de grands musiciens.

 

Photo (Gerald Clayton) © Keith Major  

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
commenter cet article
7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 15:46
Adieu l'ami

Impitoyable faucheuse ! Après Philippe Adler et tant d’autres cette année, c’est Christian Bonnet qui s’en va là-haut retrouver nos chers et regrettés disparus. Claude Carrière me le présenta au début des années 90. Je préparais alors pour la Fnac Music la réédition des principaux enregistrements que John Hammond avait produit pour le label Vanguard. Né en 1945, Christian connaissait beaucoup mieux que moi ces disques historiques. Certaines faces de Jimmy Rushing comptaient beaucoup pour lui. Il les avait écoutées très jeune et en conservait pieusement le souvenir. Il travaillait place de l’Alma dans une agence de la Société Générale et c’est dans un restaurant proche de son bureau qu’il me remit des photocopies de toutes les pages concernant les années Vanguard du producteur, soit le 39ème chapitre de ses mémoires, “John Hammond On Record”, livre qui était alors difficile à trouver.

 

La rédaction de “Passeport pour le jazz” que j’écrivis un peu plus tard avec Philippe Adler fut une autre occasion de lui demander conseil. J’avais besoin de renseignements sur les grands orchestres de la « swing era » et il était parfaitement apte à me les fournir. Directeur de la collection Masters of Jazz, il rééditait depuis 1991 l’œuvre complète des grands de l’histoire du jazz. Une activité qu’il poursuivit avec BD Jazz puis avec la collection Cabu, ce dernier dessinant les pochettes. Saxophoniste, il joua pendant quarante ans dans les rangs du Swing Limited Corporation Big Band (SLC), orchestre dont Patrice Caratini fut un temps le bassiste. Ces dernières années, il possédait sa propre formation, le Black Label Swingtet pour laquelle il écrivait la plupart des arrangements. Membre de l’Académie du Jazz depuis 2009, il en devint le trésorier après la disparition de Jacques Bisceglia en 2013, réclamant patiemment aux retardataires leurs cotisations, s’occupant activement de cette institution.

 

D’humeur égale, Christian Bonnet ne se mettait jamais en colère. Diplomate, il ménageait les susceptibilités. Nos désaccords sur le jazz moderne, nos discussions passionnées sur la musique ne dégénéraient jamais en affrontements. Scrupuleusement honnête, il écoutait sur Deezer tous les disques appelés à concourir à l’Académie du Jazz. Nous avions depuis longtemps l’habitude de déjeuner ensemble tous les vendredi au Mékong près des arènes de Lutèce avec Francis Capeau, Philippe Etheldrède et Xavier « big ears » Felgeyrolles. Rejoint par Claude Carrière et occasionnellement par Philippe Coutant, notre petit groupe émigra au Petit Saigon, restaurant de la rue des Carmes que nous fit connaître Gilles Coquempot, présent lui aussi à nos agapes jazzistiques.

 

Très impliqué dans la bonne marche de la Maison du Duke, association qu’il présidait et dont il était également le trésorier, Christian Bonnet avait récemment contribué à rendre intelligible le message ducal en supervisant la traduction de “Music is my Mistress”, les mémoires de Duke Ellington. Opiniâtre, il était parvenu à les faire éditer en France, 43 ans après leur publication en Amérique. Sa disparition inattendue est douloureuse. Il laisse une veuve, deux fils et un grand vide. Je le vois encore à mon domicile où se réunissait souvent le Bureau de l’Académie, assis sur le fauteuil le plus solide dont je disposais car il était grand et possédait un physique athlétique comme le montre cette photo. Comment imaginer qu’il ne sera plus jamais avec nous lors de ces réunions conviviales qu’il ne manqua qu’une seule fois, la dernière, déjà appelé ailleurs, en une terra incognita dont personne n’est encore revenu.

 

Outre le décès à l’âge de 60 ans de Geri Allen, grande pianiste souvent présente dans ce blog – son disque “Flying Toward the Sound” (Motéma) fut un de mes 13 Chocs de 2010 –, j’apprends la disparition d’Alain Tercinet. Membre de l’Académie du Jazz, rédacteur et maquettiste de Jazz Hot pendant de longues années, collaborateur de Jazzman, Alain est l’auteur de plusieurs livres et de biographies remarquables – “Be-bop”, “Parker’s Mood”, “Stan Getz”. Sa contribution la plus importante à l’histoire du jazz reste son fameux “West Coast Jazz”, bible de tous les amateurs de jazz californien rééditée aux Éditions Parenthèses en 2015 dans une version modifiée et complétée. Alain signa également les notes de livret de la collection Jazz in Paris qu’Universal inaugura à l’automne 2000 et qui compte aujourd’hui plus de 130 références.

 

Comme chaque année, ce blog sera prochainement mis en sommeil jusqu’aux premiers jours de septembre. Vous en serez bien sûr avertis.          

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

-Originaire de Wilmington (Delaware) et depuis longtemps installée à Paris, Sarah Lazarus donne peu de concerts, enregistre parcimonieusement mais n’en est pas moins une grande chanteuse de jazz, une des meilleures. Pour vous en convaincre, écoutez “Short Trip, le dernier album du pianiste Vincent Bourgeyx. Les deux standards qui lui sont confiés comptent parmi les grands moments de ce très bel opus. I’ve Grown Accustomed To His Face a même rarement été aussi bien chanté. Le Sunside l’accueille le 8 juillet dans le cadre de la 26ème édition de l’American Jazz Festiv’Halles. Avec elle, Alain Jean-Marie au piano, Gilles Naturel à la contrebasse et Andréa Michelutti à la batterie. Personne ne s’en plaindra.

-Naguère batteur des groupes Weather Report et Steps Ahead, Peter Erskine a toujours recherché les aventures musicales. Ses quatre albums en trio pour ECM avec John Taylor et Palle Danielsson, ses deux opus avec Nguyên Lê et Michel Benita pour ACT et “Sweet Soul enregistré avec Joe Lovano, Kenny Werner et Marc Johnson sont de grandes réussites. Flirtant à nouveau avec la fusion, Erskine sera au Sunside le 11 avec The Dr. Um Band, formation avec laquelle il a enregistré deux albums. Le plus récent, “Second Opinion (Fuzzy Music), réunit Bob Sheppard (saxophone ténor), John Beasley (claviers) et Benjamin Sheperd (basses). Le batteur a fait le voyage avec eux. Ne manquez pas cette occasion inespérée de découvrir leur musique en concert.

-Laurent de Wilde et Ray Lema au Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) le 15 dans le cadre du Paris Jazz Festival. Se connaissant depuis longtemps, ils avaient toujours souhaité enregistrer ensemble. Ils l’ont fait l’an dernier, avec “Riddles” (Gazebo), duo de pianos dont la musique dansante associe avec bonheur rythmes et mélodies colorées. Le blues rencontre une mélodie traditionnelle du Sahel, une comptine se superpose à un ragtime de la Nouvelle Orléans. Le tango y croise le reggae. Dans cette invitation au voyage, l’Afrique y reste bien présente. Les cordes de son piano parfois enduites de Patafix, Laurent fait parfois sonner l’instrument comme un balafon. Loin d’un déluge de notes, la musique évite tout bavardage inutile et en sort constamment inventive.

-Le pianiste Joey Alexander au New Morning le 18 dans le cadre de son Festival All Stars. Né à Bali, ce jeune prodige de 14 ans a déjà enregistré deux albums sous son nom. Le premier contient une version époustouflante de Giant Steps. Beaucoup plus conséquent, “Countdown le second impressionne davantage. Émouvant dans ses ballades, éblouissant sur tempo rapide, l’adolescent possède une technique phénoménale et une vraie culture jazzistique. Les nombreux concerts qu’il donne à travers le monde lui ont permis de grandir, d’acquérir de l’assurance. On constatera les progrès accomplis en allant l’écouter rue des Petites-Écuries avec les musiciens de son trio, Alex Claffy à la contrebasse et Willie Jones III à la batterie.

-Buster Williams au Duc des Lombards le 19 et le 20 avec les musiciens de son quartette : Steve Wilson (saxophones), Georges Colligan (piano) et Kush Abadey (batterie). Né en 1942 dans le New Jersey, il reste l’un des grands bassistes de sa génération. Naguère membre des Jazz Crusaders et de la formation électrique d’Herbie Hancock (celle qui enregistra les sommets du genre que sont “Mwandishi”, “Crossings” et “Sextant”), il a joué avec les plus grands. Il possède une sonorité bien reconnaissable, tire de belles harmoniques de son instrument, la souplesse de son jeu de walking bass apportant une parfaite assise rythmique à la musique qu’il interprète.

-Le Gil Evans Paris Workshop au Sunside le 27. Les lecteurs de ce blog n’ignorent pas que Laurent Cugny a constitué il y a trois ans un nouvel orchestre de jeunes musiciens pour jouer la musique de Gil Evans et ses propres arrangements. Après une série de concert dans différents clubs de la capitale, la formation a fait paraître cette année un premier disque, deux CD(s) consacrés à des reprises de morceaux que Laurent affectionne (Lilia de Milton Nascimento), à des compositions d’Evans (Time of the Barracudas) ou à des arrangements de ce dernier, tel Spoonful du bluesman Willie Dixon qui donne son nom à ce premier double album. Un grand espace de liberté est laissé aux solistes – Antonin-Tri Hoang (saxophone alto), Martin Guerpin (saxophones soprano et ténor), Adrien Sanchez (saxophone ténor), Quentin Ghomari (trompette), Bastien Ballaz (trombone) pour n’en citer que quelques-uns – pour faire vivre et revivre une musique subtilement modernisée.  

-René Marie également le 27 le Duc des Lombards – deux concerts 19h30 et 21h30, ce qui permet aussi de se rendre au Sunside. Avec elle, les musiciens de son Experiment in Truth Band John Chin (piano), Elias Bailey (contrebasse) et Quentin Baxter (batterie) – qui l’accompagnent dans “Sound of Red”, son dernier album, un opus largement autobiographique dont elle a écrit toutes les chansons. C’est le meilleur disque de jazz vocal de l’an dernier. Éclectique, il s’ouvre à d’autres musiques, les racines musicales de la chanteuse la portant vers la soul, le blues, le gospel et le folk. Né à Séoul et excellent pianiste, John Chin assure offre à sa voix chaude et sensuelle de superbes harmonies. Très à l’aise sur une scène, René Marie, grande chanteuse de la grande Amérique subjugue et impressionne. Laissez-vous donc séduire.

-Le quatuor à cordes Supplément d’âme au Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) le 30. Il réunit depuis 2011 sous la houlette de Jean-Philippe Viret (contrebasse), Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle). Au programme, de larges extraits de leur nouveau disque, “Les idées heureuses”, qui tourne autour de la musique de François Couperin. Car si certains morceaux s’inspirent de quelques-unes des pièces pour clavecin de Couperin, les autres sont des compositions personnelles aux mélodies séduisantes. Confiées à un quatuor à cordes dont le second violon est remplacé par une contrebasse, ce jazz de chambre mâtiné de musique baroque tient ses bienheureuses promesses.

-XIIème édition du festival Pianissimo en août au Sunside. Quelques concerts à ne pas manquer : Pierre de Bethmann et son trio le 8 avec Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) – Alain Jean-Marie et son Be Bop Trio le 17 et le 18 avec Philippe Aerts (contrebasse) et Lukmil Perez (batterie) – Fred Nardin et Jon Boutellier le 23 avec Patrick Maradan (contrebasse) et Romain Sarron (batterie) – René Urtreger en trio le 25 et le 26 avec Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie) – Tony Paeleman en quartette le 29 avec Julien Pontvianne (saxophone ténor), Nicolas Moreaux (contrebasse et Karl Jannuska (batterie) – Edouard Ferlet “Think Bach Opus 2” le 30.

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Paris Jazz Festival : www.parisjazzfestival.fr

-New Morning : www.newmorning.com

-Le Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

 

Crédits Photos : Christian Bonnet © Pierre de Chocqueuse – Le Bureau de l'Académie du Jazz en janvier 2017 © Bénédicte de Chocqueuse – Sarah Lazarus © Olivier Humeau – Ray Lema & Laurent de Wilde © Jean-Baptiste Millot – Buster Williams © R. Cifarelli / Phocus – Jean-Philippe Viret  © Philippe Marchin – Pierre de Bethmann, Sylvain Romano, Tony Rabeson © Christophe Charpenel – Joey Alexander, Gil Evans Paris Workshop, René Marie © Photo X/D.R.

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Edito tout beau
commenter cet article
27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 09:15
Jean-Philippe VIRET : “Les idées heureuses” (Mélisse / Outhere Music)

« J’aime la musique de François Couperin (…), une profondeur mélodique, souvent introspective, nous attire dans une rêverie sinueuse d’où émergent des sentiments du quotidien, à la fois simples, gais, drôles et nostalgiques » nous confie le contrebassiste Jean-Philippe Viret dans le livret de son nouvel album, “Les idées heureuses”, qu’il a enregistré avec Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle), quatuor à cordes à l’instrumentation inhabituelle. Jugée peu apte à être utilisée comme instrument soliste, la contrebasse s’en était vue écartée au XVIIIe au profit d’un second violon. Viret avait depuis longtemps l’idée de remplacer ce dernier par son propre instrument. Il le fit en 2011, la musique acquérant ainsi une plus large tessiture, une richesse de timbres inédite. Le premier disque du quatuor, “Supplément d’âme”, vit le jour l‘année suivante. S’il contient une pièce de Couperin, Les Barricades mystérieuses composée en 1717 pour le clavecin, la musique de l’organiste de la Chapelle royale est bien plus présente dans “Les idées heureuses”.

Autour de François Couperin, son sous-titre, est des plus explicite. Autour, car s’il ne contient qu’une seule composition de Couperin, La muse plantine, jouée à peu près à la lettre – à peu près, car les instruments semblent parfois grimacer et gémir –, l’album contient trois autres morceaux directement inspirés par trois de ses nombreuses pièces pour clavecin. Quatre livres qu’il divisa en vingt-sept ordres, des œuvres au sein desquelles la poésie est favorisée au détriment de la virtuosité et qui portent souvent des noms humoristiques, tel que Le dodo ou l’amour au berceau repris librement ici. Cinq compositions personnelles de Jean-Philippe Viret, reflet de sa propre vision du compositeur – L’idée qu’on s’en fait –, complètent le disque, l’écriture plus contemporaine de Peine Perdue, précédemment enregistré en 2008 par le trio du contrebassiste (Edouard Ferlet et Fabrice Moreau), plaçant ce morceau à part. Malgré la présence de la contrebasse, la sonorité de ces pièces reste bien celle d’un quatuor à cordes « classique ». Au sein d’une musique écrite, s’insèrent de nombreuses parties improvisées, discours audacieux d’une spontanéité toute naturelle autour de mélodies séduisantes.  

 

Rendue intemporelle par un travail sur la forme, un subtil mélange de timbres et de textures, la musique voyage sans problème dans le temps, le remonte – En un mot commençant relève davantage de Schubert que de Couperin – pour fondre son aspect baroque dans le jazz, voire le tango de notre siècle. La seconde partie de Docile n’évoque-t-elle pas certaines milongas d’Astor Piazzolla ? Comme François Couperin qui s’était écarté des structures musicales trop rigides de son époque, Viret et ses complices s’affranchissent des codes et affirment la modernité de leur musique. Modernité de Jour après jour introduit par un stupéfiant solo de contrebasse, de Docile, éloge de la lenteur dans lequel les instruments semblent ralentir le temps, grincements des archets et pizzicatos de cordes espiègles de L’an tendre… Écriture et improvisation, jazz de chambre et musique baroque subtilement entremêlés, cette musique heureuse, Luc Lang, Prix Goncourt des Lycéens en 1998 pour “Mille six cents ventres” et auteur avec Viret des notes du livret de ce disque, l’un des plus attachants de l’année, trouve « des mots qui dansent avec elle » pour la décrire.

 

-Concert le 30 juillet dans le Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) dans le cadre du Paris Jazz Festival.

 

Photos © Grégoire Alexandre

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
commenter cet article
19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:21
Bill FRISELL - Thomas MORGAN : “Small Town” (ECM / Universal)

Avec “Small Town” enregistré en public au Village Vanguard, Bill Frisell retrouve ECM, label qui lui fit faire ses premiers disques. Nous sommes en 1981 et Paul Motian qui en a déjà gravé plusieurs pour la firme munichoise l’appelle à ses côtés pour l’enregistrement de “Psalm”. L’année suivante, le guitariste publie sous son nom “In Line”, premier opus d’une discographie devenue conséquente. À partir de 1988, il enregistre pour le label Elektra Nonesuch et signe quelques-unes de ses plus belles réussites : “This Land” hommage aux musiques qui marquèrent son adolescence, jazz blues, country, et qui relève d'une écriture typiquement américaine ; “Blues Dream” ou le blues tel que le rêve Bill Frisell, un blues qui intègre hymnes et fanfares et emprunte à la musique country sa pedal steel guitar.

En tant que sideman, le guitariste n’a pourtant jamais cessé de participer à des séances pour ECM. Outre de nombreuses sessions avec Paul Motian et sa participation au groupe Bass Desires de Marc Johnson, il se fait remarquer dans des albums de Paul Bley, Jan Garbarek, Eberhard Weber, Kenny Wheeler et récemment dans “The Declaration of Musical Independence” d’Andrew Cyrille, batteur souvent associé à la New Thing dont les préoccupations esthétiques ne sont pourtant pas celles du guitariste. Il y joue trois de ses compositions dont Song for Andrew n°1 que l’on retrouve dans “Small Town”, un duo guitare / contrebasse, l’instrument se voyant confié à Thomas Morgan que le batteur Joey Baron lui à présenté dans les années 90. Frisell apprécie sa façon naturelle de s’exprimer de « se projeter un peu en amont de la musique avant de jouer une note », d’anticiper les siennes. « Il ne joue jamais rien qui ne soit une réponse à ce que j’ai joué précédemment ce qui a le pouvoir de me rendre léger, comme si je pouvais vraiment décoller » confie volontiers le guitariste.  

 

Très demandé en studio – Tomasz Stanko, Giovanni Guidi, Masabumi Kikuchi, David Virelles et Jacob Bro, ont enregistré avec lui  – Thomas Morgan, né en 1981, a participé avec Frisell à la dernière séance de Paul Motian. Reprenant son It Should’ve Happened a Long Time Ago, une composition « faussement simple, mais porteuse d’une atmosphère au sein de laquelle on se déplace en toute liberté », les deux hommes lui rendent ici hommage. Écrite par Motian, elle donne son nom à un disque en trio de 1984 au sein duquel Bill Frisell et Joe Lovano accompagnent le batteur aujourd’hui disparu. Plus longue, la nouvelle version est surtout beaucoup plus contemplative. Les deux hommes espacent leurs notes, en jouent peu. Comme toujours, Frisell soigne sa sonorité, dispose dans l’espace des sons aériens dont il contrôle et dose le volume et la résonnance, créant ainsi un univers profondément poétique au sein duquel mélodie et improvisation s’imbriquent au point de se confondre.

Ce soir là, Lee Konitz est dans la salle. Subconscious-Lee est un coup de chapeau impromptu adressé au saxophoniste qui le composa en 1949. Morgan accompagne les notes sinueuses de ce classique du bop que joue parfaitement le guitariste puis prend l’initiative. Si Jim Hall reste sa principale influence, Bill Frisell passa une partie de sa jeunesse à Denver dans le Colorado, s’imprégnant de folk et de country music. Wildwood Flower, un des grands succès de la Carter Family fait donc partie de ses racines. Small Town est dédié à Maybelle Carter dont le jeu de guitare novateur influença le sien – le pouce assure la mélodie sur les cordes basses et les autres doigts la rythmique, mélodie et rythme étant ainsi joués simultanément. L’Amérique de Frisell c’est aussi le rock’n’roll de Fats Domino. Co-signé avec son complice Dave Bartholomew, What a Party est un classique du chanteur. Sa partie vocale se confond ici avec une ligne rythmique très souple, dont les notes espacées aèrent beaucoup la musique. Poet - Pearl est une ancienne composition de Morgan que Frisell introduit par des harmoniques. La contrebasse tisse un subtil contrepoint mélodique derrière la guitare qui en fait délicatement chanter le thème. Magnifiquement ré-harmonisée par nos deux complices, sa célèbre mélodie naguère chantée par Shirley Bassey convenant très bien à un traitement instrumental, Goldfinger, que John Barry très inspiré composa dans les années 60, referme un disque d’une grande richesse inventive.

 

Photos : (N&B) © John Rogers / ECM Records - (couleurs) © Lynne Harty / ECM Records

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
commenter cet article
9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:55
Yves ROUSSEAU / Christophe MARGUET Quintet : “Spirit Dance” (Cristal Records / Pias)

Depuis quinze ans batteur du quartette d’Yves Rousseau, contrebassiste et auteur de nombreux projets éclectiques, Christophe Marguet s’est beaucoup impliqué dans ce disque, le premier qu’ils codirigent ensemble, le premier enregistré avec une nouvelle formation dont les intervenants nous sont familiers : Fabrice Martinez à la trompette et au bugle, David Chevallier à la guitare, Bruno Ruder au piano et aux claviers. Rousseau et Marguet ont chacun composé six morceaux, de beaux thèmes soigneusement orchestrés mais surtout plus imprégnés de jazz que le répertoire de leur quatre albums précédents.

Un jazz relevant de la fusion lorsque les instruments se nappent de couleurs électriques ou arborent celles du rock. The Cat s’y rattache, la trompette répondant au grondement des instruments, à la guitare très présente de David Chevallier. Marcheur et Day Off doivent beaucoup à ses sonorités, à ses pédales d’effets. Auteur d’un chorus pour le moins agressif dans le sur-vitaminé Charlie Haden, morceau qui évoque la période fusion de Miles Davis, Chevallier donne à la musique son aspect énergique, mais aussi une texture, une épaisseur sonore qui contribue à sa richesse.

 

Mais “Spirit Dance” est aussi un opus profondément lyrique. Construit autour d’un lent ostinato rythmique et introduit par un court et judicieux solo de batterie, le seul de l’album, Fruit frais (on y croquerait !) favorise les échanges entre les instruments. Un peu triste dans Funambulo, la trompette se fait plus mélancolique encore dans Pénombre. On entre de plein pied dans le pays des songes avec Bleu Nuit et son thème envoûtant. Il contient un savant chorus de contrebasse, un des seuls qu’Yves Rousseau s’autorise avec l’introduction de Light and Shadow qu’il partage avec Bruno Ruder. Ce dernier y brille au piano acoustique, comme dans Spirit Dance, une joyeuse ritournelle dont il parvient à s’éloigner de la structure mélodique, à la faire exploser. Fabrice Martinez y est pour quelque chose. Tantôt agressive, tantôt lyrique, sa trompette souffle le chaud et le froid et unit les contraires. Lyrisme et énergie font bon ménage dans ses improvisations. Lisible et diversifié, le discours musical y gagne assurément.

 

La pochette de l’album, une photo de Jeff Humber intrigue et interpelle. Choisie par Yves Rousseau et Christophe Marguet, elle évoque bien les deux aspects complémentaires de leur musique, la puissance et la grâce. Le comédien et chanteur Olivier Martin-Salvan (120 kilos) porte sur ses épaules la danseuse et chorégraphe japonaise Kaori Ito (40 kilos). Ils s’opposent et s’affrontent mais dansent parfaitement ensemble. Leur spectacle s’intitule “Religieuse à la fraise”.

 

Yves Rousseau & Christophe Marguet © Photo X/D.R.  

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
commenter cet article
1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 08:32
La bonne musique fait-elle encore recette ?

Lundi 29 mai : je découvre émerveillé l’auditorium de la nouvelle Seine Musicale située sur l’île Seguin qui, je vous rassure, n'est pas celui de la photo. Au programme, Menahem Pressler, 93 ans, une légende qui marche difficilement mais joue encore un magnifique piano. La communauté jazzistique s’est déplacée. Les pianistes Pierre Christophe, Olivier Hutman, Fred Nardin, la chanteuse Elise Caron et de nombreux membres de l’Académie du Jazz sont venus applaudir le maestro. La salle est pourtant loin d’être pleine. Peu de jeunes au sein d’un public averti comme si Mozart, Debussy et Chopin n’intéressait que les vieux. Même constatation une semaine plus tôt au Sunside. Faute de réservations suffisantes, l’un des trois concerts que devait y donner Fred Hersch fut annulé. Un pianiste de cette envergure ne parvenant pas à remplir une salle de 200 places à Paris, on se pose bien des questions.

 

Proie facile pour les radios et les télévisions commerciales, le Français qui n’a jamais été éduqué à la musique et ignore tout de son histoire s’est précipité sur l’événement musical de l’année, l’Eurovision, mascarade télévisuelle, triomphe de la vulgarité et du mauvais goût. Représentant la France, la jolie Alma y poussa une bien médiocre chansonnette pour trébucher, juste retour des choses, devant un concurrent inattendu, Salvador Sobral, 27 ans, représentant le Portugal, le seul qui avait quelque chose à chanter, pas grand chose, juste une petite mélodie, denrée rare aujourd’hui, la seule de ce show planétaire ridicule célébrant le niveau zéro de la musique.

 

Car il est plus facile de la vendre insipide que de proposer du jazz, de la musique classique ou contemporaine, musiques qui demandent un effort, une écoute attentive. On préfère niveler par le bas, médiatiser celles, jetables et vides, que le public réclame. Si Herbie Hancock, Ahmad Jamal, Chick Corea ou Keith Jarrett, têtes d’affiche de grands festivals, débutaient aujourd’hui leur carrière, arriveraient-ils à sortir du circuit des petits clubs dans lesquels tant de musiciens restent aujourd’hui confinés ? Apparu dans les années 90, Brad Mehldau y est parvenu mais que Fred Hersch, Enrico Pieranunzi ou Marc Copland, eux aussi de grands pianistes, restent prioritairement abonnés au Sunside, au Duc des Lombards ou au New Morning (pour ne citer que des clubs parisiens) relève du scandale. Les « majors » ne signent plus que les artistes que plébiscite un public peu cultivé facilement piégé par ses émotions. Rarement inventifs, les nouvelles vedettes remplissent les grandes salles, les festivals. Rares sont ceux qui proposent encore du jazz au sein de programmations éclectiques qui privilégient la rentabilité. La bonne musique ne fait hélas plus guère recette. Aidée par Jean-Michel Blanquer, notre nouveau Ministre de l‘Éducation Nationale, Françoise Nyssen, notre nouvelle Ministre de la Culture, femme cultivée, parviendra t-elle à renverser la situation, à éduquer dès l‘école primaire les enfants à la musique ? Un vœu pieux je vous l‘accorde. On peut toujours rêver.  

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 

-Valeur sûre du saxophone, David Sauzay est attendu le 2 juin au Duc des Lombards avec un sextet comprenant Fabien Mary à la trompette, Vincent Bourgeyx au piano, Michael Joussein au trombone, Michel Rosciglionne à la contrebasse et Bernd Reiter à la batterie. Tous pratiquent un jazz moderne ancré dans la tradition. David Sauzay joue aussi avec Fabien Mary au sein de l’octet du pianiste Laurent Courthaliac, dans les Jazz Workers du batteur Mourad Benhammou et le nonet du pianiste Laurent Marode. Le saxophoniste qui a également enregistré un disque avec le pianiste Harold Mabern sait très bien s’entourer. La présence à ses cotés de Vincent Bourgeyx, un des meilleurs pianistes de l’hexagone, en témoigne.

-Ce n’est pas parce que l’on soupçonne l’ancien premier ministre d’avoir mis les doigts dans le pot de confiture que l’on doit bouder le petit frère, le vrai talent de la famille. Dominique Fillon s’est fait discret ces temps derniers ce qui est compréhensible. Son dernier disque “Born in 68 date de 2014, bien avant le brouhaha fait autour de son nom. Le pianiste prend donc son temps pour enregistrer et nous revient en trio pour quatre concerts hommages à Al Jarreau au Duc des Lombards le 3 et le 4 (deux concerts par soir, à 19h30 et 21h30). Avec lui, Laurent Vernerey le bassiste de l’électrique “Born in 68” et le batteur de Francis Arnaud présent dans “As It Comes”, un disque acoustique de 2011. Le trompettiste Sylvain Gontard le 3 et le saxophoniste Yannick Soccal le 4 se joindront à eux pour pimenter quelques morceaux.

-Do Montebello à bord de la péniche Le Marcounet (Pont des Célestins, quai de l’Hôtel de Ville) le 8 juin à 20h00 avec comme équipage Hervé Morisot et Serge Merlaud (guitares) et Ricardo Feijão (baixolão). Après “Adamah”, un disque à la musique très brésilienne qui la voit chanter les arbres, le vent, la pluie, les océans d’une terre malmenée, elle a enregistré un nouvel album à l’instrumentation sobre et dépouillée. On y découvre Jacques Morelenbaum, arrangeur de plusieurs opus de Caetano Veloso au violoncelle et un duo avec le guitariste Toninho Horta. Do passe aisément d’une langue à une autre, chante en portugais, en français et en anglais et nous tient sous le charme d’une voix très pure et très belle.

-Toujours dirigé par l’infatigable Laurent Mignard, Le Duke Orchesta sera à l’Entrepôt le 8 juin à partir de 20h30 (7/9 rue Francis de Pressensé 75014 Paris) pour jouer Duke Ellington. Avec Didier Desbois, Aurélie Tropez, Fred Couderc, Hugo Afettouche, Philippe Chagne (saxophones & clarinettes), Claude Egéa, Gilles Relisieux, François Biensan, Richard Blanchet (trompettes), Nicolas Grimonprez, Michael Joussein, Jean-Claude Onesta (trombones), Philippe Milanta (piano), Bruno Rousselet (contrebasse), Julie Saury (batterie) et un invité : Patrick Bacqueville.

-On retourne au Duc des Lombards le 13 juin pour un concert très attendu du pianiste Pierre Christophe dont le nouvel album “Tribute to Erroll Garner” (Camille Productions) est en vente depuis le 15 mai. Avec lui les musiciens de son disque, Raphaël Dever à la contrebasse, Stan Laferriere à la batterie et Laurent Bataille aux congas, instrumentation que l’elfe Garner appréciait. Au programme, des compositions de ce dernier, 7-11 Jump, Dreamy, Dancing Tambourine et l’incontournable Misty, le morceau le plus célèbre d’un enchanteur du piano dont la principal inspirateur fut le grand Fats Waller. Remercions Pierre Christophe, Prix Django Reinhardt 2007 de l’Académie du Jazz, de nous faire revivre sa musique.

-Le 15 à 21h00, le Studio de l’Ermitage accueille l’Orchestre de la Lune, grande formation dirigée par le saxophoniste et compositeur Jon Handelsmann réunissant chanteurs et chanteuses (Kania Allard, Brad Scott et Rosa Grace) et instrumentistes de talent. Point de contrebasse ni de claviers, Didier Havet au tuba assure les basses de cet orchestre festif et funky qui mêle jazz et reggae et joue des compositions aux arrangements très soignés. Il réunit de bons musiciens dont Daniel Zimmermann au trombone, Bobby Rangell au saxophone alto, Michael Felberbaum à la guitare et Xavier Desandre-Navarre aux percussions. Disponible depuis le 5 mai, leur disque s’intitule “Dancing Bob” (Cristal Records) et mérite une écoute attentive.

-Eric Le Lann au Sunside le 16 avec les musiciens de “Life on Mars”, un album de 2015, un des meilleurs de sa discographie. Cette réussite, on la doit également à Paul Lay qui joue un merveilleux piano, à Sylvain Romano dont la solide contrebasse porte la musique et au drumming subtil de Donald Kontomanou. Avec eux, Le Lann exprime ses sentiments, son lyrisme. En quelques notes, le mélodiste installe l’émotion. On pense à Chet Baker auquel il a rendu hommage dans un disque récent. Attendons-nous à un répertoire varié. Dans “Life on Mars”, la Danse Profane de Claude Debussy rencontre Life on Mars de David Bowie et Everytime We Say Goodbye de Cole Porter. Laissons nous donc surprendre.

-Franck Avitabile que l’on a un peu perdu de vue ces dernières années et qui n’a pas fait de disques sous son nom depuis 2009 (“Paris Sketches” consacré à ses propres compositions) est attendu au Duc des Lombards le 16 et le 17 avec Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie. Le premier album que Franck fit paraître chez Dreyfus Jazz en 1998 (“In Tradition”) fut parrainé par Michel Petrucciani. “Right Time” qui lui succéda en 2000 fut enregistré en trio avec Niels-Henning Ørsted Pedersen à la contrebasse. On se réjouit de revoir sur une scène parisienne ce pianiste sensible et exigeant qui possède une technique éprouvée.

-Rémi Toulon au Sunside le 22 avec sa section rythmique habituelle – Jean-Luc Aramy (contrebasse) et Vincent Frade (batterie) –, mais aussi avec Sébastien Charlier à l’harmonica diatonique qui est l’invité de “Adagiorinho”, son nouvel album, « rencontre imaginaire entre un adagio européen et un chorinho du Brésil », dont ils fêtent la sortie. Je ne l’ai pas reçu mais le pianiste nous invite « à un voyage festif et mélodique où la samba côtoie le blues, Gainsbourg croise Djavan et Musset danse le Boogaloo » indique l’argumentaire de presse. Naguère élève de Samy Abenhaïm et de Bernard Maury à la Bill Evans Piano Academy, le pianiste nous a habitué à des compositions originales traduisant un réel savoir harmonique et à des reprises très personnelles. Il a précédemment enregistré deux albums sous son nom, “Novembre” en 2011 et “Quietly” en 2014.

-Herbie Hancock à la Seine Musicale le 29 juin (20h30), un concert événement bien sûr. Légende vivante du jazz, le pianiste américain né en 1940 a beaucoup apporté à son histoire. Membre du second quintet de Miles Davis, fondateur d’un sextette qui donna ses lettres de noblesse au jazz fusion, puis des Headhunters, l’auteur de Watermelon Man, Cantaloupe Island, Maiden Voyage s’intéressa aussi à la danse, à la musique électronique. Aimant s’amuser avec de nouveaux instruments, il s’impliqua aussi dans des projets commerciaux. Il n’a plus rien publié depuis “The Imagine Projecten 2010, superproduction plutôt réussie enregistrée avec des musiciens du monde entier. La Seine Musicale accueillera Herbie Hancock en quintet. Lionel Loueke (guitare, voix), James Genus (basse) et Vinnie Colaiuta (batterie) nous sont familiers. Producteur de disques de soul et de funk, le multi-instrumentiste Terrace Jamahl Martin (saxophone, claviers) sera pour beaucoup une découverte. Puissent-ils nous offrir un bon concert de jazz.

-Le Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Péniche Le Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-La Seine Musicale : www.laseinemusicale.com

 

Crédits Photos : "Salle désespérément vide" © Photo X/D.R. – David Sauzay, Dominique Fillon, Pierre Christophe, Eric Le Lann, Franck Avitabile © Philippe Marchin – Do Montebello © Pierre de Chocqueuse – Duke Orchestra © Pascal Bouclier – L’Orchestre de la Lune © Jean-François Humbert – Rémi Toulon © Amélie Gamet.

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Edito tout beau
commenter cet article
26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 09:27
Michel PORTAL – Richard HERY – Xavier TRIBOLET – Quatuor EBENE :  “Eternal Stories” (Erato / Warner Classics)

Autant l’avouer dès à présent, je n’ai aucune œuvre de Michel Portal dans ma discothèque. Il apparaît toutefois dans quelques disques que je possède et apprécie, “Compass” de Susanne Abbuehl dans lequel il joue de la clarinette, “Il Piacere” d’Aldo Romano dans lequel il s’exprime également au bandonéon, des enregistrements pour lesquels il se met au service des autres. Je n’aime guère ses albums mais reconnais en lui le grand musicien, applaudis sa technique à défaut de partager sa sensibilité et d’aimer son caractère pour le moins ombrageux.

J’avais fait sa connaissance au début des années 80. Sa renommée dépassait largement le cadre du jazz. Michel Portal jouait tout aussi bien de la musique contemporaine que du classique, du Boulez que du Mozart dont il est un merveilleux interprète. Le jazz, il avait pris un malin plaisir à le déconstruire quelques années plus tôt lors de véhémentes improvisations libres, pleines de cris et d’étranges chuchotements. Se remettant constamment en cause, Portal avait quelque peu abandonné son langage libertaire pour entreprendre d’autres recherches, se lancer dans nouvelles aventures jazzistiques. Il avait vainement insisté auprès de moi pour obtenir la couverture de Jazz Hot. Je n’étais pas la bonne personne. Il m’arrivait bien de rédiger quelques chroniques, mais en tant que chef de publicité, je n’avais nullement le pouvoir de choisir les sommaires des numéros pas plus que de décider des couvertures du journal. Il dut se rendre compte que je n’aimais pas trop sa musique car je n’ai jamais cherché à le fréquenter, ni lui à me contacter. Ses disques me parvenaient, certains plus conséquents que d’autres, mais sans jamais totalement me convaincre.

 

Et puis cet album au delà du jazz enregistré avec le Quatuor Ébène reçu l’autre jour (merci Sophie Louvet), le premier disque de Michel Portal qui m’émeut, que j’aime et réécoute. Le Quatuor Ébène, c’est aujourd’hui Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure (violons), Adrien Boisseau (alto) et Raphaël Merlin (violoncelle). Avec eux pour cet enregistrement Richard Héry (percussions, batterie) et Xavier Tribolet (claviers). Ensemble, ils ouvrent des portes, associent jazz et tango, électro et danse sans jamais tomber dans le piège que la musique classique tend souvent aux jazzmen. City Birds déploie sa mélodie envoûtante sur une boucle rythmique. Mixée en avant, la batterie ponctue un discours musical qui ne manque pas d’épaisseur. Clarinette basse et cordes apportent des nappes sonores rêveuses et frissonnantes de lyrisme. C’est encore à la clarinette basse que Portal se fait entendre dans L’Abandonite, une de ses compositions, un souvenir d’Astor Piazzolla, une sorte de tango sans bandonéon, la clarinette basse se faisant romantique et charmeuse avant d’assurer la cadence d’un morceau caméléon plein de surprises et de rebondissements. C’est aussi sur cet instrument qu’il nous livre une nouvelle version de Judy Garland, morceau que lui inspira à Minneapolis une grande photo de l’actrice et chanteuse. Dans cette version bien supérieure à la première, le piano électrique qui répond à son chant, apporte une sonorité cristalline qui allège le thème et lui permet de décoller.

 

Le bandonéon, Michel Portal se le réserve pour trois des Five Tango SensationsAsleep, Loving, Anxiety – que Piazzolla écrivit en 1989 et qu’il enregistra la même année avec le Kronos Quartet. Ces pièces mélancoliques qui me sont depuis longtemps familières, héritent ici d'une interprétation sensible aussi poignante que celle que nous offre la version originale. Mais c’est d'abord à la clarinette basse que Michel choisit de s’exprimer, de faire vibrer les notes qui touchent le sentiment. Des notes chagrines dans Elucubration, lamento que rythment un riff et de grands coups d’archets. Après un début onirique, Eternal Story s’achève en tumulte sonore et, porté par un pizzicato de cordes, Solitudes se veut « une pensée, un regard vers l’orchestre de Duke Ellington pour s’évader, pour rêver ». Car c’est bien au pays des songes que nous conduit ce disque. Au delà du réel, It Was Nice Living Here qui le referme nous emporte ailleurs, dans un monde sonore encore à explorer.

 

Photo © Julien Mignot / Erato  

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
commenter cet article
19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 09:25

Comme je l’ai récemment signalé dans ce blog, un livre passionnant sur André Hodeir préfacé par Martial Solal vient de paraître aux Éditions Symétrie. Son auteur Pierre Fargeton a eu accès aux archives du compositeur et s’est livré à des entretiens avec lui. Bien que les nombreuses pages techniques de cet ouvrage avoisinant les 800 pages soit d’un accès difficile pour un amateur de jazz dont les connaissances harmoniques ne dépassent pas la moyenne, “André Hodeir le jazz et son double” est indispensable pour qui veut comprendre la musique d’un immense compositeur, l’un des rares musiciens français à laisser une œuvre profondément originale et qui est aujourd’hui trop peu joué et par trop oublié.       

Violoniste de formation classique, André Hodeir (1921-2011) commença à écrire dans le Bulletin du Hot Club de France, puis à Jazz Hot dont il sera le rédacteur en chef de novembre 1947 à octobre 1951. La revue Disques, les hebdomadaires Paris-Comœdia et Arts dont il fut l’un des collaborateurs lui permirent également d’exprimer ses idées et ses goûts. Membre de l’Académie Charles-Cros de 1948 à 1955, président de l’Académie du Jazz dès sa création en 1954, il s’impliqua aussi à la radio. Outre le Club d’essai, atelier de création créé en 1946, il anima avec André Francis Le Club du Jazz que diffusait Paris Inter, et, entre 1952 et 1953, posséda avec Jeune Musique sa propre émission radiophonique. Panassiéiste à ses débuts, il se brouillera avec son mentor pour adopter une approche plus analytique du jazz, faisant preuve d’une assurance et d’un sens critique sans complaisance. Si “Hommes et problèmes du jazz” (1954), un des livres phares de la critique de jazz, suscita des controverses, André Hodeir déconcerta ses lecteurs avec “Les Mondes du jazz” (1970) son maître-livre, une œuvre littéraire centrée sur lui-même « dont le discours n’est plus sur le jazz mais un discours de jazz » 1*, un ouvrage dans lequel il se penche sur sa propre musique.

Auteur de trois romans et de nombreuses nouvelles, André Hodeir fut d’abord un compositeur dont le travail s’organisa et se développa autour de la forme, pour lui essentielle dans la valeur d’une œuvre. Ses premiers enregistrements avec le Jazz Groupe de Paris qu’il fonda en 1954, ses “Essais”, relèvent d’une écriture contrapuntique souvent virtuose. Hodeir s’approprie les thèmes qu’il emprunte et les renouvèle comme s’il les avait composés, le compositeur prenant le pas sur l’arrangeur avec l’album “Kenny Clarke’s Sextet Plays André Hodeir” enregistré en 1956 avec certains musiciens du Jazz Groupe et Martial Solal qui joue presque toute les parties de piano et des chorus encore improvisés. Hodeir a découvert Thelonious Monk qui donnera « les plus beaux fruits du langage hodeirien » 2*. « Il faut agrandir le jazz pour ne pas avoir à en sortir. » écrit-il dans “Hommes et problèmes du jazz”. Ainsi, dans certaines pièces, il abandonne le contrepoint pour un mouvement de figures sonores qui se promènent dans l’espace musical, se transforment, glissent pour passer d’un état à un autre.

 

Ses nombreuses musiques de film, dont certaines signées avec Henri Crolla témoignent de l’évolution de sa musique “Autour d’un récif” en 1949 ; “Saint-Tropez, devoir de vacances” en 1952 inspiré par les sessions de “Birth of the Cool” de Miles Davis et son allégeance au bop de Charlie Parker ; “Une Parisienne” en 1957, première partition d’Hodeir traitant la voix, celle de Christiane Legrand, comme un instrument ; “Le Palais Idéal” en 1958, une pièce majoritairement atonale ; “Chutes de pierres danger de mort” en 1958, court métrage pour lequel il invente un langage onomatopéique qu’il confie à Christiane Legrand et dont la musique remaniée deviendra en 1960 la Jazz Cantata ; “Les Tripes au soleil” (1959), pour grand orchestre, voix de soprano et groupe vocal, œuvre novatrice sur le plan formel ; “Saint-Tropez Blues” (1960), sa dernière collaboration avec Crolla qui décéda en 1960 ; toutes ces musiques jalonnent un parcours musical exemplaire.

Explorant des domaines non encore défrichés, André Hodeir sera le premier à intégrer le vocabulaire sériel à une partition de jazz, Paradoxe I enregistré par Bobby Jaspar en 1954. Créé en 1952 avec Bernard Peiffer au piano et relevant partiellement de la musique concrète, Jazz et Jazz est le premier morceau de jazz pour bande magnétique préenregistrée, piano et section rythmique. Hodeir la fera revivre en 1960 avec Martial Solal dans son disque “Jazz et Jazz”. Enregistré en partie avec son Jazz Groupe, ce troisième recueil contient flautando, une pièce unique dans l’histoire du jazz qui se distingue par ses cinq parties de flûte enregistrées en re-recording. Monk se fait également entendre dans ses Osymetrios I et II. Par un jeu subtil d’équivalences métriques, Hodeir produit de l’asymétrie dans des structures symétriques, organise l’irrationnel pour renouveler de l’intérieur l’espace musical, lui donner une forme nouvelle. Découverte grâce à Monk et introduite dans sa musique, la discontinuité y bouscule la continuité ordinaire du jazz, une musique ancrée dans le blues qui conserve une pulsation rythmique régulière. Sa tonalité jazzistique s’y exprime dans une logique tonale « dont la dissonance contrôlée assure la cohérence ».

Pendant plusieurs années, André Hodeir rechercha un texte pour l’œuvre vocale de grande ampleur qu’il souhaitait composer. Il le trouva dans le “Finnegans Wake” de James Joyce, séduit par le glissement « d’un état du mot à un autre, d’un état du langage à un autre » que pratique l’auteur, ce même glissement de sonorités que la musique de Monk lui a révélée. Il donna à sa cantate le nom de l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabelle, figure mythique, incarnation de toutes les voix féminines, de la Liffey qui traverse Dublin et de toutes les rivières. Conçu au départ pour la radio et diffusé le 20 mars 1968, “Anna Livia Plurabelle”, reste la grande œuvre d’André Hodeir. Confiée à deux voix de femmes (contralto et soprano) celles de Nicole Croisille et de Monique Aldebert dans l’enregistrement de 1966 3*, et à vingt-trois musiciens qui ne jouent jamais tous ensemble, son écriture nécessite un changement constant d’instrumentation. Hodeir y systématise son procédé d’improvisation simulée, terme qu’il utilisa la première fois en avril 1969 à l’occasion d’un de ses concerts. L’œuvre composée, « le créateur l’écrit avec sa main, mais c’est avec le souffle du trompettiste, les doigts du pianiste et les pieds du batteur qu’il la pense et l‘éprouve » écrit-il dans “Les Mondes du jazz”. Œuvre unique tant par sa durée (environ 53 minutes) que par le soin apporté à sa forme, “Anna Livia Plurabelle” ne sera jouée en concert qu’en 1992 sous la direction de Patrice Caratini et à cette occasion réenregistrée.

 

Dédiée à John Lewis et créée le 31 juillet 1972 au festival d’Avignon, dernière œuvre d’importance qu’André Hodeir écrivit avant de choisir de ne plus rien composer pour s’épargner tout « bégaiement créateur », “Bitter Ending” fut enregistré à la Maison de la Radio les 11 et 12 septembre 1972. A l’inverse d’“Anna Livia”, dont le livret est emprunté au même livre de Joyce, les huit chanteurs du groupe vocal, les Swingle Singers au sein duquel brille Christiane Legrand, prennent le pas sur le quintette instrumental dont la fonction reste toutefois très importante. De même que dans “Anna Livia”, Hodeir utilise la technique d’improvisation simulée, le compositeur écrivant les improvisations des musiciens comme si c’était lui-même qui les jouait, les musiciens les interprétant comme des acteurs devant les dialogues qui leur sont proposés. “Bitter Ending” innove surtout par sa texture. Sans négliger le swing et le blues, la musique très mobile se déplace constamment dans le temps et l’espace, matière sonore qui change sans cesse de volume, de rythme, de hauteur, d’intensité, et rend compte de la richesse de la pensée musicale de son auteur. Diffusé le 15 février 1973 dans l’émission Jazz Vivant d’André Francis, “Bitter Ending” sortira en album deux ans plus tard grâce à Henri Renaud, alors responsable du jazz chez CBS France. Cette œuvre d’une durée de 30 minutes, l’une des plus importantes d’André Hodeir, n’a jamais été rééditée. 4 *

Aujourd’hui, sa musique n’est presque jamais interprétée. Le dernier concert donné autour de ses œuvres par le Patrice Caratini Jazz Ensemble date du 3 décembre 2011. De nombreuses séances de répétitions sont nécessaires pour bien la jouer comme si le compositeur avait souhaité préserver son œuvre secrète, ne pas la mettre entre toutes les mains. A-t-elle d’ailleurs sa place dans les festivals aujourd’hui colonisés par le commerce, au sein de programmations dont le jazz n’est souvent qu’un prête-nom ? Une œuvre que le compositeur n’a jamais destiné à devenir un produit de consommation ou de divertissement et qu’il a eu toutes les peines du monde à faire jouer de son vivant. Comme le souligne Pierre Fargeton, il lui aurait fallu des moyens financiers que les institutions publiques lui refusèrent, un orchestre subventionné et à géométrie variable du type ONJ, destiné à servir sa musique et celles de quelques autres. Puisse ce livre passionnant contribuer à la faire redécouvrir.      

 

1* Lorsque l’auteur n’est pas mentionné, les textes entre guillemets sont de Pierre Fargeton.

2* André Hodeir lui a consacré quinze heures d’émissions sur France Musique en 1982.

3* Le disque sortira sur Philips en Amérique en 1969, puis en France, sur le label Epic, deux ans plus tard.    

4 * Si une partie de l’œuvre musicale d’André Hodeir existe aujourd’hui en CD (essentiellement dans la collection Jazz in Paris), “Anna Livia Plurabelle (1ère version) et “Bitter Ending n’ont malheureusement  jamais été réédités.

 

Crédits Photos : André Hodeir en 1960 © Jacques Hartz – André Hodeir & le Jazz Groupe de Paris © Boris Lipnitzki – Martial Solal & André Hodeir en 2008 © Pierre de Chocqueuse – Patrice Caratini & André Hodeir © Christian Rose.

Repost 0
Published by Pierre de Chocqueuse - dans Jazz News
commenter cet article