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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 20:28
Keith JARRETT “Creation” (ECM / Universal)

Pour fêter ses 70 ans, Keith Jarrett a réuni les meilleurs moments de six concerts d’une tournée qu’il effectua en solo entre avril et juillet 2014. Des plages enregistrées à Tokyo, Toronto, Paris et Rome qui livrent le matériel thématique de cet album. Se fiant à son instinct, choisissant les morceaux qui reflètent précisément où il en est aujourd’hui dans sa musique et qui lui correspondent le mieux, le pianiste les a organisés et numérotés de I à IX, leur donnant la forme d’une suite.

Keith JARRETT “Creation” (ECM / Universal)

Reflétant l’humeur vagabonde du musicien mal aimé dont les caprices sont loin d’être toujours appréciés par ceux qui aiment son piano, sa Part I, une pièce sombre improvisée à Toronto le 25 juin, est la première qu’il a sélectionnée. La jouer lui a donné « la sensation d’atteindre des territoires inédits » (entretien accordé à Stéphane Olivier dans le numéro de mai de Jazz Magazine), et il construit son disque comme si les huit autres servaient à en étayer la logique. Constituée de variations autour d’un bref motif mélodique, la Part II relève du choral. Quant à la troisième, elle emprunte des harmonies à la musique romantique du XIXème et semble jaillir de la malle au trésor de sa mémoire. Bien que citant le Concerto d’Aranjuez dans la quatrième, Keith Jarrett se garde bien de tout plagiat. Plus sobre que d’habitude, il soigne l’architecture sonore de ses morceaux, fait sonner son piano comme le bourdon d’une cathédrale (Part VI et IX), insiste sur la dramaturgie de sa musique et parvient à donner une réelle unité à ces pièces lentes, introspectives, drapées d’austérité, malgré une acoustique et des pianos différents selon les concerts. Le 9 mai (Part V), il offre aux japonais de Tokyo une des grandes pages lyriques de cet album, la dote d’un thème émouvant et d’harmonies splendides. Également enregistré à Tokyo, la Part VI mêle des notes délicates à des accords puissants, son aspect onirique, ses couleurs évoquant Debussy. Comprenant des épisodes plus abstraits (les concerts donnés à Rome intriguent par leurs dédales labyrinthiques parfois dissonants), ce florilège tend progressivement vers la lumière. À la noirceur de la première plage fait pendant la blancheur lumineuse de la dernière, majestueux crescendo de notes chatoyantes qui progressent et s’organisent par paliers, comme si le pianiste, en plein effort, reprenait souffle pour hisser sa musique au sommet. Un des grands disques de l’année.

Photo : Henry Leutwyler / ECM Records

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 08:18
Jeremy UDDEN / Nicolas MOREAUX : “Belleville Project” (Sunnyside / Naïve)

J’ai découvert Jeremy Udden en 2009 lors de la sortie de “Plainville” son deuxième disque, intrigué par l’instrumentation inhabituelle de sa formation, la sonorité diaphane de son saxophone alto et l’originalité de sa musique, un jazz blues teinté de folk et de country music, une musique évoquant la ruralité de la grande Amérique. Le bassiste Nicolas Moreaux m’était inconnu avant la parution de “Fall Somewhere”, grand prix du disque de l’Académie Charles Cros en 2013, un double disque atmosphérique à la croisée du jazz et d’autres musiques populaires qui possède de nombreuses similitudes avec l’univers d’Udden. Comparez le morceau Plainville (petite ville de la Nouvelle Angleterre entre Boston et Providence qui porte le nom de son groupe) avec Far ou la première partie de Oak, deux plages du disque de Moreaux, pour vous en convaincre. Mêmes harmonies délicates et feutrées, instrumentation similaire accordant une large place aux guitares.

Jeremy UDDEN / Nicolas MOREAUX : “Belleville Project” (Sunnyside / Naïve)

De passage à Paris, Udden rencontra Moreaux et sympathisa avec lui. Les hommes eurent alors l’idée de composer et d’enregistrer la musique d'un film imaginaire dont l'action se situerait à Belleville, le Brooklyn français, le studio Pigalle accueillant cette rencontre franco-américaine en mars 2012. Udden fit le voyage avec Peter Rende (claviers) et RJ Miller (batterie), tous deux membres de Plainville. Condisciple d’Udden au New England Conservatory (Boston) et auteur d’un album dont l’instrumentation est semblable à celle de ses disques (“Horses”), Robert Stillman, tient le saxophone ténor. Moreaux lui rend ouvertement hommage dans “Beatnick” son disque précédent. Pierre Perchaud qui joue dans les deux albums que ce dernier a enregistrés assure les guitares et le banjo. Associé à l’orgue à pompe et au beat volontairement rudimentaire que délivre la batterie, l’instrument occupe une place importante dans la musique d’Udden (et dans celle de Stillman), lui donne une couleur champêtre non négligeable.

Car, s’il possède une discrète « french touch », c’est bien l’Amérique et ses musiques que célèbre ce disque. Il est toutefois singulier de constater que son dernier morceau, Healing Process, un rock lourd et énergique très différent des autres plages de l’album, est une composition de Moreaux. Écrit par Udden, construit sur un mode diatonique et générant de vraies improvisations, Belleville en est la pièce la plus jazz. Les autres morceaux aux orchestrations soignées et climatiques évoquent souvent des images. MJH, dédié au bluesman Mississipi John Hurt et Nico, un portrait de Moreaux par Udden, enthousiasment par leurs couleurs et leur fort potentiel lyrique. Jeremy et sa belle mélodie répétée ad libitum et Albert’s Place, une courte et tendre ritournelle, deux thèmes que l’on doit à Moreaux, sont également très séduisants. L’album est très court, à peine quarante minutes, mais sa musique heureuse le rend très attachant.

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 09:23
Andy SHEPPARD Quartet : “Surrounded by Sea” (ECM / Universal)

De tous les saxophonistes britanniques que j’apprécie, Andy Sheppard est probablement le plus lyrique. Loin de questionner la note, de la tordre, de la crier témérairement, il la chante, la chuchote avec élégance. On le constate dans “Trios”, un disque de 2013 dans lequel il accompagne Steve Swallow et Carla Bley. Comme l’a récemment rappelé Michel Contat, on doit à son ténor la version émouvante de Utviklingssang, un des plus beaux thèmes de Carla, qu'il contient. Mais c’est avec son “Trio Libero” enregistré en 2011 avec Michel Benita à la contrebasse et Sebastian Rochford à la batterie, un disque de jazz atmosphérique né d’improvisations collectives peaufinées en studio, que le saxophoniste concilie pleinement son jeu sensible à sa musique. “Surrounded by Sea”, le nouvel album, voit la formation s’agrandir. Subtilement enrichie par des effets électroniques, la guitare d’Eivind Aarset apporte des nappes de sons et des harmonies rêveuses qui permettent au saxophoniste de construire et peaufiner un univers plus riche, des paysages liquides, une mer d’huile dont se perçoit à peine le clapotis des vagues. Avec la contrebasse et la batterie, le guitariste offre également un tissu rythmique aux mailles larges et aérées sur lequel se repose en confiance les improvisations mélodiques du saxophone. J’entends déjà les grincheux parler de musique d’ambiance, d’ameublement. Mais si le groupe fait naître une bande-son qui conviendrait à bien des films, il décline aussi les notes plus abstraites de Looking for Ornette, un hommage à Ornette Coleman écrit par Sheppard, et du tempétueux They Aren’t Perfect and Neither Am I composé par son batteur. Un thème lumineux d’Elvis Costello (I Want to Vanis) et un traditionnel gaélique (Aoidh, Na Dean Cadal Idir) découpé en trois parties complètent cet album aquatique dans lequel il fait bon se plonger.

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 12:09
 Un anonyme en majuscule

Il s’appelait Jacques Myon, mais se faisait appeler Jacques des Lombards. On croisait souvent ce noctambule dans la rue dont il portait le nom, au Duc et au Sunside. Octobre le conduisait tous les ans à Clermont-Ferrand, à Jazz en Tête, au sein des bénévoles. Célibataire, il aimait lever le coude et appréciait les jolies femmes qu’il tarabustait parfois sans méchanceté lorsqu’un trop plein d’alcool lui chatouillait le sang. Nous nous rencontrions souvent au Sunside. Il aimait s’asseoir tout au fond de la salle, sur un des hauts tabourets qui voisinaient l’entrée. Jacques se passionnait pour les courses automobiles. Les lecteurs de ce blog le connaissaient sous le nom de Circuit 24, sobriquet dont je l’avais gentiment affublé. Le vrombissement des moteurs qu’il chérissait allait de pair avec le free jazz sans concession qu’il aimait. Nos goûts musicaux très différents n’empêchaient nullement de bien nous entendre. Jacques avait beaucoup fréquenté le Chat qui Pêche dans les années 60 avant de s’installer aux Amériques comme informaticien et vendeur de voitures. A son retour, il traversa des moments difficiles, mit ses compétences au service du Petit Opportun puis du Sunside qui un temps l’hébergèrent. S’étant trouvé un studio rue des Lombards, il devint Jacques des Lombards et y vécut 20 ans, jusqu’à ce que les services sociaux de la ville de Paris lui proposent l’an dernier une chambre dans un foyer quai des Célestins avec vue sur la Seine. Il en profita peu. La mort vint le prendre dans son sommeil le 15 avril. Il avait 72 ans.

 

Après s’être tenu une première fois à Paris en 2012, à Istanbul en 2013 et à Osaka en 2014, la Journée Internationale du Jazz était une nouvelle fois célébrée à Paris le 30 avril. Point d’orgue des nombreuses manifestations prévues ce jour-là, un concert en soirée à l’UNESCO retransmis en direct dans le monde entier. De grands artistes parmi lesquels Herbie Hancock, Wayne Shorter, Al Jarreau, Marcus Miller, Annie Lennox (qui n’est tout de même pas une chanteuse de jazz), Dianne Reeves, Dee Dee Bridgewater – je ne cite que les plus célèbres –, s’étaient déplacés pour représenter le jazz, symbole d’unité et de paix. La musique qu’ils nous offrirent ne refléta guère sa richesse, sa créativité. A la place, un jazz facile à la portée d’un public bon enfant, toujours prêt à applaudir, à se lever à la demande comme dans un show télévisé. Pour y accéder, plan vigie pirate oblige, je fus badgé, palpé, scanné comme si j’avais dû prendre l’avion, atterrissant dans une vaste salle à l’acoustique éprouvante.

 

Hélène Caroline et Damien n’ont chez eux qu’un piano droit, un Euterpe dotée d'une mécanique Bechstein, qui bien accordé et confié à des mains expertes donne beaucoup de bonheur. Une fois par mois, ils convient des amis aux concerts qu’ils organisent dans leur petit appartement parisien, font écouter du jazz, du bon, à d’autres néophytes. Nicolas Sergio en duo avec Jean-Charles Richard ou avec Stéphane Kerecki, Guillaume de Chassy, Benjamin Moussay et récemment Bruno Angelini interprétant Sergio Leone – le disque doit sortir cet automne – ont ainsi joué devant une cinquantaine de personnes attentives découvrant émerveillées une musique qu’ils n’auraient pas cru possible. Jacques des Lombards aurait sûrement beaucoup aimé.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 Un anonyme en majuscule

-Deux trompettistes attirent l’attention le 6 mai. Étoile montante de l’instrument, Ambrose Akinmusire est attendu au Sunside avec Walter Smith III (saxophone ténor), Sam Harris (piano), Harish Raghavan (contrebasse) et Justin Brown (batterie), musiciens qui l’entourent dans “The Imagined Savior is Far Easier to Paint” un disque Blue Note récompensé par l’Académie du Jazz (Prix du meilleur disque de l’année 2014). Tous se plaisent à brouiller les pistes, jonglent avec d’improbables métriques et offrent une musique imprévisible qui se développe avec le plus grand naturel.

 Un anonyme en majuscule

-Le même soir, Stéphane Belmondo s’offre le New Morning avec Jesse Van Ruler (guitare) et Thomas Bramerie (contrebasse) les complices de son nouvel album. Hommage à Chet Baker dont il reprend le répertoire, “Love for Chet” (Naïve) est un grand bain de tendresse offert à un ami, un père spirituel que Stéphane n’a jamais oublié. Il n’est encore qu’un jeune trompettiste prometteur dans les années 80 lorsque Chet qui a eu l’occasion de l’écouter l’invite à venir jouer à ses côtés sur la scène du New Morning : « Il m’a pris sous son aile et m’a toujours donné des conseils précieux. » Vingt-cinq ans plus tard, Stéphane lui témoigne sa reconnaissance en jouant magnifiquement sa musique.

 Un anonyme en majuscule

-Le 7, Ronnie Lynn Peterson se produit en trio au Sunside avec Felipe Cabrera à la contrebasse et Jeff Boudreaux à la batterie. Un événement car les prestations de cet excellent pianiste américain né en 1958 à Wichita (Kansas) et installé à Paris depuis le début des années 90 sont si rares que l’on pourrait croire qu’il ne se préoccupe pas d’en donner. À ma connaissance, un seul concert à Radio France depuis la parution de “Music” (Out Note), un disque produit en 2010 par Jean-Jacques Pussiau, son dernier. Car Ronnie Lynn enregistre aussi peu qu’il ne se montre en public. Jouer des morceaux de Keith Jarrett, l’un de ses pianistes préférés le décide enfin à retrouver la scène. Son piano fragile que nimbent de belles couleurs prend son temps pour séduire, révéler sa profondeur, entrouvrir pudiquement la porte de nos rêves.

 Un anonyme en majuscule

-Toujours le 7, soutenu par la Fondation BNP Paribas, Thomas Enhco sera sur la scène du théâtre du Châtelet pour un concert en solo qui le verra également accueillir le guitariste Kurt Rosenwinkel et le violoncelliste classique Henri Demarquette. Universal, sa compagnie de disques, fait un gros battage publicitaire autour de son nom. Le présenter comme le nouveau prodige du piano jazz n’est pas sans agacer. Lisez plutôt l’interview qu’il accorde à Jazz Magazine en avril et écoutez son dernier disque, son meilleur, chroniqué par mes soins un mois plus tôt dans ce même journal. On y découvre un pianiste sensible, sincère et prometteur. Laissons lui le temps de désapprendre, de se débarrasser d’un toujours trop plein de notes qui masque l’essentiel.

 Un anonyme en majuscule

-Leïla Olivesi au Duc des Lombards le 8 et le 9. Avec ses musiciens, Manu Codjia (guitare), Yoni Zelnik (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie), la pianiste y fête la sortie de son quatrième album. S’inspirant des voyages interplanétaires qu’imagina l’écrivain Cyrano de Bergerac (1619-1655), “Utopia” rassemble sept compositions originales dont Summer Wings qui reçut le prix Ellington Composers, et une relecture de Night and Day, célèbre thème de Cole Porter. Invité sur quatre morceaux, David Binney au saxophone alto muscle la musique et apporte un jazz plus moderne que celui auquel la pianiste nous a habitué. Le saxophoniste Alex Terrier le remplacera au Duc. Pianiste au toucher sensible, aux harmonies délicates, Leïla Olivesi nous offre un disque aux arrangements soignés et d’une grande fraicheur musicale.

 Un anonyme en majuscule

-Le Café de la Danse accueille Eliane Elias le 11 (20h00). Au programme : “Made in Brazil”, son nouveau disque, le premier qu’elle enregistre au Brésil son pays natal depuis son arrivée aux Etats-Unis en 1981. La pianiste mène une double carrière depuis quelques années. Les albums plus commerciaux de la chanteuse ne s’adressent pas forcément au public qui admire son piano. Ceux qui apprécient surtout la pianiste écouteront “Swept Away” (2012) publié sous le nom de Marc Johnson, son mari, ses enregistrements en duo avec Herbie Hancock et les instrumentaux très réussi que parsèment sa copieuse discographie. On ne sait trop quels musiciens seront à ses côtés au Café de la Danse. Ceux, brésiliens, qui jouent dans son album ?

 Un anonyme en majuscule

-Sinne Eeg au Petit Journal Montparnasse le 13. Lauréate du Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz l’an passé, la chanteuse danoise s’y produira avec Jacob Christofferson, son pianiste et Morten Lund son batteur. Kaspar Vadsholt, un musicien à découvrir, complète le quartette à la contrebasse. Elle aime joindre sa voix à cet instrument et vient d’enregistrer un disque en duo avec Thomas Fonnesbæk, un des deux bassistes de “Face the Music”, l'album récompensé. Aussi à l’aise dans les ballades que sur tempo rapide, Sinne Eeg impressionne par la justesse de sa voix, son scat original et attachant.

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-Ernie Watts au Duc des Lombards le 13 et le 14. Le club l’accueille chaque année. Le saxophoniste aime y jouer, s’y produire avec ses musiciens, ceux de “A Simple Truth” (Flying Dolphin), un disque de 2014, son dernier. Christof Saenger (piano) et Rudi Engel (contrebasse) étaient avec lui l’an dernier sur la scène du Duc. Le batteur Heinrich Koebberling complète son quartette. Musicien de studio très demandé, Watts se fit surtout connaître par sa participation au sein du Quartet West de Charlie Haden. Sa sonorité chantante au ténor, son vibrato aisément reconnaissable, servirent beaucoup le groupe aujourd’hui légendaire.

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-Le Richie Beirach’s Coming Together Trio au Duc des Lombards les 17 et 18 mai. Le pianiste de Quest vit à Leipzig depuis une quinzaine d’année et enseigne le piano au conservatoire de la ville. Sa plus brillante élève, Regina Litvinova, a consacré un album à ses compositions : “The Music of Richie Beirach”. Russe, elle a étudié le piano classique à Moscou, le jazz à Mannheim, s’est produite au festival de jazz de Montreux, et a participé à Paris en 2010 au Concours de piano jazz Martial Solal. Au sein du trio, elle officie aux claviers électriques. Richie Beirach tient le piano acoustique. Christian Scheuber qu’Irina a connu à Moscou et retrouvé à Mannheim complète le trio à la batterie.

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-Quinzième édition de l’incontournable Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés que soutient activement la Fondation BNP Paribas. Du 21 mai au 1er juin, la rive gauche s’offre un grand bain de jazz avec des concerts répartis dans plusieurs salles et églises du 6ème arrondissement (celles de St. Germain et de St. Sulpice, le Conservatoire Jean-Philippe Rameau, le Réfectoire des Cordeliers, le Théâtre de l’Odéon, la Maison des Cultures du Monde), mais aussi du 5ème (la Maison des Océans, le Centre Culturel Irlandais qui abritera le 31 un grand bal swing avec l’Esprit Jazz Big Band) et du 1er, l’incontournable Tremplin Jeunes Talents se déroulant au Sunset - Sunside le 24 et le 25. On consultera le programme éclectique du festival qui invite cette année Aldo Romano, Airelle Besson & Nelson Veras, Lars Danielsson, Kyle Eastwood et le trio du pianiste Vijay Iyer qu’il ne faut surtout pas manquer.

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-Le 21 au New Morning, Diego Imbert fête la sortie de “Colors” (Such Prod / Harmonia Mundi) dont vous trouverez la chronique dans ce blog. Troisième enregistrement d’un quartette qui existe depuis 2007, ce nouveau disque réunit David El-Malek au saxophone ténor, Alex Tassel au bugle, Franck Agulhon à la batterie et bien sûr Diego Imbert à la contrebasse. Les improvisations du ténor et du bugle prolongent habilement les thèmes souvent exposés à l’unisson, des compositions ouvertes qui offrent de grands espaces de liberté aux solistes. Étroitement liée au drumming foisonnant et puissant de Franck Agulhon, la contrebasse, garante du tempo, arbitre les échanges.

 Un anonyme en majuscule

-Le 23, le festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés invite à la Maison des Océans, 195 rue Saint-Jacques (21h00), le trio de Vijay Iyer. Avec Stephen Crump (contrebasse) et Marcus Gilmore (batterie), le pianiste défriche depuis une douzaine d’années de nouveaux territoires sonores. S’il contient de nombreuses pièces lentes, aérées, “Break Stuff”, son dernier disque pour ECM, dévoile aussi des métriques inexplorées. Immense batteur, Marcus Gilmore rythme l’impossible. Quant à Vijay Iyer, il convoque ses modèles, Cecil Taylor, Andrew Hill, Herbie Nichols et renouvèle son attachement à la tradition du jazz en reprenant Countdown, de John Coltrane, Work de Thelonious Monk et Blood Count de Billy Strayhorn.

 Un anonyme en majuscule

-Enrico Pieranunzi et Eric Le Lann ensemble sur la scène du Sunside les 23 et 24 mai, l’événement est à ne pas manquer ne serait-ce qu’au regard de la section rythmique comprenant André Ceccarelli à la batterie, Diego Imbert (le 23) ou Sylvain Romano (le 24) à la contrebasse. Il est des plaisirs qui ne se refusent pas. Ecouter le pianiste met en joie. Cultivant avec humour l’inattendu, il parvient toujours à faire chanter la phrase musicale, à la faire respirer. Comme Eric Le Lann qui lui a consacré un album il y a deux ans, Enrico admire Chet Baker qu’il accompagna lorsque le trompettiste visitait les clubs de jazz des capitales européennes pour jouer sa musique, faire entendre sa sonorité fragile et tendre. Les deux hommes lui rendront un hommage mérité.

 Un anonyme en majuscule

-Le pianiste Kenny Werner et le saxophoniste Benjamin Koppel au Sunside le 26 et le 27, avec Chris Jennings à la contrebasse et Patrick Goraguer à la batterie. Werner et Koppel ont enregistré plusieurs albums pour le label Cowbell Music et joué ensemble dans les clubs de nombreux pays, notamment au Blue Note de New-York. Capable d’égrainer des chapelets de notes, croisant harmonies européennes et lignes de blues, Werner fait sonner son piano avec élégance et surprend par l’étendu de son vocabulaire. Le pianiste romantique tend ainsi la main au bopper, au jazzman qui possède traditions et racines.

 Un anonyme en majuscule

-Jazz à Roland Garros le 28 (Musée de la Fédération Française de Tennis, 21h00) avec Monty Alexander et son trio, Hassan Shakur à la contrebasse et Dennis Mackrel à la batterie. Originaire de la Jamaïque, le pianiste, 71 ans le 6 juin prochain, joue toujours avec la même aisance et le même bonheur. Trempé dans le reggae et le calypso, son piano espiègle, percutant et vif, possède des rythmes et des couleurs qui lui sont propres. S’il admire Art Tatum et Wynton Kelly, sa technique l‘a souvent fait comparer à Oscar Peterson dont il utilisa beaucoup les sections rythmiques. Il a enregistré de très nombreux disques en studio, mais c’est en concert qu’il donne le meilleur de lui-même, mêlant jazz et reggae, jouant avec entrain, virtuosité et vélocité, il enchaine les standards, s’amuse et enthousiasme.

-Sunset-Sunside + Jazz à Roland Garros : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Théâtre du Châtelet : www.chatelet-theatre.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Café de la Danse : www.cafedeladanse.com

-Petit Journal Montparnasse : www.petitjournalmontparnasse.com

-Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

 

Crédits Photos : Jacques des Lombards © Pierre de Chocqueuse – Ambrose Akinmusire © Autumn De Wilde / Blue Note – Thomas Bramerie / Stéphane Belmondo / Jesse Van Ruler © Philippe Marchin – Thomas Enhco © Jean-Baptiste Millot – Leïla Olivesi Utopia Band © Solène Person  Eliane Elias © Fernando Lousa – Sinne Eeg © Philippe Marchin – Ernie Watts © Berna Mutlu Aytekin – Diego Imbert © Pierre de Chocqueuse – Vijay Iyer Trio © Lynne Harty – Enrico Pieranunzi & Eric Le Lann © Philippe Marchin – Monty Alexander © Philippe Etheldrède – Ronnie Lynn Peterson, Richie Beirach’s Coming Together Trio, Benjamin Koppel & Kenny Werner © Photos X/D.R.

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 08:50
Jean-Michel PILC : “What Is this Thing Called ?” (Sunnyside/Naïve)

Après un remarquable opus en trio avec André Ceccarelli et Thomas Bramerie – “Twenty”, un des treize Chocs 2014 de ce blogdeChoc –, Jean-Michel Pilc nous propose un disque en solo, une déclinaison de What Is this Thing Called Love dont il nous offre une trentaine de versions. Confiée à Dan Tepfer, la prise de son met en valeur l’instrument, un Yamaha CFX, traduit les nuances, les couleurs qu’il apporte à la musique. Ses idées, Pilc les transmet à ses mains, à ses doigts qui, posés sur le clavier, en font magnifiquement sonner les notes. Le choix de What Is this Thing Called Love ne fut nullement prémédité. Improvisant quelques morceaux, le pianiste se rendit compte que la mélodie de Cole Porter qu’il avait alors en tête en était le fil conducteur. Il opta donc pour des variations autour du thème qu’il expose brièvement après un tour de chauffe sur la gamme de do, (C Scale Warm Up), tonalité qu’il conserve tout au long du disque. Il y a mille et une manières de relire un standard. Jean-Michel Pilc aime en masquer le thème, le réinventer, le truffer de citations. Son jeu rubato autorise bien des surprises. Cole, une des plus longues plages de l’album, fait côtoyer dissonances et passages romantiques et la coda inattendue de Now You Know What Love Is, presque un psaume, relève du gospel. Chaque pièce est une aventure, une étude pour piano tant l’instrument y dévoile sa richesse : chatoiement des sons, audaces harmoniques, cascades d’arpèges et de notes perlées, netteté de l’attaque, phrasé fluide, Pilc excelle dans tous les registres et diversifie son jeu. Glide, More, Quick, Chimes, Dance, Elegy, Swing ne dépassent pas la minute. Leurs titres traduisent des cadences, évoquent des sensations, des visions fugitives. Toutes les plages s’enchainent et l’auditeur découvre stupéfait un fourmillement d’idées, de rythmes, de couleurs, des vagues de notes (Waves) qui s’accordent ou se télescopent avec logique. Dawn et son délicat balancement décline une nouvelle mélodie et Walk flirte avec le blues. What Is this Thing Called Love dont Pilc siffle la mélodie dans Duet, réapparaît transfiguré par d’autres harmonies dans Giant. Hommage à Martial Solal, Martial multiplie les clins d’œil, les citations. La comptine Une souris verte ne se cache t’elle pas sous les accords de Bells ? Avec Run le piano s’emballe, précipite l’allure. Dédié à Kenny Werner, Grace la calme majestueusement. L’émotion, palpable, ne peut que nous saisir.

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 09:05
Giovanni GUIDI Trio : “This Is the Day” (ECM / Universal)

Publié en 2011, “Tribe”, un disque ECM d’Enrico Rava, révéla Giovanni Guidi, né à Foligno (Ombrie) en 1985. Séduit par sa riche palette harmonique, Manfred Eicher lui fit très vite enregistrer un premier album en décembre 2012. Malgré de belles couleurs “City of Broken Dreams” reste un peu trop évanescent et statique pour réellement accrocher. Avec “This Is the Day”, Guidi a corrigé le tir et s’il évite toujours de s’exprimer sur tempo rapide – The Debate, abstrait et dissonant, apparait comme une vigoureuse exception –, il nous livre un disque autrement convaincant. Fort capable de jouer vite – Choctaw et Cornettology, deux extraits de “Tribe”, en témoignent –, le pianiste préfère les pièces modales et lentes qui mettent en valeur son toucher. La dynamique, la résonance, la durée de chaque note lui importent beaucoup. Influencé par la musique romantique, il apprécie les arpèges, les cascades de trilles. Jouées avec finesse et sensibilité, ses mélodies évidentes interpellent. Trilly dont il nous offre deux versions, The Cobweb, Where They’d Lived et The Night It Rained Forever concluant l’album, sont ainsi de grandes réussites. Guidi garde avec lui les musiciens de “City of Broken Dreams”. Présent dans plusieurs disques ECM (“Wislaw” de Tomasz Stanko), Thomas Morgan affirme à la contrebasse un ample jeu mélodique, une sonorité profonde et expressive. Moins connu, diffractant le rythme par de subtils commentaires, ne l’enfermant jamais dans des barres de mesures, le batteur portugais João Lobo s’affirme comme un disciple de Paul Motian. Baiiia, sa seule composition, dévoile tardivement sa mélodie solaire, le morceau restant largement abstrait et onirique. Contrebasse et batterie y tiennent un rôle aussi important que le piano qui adopte un phrasé minimaliste. « J’écris en pensant à la personnalité de mes musiciens, aux caractéristiques de leur jeu, un mélange de liberté et de spontanéité allié à une vraie profondeur, une vraie force émotionnelle. » Giovanni Guidi n’oublie pas non plus les standards qui permettent de juger la valeur du musicien, d’estimer son enracinement dans le jazz. Sa version de Quizas quizas quizas immortalisée par Nat “King” Cole, celle émouvante de I’m Through With Love, confirment la valeur de son piano.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:00
Diego IMBERT Quartet : “Colors” (Such Prod / Harmonia Mundi)

Troisième album de ce quartet qui existe depuis 2007 et au sein duquel existe une réelle interaction musicale, “Colors” a été composé au cours de l’année 2013, période au cours de laquelle David El-Malek (saxophone ténor), Alex Tassel (bugle), Diego Imbert (contrebasse) et Franck Agulhon (batterie) jouaient souvent ensemble, retrouvant leurs sensations, leurs marques, la complicité qu’apporte l’habitude. La musique ne souffre nullement de l’absence d’un piano, mais hérite de la sonorité si particulière des quatre instruments, des mêmes couleurs qui irisent “A l’ombre du saule pleureur” (2009) et “Next Move”, un des treize Choc 2011 du blogdeChoc qui n’a pas oublié d’en parler. Si les compositions ouvertes de Diego Imbert offrent de grands espaces de liberté aux solistes, ces derniers n’en abusent pas. Concis et structurés, les chorus se construisent sur la structure mélodique des thèmes que les deux souffleurs exposent souvent à l’unisson. Ici point de cris sauvages, de notes hurlées et brûlantes, mais des thèmes riffs malins, des comptines qu’irrigue constamment le groove. Les parties écrites se confondent aux improvisations qui les prolongent, comme dans Valse Payne, Aigue Marine ou Nankin, des pièces lentes, mélancoliques et de forme chorale. Saxophone ténor et bugle ont tour à tour mission d'improviser, apportent d’habiles contrechants mélodiques ou se rejoignent pour bavarder avec une remarquable fluidité. Car si la contrebasse s’attache à rendre aussi lisible que possible la ligne mélodique de chaque morceau, elle est aussi la garante du tempo. Étroitement liée à la batterie de Franck Agulhon, à son drumming foisonnant et puissant, elle reste la clé de voûte rythmique d’un groupe qui fait danser de très nombreux morceaux, les plongent dans un grand bain de funk (le très binaire Red Alert), de soul et de rythmes afro-cubains (Blugaloo). Si Interlude, met plus particulièrement en valeur l’excellence de la section rythmique, Diego Imbert se montre d’une grande discrétion. Se mêlant au dialogue du bugle et du ténor dans Aigue Marine, il réserve Ombre Chinoise, la dernière pièce de l’album, à son instrument, mais préfère arbitrer les conversations des solistes, participer à la création d’une musique généreuse que l’on prend grand plaisir à entendre.

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 09:55

Nick Sanders ne joue décidemment pas du piano comme les autres. Il porte en lui une musique neuve qui ne cherche pas à plaire, mais s’impose d’elle-même aux oreilles averties. “You are a Creature”, son deuxième disque, apparaît encore plus fascinant et étrange que “Nameless Neighbors”, un des treize Chocs 2013 de ce BlogdeChoc. Il est bon de l’écouter attentivement, en assimiler le contenu constituant une singulière et passionnante aventure.

Nick SANDERS Trio : “You are a Creature” (Sunnyside / Naïve)

Nick Sanders a subi l’influence de Thelonious Monk et de Ran Blake dont il fut l’élève. Ses autres professeurs furent Jason Moran, Danilo Pérez et Fred Hersch qui a produit cet album, mais aussi le précédent. Comme lui, Sanders possède une culture harmonique très développée. S’il fait chanter des notes oniriques (celles de Room et de Carol’s Kid, un morceau en solo dont la modernité porte aussi le poids du passé), sa musique reste toutefois beaucoup plus abstraite et dissonante. Souvent des ritournelles (Round You Go), ses compositions évoquent celles d’Ornette Coleman dont il reprend ici The Blessing.

La quasi absence de mélodies « mélodieuses » (des thèmes que l’on peut aisément fredonner) n’empêche nullement des compositions structurées, soigneusement architecturées, les miniatures à tiroir du pianiste étant le fruit d’additions, de soustractions, de mises entre-parenthèses, de notes fantômes, la musique étant alors suggérée, contrebasse et batterie comblant les vides, remplissant les silences. Ce dernier instrument, Sanders l’a également pratiqué. Mais si son jeu de piano reste d’une grande précision rythmique, il prend de grandes libertés harmoniques, cultive les ruptures, les changements de tempos. Il ne débarque toutefois pas de Mars, planète que l’on souhaite aujourd’hui habiter. Originaire de la Nouvelle Orléans, il n’en dédaigne pas les traditions et possède une réelle culture du jazz. Il excelle d’ailleurs dans le stride et le démontre dans sa version de I Don’t Want to Set the World on Fire des Ink Spots que contient “Nameless Neighbors”.

En osmose avec son piano, Henry Fraser (contrebasse) et Connor Baker (batterie), ses condisciples au New England Conservatory of Music, ne se préoccupent pas des barres de mesure, mais adoptent une liberté métrique libérant son phrasé, sa main gauche souple et mobile (Keep on the Watch), la relation du soliste à sa rythmique, conversation intelligente entre trois musiciens, étant ici réellement fusionnelle. Utilisant beaucoup sa grosse caisse, le batteur phrase, module des sons souvent hors de tout battement régulier. Lorsqu’un rythme s’installe ce n’est jamais très longtemps. Celui de Let’s Start ralentit pour mieux repartir. Visité par l’ange du bizarre, You are the Creature bascule aussi dans le ternaire, le swing surgissant de façon inattendue au sein d’un discours musical aussi riche qu’imprévisible. Si comme moi, vous aimez être surpris par une musique qui sort des sentiers battus, échappe à une grille harmonique prévisible, à un encadrement rythmique régulier, un flux sonore qui se permet d’abandonner une tonalité définie pour innover avec cohérence et logique, ce disque est pour vous.

Nick SANDERS Trio : “You are a Creature” (Sunnyside / Naïve)

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 09:15
La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

Avril : la Philharmonie de Paris accueille Brad Mehldau et Fred Hersch, le jazz se met en scène et s‘applaudit en opéra à Nantes et à Angers, “La Tectonique des Nuages” – quatre représentations à Nantes les 7, 8, 9 et 10, deux à Angers les 28 et 29 –, étant bien sûr l’événement jazzistique du mois. Avril : le poisson se moque, le temps se cherche et le vent froid apporte le rhume. Gardez manteau et cache-col. « Avril doux est le pire de tout » dit le proverbe. On ne se découvre pas d’un fil mais on signe des pétitions. Circulant depuis le 16 mars sur les réseaux sociaux, l’une d’elle défend la mémoire d’Henri Dutilleux, odieusement suspecté d’avoir été un collaborateur du régime de Vichy. Christophe Girard, maire (PS) du 4e arrondissement de Paris a en effet déclaré inopportun d’apposer une plaque sur l'immeuble où vécut le compositeur décédé le 22 mai 2013 à l’âge de 97 ans. Motif de son refus : “Forces sur le stade”, film de propagande sur les vertus du sport dont Dutilleux composa en 1942 la musique. Consulté en juillet 2014, le Comité d'Histoire de la Ville de Paris avait toutefois conclu par un avis positif, suggérant même un texte pour la plaque envisagée : « Ici habita Henri Dutilleux, compositeur de musique contemporaine, Grand Prix de Rome en 1938. »

Grand-croix de la Légion d'honneur, Henri Dutilleux adhéra dès 1942 au Front National des Musiciens, un réseau de résistance clandestin comprenant Francis Poulenc, Georges Auric et Manuel Rosenthal qui soutenait et organisait des concerts de compositeurs juifs  persécutés par les nazis. Directeur du chœur de l’Opéra de Paris pendant la guerre, Dutilleux a toujours refusé de jouer pour la radio collaborationniste Radio Paris. En 1944, il mit en musique La Geôle, un sonnet du poète résistant Jean Cassou qui fut incarcéré de 1941 à 1943 à Toulouse, composa en 1997 “The Shadows of Times” qu’il dédia à Anne Frank, et son civisme et son intégrité n’ont jamais été suspectés.

Les très nombreux signataires de la pétition (plusieurs milliers de signatures recueillies à ce jour) soulignent la bêtise et l'inculture du maire et de son équipe, l’énormité des accusations portées à la mémoire d’un des plus grands compositeurs français du XXe siècle. Tout cela n’a pas empêché Christophe Girard d’en remettre une couche sur Twitter, un message vite supprimé dans lequel il compare maladroitement Dutilleux à Céline qui était violemment antisémite. L’ancien maire adjoint de Bertrand Delanoë à la culture affiche la sienne. S’il savait tout cela, Henri Dutilleux se retournerait probablement dans sa tombe. Aucun représentant officiel n’était d’ailleurs à ses obsèques. Les pouvoirs publics avaient préféré se mobiliser pour celles de Georges Moustaki décédé le même jour. Vous avez dit culture ?

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Le 2 avril, le batteur Sangoma Everett fêtera au Sunside la sortie de “Debi”, un disque qu’il a enregistré avec de jeunes musiciens. De nombreux thèmes sont co-écrits par Bastien Brison, pianiste talentueux qui sait bien doser ses notes, en adapter le flux aux rythmes très variés que Sangoma a collectés lors de ses nombreux voyages. Christophe Lincontang, le troisième homme, assure un jeu mélodique et rythmique et arbitre les échanges d’un trio interactif qui donne le meilleur de lui-même au contact d’un public.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Le 2, le pianiste Sébastien Lovato fêtera lui aussi la sortie de son nouveau disque au Studio de l’Ermitage. Enregistré avec Sébastien Texier (clarinettes et saxophone alto), Marc Buronfosse (contrebasse) et Karl Jannuska (batterie) qui l'accompagneront sur scène, “Music Boox Vol. 2” célèbre la musique des livres qu’il aime et qui l’inspirent. “Le Château” de Franz Kafka, les “Mémoires d’Hadrien” de Marguerite Yourcenar, “Montedidio” d’Erri De Luca donnent naissance à des mélodies, à des rythmes empruntés au jazz. Quelques relectures inattendues, dont une version réjouissante d’Another Brick in the Wall complètent le programme de cet excellent album.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Larry Goldings (orgue Hammond), Peter Bernstein (guitare) et Bill Stewart (batterie) retrouvent le Duc des Lombards pour trois soirées de concerts (6, 7 et 8 avril), presque un an après y avoir été accueilli. Amis de longue date, ils prennent un réel plaisir à jouer la musique raffinée et élégante qu’ils proposent, la combinaison orgue Hammond - guitare se révélant ici particulièrement délectable. L'écoute de “Ramshackle Serenade” (2014), leur dernier disque, est vivement conseillée.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Enrico Pieranunzi et Federico Casagrande au Sunside le 7. Ils viennent de sortir un album sur CamJazz. Véritable travail d’orfèvre, conversation sereine entre un piano et une guitare, “Double Circle” renferme de remarquables compositions des deux hommes. Le pianiste romain est l’un de nos meilleurs jazzmen européens. Moins célèbre mais très talentueux, le guitariste a quitté sa province natale de Trévise pour se confronter il y a quelques années à la scène jazz parisienne. Ils se sont rencontrés à Udine et y ont enregistré leur disque, donnant naissance à un jazz apaisé et lumineux, au lyrisme très italien.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Antoine Hervé présentera “Complètement Stones” son nouvel album, le 8 au Petit Journal Montparnasse (et le 10 et le 11 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes). En super forme, Oncle Antoine installe une bonne dose de jazz dans le rock des Rolling Stones tout en préservant le blues et le rhythm’n’blues qui irriguent leurs compositions. Leurs meilleurs datent des années 60 et 70. Ce sont elles que le pianiste reprend dans son disque avec François Moutin à la contrebasse et Philippe « Pipon » Garcia à la batterie que Lionel Boccara remplacera pour ces concerts, Antoine invitant également la chanteuse Isabelle Poinloup à célébrer ce répertoire.

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-Appréciant l’intimité et l’ambiance du Sunside lorsqu’il visite Paris, l'excellent pianiste franco-américain Dan Tepfer s’y produira le 9 avec Joanna Wallfisch, une chanteuse britannique qui s’est installée à New York en 2012. Sur sa voix et ses chansons, Fred Hersch ne tarit pas d’éloges. Normal, “The Origin of Adjustable Things”, disque qu’elle vient d’enregistrer pour Sunnyside témoigne de la qualité de ses compositions, de l’écriture poétique de ses textes. Les arrangements minimalistes de Tepfer qui a également assuré la prise de son remarquable de l’album mettent en valeur ses morceaux oniriques qui relèvent du folk jazz. L’album contient aussi deux standards et deux reprises pop dont une remarquable version de Song to a Siren qu’écrivit Tim Buckley. Une belle artiste à découvrir.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux
La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Nouveau temple de la musique, la Philharmonie de Paris, ouvre ses portes au jazz et accueille du 10 au 12 avril Brad Mehldau et quelques invités. On consultera le programme au sein duquel les deux concerts du samedi 11 sortent du lot. À 16h30, Fred Hersch se produira avec son trio – probablement avec John Hébert (contrebasse) et Eric McPherson (batterie), ses musiciens habituels – dans la Philharmonie 2 (la petite salle), Baptiste Trotignon assurant en solo la première partie du concert. À 20h30, accompagné de Larry Grenadier (contrebasse) et de Jeff Ballard (batterie), Brad Mehldau occupera la grande salle, l'immense succès qu’il rencontre, lui permettant de la remplir.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Toujours en résidence au Sunside, le Vintage Orchestra que dirige Dominique Mandin y donnera son concert mensuel le 13. Comprenant seize musiciens, l’orchestre reprend des compositions du Thad Jones / Mel Lewis Big Band. The Second Race confié à la trompette de Fabien Mary, la merveilleuse ballade Kids are Pretty People que Daniel Zimmermann sublime au trombone sont des moments inoubliables. Olivier Zanot (saxophone alto), Thomas Savy (saxophone ténor), Ludovic Allainmat (piano) offrent également des chorus inspirés, la formation rythmée par Florent Gac (piano), Yoni Zelnik (contrebasse) et Andrea Michelutti (batterie).dispensant avec bonheur riffs de saxophones et éclats de trombones. Un must !

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Le pianiste Tony Tixier le 23 au Sunside. Avec lui, Joachim Govin (contrebasse) et Fred Pasqua (batterie) pour rythmer une musique forte, puissante qui refuse tout effet facile. On a pu entendre Tony Tixier dans le quartet du saxophoniste Logan Richardson ou plus récemment dans le nouveau groupe du trompettiste Christian Scott. Il a également composé la musique de la dernière exposition de Janet Cardiff pour la Fondation Louis Vuitton. On écoutera “Dream Pursuit” (Space Time Records), un disque de 2012 dans lequel il mêle des notes brûlantes à des harmonies chantantes.

La drôle de culture d'un ex-attaché à la culture ou défense d'Henri Dutilleux

-Le 30 (à 23h00, entrée libre), Francesco Bearzatti (saxophone, clarinette) et Nicola Sergio (piano) fêteront la Journée Internationale du Jazz 2015 au Sunside. Ils y ont joué en quartette l’an dernier et envisagent aujourd’hui de constituer un groupe avec Matteo Pastorino aux clarinettes, Mauro Gargano à la contrebasse, et Stefano Lucchini à la batterie. Pour l’heure, animés par un esprit d'aventure et un fort sens mélodique, ils préfèrent nous proposer une musique plus intime, des compositions lyriques qui n’oublient jamais d’être dénuées d’énergie.

 

-Angers Nantes Opéra : www.angers-nantes-opera.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Petit Journal Montparnasse : www.petitjournalmontparnasse.com

-Suresnes, Théâtre Jean Vilar : www.theatre-suresnes.fr

-Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

 

Crédits Photos : Henri Dutilleux © Radio France - Maxppp - Sangoma Everett trio © Michel Brabant – Sébastien Lovato © Christian Berthier – Peter Bernstein, Larry Goldings et Bill Stewart © Till Bronner – Joanna Wallfisch & Dan Tepfer © Josh Goleman – Fred Hersch © Michael Jackson – Brad Mehldau © Michael Wilson – Tony Tixier © Sharley / Space Time Records – Nicola Sergio © Philippe Marchin – Enrico Pieranunzi & Federico Casagrande, Antoine Hervé, Vintage Orchestra © Photos X/D.R.

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 09:15
Une tectonique renaissante

“La Tectonique des Nuages”, musique de Laurent Cugny, mise en scène de François Rancillac, sera officiellement créée dans sa version opératique au Théâtre Graslin de Nantes le 7 avril prochain (quatre représentations, les 7, 8, 9 et 10 avril) puis jouée à Angers dans le Grand Théâtre les 28 et 29 avril. La reprise de cet opéra jazz consacré par le disque en 2010 constitue un événement qu'il ne faut pas manquer.

Une tectonique renaissante

La Tectonique des nuages” dure deux heures, le temps d’un acte. Un prologue et un épilogue le complètent. Jouées sans musique, certaines scènes obligent les chanteurs et la chanteuse – David Linx, Yann-Gaël Poncet, Laïka Fatien – à s’investir, à tenir de vrais rôles. L’orchestre – dix musiciens* – donne des couleurs à l’action, commente la pluie que versent les nuages, la suspension du temps. « J’en ai résolue la problématique par un travail sur la polyrythmie. Vers la fin de l’opéra, le temps détruit par Celestina se recompose, reprend son cours normal. J’ai donc superposé six ou sept rythmes contradictoires qui se résorbent en un seul. Par la musique, le spectateur peut ainsi sentir ce dérèglement temporel que le texte sous-entend de manière allusive » confie Laurent Cugny. La montée en puissance des cuivres illustre l’atmosphère de fin de monde dans laquelle baigne l’histoire. La partition prévoit un trio, un quintette à vents sans section rythmique, des morceaux en sextette et en septette. Une des chansons est jouée par la seule guitare, d’autres font intervenir l’accordéon, ces deux instruments évoquant l’origine hispanique des personnages.

*Laurent Cugny (piano), Thomas Savy (clarinettes, saxophone ténor), Pierre-Olivier Govin (saxophones alto & baryton), Arno de Casanove (trompette, bugle), Denis Leloup (trombone), Eric Karcher (cor), Laurent Derache (accordéon), Frédéric Favarel (guitares), Joachim Govin (contrebasse), Frédéric Chapperon (batterie).

Une tectonique renaissante

Il a fallu attendre presque dix ans pour que “La Tectonique des Nuages” soit enfin montée sur une scène avec ses décors. C’est long, mais en même temps, cet opéra n’a jamais cessé d’être proche de nous depuis sa création à Jazz à Vienne en juin 2006. On pensait le projet enterré après son unique présentation à Paris au Théâtre de la Ville en 2007 sans ses décors, ses costumes, sa mise en scène, dans une indifférence médiatique quasi-générale malgré un vrai succès public. Cette “Tectonique des Nuages” qui ne voulait décidément pas mourir trainait une longue histoire derrière elle. Laurent Cugny n’avait pas de livret lorsque Jean-Paul Boutellier accepta l’idée d’un opéra jazz à Vienne en 2000. Ce n’est que plus tard qu’il se mit à en écrire la musique, lorsque François Rancillac, metteur eu scène de théâtre et mélomane, lui envoya “La Tectonique des nuages”, une pièce du portoricain José Rivera, une émouvante histoire relevant du fantastique. François Rancillac écrivit le livret à partir de sa traduction par Isabelle Famchon. L’auteur des paroles des chansons, Yann-Gaël Poncet fut aussi engagé comme chanteur. Il est Nelson, un militaire, un dur à cuire. David Linx est Aníbal de la Luna, son frère aîné, le personnage principal. Laïka Fatien prête sa voix à l’étrange Celestina del Sol qui a le pouvoir de modifier le temps, porte en elle l’éclat aveuglant du soleil, suscite le désir, l’amour, et change également les hommes.

Une tectonique renaissante
Une tectonique renaissante

En 2009, grâce à François Rancillac, Laurent parvint à faire jouer son opéra à la Comédie de Saint-Étienne, toujours dans sa version de concert. Le Grand T de Nantes que dirigeait alors Philippe Coutant le programma également. La même année, en novembre, la Fondation Beaumarchais proposa à Laurent une représentation de “La Tectonique des Nuages” en trio (piano, basse, batterie) au théâtre du Rond-Point. Un pari insensé qui démontra que sans scénographie et réduit à un trio pour accompagner les chanteurs, cet opéra fonctionnait parfaitement. Pour mieux le faire connaître, il fallait l’enregistrer. Responsable de production chez Signature, un label de Radio France distribué par Harmonia Mundi, Bruno Letort accepta et Radio France mit à la disposition de Laurent et de ses musiciens le studio 103 et ses ingénieurs du son. La Fondation BNP Paribas soutint le projet, ce qu'elle faisait depuis sa création et ce qu'elle fait encore aujourd'hui. Commencées en février 2009, les séances s’étalèrent sur plusieurs mois. Commercialisé en novembre 2010, “La Tectonique des nuages” obtint en décembre le Grand Prix de l’Académie du Jazz (Meilleur disque de l’année), un prix pour la première fois décerné à un disque français. Cinq ans plus tard, la confiant à Jean-Paul Davois, directeur général d’Angers Nantes Opéra, Laurent Cugny peut enfin présenter sa “Tectonique” dans la version opératique dont il a toujours rêvé. Une nouvelle carrière s’offre donc à cet opéra qui, tel le phénix, renaît de ses cendres et oublie de se faire oublier.

Réservations & renseignements : www.angers-nantes-opera.com

 

Photos plateau © Jef Rabillon – Photo Laurent Cugny © Pierre de Chocqueuse

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