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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 13:55
Godard : vaguement mais sûrement

Après deux disques consacrés à un compositeur de musiques de film (Bernard Herrmann) et à un genre cinématographique (le film noir), le pianiste Stephan Oliva consacre un album solo au cinéaste Jean-Luc Godard - “Vaguement Godard” (Illusions / www.illusionsmusic.fr) - et achève par là-même une passionnante trilogie musicale autour du cinéma.

Godard : vaguement mais sûrement

Godard : il nous a tous interpellé à des moments de notre vie. La découverte d’“A Bout de souffle” sur le petit écran dans les années 60 reste pour moi mémorable. Composée par Martial Solal, sa musique ne m’avait pas particulièrement frappé. Le film oui. Sa caméra portée à l’épaule pour lui donner du mouvement, Jean Seberg délicieuse, ce cinéma vif, moderne, aux dialogues improvisés me plut infiniment. Solal, 32 ans, venait de terminer la musique de “Deux hommes dans Manhattan” de Jean-Pierre Melville, le mentor de Jean-Luc. Tombé sous le charme du film, Martial fut plus réservé sur le montage sonore que le cinéaste fit subir à sa musique. Godard la retravailla, la mixa avec des bruits du quotidien, les répliques des acteurs, pour mieux la fondre dans ses images.

Godard : vaguement mais sûrement

Stephan Oliva fait de même dans ce “Vaguement Godard”, un disque pas toujours fidèle aux partitions, plutôt un pense-bête servant à organiser, à imaginer d’autres pistes musicales. Il en décline les thèmes, mais suscite tensions et dissonances au sein desquelles surgissent des notes plus claires, des bribes de mélodies qui écartent les ombres et le noir de la nuit. Comme Godard, Oliva pratique la rupture de rythme, le collage, la discontinuité narrative. Son disque est également le résultat d’un montage. Une séance studio à La Buissonne suivie le soir même d’un concert en ont livré le matériel sonore, des mélodies de Michel Legrand, Antoine Duhamel, Georges Delerue, Paul Misraki, mais aussi des improvisations libres qui ont pour titres des phrases entendues dans des films dont Stephan repense et réinvente les musiques.

Godard : vaguement mais sûrement

Dans “Le Mépris” l’adéquation de la bande-son aux images est parfaite. Georges Delerue, musicien souvent associé aux films de François Truffaut, en signa la partition, « une musique très ample, avec des cordes, très romantique dans un esprit brahmsien » confia-t-il à Jean-Luc Douin en 1983. Une musique que Stephan rend grave et hiératique, le thème de Camille n’en étant que plus lumineux. Dans la version italienne, tronquée, une musique jazzy de Piero Piccioni remplace la partition originale de Delerue. La fameuse scène entre Bardot (nue) et Piccoli n’était pas prévue. Les producteurs obligèrent Godard à la tourner. On ne souvient surtout du dialogue coquin imaginé par Godard de même que l’on retient les images superbes que Raoul Coutard filma sous le soleil de Capri. Sans parler de la musique, chef-d’œuvre de son auteur, qui aide à faire passer les longueurs d’un scénario très mince. Ce film, je l’ai découvert au début des années 80. Grâce à Frédéric Mitterand qui, pour le générique de son émission Étoiles et toiles, en utilisa la bande-son ainsi que des images.

Godard : vaguement mais sûrement

C’est aussi à la télévision que je vis “Pierrot le fou”. Godard le tourna en 1965. Le montage heurté du film, ses couleurs (le bleu, le rouge et le blanc : liberté, violence, pureté), Stephan les décline dans la noirceur de ses accords, sa liberté de ton. Il épure la musique d’Antoine Duhamel, expose avec tendresse le thème inoubliable de Ferdinand / Pierrot (Jean-Paul Belmondo). Jean-Luc fait porter à Marianne (Anna Karina) une robe rouge. Elle chante Ma Ligne de Chance, une chanson de Serge Rezvani alias Boris Bassiak, l’auteur du Tourbillon de la vie.

Godard : vaguement mais sûrement

Anna Karina est à l’honneur dans cet enregistrement. Godard la rencontra en 1959 et la fit souvent tourner. Celle qui devient son épouse en 1961 aime chanter. Cette année-là, le cinéaste lui offrit le rôle principal de “Une Femme est une femme”, « pas vraiment une comédie musicale, pas non plus un film parlé, un regret que la vie ne soit pas en musique » dira Godard qui, après avoir vu “Lola” de Jacques Demy, commanda à Michel Legrand une partition. Stephan Oliva joue plusieurs thèmes de ce film. Blues chez le bougnat est si réussi que Godard le reprit dans “Les Carabiniers” qui fut très mal accueilli. Oliva pose délicatement les notes de La Chanson d’Angela, presque une comptine, dans son Portrait d’Anna Karina, pot-pourri de plusieurs thèmes de Legrand contenant le mélancolique “Bande à part”, un film de 1964 aux dialogues écrits au jour le jour, au budget modeste, et au scénario adapté d’un livre de la Série noire.

Godard : vaguement mais sûrement

Deux ans plus tôt, toujours avec Anna Karina et Michel Legrand pour la musique, Godard réalisait “Vivre sa vie”. Vendeuse dans un magasin de disques, Nana (Anna Karina) se prostitue la nuit. De toute beauté, la musique accompagne quelques scènes inoubliables. Anna pleure à une projection de la “La Passion de Jeanne d’Arc” de Dreyer qu’interprète Falconetti. Godard rapproche les visages des deux actrices et nous émeut profondément.

Godard : vaguement mais sûrement

Anna Karina toujours, mais dans “Alphaville”, Ours d’or à Berlin en juillet 1965, film de science-fiction dans lequel Eddie Constantine déambule dans une architecture futuriste. Tournage de nuit à la Défense en construction, à la Maison de la Radio, la pellicule très sensible donnant aux images un noir et blanc très contrasté. Godard aimait beaucoup la musique que lui livra Paul Misraki. Faisant rouler les notes graves du clavier, le piano devenant surtout instrument percussif, Oliva traduit l’angoisse d’une ville froide et hostile. Le noir domine dans cette Valse triste dont le thème ne surgit que quelques mesures avant la coda, mais aussi dans une improvisation autour du “Petit Soldat” (1960), film politiquement incorrect chahuté par une critique et un public hostiles. Oliva enchaîne avec l’Agnus Dei de Gabriel Fauré, musique qu’utilise Godard dans “Passion” (1982), les dernières plages du disque, sereines, apaisées, tendant vers la lumière, vers cette joie toujours voilée de tristesse qu’incarne Raymond Devos déclamant devant Jean-Paul Belmondo dans “Pierrot le fou”, Est-ce que vous m’aimez ?, sketch mi chanté, mi dialogué dont le piano habité de Stephan restitue la magie.

Godard : vaguement mais sûrement

Jean-Luc Godard © Franz Christian Gundlach

 

Concert de sortie au Sunside le mercredi 13 novembre (piano solo).    

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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commentaires

Phil Costing 12/11/2013 18:02

Très très bon texte sur Godard et la musique et bravo à Stephan Oliva d'utiliser comme porte d'entrée le cinéma de ce grand maitre de la nouvelle vague ! Oui, la musque d’Antoine Duhamel supporte l'épuration !