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10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 09:06
Avec tambour et trompettes

Deux disques de trompettistes sortent simultanément sur ECM. Hommage à son père récemment disparu, celui d’Avishai Cohen est plus émouvant et accessible que celui de Ralph Alessi au lyrisme plus abstrait, à l'approche plus difficile. Les deux albums ont toutefois en commun de réunir le même batteur, Nasheet Waits, et de proposer des paysages mélancoliques envoûtants, une musique modale que Yonathan Avishai et Gary Versace, les pianistes de ces deux séances, font intensément respirer.

 

Ralph Alessi Quartet : “Quiver” (ECM / Universal)

Avec tambour et trompettes

Trompettiste très demandé à New York, Ralph Alessi est un peu mieux connu ici depuis la sortie de “Baida, son premier disque pour ECM en 2013. Un album en duo avec Fred Hersch, un autre plus récemment avec Enrico Pieranunzi mettent enfin en lumière un musicien qui a d’excellents disques mal distribués à son actif. Également enregistré pour ECM, “Quiverreprend la même section rythmique de “Baida, le fidèle Drew Gress à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie. Jason Moran cède toutefois le piano à Gary Versace sans que la musique n’en soit réellement transformée. Moins audacieux, ce dernier donne de l’élégance à ces pièces austères et largement improvisées, des compositions ouvertes, mélancoliques (Window Goodbyes), presque toujours construites sur des tempos lents ou médiums, excepté Do Over, une ritournelle fermant l’album. Énergique dans Scratch, mais souvent utilisée comme un instrument mélodique, la batterie met en avant ses timbres et apporte des couleurs au tissu musical. Comme ses collègues, Nasheet Waits participe pleinement à cette création collective, des compositions signées par Alessi dans lesquelles tous s’expriment et déposent leurs idées. La trompette de ce dernier y tient bien sûr une place prépondérante. Dès Here Tomorrow qui ouvre le disque, elle impose sa sonorité élégante et ronde, cuivrée et travaillée, s’envole sur les accords arpégés du piano. Malgré sa discrétion, Versace reste son interlocuteur privilégié. Il assoit et structure les propositions mélodiques du leader, impose ses choix harmoniques. Il faut attendre Smooth Descent, la troisième plage, pour l’entendre prendre un vrai chorus, le découvrir dans un solo si fluide qu’on le croirait écrit. Pianiste du John Hollenbeck Large Ensemble et du Refuge Trio, mais aussi organiste et accordéoniste au sein du Maria Schneider Orchestra, il pratique un jeu subtil et économe, n’hésite pas dans Heist à détacher chacune de ses notes, à les rendre rêveuses dans Gone Today, Here Tomorrow, pièce abstraite de près de dix minutes qui se tend, se détend, se transforme, et dans laquelle les musiciens rivalisent d’invention.

Ralph Alessi et les musiciens de “Quiver seront au Duc des Lombards le 19 mars (deux concerts, 19h30 et 21h30).

Avec tambour et trompettes

Avishai COHEN : “Into The Silence (ECM / Universal)

Avec tambour et trompettes

Dans ce disque, le premier que le trompettiste Avishai Cohen enregistre sous son nom pour ECM, le musicien virtuose économise ses notes, joue de longues phrases tranquilles et aérées qui ne ressemblent pas à ce qu’il fait d’habitude. Life and Death qui ouvre l’album est une pièce particulièrement émouvante. Munie d’une sourdine, sa sonorité ample et profonde évoquant Miles Davis, la trompette entonne un lamento que le piano complice de Yonathan Avishai habille des tendres couleurs du blues. Inspiré par une écoute obsessionnelle des Préludes et des Etudes de Sergueï Rachmaninov, mais aussi par “Out to Lunch d’Eric Dolphy qu’Avishai avait alors constamment en tête, le répertoire de ce disque, des morceaux qu’Avishai Cohen écrivit dans les six mois qui suivirent la mort de son père en novembre 2014, n’a pas été joué avant son enregistrement au Studio La Buissonne en juillet 2015. La seule répétition que s’accorda le trompettiste fut une mise à plat préalable des thèmes avec Yonathan au piano. La contrebasse d’Eric Revis et la batterie de Nasheet Waits fournissent de pertinents commentaires rythmiques. Avec souplesse, ils ouvrent et distendent le temps, le suggèrent. Modale, mélancolique, la musique est spontanément embellie par des musiciens réactifs qui lui offrent beaucoup d’espace. Jamais tributaire des barres de mesure, elle accueille constamment le silence. Invité inattendu, Bill McHenry double au saxophone ténor le thème de Quiescence, une pièce lente au balancement délicat, une des belles mélodies de l’album. Dans Dream Like a Child son saxophone dialogue brièvement avec la trompette et Behind the Broken Glass lui donne l’occasion de prendre un chorus affirmant son lyrisme. Quant au piano, Yonathan Avishai en caresse délicatement ses notes, en joue peu, les choisit bien et les fait merveilleusement sonner. Que se soit avec la seule section rythmique (surtout dans Dream Like a Child, la trompette réveillant tardivement sa longue méditation poétique) ou en solo dans Life and Death - Epilogue, dernière pièce de l’album, il occupe une place essentielle dans le processus créatif.

Crédits Photos : Ralph Alessi © Lena – Avishai Cohen © Catarina di Perri / ECM Records.

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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