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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 08:24
Blue Chet

Janvier : sa neige, ses vents soufflant en tempêtes, ses jours beaucoup trop courts. On s’est partagé en famille ou entre amis la galette des rois à l’Épiphanie le 8, on a adressé ses vœux (par e-mail, ce qui est bien pratique) à ses proches et rangé les boules multicolores du sapin jusqu’à l’année prochaine. Janvier, c’est aussi la traditionnelle remise des prix de l’Académie du Jazz dont j’assure traditionnellement le compte rendu dans ce blog et le Festival Sons d'Hiver (du 13 janvier au 5 février). C’est également le Festival Premiers Plans d’Angers consacré à la découverte des premiers films de réalisateurs européens. J’y ai découvert “Diamant Noir” d’Arthur Harari l’an dernier, “La Niña de Fuego” de Carlos Vermut il y a deux ans, des films forts qui témoignent du renouvellement du cinéma européen.

 

Je n’ai jamais beaucoup apprécié Dalida, les chansons de son répertoire, cette variété facile qui la rendit célèbre. Si le biopic que lui consacre Lisa Azuelos fait grand bruit, l’amateur de jazz se laissera tenter par “Born To Be Blue”, un film de Robert Budreau consacré à Chet Baker dont la sortie discrète (4 salles parisiennes le programment contre 28 pour “Dalida”) témoigne de la difficulté que rencontre le jazz à trouver un public. Quoiqu’il en soit et malgré ses défauts, ce biopic n’est pas sans intérêt. Il porte sur une période bien précise de la vie du trompettiste, entre son emprisonnement à Lucca en 1961 pour usage de stupéfiants – il y reste enfermé seize mois –, les premières scènes du film, son passage à tabac en 1968 en Californie qui lui brisa la mâchoire et son retour à la scène en 1973. Des retours aux années 50 filmés en noir et blanc, images s’inspirant de nombreuses photographies de William Claxton, en compliquent un peu la narration, le réalisateur n’hésitant pas à prendre des libertés avec la vérité historique.

 

“Born To Be Blue” est une fiction basée sur des faits réels. Jane et Elaine, les deux personnages féminins magnifiquement interprétés par Carmen Ejogo la révélation du film, incarnent ainsi à elles deux toutes les femmes que Chet a aimées dans sa vie – Helima que Claxton a souvent photographiée, Carol qui a réellement compté pour lui (Jane dans le film), Ruth que l’on voit beaucoup dans “Let’s Get Lost”, film incontournable que Bruce Weber réalisa en 1988, Diane qui fut sa dernière compagne. Si le personnage de Richard Bock qui produisit les premiers disques de Chet Baker sur son label Pacific Jazz est trop stéréotypé pour être crédible, Ethan Hawke dans le rôle de Chet Baker parvient à convaincre. Kevin Turcotte, un jazzman canadien, joue avec bonheur ses parties de trompette – il double aussi celles de Miles Davis et de Dizzy Gillespie qui apparaissent brièvement. Mais, nonobstant sa performance d’acteur, Ethan chante lui-même plusieurs ballades et se montre très émouvant dans ses interprétations de My Funny Valentine et de I’ve Never Been in Love Before, des morceaux que Chet se plaisait à reprendre.

 

J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer Chet Baker lorsqu’il se produisait à Paris dans les années 80. Il pouvait se montrer agressif mais, lors de nos trop brèves rencontres, il ne manifesta jamais la moindre hostilité à mon égard. J’aimais le lamento de sa trompette, son jeu économe, aéré, main dans la main avec le silence, les moments magiques qu’il nous faisait partager lors de ses concerts au cours desquels il soufflait de longues phrases sensibles et délicates, des confidences mélodiques souvent douloureuses qui me touchaient profondément. Il jouait mieux que jamais, malgré ou grâce à la drogue (lui seul le savait), à sa force de caractère, un mental très solide qui lui permettait de tenir physiquement. Chet Baker, l’émotion à l’état pur que conserve ma mémoire, Chet en bleu et en jazz, éternellement.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

-Dans le cadre du Festival Sons d'Hiver, ne manquez pas le 17 à Arcueil (espace Jean Vilar, 20h30) le duo réunissant le trompettiste Wadada Leo Smith et le pianiste Vijay Iyer, complicité qui trouve son origine dans le Golden Quartet de Smith, formation à laquelle Iyer participa de 2005 à 2010. Un enregistrement ECM de 2016 actualise leurs recherches. 

-Publié il y a une quinzaine d’années, “Milagro”, premier album de Natalia M. King, chanteuse et guitariste américaine installée à Paris depuis 1998, fit l’effet d’une bombe : une voix forte, rageuse, expressive criant le blues, chantant le jazz et la soul, naissait au monde. D’autres albums suivirent dans l’indifférence presque générale jusqu’à “Soulblazz” (Jazz Village) en 2014, un disque enregistré avec la complicité de musiciens français (Stéphane Belmondo, Pierrick Pédron, Dominique Cravic). “BlueZzin T’ill Dawn” (“Le Blues jusqu’à l’aube”), un album en quintette de 2016 sur Challenge Records, confirma son retour. Natalia M. King sera sur la scène du Duc des Lombards le 17 et le 18 janvier (19h30 et 21h30). Avec elle : César Poirier (saxophone, clarinette, flûte), Fred Nardin (piano) et Anders Ulrich (contrebasse).

-Sarah Lenka au Sunset le 20 et le 21 avec Taokif Farah et Fabien Mornet aux guitares (ce dernier également au banjo), Malo Mazurié à la trompette et Manuel Marchès à la contrebasse. Après deux disques de jazz, “Am I Blue” en 2008 et “Hush” en 2012, la chanteuse a fait paraître l’an dernier sur le label Jazz & People “I Don’t dress Fine”, album entièrement consacré au répertoire de la grande Bessie Smith, un répertoire qu’elle aborde dans un registre folk / blues en libérant les émotions qui la traversent » tout en préservant la mélancolie de ces chansons par une voix rauque, délicieusement éraillée.

-Pierre de Bethmann et son Medium Ensemble au New Morning le 21. Créé en 2013, la formation aligne douze solistes de premier plan, huit d’entre eux officiant sur des instruments à vent, des musiciens sans lesquels la musique savante de Pierre – vaste toile mélodique, harmonique et rythmique – ne serait pas si fluide. Chloé Cailleton (voix) Stéphane Guillaume (flûtes), Sylvain Beuf (saxophone alto), David El-Malek (saxophone ténor), Thomas Savy (clarinette basse), Sylvain Gontard (trompette), Camille Lebréquier (cor), Bastien Ballasz (trombone), Bastien Stil (tuba), Simon Tailleu (contrebasse) et Karl Jannuska (batterie) entourent le pianiste souvent au Fender Rhodes pour apporter d’autres couleurs à ses arrangements sophistiqués. Après “Sisyphe” en 2014, le Medium Ensemble a récemment publié « Exo”, double CD édité sur Alea, label récemment fondé par Pierre pour développer ses projets musicaux en toute indépendance.

-Cécile McLorin Salvant au Trianon également le 21 (19h00), soirée patronnée par Jazz Magazine. Deux autres chanteuses dont l’une pour le moins discutable assurent la première partie. Qu’importe, car c’est bien Cécile qui nous intéresse. Elle possède une des plus belles voix que le jazz nous offre aujourd’hui, une voix de velours à la large tessiture. Avec elle, le pianiste Aaron Diehl, un orchestre à lui seul. Le blues plein les doigts, il apporte des couleurs et des harmonies contemporaines aux vieilles chansons que Cécile aime reprendre. Paul Sikivie à la contrebasse et Lawrence Leathers à la batterie complètent sa formation. Ils l’entourent dans “For One to Love” (Mack Avenue), publié en 2015 et Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz. Pour ma part, je souhaiterais que la chanteuse s’ouvre à un répertoire plus moderne. Elle en a la capacité mais en a t-elle le désir ?

-Yotam Silberstein au Sunside le 26. Le guitariste y fêtera la sortie de “The Village” (Jazz & People), cinquième album publié sous son nom. Il y impose ses lignes mélodiques, son articulation fluide, son intérêt pour toutes sortes de musiques, la milonga argentine, le flamenco, la samba, sans oublier le jazz de Lennie Tristano qui le conduit à des exercices de haute voltige avec son pianiste. Natif de Tel Aviv et installé à New York depuis 2005, Yotam Silberstein bénéficie dans cet enregistrement d’une section rythmique exceptionnelle. Aaron Goldberg (piano), Reuben Rogers (contrebasse) et Greg Hutchinson furent naguère les accompagnateurs du saxophoniste Joshua Redman. Il n’était toutefois pas possible de les faire venir à Paris pour un seul concert. Yonathan Avishai (piano), Yoni Zelnik (contrebasse) et Daniel Dor (batterie) seront donc ses partenaires au Sunside. Difficile donc de faire la fine bouche.

-Le 26, le pianiste Craig Taborn se produira en solo à Vincennes (auditorium Jean-Pierre Miquel, 20h30). Capable de dynamiter le tissu musical, abordant la musique avec une liberté pleine et entière, le pianiste est également capable de faire preuve de lyrisme. Publié sur le label ECM en 2011, “Avenging Angel” étonne par son approche mélodique, sa puissance, ses notes qui hypnotisent. 

-Élue en 2015 meilleure vocaliste de Jazz de l’année aux Parliamentary Jazz Awards, récipiendaire des très convoités BBC Jazz Awards en 2001, Norma Winstone se produira en trio au New Morning le 27 janvier (20h30). Glauco Venier (piano) et Klaus Gesing (clarinette basse et saxophone soprano) l’accompagnent dans ses trois derniers albums, tous enregistrés pour ECM : “Distances” (Prix du Jazz Vocal 2008 de l’Académie du Jazz), “Story Yet to Tell” (2010) et “Dance Without Answer” (2014), des opus sobrement arrangés et à la musique intimiste. Improvisant avec ses propres onomatopées, Norma Winstone possède un phrasé réellement personnel. Son talent, sa grande musicalité, lui permirent de mener à bien une carrière qu’on ne peut que lui envier. Les formations de Mike Westbrook, John Surman, Kenny Wheeler, Michael Gibbs et John Taylor qui fut un temps son mari accueillirent sa voix singulière. Ne manquez pas cette rare opportunité de l’entendre.       

-Festival Sons d'Hiver : www.sonsdhiver.org

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Le Trianon : www.letrianon.fr

 

Photos : Ethan Hawke & Carmen Ejogo : photo du film de Robert Budreau “Born To Be Blue” – Vijay Iyer & Wadada Leo Smith © John Rogers – Natalia M. King © Paul Bourdrel – Sarah Lenka © Hugues Anhès – Pierre de Bethmann Medium Ensemble © Tom Spianti – Cécile McLorin Salvant © Mark Fitton – Yotam Silberstein © Gulnara Khamatova – Craig Taborn © Rue Sakayama – Norma Winstone Trio © Glauco Comoretto.     

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Edito tout beau
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