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28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 12:37
Les liaisons dangereuses de Thelonious Monk

Des inédits de Thelonious Monk ne tombent pas du ciel tous les jours. Mais avec ce pianiste imprévisible, tout est possible. La découverte en 2005 sur un rayonnage de la Librairie du Congrès de précieux acétates faisant entendre Monk et John Coltrane en 1957 à Carnegie Hall fut un événement mémorable. Retrouver les enregistrements new-yorkais du pianiste pour le film de Roger Vadim “Les liaisons dangereuses 1960 en est assurément un autre. Le 22 avril dernier, jour du Disquaire Day, un magnifique coffret contenant deux LP et un livret richement illustré en commercialisait la musique. Une édition numérotée et limitée à 5000 copies pour le monde entier. Elle fut suivie par un double CD le 16 juin. Un vinyle contenant l’essentiel de la musique sortira le 10 octobre prochain. Né le 10 octobre 1917, Monk aurait fêté ses 100 ans.  

En 2014, Frédéric Thomas et François Lê Xuân contactaient Laurent Guenoun, dépositaire des archives de Marcel Romano (1928-2007). Pour Sam Records, sa jeune compagnie de disques, Fred recherchait des enregistrements inédits de Barney Wilen et Marcel Romano avait été son manager. Pas de Barney, mais des bandes magnétiques portant comme seule indication le nom de Thelonious Monk. Fred et François prirent donc rendez-vous pour écouter ces bandes, au mieux pensaient-ils l’enregistrement du concert que le pianiste avait donné à Pleyel en juin 1954 à l’occasion du 3ème Salon du Jazz. Un examen plus attentif des boîtes qui les contenaient révéla une découverte beaucoup plus importante, celle de l’intégralité de la musique enregistrée en 1959 par Monk aux Nola Studios de New York pour le film de Roger Vadim, “Les liaisons dangereuses 1960”.

Marcel Romano avait rencontré Monk à Paris en juin 1954. S’étant lié d’amitié avec lui, il était présent lors de l’enregistrement pour Vogue de ses premières faces en solo. Lors d’un voyage en Amérique en septembre 1957, Marcel l’avait retrouvé à New York, au Five Spot, club dans lequel Monk jouait alors avec John Coltrane. Mais ce n’est qu’un an plus tard qu’il lui parla pour la première fois d’une musique pour un film de Roger Vadim en préparation. Agent d’artistes, producteur de concerts, un temps responsable de la programmation du club Saint-Germain, Marcel Romano avait été l’instigateur de la bande-son de “L’ascenseur pour l’Echafaud” confiée à Miles Davis et de celle “Des femmes disparaissent”, film d’Edouard Molinaro, musique d’Art Blakey et de Benny Golson. Romano en avait supervisé les enregistrements à Paris et comptait bien faire de même avec Monk. Avec l’aide d’Harry Colomby, le manageur du pianiste, il tenta vainement de lui organiser une tournée européenne en avril 1959. Dépressif – la police lui avait retiré la carte qui lui permettait de jouer dans des clubs et une tournée avec grand orchestre avait été annulée –, Monk qui venait de passer une semaine au Grafton State Hospital, un hôpital psychiatrique, en était incapable.  

 

Roger Vadim qui avait achevé le tournage de son film – dans les studios de Boulogne-Billancourt, à Megève et à Deauville entre le 23 février et le 30 avril 1959 – souhaitait impérativement monter de la musique sur ses images avant le 31 juillet. Pour convaincre Monk de lui en fournir, il comptait sur Marcel Romano. Ce dernier venait de réunir en studio à Paris Barney Wilen, Kenny Dorham, Duke Jordan, Paul Rovère et Kenny Clarke pour la musique d’“Un témoin dans la ville”, un autre film de Molinaro. Vadim en profita pour les filmer en train de jouer, les mélangeant aux acteurs dans une scène qu’il conserva au montage.

Marcel Romano arriva à New-York à la fin du mois de juin. Non sans avoir demandé par précaution au pianiste Duke Jordan d’écrire de la musique pour “Les liaisons”. Rechignant à signer le moindre contrat, Monk fut difficile à convaincre. Il accepta finalement le 26 juillet après avoir visionné une copie de travail du film. Le studio était réservé pour le lendemain. N’ayant aucun nouveau morceau à proposer, il joua six de ses compositions habituelles, une improvisation autour d’un blues (Six in One), et By and By (We’ll Understand It Better By and By), un gospel de Charles Albert Tindley qui illustre les retrouvailles de Valmont (Gérard Philippe) et de Marianne (Annette Stroyberg) dans une petite chapelle savoyarde. Seules une trentaine de minutes de la musique enregistrée ce jour là seront utilisées dans le film, souvent derrière les dialogues. Nous avons des photos de la séance. Monk y porte un étonnant chapeau chinois en paille. Les deux jours suivants (28 et 29 juillet), avec Barney Wilen au saxophone ténor, Art Blakey et ses Jazz Messengers enregistraient la musique de Duke Jordan. Vadim l’intégra dans son film, accordant à Monk la primauté au générique, Crepuscule With Nellie joué en solo en constituant la musique.

Le film ne la met toutefois guère en valeur. Monk enregistra ses morceaux sans tenir compte de la durée des scènes, du script détaillé que Marcel Romano lui avait remis. De ses musiques n’ont été conservés que des fragments servant de fonds sonores. Les bandes originales de la séance sont pourtant d’une qualité exceptionnelle. Ayant dissout ses Jazz Modes, Charlie Rouse a rejoint Monk peu de temps auparavant et s’ils ont l’habitude de jouer ensemble,  Sam Jones à la contrebasse et Art Taylor à batterie n’accompagnent Monk que depuis quelques mois. Le Making-of de Light Blue (14 minutes) fait d’ailleurs entendre une conversation entre Monk et Taylor, le pianiste lui expliquant tant bien que mal comment il doit jouer le morceau, un blues dans la veine de Functional. Présent à la séance, Barney Wilen y observe une certaine discrétion. Il dialogue avec Rouse dans Rhythm-a-Ning, morceau enlevé que le pianiste, espiègle et très en doigts, enregistra une première fois en 1957 avec Art Blakey et ses Jazz Messengers. On entend également Barney dans Crepuscule With Nellie que Monk avait écrit pour sa femme hospitalisée, une ballade contenue dans l’album “Monk’s Music”. Les deux saxophones ténor reprennent le thème à l’unisson. Monk l’introduit en solo puis le développe, la contrebasse seule fournissant l’accompagnement rythmique à ses exquises dissonances.

Dans les “Liaisons”, le populaire Well, You Needn’t est utilisé en fond sonore pendant la réception que donnent les Valmont au début du film. Monk l’enregistra à plusieurs reprises et la première fois pour Blue Note en 1947. Le jeu tendu, voire agressif de Charlie Rouse se pare de lyrisme et Monk, qui décidemment ne joue pas comme les autres, y est magistral. Plusieurs prises de Pannonica nous sont également donnés à entendre – en solo et en quartette. Dédiée à la baronne Nica de Koenigswarter, Monk le composa chez elle en septembre 1956 et l’enregistra un mois plus tard. Sa version en quartette accompagne les images de la première rencontre entre Valmont et la jeune Marianne Tourvel qu’il va tout faire pour séduire. Dans la version que l’on trouve dans “Brillant Corner’s”, Monk double le piano au célesta. Le disque contient également Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are, un blues présentant une série d’accords peu conventionnels qui porte le nom d’un hôtel, le Bolivar, que la Baronne fréquentait. Le chorus que prend Barney Wilen se fond parfaitement dans l’univers du pianiste qui aujourd’hui encore fascine le monde du jazz.

Thelonious MONK : “Les liaisons dangereuses 1960” - en coffrets de 2 LP ou de 2 CD (Sam Records - Saga / Pias)   

 

 

Réunissant Gérard Philippe, Jeanne Moreau, Annette Stroyberg, Jean-Louis Trintignant, Jeanne Valérie et Boris Vian, une copie passable des “Liaisons dangereuses” est disponible dans la collection René Chateau Vidéo.

 

Photos Courtesy of Arnaud Boubet

Collection privée. 

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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commentaires

Emmanuel Fouquet 28/07/2017 19:24

Une vraie saga l'histoire de ces Liaisons, en l'occurrence non dangereuses, ou comment tout savoir sur la genèse de ces enregistrements. Bravo Sherlock Holmes !