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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 10:02
Cécile McLORIN SALVANT : “Dreams and Daggers” (Mack Avenue / Pias)

Deux ans après “For One to Love”, Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz 2015, et de très nombreux concerts à travers le monde, Cécile McLorin Salvant, vingt-sept ans cette année, nous revient avec un double CD principalement enregistré au Village Vanguard de New York avec ses musiciens habituels, Aaron Diehl au piano, Paul Sikivie à la contrebasse et Lawrence Leathers à la batterie. Une session en studio avec un quatuor à cordes (le Catalyst Quartet*) complète ces deux disques, plus proches d’elle-même que ceux qu’elle a faits précédemment. Car c’est sur scène que Cécile manifeste pleinement ses possibilités, que sa voix en or croque avec gourmandise les textes de chansons souvent anciennes qu’elle réactualise, leur insufflant une vie nouvelle. Habituée aux récompenses – la revue Downbeat lui a décerné en août dernier le titre de chanteuse de l‘année –, la chanteuse franco-américaine n’a pas fini de faire parler d’elle. Sa carrière ne fait que commencer.

 

*Karla Donehew Perez & Suliman Tekalli (violons), Paul Laraia (alto), Karlos Rodriguez (violoncelle).

Deux disques, cent dix minutes de musique dont seulement une douzaine enregistrée en studio, c’est donc davantage qu’un simple concert que nous offre Cécile McLorin Salvant. Elle en a d’ailleurs conçu elle-même la pochette, écrivant tous les textes à la main, l’illustrant de ses dessins comme un journal intime. Elle fait de même avec le matériel thématique qu’elle interprète ici, des chansons qu’elle personnalise et fait réellement siennes. La scène le permet. Elle peut étirer ses phrases si elle a en a envie ou modifier la structure du morceau qu’elle reprend. Elle le fait d’autant mieux que le pianiste caméléon qu’elle a à ses côtés déborde d’invention. Travaillant sur des comédies musicales et des blues – Sam Jones Blues que Bessie Smith enregistra en 1923 –, Aaron Diehl les modernise par les couleurs, les harmonies contemporaines qu’il fait jaillir de son piano. Tell Me What They’re Saying Can’t Be True, une ballade que Buddy Johnson grava en 1950 pour le label Decca révèle ainsi la modernité d’un jeu aux notes audacieuses, parfois même orchestral, Diehl étant un orchestre à lui seul dans You’re Getting to Be a Habit With Me, une chanson de 1932 que Bing Crosby et Frank Sinatra rendirent populaire. C’est toutefois un autre pianiste, Sullivan Fortner, qui accompagne Cécile dans You’ve Got to Give Me Some. Son jeu chaloupé et proche du stride apporte une authenticité supplémentaire à ce blues de Spencer Williams que Bessie Smith enregistra également en 1929.  

Une instrumentation réduite suffit ainsi à rendre la musique de cet album particulièrement vivante. Let’s Face the Music and Dance et I Didn’t Know What Time It Was mettent en valeur Paul Sikivie à la contrebasse, Lawrence Leathers confiant à Devil May Care et à Never Will I Mary de courts solos de batterie. Cécile a également soigné le montage de son disque, intercalant de courts intermèdes pour cordes à des endroits judicieusement choisis. À un Sam Jones Blues teinté d’humour, succède More, une ballade mélancolique composée par Cécile qui donne le vague à l’âme. Il fallait aussi un morceau très différent, une sorte d’entracte après cette reprise de Si j’étais blanche, que Joséphine Baker chantait en 1932 au Casino de Paris. Enveloppant la voix dans Fascination, les cordes apportant avec bonheur ce moment de respiration au sein de l’album. Outre les quelques courts intermèdes qui leur sont confiés, elles tiennent un grand rôle dans More et You’re My Thrill qu’elles colorent et enveloppent sensuellement. Ce dernier morceau dont Billie Holiday et, plus près de nous,  Joni Mitchell nous ont offert des versions émouvantes, Cécile le chante avec une telle intensité qu‘elle nous les fait presque oublier. Car c’est une voix très pure qui nous est donnée d’entendre. Une voix puissante et à la large tessiture qui change allègrement d’octave, se fait petite fille espiègle dans If a Girl Isn’t Pretty, un extrait de “Funny Girl”, une voix qui tour à tour gronde, murmure, vit les paroles qu’elle chante, les mots qu’elle prononce. Théâtralisé par « des aigus frémissants et des graves qui remuent l’âme » pour reprendre cette jolie phrase du communiqué de presse,  My Man’s Gone Now et You’re Getting to Be a Habit With Me acquièrent une dimension que seules les grandes chanteuses peuvent leur donner.

 

Photos © Mark Fitton

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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