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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 10:09
Hervé Sellin d’un disque à l’autre

Professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSM) et à Sciences-Po Paris, Hervé Sellin n’avait pas fait de disques depuis “Marciac New-York Express”  en 2008, une commande du festival de Marciac, une suite pour tentet qu’il présenta en 2003 au Lincoln Center de New York à la demande de Wynton Marsalis. Encensé par la critique, l’album obtint le Prix du Meilleur Disque de Jazz Français décerné par une Académie du Jazz qui avait reconnu son talent dès 1989 en lui décernant le prestigieux Prix Django Reinhardt. Longtemps « rythmique à tout faire » du Petit Opportun avec Riccardo Del Fra (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie), Hervé Sellin était alors le pianiste de la chanteuse Dee Dee Bridgewater et celui, attitré, du saxophoniste Johnny Griffin, collaboration qui durera plus de quinze ans. Bien que toujours très occupé par ses activités pédagogiques, Hervé Sellin a trouvé le temps d’enregistrer et de sortir simultanément deux albums qui reflètent fidèlement ses goûts artistiques. Le premier, “Always to Soon”, traduit son attachement au jazz, plus particulièrement au bop qu’il actualise avec bonheur. Comme son nom l’indique “Passerelles”, le second, est une tentative de rapprochement du jazz et de la musique classique européenne dont l’étude fut pour lui une influence majeure et formatrice.

Dédié à Phil Woods disparu en septembre 2015, “Always to Soon” (Cristal / Sony Music) ne contient aucune composition du saxophoniste. Hervé Sellin l’avait accompagné en tournée en 2010 et 2011 et s’était lié d’amitié avec lui. Woods s’était pris de passion pour le jazz après avoir entendu Charlie Parker jouer Koko. Il adopta le saxophone alto et travailla avec Lennie Tristano, mais aussi avec Thelonious Monk dont il fut membre du grand orchestre pour une tournée et au moins deux concerts légendaires. Celui que Monk donna au Town Hall de New York en février 1959, Hervé Sellin le rejoua à la tête d’une semblable formation en octobre dernier au Studio 104 de Radio France. Il est beaucoup question de Monk dans ce disque qui contient un long pot-pourri de quatre de ses œuvres et rassemble des musiques que Woods aimait jouer, Ya Know de l’obscur Joe Emley, Gratitude de Tom Harrell et Autumn in New York de Vernon Duke, une ballade pour monter au ciel.

Choisir une bonne section rythmique n’était pas trop difficile. Musiciens expérimentés, Thomas Bramerie (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) portent ce répertoire avec finesse et sensibilité. Mais il fallait un saxophoniste parkérien pour le jouer, un musicien fougueux et à la sonorité d’alto généreuse, ancrée dans le lyrisme. Possédant tout cela, Pierrick Pédron s’imposait. Tout feu tout flamme sur tempo rapide dans une version brûlante de Lennie’s Pennies, un des thèmes les plus célèbres de Tristano, Pierrick, lui aussi grand admirateur de Monk (il jouait de l’alto dans l’orchestre de Sellin au 104, Bramerie et Soirat assurant la rythmique) renoue une nouvelle fois avec sa musique, nous enthousiasme par ses audaces, son phrasé sinueux et parfois abstrait, mais aussi par son jeu mélodique. Ses chorus dans Ask Me Now ou dans le très beau Remembering Phil de Carine Bonnefoy en portent témoignage. Trois autres compositions originales complètent l’album. De Pierrick Pédron, Dark Machine est un morceau tristanien enlevé mais dont les chorus de piano et d’alto n’excluent pas certaines dissonances. Introduit par les accords répétitifs de All Blues, Willow Woods emprunte quelque peu la grille harmonique de Willow Weep for Me, une chanson de 1932 qu’aimait beaucoup Phil Woods. Également de Sellin, Always Too Soon, une valse, met en valeur son jeu de piano. D’Oscar Peterson qui fut longtemps son modèle, il a gardé la brillance orchestrale, sait donner de la profondeur, du poids à ses nombreuses notes qui, loin d'étouffer le tissu musical, le nourrissent et l'apprêtent élégamment.

Enregistré avec quelques-uns de ses anciens élèves – Rémi Fox (saxophone soprano), Emmanuel Forster (contrebasse) et Kevin Lucchetti (batterie), “Passerelles” (Cristal / Sony Music) mêle habilement jazz et musique classique, les deux univers cohabitant sans jamais complètement fusionner. Hervé Sellin a étudié le piano classique avec Pierre Sancan et Aldo Ciccolini dans sa jeunesse et les arrangements qu’il apporte sont assez habiles pour que ces musiques s’enrichissent mutuellement. Certaine morceaux du répertoire classique se prêtent toutefois davantage à ce rapprochement. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy (ici interprété avec brio et insolence par Sellin seul au piano) ou la 3ème Gnossienne d’Erik Satie, des pièces modales dont le chromatisme n’est point ignoré des jazzmen. Mais Hervé Sellin, les transforme, les refaçonne à sa manière, leur donne des couleurs, des cadences qui appartiennent au jazz.

Reprendre et orchestrer le 3ème mouvement de la Sonate pour piano d’Henri Dutilleux sans trahir l’œuvre relève de l’exploit. Hervé Sellin y parvient, non sans la bousculer par un chorus de soprano tumultueux. Autre gageure, habiller de jazz quelques-unes des Kinderszenen (Scènes d’enfants) de Robert Schumann sans les dénaturer, garder l’aspect un magique de ces pièces pour piano. Le compositeur les avait adressées à Clara Wieck dont il était amoureux et qui deviendra son épouse avec ses mots « Tu prendras sans doute plaisir à jouer ces petites pièces, mais il te faudra oublier que tu es une virtuose, te garder des effets, mais te laisser aller à leur grâce toute simple, naturelle et sans apprêt. » Confiant souvent leurs thèmes à un saxophone soprano inventif, Hervé Sellin invite une jeune concertiste classique internationalement reconnue, Fanny Azzuro, à partager avec lui leurs parties de piano. Il les plonge dans un grand bain de jazz, les réinvente tout en conservant intact leur poésie juvénile.

 

Concert de sortie le mardi 5 décembre au Studio de l'Ermitage (21h00) avec les deux formations au complet.

Photos © Jean-Baptiste Millot

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