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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 09:51
De l'importance des standards

Février. La réception tardive d’un disque du label BMC réunissant Christophe Monniot au saxophone alto et des musiciens hongrois – Béla Szakcsi Lakatos au piano, József Barcza Horváth à la contrebasse et Elemér Balázs à la batterie – me fait revenir sur un sujet qui me tient à cœur et que j’ai superficiellement abordé dans mon compte-rendu des derniers Trophées du Sunside : la place importante à réserver aux standards dans le jazz d’aujourd’hui.

 

Neuf d’entre eux constituent le programme de “Density of Standards” (UVM Distribution). Someday My Prince Will Come, Body and Soul, Over the Rainbow – je ne vais pas les citer tous – comptent parmi les plus célèbres morceaux de l’histoire du jazz. Et pourtant leurs mélodies, si souvent reprises, parviennent encore à générer des improvisations surprenantes, à poser les fondations de pièces réellement neuves. Béla Szakcsi Lakatos est certes l’un des plus grands pianistes hongrois, mais Christophe Monniot, tout feu tout flammes et inspiré par Eric Dolphy, n’a peut-être jamais mieux joué que dans cet enregistrement. La musique en est même étonnement moderne. Bien plus que celle de nombreux disques remplis de compositions originales à oublier qui me parviennent. Car un jazzman admiré pour sa technique n’est pas nécessairement un bon compositeur. Trouver une mélodie qui fonctionne, un don, cadeau tombé du ciel, ne relève pas de séjours prolongés dans des conservatoires de musique. Si on y apprend à la jouer, à l’arranger, à lui donner des couleurs, la technique ne compensera jamais le manque d’inspiration.

 

D’où la nécessité de jouer des standards, pas nécessairement des thèmes d’une autre époque, comme ceux que Cécile McLorin Salvant réactualise, cette dernière chantant aussi les Beatles. Elle n'est pas la seule, les chansons de John Lennon et Paul McCartney inspirant aussi Brad Mehldau et Fred Hersch, pourtant capables de composer leurs propres morceaux. Ouverts à d’autres styles musicaux, les jeunes musiciens n’écoutent plus ce que les amateurs de jazz des générations précédentes écoutaient. Normal. Libre à eux de s’approprier des mélodies qui leur sont familières, de les réinventer. Les comédies musicales de Broadway furent un important réservoir de thèmes inoubliables dont s’emparèrent les jazzmen. Des thèmes qui ont démontré leur grandeur en parvenant jusqu’à nous. Certains musiciens n’ont laissé à la postérité qu’un seul morceau ; d’autres, comme Duke Ellington ou Thelonious Monk, un important corpus d’œuvres mémorables qui sont toujours d’actualité. Cet héritage, tous les musiciens peuvent le partager. Il leur suffit d’explorer ce fond inépuisable de mélodies, de les ré-harmoniser pour créer les leurs. Puissent-ils enraciner et renouveler leur musique dans ce vaste répertoire.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

De l'importance des standards

-Le nouvel orchestre de Franck Tortiller donnera ses premiers concerts officiels aux Gémeaux, Scène Nationale de Sceaux, 49 rue Georges Clémenceau, le jeudi 8, vendredi 9 et samedi 10 février. Le vibraphoniste a réuni autour de lui Joël Chausse, Rémy Béesau (trompettes & bugles), Tom Caudelle (saxhorne & flugabone), Léo Pellet, Pierre Bernier, Maxime Berton, Abel Jednak (saxophones), Yovan Girard (violon, voix), Pierre-Antoine Chaffangeon (piano & Fender Rhodes), Pierre Elgrishi (contrebasse) et Vincent Tortiller (batterie). De jeunes musiciens partageant avec lui l’idée de ce que doit être un grand ensemble de jazz aujourd’hui. Le vibraphone, mais aussi la contrebasse et la batterie y tiennent un rôle important. “Collectiv”, le premier album de la formation, sera en vente le 22 avril prochain. Auteur des arrangements, Franck Tortiller en a signé toutes les compositions, sauf Hobo Ho de Charles Mingus.   

-Yoann Loustalot (trompette & bugle), François Chesnel (piano), Frédéric Chiffoleau (contrebasse) et Christophe Marguet (batterie), sont attendus le 8 février au Sunside pour fêter la sortie de “Old And New Songs” (Bruit Chic / L’Autre Distribution). Les quatre hommes dépoussièrent de vieilles mélodies, les réharmonisent, les font revivre autrement. Ils sont allés les chercher aux quatre coins du monde, au Japon, au Brésil, en Italie, en Suède (Kristallen Den Fina repris dans “To Sweden With Love” du Art Farmer Quartet), en Russie (Mellan Branta Stränder et Plaine, ma plaine), mais aussi en France. Qui se souvient de Robert Marcy, l’auteur de File la laine (1948) que popularisa Jacques Douai ? Une jeune fillette de Jehan Chardavoine (1538 – vers 1580) qui mit en musique Mignonne allons voir si la rose, célèbre poème de Pierre de Ronsard, date de la Renaissance. C’est dire que la formation n’a pas hésité à interroger un passé lointain, jazzifiant avec bonheur des chansons anciennes qui font parties de notre patrimoine culturel. Yoann Loustalot et François Chesnel qui ont précédemment enregistré “Pièces en forme de flocons” pour Bruit Chic (avec le batteur Antoine Paganotti) renouent ici avec une poétique musicale raffinée, un jazz souvent modal qui interpelle délicatement.

-David Patrois (vibraphone et marimba) et Remi Masunaga (piano) au Triton le 9 dans un programme consacré aux célèbres “Variations Goldberg” de Jean-Sébastien Bach. Une idée de la pianiste japonaise originaire de Tokyo. Installée en France, elle rencontra le vibraphoniste par l’intermédiaire d’un ami professeur au Conservatoire de Paris – elle en est titulaire de six prix et a précédemment enregistré les Variations en 2011 pour Bayard Musique. Après un premier concert satisfaisant, ils viennent de faire paraître sur le label Arts & Spectacles “Around Goldberg Variations”, véritable passerelle entre le jazz et le classique, douze plages dont neuf d’entre-elles sont arrangées par Patrois.

-Toujours le 9, Sinne Eeg, récipiendaire du Prix du Jazz Vocal 2014 de l’Académie du Jazz pour son album “Face the Music”, se produira au Sunside avec Jacob Christoffersen, son pianiste attitré. Sur scène, les morceaux de bravoure ne manquent pas. Aussi à l’aise dans les ballades que sur tempo rapide, la chanteuse danoise maîtrise parfaitement le scat et enthousiasme a cappella. Elle a enregistré un album entier avec le bassiste Thomas Fonnesbæk et pose sa voix très juste de mezzo-soprano sur de nombreux standards. Conservant son pianiste mais faisant appel à des musiciens américains – Larry Koonse (guitare), Scott Colley (contrebasse) et Joey Baron (batterie) –, “Dreams”, son nouveau disque sur Stunt Records , mêle avec bonheur standards et compositions originales. Sa relecture de What Is This Thing Called Love (Cole Porter) est un des grands moments de ce nouvel album.

-Sons d’Hiver : Le festival a ouvert ses nombreuses portes le 26 janvier dernier et se poursuit jusqu’au 17 février. Largement consacré aux musiques improvisées, ses concerts m’interpellent peu. Je vous recommande toutefois celui du 10 février au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine (20h00, 1 place Jean Vilar). Un trio réunissant Louis Sclavis (clarinette et clarinette basse), Dominique Pifarély (violon) et Vincent Courtois (violoncelle). “Asian Fields Variations” (ECM) qu’ils ont sorti l’an dernier est un disque de musique de chambre assez éloignée du jazz, une musique généreuse et libre qui prend le temps de nous faire rêver. Vous en trouverez la chronique dans ce blog via son moteur de recherche à la date du 13 mars 2017.

-On retrouvera avec plaisir au Sunside le 10 (21h30) Géraldine Laurent et les musiciens de son quartette – Paul Lay (piano), Yoni Zelnik (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie). Très à l’aise sur scène, elle a enregistré avec eux en 2015 un disque que l’on est pas près d’oublier. Produit par le pianiste Laurent de Wilde, “At Work” (Gazebo) réunit six compositions originales et trois standards. Parmi eux, de remarquables versions d’Epistrophy de Thelonious Monk et de Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus, des classiques du bop, musique que Géraldine affectionne et qu’elle garde en mémoire, comme en témoigne les lignes mélodiques de ses propres compositions, Charlie Parker, Johnny Hodges et Paul Desmond se faisant entendre dans son saxophone alto.

-Toujours dans le cadre de Sons d’Hiver, et à l’occasion de la sortie le même jour de “Cinéma Invisible” (Illusions), son nouveau disque co-signé avec Stéphane Oskéritzian qui en a assuré le montage, Stéphan Oliva donnera le 15 février un concert en solo à Vincennes (20h30, auditorium Jean-Pierre Miquel, 98 rue de Fontenay). Passionné de cinéma, le pianiste éblouit par sa capacité à improviser à partir d’un matériel thématique très varié. Outre des disques de jazz moderne en trio (certains avec le regretté Paul Motian), Stéphan a enregistré ces dernières années plusieurs albums autour des films de Jean-Luc Godard, traduit les sombres nuances de quelques films noirs, convoqué les fantômes de Bernard Herrmann et imaginé une nouvelle bande-son à “Loulou”, célèbre film muet de Georg Wilhelm Pabst. Sons d’Hiver lui laissant carte blanche pour ce concert, Oliva reprendra quelques-unes de ses anciennes compositions, esquissera un portrait d ‘Herrmann et se livrera à une improvisation totale autour de films imaginaires.

 

Au même programme, le clarinettiste David Krakauer en duo avec la grande pianiste classique sud-africaine Kathleen Tagg, on peut se laisser tenter.

-Mourad Benhammou et ses Jazzworkers le 16 au Jazz Café Montparnasse. Outre Mourad à la batterie, le quintette comprend Fabien Mary à la trompette, David Sauzay au saxophone, Pierre Christophe au piano, Fabien Marcoz à la contrebasse. On pense bien sûr aux Jazz Messengers d’Art Blakey lorsqu’on écoute cette formation faisant revivre le hard bop des années 50, les grandes heures des labels Blue Note et Riverside, lorsque le jazz vivait encore de grandes heures en Amérique.

-Wynton Marsalis, Kenny Rampton, Marcus Printup & Ryan Kisor (trompette), Chris Crenshaw, Vincent Gardner & Elliot Mason (trombones), Daniel Block, Ted Nash, Walter Blanding, Sherman Irby & Paul Nedzela (saxophones & clarinettes), Dan Nimmer (piano), Carlos Henriquez (contrebasse) & Marion Felder (batterie & percussions) soit le Lincoln Center Jazz Orchestra sous la direction de Marsalis dont il est le directeur musical, le 16 à la Philharmonie (Grande Salle Pierre Boulez 20h30).

-Le concert de février à ne pas manquer est celui que donnera Michel Bisceglia au Sunside le 22. Le pianiste belge nous rend très rarement visite et ses disques qui ne bénéficient d’aucune promotion sérieuse et sont difficiles à trouver, restent inconnus de l’amateur de jazz français. Il en a enregistré six avec le même trio, Werner Lauscher à la contrebasse et Marc Léhan à la batterie qui seront avec lui pour ce concert parisien. “20 Years Recordings”, une compilation de leurs morceaux sort chez Prova Records, mais je vous conseille de rechercher les albums originaux du trio, “Singularity” et “My Ideal” notamment, tous deux enregistrés en 2013. Subtilement accompagné, Michel Bisceglia y joue un merveilleux piano, plein de couleurs et d’harmonies délicates. Compositeur de musiques de film, il a également enregistré un très beau disque en duo avec le trompettiste Carlo Nardozza et avec le D.J. Buscemi, signé en 2009 une étonnante bande-son autour du cinéaste Dziga Vertov. Une très rare occasion de découvrir un très bon pianiste.    

DERNIÈRE MINUTE : en raison d'une forte grippe, René Urtreger se voit contraint d'annuler ses deux concerts. Il est remplacé par le trio du pianiste Laurent Courthaliac (avec Gilles Naturel à la contrebasse et Romain Sarron à la batterie).

René Urtreger au Sunside deux soirs de suite, les 23 et 24. En trio avec ses accompagnateurs habituels Yves Torchinsky et Eric Dervieu (mais sans Agnès Desarthe pour rassurer ceux qui ne l’apprécient pas comme chanteuse). Malgré ses 83 ans (il en aura 84 le 6 juillet prochain), René joue toujours son magnifique piano intelligemment trempé dans le bop. Il swingue, mais enchante aussi par ses accords, la tendresse enveloppante de ses compositions. Fidèle à la tradition du jazz, mais jeune dans sa tête comme en témoigne la modernité inaltérable de sa musique, René Urtreger, roi sans royaume, est l’un des rois du piano jazz.

-Le Pierre Guicquéro /Aurélie Tropez Quintet au Jazz Café Montparnasse le 23. Excellent tromboniste, Pierre Guicquéro s’est fait connaître au sein de son PG Project, formation de sept musiciens comprenant quatre souffleurs au service de compositions festives et joyeuses enracinées dans l’histoire du jazz. Le blues et le jazz néo-orléanais tendent la main à un hard bop funky et convivial. Membre du Duke Orchestra de Laurent Mignard, la clarinettiste Aurélie Tropez connaît elle aussi l’histoire du jazz. Les grands maîtres de l’instrument se font entendre dans sa clarinette, et dans une musique qui n’oublie jamais de swinguer. Félix Hunot (guitare), Bruno Rousselet (contrebasse) et Déborah Tropez (batterie) complètent la formation.

-Les Gémeaux : www.lesgemeaux.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Le Triton : www.letriton.com

-Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine : www.theatrejeanvilar.com

-Auditorium Jean-Pierre Miquel de Vincennes : www.vincennes.fr

-Jazz Café Montparnasse : www.jazzcafe-montparnasse.com

-Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

 

Crédits Photos : Franck Tortiller Collectiv © Laure Villain – Remi Masunaga & David Patrois © Jean-Paul Bazin – Sinne Eeg © Stephen Freiheit – Dominique Pifarély / Louis Sclavis / Vincent Courtois © ECM Records – Géraldine Laurent © Steve Welles – Stéphan Oliva © Philippe Marchin – Michel Bisceglia Trio © Bart Claes – René Urtreger © Jean-François Andreu – Partition de Misty, Mourad Benhammou & His JazzWorkers, Lincoln Jazz Center Orchestra, Aurélie Tropez / Pierre Guicquéro © Photos X/D.R.

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