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26 mars 2018 1 26 /03 /mars /2018 09:20
Claude Debussy : hommages croisés

Musicien ô combien! admiré des pianistes de jazz, Claude Debussy (1862-1918), s’attacha à découvrir et à exploiter toutes les possibilités de l’instrument. Son jeu dur était équilibré par la grande sensibilité de son toucher, et la délicatesse de ses sonorités contrôlée par un impressionnant jeu de pédales. Le chatoiement harmonique d’un impressionnisme décoratif n’était cependant pas sa préoccupation première. Rompant avec les formes et la logique harmonique existante, il privilégiait la couleur de l’accord, considérait ce dernier comme un élément autonome, un assemblage de sons possédant une couleur spécifique. « J’aime presque autant les images que la musique » écrivait-il à Edgard Varèse en 1911. Catalogues d’images au sein desquelles vacille la tonalité, ses œuvres inaugurent une conception nouvelle du temps et de l’espace. Le son y acquiert un sens, le timbre reconsidéré devient un des éléments essentiels d’un nouveau monde musical. À l’occasion du centenaire de sa mort – il est décédé le 25 mars 1918 –, deux grands jazzmen européens lui consacrent des albums, relisent très librement quelques pages de ses œuvres. Hervé Sellin et Enrico Pieranunzi ont tous deux étudié le piano classique. Attirés par la liberté du jazz, ils en sont devenus deux des grands interprètes. La musique de Claude Debussy leur est familière. Ils la racontent à leur manière, avec leurs rythmes, leurs harmonies et un profond respect.

Dans son “Claude Debussy Jazz Impressions” (IndéSens / Socadisc), Hervé Sellin, lui-aussi grand pétrisseur d’harmonie et de matière sonore, s’empare des mélodies évanescentes du compositeur pour leur donner les rythmes et les couleurs du jazz. Ces « divagations » comme il les appelle, un travail sur les sons, les parfums et les rythmes, recréent la magie de ces jeux de lumière, nappes liquides dont Debussy savait si bien traduire en musique la transparence. Extrait du premier livre des “Images”, Reflets dans l’eau reste lent et grave, presque majestueux. Le compositeur voyait sa pièce comme une méditation devant la tombe de Jean-Philippe Rameau. Insatisfait de sa première mouture, il en écrivit une seconde « sur des donnés nouvelles et d’après les plus récentes découvertes de la chimie harmonique. »*

 

Hervé Sellin propose la sienne, avec ses rythmes, ses notes bleues, ses syncopes. Les mélodies sont de Debussy mais le pianiste leur impose de nouvelles cadences, improvise sur des rythmes qui appartiennent au jazz. Avec Le petit nègre qu’il compose en 1879 et qui préfigure Golliwogg’s cake-walk, une des six pièces de ses “Children’s Corner” dédiées à sa fille Chouchou, Debussy installe l’ambiance du jazz dans sa musique. Apparue en Virginie autour de 1870, le rythme du cake-walk (marche du gâteau) passera dans le ragtime, genre pianistique beaucoup plus élaboré et codifié. Sellin l’introduit dans des passages de Doctor Gradus ad Parnassum, un extrait du “Children’s Corner”, et dans le délicieux In the Mist que Bix Beiderbecke composa en 1927, pièce influencée par une écoute attentive des harmonies de Debussy.

Sous ses doigts, la Sarabande, l’une des trois pièces du recueil “Pour le piano” est moins sombre et plus vive. Hervé Sellin en respecte l’écriture ingénieuse, ses accords qui ne semblent pas toujours vivre en fonction de leurs voisins. Maurice Ravel l’orchestra en 1903. Par ses notes graves et profondes et ses ruptures de ton, La plus que lente, une valse impossible à danser, perd son humour pour gagner en intensité dramatique. Enregistrés avec le pianiste Yves Henry, et donc à quatre mains, Ballet, dernier mouvement de la “Petite Suite”, et Doctor Gradus ad Parnassum, satire des fameux exercices de Czerny pour l’instrument, sont des festivals de rythmes sautillants, de cadences excitantes. Sa version du Prélude à l’après-midi d’un faune reste assez proche de celle que contient “Passerelles”, rencontre réussie du jazz et de la musique classique publiée l’an dernier. La richesse de son orchestration est parfaitement rendue dans le jeu orchestral de Sellin. Le rêve habite son piano comme il tapisse l’intérieur de la flûte du faune. Cent ans après la disparition du compositeur, les sons et les parfums tournent toujours dans l’air du soir.

 

* Lettre à Jaques Durand, son éditeur.     

Dans “Monsieur Claude (A Travel with Claude Debussy)” (Bonsaï Music / Sony) Enrico Pieranunzi – avec Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, l’album sort sous leurs trois noms – plonge davantage encore les partitions de Claude Debussy dans le jazz. Modifiant leurs harmonies et leurs rythmes, le pianiste les transforme, les rend méconnaissables, ces pages classiques entrant dans un monde différent de celui qui est le leur. Il s’est déjà livré à cet exercice dans “Ménage à Trois” un disque de 2016 enregistré en trio avec la même section rythmique. Il y reprend Gollywogg’s cake-walk de Debussy, une des pages de ses “Children’s Corner”, interprété ici en quartette toujours sous le nom de Mr. Gollywogg. Le morceau n’est plus un cake-walk, ni même un ragtime. Modernisé, ré-harmonisé, générant d’époustouflants chorus, il devient un vrai moment de jazz. Rebaptisée Bluemantique, la Valse romantique que Debussy publia en 1890 se voit de même transformée par le balancement pneumatique de son rythme. Plus rapide, le tempo n’est pas celui d’une valse. Présent dans quatre morceaux, David El Malek chante les principales notes du thème au saxophone et se partage avec le piano les parties improvisées.

Également interprétée en quartette, Ballade, malicieusement intitulée L’autre ballade par Pieranunzi, n’est plus du tout la pièce aux couleurs fauréennes que Debussy écrivit. Son tempo plutôt rapide, son nouveau découpage mélodique modifient beaucoup cette œuvre de jeunesse du compositeur. 1890, c’est également l’année où sa “Suite Bergamesque” voit le jour. Enrico Pieranunzi reprend son Passepied, une danse qu’avec son trio il modifie sensiblement. Du premier livre des “Préludes”, il choisit La fille aux cheveux de lin, une des rares pièces calme et apaisée du recueil. Dans son disque, Hervé Sellin la teinte de blues, lui donne cadence et dynamisme. Enrico la trempe dans l’humour et la métamorphose par ses harmonies, son rythme sautillant, ce qui subsiste du thème étant confié au saxophone.

Deux compositions d’Enrico Pieranunzi enregistrées en trio complètent les instrumentaux de son disque, l’énergique Blues for Claude et le délicieux My Travel with Claude dans lequel les couleurs harmoniques chères à Monsieur Claude sont nettement perceptibles. Le pianiste met également en musique L’adieu, un poème de Guillaume Apollinaire qu’il confie à la voix de Simona Severini, un des grands moments de cet album. Sur un faux rythme de bossa et des harmonies de toute beauté, sa voix suave, faussement fragile, envoûte, le piano soulignant les mots du poème par des notes tendres et lumineuses. La chanteuse est présente dans trois autres morceaux. Nuit d’étoiles et Romance font partie des Mélodies de Debussy. Théodore de Banville et Paul Bourget sont les auteurs de ces poèmes. Simona Severini y pose son timbre délicat et leur donne un surplus d’émotion. Rêverie, que Debussy écrivit pour le piano en 1890, est prétexte à de magnifiques vocalises. Sa mélodie exquise et diaphane rencontre la voix idéale pour en chanter les notes. Un très discret piano électrique voile la musique et en renforce le mystère. Enrico Pieranunzi lui donne mille couleurs et fait aussi de la poésie.

 

-Enrico Pieranunzi, Diego Imbert et André Cecarelli interprèteront ce répertoire au Sunside les 24 et 25 avril.

 

Crédits Photos : Hervé Sellin © Jean-Baptiste Millot – André Ceccarelli avec Diego Imbert et Enrico Pieranunzi © Pierre Colletti – Claude Debussy, Enrico Pieranunzi & Simona Severini © Photo X/D.R.   

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