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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 09:27
Une si tentante nostalgie

Le jazz était-il plus créatif, plus excitant avant ? C’est ce que prétendent nombre d’aficionados ayant dépassé comme moi la soixantaine. Certains ne sont pas allés plus loin que le jazz fusion des années 70. Accrochés aux wagons du hard bop, d’autres rejettent toujours le free jazz d’Ornette Coleman et de Cecil Taylor. Les partisans de ce jazz libertaire semblent bien davantage apprécier la polyphonie du jazz afro-américain des origines que le jazz européen qui sophistique l’harmonie au détriment du rythme, la pureté primitive de cette musique s'en voyant altérée. Dans leur bulle, les rares adeptes du gourou Hugues Panassié rejettent tout le jazz moderne depuis Charlie Parker, même si, en privé, certains d’entre eux avouent admirer Thelonious Monk et écouter du bop. Ils doivent se taire et le cacher, pleinement adhérer aux dogmes pour ne pas être excommuniés. Quant au jazz qui s’invente aujourd’hui, il décontenance nombre de mes amis par ses nombreux emprunts, ses nouvelles métriques, comme s’il devait rester immuable pour les siècles des siècles.

 

Le petit monde du jazz renferme comme on le voit un grand nombre de chapelles. Chacune d’elle possède ses héros. Derrière Louis Armstrong, le père fondateur, les apôtres propagèrent la parole jazzistique, Duke Ellington, Lester Young, Charlie Parker, Bud Powell, Thelonious Monk, Charles Mingus, Miles Davis, Bill Evans, John Coltrane, Ornette Coleman et Keith Jarrett se singularisant particulièrement. On peut ne pas tous les apprécier, mais tous eurent une influence déterminante sur cette musique à un moment de son histoire. Avec eux, on en tourne les pages jusqu’aux années 80, au-delà pour Jarrett longtemps le modèle de tous les jeunes pianistes. Ses grands créateurs n’étant plus là pour nous le faire aimer, le jazz est-il moins créatif ? Plongés dans le passé, dans le jazz de leur jeunesse, ceux qui le prétendent ne voient pas la richesse de ce jazz pluriel qui se joue aujourd’hui des deux côtés de l’atlantique.

 

Keith Jarrett n’est pas le dernier de la liste. Décédé en 2007, Michael Brecker influença une génération entière de saxophonistes. Brad Mehldau fait de même aujourd’hui avec les pianistes mais Fred Hersch, Enrico Pieranunzi, Martial Solal, Tord Gustavsen, Marc Copland, Richie Beirach, Stephan Oliva, Bill Carrothers, Bobo Stenson – j’arrête là cette énumération fastidieuse – sont tout aussi capables de nous conduire au-delà des nuages dans le grand bleu du ciel. Certains disques des trompettistes Enrico Rava ou de Tomasz Stanko ne sont-ils pas aussi beaux que des albums de Chet Baker ? Les musiciens que je cite sont américains mais aussi italiens, français, norvégien, suédois, polonais, le jazz n’ayant pas de frontières. Ils jouent souvent dans de petits clubs, inconnus d’un public qui n’a pas été préparé à recevoir leur musique. Au sein d’une armée de techniciens formatés par des conservatoires, ils peinent à faire entendre leurs différences. Ils possèdent leur propre langage mais au regard de la fascination qu’exercent toujours leurs illustres aînés, de cette nostalgie du passé qui conditionne le jugement – le sempiternel « c’était mieux avant » –, il leur est bien difficile de le faire reconnaître.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT     

-Baptiste Herbin au New Morning le 4. Le saxophoniste (alto et soprano) y fêtera la sortie de “Dreams and Connections” (Space Time Records) enregistré en octobre dernier dans la foulée du récital qu’il donna à Jazz en Tête. Révélation de ce festival et pianiste de l’album, Eduardo Farias, revient spécialement du Brésil pour ce concert. Sensible dans les ballades (For J, The Sphere), il est tout feu tout flammes dans ce répertoire largement consacré aux compositions sous influences (le hard bop principalement) de ce déjà grand du saxophone. Deux morceaux brésiliens complètent ce disque en quartette. Darryl Hall à la contrebasse et Ali Jackson à la batterie, qui seront également présents au New Morning, en constituent la très efficace section rythmique.

-Le 7, Lizz Wright, chanteuse à la voix chaude et charismatique, retrouve elle aussi le New Morning. Dans “Grace” (Concord / Universal) publié l’an dernier, son disque le plus récent, elle s’approprie les univers musicaux de Ray Charles (What Would I Do), Allen Toussaint (Southern Nights), Nina Simone (Seems I'm Never Tired Lovin' You), Sister Rosetta Tharpe (Singing in My Soul), K.D. Lang (Wash Me Clean) Bob Dylan (Every Grain Of Sand), des chansons trempées dans la soul, le blues et le gospel et qui constituent l'âme du Sud profond de la grande Amérique. Bobby Sparks (claviers), Chris Bruce (guitare), Ben Zwerin (basse), Ivan Edwards (batterie) accompagnent cette artiste réellement talentueuse. 

-Le lundi 9 avril à 14h00, salle 13 de l’Hôtel Drouot, la maison de ventes Ferri dispersera les nombreux vinyles de Robert Ouzana (1934-2017), une collection commencée à Alger dans les années 50. Il présentait le journal radiophonique kabyle et animait une émission sur le jazz, Les échos de Harlem lorsque les évènements d’Algérie le contraignirent à rejoindre la France au début des années 60, son épouse Jacqueline parvenant à rapatrier par avion quelques 800 vinyles. Cette collection, Robert Ouzana la compléta à Paris, sa carrière de journaliste à la RTF puis à l’ORTF, France Inter et France Info ne lui faisant jamais oublier le jazz, sa passion. 216 lots seront mis aux enchères. Des vinyles de jazz principalement parmi lesquels des Blue Note, Prestige et Riverside originaux, mais aussi des livres, des revues (Jazz Hot, Jazz Magazine) et une collection de disques de musique indienne. L’expert de la vente est Arnaud Boubet que certains d’entre vous connaissent bien. Ces disques seront exposés à l’Hôtel Drouot le samedi 7 de 11h00 à 18h00 et le matin même de la vente de 11h00 à 12h00.     

-Le quintette de Roy Hargrove est également attendu au New Morning le 8 et le 9. Star incontestée du jazz afro-américain, le trompettiste brille aujourd’hui à la tête d’une formation digne des meilleures heures des années hard bop. Toujours accompagné par le fidèle Justin Robinson au saxophone alto, il dispose du pianiste Tadataka Unno pour colorer et nourrir sa musique d’harmonies sophistiquées. Ameen Saleem la porte à la contrebasse, mais c’est surtout Quincy Phillip, son batteur, une formidable machine à rythmes, qui impressionne. Avec lui, le swing est contagieux et le groove assuré.

-Après plusieurs albums avec le pianiste François Couturier et l’accordéoniste François Martinier qui officient tous deux au sein du Tarkovsky Quartet, et d’autres enregistrés avec Klaus Gesing à la clarinette basse, “Souvenance” (2014) bénéficiant des cordes de l’orchestre de la Suisse italienne, c’est en compagnie de Django Bates au piano, Dave Holland à la contrebasse et Jack DeJohnette à la batterie, musiciens avec lesquels il a publié l’an dernier “Blue Maqams” (ECM), qu’Anouar Brahem donnera le 8 avril un concert à la Philharmonie (Grande Salle Pierre Boulez à 16h30). Le joueur de oud tunisien a toujours rapproché musique arabe traditionnelle et musique improvisée européenne, mais il fait entrer la contrebasse et la batterie dans un univers musical beaucoup plus jazz et explore avec talent de nouveaux territoires.

-Le Duc des Lombards accueillera le 12 le quartette du contrebassiste Joe Sanders. Originaire de Milwaukee (Wisconsin), accompagnateur habituel de Gerald Clayton avec lequel il a enregistré plusieurs albums, il est aussi l’auteur de deux disques sous son nom. Publié en septembre 2017, “Humanity”, le plus récent, réunit John Ellis aux saxophones, Aaron Parks au piano et Eric Harland à la batterie, et propose un jazz moderne qui n’est jamais loin de ses racines. Cette musique ouverte, rythmiquement forte et trempée de lyrisme, Sanders la jouera au Duc avec un autre saxophoniste, Seamus Blake et un autre pianiste, Fred Nardin, la batterie restant confiée à Eric Harland, l’un des très grands de l’instrument.

-Situé sur l’île Seguin, le Nubia, nouveau club de jazz que dirige le bassiste Richard Bona, accueille le 12 Jacky Terrasson et Stéphane Belmondo. “Mother”, l’album qu’ils ont enregistré ensemble, un de mes Chocs de 2016, témoigne de l’excellence de leur musique. Le pianiste joue également en trio au Nubia le 13 et le 14 avec Thomas Bramerie (contrebasse) et Lukmil Perez (batterie).

-Je vous conseille vivement d’aller écouter la chanteuse Marie Mifsud au Jazz Café Montparnasse le 13. Venue du lyrique, cette ancienne élève de Sara Lazarus a non seulement une voix avec laquelle elle peut à peu près tout se permettre, mais aussi un groupe avec lequel elle propose un show époustouflant. Je l’ai découverte en septembre dernier aux Trophées du Sunside. Elle n’obtint que le deuxième prix d’orchestre, mais sa prestation méritait largement le premier. Sa voix de soprano fait danser les mots prolonge et plonge dans le swing les grands standards du jazz mais aussi les textes plein de malice que lui écrit Adrien Leconte son batteur. Quentin Coppale qui double les parties vocales à la flûte, Tom Georgel au piano et Victor Aubert à la contrebasse sont les autres membres d’un quintette dont le professionnalisme impressionne.

-En 2014, Jean-Michel Pilc, Thomas Bramerie et André Ceccarelli publiaient “Twenty(Bonsaï Music), un disque qui scellait leurs vingt ans d’amitié, un des treize Chocs 2014 de ce blogdeChoc. Thomas Bramerie indisponible, c’est Clément Daldosso qui officiera à la contrebasse le 21 au Sunside pour dépoussiérer avec eux des standards et jouer des originaux du pianiste. S’il bouscule allègrement les thèmes qu’il interprète, et les porte souvent à ébullition, Pilc est aussi un fin mélodiste. Son piano ouvert abrite clusters et dissonances mais aussi des notes, et des accords qui font rêver. L’interaction règne dans ce trio dont le lyrisme n’exclut jamais une certaine tension dont profite la musique.

-Enrico Pieranunzi (piano), Diego Imbert (contrebasse) et André Ceccarelli (batterie) au Sunside le 24 et le 25 fêtent. En 2015, ils enregistraient “Ménage à Trois”. Pour le même label, Bonsaï Music, ils sortent aujourd’hui “Monsieur Claude (A Travel with Claude Debussy)” un disque dans lequel le trio plonge dans le jazz de célèbres partitions de Claude Debussy dont on fête cette année le centième anniversaire de la mort. La chanteuse Simona Severini et le saxophoniste David El Malek participent également à cet album qui contient aussi quelques compositions originales du pianiste. Prétexte à d’étonnantes vocalises, son arrangement de Rêverie est un must. La musique qu’il a créée pour L’adieu, un poème de Guillaume Apollinaire, également. Débordant de malice et de chorus ébouriffants, ce voyage avec Monsieur Claude est une grande réussite.

-René Urtreger devait jouer au Sunside en février dernier. Une mauvaise grippe l’en ayant empêché, il retrouvera le club et son public le 28 (à 21h30) pour un premier concert printanier avec Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie), ses fidèles accompagnateurs. « Malgré ses 83 ans (il en aura 84 le 6 juillet prochain), René joue toujours son magnifique piano trempé dans le bop. Il swingue, mais enchante aussi par ses accords, la tendresse enveloppante de ses compositions. Fidèle à la tradition du jazz, mais jeune dans sa tête comme en témoigne la modernité inaltérable de sa musique, René Urtreger, roi sans royaume, est l’un des rois du piano jazz. ». J’ai écrit ces lignes en février pour annoncer les concerts qu’il n’a pas pu donner. Elles sont toujours d’actualité.

Une si tentante nostalgie

-Interprète, compositeur et arrangeur, Christian McBride n’est pas seulement à la tête d’un trio avec lequel il se produit de temps en temps dans les clubs parisiens. S’il a enregistré quelques albums avec le pianiste Christian Sands et le batteur Ulysse Owens, le bassiste virtuose tourne aussi avec un grand orchestre qu’il amène pour la première fois en France. La Philharmonie (salle des concerts, Cité de la Musique)  l’accueillera le 29 à 18h00. Les musiciens sont à peu près les mêmes que ceux qui officient dans “Bringin’It” (Mack Avenue) son dernier album, Grand Prix 2017 de l’Académie du Jazz. Vous trouverez leurs noms sur le site de la Philharmonie. Brandon Lee (trompette), Steve Davis et Douglas Purviance  (trombone), Steve Wilson et Ron Blake (saxophone) ainsi que la chanteuse Melissa Walker en sont les principaux.

-Toujours à la Philharmonie le 29, mais à 20h30, Eric Harland, André Ceccarelli (photo) et Nasheet Waits, trois grands batteurs, croiseront le fer de leur instrument respectif. Une « Drum Battle » arbitré par Pierre de Bethmann, qui, au piano, en assurera la direction musicale. Mark Turner (sanza, saxophone ténor), Baptiste Herbin, saxophones alto et soprano) et Stephane Belmondo (trompette) en souffleront les notes brûlantes, la contrebasse de Thomas Bramerie donnant à tous le bon tempo. Au programme : quelques grands standards de l’histoire du jazz trempés dans des rythmes que seuls peuvent tenir des virtuoses des baguettes.

-Après s’être produit au Sunside en janvier et en mars, le Gil Evans Paris Workshop, orchestre de 16 musiciens que dirige avec passion Laurent Cugny, s’y réinstalle le 1er mai avec de nouveaux arrangements et de nouvelles compositions. Sister Sadie d’Horace Silver que Gil Evans arrangea pour son album “Out of the Cool”, Guinnevere de David Crosby pièce lente et modale arrangée par Miles Davis, sont quelques-uns des nouveaux morceaux qui élargissent son répertoire. S’y ajoutent plusieurs thèmes de Thelonious Monk (Crepuscule with Nellie, Blue Monket Drizzling Rain, une composition du regretté Masabumi Kikuchi qui fut un temps le pianiste de l’orchestre de Gil Evans, ce dernier étant bien sûr l’auteur de l’arrangement. Ne manquez pas cette formation, l’une des plus enthousiasmantes du moment.

-Mike Stern, Jackie Terrasson, Stéphane Belmondo, Irving Acao, Gérard Couderc, Olivier Ker Ourio, Linley Marthe, Dominique Di Piazza sont quelques-uns des musiciens qui entourent Philippe Gaillot dans “Be Cool” (Ilona / L’autre distribution), un disque enregistré par ses soins dans son studio de Pompignan dans le Gard. Les musiciens le connaissent comme ingénieur du son, mais il est aussi musicien et ce disque, le troisième qu’il sort sous son nom, vient récemment nous le rappeler. Sa musique, du jazz fusion tel qu’on en faisait dans les années 70, mais bénéficiant d'une technologie sonore de pointe, Philippe la jouera le 2 mai à Paris, au Jazz Café Montparnasse. Avec lui, des invités surprises et les musiciens de son groupe, Epicurean Colony, un sextet réunissant Philippe Anicaux (trompette et bugle), Gérard Couderc (saxophones ténor et soprano, flûte), Rémi Ploton (piano, Fender Rhodes, synthés), Philippe Panel (basse électrique) et Julien Grégoire (batterie, percussions), Philippe Gaillot qui officie à la guitare et aux claviers, se chargeant aussi des parties vocales. 

-Ferri (vente du 8 avril, catalogue & résultats) : www.ferri-drouot.com

 

-New Morning : www.newmorning.com

-Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Le Nubia : www.clubnubia.com

-Jazz Café Montparnasse : www.jazzcafe-montparnasse.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

 

Crédits Photos : Lizz Wright © Jesse Kitt – Roy Hargrove © Pierre de Chocqueuse – Anouar Brahem Quartet © Bart Babinsky / ECM Records – Joe Sanders © Hamza Djenat – Stéphane Belmondo & Jacky Terrasson © Philippe Levy-Stab – Marie Mifsud Quintet © YDL – Jean-Michel Pilc © Jim Rice – Enrico Pieranunzi, René Urtreger © Philippe Marchin – Christian McBride Big Band © Anna Webber – André Ceccarelli © Jean-Baptiste Millot – Philippe Gaillot © Vincent Bartoli – "Nostalgie", Laurent Cugny © Photo X/D.R.

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commentaires

MJ 26/07/2018 18:42

Sister Sadie sur Out of the Cool, dans une édition que je ne connais pas, je vais rechercher ce morceau.