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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 09:42
Folles années de ma jeunesse

Il m’a toujours été difficile de connaître les goûts musicaux de Serge Loupien. Responsable des pages jazz de Libération de 1976 à 2007, il prit un malin plaisir à éreinter disques et musiciens, allant même jusqu’à renier certaines musiques qu’il défendait. Il se fit bien des ennemis avec ses chroniques au vitriol. On les attendait avec crainte, et j’avoue avoir été surpris lorsqu’il en écrivit une, positive, sur “No Rush” un album d’Hal Singer enregistré en 1992 pour la FNAC Musique et dont j’étais le producteur exécutif. Il n’était pas de mes amis et je n’ai jamais compris le pourquoi de ses billets assassins. Un jeu probablement.

Serge Loupien consacre aujourd’hui un ouvrage de 400 pages à la France Underground des années 1965/1979*(1) sans jamais porter de jugement sur les musiques qui s’y bousculent, pour le meilleur et pour le pire. Il y est beaucoup question de jazz, de free jazz surtout. C’est une curieuse époque qui voit de bons musiciens – François Tusques, Michel Portal, Barney Wilen – abandonner l’harmonie et le rythme, tout balancer pour produire du chaos, les amateurs de jazz fuyant le navire en train de sombrer. Agressés par les couinements du saxophone d’Albert Ayler, ou le tintamarre que provoque le Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva, même les girafes se jettent à la mer, ce qui ne manque bien évidemment pas de sel. Côté rock et pop music, bien que le système tonal reste souvent préservé, ce n’est guère mieux. Qui écoute encore les disques d’Étron Fou Leloublan, Red Noise, Komintern, Barricade, Crium Delirium, formations au sein desquelles la politique et le chillum cosmique sont aussi importants que la musique ?

 

Médiatisés par une presse souvent confidentielle dont parle ce livre, ces groupes n’intéressaient presque personne. Serge Loupien leur consacre pourtant de nombreuses pages, souvent désopilantes. Car dans ces années libertaires, la contestation s’est installée partout au grand dam des peine-à-jouir. Situationnistes, maoïstes, trotskistes, anarchistes se bouffent déjà le nez. En attendant, la gratuité du rock est le mot d’ordre de tous ces opuscules souvent violents. A Sète, les portes du théâtre dont le Gong *(2) et Magma partagent l’affiche sont défoncées « avec des béliers comme au Moyen Âge » se souvient Didier Malherbe, alors saxophoniste du groupe de Daevid Allen. Le 31 janvier 1971, lors d‘un concert réunissant les musiciens de ce dernier, le Whole World de Kevin Ayers, Yes et le Soft Machine, le Palais des Sports de Paris est envahi par une horde d’enragés chevelus et aux yeux rouges, le contenu du bar entièrement bu dans la soirée, et la salle dévastée.

 

Serge Loupien raconte tout cela et davantage encore, même si l’on se perd un peu dans tous les noms qu’il cite, ses abondantes digressions ne facilitant pas la lecture de son livre auquel manque cruellement un index et qui n’évite pas quelques erreurs – ce n’est pas “Facing You” de Keith Jarrett, régulièrement fusillé par Loupien dans ses articles, qui assura une rente au jeune label ECM, mais son “Köln Concert”. Le monde musical tisse aussi des liens avec le théâtre et de nombreuses pages sont consacrées à la bande de Marc’O (Marc-Gilbert Guillaumin), auteur et metteur en scène très actif en ces folles années (“Les idoles” en 1966). Dans ses spectacles défilent une nouvelle génération de comédiens, Pierre Clémenti, Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Valérie Lagrange, Élisabeth Wiener, mais aussi Jacques Higelin dont nous suivons les aventures. Comme celle de la création des disques Savarah par Pierre Barouh et l’émergence de Brigitte Fontaine.

 

Ce livre passionnant et abondamment documenté qui me rappelle bien des souvenirs – j’ai connu personnellement nombre des protagonistes de cette saga – laisse souvent la parole à ses acteurs (témoignages souvent recueillis dans Libération et Jazz Magazine). Les années 70 sont encore étrangères à la chape de plomb du politiquement correct qui sévira plus tard. Une époque pleine de bruit et de fureur, apanage d’un underground bien français, une grande partie des formations de jazz ou de rock dont nous parle Serge Loupien, faisant beaucoup de bruit et peu de musique.

 

Ce ne sont d’ailleurs pas les artistes signés par Byg, label créé par Jean Georgakarakos, escroc au demeurant sympathique, des free jazzmen pour la plupart, qui déplacèrent les foules au festival d’Amougies en octobre 1969 mais des groupes britanniques – Pink Floyd, Soft Machine, Colosseum, Caravan, Ten Years After – et la présence de Frank Zappa qui mit sa guitare au service des meilleurs. Car, entre les mains d’apôtres de la déconstruction bien décidés à lui tordre le cou, et ce malgré l’émergence d’un jazz fusion et d’une pop music en plein essor, le jazz traverse alors une des périodes les moins riches de son étonnant parcours. Si les firmes indépendantes dénichent quelques talents, la bonne musique se crée surtout au sein des multinationales phonographiques qui n’ont pas encore remplacé leurs directeurs artistiques par des experts en marketing et commencé à vendre du disque comme du savon. Mais cela est une autre histoire, infiniment moins drôle et qui reste à écrire.

 

*(1) “La France Underground 1965/1979, Free Jazz et Rock Pop, le temps des utopies” (Éditions RivagesRouge)

 

*(2) Constitué en communauté et mêlant allègrement toutes sortes de musiques, le Gong de Daevid Allen (en couverture du livre), qui vit alors dans une ferme des environs de Sens, plante, récolte et fume les produits de son jardin. Leurs vaches normandes broutent la même herbe et fournissent la matière première d’un savoureux « camembert électrique » auquel le groupe doit son succès.

 

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

-Le 9 juin au Studio 104 de Radio France (20h00), dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif présentée par Arnaud Merlin, le batteur Daniel Humair fêtera son 80ème anniversaire au sein d’un quartette comprenant Fabrice Martinez à la trompette, Marc Ducret à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse. Daniel qui est né un 23 mai garde intact ses passions, sa peinture, le plaisir qu’il éprouve à défricher de nouveaux territoires sonores avec de jeunes musiciens. Il aime prendre des risques, renouveler un répertoire riche en improvisations audacieuses. En duo avec Vincent Peirani à l’accordéon, le saxophoniste Emile Parisien assurera au soprano la première partie de ce concert exceptionnel.  

-Hailey Tuck au Café de la Danse le l2. La chanteuse  y fête la sortie de “Junk” (Silvertone / Sony Music), un disque enregistré au Sunset Sound Studio de Los Angeles et produit par Larry Klein (Melody Gardot, Madeleine Peyroux, Lizz Wright) après trois EP autoproduits. Il comprend des chansons de Leonard Cohen, Ray Davis, Joni Mitchell, Paul McCartney, Last in Line, sa seule contribution personnelle, s’intégrant parfaitement au programme de l’album. Née à Austin et installée à Paris, Hailey Tuck possède une voix dont le grain particulier interpelle. Sa reprise de Some Other Time n’est pas sans évoquer celle qu’en donne Blossom Dearie dans l’album Verve qu’elle consacre à Betty Comden et Adolph Green. On pense aussi à Madeleine Peyroux, son timbre de voix étant assez proche du sien. Superbement arrangée, sa musique se situant entre le jazz et le folk, ce disque devrait faire parler d’elle.

-Pierre Christophe dans un programme Erroll Garner au Duc des Lombards le 20 (deux concerts, 19h30 et 21h45), on peut s’y rendre les yeux fermés mais avec les oreilles grandes ouvertes. Pianiste caméléon capable de jouer une grande diversité de musique, prix Django Reinhardt 2007 de l’Académie du Jazz, Pierre nous fait revivre la musique de l’elfe dans une instrumentation que ce dernier appréciait. Il lui a consacré un album l’an dernier, “Tribute to Erroll Garner” (Camille Productions), reprenant 7-11 Jump, Dreamy, Dancing Tambourine et Misty, le morceau le plus célèbre de cet enchanteur du piano. Avec lui au Duc, Raphaël Dever à la contrebasse, Laurent Bataille à la batterie et Julie Saury aux congas. Une belle soirée en perspective.  

-Ne manquez pas le 20 juin au New Morning le quintette du pianiste Florian PellissierYoann Loustalot (trompette), Christophe Panzani (saxophone ténor), Yoni Zelnik (contrebasse) David Georgelet (batterie) – augmenté de quelques musiciens amis. La formation se révèle toujours épatante dans “Bijou Voyou Caillou” (Heavenly Sweetness) son nouvel opus qui conserve le graphisme et le bleu de ses autres pochettes. Bénéficiant de quelques invités (les chanteurs Arthur H et Anthony Joseph), sa musique mélodique, toujours ancrée dans le jazz des années 50 et 60, s’ouvre toutefois davantage à la danse. Les percussions de Roger Raspail et d’Erwan Loeffel ne sont pas pour rien dans cette joyeuse exubérance musicale, dans le groove intense que dégage Fuck with the Police qui introduit avec bonheur ce nouvel album, dans South Beach et le Jazz Carnival d’Azimuth au rythme irrésistible. Coup de foudre à Thessalonique est un habile démarquage du Take Five de Dave Brubeck, mais j’avoue avoir un faible pour Espion, un autre thème de Florian Pellissier qui confirme un réel talent de compositeur.

-Elle n’a peur de rien Marjolaine Reymond (la pochette de son nouvel album en témoigne) et c’est pour cela qu’elle nous est sympathique. Jouée par des musiciens de jazz et saupoudrée d’effets électroniques, sa musique un peu folle entremêle de nombreux genres musicaux, le rock, la musique répétitive et la musique savante européenne. Convoquant sérialisme et vérisme, elle invite Claude Debussy, Béla Bartók, Olivier Messiaen et Frank Zappa à se tendre la main. La voix (les voix, d’où une musique souvent polyphonique) y occupe bien sûr une place centrale. Le livret de “Demeter No Access” (Kapitaine Phoenix / Cristal Records) tire ses textes d’un manuscrit du Moyen-Âge, d’Ovide, Homère et de l’Ancien Testament). Denis Guivarc’h (saxophone alto), Bruno Angelini (piano, Fender Rhodes), Olivier Lété (basse électrique) et Christophe Lavergne (batterie) en sont les musiciens, un quatuor à cordes – Régis Huby et Clément Janinet (violons), Guillaume Roy (alto), Marion Martineau (violoncelle) – complétant la formation de la chanteuse qui a signé et arrangé la plupart des morceaux. Ils seront tous sur la scène du Studio de l’Ermitage le 22 juin (20h30) pour fêter la sortie d’un disque vraiment pas comme les autres.

-Le sextet du bassiste Nicolas MoreauxChristophe Panzani (saxophone ténor), Olivier Bogé (saxophone alto), Pierre Perchaud (guitare), Karl Jannuska et Antoine Paganotti (batterie) – fêtera les 22 et 23 juin au Sunside la sortie de “Far Horizons” (Jazz&People), son troisième album après “Fall Somewhere”, double CD atmosphérique et lyrique qui reçut le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros en 2013, “Belleville Project”, co-signé avec le saxophoniste américain Jeremy Udden et publié en 2015, étant un peu à part dans la discographie du bassiste. Tony Paeleman (un autre bon musicien) a assuré le mixage et le mastering de ce nouvel album enregistré en septembre 2015. Il contient neuf compositions originales, des morceaux aux rythmes et aux couleurs variés favorisant le jeu collectif des musiciens.

-Lucky Dog en concert sur la Péniche Marcounet le 25 juin (20h30). Après un premier opus en studio pour le label Fresh Sound New Talent en 2014, la formation vient de faire paraître “Live at the Pelzer Jazz Club”, un disque enregistré à Liège dans le club de jazz installé dans la maison du regretté saxophoniste. Séduits par l’acoustique du lieu, Frédéric Borey (saxophones), Yoann Loustalot (bugle), Yoni Zelnik (contrebasse) et Frédéric Pasqua (batterie) lui ont confié leurs nouvelles compositions saisies sur un deux pistes afin d’obtenir un son le plus naturel possible. Quartette sans piano, Lucky Dog n’est pas sans évoquer Old and New Dreams qui réunissait Don Cherry, Dewey Redman, Charlie Haden et Ed Blackwell. Sa musique 100% interactive y est largement improvisée. Quelques thèmes-riffs tels qu’en inventait avec bonheur Ornette Coleman, et les musiciens se jettent à l’eau avec gourmandise, mêlent leurs timbres au sein de riches et passionnants dialogues. Comme l’explique Frédéric Borey dans le communiqué de presse, cette prise de risque collective associe « calme et impatience, quiétude et emportement, délicatesse et dureté. » Une bonne définition de la musique oh combien vivante de cet excellent groupe !

-Dave Holland (contrebasse), Zakir Hussain (tablas) et Chris Potter (saxophone ténor) au New Morning également le 25 juin. Jazz, musique indienne, les trois hommes sont très capables d’en faire une habile synthèse. Tous les trois sont de grands techniciens de leurs instruments. Zakir Hussain est depuis de nombreuses années le grand joueur de tablas indien. Sa participation à Shakti (l’un des groupes du guitariste John McLaughling) l’a fait connaître en Occident. Depuis la disparition de Charlie Haden en 2014, Dave Holland est avec Gary Peacock l’un des derniers géants de la contrebasse. Il a joué avec Chick Corea, Miles Davis, Stan Getz et sa discographie, en partie abritée sur ECM, comprend de nombreux albums incontournables, à commencer par son “Conference of the Birds” enregistré en 1972. Natif de Chicago, Chris Potter a su imposer son ténor charnu dans de nombreuses formations dont celles de Dave Holland et de Paul Motian. Il a également beaucoup enregistré sous son nom. “The Dreamer Is the Dream”, son dernier opus, date de 2013. 

-Le pianiste Yonathan Avishai en duo avec le saxophoniste Sylvain Rifflet le 26 au Sunside dans le cadre de la saison « France / Israel 2018 », un concert organisé par l’association Paris Jazz Club. Auteur de deux excellents opus sur le label Jazz &People, Yonathan Avishai est aussi le pianiste du trompettiste Avishai Cohen, un artiste ECM. Yonathan Avishai vient lui-aussi d’enregistrer un disque sous son nom pour la firme munichoise. Hommage explicite au “Focus” de Stan Getz, “Re-Focus” (Verve) que Syvain Rifflet a fait paraître l’an dernier est l’un de mes 13 Chocs de 2018. On attend beaucoup de cette rencontre inédite.

-Radio France - Jazz sur le Vif : www.maisondelaradio.fr/concerts-jazz

-Café de la Danse : www.cafedeladanse.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Péniche Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

 

Crédits Photos : Le Gong en 1971 © Phil Franks – Daniel Humair © Pierre de Chocqueuse – Pierre Christophe © Philippe Marchin – Nicolas Moreaux Sextet © Carolina Katun – Chris Potter, Zakir Hussain & Dave Holland © Paul Joseph – Yonathan Avishai © Eric Garault.

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