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1 avril 2019 1 01 /04 /avril /2019 09:50
Le vinyle, dernier rempart contre une dématérialisation de la musique ?

Lorsque j’ai demandé à Bill Carrothers en décembre s’il comptait enregistrer un nouvel album, il me répondit que les disques ne se vendant plus il n’en avait pas l’intention. Se consacrant à l’enseignement, le pianiste mène une vie tranquille dans une petite bourgade du Michigan que l’hiver recouvre de neige. Pourquoi faire des disques lorsqu’on n’arrive pas à les vendre ?

 

Car les habitudes du consommateur ont changé. Il délaisse les magasins et télécharge sur internet les morceaux qu’il souhaite entendre, s’adonne au streaming, s‘abonne à des plateformes pour les écouter. Il achète peu de CD(s) s’il en achète encore. Les petites maisons de production, les indépendants dont les catalogues, même modestes, apportent tant à la musique et contribuent à sa richesse, à sa diversité, réduisent la voilure ou mettent la clef sous la porte. C’est le cas de Jean-Louis Wiart qui met fin à son label AxolOtl Jazz créé il y a plus de vingt ans. Philippe Ghielmetti n'envisage plus lui aussi de produire des disques sur Illusions Music. “Gary”, un enregistrement en solo de Marc Copland, sera probablement son dernier.

 

Les musiciens ont pourtant grand besoin d’enregistrer. La plupart d’entre eux gagnent aujourd’hui davantage en vendant leurs disques à leurs concerts qu’en les confiant à des distributeurs. Certains tirent leur épingle du jeu en proposant une musique fade et racoleuse qui ne relève pas du jazz. Les autres, les plus nombreux, peinent à trouver des engagements, à faire vivre leurs orchestres. L’aventure est ainsi terminée pour le Gil Evans Paris Workshop de Laurent Cugny. Reste un grand disque sur Jazz&People et des concerts inoubliables.   

 

Si la disparition du CD est bel et bien programmée, le vinyle occupe de plus en plus d’espace dans les FNAC et autres grandes surfaces qui en proposent encore. Séduit par un objet aujourd’hui à la mode dont les ventes limitées ne compensent pas les pertes d’une industrie en crise, le mélomane lambda l’achète souvent les yeux fermés, sans se rendre compte que s’il a été gravé à partir d’un enregistrement numérique, ce qui est le cas de presque tous les disques enregistrés depuis la fin des années 80, le son sera le même que celui du CD.

 

Un disque vinyle ne présente de l’intérêt sur le plan sonore que lorsqu’il est gravé à partir de sa source analogique. Quelques petites compagnies de disques procèdent ainsi. C’est le cas de Sam Records en France, de Speakers Corner Records en Allemagne, de Acoustic Sound (A.P.O. Records) aux États Bénis d'Amérique *. Ayant passé des contrats de licence avec les propriétaires des bandes, ces derniers leur fournissent le matériel d’origine. Bénéficiant ainsi d’une présentation soignée, les disques retrouvent ainsi leur sonorité initiale, une brillance qu’ils auraient toujours dû garder. Sam Records et Resonance Records éditent également des bandes inédites. De précieux enregistrements de Thelonious Monk (“Les Liaisons dangereuses”), de Nathan Davis avec le Georges Arvanitas Trio, du Thad Jones / Mel Lewis Orchestra, de Larry Young ont ainsi vu le jour. À l’occasion du Disquaire Day (13 avril) que l’amateur de vinyle attend chaque année, Resonance annonce la sortie ce jour-là en édition limitée de disques inédits de Bill Evans en trio avec Eddie Gomez et Marty Morell (“Evans in England”) et de Wes Montgomery (“Back on Indiana Avenue : The Carroll DeCamp Recordings”). Les CD(s) seront commercialisés quelques jours plus tard.

 

Combien de temps le CD existera-t-il ? Nul ne le sait, mais le vinyle a encore de beaux jours devant lui. Jazz Magazine ne vient-il pas de lui consacrer un dossier et Le Monde un article ** ? Dernier rempart contre la dématérialisation, destiné à un public d’audiophiles, il aura traversé bien des époques et fédéré bien des passions. Le musicien de jazz le vendra peut-être à son concert lorsque le CD aura disparu. Les studios d’enregistrement auront alors ressorti leurs magnétophones à bandes, ces vieux Ampex qui ont vu naître tant de bons disques. On peut toujours rêver.

 

* Un emprunt à Bohumil Hrabal dont la lecture de ses “Lettres à Doubenka” (Éditions Robert Laffont) me met en joie.

** Dans son édition du dimanche 31 mars / lundi 1er avril (page 11).

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

 

-Le saxophoniste belge Robin Verheyen (soprano et ténor) au Duc des Lombards le 3 et le 4 avril (19h30 et 21h30). Avec lui le jeune pianiste Bram De Looze, belge également, et le batteur Joey Baron récemment entendu au Sunside au sein du trio de Marc Copland. Ce dernier tient le piano dans “When the Birds Leave” (Universal), un disque en quartette que Verheyen enregistra en 2016. Le saxophoniste est également « Producer and ears » du prochain album en trio de Marc. Joey Baron en est le batteur. Son drumming souple et aéré convient bien aux harmonies souvent flottantes de Verheyen. Nos trois musiciens viennent de consacrer un album à Thelonious Monk. Son titre : “Mixmonk. On espère qu’Universal France le sortira prochainement. Cinq thèmes de Monk font l’objet de relectures originales, des compositions de Verheyen et de De Looze complétant un disque très attachant.

-Situé 19 rue des Frigos dans le 13ème, l’UMJ (Union des Musiciens de Jazz) accueille le trio germano-franco-brésilien Dreisam le 7 avril à 16h00 à l’occasion de la sortie de “Up Stream (Jinrikisha / Inouïe distribution), un disque enregistré comme le précédent (“Source en 2014) au studio La Buissonne. Installés à Lyon, Nora Kamm aux saxophones, Camille Thouvenot au piano mais aussi à parfois l’orgue (notamment dans A Voir, une composition de leur nouvel album) et Zaza Desidero à la batterie proposent un jazz lyrique aux couleurs chatoyantes. La musique, des compositions originales d’une grande fraîcheur aux nombreuses influences géographiques, est ici fort bien servie par les sonorités douces et enveloppantes du soprano, les harmonies élégantes du piano, un batteur sensible et toujours à l’écoute. Une formation à découvrir.

-Le 10 à 20h30, le pianiste Guillaume de Chassy fêtera au Bal Blomet la sortie d’un nouveau disque en solo. “Pour Barbara (NoMadMusic / Pias) contient des relectures subtiles de quelques-uns des grands succès de la chanteuse, Nantes, Göttingen, L’Aigle Noir, Ma plus belle histoire d’Amour (dont le thème, magnifique, est dévoilé à la suite d’un long et lent prélude onirique), des chansons immortelles. Avec délicatesse – son toucher est d’une finesse exceptionnelle –, Guillaume de Chassy en harmonise les mélodies, les plie à son propre langage musical, se les réapproprie pour les faire revivre autrement, transformées en pages classiques. Car le pianiste a toujours nourri son inspiration dans les œuvres de compositeurs du XIXème et de la première moitié du XXème siècle. Serge Prokofiev n’aurait pas désavoué la cadence soutenue dont hérite Une petite cantate. Frédéric Chopin se fait entendre dans le doux balancement de Pour Barbara (vers l’aube), un des trois interludes composés par Guillaume, et L’Aigle noir renferme quelques notes de Claude Debussy. Le pianiste a choisi d’en insérer le thème dans Les Rapaces, un morceau vif dont les cavalcades de notes tranchent avec celles, économes et graves, de L’Aigle Noir. On est plus proche de l’univers pianistique et poétique de Jean Cras et de Gabriel Dupont, compositeurs français trop oubliés, que du jazz américain, Guillaume de Chassy privilégiant l’harmonie au sein d’une certaine ascèse sonore. Ici point d’esbroufe, de notes superflues, juste de la très belle musique jouée par un pianiste habité par la grâce.

-Le 11, Nicolas Parent présentera les musiques de son nouvel album, son troisième, au Studio de l’Ermitage. “Mirages” (L’Intemporel / L’autre distribution) contient sept pièces féériques qui relèvent davantage de la world music que du jazz. Le guitariste nous entraîne dans les paysages sonores de son imaginaire. Musiques arabes, indiennes et africaines s’entremêlent, la guitare délicatement arpégée servant de fil conducteur à un voyage poétique auquel sont étroitement associés les compagnons de route habituels de Nicolas, Kentaro Suzuki à la contrebasse et Guillaume Arbonville dont les percussions sont beaucoup mieux intégrées à la musique que dans “Tori, l’album précédent du trio. Sa première plage, Train to Isalo, y accueille le violoncelle de Karsten Hochapfel. Aujourd’hui confié à Vincent Segal, l’instrument apporte de belles couleurs à Doux Mirage et à Songe d’automne, deux perles d’un disque très attachant.

-La chanteuse Susanna Bartilla sur la péniche Le Marcounet (port des Célestins, au pied du Pont Marie) le 14 à 18h00. On a peu l’occasion de l’écouter chanter à Paris. Elle est retournée vivre à Berlin, sa ville natale, et s’y produit avec succès. Mike Segal au saxophone alto et Kenny Martin à la batterie feront le voyage de Berlin avec elle. Quelques-uns des musiciens habituels de la chanteuse doivent les rejoindre pour ce concert en sextet : Alain Jean-Marie imperturbable et égal à lui-même au piano, Sean Gourley à la guitare et Claude Mouton à la contrebasse. Au programme, les Beatles dont les mélodies souvent enthousiasmantes nourrissent aujourd’hui le jazz. Elle leur consacrera son prochain album après avoir chanté la grande Peggy Lee – il faut écouter sa version de Johnny Guitar - et les chansons de Johnny Mercer. Sa voix n’est pas sans évoquer celle de Marlène Dietrich, une autre berlinoise qu’elle admire, une voix de contralto traînante, un peu rauque et au fort vibrato qui envoûte et enchante.    

-Le concert que Philip Catherine devait donner au New Morning le 22 mars avec Emmanuel Bex et Aldo Romano ayant été annulé suite à une mauvaise chute du guitariste, c’est au Sunset qui vit naître leur trio dans les années 90, qu'ils se produiront le dimanche 21 avril (18h00 et 20h30) – un autre concert est prévu au New Morning le 25 juin. Nos trois musiciens n’avaient jamais enregistré de disque ensemble et “La Belle vie” (Sunset Records), en vente depuis le 1er février, est leur premier. Associant orgue Hammond (instrument que je n'aime pas trop mais qu'Emmanuel Bex sait rendre vivant et expressif), guitare et batterie, il rassemble quelques-unes de leurs propres compositions dont La Belle vie pour Maurice un hommage d’Emmanuel Bex à Maurice Cullaz que le BFG trio (Bex, Ferris, Goubert) enregistra pour Naïve en novembre 2000.

-Après la Petite Halle en décembre, le Duc des Lombards accueille le Zoot Octet le 24 avril (19h30 et 21h30). Organisés en collectif depuis 2016, ses membres ont composé le répertoire de “Zoot Suite Vol.2 (Zoot Records / Socadisc), un album publié l’an dernier, le second de cette formation prometteuse. Enregistré en analogique, il séduit par ses arrangements, les improvisations des solistes, la présence d’un quatuor à cordes les enrichissant également. Noé Codjia (trompette), Thomas Gomez (saxophone Alto), Neil Saidi (saxophone baryton), Ossian Macary (trombone), Clément Trimouille (guitare), Pablo Campos (piano), Clément Daldosso (contrebasse), David Paycha (batterie) constituent une équipe qui gagne. Malgré l’absence des cordes, on ira bien sur écouter sa musique, du jazz qui ressemble à du jazz, ce qui n’est pas si fréquent.

-Dans cette famille Brown de Memphis, tous sont musiciens. Marié à une flûtiste, Donald, le père, est un célèbre pianiste. Très demandé à New York où il réside désormais, Keith, le jeune fils, lui aussi pianiste, joue avec Stefon Harris, John Clayton et Charles Tolliver. Son frère aîné, Kenneth, un batteur, sort son deuxième album  sur Space Time Records, un disque produit par Xavier « Big Ears » Felgeyrolles, un grand ami de la famille Brown qui produit tous leurs albums. Habitant Knoxville (Tennessee), Kenneth Brown vient présenter le sien, son second, au Sunside les 25 et 26 avril. Intitulé “2nd Changes”, il réunit une solide bande de souffleurs, les plus célèbres étant le trompettiste Nicholas Payton et le saxophoniste Chris Potter. Ne pouvant amener tous les musiciens de son disque à Paris, il en interprétera le contenu en quartet avec son frère Keith au piano, Darryl Hall à la contrebasse (tous deux présents sur ce nouvel opus) et Baptiste Herbin aux saxophones. Enregistré à New York en septembre 2018, “2nd Changes” exhale le parfum sudiste de la soulful music, mélange épicé de blues, de soul et de jazz. Outre quelques célèbres standards dont on ne se lasse pas – You Don’t Know What Love Is, Softly As a Morning Sunrise – , le répertoire comprend des compositions du père et des deux fils, Kenneth dédiant l'un de ses thèmes, Down at Small’s, au trompettiste Roy Hargrove récemment disparu.

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-UMJ (Union des Musiciens de Jazz) : www.umj-asso.com

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Péniche Le Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

 

Crédits photos : Joey Baron / Bram De Looze / Robin Verheyen © Gemma van der Heyden – Susanna Bartilla © André Moustac – Emmanuel Bex / Philippe Catherine / Aldo Romano © Alexandre Lacombe – Zoot Octet © Neil Saidi - Platine vinyle © photo X/D.R.

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