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15 mai 2019 3 15 /05 /mai /2019 09:50

Deux trios, piano, contrebasse, batterie, dont le jazz exigeant demande des oreilles attentives. Leurs pianistes ont tous les deux joué avec le regretté Paul Motian (1931-2011). Stéphan Oliva a enregistré deux disques avec lui, “Fantasm” en 1999 pour BMG, et “Intérieur Nuit” en 2001 pour Night Bird, deux opus produits par Jean-Jacques Pussiau. Motian est le batteur de “Dreamer” (Double-Time 2000) et de “As It Grows” (hatHOLOGY 2002) deux albums que Russ Lossing a publié sous son nom. Ce dernier a joué avec lui pendant douze ans et a souvent harmonisé ses compositions, mis des accords sur ses mélodies, des thèmes dont certains sont aujourd’hui des standards. Il en reprend quelques-uns en trio dans “Motian Music” après l’avoir fait en solo en 2012 dans “Drum Music”, deux disques du label Sunnyside. ORBIT, dont Stéphan Oliva est le pianiste, propose une autre musique, mais les deux trios ont réalisé leurs albums dans les mêmes conditions qu’un live, ce que faisait Motian lorsqu’il était en studio. En outre, Russ Lossing a enregistré son album d’un seul tenant, ses musiciens et lui ne s’accordant aucune pause entre les morceaux. Son disque respecte l’ordre dans lequel ils ont été joués.

ORBIT (Yolk Music / L’autre distribution)

Stéphan Oliva au piano, Sébastien Boisseau à la contrebasse et Tom Rainey à la batterie soit le trio ORBIT associant le O d’Oliva, le R de Rainey et le B de Boisseau aux initiales I.T.,  (International Trio). Un nom bien choisi car, en orbites les uns autour des autres, nos trois musiciens mettent en commun leur expérience pour faire œuvre commune. Comme je l’ai signalé, ils ont enregistré leur album comme s’ils donnaient un concert, effectuant des prises entières de chaque morceau quitte à les refaire entièrement lorsqu’ils n’en étaient pas complètement satisfaits. La musique acquiert ainsi spontanéité et fraîcheur. Quant au répertoire du disque, des compositions déjà anciennes d’Oliva et Boisseau, il a été choisi en pensant spécifiquement à Tom Rainey, aux timbres de sa batterie, à sa précision rythmique, aux couleurs qu’il pose sur la musique. Split Screen, une improvisation en solo d’Oliva pour son disque “Cinéma Invisible” (Illusions Music), reflète d’emblée l’interaction qui règne au sein du collectif. Abordé sur tempo rapide, cette pièce complexe fait entendre des échanges aussi fluides qu’énergiques, les musiciens s’écoutant constamment les uns les autres dans un trio qui, loin d’être celui d’une personne, appartient à eux trois.

Dans l'orbite de Paul Motian

La frappe de Tom Rainey donne aussi un certain tonus à Cercles de Stéphan Oliva, à la seconde partie d’Inflammable, une composition de Marc Ducret. La longue introduction onirique de Wavin, Le Tourniquet et ses harmonies flottantes inattendues, la première partie d’Inflammable, pièce dans laquelle les notes perlées du piano évoquent des goutes d’eau, s’affranchissent du rythme. Comme le faisait si bien Paul Motian, le batteur caresse alors les peaux de ses tambours, le métal de ses cymbales, les frotte, les gratte, en tire des sons et des couleurs qu’il courbe, plie et module à volonté. Spirales qu’Oliva interprète avec Motian dans “Intérieur Nuit”, Polar Blanc et bien sûr le concentrique Around Ornette permettent au trio d’exprimer un jeu plus libre et plus abstrait, une musique bouillonnante et en mouvement, sans que leur cohésion ne soit prise en défaut. Musicien atypique, prospecteur de nombreux champs musicaux, Stéphan Oliva fait preuve d’un grand lyrisme dans Gene Tierney, un portrait de l’actrice qu’il a souvent joué en solo et dans lequel Sébastien Boisseau, adoptant un jeu mélodique, fait chanter sa contrebasse. Confiées à son instrument, à un sorcier du piano et au jeu ouvert et protéiforme d’un batteur inspiré, les compositions du bassiste (Wavin, Le Tourniquet, Lonyay Utça), nous mènent ailleurs, en des contrées inexplorées.

 

Concert du trio ORBITStéphan Oliva (piano), Sébastien Boisseau (contrebasse) et Tom Rainey (batterie) – le samedi 18 mai au Studio 104 de Radio France (20h30) dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif présentée par Arnaud Merlin.

Russ LOSSING : “Motian Music” (Sunnyside / Socadisc)

Nonobstant le fait d’avoir été l’un des pionniers de la batterie moderne et l’un de ses premiers batteurs mélodiques, Paul Motian fut un important créateur de thèmes. Abacus, Mumbo Jumbo, Conception Vessel, en sont les plus célèbres. Russ Lossing les connaît bien pour les avoir souvent joués sous la direction du batteur, dans son appartement de Central Park West, les mettant en forme, leur choisissant des couleurs, des harmonies. En même temps qu’un album en trio presque entièrement consacré à des standards – “Changes” (SteepleChase) dont vous trouverez sous ma plume la chronique dans le numéro de mai de Jazz Magazine – sort ce “Motian Music” entièrement consacré aux musiques du batteur, des thèmes souvent très simples qui parlent au pianiste et sur lesquels il pose des improvisations nouvelles et imprévisibles.

 

Paul Motian composait deux sortes de thèmes : des mélodies et des sortes de ritournelles, miniatures abstraites sans vraies structures harmoniques mais offrant de nombreuses possibilités à l’improvisateur. Pour les jouer, prolonger leur thématique, les faire revivre autrement, Russ Lossing fait ici appel à Masa Kamaguchi, dont la contrebasse mélodique dialogue souvent avec lui (notamment dans Introduction et Abacus que Motian a souvent enregistré), et au batteur Billy Mintz, musiciens avec lesquels il travaille depuis plus de vingt ans et qui offrent une rythmique très souple à son piano volubile, Fiasco, une pièce vive et abstraite au foisonnement sonore impressionnant – la basse y bourdonne, les cymbales y crépitent – en est le meilleur exemple. De ces thèmes parfois embryonnaires (celui de Dance que l’on peine à discerner), Lossing tire des variations singulières. Boomerang, une pièce quelque peu monkienne qui fait la part belle aux dissonances, Mumbo Jumbo dans lequel la musique afro-cubaine et le free jazz se tendent la main (Bill Frisell et Thomas Morgan l’interprètent dans “Epistrophy” leur nouveau disque ECM), génèrent d’étonnants commentaires pianistiques.

 

Souvent repris – Enrico Pieranunzi nous en donne une version mémorable dans “Untold Story” (IDA), un disque dont Paul Motian est le batteur –, Abacus, une ritournelle, est particulièrement propice au jeu rubato du pianiste qui le reprend de manière très libre avant d’en faire chanter les notes avant la coda. Asia, Introduction, Etude et Psalm, des morceaux mélodiques, des pièces lentes et délicates, donnent à l’album sa respiration et sont d’un abord plus facile. Etude, une pièce modale de forme circulaire au tempo très lent que Masa Kamaguchi introduit longuement inspire à Russ Lossing de belles variations harmoniques. Asia qui ouvre le disque surprend par son lyrisme. Contrebasse et piano chantent de concert sa ligne mélodique, l’habillent d’harmonies chatoyantes. Psalm, enfin et sa petite mélodie répétitive, un lent va-et-vient de notes espiègles et séduisantes, suspend le vol du temps et avec lui le flux musical d’un disque qui donne beaucoup à entendre.

 

Photos : Paul Motian © Wall Street Journal – ORBIT Trio © Olivier Charles Degen – Russ Lossing © russlossing.com

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