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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 09:54
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (1ère partie)

Jazz et cinéma, vaste programme, trop vaste pour être traité dans un seul article, fut-il long. Cette étude s’étalera sur plusieurs semaines. Le confinement, l’absence de nouveautés discographiques m'ont permis de regarder en arrière, de revoir de vieux films dans lesquels le jazz tient une place importante. Mon intention est de vous faire (re)découvrir les meilleurs.

 

Utilisé comme bande-son, le jazz, comme toute musique de film, a pour fonction première d’accompagner des images, de les rendre plus expressives, d’ajouter tension, mélancolie ou douceur aux fictions racontées. À partir des années 40, il appartient davantage au récit, y est mieux intégré. Il a sa place dans les clubs et les cabarets, dans de nombreuses scènes nocturnes et est parfois le sujet même du film, ses musiciens les plus célèbres inspirant des biopics plus ou moins romancés aux cinéastes hollywoodiens. Dès la fin des années 40, la Mecque du cinéma fait travailler de nombreux jazzmen. En 1957,  Louis Malle commande à Miles Davis la musique d’“Ascenseur pour l’échafaud”. Le jazz traverse l’Atlantique. Des metteurs en scène européens vont l’utiliser dans leurs films. À Hollywood, une nouvelle génération de compositeurs-arrangeurs assure la relève.

 

Moins présent aujourd’hui dans les films, le jazz n’y est pas non plus absent. Il s’est récemment  rappelé à nous dans “Brooklyn Affairs” d’Edward Norton. Wynton Marsalis en a composé la bande-son. Grâce au disque, les musiques de film vivent aussi affranchies des images. Ces dernières années, des jazzmen en ont entretenu la mémoire, et consacré des albums à leurs plus célèbres mélodies. Si le temps me le permet, je vous en proposerai quelques-uns. Enfin, un grand merci à Philippe Ghielmetti, Gilles Coquempot et Jean-Louis Wiart pour leurs précieux conseils.

Les années swing

Le jazz mit du temps à devenir un composant à part entière du langage cinématographique. Premier film parlant, “Le Chanteur de Jazz” (1927) mêle quelques chansons d’Irving Berlin à des œuvres de musique classique mais le jazz n’y est pas vraiment présent. Avec “Hearts in Dixie” (1929), première comédie musicale jouée et chantée à l’écran par des Noirs, il n’est encore qu’un élément pittoresque d’un décor imaginé par Hollywood.

 

Réalisé la même année, “Hallelujah” de King Vidor est beaucoup plus intéressant. Portés par des voix noires, blues et spirituals constituent la plus grande part d’une bande-son convaincante. Musique du diable, le jazz reste toutefois associé à des lieux de débauche et de perdition. Ses plus célèbres musiciens de couleur, Louis Armstrong, Duke Ellington, Cab Calloway, Fats Waller, font des apparitions dans des films des années trente. Mais leur rôle est d’amuser le public et non de lui faire découvrir la réalité de leur musique.

 

Dans “Cabin in the Sky” (“Un petit coin aux cieux”), comédie musicale à la distribution afro-américaine que Vincente Minnelli tourna en 1943, Louis Armstrong, conseiller de Satan, porte des cornes. La partition de Vernon Duke est trop sucrée, mais Louis à la trompette et la prestation de l’orchestre de Duke Ellington sauvent la musique d’un film qui, malgré la naïveté de son scénario, reste attachant.

 

De 1943 date également “Stormy Weather”(“Symphonie magique”), un film d’Andrew Stone consacré à la carrière de l’acteur et danseur de claquettes Bill Robinson. Les Nicholas Brothers, Fats Waller, Cab Calloway et les musiciens de son orchestre y tiennent leurs propres rôles et se montrent éblouissants.

 

“Cabin in the Sky” : Jim Henry’s Paradise (Duke Ellington & His Orchestra)

www.youtube.com/watch?v=kxBj-kynZ0Q

“Stormy Weather” : Jumpin’ Jive (Cab Calloway & the Nicholas Brothers)

www.youtube.com/watch?v=_8yGGtVKrD8

 

Le grand film sur le jazz des années 40 reste “Jammin’ the Blues” (1944), un court-métrage du photographe Gjon Mili qui, avec son chef-opérateur Robert Burks filme le jazz autrement, nous offre face à un fond blanc de saisissants portraits de Lester Young, Harry Edison, Illinois Jacquet, Jo Jones et quelques autres, Barney Kessel étant le seul musicien blanc. Ce jazz authentique, composante essentielle de la culture noire en prise directe avec ses racines africaines, nous est pour la première fois révélé, transcendé par l’image, un noir et blanc très contrasté.


“Jammin’ the Blues” :  www.youtube.com/watch?v=53pNfjC9M6Q 

Quelques biographies romancées

Malgré cette heureuse parenthèse jazzistique, les cinéastes américains vont longtemps continuer de confier les musiques de leurs films à des compositeurs hollywoodiens dont les partitions symphoniques ne sont pas toujours du meilleur goût. Le jazz hybride de Paul Whiteman sert souvent de modèle et les grands orchestres blancs tiennent les premiers rôles à l’écran. Dans les années 40 et 50, Hollywood produit ainsi des biographies romancées de Cole Porter (“Night and Day”) Benny Goodman (“The Benny Goodman Story”) Gene Krupa (“The Gene Krupa Story”) Glenn Miller et Bix Beiderbecke. Largement revue et corrigée, cette dernière, adaptée du livre de Dorothy Baker et réalisée en 1950 par Michael Curtiz, “Young Man With a Horn” (“La Femme aux chimères”) n’est pas sans qualités. Kirk Douglas (alias Rick Martin, alias Bix Beiderbecke) s’y montre impressionnant et la musique interprétée par Harry James (doublure de Douglas à la trompette) et Doris Day s’écoute sans déplaisir. Réalisé par Anthony Mann en 1953, “The Glenn Miller Story” (“Romance inachevée”) repose sur les épaules d’un excellent James Stewart. Arrangés par Henri Mancini qui obtint avec ce film son premier Academy Award, les grands succès de Glenn Miller (In the Mood, Moonlight Serenade) en fournissent la musique.

 

“Young Man With a Horn” (Bande-annonce)  www.youtube.com/watch?v=UmREGcpAx7A 

Films noirs et transition

La violence, l’argent sale, les femmes fatales, le chantage, l’alcool, la drogue, la corruption alimentent les scénarios sulfureux des films noirs* qui empruntent autant aux drames psychologiques qu’aux films de gangsters. Le jazz n’y fait qu’une apparition timide, fait partie du récit lorsque ce dernier nécessite sa présence et se plie aux règles strictes qu’impose le code Hays qui, rigoureusement appliqué depuis 1934, interdit tout mélange de races à l’écran. Si Laura, composé par David Raksin pour le film d’Otto Preminger et immortalisé par Charlie Parker deviendra un standard, le jazz, jusqu’à la fin des années 40, n’est guère présent dans les musiques symphoniques de Franz Waxman, Miklos Rosza, Max Steiner et Alfred Newman

 

*Comme son nom l’indique, “Film Noir” (Illusions), un disque de 2010 de Stéphan Oliva, est entièrement consacré au genre. Reprenant en solo les musiques de “Double Indemnity”, “Sunset Boulevard”, “Touch of Evil”, “The Asphalt Jungle” et quelques autres, le pianiste parvient à en traduire les nuances les plus sombres, le noir et blanc de la pellicule se miroitant sur les touches noires et blanches de son clavier. Ces films, Oliva les a visionnés plusieurs fois. Il en joue parfois les génériques mais développe aussi leurs thèmes secondaires et illustratifs. Nettoyés de leurs orchestrations parfois douteuses, ils retrouvent leur splendeur mélodique, la profondeur abyssale de leurs notes obsédantes.

 

Lors des deux décennies suivantes et avec l’apparition d’une nouvelle génération de compositeurs (Henry Mancini, Elmer Bernstein, Johnny Mandel, Lalo Schifrin, Alex North, Eddie Sauter, Quincy Jones, Jerry Goldsmith), le jazz sera la musique de nombreux films hollywoodiens, notamment des films policiers, les metteurs en scène l’utilisant pour renforcer la tension de scènes dramatiques exigées par les scénarios. Ces compositeurs-arrangeurs vont réduire le rôle jusque-là prédominant des cordes, renforcer celui des cuivres pour donner à une musique orchestrale dont ils renouvellent les sonorités les couleurs et les rythmes du jazz. Ils vont utiliser des musiciens de studio capables de déchiffrer à vue leurs partitions et de maîtriser plusieurs instruments. On trouve dans leurs rangs de nombreux jazzmen* dont certains proviennent de l’orchestre de Stan Kenton dissout en 1947. Implanté en Californie et plus précisément à Los Angeles et dans sa région, le jazz cool et expérimental des west-coasters**va bientôt s’imposer sur écrans.

 

*Les trompettistes Shorty Rogers, Pete et Conte Candoli, Jack Sheldon, les trombonistes Frank Rosolino, Milt Bernhart et Bob Enevoldsen, les saxophonistes Jimmy Giuffre, Bud Shank, Bill Perkins, Jack Montrose, Bob GordonLennie Niehaus, Richie Kamuca, Art Pepper, Bob Cooper, le guitariste Barney Kessel, les pianistes Russ Freeman, André Previn, Pete Jolly, Jimmy Rowles, Marty Paich, Lou Levy, John Williams, Pete Rugolo, le vibraphoniste Red Norvo, les bassistes Curtis Counce, Joe Mondragon, Ralph Peña et Red Mitchell, les batteurs Shelly Manne, Mel Lewis et Larry Bunker pour n’en citer que quelques-uns. Shorty Rogers, Bill Holman, André Previn, Marty Paich, Pete Rugolo, John Williams et Lennie Niehaus sont aussi des arrangeurs.

 

**Sur l’implication des musiciens de jazz dans les films hollywoodiens, on lira avec attention l’Annexe 1 du livre d’Alain Tercinet “West Coast Jazz” (pages 299 à 307 de l’édition de 2015), publié aux Éditions Parenthèses.

L’âge d’or du jazz à Hollywood (1)  

En 1955, Otto Preminger décida de porter à l’écran “The Man With the Golden Arm” (“L’Homme au bras d’or”), un roman de Nelson Algren qui aborde de front le problème de la drogue, l’histoire de Frankie Machine (joué par Frank Sinatra), junky rêvant de devenir batteur. Preminger en confia la musique à Elmer Bernstein. Ce dernier utilisa comme consultants Shorty Rogers et Shelly Manne que l’on voit brièvement tenir leurs propres rôles. On leur doit le rythme obsédant du générique de Saul Bass qu’accompagnent les cuivres, la batterie donnant au film tension et pulsation rythmique. Shelly Manne avait travaillé avec Bernstein sur “Fancy Free”, un ballet de Jérôme Robbins dont il avait composé la musique. Quant à Shorty Rogers, ses qualités d’arrangeur étaient depuis longtemps reconnues. Il vivait en Californie depuis la dissolution du premier Herd de Woody Herman et travaillait pour les studios. Il avait arrangé quatre des morceaux de “The Wild One” (“L’Équipée sauvage”), un film de Laslo Benedek avec Marlon Brando dont Leith Stevens* avait composé la musique. Son propre orchestre, ses Giants, contenait la crème des musiciens californiens.

 

*Leith Stevens est également l'auteur de la partition très jazz de “Private Hell 36” (“Ici Brigade criminelle”), un film de Don Siegel réalisé en 1954 avec Ida Lupino, Steve Cochran et Dorothy Malone. Quelques-uns des meilleurs de la West Coast parmi lesquels Shorty Rogers, Lennie Niehaus, Bud Shank, Jimmy Giuffre, Russ Freeman et Shelly Manne en interprètent la musique.

 

Avec “The Man With the Golden Arm”, le jazz est pour la première fois utilisé comme élément narratif. Il soutient une intrigue, la porte, n’est plus un simple élément du décor. Le succès commercial du film encouragea d’autres metteurs en scène à s’en servir. Henri Mancini signa en 1958 la musique de ”Touch of Evil” (“La Soif du mal”) d’Orson Welles et la même année composa celle de “Peter Gunn”*, une série télévisée réalisée par Blake Edwards avec lequel Mancini travailla trente-cinq ans. Elle met en scène un détective privé qui passe une bonne partie de son temps libre dans un club de jazz, le Mother’s. De la collaboration Mancini - Edwards naitront de grands standards du jazz. Moon River et The Days of Wine and Roses en sont les plus célèbres.

 

*Peter Gunn” fit l’objet de deux disques publiés sur RCA Victor sous le nom d’Henry Mancini : “Music from Peter Gunn” (1958) et “More Music from Peter Gunn” (1959). La même année, Shelly Manne, le batteur de ces séances, reprend les thèmes de Mancini dans deux albums enregistrés avec sa formation pour Contemporary  : “Play Peter Gunn” et “Son of Gunn !”. Un troisième disque verra le jour sur Atlantic en 1967, “Jazz Gunn”. En quartette, avec Hank Jones au piano, Milt Hinton à la contrebasse et John Cresci Jr. à la batterie, le trompettiste Joe Wilder interprète les principaux thèmes de la série dans un album Columbia de 1959 : “Jazz from Peter Gunn”.

 

“The Man With the Golden Arms” (L’audition de Frankie Machine)

www.youtube.com/watch?v=Eru1DFSyfz8

 

Elmer Bernstein composa également la musique de “Sweet Smell of Success” (“Le Grand chantage”), un film noir sur le monde de la presse réalisé en 1957 par Alexander Mackendrick*. Magnifiquement photographié par James Hong Howe, il réunit Burt Lancaster et Tony Curtis, impressionnants dans leurs rôles respectifs, Lancaster dans celui d’un journaliste influent et imbu de sa personne, Curtis dans celui d’un attaché de presse ambitieux prêt à toutes les bassesses pour réussir. Le combo de jazz que l’on voit et entend à l’écran est celui du batteur Chico Hamilton qui joue ses morceaux et ceux de Fred Katz, le violoncelliste de sa formation.

 

*Né à Boston (Massachusetts) en 1912, ce cinéaste américain élevé en Écosse par son grand-père, réalisa ses premiers films en Angleterre. On lui doit plusieurs classiques du cinéma d’humour anglais, notamment “Whisky Galore” (“Whisky à gogo”), “The Man in the White Suit” (“L’Homme au complet blanc”) et le célèbre “Ladykillers” (“Tueurs de dames”).  

 

Bernstein est aussi derrière la partition de la série “Johnny Staccato” (1959) dans laquelle Pete Candoli, Barney Kessel, Red Mitchell et quelques autres interviennent. Doublé par John Towner Williams (qui composera la musique des “Star Wars”) lorsqu’il est au piano, John Cassavetes est Johnny Staccato, un privé qui est aussi un pianiste de jazz. Cassavetes qui vient d’achever “Shadows”, son premier film, réalisa lui-même cinq épisodes de la série avant de tourner “Too Late Blues” (“La Ballade des sans-espoir”) dont la bande-son confiée à David Raksin, fait également appel à des jazzmen.

 

“Johnny Staccato” (Thème et générique) www.youtube.com/watch?v=laHRBNLcovw

 

En 1958, Robert Wise réalisa “I Want to Live !” (“Je Veux vivre !”), l’histoire vraie de Barbara Graham qui, reconnue coupable de meurtre, fut exécutée en 1955 dans la chambre à gaz de la prison de San Quentin. Susan Hayward obtint pour le rôle l’Oscar de la meilleure actrice. Plaidoyer contre la peine de mort, ce grand film bénéficie également d’une musique exceptionnelle de Johnny Mandel, l’une des premières à relever intégralement du jazz. Recommandé à Robert Wise par André Previn*, Mandel débuta sa carrière comme tromboniste et trompettiste. Gravitant dans le monde de la radio et de la télévision, il arrangea de nombreuses séances pour Frank Sinatra, Tony Bennett, Peggy Lee et en 1955 la musique de “You’re Never Too Young”, film réunissant Dean Martin et Jerry Lewis. Il n’a que 32 ans lorsqu’il compose la musique et signe les arrangements du film de Wise. Un orchestre de 26 musiciens l’enregistre en 1958. Toujours sous la direction de Mandel, trois d’entre eux, Frank Rosolino (trombone), Red Mitchell (contrebasse) et Shelly Manne (batterie), participent le 24 mai à l’enregistrement de sa version jazz en septuor, “The Jazz Combo from I Want to Live !”. Art Farmer (trompette), Bud Shank (saxophone alto et flûte), Pete Jolly (piano) et Gerry Mulligan**(saxophone baryton) qui en est le leader, complètent la formation. Les deux disques sortirent simultanément sur United Artists.

 

*Pianiste de jazz (il enregistra plusieurs album pour le label Contemporary), André Previn dirigea pendant seize ans l’orchestre de la MGM avant de faire carrière comme chef d’orchestre. En 1960, il signa la partition de “The Subterraneans” (“Les Rats de cave”), adaptation ratée d’un roman de Jack Kerouac réalisée par Ranald MacDougall. Confiée à Carmen McRae (Coffee Time), Gerry Mulligan, Art Farmer, Art Pepper, Russ Freeman et Dave Bailey, la musique est bien meilleure que le film.

 

 

**Gerry Mulligan assure également d’importants chorus de saxophone dans “The Rat Race” (“Les Pièges de Broadway”, le second film de Robert Mulligan tourné en 1960. Elmer Bernstein qui en a composé la musique tient le rôle d’un musicien et le personnage principal est un saxophoniste de jazz joué par Tony Curtis.

 

“I Want to Live” (Bande-annonce) www.youtube.com/watch?v=fMUmX7B5gOk

Deux documentaires des années 50

Le dimanche 8 décembre 1957 dans l’après-midi, les américains de la côte Est qui avaient laissé ouvert leur poste de télévision découvrirent sur la chaîne CBS des musiciens de jazz interprétant leur musique. L’émission s’intitulait “The Sound of Jazz”. Le décor : un studio de télévision avec ses caméras et ses techniciens pour filmer en direct une musique largement improvisée. La seule copie de l’émission dont nous disposons aujourd’hui est celle de son producteur, Robert Herridge. Comme consultants, ce dernier fit appel à Nat Hentoff et Whitney Balliett, deux éminents critiques de jazz. Sur le plateau, de nombreux musiciens swing parmi lesquels Jo Jones, Count Basie avec Jimmy Rushing, Lester Young et Billie Holiday, Ben Webster et Coleman Hawkins mais aussi Vic Dickenson, Henry “Red” Allen et Pee Wee Russell. Les modernes sont représentés par le trio de Jimmy Giuffre, Mal Waldron, Gerry Mulligan et Thelonious Monk. “The Sound of Jazz” fit l’objet d’un album Columbia en 1958. Les morceaux que l’on entend furent enregistrés le 4 décembre 1957, lors d’une répétition générale de l’émission. Absents sur le disque Columbia, Monk et Mulligan sont bien présents dans “The Real Sound of Jazz”, véritable bande-originale de l’émission disponible depuis 1985 sur Pumpkin Records.

 

“The Sound of Jazz” (Film complet) www.dailymotion.com/video/x5hilkr

 

Dans “Jazz on a Summer’s Day” (“Jazz à Newport”), un documentaire en couleurs de Bert Stern consacré à l’édition de 1958 du festival, la caméra ne se contente pas de filmer les musiciens sur scène, mais se promène parmi les spectateurs, zoome sur des visages pour surprendre des expressions, des attitudes, des moments intimistes. Des images de la ville, d’enfants jouant dans ses parcs, de l’America’s Cup, s’ajoutent au film d’un photographe de mode qui utilise des angles de prises de vue inhabituels (gros plans, fondus enchaînés, travellings), le montage sophistiqué apportant un surplus esthétique. Louis Armstrong, Thelonious Monk, Dinah Washington, Jimmy Giuffre, Gerry Mulligan, Anita O’Day (éblouissante sous son chapeau à plumes), Chico Hamilton, Sonny Stitt et Mahalia Jackson en fournissent la musique.

“Shadows” : une expérience cinématographique

Le tournage de “Shadows”*, film expérimental en partie tourné dans les rues de New York avec une caméra 16mm prêtée à John Cassavetes par la cinéaste Shirley Clarke, s’étala sur près d’un an. A cours d’argent, Cassavetes finança en partie ce premier film par ses cachets d’acteur sur “Johnny Staccato”. Réalisateur, mais aussi scénariste, désireux de contrôler toutes les étapes de sa création, il en confia la musique à Charles Mingus, un homme blessé au cœur plein d’amour et de rage dont la méthode de travail s’apparentait à la sienne**. Projeté à New York fin 1958, “Shadows” reçut en janvier 1959 le premier Oscar du film indépendant mais Cassavetes qui n’en était pas satisfait supprima des scènes et en tourna de nouvelles, recentrant davantage son film sur ses acteurs, accordant plus de place au saxophone ténor de Shafi Hadi dont les chorus joués sans accompagnement apportent beaucoup à la couleur sonore de la bande-son. Ainsi modifié, il obtint le Grand Prix de la critique à la Mostra de Venise en 1960.

 

Comme Charles Mingus souvent en conflit avec les majors, John Cassavetes n’acceptait pas les dictats des grands studios hollywoodiens. Le contrebassiste poussait ses musiciens à donner le meilleur d’eux-mêmes en les associant à ses compositions et le cinéaste cherchait à préserver la liberté individuelle de ses acteurs, les laissant improviser à partir d’une trame, d’un cadre qu’il leur avait préalablement fixé. Si la phrase « le film que vous venez de voir est une improvisation » en accompagne le dernier plan, Cassavetes le prépara soigneusement. Les dialogues des scènes additionnelles furent répétés inlassablement par ses acteurs, et le cinéaste en multiplia les prises. Sur trente-six minutes de musique (le film dure un peu plus de quatre-vingt minutes), seule la moitié est du jazz. De la musique que Mingus écrivit, un seul thème est reconnaissable, celui de Nostalgia in Times Square, Cassavetes ne conservant au montage que des passages improvisés, des solos sans accompagnement de saxophone (Shafi Hadi), de contrebasse (Mingus), et de batterie (Dannie Richmond). Ils remplacent les bruits de la ville, donnent un rythme aux images, des sentiments aux personnages. On suit les déambulations dans les rues et les bars de New York, de Ben le trompettiste, de son frère Hugh qui tente une carrière de chanteur, de Lelia leur sœur à la peau plus blanche que ses deux frères afro-américains, chacun se voyant confronté de manière différente au racisme. Le regard que pose sur eux John Cassavetes est celui d’un musicien. Charles Mingus fut pourtant très mécontent de l’utilisation que le cinéaste fit de sa musique au montage. Si elle n’existe pas sur disque, son album “Jazz Portraits” contient une version de Nostalgia in Time Square ainsi qu’Alice’s Wonderland, un autre thème composé pour “Shadows” que Cassavetes n’utilisa pas.      

 

*La seconde partie (quatre chapitres) du livre de Gilles Mouëllic “Jazz et cinéma” publié en 2000 dans la collection Essais des Cahiers du cinéma, est consacré à “Shadows”.

 

**Pour préserver la liberté de création de ses musiciens, Charles Mingus, dès 1956 avec son album “Pithecanthropus Erectus” (Atlantic), avait abandonné l’usage des partitions au profit d’une transmission orale de sa musique. Les improvisations souvent collectives de ses Jazz Workshop restaient toutefois soumises à ses indications, à sa demande de ralentir ou d’accélérer un rythme, de changer brusquement le tempo d’un morceau, le contrebassiste exigeant d’eux une grande intensité d’émotion.

Crédits photos : John Cassavetes & Shafi Hadi © Gena Prod. – Frank Sinatra dans “The Man With the Golden Arms” © Photo X/D.R.

 

À suivre…     

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commentaires

Walter 11/05/2020 11:26

Sujet somptueusement traité Pierre ! Vive le confinement. Même les chefs-opérateurs ne sont pas oubliés ce qui relève du miracle.... Bravo. Walter

CARINI Stéphane 11/05/2020 10:50

..."Laura immortalisé par Charlie Parker". Et Don Byas alors, qui en donna la première version et quelle version ?! A part cela, bravo pour cet article et à vite pour Shirley Clarke et "The Connection" !

SCarini.