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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 09:23
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Quelques musiques de films de Joseph Losey

Convoqué à Washington devant la Commission des activités anti-américaines au début des années 50, Joseph Losey, refusant de s’y rendre, prit le chemin de l’exil. Installé à Londres, il attira l’attention avec “Time Without Pity” (“Temps sans pitié”) en 1957, puis avec “The Criminal” (“Les Criminels”) en 1960. Harold Pinter,* qu'il rencontre peu après, va lui écrire les scénarios de trois de ses meilleurs films : “The Servant” en 1963, “Accident” en 1967 et “The Go-Between” (Le Messager”), Palme d’or au Festival de Cannes en 1971, la partie anglaise de son œuvre lui apportant une renommée internationale.

 

*Écrivain, poète, dramaturge, scénariste, metteur en scène et acteur britannique, Harold Pinter (1930-2008) reçut le prix Nobel de littérature en 2005. Pinter a également écrit le scénario de “The Last Tycoon” (“Le Dernier nabab”) d’Elia Kazan (1976) et celui de “The French Lieutenant’s Woman” (“La Maîtresse du lieutenant français”) de Karel Reisz avec Meryl Streep et Jeremy Irons dans les rôles principaux. En tant qu’acteur, il apparaît brièvement dans “The Servant” et “Accident” de Losey.

Excellent film noir sorti sur les écrans américains sous le nom de “The Concrete Jungle”, “The Criminal” (“Les Criminels”) se déroule en partie dans une prison anglaise parmi des gardiens corrompus, des détenus violents, et des bandes rivales qui tentent d’imposer des lois impitoyables que l’on ne peut violer sous peine de mort. As des cambriolages, Johnny Bannion (Stanley Baker) se retrouve à nouveau derrière les barreaux après un hold-up dont il a caché le butin. Mike Carter (Sam Wanamaker), un autre détenu, organise son évasion afin qu’il révèle l’endroit où il l’a dissimulé, mais si Bannion a commis le vol, il a oublié qu’il n’en a pas été le commanditaire et que ce dernier donne les ordres…

 

Outre une belle photographie en noir et blanc de Robert Krasker, “The Criminal” bénéficie d’une partition très jazz du saxophoniste (alto et soprano) et clarinettiste John Dankworth qui, depuis 1953, possédait son propre big band. Cleo Laine qu’il épousa en 1957 en était la chanteuse. Pleine de swing et d’énergie, la musique fut enregistrée le 1er et le 5 juillet 1960* avec une formation de seize musiciens dans laquelle Dankworth et Peter King jouent du saxophone alto et Kenny Wheeler est l’un des quatre trompettistes.

 

Les tempo rapides de Riverside Song, Freedom Lane et Treasure Drive dynamisent le film et réservent de magnifiques chorus d’altos parkériens. Dankworth combine fort bien les timbres des instruments de son orchestre comme en témoigne son arrangement d’After the Party, le morceau le plus réussi de sa partition. Cleo Laine y chante Thieving Boy qui ne figure pas sur le 45 tours Columbia édité cette année-là.

 

*C’est en 1960 que John Dankworth débuta sa carrière de compositeur de musiques de films. Outre celle de “The Criminal”, il écrivit cette année-là celle de “Saturday Night and Sunday Morning” (“Samedi soir, dimanche matin”) pour Karel Reisz, film qui lança l’acteur Albert Finney.

 

“The Criminals” Générique (Thieving Boy chanté par Cleo Laine)

www.youtube.com/watch?v=BChPzBS_i-E 

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Également de la période anglaise de Joseph Losey, “The Servant”, est l’un de ses chefs-d’œuvre. Un riche et oisif aristocrate (James Fox) engage un majordome pour s’occuper de la maison londonienne qu’il a récemment acquise. Manipulateur et cynique, ce dernier (Dirk Bogarde) utilise sa maîtresse qu’il fait passer pour sa sœur pour prendre de l’ascendant sur lui, le maître dominé et soumis, devenant l’esclave de celui qui est censé le servir. Outre un scénario d’Harold Pinter qui sans jamais directement l’évoquer sous-entend l’homosexualité des personnages, cette sulfureuse plongée dans leurs rapports pervers bénéficie d’une belle photo en noir et blanc de Douglas Slocombe, d’une mise en scène brillante*, et d’une musique très originale de John Dankworth que l’on voit jouer du jazz dans un cabaret au début du film. Cette séquence mise à part, l’aspect trouble et malsain du scénario s’accompagne d’une partition raffinée dans laquelle le jazz est davantage présent dans le choix et le timbre des instruments que dans la musique elle-même, les harmonies de cette dernière appartenant à la tradition classique européenne**. Des cordes interviennent dans celle du générique. Souligné par un ensemble de saxophones, l’alto de Dankworth expose le thème principal. Subtilement colorée par les anches, délicatement rythmée par des pizzicati de cordes, la musique se fait grinçante et dissonante à la fin du film, lorsque le maître de maison se traîne aux pieds de son majordome. Chanté par Cleo Laine, All Gone passe souvent sur l’électrophone du salon, sa mélodie langoureuse accentuant le trouble qu’occasionnent certaines scènes.

 

*Étant tombé malade pendant le tournage, Joseph Losey communiquait ses instructions par téléphone à Dirk Bogarde qui contribua également à la réalisation du film.

 

**Si la partition sophistiquée de “The Servant” relève bien du jazz, celle d’“Accident”, également de John Dankworth, en est très éloignée. La musique est d’ailleurs très peu présente. Quelques scènes font entendre une harpe et un saxophone alto improvisant autour de brefs motifs mélodiques. Tourné en 1966, ce film très maîtrisé reçut le prix Spécial du Jury au festival de Cannes l’année suivante.

 

“The Servant” (Bande-annonce) www.youtube.com/watch?v=WdkWn1xoN34

Un an plus tôt, en 1962, Joseph Losey a réalisé “Eve”* (“Eva”), une production franco-britannique au noir et blanc irréel adaptée d’un roman de James Hardley Chase qu’il va partiellement renier. À Venise, Tyvian Jones (Stanley Baker), un écrivain qui a publié sous son nom un livre écrit par son frère décédé, s’éprend d’Eve (Jeanne Moreau), une femme fatale qui s’interdit d’aimer et d’être aimée. Obsédé par Eve qui se refuse à lui, Tyvian en devient le jouet. Probablement hanté par la bande-son d’“Ascenseur pour l’échafaud”, Losey souhaitait associer son personnage masculin au chant crépusculaire de la trompette de Miles Davis. Quant à la solitude d’Eve, sa souffrance intérieure, la voix rauque et émouvante de Billie Holiday devait l’exprimer. De cette dernière, le cinéaste n’eut droit qu’à deux chansons, Willow Weep for Me et Loveless Love. Miles réclamant trop d’argent, Losey demanda à Michel Legrand une musique censée évoquer le timbre mélancolique de sa trompette. Les arrangements que Gil Evans avait écrit pour les disques du trompettiste servirent de modèle à une partition quelque peu baroque aujourd'hui très datée. Si le jazz occupe une place importante dans le film  – joué en entier, Willow Weep for Me accompagne toute une scène –, Losey, privé de la musique de Miles, met sa science de la mise en scène au service d’un scénario peu étoffé et d’une histoire peu crédible qui, loin de nous toucher, accumule les clichés.

 

*Dans son livre “Jazz et Cinéma” (Éditions Cahiers du Cinéma, 2000) déjà cité, Gilles Mouëllic fait grand cas du film et lui consacre plusieurs pages alors qu’il passe étrangement sous silence des réussites de Losey dont John Dankworth composa les musiques.

Deux autres films britanniques

Monteur sur des films de Charles Crichton, Robert Hamer et Alexander Mackendrick, puis producteur associé  – “The Ladykillers” de Mackendrick –, Seth Holt (1923-1971) passa une bonne partie de sa trop brève carrière à travailler pour les studios Ealing qu’il rejoignit en 1943. Sorti sur les écrans en 1958, “Nowhere to Go” (“Le Criminel aux abois”), son premier film en tant que réalisateur, fut aussi l’avant dernier que produisit le célèbre studio britannique alors vendu à la BBC. Tiré d’un roman de Donald Mackenzie, il bénéficie d’un scénario habile de l’écrivain et dramaturge Kenneth Tynan et d’une bande-son de Dizzy Reece, un trompettiste de hard-bop jamaïcain qui vit alors en Angleterre. Reece a déjà participé à plusieurs sessions londoniennes pour le label Tempo lorsqu’il compose la musique de ce film policier d’une grande noirceur, la seule de sa discographie. Elle accompagne la cavale de Paul Gregory (George Nader), évadé de prison lâché par le milieu après la mort accidentelle de son associé. Traqué par la police, il se réfugie au pays de Galles grâce à la nièce d’un commissaire de police (Maggie Smith dont c’est le premier rôle au cinéma). Blessé, il trouve la mort dans l’accident du camion qu’il a dérobé pour s’enfuir.

Publiés en 45 tours sur Tempo Records, quatre titres sont gravés à Londres en quartette le 2 octobre 1958 avec Tubby Hayes (saxophones ténor et baryton), Lloyd Thompson (contrebasse) et Phil Seamen (batterie). Exposé à l’unisson par les deux souffleurs, le générique (Main Title), un blues aux notes saccadées , s’enrichit de brefs chorus de trompette et de baryton avant sa coda. Associé au crescendo dramatique de la mise en scène, sa mélodie tranchante comme un rasoir est reprise dans The Sunset Scene accompagnant les scènes champêtres qui vont conclure le film*. Également construit sur une grille de blues, The Search évoque les Jazz Messengers et la première partie de The Escape and Chase est entièrement dévolu à des percussions. La musique offre bien sûr quelques excellents solos bien timbrés. Toujours en 1958, Dizzy Reece enregistra à Paris “Blues in Trinity”, le premier des quatre albums qu’il réalisa pour Blue Note. Tubby Hayes s’y distingue au ténor.

 

*Le cinéaste Basil Dearden est parfois crédité comme son co-réalisateur alors que “Nowhere to Go”, qui existe en DVD depuis 2013, n’est pas mentionné dans sa filmographie.

Très librement adapté d'“Othello” de Shakespeare, “All Night Long” (“Tout au long de la nuit”) se déroule presque entièrement dans un club de jazz londonien au début des années 60. Invitée avec son mari à fêter son anniversaire de mariage, une célèbre chanteuse qui a interrompu sa carrière (Marti Stevens) se voit sollicitée par un batteur ambitieux (Patrick McGoohan) qui souhaite l’avoir comme vedette dans l’orchestre qu’il projette de monter. Ne parvenant pas à la convaincre, ce dernier fait alors croire à son mari lui-même musicien (Paul Harris) que sa femme a une liaison avec le manager de son groupe. Accusée d’infidélité, elle parviendra à prouver son innocence. Réalisé par Basil Dearden en 1962, le film respecte la règle des trois unités du théâtre classique : unité de temps, de lieu et d’action, cette dernière se déroulant en temps réel et au même endroit (le club de jazz) bien que quelques scènes soient filmées en extérieur. Patrick McGoohan fait un Iago très convaincant et Paul Harris, un acteur afro-américain dont c’est la première apparition à l’écran, est parfait dans le rôle d’Othello. Bénéficiant d’un noir et blanc très soignée d’Edward Scaife*, “All Night Long” fait aussi entendre un jazz d’excellente facture qui s’intègre parfaitement au scénario.

 

*Cadreur (“The Third Man” de Carol Reed, “Black Narcissus” de Michael Powell) et chef opérateur réputé, il a collaboré à une cinquantaine de films majoritairement britanniques dont “Khartoum” de Basil Dearden (1966) avec Charlton Heston et Laurence Olivier. Chef opérateur de la seconde équipe sur “Pandora and the Flying Dutchman” d’Albert Lewin (1951), il a également assuré les prises de vue de cinq films de John Huston.  

 

Profitant de la présence à Londres de Dave Brubeck et de Charles Mingus, le réalisateur les invita à tenir leurs propres rôles dans le film et à participer à sa bande-son en grande partie composée par Philip Green*. Auteur de nombreuses partitions pour le cinéma et la télévision, ce dernier a déjà composé les musiques de six films de Basil Dearden lorsqu’il se voit confier celle d’“All Night Long”. Sa fonction première est de donner poids et tension à certaines scènes, le générique d’ouverture mettant ainsi en avant une batterie virtuose associée au personnage joué par Patrick McGoohan. Grâce à une orchestration faisant appel à d’excellents jazzmen britanniques que Green laisse improviser, cette bande-son s’écoute très bien sans les images qui lui sont associées. Charles Mingus tient la contrebasse dans Noodlin’ et Sapphire (qui est aussi le titre d’un film de Dearden dont Green a composé la musique) met en valeur le saxophone alto de Johnny Scott qui joue de la flûte dans Scott Free, une de ses compositions. Tubby Hayes qui s’y distingue au vibraphone et co-signe The Chase avec Green, se fait aussi entendre au ténor. En quintette, Dave Brubeck interprète deux de ses thèmes (It’s a Raggy Waltz, Blue Shadows in the Street) et Fall Guy, morceau parkérien et acrobatique de John Dankworth, permet à ce dernier de briller à l’alto.

 

*La musique du film a été publiée en 1961 sur les labels Fontana (en Angleterre) et Epic (aux États-Unis). 

“All Night Long” (Bande-annonce) www.youtube.com/watch?v=T9BOe-af7y4

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Nuit italienne

Tourné en 1960 et sorti l’année suivante, second volet d’une trilogie comprenant “L’Avventura” (1960) et “L’Éclipse” (1962), “La Notte” (“La Nuit”) est un des joyaux du cinéma introspectif de Michelangelo Antonioni, celui de l’incommunicabilité, de la vacuité des êtres et des choses et de l’érosion du temps. Difficile de résumer le film qui décrit l’ennui d’un couple (Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau) en train de se défaire. Contenant de nombreuses scènes inoubliables, très maîtrisé sur un plan esthétique, et superbement photographié et cadré (Gianni Di Venanzo et Pasquale de Santis), il se déroule entre l’après-midi d’un samedi et l’aube livide d’un dimanche qui voit s’étreindre le couple naufragé. Entre-temps, cet homme et cette femme qui n’arrivent plus à se comprendre et ne savent plus s’aimer ont vécu une longue nuit d’errance et de solitude dans la villa et les jardins des Gherardini, riche industriel milanais qui avec son épouse, reçoivent de nombreux invités*.

 

Comprenant Eraldo Volontè au saxophone ténor, Alceo Guatelli à la contrebasse et Ettore Ulivelli à la batterie, le quartette de jazz du pianiste et compositeur Giorgio Gaslini** anime la soirée. Antonioni commanda à Gaslini la musique de son film après avoir été séduit par “Tempo e Relazione”, un enregistrement de 1957 dans lequel le compositeur associe jazz moderne et dodécaphonisme. Relevant surtout du blues, celle de “La Notte” est bien différente. Quasiment absente des quarante premières minutes du film, elle trouve tardivement sa place dans le décor, sa longue séquence nocturne imposant une musique qui se prête à la danse. Intégré à l’action, le jazz de Gaslini devient une présence visible entendu en temps réel par les acteurs. Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni ont devant eux Gaslini et son orchestre (augmenté d’un guitariste) lorsqu’ils assistent à un strip-tease acrobatique dans un night-club. Construit sur une grille de blues, Voci dal Fiume est repris sous un autre titre et dans une autre version chez les Gherardini, dont la fille Valentina est interprétée par Monica Vitti.

 

Installés dans le parc de leur propriété, Gaslini et ses musiciens y font danser leurs invités. Parfois couverte par les dialogues et les bruits de la fête, la musique est plus ou moins audible selon l’endroit où se trouvent les acteurs que la caméra accompagne dans leurs déambulations. On y entend un cha-cha-cha lointain, une valse lente au bord de la piscine (Valzer Lento), un blues (Blues All’Alba), et même un morceau proche du rock’n’roll (Ballo di Lidia) lorsque Jeanne Moreau se dirige vers la piste de danse et s’approche des musiciens. Au petit matin, après qu’un orage ait contraint les invités à se réfugier dans la maison, la musique reprend, plus douce et plus sensuelle. Déjà entendu dans le night-club, Blues All’Alba (Blues de l’aube) étale ses notes séduisantes, sa mélodie accompagnant un paysage brumeux qu’éclairent les rayons d’un pâle soleil.

 

*Parmi-eux, méconnaissable sans sa barbe, l'auteur du best-seller “Le Nom de la Rose”, l'écrivain et universitaire Umberto Eco

 

**Figure importante du jazz italien, Giorgio Gaslini (1929-2014) reste méconnu en France. Excellent pianiste, c’est aussi un compositeur et arrangeur habile qui s’est intéressé à la musique contemporaine. Outre “Tempo e Relazione” présenté au deuxième festival de jazz de San Remo en 1957 qui tente le rapprochement du jazz et de la musique dodécaphonique, Ornette Coleman et Cecil Taylor lui inspire en 1964 une suite ambitieuse “Dall’Alba all’Alba”, puis deux ans plus tard enregistre “Nuovi Sentimenti” (“New Feelings”) une œuvre pour dix musiciens,  dans laquelle interviennent Don Cherry, Enrico Rava, Steve Lacy et Gato Barbieri. Il est également l’auteur du premier opéra jazz italien : “Colloquio con Malcom” (1970). Enregistrée en 1960, “La Notte”, reste sa plus célèbre musique de film. Partiellement incluse dans le CD n°2 de l’intégrale chronologique que Soul Note consacre à Giorgio Gaslini, elle a été éditée dans sa totalité (18 plages dont plusieurs alternates) sur le label Soundtrack Factory et au Japon sur Think! Records.  

 

“La Notte” (Bande-annonce) http://www.youtube.com/watch?v=zLOjTDfkAk4

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Crédits photos : Dirk Bogarde & James Fox / John Dankworth dans “The Servant”  – Monica Vitti / Marcello Mastroiani & Jeanne Moreau dans “La Notte” © Photos X/D.R.

 

À suivre…

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