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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 10:00
Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Big Wheel” de Thomas Grimmonprez, je l’ai trouvé d’occasion chez Gibert Joseph quelques jours avant le confinement. “8 Kindred Spirits” de Charles Lloyd et “New Visions” d’Enrico Pieranunzi étaient également commercialisés avant que la Covid-19 ne contraigne les rares magasins qui vendent encore des disques à fermer leurs portes le 17 mars. Me refusant à vous encourager à les acheter sur internet ou sur des plateformes de téléchargement, j’ai préféré attendre leurs réouvertures pour vous en parler. “The Love Songs”, que m’a envoyé le saxophoniste Manuel Hermia, l’un de ses trois cosignataires, est l’un des rares CD que j’ai reçu lors de cette nécessaire réclusion. “Secrets Are The Best Stories” de Kurt Elling et “Freya” de Tineke Postma ont fait l’objet de chroniques dans le numéro d’avril de Jazz Magazine mais ne paraissent que maintenant. “Promontoire”, un projet en solo du pianiste Benjamin Moussay et “Songs For A Flying Man” de l’inclassable Alexandre Saada devaient aussi sortir en avril. Par ordre alphabétique, en voici les chroniques.

Kurt ELLING :

“Secrets Are The Best Stories”

(Edition Records / UVM)

Chanteur au phrasé exceptionnel, Kurt Elling aime poser des mots sur les musiques des autres. Ce nouveau disque, l’un de ses meilleurs, emprunte une partie de son matériel thématique à Jaco Pastorius, Django Bates, Vince Mendoza et Wayne Shorter que Danilo Pérez, le pianiste de cet album, a beaucoup accompagné. Avec Elling, Pérez en a choisi les musiciens. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et les morceaux de Django Bates qu’ils interprètent en duo sont très réussis. Pérez apporte également des compositions sur lesquelles le chanteur, inspiré par la littérature, a mis des paroles. Gratitude est dédié au poète Robert Bly et Beloved à Toni Morrison disparue l’an dernier. Porté par le drumming musclé de Jonathan Blake, le saxophoniste Miguel Zenón y prend un chorus incandescent. Chantée en espagnol, une belle version de Rabo de Nube du chanteur et guitariste cubain Silvio Rodríguez complète le répertoire.

Thomas GRIMMONPREZ :

“Big Wheel” (OutNote / Outhere Music)

Enregistré en quartette, ce disque est le fruit d’une séance pas comme les autres tant l’entente semble avoir été parfaite entre les musiciens. À l’écoute des uns des autres, ces derniers improvisent sur les thèmes simples et chantants du batteur Thomas Grimmonprez qui les rythme de manière à toujours les laisser respirer. Tout en assurant un tempo infaillible, Jérôme Regard réagit constamment aux propositions des solistes. Sa contrebasse (ou celle de Matyas Szandai dans trois morceaux) s’intègre à la riche polyphonie de timbres que tissent le piano de Benjamin Moussay et la guitare de Manu Codjia. Ce dernier qui tire mille couleurs de son instrument est ici particulièrement inspiré. Souvent modale et bien que non dénuée d’une certaine tension dans Sweet Cake et Hypnosis notamment, la musique, aussi rêveuse qu’interactive, provoque un rare bonheur d’écoute.

Manuel HERMIA / Pascal MOHY / Sam GERSTMANS :

“The Love Songs”

(Jazz Avatars / L’autre distribution)

Saxophoniste belge, Manuel Hermia s’intéresse à toutes sortes de jazz mais aussi aux musiques du monde dont il introduit des instruments dans ses disques. Je n’ai pas été convaincu par son récent album avec l’Orchestra Nazionale Della Luna (“There is Still on Earth” sur BMC Records), mais “The Love Songs”, enregistré en trio, est très séduisant. Au programme quelques standards célèbres, des « Love Songs » que les trois hommes interprètent avec tendresse et sensibilité, la musique, rythmée par une contrebasse faussement nonchalante (Sam Gerstmans), se passant très bien de batteur. Manuel Hermia souffle de longues phrases chantantes dans ses saxophones (ténor et alto) et nous offre une version émouvante de Soul Eyes que John Coltrane n’aurait probablement pas reniée. Découvert auprès de Mélanie De Biasio, Pascal Mohy  joue peu de notes mais organise judicieusement ses chorus. I Aime You (de Manuel Hermia) et You Don’t Know What Love is en témoignent.

Charles LLOYD :

“8 – Kindred Spirits Live from the Lobero Theatre”

(Blue Note / Universal)

Le 15 mars 2018, à l’occasion de ses 80 ans, Charles Lloyd réunissait autour de lui les musiciens de son quartette – Gerald Clayton (piano), Reuben Rogers (contrebasse) et Eric Harland (batterie) – et invitait le guitariste Julian Lage et l’organiste Booker T. Jones. La prestation de ce dernier n'est disponible que dans un coffret de luxe en édition limitée qui contient l’intégralité du concert. Le présent disque et le DVD qui l’accompagne en proposent les meilleurs moments, quatre longs morceaux qui suffisent à notre bonheur. Dream Weaver qui donne son nom au premier album Atlantic du saxophoniste bénéficie d’une fascinante introduction modale. La Llorona (un traditionnel), Part 5, Ruminations et Requiem sont souvent joués par le saxophoniste qui les a enregistrés plusieurs fois. On lui pardonnera ses notes approximatives, tant ses improvisations ruisselantes de feeling sont touchées par la grâce.   

Benjamin MOUSSAY :

“Promontoire” (ECM / Universal)

Il utilise souvent de nombreux claviers, mais le piano acoustique reste son instrument de prédilection. C’est sur ce dernier que Benjamin Moussay a enregistré son premier disque en solo, “Promontoire”, qui relève autant du jazz que de la musique classique européenne qu’il a étudiée au Conservatoire de Strasbourg avant de se consacrer au jazz. Soigneusement ciselées et souvent improvisées, ses courtes pièces (des miniatures tant elles sont brèves) révèlent un musicien romantique qui fait chanter les notes des belles mélodies qu’il invente. Associées à des paysages, à des portraits (Théa, celui de sa jeune sœur), elles nous invitent à en imaginer les images. Si trois morceaux de l’album ont été conçus pour accompagner celles de “Nana”, un film muet de Jean Renoir, la montagne reste sa principale source d’inspiration, un pic rocheux du massif des Vosges qui reste cher à son cœur donnant son nom à l’album.

Enrico PIERANUNZI Trio :

“New Visions” (Storyville / UVM)

S’il aime composer des thèmes mélodiques et les faire chanter par son piano, Enrico Pieranunzi apprécie aussi d’être bousculé par des rythmiques qui le poussent au dialogue et à changer ses habitudes. Entendu auprès du trio de Christian McBride, le drumming lourd et musclé du batteur Ulysses Owens Jr. avec lequel il enregistre pour la première fois le conduit à tenir compte des métriques irrégulières que propose ce dernier et à adopter un jeu plus dur et plus tendu. Quant à Thomas Fonnesbæk, il allie une sonorité ample et puissante à des attaques impressionnantes et apporte une seconde voix mélodique à la musique. Ils ont déjà joué et enregistré ensemble – “Blue Waltz” sur Stunt Records en 2017. Que ce soit dans les pièces improvisées de l’album ou dans les délicieuses ballades qu’il contient, leur complicité inventive force l’admiration.

Tineke POSTMA :

“Freya” (Edition Records / UVM)

Septième album de la saxophoniste hollandaise depuis “Sonic Halo” (Challenge Records) enregistré en 2014 avec Greg Osby, “Freya” (déesse de la fertilité germano-scandinave) marque pour elle un nouveau départ. Influencée par sa découverte en 2015 au North Sea Jazz Festival de la formation Made in Chicago de Jack DeJohnette, Tineke Postma imagine une musique ouverte dans laquelle est mis en avant le discours collectif, l’implication des solistes qui y déposent leurs propres idées mélodiques et les font circuler. Si Kris Davis joue du piano dans quelques morceaux, la trompette cuivrée et expressive de Ralph Alessi reste le principal interlocuteur de son saxophone, un alto le plus souvent. Avec eux, Matthew Brewer à la contrebasse et à la basse électrique et Dan Weiss à la batterie tissent une toile rythmique souple et mobile qui encadre mais n’enferme jamais les improvisations, le jeu interactif confié à des musiciens talentueux étant constamment privilégié.

Alexandre SAADA :

“Songs For A Flying Man”

(Labrador / Proper Music Group)

Après un disque réjouissant avec la chanteuse Clotilde Rullaud dans lequel le jazz, la soul music et le folk font bon ménage, Alexandre Saada tourne le dos au jazz et à l’improvisation pour se faire le chantre d’un univers musical aussi séduisant que l’était la pop music sophistiquée des années 60 et 70. Recueil de chansons souvent autobiographiques écrites avec la chanteuse Mélissa Bon, “Songs For A Flying Man” est aussi le fruit d’un minutieux travail de studio. Alexandre Saada sait mettre en valeur les mélodies délicieuses qu’il porte en lui. Une instrumentation à chaque fois différente les habille, ce qui donne à son album une grande variété de couleurs et d’ambiances. Ses nombreux claviers (piano, orgue, clavinet), les guitares électriques et acoustiques de Laurent Brifo, la contrebasse d’Alexandre Perrot et la batterie de Bertrand Perrin sont au cœur d’un dispositif orchestral qui accueille d’autres instruments, proches et ami(e)s contribuant aux parties vocales d’un opus en apesanteur.

Photo : Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

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