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16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 10:21
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (5ème partie)

Comme promis, voici donc la suite de  “Sur quelques films et leurs musiques”, que le confinement m’a laissé le loisir d’écrire mais que je peine à terminer, l’actualité galopante du jazz en retardant la publication. La mise en sommeil de mon blog jusqu’au 1er octobre, m’a permis de consacrer de nombreux jours de septembre à avancer dans sa rédaction, à revoir des films parfois difficiles à trouver, à rassembler une iconographie afin de rendre cette étude plus attrayante. Sa longueur m’oblige à la diviser en deux. Déjà prête, la sixième partie sera en ligne dans quelques jours.

Le cinéma expérimental de Shirley Clarke

Premier long métrage (1960)de Shirley Clarke*, jeune cinéaste blanche proche de John Cassavetes, “The Connection” montre des junkies prisonniers de leur addiction, la drogue associée à la déchéance de l’homme étant présentée sous son aspect le plus sombre. Bien qu’ayant son importance, l’héroïne qu’attendent tous impatiemment les comédiens et musiciens-acteurs de son film n’en est pas le seul sujet. L’aliénation de la communauté afro-américaine, ses problèmes quotidiens et le jazz qui donne à cette dernière son identité artistique y tiennent aussi une place importante.

 

Dans un appartement reconstitué en studio, un documentariste et son cameraman filment des personnages en attente de leur piqûre espérée. Marmaduke de Charlie Parker écouté sur l’électrophone portable qu’apporte sans mot dire un homme mystérieux et la musique du pianiste Freddie Redd, calme leur impatience, mais aussi l’ennui qui les gagne. Car si “The Connection” séduit par l’esthétique très soignée des images d’Arthur Ornitz, son directeur de la photo, et par ses effets de mise en scène plutôt réalistes – personnages heurtant la caméra, synchronisation image/son brusquement défaillante –, le film nous faisant voir le tournage d’un documentaire, c’est bien la musique qui rythme le film, lui donne son mouvement, son tempo. Elle n’accompagne pas l’action mais y participe, produit de l’émotion. “The Connection” se regarde et s’écoute.

 

Écrit par Jack Gelber et sous-titré “A Play with Jazz”, “The Connection” a d’abord été une pièce de théâtre créée à New-York par le Living Theater en 1957. Proche du bop de Charlie Parker, la musique y était largement improvisée avant que Freddie Redd, le pianiste de la pièce, ne parvienne à convaincre Gelber de la structurer par une partition originale collant mieux à l’action. C’est cette dernière composée par Redd et qu’il interprète en quartette avec Jackie McLean à l’alto, Michael Mattos à la contrebasse et Larry Ritchie à la batterie que l’on entend dans le film. Les morceaux enregistrés en studio pour Blue Note par Rudy Van Gelder le 15 février 1960, en sont des versions sensiblement différentes**. Si le jeu de Freddie Redd reste très marqué par Bud Powell, celui très libre de Jackie McLean annonce une autre modernité. Le saxophoniste expérimente déjà une musique aux harmonies ouvertes tout en conservant son phrasé de bopper, sa sonorité aiguë, plaintive et mordante, son falsetto léger.

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (5ème partie)

*Fille d’un riche industriel juif new-yorkais, Shirley Clarke se passionne très jeune pour la danse. À 14 ans, elle entre dans la troupe de Martha Graham. Un danseur, Daniel Nagrin, est la vedette de son premier court-métrage, “Dance in the Sun” qu’elle réalise en 1953. Six autres seront tournés avant “The Connection” dont le financement sera assuré par un crowdfunding. Le film nécessita dix-neuf jours de tournage, trois mois de montage lui donnant sa fluidité chorégraphique. Le jazz est très présent dans plusieurs films de la cinéaste. Son dernier, “Ornette : Made in America” (1986), est d’ailleurs consacré au saxophoniste Ornette Coleman.   

 

**The Music from The Connection” a également été enregistré quelques mois plus tard, le 13 juin 1960 (Felsted Records), par le trompettiste Howard McGhee avec Tina Brooks (saxophone ténor), Milt Hinton (contrebasse) et Osie Johnson (batterie).

-Aldo Romano qui avait participé en tant que musicien acteur à la version française de la pièce (en 1968 au théâtre des Arts, puis en 1969 au Vieux Colombier) nous en donna en 2012 une nouvelle version sur Dreyfus Jazz (Aldo Romano’New Blood “Plays The Connection”) avec Baptiste Herbin (saxophone alto), Alessandro Lanzoni (piano) et Michel Benita (contrebasse).

 

-L’album édité sur Charlie Parker Records sous le titre “The Connection” ne fait pas entendre la même musique. Kenny Drew et le saxophoniste baryton Cecil Payne sont les auteurs de cette nouvelle partition destinée à la pièce. Ce dernier l’enregistra en mars 1962 avec Clark Terry (trompette), Bennie Green (trombone), Duke Jordan (piano), Ron Carter (contrebasse) et Charlie Persip (batterie).

 

“The Connection” (Bande-annonce) : www.youtube.com/watch?v=frOgv6UNGiA

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (5ème partie)

Tiré d’un roman de Warren Miller que Robert Rossen adapta avec lui au théâtre et tourné dans les rues de Harlem avec une caméra soumise aux déplacements des acteurs qui improvisent de nombreuses scènes, “The Cool World” est centré sur la personne de Duke, un adolescent au cœur tendre, un jeune dealer qui joue au dur. Duke cherche à se procurer le flingue qui lui permettra de devenir le roi de la rue, le chef des Pythons, le gang de jeunes délinquants auquel il appartient. Il a le béguin pour Luanne, une jeune prostituée qui rêve de San Francisco et ignore que l’océan est au bout du métro, à Coney Island. Très réaliste, le film est aussi un documentaire sur les habitants de Harlem. Il ne cache rien de la violence qui règne dans ce quartier pauvre de New-York, de la pègre qui y sévit, de la drogue qui y circule, de « ce monde Noir et sale que les Blancs traitent comme de la merde. »

 

The Cool World” qui fut distribué en France sous le nom d’“Harlem Story” bénéficie d’un montage nerveux qui le rend très attrayant. Shirley Clarke l’assura elle-même, mettant beaucoup de rythme dans les images souvent nocturnes de Baird Bryant, son chef opérateur, la bagarre finale entre les Pythons et les Loups étant chorégraphiée comme un ballet. Clarke confia la musique à Mal Waldron qui n’avait encore jamais travaillé sur un film, et l’associa étroitement au montage afin de renforcer l’impact émotionnel des images. Mal enregistra dans un premier temps ses compositions au piano avant de les faire jouer par une formation comprenant Dizzy Gillespie (trompette), Yusef Lateef (saxophones, flûte), Aaron Bell (contrebasse) et Art Taylor (batterie). « La partition a été faite en relation permanente avec chaque image, ça nous a pris plusieurs mois. Lors de l’enregistrement, nous avons projeté le film, et les musiciens ont énormément contribué au résultat*. »

 

Dirigé par le saxophoniste Hal Singer, un « Rock & Roll Group » contribue aussi à la musique. Celle que Dizzy Gillespie enregistra en avril 1964 à New York, n’est pas la véritable bande originale du film. Une formation différente entoure le trompettiste qui reprend les thèmes de Mal Waldron, ce dernier se voyant remplacer par Kenny Barron au piano. James Moody (saxophone ténor et flûte), Chris White (contrebasse) et Rudy Collins (batterie) sont les autres musiciens. “The Cool World” (Philips) est une des grandes réussites de Dizzy Gillespie. Sa musique est toutefois loin d’être aussi crépusculaire que celle du film, son aspect dramatique y étant considérablement réduit.

 

*Entretien avec Shirley Clarke par Daniel Soutif et Graciela Rava dans Jazz Magazine n°300, septembre 1981. Cité par Gilles Mouëllic dans “Jazz et Cinéma” (Collection Essais – Cahier du Cinéma).

 

“The Cool World” (extrait) : www.youtube.com/watch?v=ZwXz9oDt7Ew 

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (5ème partie)

Sauvé de l’oubli grâce à sa musique

On retrouve Mal Waldron au générique de “Sweet Love, Bitter”, un film d’Herbert Danska*, obscur cinéaste qui lui demanda d’en composer la musique. Longtemps invisible, il a été restauré et remis sur le marché il y a une vingtaine d’années par Bruce Ricker (Rhapsody Film) sous le patronage de Clint Eastwood. Tiré d’un roman de John Alfred Williams (“Night Song”) et librement inspiré de la vie de Charlie Parker, “Sweet Love, Bitter” (1967), est l’histoire d’une amitié. Un saxophoniste de jazz, Richie «Eagle» Stokes interprété par l’acteur Dick Gregory, croise sur sa route l’un de ses admirateurs, David, joué par Don Murray. Professeur de collège, ce dernier est à la ramasse depuis qu’il a perdu son épouse dans un accident de voiture. Si l’amitié entre un Blanc et un Noir n’est pas toujours bien vue dans l’Amérique raciste des années soixante, une liaison entre un Noir et une Blanche est encore moins acceptée. Della (Diane Varsi) qui sort avec Keel (Robert Hooks), un ami de Stokes, en sait quelque chose. « On nous dévisage, on nous scrute de la tête aux pieds. Qui peut nous dire quand disparaîtra la haine ? » confie-t-elle à David. Stokes ne sait faire qu’une chose : jouer du saxophone. Musicien célèbre, sa musique ne lui rapporte rien ; junky, une overdose l’emportera. David retrouvera son travail. Le monde misérable des jazzmen afro-américains dans lequel vit Strokes n’est pas le sien. « C’est votre monde, et vous ne me laisserez pas y entrer » déclare-t-il à David qui n’intervient pas lorsqu’un flic Blanc lui frappe la tête avec sa matraque, référence probable à Bud Powell, victime de cette même violence policière en 1945.

 

Bénéficiant de bons acteurs – Dick Gregory, Don Murray et Robert Hooks sont même excellents – “Sweet Love, Bitter” n’est pas sans défauts. Un manque de rythme, des scènes trop longues et pas toujours bien éclairées l’affaiblissent. Sa musique, excellente, est mal utilisée, pas toujours bien mixée avec l’image. Jouées par Charles McPherson, les rares parties de saxophone que Stokes interprète se rajoutent à la bande-son, mais sont absentes de l’album Impulse qui en contient la B.O.

 

Herbert Danska en passa commande à Mal Waldron sur les conseils du critique Nat Hentoff. Le pianiste l’enregistra à Englewood Cliffs (New Jersey) le 23 mars 1967 avec Dave Burns (trompette), George Coleman et Charles Davis (saxophones), George Duvivier et Richard Davis (contrebasse) et Alfred Dreares (batterie). Le piano est mis en avant dans Della’s Dream et Candy’s Ride, mais le plus souvent les chorus sont confiés aux souffleurs. Si la vision des rushes a influencé l’écriture de la musique et déterminé certains tempos, les longues plages ont été préférées aux courtes séquences musicales. Elles permettent aux solistes de pleinement s’exprimer, le disque s’écoutant non comme une B.O. mais comme un vrai disque de jazz.

 

*Né en 1926, Herbert Danska semble avoir réalisé trois films : “The Gift” en 1962, “Sweet Love, Bitter” en 1967, et Right On ! un documentaire sur les Last Poets en 1970.

 

“Sweet Love, Bitter” (extrait) : http://www.youtube.com/watch?v=m-WDNLHTFMU

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (5ème partie)

Un intermède parisien : “Paris Blues”

 

Dans “Paris Blues” de Martin Ritt, deux jazzmen américains expatriés à Paris, (Paul Newman et Sidney Poitier) rencontrent deux compatriotes en vacances dans la capitale (Joanne Woodward et Diahann Carroll) et en tombent amoureux. Les idylles respectives des deux couples – l’un est Blanc et l’autre Noir bien que l’intention première du réalisateur était de les mélanger  – est l’occasion d’une visite touristique de la ville lumière. Notre-Dame, les Champs-Élysées, le Belvédère des Buttes-Chaumont, Montmartre et son Sacré Cœur, les Halles au petit matin, presque rien n’a été oublié. Pas même les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés qui n'ont pourtant pas le même attrait auprès du public que lors de l'après-guerre, des caves reconstituées par le décorateur Alexandre Trauner aux studios de Boulogne .

 

Dans l’une d’entre-elles est donnée une jam session à laquelle participe Louis Armstrong en personne. Serge Reggiani grimé interprète un ridicule guitariste gitan en manque de drogue et quelques vrais jazzmen, Aaron Bridgers, Guy Pedersen, Michel Portal et Moustache apparaissent à l’écran. Malgré de bons acteurs, des images en noir et blanc de cartes postales, et des bons sentiments – le racisme y est évoqué avec prudence –, “Paris Blues” qui repose sur un scénario déficient n’est pas un grand film.

 

Son principal intérêt est la musique de Duke Ellington, bien qu’à l’époque où le film a été tourné (1961) le jazz que l’on écoute est surtout du be-bop. Enregistrée à New York, au Reeves Sound Studios, les 2 et 3 mai 1961 et publiée à l’origine sur United Artists, sa bande originale reprend quelques anciens thèmes de l’orchestre (Take The ‘A’ Train de Billy Strayhorn, l’ouverture du film) et des compositions nouvelles dont le générique Paris Blues. Louis Armstrong interprète deux morceaux, Battle Royal* et Wild Man Moore. Le disque a été réédité par Rykodisc en 1996.

 

*La version de Battle Royal que l’on entend dans le film a été enregistrée à Paris en décembre 1960. Outre Armstrong, Billy Byers (trombone), Guy Lafitte (saxophone ténor) et Jimmy Gourley (guitare) en sont les solistes.

 

“Paris Blues” (Bande-annonce) : www.youtube.com/watch?v=59LQvDqS1to

 

À suivre...

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