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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 12:40
Depuis le 17 mars, le jazz s’expose au musée du quai Branly, là où dialoguent les cultures, et ce n’est que justice. Métissage de traditions musicales européennes et africaines sur la terre d’Amérique, il grandit à Storyville, quartier de la Nouvelle-Orléans peuplé de tripots, de bars et de maisons closes. Sa fermeture en 1917 favorise sa migration. Chicago et New York l’accueillent et le sortent de l’ombre. Livery Stable Blues couplé avec Dixie Jass Band One-Step, premier 78 tours de l’Original Dixieland Jass Band et premier disque de jazz publié, se vendra à un million d’exemplaires ! Moins populaire après la fin de la seconde guerre mondiale et la disparition des grands orchestres swing, le jazz change, devient adulte et élitiste, hérite d’un vocabulaire harmonique sophistiqué, de nouvelles conceptions rythmiques et s’exporte dans le monde entier. Aujourd’hui encore, il ne cesse de se nourrir au contact des musiques et des cultures du monde, de tout absorber et de se transformer.

Son influence sur le siècle n’a pas été seulement musicale comme en témoignent les œuvres rassemblées quai Branly sous les auspices de Daniel Soutif, ancien collaborateur de Jazz Magazine et du Centre Pompidou. Cinéastes (“Le Chanteur de Jazz“, 1927 est le premier long-métrage parlant), photographes (Carl van Vechten qui fut l’exécuteur testamentaire de Gertrude Stein ; plus près de nous William Claxton, Roy DeCarava et Herman Leonard) et peintres s’en inspirent. Le jazz s’illustre, se met graphiquement en scène, se dessine. Il faut prendre le temps d’arpenter la longue « rue » de son histoire, gigantesque timeline aux vitrines pleines de documents, livres, journaux, pochettes de disques, recueils de partitions et dessins.

Avec elle, on remonte le temps de 1917 à nos jours, visite organisée en dix sections chronologiques dans lesquelles s’exposent des œuvres d’une grande diversité. Ici “Le Tumulte Noir“ de Paul Colin (1927) ; plus loin “Jazz“ d’Henri Matisse, un ensemble de pochoirs sur papier, de découpages initialement consacrés au cirque. Pablo Picasso, Kees Van Dongen, Piet Mondrian, Fernand Léger, George Grosz, Jean Dubuffet (“Jazz Band Dirty Style Blues“), Jean-Michel Basquiat et bien sûr Jackson Pollock dont on peut admirer le fascinant “Watery Paths“ sont les noms les plus célèbres de ce vaste parcours. Une rétrospective à vocation anthropologique qui permet aussi de découvrir de nombreux artistes moins réputés, oubliés ou méconnus. Citons Archibald J. Motley, Jr., Winold Reiss dont on peut admirer son “Interprétation of Harlem Jazz“, et Thomas Hart Benton qui fut le professeur de Pollock.

Les musiciens ont souvent reproduit des œuvres de peintres et de dessinateurs sur les pochettes de leurs albums. The Forest and the Zoo“ un tableau de Bob Thompson illustre celle d’un disque de Steve Lacy. Le saxophoniste Ornette Coleman choisit “White Heat“ une peinture de Pollock pour habiller “Free Jazz“ son album manifeste. Des œuvres de Juan Miró figurent sur des pochettes de Toshiko Akiyoshi et de Dave Brubeck. Celle de “Misterioso“ de Thelonious Monk est une peinture de Chirico. Andy Warhol en conçu quelques dizaines dont plusieurs pour Blue Note. Celles de David Stone Martin, Burt Goldblatt, Reid Miles, Pierre Merlin et Gil Mellé comptent parmi les plus belles Jazz Covers de l’aventure du jazz.  

Parmi les nombreux extraits de films que l’on peut voir, “L’Aurore“ de Friedrich Wilhelm Murnau fascine par la beauté de ses images, ses mouvements de caméra, son rythme. “La Notte“ de Michelangelo Antonioni (1961) hypnotise au contraire par sa lenteur, l’intelligence de ses cadrages, son merveilleux noir et blanc. Giorgio Gaslini en composa la musique, son quartette animant une fête nocturne dans le jardin de la maison de campagne d’un riche industriel. Consacrez quatre minutes à l’étonnant ballet de toupies que les designers Charles et Ray Eames tournèrent en 1957 sur une poignée de notes funky.

Ce n’est pas sans émotion que l’on découvre le premier numéro de Jazz Hot, le numéro du Point de janvier 1952 (rien à voir avec l’hebdomadaire) consacré au jazz, remplie de photos de Robert Doisneau ou le fameux Jazz 47 (la couverture est de Charles Delaunay dont plusieurs œuvres sont exposées), revue dans laquelle Jean-Paul Sartre écrivit un article fameux sur le jazz. « La musique de jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place. » en sont les premières lignes. Et puis dans une vitrine, un ouvrage cher à mon cœur : “Negro Drawings“ de Miguel Covarrubias (1904-1957), peintre, illustrateur et caricaturiste mexicain de grand talent. Publié à New York en 1927, son livre est un fascinant recueil de dessins sur les clubs, les dancings, les personnages pittoresques des longues nuits du jazz.

Le Siècle du Jazz“ s’expose quai Branly jusqu’au 28 juin. Randy Weston et les Gnawas y donnent deux concerts les 27 et 28 mars. Le catalogue de l’exposition (448 pages, 49, 90€) mérite sa place dans toute bonne bibliothèque jazzistique.http://www.quaibranly.fr/

Crédits Photographiques :
Façade du musée © Pierre de Chocqueuse - Fernand Léger : “Jazz (Variante) © Paris, Galerie Berès - Winold Reiss : “Interpretation of Harlem Jazz“ (1925) © Collection particulière –  Miguel Covarrubias : “Drummer“ © Collection de l’auteur – George Grosz : “Matrose im Nachtlokal“ © Collection privée.

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Vu et Entendu
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