VENDREDI 18 juin
Il est rare que je me déplace en banlieue parisienne pour assister à des concerts, mais Enghien n’est qu’à un quart d’heure de la gare du Nord et Agnès Thomas sait se montrer très convaincante lorsqu’elle défend un artiste, un groupe ou un projet. Vision d’un artiste défendant un projet à la tête d’un groupe, le Big Band Numérique d’Enghien est issu de la politique volontariste et culturelle d’une ville qui encourage la création de nouvelles pratiques numériques et accompagne son développement. Mis sur pied en 2009 à l’initiative de son école de musique que dirige Dominic Théodosis-Capsambélis et confié à Jean-Rémy Guédon, le BBNE donnait son premier vrai concert le 18 juin dernier dans le cadre de la cinquième édition du Festival International des Arts Numériques d’Enghien-Les-Bains. Un “son et images“ donné en plein air dans le Jardin des Roses au bord du lac après le coucher du soleil. On découvre sur scène quelques jazzmen dont le travail nous est familier. Nicolas Genest (trompette et bugle) et Jean-Rémy Guédon (saxophone ténor et flûte) assurent les vents. Yves Rousseau (contrebasse) et Antoine Banville (batterie) forment l’ossature de la section rythmique. L’orchestre réunit une douzaine de musiciens au sein duquel se font entendre deux violons et un violoncelle. Annick Tangorra en est la chanteuse. Comme pour d’autres projets ( son Sade notamment), Jean-Rémy Guédon a travaillé à partir de textes, s’inspirant de ceux de René Depestre, poète et romancier haïtien proche du courant surréaliste dans sa jeunesse. Né en 1926, il obtint en 1988 le Prix Renaudot pour son roman “Hadriana dans tous mes rêves“ et vit aujourd'hui à Lézignan-Corbières, un petit village de l'Aude. Ses écrits ont inspiré à Jean-Rémy des compositions aux arrangements soignés dotées d’une grande variété de rythmes et dont on admire la large palette de couleurs. Ceux des îles sont bien sûr à l’honneur dans cette musique métissée qui relève du jazz, de la world (Afrique et Caraïbes) et sur laquelle on a bien du mal à coller une étiquette. Un important dispositif numérique la complète, techniciens et musiciens assurant un travail complémentaire. Le Vdjing, mixage vidéo en haute définition réalisé en temps réel, fournit de très belles images. Mêlé aux instruments acoustiques de l’orchestre, à la voix chaude d’Annick Tangorra, une jolie mezzo-soprano très à l’aise dans les graves, à des rythmes qui donnent envie de danser, le numérique perd son aspect rébarbatif et abstrait pour devenir instrument au service d’une véritable poétique musicale. Sous la haute surveillance d’une police municipale omniprésente, le concert souffrit de certaines imperfections, ce qui ne m’a pas empêché d’en goûter la musique. Tardivement recrutés, les musiciens ne commencèrent à répéter qu’en février, ne donnant qu’un seul concert en avril avant celui-ci. Insuffisant, compte tenu de l’importance du dispositif orchestral, de la richesse de l’instrumentation, de ses implications numériques et sonores. Le projet musical est solide et la musique belle et excitante ne demande que des retouches. Quelques concerts supplémentaires et les problèmes de mise en place qui semblent liés à des retours casques qui empêchent les musiciens de bien s’entendre, seront vite oubliés. L’enregistrement d’un album est prévu. On pourra ainsi se rendre compte de la valeur réelle d’un nouvel orchestre dont on suivra pas à pas les pas.
Photos © Pierre de Chocqueuse