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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 11:00

M. Davis Live in Europe 1967, cover1967 : une année très riche pour Miles Davis sur le plan musical. Depuis que Wayne Shorter l’a rejoint en septembre 1964, le trompettiste possède un quintette régulier dont les membres le poussent à toutes les audaces. Avec eux, il enregistre de nouveaux morceaux, transforme et modernise en concert son ancien répertoire, le rend méconnaissable et neuf. « On pouvait garder un thème pendant un an, vous ne le reconnaissiez pas en fin d’année » raconte Miles dans son autobiographie. Sa santé revenue, Miles a repris la route. Tendue vers l’aigu, se passant de sourdine, sa sonorité ample et ronde semble plus brillante que jamais. Avec Shorter au saxophone ténor, Herbie Hancock au piano, Ron Carter à la contrebasse et Tony Williams à la batterie, sa musique atteint une sophistication qu’elle n’a jamais encore possédée. Le quintette se produit à Chicago, Philadelphie, Boston et au Village Vanguard de New York, le saxophone de Joe Henderson s’ajoutant parfois à la formation. Après avoir entrepris une tournée sur la « côte ouest » en avril, le quintette de retour à New York enregistre en mai, juin et juillet de nouvelles compositions publiées dans “Sorcerer” (séances des 16, 17 et 24 mai) et “Nefertiti” (séances des 7, 13, 22, 23 juin et 19 juillet). Certains titres injustement écartés verront le jour beaucoup plus tard (notamment les trois compositions de Shorter que contient l’album “Water Babies”). Après de nouvelles dates en Californie, le groupe se rend en octobre en Europe. Organisée par George Wein et baptisée Newport Jazz Festival in Europe, la tournée réunit Thelonious Monk, Archie Shepp, Sarah Vaughan, Herbie Mann. Le musicien le plus âgé est le banjoïste Elmer Snowden, 67 ans. Le plus jeune, Tony Williams, en a seulement 21. Dix-sept villes sont visitées. Deux formations se produisent à chaque concert ce qui assure une rotation. Obligé certains soirs de partager la scène avec un Archie Shepp professant un free jazz radical « je n’arrivais pas à entrer dans ce qu’il faisait » (1), Miles ne garde pas un très bon souvenir de la tournée : « Il y avait trop de groupes, et ça a été rapidement la merde. »

 

Miles-Davis.jpgColumbia édite aujourd’hui en coffret (3 CD + 1 DVD) les concerts que Miles Davis et son quintette donnèrent à Anvers (28 octobre 1967), Copenhague (2 novembre) et Paris (6 novembre). Ceux filmés à Stockholm (31 octobre) et Karlsruhe (7 novembre) ont été précédemment inclus en 2009 dans le coffret “Miles Davis : The Complete Columbia Album Collection”  (70 CD). Il en existe des pirates. Le matériel audio présenté ici n’est pas non plus totalement inédit. Bien qu’illégalement édités, on trouve depuis longtemps les concerts d’Anvers et de Paris, mais ce dernier est pour la première fois publié dans sa totalité, bien complet de ses premiers morceaux, Agitation et Footprints. Il n’existait pas d’enregistrements publics officiels de cette période avant cette édition de bonne qualité sonore. Les bandes et les films proviennent des radios ou télévisions belge, française, danoise, allemande et suédoise.

 

Miles-Davis---Wayne-Shorter.jpgAu Plugged Nickel de Chicago, en décembre 1965, le quintette joue encore All Blues, If I Were a Bell, Four, Milestones, Stella by Starlight, So What, My Funny Valentine. Deux ans plus tard, le même groupe a enregistré quatre albums studio, renouvelant partiellement son matériel thématique. Il conserve ‘Round Midnight (joué à Anvers, Copenhague, Paris et Karlsruhe), On Green Dolphin Street (Anvers et Paris), I Fall in Love Too Easily (Paris et Karlsruhe), Walkin’ (Paris) et Agitation joué à tous ses concerts jusqu’en 1969. Enregistré en janvier 1965, il figure sur “ESP”, album dans lequel Miles n’a pas encore retrouvé son aisance à la trompette. Depuis quelques mois, il conçoit ses programmes comme des suites musicales et enchaîne ses morceaux : « Ma musique s‘étirait de gamme en gamme, je n’avais pas envie d’en briser le climat par des arrêts ou des pauses. Je passais directement au titre suivant. » Bien que sa sonorité tende déjà vers l’aigu, Wayne Shorter n’a pas encore adopté le soprano. Herbie-Hancock-copie-1.jpgIl composa Footprints à la demande du trompettiste qui souhaitait un nouveau morceau, et l’enregistra en février 1966 pour Blue Note (l’album“Adam’s Apple qu’il publia sous son nom). Le quintette en grava le 25 octobre une version profondément remaniée. “Miles Smiles” le renferme, avec Gingerbread Boy, une composition de Jimmy Heath provenant de la même séance. Le groupe les reprend sur scène ainsi que Riot et Masqualero inclus respectivement dans “Nefertiti” et “Sorcerer”. No Blues, un thème riff très bref qui permet à tous les musiciens d’improviser, complète un répertoire que Miles et ses hommes n’ont de cesse de transformer. Masqualero est presque méconnaissable. Au sein d’un même morceau, les mesures deviennent floues et incertaines, les mouvements mélodiques s’étirent ou se compriment. Enregistré à Anvers, Riot est survitaminé. Même constat pour ‘Round Midnight et On Green Dolphin Street exposés au feu de la mitraille de Tony Williams. La version enregistrée avec Bill Evans en 1958 permet de mesurer le chemin M.-Davis-Quintet-Live-Europe-1967--coffret.jpgparcouru. Pourtant au sein de cette agitation (le morceau porte bien son titre), les cinq musiciens parviennent à préserver leur espace sonore, à isoler leurs instruments des autres pour mieux organiser leurs chorus. Les faces plus sereines enregistrées à Paris Salle Pleyel en témoignent, notamment I Fall in Love Too Easily et On Green Dolphin Street. Le trompettiste écoute davantage sa rythmique, s’arrête plus souvent sur des notes tenues qui donnent de la respiration à ses phrases. Le piano d’Herbie lui offre aussi beaucoup d’espace : « Il m’arrivait de ne lui faire jouer aucun accord, juste un solo dans le médium, et je laissais la basse ancrer le tout. Ça sonnait d’enfer. » De bonne qualité (surtout celles de Copenhague), les images du DVD reflète bien l’interaction quasi télépathique qui règne au sein du groupe. En grande condition physique, contrôlant parfaitement sa sonorité, Miles n’intervient qu’à bon escient et laisse ses partenaires constamment inventer. Renouvelée par des métriques variées, par la densité polyrythmique que lui apportent une contrebasse et une batterie émancipées, cette musique ouverte reste disciplinée malgré sa tension. Modes et couleurs se substituent au fardeau des accords et rendent l’aventure fascinante.

 

(1) Les citations de cet article sont empruntées au livre de Miles Davis avec Quincy Troupe : “Miles, l’autobiographie” (Presses de la Renaissance, 1989).

 

PHOTOS : X /D.R.

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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commentaires

Sam Gave 26/09/2011


Bien les photos! Mais qui est ce X.DR?
Les ayants droits de Francis Wolff apprécieront l'image d'Herbie.
Voleur!


Joël pailhé 29/09/2011


Quarante quatre ans après ce concert parisien de novembre. C'était hier à peine. Et toujours le même bonheur face au modèle du quintette en interaction au sommet, avant l'amorce de la bifurcation
de 1968. Mais évidemment, on ne le savait pas. Un modèle de liberté indépassable puisqu'il contient son propre dépassement.


Billy Glubo 15/10/2011


Le meilleur et le pire se côtoient dans ces occasions que sont les anniversaires en tous genres. Cependant, ces concerts de 1967 sont réellement intéressants. A l'époque, j'ai loupé Pleyel, bien
que parisien très branché par le jazz, et je me rattrape en regardant ce DVD et en dégustant ces plages. Bien entendu, et on le sait bien, ces images montrent un Miles impérial mais cultivant ce
dédain savamment affiché lorsqu’une caméra le scrute à bout portant. Il simule de l’ignorer passe ses messages en la frôlant et en la provocant. Par contre, on peut redécouvrir quel improvisateur
de talent est Hancock, Shorter cherchant en permanence de nouvelles pistes et Tony Williams, bien que parfois envahissant, restant l'attraction de l'époque.