Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 17:13
Quelques nouvelles du blogdeChoc

Vous l’avez probablement constaté : ce blog est resté longtemps en sommeil. À cela, plusieurs raisons, la principale étant le peu d’envie que j’éprouve actuellement à écrire sur le jazz. La fermeture des clubs et des salles de concert depuis la fin du mois d’octobre a considérablement ralenti l’activité musicale d’une année 2021 assez pauvre en disques qui interpellent, la technique, l’indéniable savoir-faire des musiciens, ne compensant pas toujours le manque d’originalité de leur musique. Une certaine lassitude m’envahit à l’écoute des très nombreux CD(s) que je reçois. Toutefois, les bonnes surprises existent, preuves que le jazz, musique savante, n’a pas fini de produire des œuvres et de nous étonner, qu’actualisée et dynamisée par les jazzmen d’aujourd’hui, elle n’est pas prêt de disparaître.  

 

Si les nouveaux disques du Trio Tapestry et de Vijay Iyer pour ECM m’ont enthousiasmé et que la parution de “Coming Yesterday”, album rassemblant les meilleurs moments du concert que Martial Solal donna Salle Gaveau, le 23 janvier 2019, reste son incontournable « testament musical improvisé », “Parabole” (Jazzdor), un album solo de Grégory Ott, pianiste strasbourgeois que je ne connaissais pas, m’a également beaucoup séduit.

 

Dix ans après “Reflets”, disque récompensé en 2011 par le Prix du Disque Français de l’Académie du Jazz, le saxophoniste Michel El Malem en a enregistré un second, “Dedications” sur Inner Circle Music, le label de Greg Osby, qui est tout aussi bon que le premier. Baptiste Bailly, un jeune pianiste que vous n’êtes certainement pas nombreux à connaître, sort prochainement sur le label Neukland un opus en solo qui intègre de légères textures électroniques, des sons d’orgue et de synthétiser. Intitulé “Suds”, il mérite une écoute attentive. Enfin, François Zalacain m’a fait savoir que Nick Sanders, un autre jeune musicien sur lequel je ne taris pas d’éloges, a enregistré pour Sunnyside un album solo qui paraîtra en fin d’année. Ces disques et quelques autres, moins d’une dizaine, j’essayerai de vous en parler brièvement.

 

La dernière décennie fut riche en évènements, en découvertes. Ce blog qui existe depuis bientôt treize ans en a rendu compte, contribué à les faire connaître, ce qui m’a donné l’envie de rassembler dans un livre certaines de mes chroniques. Révéler de nouveaux talents ayant toujours été mon intention première, j’y privilégie des jazzmen peu médiatisés qui peinent à se faire entendre, aborde des sujets qui me tiennent à cœur, raconte le jazz et le questionne : Peut-il exister sans swing ni racines ? Est-il devenu la nouvelle musique contemporaine ? Était-il plus créatif auparavant ? Vous y trouverez des axolotls, des ermites, des drôles de drames, des considérations sur Duke Ellington, Stan Getz, Boris Vian, André Hodeir, Henri Dutilleux et sur la modernité des Heures persanes.  Intitulé “De Jazz et d’Autre”, l’ouvrage est prêt. Reste à trouver un éditeur, ce qui est loin d’être gagné.

 

Il survient parfois des miracles et c’est un autre de mes textes, longtemps remisé dans un tiroir, qui verra le jour à la rentrée. “De la Musique plein la tête” à paraître aux Éditions Les Soleils Bleus raconte ma jeunesse turbulente et mon parcours dans la musique, de mes années rock’n’roll à ma découverte du jazz dans la seconde moitié des années 70. Un parcours qui me mènera à intégrer la rédaction de Jazz Hot après quatre folles années au sein des disques Polydor.         

 

Je profite de la réouverture des clubs le 9 juin (avec jauge réduite et respect des protocoles sanitaires) pour vous inviter à sortir écouter du jazz, en prenant bien sûr toutes les précautions possibles. Le 22, la pianiste Nathalie Loriers se produira en trio avec la saxophoniste Tineke Postma (lauréate du Prix du Jazz Européen 2020 de L’Académie du Jazz) et Nic Thys à la contrebasse au Studio de l’Ermitage (20h00). Leur nouveau disque s’intitule “Le Temps retrouvé” et sort sur le label Igloo. Ne manquez pas non plus l’immense Fred Hersch au Bal Blomet les 25 (20h00) et 26 juin (19h00). On se laissera également tenter par les concerts au Sunside du duo Laurent de Wilde / Ray Lema les 15 et 16 juin (19h00 et 21h00). Nos deux complices y fêteront la sortie de “Wheels”, subtil dosage de jazz, de classique et de musique africaine enregistré sur deux Steinway. Apprenez aussi que le 24 juin, Alexandre Saada interprètera au Sunside (19h00 et 21h00), le répertoire de “Songs for the Flying Man”, un disque qui, l’an dernier, ensoleilla mon confinement. Quant au Duc des Lombards, il accueillera le trio du pianiste Franck Amsallem les 11 et 12 juin (trois sets par soir, 19h00, 20h15 et 21h30). Portez des masques et faites-vous vacciner. On n’est jamais assez prudent.

-Studio de l’Ermitage :  www.studio-ermitage.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

 

Photo : Nic Thys, Tineke Postma & Nathalie Loriers © Jacky Lepage

Partager cet article
Repost0
1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 16:30
Claude Carrière : la mémoire du Duke

Mars. Après plus de deux mois n’inactivité, ce blog redémarre avec les mauvaises nouvelles que vous connaissez déjà. C’est d’abord la disparition de Chick Corea, emporté le 9 février à l’âge de 79 ans par une forme rare de cancer. Je l’avais revu à la Philharmonie il y a un an, le 2 mars 2020, après son concert donné avec Christian McBride et Brian Blade. Passant du temps avec lui dans sa loge, nous avions échangé des souvenirs sur “The Mad Hatter” et “My Spanish Heart”, un disque qui lui tenait particulièrement à cœur et dont j’avais assuré la promotion chez Polydor lors de sa sortie en 1976. Chick avec son humour pince sans rire, sa fantaisie de chapelier fou, avait l’humilité des grands.

 

Claude Carrière : son nom et son prénom commencent par la lettre C, la troisième de l’alphabet. Comme Chick Corea. Curieux hasard qui les voit disparaître le même mois de la même année, Claude le 20 février, onze jours seulement après un musicien dont il aimait beaucoup le piano. Né à Rodez le 14 mars 1939, Claude avait fait partie de l’équipe de Jazz Hot dirigée par Laurent Godet. Avec son complice Jean Delmas, il créa en 1982 le Jazz Club, une émission qu’il conserva jusqu’en 2008, année au cours de laquelle la direction de Radio France l’en écarta, ce dont il fut profondément affecté.

 

Maurice Cullaz me le présenta en 1985. Je venais de rentrer à l’Académie du Jazz et Claude, de treize ans mon aîné, y était déjà écouté, Maurice se reposant déjà sur lui pour la bonne marche d’une institution alors quelque peu poussiéreuse dans laquelle il imposait ses choix. Je pris vite l’habitude de le seconder dans cette tâche et lorsqu’il devint lui-même Président en 1993, j’ai bien sûr continué de travailler avec lui.

 

Une rencontre fortuite à Fontainebleau m’avait permis de mieux le connaître. Avec Philippe Bourdin, nous avions l’habitude de nous y rendre fréquemment en train afin de récupérer les nouveautés que distribuait DAM, société dont s’occupait le sympathique André Turban. Du jazz, mais aussi de la musique brésilienne, DAM en étant alors le principal importateur français. Claude faisait de même. Nous nous y retrouvâmes par hasard et il me ramena en voiture à Paris ce jour-là. J’eus droit à de la musique de Duke Ellington pendant tout le trajet, découvrant par là même sa passion pour un musicien sur lequel il était intarissable. Il m’avait alors demandé combien de ses disques je possédais. N’en ayant qu’une dizaine, il m’avait affirmé que ce n’était pas assez et qu’un amateur de jazz se devait d’en avoir dix fois plus. N’écoutant pas la radio à cette époque, j’ignorais qu’entre 1976 et 1984 il avait diffusé l’œuvre intégrale du Duke et consacré 400 émissions à son idole.

 

Lorsqu’en 1994 j’entrepris la rédaction de “Passeport pour le jazz”, livre coécrit avec Philippe Adler et édité l’année suivante, c’est à Claude et à Christian Bonnet que je demandai conseil. Ce dernier me donna des renseignements sur les grands enregistrements de la « swing era ». Outre ceux qu’il me livra sur Duke Ellington, Claude me fit connaître des disques importants de Fletcher Henderson et Jimmy Lunceford, musiciens que je connaissais mal, et me fit gagner un temps précieux.

 

Jusqu’en 2005, année au cours de laquelle François Lacharme devint à son tour Président de l’Académie du Jazz, je le retrouvais chaque année chez lui, rue de Charonne, afin de mettre sous pli les invitations de notre remise des prix. Nous terminions la soirée chez Melac, restaurant aveyronnais que Claude appréciait. Outre notre Assemblée Générale annuelle qui se tenait aux « Broches à l’Ancienne », nous nous donnions rendez-vous en décembre, rue Joubert, chez Mimi Perrin, pour voter le Prix du Jazz Vocal dont elle présidait la commission.

 

Les années passant, je le vis moins souvent. Toujours élégant, il présidait l’Association Grands Formats et avec Christian Bonnet avait fondé la Maison du Duke. Par sympathie, j’en devins adhérent, sans toutefois assister aux nombreuses conférences qu’il y donnait régulièrement. Avec l’excellent guitariste Frédéric Loiseau et la jeune chanteuse Rebecca Cavanaugh, il avait monté un petit orchestre dont il était le pianiste. Outre Duke Ellington, Claude admirait Fred Hersch dont il manquait rarement les concerts. Il me fit écouter plusieurs de ses disques, me fit comprendre l’importance du musicien et découvrir la richesse de son piano. Il continuait également à s’occuper de rééditions discographiques. Après la collection Masters of Jazz pour laquelle il avait réalisé une intégrale de Charlie Christian en neuf volumes et de nombreuses compilations pour Francis Dreyfus, il était responsable depuis 2007 de la collection Original Sound Deluxe chez Cristal Records. Un coffret consacré à Nat King Cole en 2019 fut son dernier travail.

 

En tant que Président d’Honneur de l’Académie du Jazz, Claude était de facto membre du Bureau qui se réunissait ces dernières années à mon domicile du Boulevard Beaumarchais. J’ai des photos de lui avec Christian Bonnet et ce n’est pas sans émotion que je les regarde. Ils sont probablement là-haut avec le Duke, assistant à un concert inoubliable de son orchestre, Claude au premier rang pour mieux respirer les parfums capiteux de sa “Perfume Suite”, s’extasier sur cette musique ellingtonienne que le ciel accorde d’écouter à ceux qui l’ont beaucoup aimé.

 

Photo © Pierre de Chocqueuse

Partager cet article
Repost0
1 janvier 2021 5 01 /01 /janvier /2021 13:11
Meilleurs Voeux

             Dans l’espoir d’une année heureuse

                         Joie et Santé en 2021

                    Happy New Year

           Et puisse le jazz vous mettre du baume au cœur   

    

Partager cet article
Repost0
24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 12:47
Vœux pieux ?

24 décembre 2020, veille de Noël

 

Cher(e)s ami(e)s,

Il est grand temps pour moi de refermer ce blog après une année noire. On espère la suivante moins dramatique. Sans trop y croire, car on hésite à la souhaiter bonne et heureuse, par crainte de vœux pieux. Abusons sans excès de ces quelques jours de liberté avant un reconfinement attendu en janvier. Un Noël sans couvre-feu nous est même accordé. Profitons-en car il faut être résolument optimiste pour penser que demain sera comme avant, que les clubs et les salles de concert pourront bientôt nous accueillir. Nous quittons une année masquée pour une autre. Le masque est déjà aussi indispensable que ses clefs, son portefeuille ou sa carte d’identité et il le restera longtemps.

 

L’an dernier à la même époque, privé de bus et de rames de métro, le parisien arpentait les rues de la capitale tout en aspirant à reposer ses pieds fatigués. De nombreux cafés le lui permettait. Un an plus tard, ces derniers gardant portes closes, il se dépêche de faire ses courses dans des magasins provisoirement ouverts. Faites donc vivre ceux de votre quartier. Évitez d’enrichir Amazon. Offrez des livres et des disques. Fiez-vous à mes Chocs de l’année pour les choisir. Je mets donc ce blog en sommeil et vous donne un rendez-vous probable en février. Je prends des risques et ose même vous adresser mes bons vœux pour l’année à venir. Puisse-t-elle être meilleure que la précédente et le jazz combler vos désirs.

Partager cet article
Repost0
17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 10:15
© Klaus Vedfelt - Getty

© Klaus Vedfelt - Getty

 2020 : une année noire pour la culture, pour nos jazzmen, pour les habitants d’un monde sens dessus dessous victimes d’un ennemi invisible, inodore, incolore et mortel. Tour à tour confinés, déconfinés et reconfinés par leurs gouvernants eux-mêmes surpris par l’ampleur d’une pandémie que personne n’a vu venir, le terrien s’interroge sur la vie de demain. Y-aura-t-il encore des contacts physiques, des magasins, des bars, des restaurants, des musées, des salles de concerts, des clubs et des festivals de jazz ? Les ventes de disques en ont bien sûr été affectées. Les rares échoppes qui en proposent ayant été contraintes ce printemps de garder portes closes, bien des parutions furent reportées à l’automne. Leurs bacs à nouveau remplis, nos boutiques préférées se sont retrouvées fermées en novembre. Quant aux clubs et aux salles qui assurent les concerts de sortie des albums, leur réouverture tant espérée le 15 décembre est reportée en janvier, ou plus tard encore. Enregistrer des concerts et les proposer sur des sites ou des réseaux sociaux, ce n’est pas la même chose que d’écouter une musique vivante se créant sous nos yeux.

 

Restent les disques que l’on peut écouter chez soi sans danger. Malgré la pandémie, ils ont été nombreux à sortir en 2020. Depuis, la plupart des studios ont provisoirement fermé leurs portes et c’est chez lui, sur son propre piano, que Fred Hersch a enregistré le sien, l’un des deux albums solo de ces 13 Chocs au sein desquels les musiciens européens sont à l’honneur cette année. Comme Michael Wollny, l’auteur du second opus en solo de cette sélection, Anja Lechner et Daniel Erdmann sont allemands. Associés à des musiciens français, la violoncelliste à François Couturier, le saxophoniste à Bruno Angelini, ils ont fait paraître d’excellents disques en duo, l’amitié franco-allemande se révélant gagnante.

 

Palo Alto”, un inédit non négligeable du grand Thelonious Monk, “The Women Who Raised Me” de Kandace Springs et “Sunset in the Blue” de Melody Gardot sont les seuls disques de jazz américains de ce palmarès 2020 avec celui de Fred Hersch dont la rythmique habituelle accompagne Marc Benham dans un album publié sur le label danois SteepleChase. Souvent produit par des firmes européennes (ECM), le meilleur du jazz sort aujourd’hui des studios européens. Andy Emler, le Marcin Wasilewski trio avec Joe Lovano ont enregistré leurs disques à La Buissonne et Pierre de Bethmann les quatre volumes de ses “Essais” au Studio Recall. Gérard de Haro et Philippe Gaillot, leurs ingénieurs du son, comptent parmi les meilleurs. Puissent-ils encore enregistrer des disques l’an prochain.

11 nouveautés…

 

Marc BENHAM : “Biotope”
(SteepleChase / Socadisc)

Chronique dans le blog de Choc le 10 mars

Jouant avec un égal bonheur du stride, du dixieland, du swing, du bop et du jazz moderne, le piano espiègle de Marc Benham rassemble toutes les périodes de l’histoire du jazz, les époques de sa saga se télescopant parfois au sein d’un même morceau. Enregistré en une seule journée avec John Hebert (contrebasse) et Eric McPherson, la section rythmique habituelle de Fred Hersch, “Biotope” séduit donc par la variété de son répertoire. Mood Indigo, Jitterbug Waltz, Moonlight in Vermont datent des années 30 et 40. Con Alma et Airegin des années 50. Le pianiste étonne aussi par l’audace, la modernité de ses compositions. Sa Suite de Fibonacci est une petite merveille d’écriture et Pablo un dandinement de notes étourdissantes habitées par le swing. Imprévisible, chargée d’un humour malicieux, sa musique acrobatique donne le vertige.

Vincent COURTOIS : “Love of Life”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 17 février

En 2019, subjugué par la force évocatrice des récits de Jack London (1876-1916), le violoncelliste Vincent Courtois entreprit avec Robin Fincker (saxophone ténor et clarinette) et Daniel Erdmann (saxophone ténor), une tournée américaine les menant sur les terres de l’écrivain. Gérard de Haro qui les accompagnait enregistra le trio à Oakland. Une nouvelle de London, Love of Live, donne son nom à l’album. Presque tous les morceaux portent d’ailleurs ceux de ses romans et nouvelles, ses livres parmi lesquels “Martin Eden” inspirant à Vincent Courtois mélodies et cadences. Principal pourvoyeur de thèmes du trio, ce dernier donne volume et puissance à la musique. De l’intimité de son instrument avec deux saxophones naissent des sonorités inouïes que ce trio d’exception est bien le seul à nous offrir.

Anne DUCROS : “Something”

(Sunset Records / L’autre distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 2 mars

Produit par Stéphane Portet et dédié à Didier Lockwood qui s’impliqua beaucoup dans “Purple Songs” (Dreyfus Jazz), un album d’Anne Ducros primé par l’Académie du Jazz en 2001, “Something” parvient à capter merveilleusement les nuances, le timbre de sa voix. Qu’elle s’exprime en anglais (Your Song d’Elton John, Something de George Harrison, The Very Thought of You) en français (Samba Saravah, paroles françaises de Pierre Barouh), ou en italien (Estate), sa diction parfaite, son phrasé aérien et souple, ses onomatopées inventives suscitent l’admiration. Gardienne du tempo, la contrebasse de Diego Imbert donne une grande lisibilité mélodique au répertoire. Quant à la guitare d’Adrien Moignard, elle trouve toujours les notes justes pour mettre en valeur la meilleure de nos chanteuses de jazz.

Andy EMLER : “No Solo”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 12 octobre

Bien qu’écrit sur mesure pour ses invités, le répertoire de “No Solo” entièrement composé par Andy Emler qui a conçu son disque comme une suite, s’ouvre à l’imprévu et irradie un feeling inhabituel. Ces morceaux, le pianiste les a enregistrés en solo avant de les confier aux musiciens pour lesquels ils ont été pensés, chacun d’eux rajoutant en re-recording dans un autre studio sa propre partie instrumentale ou vocale. Réservant les deux premières pièces à son piano, Emler enchaîne sur des duos et des trios éblouissants. La flûte de Naïssim Jalal plonge For Nobody dans un bain de douceur. Les voix d’Aïda Nosrat, d’Aminata « Nakou » Dramé et de Thomas de Pourquery humanisent une musique sensible et colorée qui devient pure magie lorsque, porté par un ostinato de piano envoûtant, le saxophone alto Géraldine Laurent y insuffle son âme.

Daniel ERDMANN / Bruno ANGELINI : “La dernière nuit”

(www.brunoangelini.com)

Chronique dans le blog de Choc le 17 février

Composée et interprétée par Daniel Erdmann (saxophone ténor) et Bruno Angelini (piano), la musique de “La dernière nuit” accompagne une évocation de Sophie Scholl (1921-1943), figure emblématique du réseau « La Rose Blanche » qui fut décapitée le 22 février 1943 à Munich par les nazis avec son frère Hans pour avoir imprimé et diffusé des tracts hostiles au régime et à la guerre. Les subtiles couleurs harmoniques des compositions, les notes tendres et émouvantes du piano, le souffle expressif du saxophone traduisent les états d’âme de la condamnée la nuit qui précède son exécution, expriment son espoir de vaincre la peur et d’entrer sereinement dans la mort. Vendu lors des concerts du duo, ce disque, magnifique, est disponible sur les plateformes numériques (Bandcamp) et sur le site de Bruno Angelini.

Melody GARDOT : “Sunset in the Blue”

(Decca / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 13 novembre

Cinq ans que Melody Gardot n’avait pas sorti de disque studio. “Sunset in the Blue” ne déçoit pas et fait partie de ses grandes réussites. Arrangés par Vince Mendoza, les violons et violoncelles du Royal Philharmonic Orchestra magnifient la voix chaude et caressante de la chanteuse qu’accompagne le chanteur de fado António Zambujo dans C’est magnifique. À cet écrin de cordes se mêlent parfois des vents, l’orchestre au grand complet déployant aussi ses fastes. Larry Klein qui a produit l’album en a soigné tous les détails pour lui donner un brillant exceptionnel. Il y parvient. Interprétant une poignée de standards et des compositions originales, Melody Gardot célèbre sensuellement le Brésil et le jazz. Des musiciens confirmés l’accompagnent, la guitare d’Anthony Wilson rythmant délicatement la musique.

Fred HERSCH : “Songs from Home”

(Palmetto / L’autre distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 11 décembre

Ce disque en solo, Fred Hersch l’a enregistré dans la maison de campagne de Pennsylvanie sur son propre piano, un Steinway B de 50 ans. Confiné, souhaitant rendre les gens heureux par sa musique, il pose ses propres harmonies sur des chansons souvent liées à des souvenirs de jeunesse. Il a grandi avec la musique populaire sophistiquée et créative des années 60, avec “Blue” de Joni Mitchell, “Sgt Peppers” des Beatles, Wichita Lineman de Jimmy Webb. Outre quelques compositions personnelles – Sarabande, West Virginia Rose dédié à sa mère et à sa grand-mère  –, le répertoire comprend aussi Get Out of Town de Cole Porter et Solitude de Duke Ellington, morceau approprié à l’enfermement que fait vivre la pandémie. Dans l’intimité de son domicile Fred Hersch s’épanche et exprime ses sentiments en jouant un merveilleux piano.

Anja LECHNER / François COUTURIER : “Lontano”

(ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°732

Anja Lechner au violoncelle, François Couturier au piano, soit la moitié de l’admirable Tarkovski Quartet à nouveau réuni après un premier opus en duo en 2013 sur ECM New Series. Avec Anja, l’une des rares violoncellistes « classique » qui ne craint pas d’improviser, François joue une musique ouverte qui dépasse le cadre du jazz et décloisonne les genres. Les belles lignes mélodiques de son piano se mêlent à celles du violoncelle dont les cordes laissent échapper une musique pure et majestueuse. Parfaitement équilibré, le répertoire de l’album comprend des compositions originales, de courtes improvisations collectives, des pièces du répertoire classique du géorgien Giya Kancheli et d’Henri Dutilleux, et des relectures inspirées d’œuvres du pianiste argentin Ariel Ramírez, et de l’oudiste tunisien Anouar Brahim.

Kandace SPRINGS : “The Women Who Raised Me”

(Blue Note / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°726

Larry Klein sait mettre en valeur les musicien(ne)s dont il produit les albums. Repérée par Prince en 2016, Kandace Springs bénéficie de ses arrangements élégants dans ce disque qui comme son nom l’indique, (« Les femmes qui m’ont inspirée »), est un hommage aux chanteuses qui ont marqué sa jeunesse. Reprenant des thèmes chantés par Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone, Carmen McRae et plus proche de nous par Norah Jones, Diana Krall, Sade, Roberta Flack, Dusty Springfield et Bonnie Raitt, elle les chante avec une voix chaude et puissante dont il est difficile de rester insensible. Jouant elle-même du piano, accompagnée par une section rythmique comprenant Steve Cardenas (guitare), Scott Colley (contrebasse) et Clarence Penn (batterie), et conviant à la fête quelques solistes prestigieux, elle signe un opus 100% jazz, son meilleur.

Marcin WASILEWSKI Trio, Joe LOVANO : “Arctic Riff”

(ECM / Universal) 

Chronique dans Jazz Magazine n°729

Après avoir convié le saxophoniste suédois Joakim Milder à l’enregistrement de “Spark Of Life” en 2014, le trio du pianiste Marcin Wasilewski qui depuis sa création en 1993 comprend le bassiste Slawomir Kurkiewicz et le batteur Michal Miskiewicz, invite le saxophoniste Joe Lovano à partager sa musique. Dans Glimmer of Hope, une longue et délicate introduction de piano de Wasilewski fait d’emblée rentrer l’auditeur dans un jazz modal et onirique. Le pianiste embellit les thèmes par des couleurs harmoniques enveloppantes, la finesse de son toucher. Au ténor, Lovano dynamise la musique par un jeu musclé dont profitent L’amour fou et On the Other Side qu’il a écrit pour cette séance. Sa sonorité chaleureuse fait merveille dans les ballades. Le lyrisme de ses chorus en magnifie les mélodies.

Michael WOLLNY : “Mondenkind”

(ACT / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 26 octobre

Enregistré à Berlin en avril, en pleine période de confinement, “Mondenkind” est le premier opus en solo de Michael Wolny. Son titre (Enfant de la lune) fait référence à la mission Apollo 11, plus précisément à l’astronaute Michael Collins qui à chaque passage orbital autour de la lune perdait tout contact avec la terre pendant 46mn et 38s, la durée de ce disque. Le pianiste mêle ses œuvres à des pièces de compositeurs « classiques » (Alban Berg, Rudolf Hindemith), à des thèmes du groupe canadien Timber Timbre et du chanteur Sufjan Stevens. Des morceaux lents et expressifs, souvent en mode mineur, accompagnent de courtes pièces abstraites et inquiétantes. En pleine possession de ses moyens, un musicien inventif pose des harmonies raffinées sur une musique souvent onirique et signe une des grandes réussites de sa discographie.

 …1 coffret de 5 CD(s)

 

Pierre de BETHMANN Trio : “Essais / Volumes 1 à 4”

(Aléa / Socadisc)

Chronique du volume 4 dans le blog de Choc le 2 mars

Chronique du volume 4 dans le blog de Choc le 27 novembre

Le volume 4 et le disque bonus de ce coffret contenant cinq plages inédites sont parus cet automne. Les trois autres datent de 2015, 2017 et février 2020. Tous contiennent des thèmes écrits ou adoptés par des jazzmen (Thelonious Monk, Herbie Hancock, Sam Rivers, Wayne Shorter), des chansons (Que Sera Sera popularisé par Doris Day, Pull Marine de Serge Gainsbourg), des pièces du répertoire classique (Sicilienne de Gabriel Fauré, Forlane de Maurice Ravel) et des morceaux peu souvent joués qui revivent sous d’autres couleurs harmoniques (Moreira que le pianiste et chanteur Guillermo Klein enregistra en 2011 avec son groupe Los Guachos). Les bonnes mélodies ne meurent jamais. Pierre de Bethmann (piano et rhodes) Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) s’en approprient 40 et les rendent éblouissantes.

…et 1 inédit

 

Thelonious MONK : “Palo Alto”

(Impulse ! / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 9 novembre

1968, une année difficile pour l’Amérique et pour Thelonious Monk qui pourtant enchaîne les concerts. En octobre, le pianiste se produit deux semaines au Jazz Workshop de San Francisco. Alors que les tensions restent vives entre Blancs et Noirs en cette période d’émeutes raciales, le 27 octobre Danny Scher, un lycéen de seize ans, parvient à rassembler les deux communautés autour de la musique de Monk dans l’auditorium de son lycée de Palo Alto. En quartette avec Charlie Rouse (saxophone ténor), Larry Gales (contrebasse) et Ben Riley (batterie), le pianiste interprète cet après-midi-là Ruby My Dear, Well, You Needn’t, Blue Monk, Epistrophy, reprend en stride Don’t Blame Me et achève sur quelques notes de I Love You Sweetheart of All My Dreams, une chanson de 1928 popularisé par Rudy Vallee. 47 minutes de bonheur enfin ressuscitées.

Partager cet article
Repost0
11 décembre 2020 5 11 /12 /décembre /2020 09:30
Trois disques d’un temps suspendu

Trois pianistes, deux américains et un français. Profitant de l’isolement imposé par un virus aussi dévastateur qu’inattendu, nos trois musiciens publient aujourd’hui des disques en solo. Ceux de Jean-Christophe Cholet et de Fred Hersch ont été enregistrés chez eux sur leurs propres instruments. Retenu aux Pays-Bas par la pandémie, Brad Mehldau a préféré le confort d’un studio d’Amsterdam. J’aurais pu ajouter à cette liste “Mondenkind” de Michael Wollny dont la prise de son fut réalisée à Berlin, mais il a déjà fait l’objet d’une chronique en octobre. Les nombreux morceaux que Fred Hersch reprend sont souvent liés à des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Il s’épanche et se livre beaucoup dans des interprétations aussi lumineuses que sensibles. Brad Mehldau s’attarde davantage à décrire ce qu’il ressent face à la Covid-19 qui a changé ses habitudes. Isolé dans une maison presque forestière, Jean-Christophe Cholet s’est laissé aller à improviser une musique spontanée et sincère. C’est la première fois qu’il se livre à l’exercice et il est très réussi. 

Trois disques d’un temps suspendu

Fred HERSCH : “Songs from Home” (Palmetto / L’autre distribution)

Confiné en avril dans sa maison de Pennsylvanie, Fred Hersch nous fit cadeau tous les jours pendant deux mois sur sa page Facebook, à 19h00 précise heure française, d’un morceau interprété en direct. Le succès de ces mini-concerts baptisés « Tune of the Day » lui donna l’idée d’enregistrer un disque solo dans la tranquillité et l’intimité de son domicile, une maison de campagne construite autour de son piano, un Steinway B de 50 ans. « Je voulais jouer de la musique pour rendre les gens heureux. Une partie des chansons de cet album datent d’avant que je sache ce qu’était le jazz. J’ai grandi dans les années 60 en écoutant une musique populaire qui était alors sophistiquée. » Des chansons avec lesquelles le pianiste a une longue histoire personnelle et qui ont marqué sa jeunesse.

 

All I Want de Joni Mitchell, le morceau d’ouverture de “Blue”, le disque le plus triste et le préféré de la chanteuse, bénéficie de ses choix harmoniques, de la douceur de son toucher. Son piano « un vieil ami de 50 ans » a quelques imperfections. Il le sait et lui pardonne. « Plutôt que d’en être frustré, j’en ai embrassé les défauts ». Le ré au-dessus du do médian émet un bruit sourd et percutant, audible dans Get Out of Town de Cole Porter et Wichita Lineman, une des grandes chansons de Jimmy Webb. Hersch en découvrit la version à succès de Glen Campbell, les thèmes de Webb ayant souvent été chantés par d’autres interprètes. After You’ve Gone (1918) est l’un des deux morceaux de l’album joué en stride. L’autre, le joyeux et chaloupé When I’m Sixty-Four de Lennon / McCartney, provient du célèbre “Sgt Peppers”, l’un des grands disques des Beatles.

 

Les autres standards dont Fred Hersch renouvelle les harmonies et les couleurs sont Wouldn’t It Be Lovely, un extrait de “My Fair Lady”, et Solitude de Duke Ellington dont il nous offre une version aussi sensible que délicate. Dédié à sa mère et à sa grand-mère et précédemment enregistré en solo dans “Floating” (2014), West Virginia Rose dont il caresse tendrement les notes introduit The Water Is Wilde, une chanson folklorique des Appalaches, l’histoire d’un amour perdu. Plusieurs lignes mélodiques cohabitent dans Consolation (A Folk Song), un thème rarement joué du trompettiste Kenny Wheeler. Utilisant le contrepoint, Fred Hersch tisse une toile polyphonique souple et aérée. Entre chaque note, on y entend le vent chanter. De tous ses disques, “Songs from Home” est sans doute celui qui lui ressemble le plus. Son piano y exprime ses sentiments et nous touche profondément.

Trois disques d’un temps suspendu

Brad MEHLDAU : “Suite : April 2020” (Nonesuch / Warner Music)

C’est dans un studio d’Amsterdam, ville dans laquelle la pandémie l’a contraint à demeurer, que Brad Mehldau a enregistré cet album en solo, « un instantané musical de la vie que nous avons tous vécue ce dernier mois », douze mouvements complétés par trois reprises qui lui tiennent particulièrement à cœur. Bien que confiné avec les siens, le pianiste souffre de ne pouvoir retrouver son pays hélas divisé et en proie au racisme. Dans l’intégralité de ses notes de pochette que l’on trouve sur son site, il se désole pour les familles de George Floyd, Breonna Taylor et David McAtee, tous abattus par la police, tous membres de la communauté afro-américaine dont il se sent proche par la musique. Brad Mehldau la joue sobrement, rejette toute virtuosité pour un cheminement mélodique qui exprime « des expériences et des sentiments qui sont à la fois nouveaux et communs à beaucoup d’entre nous » et questionne un monde bouleversé par le virus qui n’est déjà plus comme avant. Dans Keeping Distance, ses deux mains se gardent bien de se rapprocher tout en restant inextricablement liées, comme deux personnes qui se connaissent et s’estiment ne peuvent se passer l’un de l’autre. Le pianiste a beau décliner deux thèmes simultanément, ses mains discutent et se répondent.

 

Comme Fred Hersch qui fut son professeur, Brad Mehldau n’hésite pas à exploiter les ressources du contrepoint. Stepping Outside relève de la fugue, d’une approche harmonique européenne. Bach n’est jamais loin, de même que les compositeurs classiques que l’on entend dans son piano. Les accords mélancoliques de Stopping, listening : hearing (S’arrêter, écouter : entendre) introduisent la mélodie très simple du majestueux Remembering Before All This, dont les notes s’efforcent d’exprimer le malaise que l’on éprouve au souvenir d’un monde qui, hier encore, ne ressemblait pas à celui d’aujourd’hui. C’est à sa famille qu’il pense dans les dernières parties de sa suite que conclut Lullaby, une berceuse. La pandémie lui a donné l’occasion de se rapprocher d’elle, de partager son quotidien. Les paroles de Don’t Let It Bring You Down du bien-aimé “After the Gold Rush” de Neil Young lui ont été d’une aide précieuse dans cette épreuve. Il le reprend ainsi que New York State of Mind de Billy Joel qu’il affectionne depuis l’âge de neuf ans, une lettre d’amour pour une ville qui a longtemps été la sienne. Écrite par Jérome Kern en 1919, la mélodie lumineuse de Look for the Silver Lining referme cet opus sur une positive lueur d’espoir.  

Trois disques d’un temps suspendu

Jean-Christophe CHOLET : “Amnesia” (Infingo / L’autre distribution)

Pianiste de formation classique, Jean-Christophe Cholet est aussi un arrangeur habile et un compositeur éclectique. Riche d’une trentaine d’albums sa discographie en comprend plusieurs avec le contrebassiste Heiri Känzig et le batteur Marcel Papaux. En décembre 2014, avec Matthieu Michel (bugle), Didier Ithursarry (accordéon) et Ramon Lopez (batterie), il enregistrait à La Buissonne le magnifique “Whispers”, l’un de mes 13 Chocs de 2016, l’un des plus beaux disques de jazz de chambre européen de ces dernières années.

 

Enregistré en juin, dans sa maison de Paupourt (Loiret) après cinquante-cinq jours de confinement, “Amnesia” est pourtant son premier album solo. Il rassemble quatorze pièces inventées spontanément, toutes différentes car traduisant les états d’âme du pianiste au moment de leur création. Des improvisations « guidées essentiellement par l’humeur d’instants privilégiés passés au cœur d’une forêt inspirante, loin de l’effervescence d’une vie courante et trépidante ».

 

Majestueux et lent, Ici et maintenant s’apparente à un hymne. Le pianiste en plaque les accords avant de jouer Impatient, une pièce abstraite construite autour d’un bref motif mélodique. Aimer se perdre, une rêverie arpégée, change peu à peu de tempo au fur à mesure de sa progression. Dans Ironie du sort, la main droite brode une délicate et soyeuse tapisserie. 1926 est une pièce grave et mélancolique. 1928 qui lui succède se pare de notes légères et cristallines. D’autres font briller Les étoiles qui porte bien son nom. Après une longue introduction onirique, une mélodie lumineuse s’y révèle. C’est la plus belle de l’album avec celle d’Amnesia qui semble s’ouvrir comme les ailes multicolores d’un papillon. On s’envole allègrement avec elle.

 

Crédits photos : Fred Hersch © Scott Morgan – Brad Mehldau © Michael Wilson – Jean-Christophe Cholet © Jean-Baptiste Millot.

Partager cet article
Repost0
4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 10:33
Drôles de fêtes

Décembre. Tenus en laisse avec une corde vingt fois plus longue – nous pouvons nous déplacer dans un rayon de vingt kilomètres autour de notre domicile depuis le samedi 28 novembre –, nous passerons les fêtes en semi-liberté, évitant par prudence de nous rassembler, prenant soin de limiter les contacts physiques avec nos proches les soirs de réveillons. Mais qui a vraiment envie de faire la fête après une année pareille ? Une année que l’on n’avait encore jamais connue et qui laisse le pays sinistré, la culture exsangue d’avoir été si longtemps bâillonnée. « Viens voir les comédiens, voir les musiciens, voir les magiciens » chantait Charles Aznavour. Le public confiné, les spectacles interdits, on les a malheureusement très peu vus et entendus en 2020.

 

Les théâtres, musées, cinémas et salles de concerts reprendront leurs activités le 15 décembre. Une bonne nouvelle, mais l’instauration ce jour-là d’un nouveau couvre-feu entre 21h00 et 7h00 du matin, et ce jusqu’au 20 janvier, restreint leurs heures d’ouverture. Les clubs de jazz vont devoir aménager leurs horaires en conséquence, ce qu’ils ont déjà fait en octobre. Concerts avancés à 17h00 et 19h00 au Sunside le 19 décembre pour le New Monk Trio de Laurent de Wilde, à 16h00 et 19h00 les 26 et 27 pour le trio de Jacky Terrasson. Le Duc des Lombards reste fermé mais retransmet à 20h00 des concerts en direct sur TSF Jazz, la radio se trouvant dans l’impossibilité d’organiser You & The Night & The Music, son gala annuel. Vous pourrez ainsi écouter le 9 décembre Baptiste Herbin et le 16 le Belmondo Quintet. Le New Morning reprend ce jour-là ses activités, mais redémarrer ma rubrique « Quelques concerts qui interpellent » me semble prématuré. Tous peuvent être encore annulés, de nouvelles restrictions annoncées. On consultera les programmes des clubs sur internet avant de s’y précipiter.

 

Avant la mise en sommeil de ce blog autour du 20 décembre, vous découvrirez mes Chocs de l’année, treize disques que je place au-dessus des autres. Un choix difficile car si le virus a considérablement ralenti le travail des studios d’enregistrement, beaucoup de disques sont sortis en 2020. Mes chroniques ont été plus nombreuses que d’habitude, surtout cet automne. Profitant du confinement, certains pianistes ont enregistré leurs albums à domicile, Fred Hersch dans sa maison de Pennsylvanie et Jean-Christophe Cholet dans celle qu’il possède à Paucourt dans le Loiret. Quant à Brad Mehldau, il a réalisé le sien dans un studio d’Amsterdam, les douze morceaux de sa “Suite : April 2020” reflétant ses sentiments devant une pandémie qui allait le contraindre à changer ses habitudes. J’attends la sortie de “Songs from Home” de Fred Hersch le 11 décembre pour réunir ces trois disques solo dans un article que vous trouverez prochainement dans ce blog. Merci de lui être fidèle.

Partager cet article
Repost0
30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 09:31
Disques : petite pluie automnale (2)

Cinq nouvelles chroniques de disques édités cet automne lorsque les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Coproducteur et pianiste du Quint5t, un all star qui s’est produit dans l’hexagone en octobre 2019 et dont l’album mérite mes éloges, Marc Copland a depuis enregistré un opus en solo consacré au regretté guitariste John Abercrombie dont la sortie française est prévue l’année prochaine. Sous la plume de Frédéric Goaty, Jazz Magazine n’a pas attendu 2021 pour en publier un compte rendu dans son numéro de décembre. Le mien attendra qu’il paraisse. Le “Budapest Concert” de Keith Jarrett est par contre déjà disponible à la vente. Enregistré le 3 juillet 2016, c’est l’un des derniers concerts en solo du pianiste, le côté gauche de son corps aujourd’hui paralysé après deux AVC. Le 15 février 2017, peu après l’élection de Donald Trump, Jarrett donnait une ultime prestation au Carnegie Hall de New York et fustigeait la politique du nouveau président. Joué en rappel, Autumn Nocturne est le dernier morceau qu’il interpréta sur scène.         

Keith JARRETT : “Budapest Concert” (ECM / Universal)

Le 3 juillet 2016, sur la scène du Béla Bartók Concert Hall de Budapest, Keith Jarrett improvise une suite musicale, douze parties indépendantes de longueur raisonnable qu’il fait suivre par deux standards. Un flot de notes abstraites et dissonantes envahit la première, la plus vaste, une cathédrale sonore qu’il construit pierre par pierre sans craindre le vide, sans convoquer de mélodie. La tempête s’apaise par de sombres accords (Part II). Les doigts courent à nouveau sur le clavier sans exposer de thème, Jarrett le derviche faisant tourner les notes ondulantes d’un ostinato incantatoire tout en contrôlant parfaitement leur dynamique, leur puissance orchestrale. Les pièces lyriques du second de ces deux disques séduisent toutefois bien davantage. Le pianiste virtuose devient romantique et met son merveilleux toucher au service des mélodies qu’il invente. De forme chorale, les cinquième et onzième parties de son concert bénéficient d’un jeu sobre et lumineux. Jarrett s’abandonne pour faire pleinement chanter la mélodie de la septième dans un majestueux crescendo de notes chatoyantes. Ces dernières tintinnabulent dans la huitième, procédé utilisé à Rio en 2011 (Part II) et à Paris en 2008 (Part III) dont nous possédons les enregistrements. Quant aux deux rappels, It’s a Lonesome Old Town et Answer Me, My Love, ils semblent sortir d’un rêve et éblouissent davantage encore qu’à Munich où, quelques jours plus tard, le pianiste en donna des versions que l’on croyait indépassables.

Daniel HUMAIR : “Drum Thing” (Frémeaux & Associés)

Il y a trente ans, Patrick Frémeaux éditait pour sa galerie un album de six lithographies de Daniel Humair intitulé “Scratch, Bop and Paper”, Patrick entendant « dans les traits de l’abstraction narrative de la peinture de Daniel les fondamentales de ses baguettes sur les peaux, et dans ses aplats les harmoniques parfois longues de ses cymbales ». Avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano et Stéphane Kerecki à la contrebasse, le batteur a formé le trio Modern Art, pour improviser une musique aventureuse et ouverte, sans piano pour une plus grande liberté harmonique, une prise de risque illimitée. Composée par les musiciens de l’orchestre auquel se joint Yoann Loustalot au bugle, encadrée par un prologue et un épilogue, la musique qui rassemble trois Drum Thing(s) et cinq Interlude(s) conserve un aspect brut, primitif, la valorisation des timbres des instruments la rendant fortement expressive. Stéphane fait puissamment chanter les cordes de sa contrebasse. Sa sonorité ample se marie idéalement aux tambours de Daniel qui colore l’espace sonore, peaux, métal et bois la teintant de vibrations. Souple et ouvert, son drumming favorise l’interaction, le jeu collectif au sein duquel les deux souffleurs inventent et dialoguent, esquissent des pas de danse, une émouvante version de Send in the Clowns de Stephen Sondheim refermant un album dont je conseille vivement l’écoute.

Diego IMBERT / Alain JEAN-MARIE : “Interplay - The Music of Bill Evans”

(Trebim Music / L’autre distribution)

Admirateur du pianiste Bill Evans, de ses albums en duo avec Eddie Gomez, “Intuition” (1975) et “Montreux III”, un concert donné la même année au Festival de Jazz de Montreux, Diego Imbert n’a jamais oublié le stage qu’il fit avec Gomez à Capbreton à la fin des années 90. Reprendre les morceaux que jouait Evans, ses compositions sans chercher à les copier, à imiter le duo originel, c’est ce qu’il proposa à Alain Jean-Marie qui hésita avant d’accepter l’aventure, le bassiste l’« encourageant à ne surtout pas chercher à jouer comme Bill, mais à revisiter son répertoire à sa manière ». Deux instruments heureux de s’épauler en proposent ainsi une relecture intimiste non dénuée de mélancolie. Assurant l’assise rythmique de l’album, la contrebasse sobre et lyrique de Diego répond aux choix mélodiques d’Alain qui expose sobrement les thèmes et les harmonise par ses voicings, ces accords qu’il plaque fréquemment et dont il modifie l’ordre des notes pour en changer les couleurs. Leurs sonorités riches et panachées qui ont séduit les nombreuses chanteuses qu’il a accompagnées habillent ici Nardis, Very Early, Blue in Green, Waltz for Debby et d’autres thèmes moins célèbres que jouait Bill Evans. Loin d’exhiber leur technique, d’allonger inutilement les versions qu’ils en donnent, les deux hommes les abordent avec simplicité, ne s’éloignent jamais des mélodies qu’ils mettent en valeur, la tendresse qu’ils leur portent les rendant très appréciables.  

Disques : petite pluie automnale (2)

QUINT5T (InnerVoiceJazz / L’autre distribution)

Cinq grands musiciens (six avec Ralph Alessi présent sur deux plages) sont ici rassemblés autour du piano de Marc Copland, coproducteur de cet album qui paraît sur son propre label. Drew Gress (contrebasse) et Joey Baron (batterie) assurent la rythmique de ses derniers disques. Marc a souvent joué avec David Liebman, “Bookends”, un album en duo de 2002, témoignant de leur complicité. Avec Randy Brecker, Marc enregistra deux ans plus tard “Both/And” pour le label Nagel Heyer. Si leur réunion en studio après une tournée européenne n’est donc pas surprenante, la musique, très variée, étonne néanmoins. Marc excepté, tous ont apporté des compositions, la musique chaloupée d’un thème que Duke Ellington écrivit en 1931, Mystery Song, introduisant le disque. Ornette Coleman aurait pu signer Off a Bird, un thème très simple de Liebman qui occasionne un dialogue plein d’humour entre les deux souffleurs. Le saxophoniste l’interprète au soprano bien que jouant surtout du ténor dans l’album. Le bugle de Randy Brecker donne de la douceur à Moontide et à Pocketful of Change, une ballade dont il cisèle les notes évanescentes. Drew Gress rend épaisses ses notes rondes et puissantes. Un piano rêveur les accompagne dans une reprise de Broken Time. Marc embellit Moontide et Figment par les couleurs de ses notes cristallines et tintinnabulantes. Leurs cascades ornementent Broken Time, morceau au tempo relevé, prétexte à une succession de chorus flamboyants.

Glenn ZALESKI “The Question” (Sunnyside / Socadisc)

Installé à Brooklyn et originaire de Boylston (Massachussetts) Glenn Zaleski fait partie des talents émergeants que l’Amérique du jazz révèle à chaque génération. Influencé par le Bill Evans de “Everybody Digs Bill Evans” et de “Portrait in Jazz”, le pianiste reste attaché à la grammaire et au vocabulaire du jazz dont il joue le répertoire. Après deux enregistrements en trio pour Sunnyside, il publie aujourd'hui un disque largement consacré à ses propres compositions et presque entièrement en quintette avec des musiciens qu’il connaît bien. Lucas Pino qui joue du saxophone ténor est l’un de ses plus anciens amis. Il fréquente le bassiste Desmond White depuis ses années d’université et le batteur Allan Mednard a souvent été le gardien du tempo de ses concerts. Glenn retrouve aussi Adam O’Farrill dont la trompette contribue beaucoup à la réussite de cet album, ses interventions dans Backstep et Strange Meadow Lark de Dave Brubeck étant particulièrement convaincantes. Dans “Fellowship”, Glenn reprend déjà un thème de ce dernier. Il a joué avec lui en 2006 au Monterey Jazz Festival et le Brubeck Institute Fellowship de Stockton (Californie) au sein duquel il a étudié reste son alma mater. Écrit pour un nonnette, trois saxophones et un trombone y mêlant leurs timbres, le polyphonique Subterfuge nous fait découvrir le talent d’arrangeur du pianiste dont les notes fluides redoublent d’élégance dans BK Bossa Nova, morceau magnifié par la guitare de Yotam Silberstein.

Crédits photos : Budapest © Martin Hangen – Quint5t (Randy Brecker, Joey Baron, Marc Copland, David Liebman, Drew Gress © TJ Krebs.

Partager cet article
Repost0
25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 10:11
Disques : petite pluie automnale (1)

Que de disques cet automne ! Plus que d’habitude car la covid-19 bouleversant l’ordre des choses, une partie de ceux qui devaient paraître au printemps sortent aujourd’hui. Une dizaine d'entre eux, des nouveautés, m'ont interpellé. Je livre à votre attention les chroniques des cinq premiers. Vous en découvrirez cinq autres lundi prochain dans ce blog. Puissent-elles donner envie de vous procurer ces albums.  

 

Pierre de BETHMANN Trio : “Essais / Volume 4” (Aléa / Socadisc)

Rassemblant Pierre de Bethmann (piano et rhodes) Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie), ce trio né il y a bientôt sept ans du hasard d’une rencontre, publie aujourd’hui la seconde moitié de sa séance studio de septembre 2019 enregistrée au Studio Recall (Pompignan) par Philippe Gaillot, ses “Essais / Volume 3” contenant la première. Sachant que les bonnes mélodies ne meurent jamais, Pierre puise son inspiration dans des thèmes qui n’appartiennent pas forcément au jazz et leur fait porter de nouveaux habits. Des pièces du répertoire classique, des chansons nourrissent son piano, ses “Essais”. Tout aussi réussi que les trois autres, le Volume 4 réunit surtout des compositions de jazzmen. Monk est une nouvelle fois à l’honneur avec une version aussi tonique qu’originale de Think of One, mais aussi Sonny Rollins (Saint Thomas), Wayne Shorter (Deluge, un extrait de “Juju”, un de ses disques Blue Note), Charlie Parker et Dizzy Gillespie (Anthropology). Si Ma Bel de Kenny Wheeler – joué par Pierre qui, en solo, le ré-harmonise en profondeur –, et Three Blind Men de Carla Bley sont rarement interprétés, reprendre This Never Happened Before, une des plages de “Chaos and Creation in the Backyard”, un disque de Paul McCartney est encore plus inhabituel. De même que Moreira que le pianiste et chanteur Guillermo Klein enregistra en 2011 avec son groupe Los Guachos. Fidèle à sa mélodie, Pierre nous en transmet la mélancolie par un piano sensible qui nous va droit au cœur*.

 

*Un coffret de 5 CD(s) rassemble également les quatre volumes de ces “Essais”. Le cinquième, un bonus, contient cinq plages inédites enregistrées entre 2015 et 2019, deux en trio et trois en solo.   

Pascale BERTHELOT : “Saison Secrète” (La Buissonne / Pias)

Engagée dans la création musicale – elle a enregistré des œuvres de Morton Feldman, John Cage et de compositeurs d’aujourd’hui –, Pascale Berthelot a principalement étudié la musique avec Bernard Flavigny, Éric Heidsieck et Claude Helffer. Directrice artistique de Cuicatl, collection du label de La Buissonne consacrée aux musiques contemporaines, elle vient d’enregistrer à l’invitation de Gérard de Haro, un disque de piano solo pas comme les autres. De son imaginaire, de son être intime, intérieur, le « weltinnenraum » du poète Rainer Maria Rilke dont le livret de son disque reproduit la dixième “Élégie de Duino”, a surgi cinq pièces improvisées très personnelles. Elle s’en étonne elle-même dans ses notes de pochette. Comment une telle musique a-t-elle pu naître, se mouvoir ? Comment le compagnonnage du silence peut générer ces improvisations inattendues ? Pascale Berthelot n’improvise pas comme une pianiste de jazz dont elle ignore la grammaire. Le swing, le blues et ses progressions harmoniques, n’existent pas dans cette musique profondément onirique qui séduit autrement. Son piano envoûte par ses harmonies, ses couleurs, le chromatisme de ses accords, le toucher de son interprète. Écoutez Balance des étoiles, la première plage de l’album. Dans un temps magiquement suspendu, la pianiste spatialise poétiquement une musique ruisselante de notes et de tendresse imaginée avec le cœur.

Thomas FONNESBÆK & Justin KAUFLIN : “Standards” (Storyville / UVM)

En 2015, le bassiste danois Thomas Fonnesbæk rencontrait à Copenhague le pianiste américain non-voyant Justin Kauflin. Deux ans plus tard, les 14 et 15 juin 2017, les deux hommes enregistraient de nombreux morceaux au Studio Nilento de Gothenburg. “Synesthesia”, le disque Storyville qu’ils sortirent cette année-là, en réunit une dizaine, essentiellement des compositions originales. Lors de cette même séance, Kauflin et Fonnesbæk interprétèrent des standards, y greffant leurs propres harmonies. Ce sont eux que contient ce disque, des thèmes de Bud Powell, Duke Ellington, Benny Golson, mais aussi Nigerian Marketplace d’Oscar Peterson et It’s All Right With Me de Cole Porter, deux des morceaux de “Synesthesia”. De Thomas Fonnesbæk, digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, j’ai toujours dit le plus grand bien. Les albums qu’il enregistra en duo avec Sinne Eeg (“Eeg-Fonnesbæk”), Enrico Pieranunzi (“Blue Waltz”) ou en trio avec Aaron Parks et Karsten Bagge (“Groovements”) font entendre une contrebasse à la voix mélodique ample et puissante. Demi-finaliste de la Thelonious Monk Jazz Piano Competition en 2012, protégé de Clark Terry et de Quincy Jones sur le label duquel il enregistra “dedication” en 2014, Justin Kauflin reste inconnu en France. Puisse cet excellent album contribuer à le faire découvrir.

Tim GARLAND “ReFocus” (Edition Records /  UVM)

Arrangé par Eddie Sauter et enregistré par Stan Getz en 1961, “Focus” n’en finit pas d’inspirer les saxophonistes. Après le “Re Focus” de Sylvain Rifflet en 2017, le britannique Tim Garland sort aujourd’hui un “ReFocus” dont il a presque entièrement écrit la musique, les improvisations de Getz lui servant à architecturer de nouveaux morceaux. Si I’m Late, I’m Late de Sauter introduit les deux disques, l’instrumentation choisie par Garland – cinq violons, deux altos, un violoncelle, une harpe et une section rythmique, (contrebasse et batterie) s’écarte de l’original. Sauter utilise un grand orchestre à cordes et rejette la présence continue d’une rythmique. Dans ce nouveau disque, le batteur Asaf Sirkis occupe une place importante. Thorn in the Evergreen, Night Flight et Dream State possèdent une grande tension rythmique. Past Light est plus apaisé et dans The Autumn Gate, les cordes apportent un bel écrin mélodique au saxophone. La dernière plage de l’album Jezeppi, un bonus, bénéficie d’une orchestration différente. Tim Garland y joue du soprano. Le pianiste John Turville et le guitariste Ant Law interviennent dans l'enregistrement et Yuri Goloubev, le bassiste de la séance, y prend également un solo. On peut préférer, ce qui est mon cas, le “Re Focus” de Rifflet superbement arrangé par Fred Pallem et riche de dialogues entre le saxophone et l’orchestre, mais le travail de Garland n’en reste pas moins impressionnant.

Adam KOLKER “Lost” (Sunnyside / Socadisc)

Quatrième opus d’Adam Kolker sur Sunnyside, “Lost” réunit des musiciens avec lesquels il travaille depuis longtemps. Le saxophoniste retrouve ici Bruce Barth, pianiste avec lequel il enregistra il y a vingt ans l’album “Somehow It’s True”, (Double-Time Records), mais aussi Ugonna Okegwo (contrebasse) et Billy Hart (batterie) qui en assuraient la rythmique. Kolker apprécie beaucoup les compositions flottantes et souvent oniriques de Wayne Shorter, les étranges harmonies qui peuplent ses thèmes porteurs de fortes et troublantes images. “Lost” devait être entièrement consacré à ce grand créateur de thèmes, mais se rendant compte que sa propre musique basée sur des modes ressemblait beaucoup à la sienne, Kolker changea d’idée, ne gardant de Shorter que deux morceaux : Dance Cadaverous emprunté à “Speak no Evil” (1964), et Lost, le thème d’ouverture de “The Soothsayer” (1965). Kolker nous en donne une version plus longue et plus lente dans “Whispers and Secrets” publié il y a deux ans. Le saxophoniste reprend aussi Time of the Barracudas que Gil Evans composa et enregistra en juillet 1964 avec Shorter au ténor, ce dernier l’enregistrant à son tour l’année suivante dans son album “Etcetera”. Billy Hart fouette ses cymbales comme le faisait naguère Joe ChambersAdam Kolker joue du ténor mais aussi du soprano dans Dance Cadaverous et While My Lady Sleeps, une des ballades de cet album très réussi dans lequel Bruce Barth affirme une grande intelligence pianistique.

 

Photo : Sylvain Romano, Pierre de Bethmann et Tony Rabeson © Gildas Boclé

Partager cet article
Repost0
20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 09:45
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (6ème partie)

“Mickey One” : un film à part d’Arthur Penn

 

Intéressé par la « Nouvelle Vague » française et les réalisateurs italiens Federico Fellini et Michelangelo Antonioni, Arthur Penn rêvait depuis longtemps de réaliser un film « européen ». Les succès de “The Left-Handed Gun” (“Le Gaucher”) et de “The Miracle Worker” (“Miracle en Alabama”) lui permirent d’obtenir carte blanche de la Columbia pour le tourner avec un budget limité. Warren Beatty auquel Elia Kazan avait confié le rôle de Bud Stamper dans “Splendor in the Grass” (“La Fièvre dans le sang”) tient celui de Mickey One. L’acteur n’aimait pas le scénario mais fit confiance à un réalisateur avec lequel il voulait travailler.  

 

Un artiste de cabaret de Détroit se croit piégé par une mystérieuse organisation. Il prend peur, détruit ses papiers, s’enfuit à Chicago, change d’identité et de travail, et devient Mickey One. Sa rencontre avec Jenny (Alexandra Stewart), jeune femme habitant son immeuble lui redonne la confiance qui va lui permettre de retrouver la scène bien que son désordre mental ne semble pas avoir complètement disparu.

Sorti sur les écrans en 1965, “Mickey One” dérouta le public américain par le manque de clarté de sa narration. On ne sait ni par qui, ni pourquoi Mickey se sent persécuté. Jeune acteur, Warren Beatty est d’ailleurs peu convaincant dans le rôle. Pour Arthur Penn, la paranoïa de Mickey, « coupable de ne pas être innocent », est une allégorie du maccarthysme mais le film n’en donne pas la clef. On y croise des personnages étranges en des lieux improbables. Celui de l’artiste muet interprété par l’acteur japonais Kamatari Fujiwara qui tourna dans de nombreuses œuvres d’Akira Kurosawa est l’un des plus étonnants. Le film est davantage apprécié aujourd’hui, surtout en Europe. David Lynch nous a depuis habitué à des scénarios tout aussi obscurs qu’il vaut mieux ne pas chercher à comprendre.

 

L’un des points forts du film est son ambiance de film noir particulièrement bien rendue par une superbe photo en noir et blanc de Ghislain Cloquet, le chef-opérateur d’Alain Resnais et de Robert Bresson. La musique y tient aussi une place importante. Arthur Penn la confia à Eddie Sauter qui avait déjà travaillé pour lui. Ce dernier lui parla de Stan Getz pour lequel il avait composé “Focus”, l’un des grands albums du saxophoniste. Penn l’admirait et donna son accord pour qu’il participe au projet. Sauter et Getz visionnèrent de nombreuses fois les rushes sur une moviola et enregistrèrent la musique à New York avec un grand orchestre en août 1965*. De nombreuses répétitions et des journées de studio supplémentaires firent exploser le budget.

Improviser sur la musique de “Mickey One” constitua pour Stan Getz un véritable défi, le plus dur de sa carrière compte tenu de la complexité de la partition et ce qu’il devait exprimer. Alter-ego de Mickey, son saxophone traduit ses états d’âme : sa résignation, sa tendresse pour Jenny, mais surtout sa peur et ses angoisses. Pour y parvenir, Getz dut s’investir dans la musique et donner le meilleur de lui-même. Il en fut très satisfait, la trouvant même plus réussie que celle de “Focus”. Éditée en 1965 sur le label MGM, “Stan Getz Plays Music from the Soundtrack of Mickey One” fait entendre la musique avant qu’elle ne soit coupée au montage. Elle est donc beaucoup plus complète que celle du film qui n’en présente que des extraits**. Seul le générique, l’éblouissant Once Upon a Time, n’a pas été tronqué. Ce dernier est d’ailleurs d’un grand raffinement esthétique. Playmate de l’année 1964, Donna Michelle, la ravissante jeune femme qui s’y promène, y contribue beaucoup.

 

*Outre Stan Getz (saxophone ténor), l’orchestre (57 musiciens) comprend Clark Terry (trompette et bugle), Roger Kellaway (piano), Barry Galbraith (guitare), Richard Davis (contrebasse) et Mel Lewis.  

 

**Sa réédition en CD en 1998 (Verve) contient ces extraits séquencés et son livret les propos d’Arthur Penn sur Getz précédemment cités.

 

“Mickey One” (Bande-annonce) :

www.youtube.com/watch?v=t1iXptTXjbk 

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (6ème partie)

Bullitt : un classique

Réalisé en 1968 par Peter Yates, “Bullitt”* est aujourd’hui un classique du film policier sur lequel il eut une grande influence. Steve McQueen qui avait précédemment tourné dans “The Thomas Crown Affair” (“L’Affaire Thomas Crown”) y incarne Frank Bullitt, un lieutenant de police intègre, rebelle à sa hiérarchie dans la recherche de la vérité. Sa poursuite de voitures dans les rues de San Francisco, McQueen en pilote accompli conduisant lui-même sa Ford Mustang, et la course finale sur les pistes de l’aéroport, l’acteur courant lui-même entre les avions qui décollent, sont célèbres. Michael Mann se souviendra de cette dernière scène lors du tournage de “Heat” quelques années plus tard. Quant à la course-poursuite en voiture, elle en inspira bien d’autres, à commencer par celle de “French Connection” de William Friedkin, un film également produit par Philip d’Antoni.

 

*Écrit par Harry Kleiner et Alan Trustman, le scénario est l'adaptation d'un roman de Robert L Pike (pseudonyme de Robert L. Fish), “Mute Witness” traduit dans la Série Noire sous le titre “Un Silence de mort”.

Lalo Schifrin fut chargé de la musique. Ancien pianiste de Dizzy Gillespie*, Schifrin qui avait été staff arranger pour le label Verve et compositeur pour la MGM avait poursuivi une fructueuse carrière de compositeur de musiques de films. Avec “Dirty Harry” (“L’Inspecteur Harry”) et “Mission : Impossible”, celle de “Bullitt” est l’une de ses grandes réussites. Très présente dans le générique, la guitare d’Howard Roberts traduit bien l’atmosphère qui règne alors à San Francisco. La ville a vu naître le Flower Power un an plus tôt et le jazz en subit l’influence. Celui que Schifrin place dans sa partition possède ainsi des couleurs chatoyantes. Confié à un trombone, The Aftermath of Love séduit par ses timbres, flûtes et cordes y faisant bon ménage, et dans l’énergique On the Way to San Mateo les chorus de flûte et de guitare sont ponctués par les impressionnants tutti des cuivres.

 

Construit sur les simples accords d’un blues, mais complexe dans sa texture et son maillage de timbres, Shifting Gears et ses glissando de cuivres et de cordes qui se place juste avant la course des deux voitures, lorsque dans ces dernières les tueurs et Steve McQueen jouent au chat et à la souris, est également très réussi. « Contrairement à Peter Yates, je ne voulais pas de musique pendant la poursuite. Émettant des bruits différents, le moteur de la Dodge et celui de la Ford Mustang rendaient la scène suffisamment réaliste**. » C’est également dans un vrai club de jazz de San Francisco que se rendent Steve McQueen et Jacqueline Bisset. « Un groupe s’y produisait avec une flûtiste mais l’acoustique était si mauvaise que joué par Bud Shank (flûte), Howard Roberts (guitare) et Ray Brown (contrebasse), une de mes compositions, (A Song for Cathy), remplace le morceau initial ».

 

*Dizzy le rencontra en 1956 lors d’une tournée en Argentine. Pour le trompettiste, Lalo Schifrin (né à Buenos aires en 1932) écrivit “Gillespiana”.

 

**Entretien avec Lalo Schifrin contenu dans le livret de “Bullitt, Music from the Motion Picture” (Warner Bros), CD édité en 2001.

 

Réédité en CD en 2001 par la Warner, la musique de l’album n’est pas tout à fait celle du film. À la demande du producteur Jimmy Hilliard qui souhaitait donner au disque un aspect plus pop, d’autres prises furent enregistrées à Hollywood (Western Recorders) les 6 et 7 décembre 1968. Si des rythmes et des couleurs propres à l’époque habillent une partition de jazz élégante qui traverse le temps, on peut lui préférer l’enregistrement plus moderne et percutant qu’en a donné plus de trente ans plus tard, en avril 2000 dans ses studios de Cologne, le WDR Big Band.

 

Dans “Bullitt, Music Recreated from and Inspired by the Motion Picture” (Aleph Records/Warner), la formation placée sous la direction de Lalo Schifrin reprend les arrangements du disque, mais interprète aussi ceux que le compositeur destinait au film. On y découvre également certains morceaux supprimés au montage et un arrangement pour guitare du thème principal.

 

“Bullitt” (Bande-annonce) :

www.youtube.com/watch?v=m_KfacHalLU

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (6ème partie)

Alfie : un film dérangeant

Adapté d’une pièce de théâtre que son auteur, Bill Naughton, transforma en scénario, et réalisé par Lewis Gilbert, réalisateur anglais auquel on doit quelques James Bond (“You Only Live Twice”), “Alfie” (“Alfie le dragueur”) conserve une réputation sulfureuse et ferait probablement scandale s’il était tourné aujourd’hui. Le Prix Spécial du Jury qu’il obtint au Festival de Cannes l’année de sa sortie en 1966 n’empêcha pas le film de se mettre à dos une partie de la critique. Plusieurs acteurs parmi lesquels Richard Harris et Terence Stamp refusèrent le rôle. Michael Caine l’accepta, portant le film sur ses épaules.

 

Alfie, passe sa vie à séduire des femmes pour lesquelles il n’a aucune empathie. Jane Asher, qui est alors la compagne de Paul McCartney, interprète Annie, et la cynique Shelley Winters joue Ruby qui a un faible pour les hommes jeunes. Interpelant directement le spectateur, Alfie tient en aparté des propos choquants sur ses conquêtes et nous livre ses pathétiques états d’âme. Profondément misogyne, mais aussi lâche, menteur, manipulateur et égocentrique, c’est un affreux goujat, une personne détestable qui ne laisse derrière lui que des amitiés trahies et des destins brisés. Sous les traits de Michael Caine, il devient par moments presque sympathique, ce qui rend le film encore plus dérangeant.

Lors d’un concert donné au Ronnie Scott en 1965, Sonny Rollins se vit approcher par le metteur en scène pour en écrire la musique. Le saxophoniste l’enregistra à Londres fin octobre avec Keith Christie (trombone) Tubby Hayes et Ronnie Scott (saxophones), Dave Goldberg (guitare) Stan Tracey (qui improvise au piano Little Malcolm Loves His Dad), Rick Laird (futur bassiste du Mahavishnu Orchestra) et Phil Seamen (batterie). Seules une douzaine de minutes de cette séance sont utilisées dans le film.

 

Trois mois plus tard, le 26 janvier 1966, Sonny Rollins enregistra une version plus complète et étoffée de sa partition dans le studio de Rudy Van Gelder à Englewood Cliffs (New Jersey). Le saxophoniste en confia les arrangements à Oliver Nelson, son instrumentation nécessitant cinq saxophones, deux trombones et une section rythmique*. Bob Thiele produisit l’album sur le label Impulse, précisant qu’il ne contenait pas la bande originale du film, mais sa musique. Les titres des morceaux font tous références à des scènes. Arrangée par Oliver Nelson, ses compositions se parent de couleurs chatoyantes. On Impulse est une valse et He’s Younger Than You Are une délicieuse ballade que son chorus rend très émouvante. Le saxophoniste est au sommet de sa forme. Son jeu impétueux et expressif, sa sonorité volumineuse dynamisent Street Runner with Child. Souvent utilisé dans le film, Alfie Theme est ici proposé dans deux versions différentes. Dans la première (le plus long morceau de l’album) Kenny Burrell y prend un solo éblouissant.

 

La chanson Alfie qui accompagne le générique fin du film est chantée par Cilla Black. Son auteur Burt Bacharach (son complice Hal David en signa les paroles) en supervisa l’enregistrement à Londres. Il fut également l’arrangeur et le pianiste de la séance. Produit George Martin, le morceau fit un tabac en Angleterre mais un flop en Amérique. Raison pour laquelle la même chanson est interprétée par Cher dans la version américaine du film qui fut commercialisée quelques mois après sa sortie anglaise. Cher l’enregistra à Los Angeles. Produite par Sonny Bono, elle ne dépassa pas la 37ème place des hit-parades.      

 

*Le personnel est le suivant : Sonny Rollins, Oliver Nelson et Bob Ashton (saxophone ténor), Phil Woods (saxophone alto), Danny Bank (saxophone baryton), Jimmy Cleveland et J.J. Johnson (trombones), Kenny Burrell (guitare), Roger Kellaway (piano), Walter Booker (contrebasse) et Frankie Dunlop (batterie).

 

“Alfie” (Bande-annonce) : www.youtube.com/watch?v=L6j-EbvSS8g

 

À suivre…

Partager cet article
Repost0