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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 15:46
Adieu l'ami

Impitoyable faucheuse ! Après Philippe Adler et tant d’autres cette année, c’est Christian Bonnet qui s’en va là-haut retrouver nos chers et regrettés disparus. Claude Carrière me le présenta au début des années 90. Je préparais alors pour la Fnac Music la réédition des principaux enregistrements que John Hammond avait produit pour le label Vanguard. Né en 1945, Christian connaissait beaucoup mieux que moi ces disques historiques. Certaines faces de Jimmy Rushing comptaient beaucoup pour lui. Il les avait écoutées très jeune et en conservait pieusement le souvenir. Il travaillait place de l’Alma dans une agence de la Société Générale et c’est dans un restaurant proche de son bureau qu’il me remit des photocopies de toutes les pages concernant les années Vanguard du producteur, soit le 39ème chapitre de ses mémoires, “John Hammond On Record”, livre qui était alors difficile à trouver.

 

La rédaction de “Passeport pour le jazz” que j’écrivis un peu plus tard avec Philippe Adler fut une autre occasion de lui demander conseil. J’avais besoin de renseignements sur les grands orchestres de la « swing era » et il était parfaitement apte à me les fournir. Directeur de la collection Masters of Jazz, il rééditait depuis 1991 l’œuvre complète des grands de l’histoire du jazz. Une activité qu’il poursuivit avec BD Jazz puis avec la collection Cabu, ce dernier dessinant les pochettes. Saxophoniste, il joua pendant quarante ans dans les rangs du Swing Limited Corporation Big Band (SLC), orchestre dont Patrice Caratini fut un temps le bassiste. Ces dernières années, il possédait sa propre formation, le Black Label Swingtet pour laquelle il écrivait la plupart des arrangements. Membre de l’Académie du Jazz depuis 2009, il en devint le trésorier après la disparition de Jacques Bisceglia en 2013, réclamant patiemment aux retardataires leurs cotisations, s’occupant activement de cette institution.

 

D’humeur égale, Christian Bonnet ne se mettait jamais en colère. Diplomate, il ménageait les susceptibilités. Nos désaccords sur le jazz moderne, nos discussions passionnées sur la musique ne dégénéraient jamais en affrontements. Scrupuleusement honnête, il écoutait sur Deezer tous les disques appelés à concourir à l’Académie du Jazz. Nous avions depuis longtemps l’habitude de déjeuner ensemble tous les vendredi au Mékong près des arènes de Lutèce avec Francis Capeau, Philippe Etheldrède et Xavier « big ears » Felgeyrolles. Rejoint par Claude Carrière et occasionnellement par Philippe Coutant, notre petit groupe émigra au Petit Saigon, restaurant de la rue des Carmes que nous fit connaître Gilles Coquempot, présent lui aussi à nos agapes jazzistiques.

 

Très impliqué dans la bonne marche de la Maison du Duke, association qu’il présidait et dont il était également le trésorier, Christian Bonnet avait récemment contribué à rendre intelligible le message ducal en supervisant la traduction de “Music is my Mistress”, les mémoires de Duke Ellington. Opiniâtre, il était parvenu à les faire éditer en France, 43 ans après leur publication en Amérique. Sa disparition inattendue est douloureuse. Il laisse une veuve, deux fils et un grand vide. Je le vois encore à mon domicile où se réunissait souvent le Bureau de l’Académie, assis sur le fauteuil le plus solide dont je disposais car il était grand et possédait un physique athlétique comme le montre cette photo. Comment imaginer qu’il ne sera plus jamais avec nous lors de ces réunions conviviales qu’il ne manqua qu’une seule fois, la dernière, déjà appelé ailleurs, en une terra incognita dont personne n’est encore revenu.

 

Outre le décès à l’âge de 60 ans de Geri Allen, grande pianiste souvent présente dans ce blog – son disque “Flying Toward the Sound” (Motéma) fut un de mes 13 Chocs de 2010 –, j’apprends la disparition d’Alain Tercinet. Membre de l’Académie du Jazz, rédacteur et maquettiste de Jazz Hot pendant de longues années, collaborateur de Jazzman, Alain est l’auteur de plusieurs livres et de biographies remarquables – “Be-bop”, “Parker’s Mood”, “Stan Getz”. Sa contribution la plus importante à l’histoire du jazz reste son fameux “West Coast Jazz”, bible de tous les amateurs de jazz californien rééditée aux Éditions Parenthèses en 2015 dans une version modifiée et complétée. Alain signa également les notes de livret de la collection Jazz in Paris qu’Universal inaugura à l’automne 2000 et qui compte aujourd’hui plus de 130 références.

 

Comme chaque année, ce blog sera prochainement mis en sommeil jusqu’aux premiers jours de septembre. Vous en serez bien sûr avertis.          

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

-Originaire de Wilmington (Delaware) et depuis longtemps installée à Paris, Sarah Lazarus donne peu de concerts, enregistre parcimonieusement mais n’en est pas moins une grande chanteuse de jazz, une des meilleures. Pour vous en convaincre, écoutez “Short Trip, le dernier album du pianiste Vincent Bourgeyx. Les deux standards qui lui sont confiés comptent parmi les grands moments de ce très bel opus. I’ve Grown Accustomed To His Face a même rarement été aussi bien chanté. Le Sunside l’accueille le 8 juillet dans le cadre de la 26ème édition de l’American Jazz Festiv’Halles. Avec elle, Alain Jean-Marie au piano, Gilles Naturel à la contrebasse et Andréa Michelutti à la batterie. Personne ne s’en plaindra.

-Naguère batteur des groupes Weather Report et Steps Ahead, Peter Erskine a toujours recherché les aventures musicales. Ses quatre albums en trio pour ECM avec John Taylor et Palle Danielsson, ses deux opus avec Nguyên Lê et Michel Benita pour ACT et “Sweet Soul enregistré avec Joe Lovano, Kenny Werner et Marc Johnson sont de grandes réussites. Flirtant à nouveau avec la fusion, Erskine sera au Sunside le 11 avec The Dr. Um Band, formation avec laquelle il a enregistré deux albums. Le plus récent, “Second Opinion (Fuzzy Music), réunit Bob Sheppard (saxophone ténor), John Beasley (claviers) et Benjamin Sheperd (basses). Le batteur a fait le voyage avec eux. Ne manquez pas cette occasion inespérée de découvrir leur musique en concert.

-Laurent de Wilde et Ray Lema au Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) le 15 dans le cadre du Paris Jazz Festival. Se connaissant depuis longtemps, ils avaient toujours souhaité enregistrer ensemble. Ils l’ont fait l’an dernier, avec “Riddles” (Gazebo), duo de pianos dont la musique dansante associe avec bonheur rythmes et mélodies colorées. Le blues rencontre une mélodie traditionnelle du Sahel, une comptine se superpose à un ragtime de la Nouvelle Orléans. Le tango y croise le reggae. Dans cette invitation au voyage, l’Afrique y reste bien présente. Les cordes de son piano parfois enduites de Patafix, Laurent fait parfois sonner l’instrument comme un balafon. Loin d’un déluge de notes, la musique évite tout bavardage inutile et en sort constamment inventive.

-Le pianiste Joey Alexander au New Morning le 18 dans le cadre de son Festival All Stars. Né à Bali, ce jeune prodige de 14 ans a déjà enregistré deux albums sous son nom. Le premier contient une version époustouflante de Giant Steps. Beaucoup plus conséquent, “Countdown le second impressionne davantage. Émouvant dans ses ballades, éblouissant sur tempo rapide, l’adolescent possède une technique phénoménale et une vraie culture jazzistique. Les nombreux concerts qu’il donne à travers le monde lui ont permis de grandir, d’acquérir de l’assurance. On constatera les progrès accomplis en allant l’écouter rue des Petites-Écuries avec les musiciens de son trio, Alex Claffy à la contrebasse et Willie Jones III à la batterie.

-Buster Williams au Duc des Lombards le 19 et le 20 avec les musiciens de son quartette : Steve Wilson (saxophones), Georges Colligan (piano) et Kush Abadey (batterie). Né en 1942 dans le New Jersey, il reste l’un des grands bassistes de sa génération. Naguère membre des Jazz Crusaders et de la formation électrique d’Herbie Hancock (celle qui enregistra les sommets du genre que sont “Mwandishi”, “Crossings” et “Sextant”), il a joué avec les plus grands. Il possède une sonorité bien reconnaissable, tire de belles harmoniques de son instrument, la souplesse de son jeu de walking bass apportant une parfaite assise rythmique à la musique qu’il interprète.

-Le Gil Evans Paris Workshop au Sunside le 27. Les lecteurs de ce blog n’ignorent pas que Laurent Cugny a constitué il y a trois ans un nouvel orchestre de jeunes musiciens pour jouer la musique de Gil Evans et ses propres arrangements. Après une série de concert dans différents clubs de la capitale, la formation a fait paraître cette année un premier disque, deux CD(s) consacrés à des reprises de morceaux que Laurent affectionne (Lilia de Milton Nascimento), à des compositions d’Evans (Time of the Barracudas) ou à des arrangements de ce dernier, tel Spoonful du bluesman Willie Dixon qui donne son nom à ce premier double album. Un grand espace de liberté est laissé aux solistes – Antonin-Tri Hoang (saxophone alto), Martin Guerpin (saxophones soprano et ténor), Adrien Sanchez (saxophone ténor), Quentin Ghomari (trompette), Bastien Ballaz (trombone) pour n’en citer que quelques-uns – pour faire vivre et revivre une musique subtilement modernisée.  

-René Marie également le 27 le Duc des Lombards – deux concerts 19h30 et 21h30, ce qui permet aussi de se rendre au Sunside. Avec elle, les musiciens de son Experiment in Truth Band John Chin (piano), Elias Bailey (contrebasse) et Quentin Baxter (batterie) – qui l’accompagnent dans “Sound of Red”, son dernier album, un opus largement autobiographique dont elle a écrit toutes les chansons. C’est le meilleur disque de jazz vocal de l’an dernier. Éclectique, il s’ouvre à d’autres musiques, les racines musicales de la chanteuse la portant vers la soul, le blues, le gospel et le folk. Né à Séoul et excellent pianiste, John Chin assure offre à sa voix chaude et sensuelle de superbes harmonies. Très à l’aise sur une scène, René Marie, grande chanteuse de la grande Amérique subjugue et impressionne. Laissez-vous donc séduire.

-Le quatuor à cordes Supplément d’âme au Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) le 30. Il réunit depuis 2011 sous la houlette de Jean-Philippe Viret (contrebasse), Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle). Au programme, de larges extraits de leur nouveau disque, “Les idées heureuses”, qui tourne autour de la musique de François Couperin. Car si certains morceaux s’inspirent de quelques-unes des pièces pour clavecin de Couperin, les autres sont des compositions personnelles aux mélodies séduisantes. Confiées à un quatuor à cordes dont le second violon est remplacé par une contrebasse, ce jazz de chambre mâtiné de musique baroque tient ses bienheureuses promesses.

-XIIème édition du festival Pianissimo en août au Sunside. Quelques concerts à ne pas manquer : Pierre de Bethmann et son trio le 8 avec Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) – Alain Jean-Marie et son Be Bop Trio le 17 et le 18 avec Philippe Aerts (contrebasse) et Lukmil Perez (batterie) – Fred Nardin et Jon Boutellier le 23 avec Patrick Maradan (contrebasse) et Romain Sarron (batterie) – René Urtreger en trio le 25 et le 26 avec Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie) – Tony Paeleman en quartette le 29 avec Julien Pontvianne (saxophone ténor), Nicolas Moreaux (contrebasse et Karl Jannuska (batterie) – Edouard Ferlet “Think Bach Opus 2” le 30.

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Paris Jazz Festival : www.parisjazzfestival.fr

-New Morning : www.newmorning.com

-Le Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

 

Crédits Photos : Christian Bonnet © Pierre de Chocqueuse – Le Bureau de l'Académie du Jazz en janvier 2017 © Bénédicte de Chocqueuse – Sarah Lazarus © Olivier Humeau – Ray Lema & Laurent de Wilde © Jean-Baptiste Millot – Buster Williams © R. Cifarelli / Phocus – Jean-Philippe Viret  © Philippe Marchin – Pierre de Bethmann, Sylvain Romano, Tony Rabeson © Christophe Charpenel – Joey Alexander, Gil Evans Paris Workshop, René Marie © Photo X/D.R.

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 09:15
Jean-Philippe VIRET : “Les idées heureuses” (Mélisse / Outhere Music)

« J’aime la musique de François Couperin (…), une profondeur mélodique, souvent introspective, nous attire dans une rêverie sinueuse d’où émergent des sentiments du quotidien, à la fois simples, gais, drôles et nostalgiques » nous confie le contrebassiste Jean-Philippe Viret dans le livret de son nouvel album, “Les idées heureuses”, qu’il a enregistré avec Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle), quatuor à cordes à l’instrumentation inhabituelle. Jugée peu apte à être utilisée comme instrument soliste, la contrebasse s’en était vue écartée au XVIIIe au profit d’un second violon. Viret avait depuis longtemps l’idée de remplacer ce dernier par son propre instrument. Il le fit en 2011, la musique acquérant ainsi une plus large tessiture, une richesse de timbres inédite. Le premier disque du quatuor, “Supplément d’âme”, vit le jour l‘année suivante. S’il contient une pièce de Couperin, Les Barricades mystérieuses composée en 1717 pour le clavecin, la musique de l’organiste de la Chapelle royale est bien plus présente dans “Les idées heureuses”.

Autour de François Couperin, son sous-titre, est des plus explicite. Autour, car s’il ne contient qu’une seule composition de Couperin, La muse plantine, jouée à peu près à la lettre – à peu près, car les instruments semblent parfois grimacer et gémir –, l’album contient trois autres morceaux directement inspirés par trois de ses nombreuses pièces pour clavecin. Quatre livres qu’il divisa en vingt-sept ordres, des œuvres au sein desquelles la poésie est favorisée au détriment de la virtuosité et qui portent souvent des noms humoristiques, tel que Le dodo ou l’amour au berceau repris librement ici. Cinq compositions personnelles de Jean-Philippe Viret, reflet de sa propre vision du compositeur – L’idée qu’on s’en fait –, complètent le disque, l’écriture plus contemporaine de Peine Perdue, précédemment enregistré en 2008 par le trio du contrebassiste (Edouard Ferlet et Fabrice Moreau), plaçant ce morceau à part. Malgré la présence de la contrebasse, la sonorité de ces pièces reste bien celle d’un quatuor à cordes « classique ». Au sein d’une musique écrite, s’insèrent de nombreuses parties improvisées, discours audacieux d’une spontanéité toute naturelle autour de mélodies séduisantes.  

 

Rendue intemporelle par un travail sur la forme, un subtil mélange de timbres et de textures, la musique voyage sans problème dans le temps, le remonte – En un mot commençant relève davantage de Schubert que de Couperin – pour fondre son aspect baroque dans le jazz, voire le tango de notre siècle. La seconde partie de Docile n’évoque-t-elle pas certaines milongas d’Astor Piazzolla ? Comme François Couperin qui s’était écarté des structures musicales trop rigides de son époque, Viret et ses complices s’affranchissent des codes et affirment la modernité de leur musique. Modernité de Jour après jour introduit par un stupéfiant solo de contrebasse, de Docile, éloge de la lenteur dans lequel les instruments semblent ralentir le temps, grincements des archets et pizzicatos de cordes espiègles de L’an tendre… Écriture et improvisation, jazz de chambre et musique baroque subtilement entremêlés, cette musique heureuse, Luc Lang, Prix Goncourt des Lycéens en 1998 pour “Mille six cents ventres” et auteur avec Viret des notes du livret de ce disque, l’un des plus attachants de l’année, trouve « des mots qui dansent avec elle » pour la décrire.

 

-Concert le 30 juillet dans le Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) dans le cadre du Paris Jazz Festival.

 

Photos © Grégoire Alexandre

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:21
Bill FRISELL - Thomas MORGAN : “Small Town” (ECM / Universal)

Avec “Small Town” enregistré en public au Village Vanguard, Bill Frisell retrouve ECM, label qui lui fit faire ses premiers disques. Nous sommes en 1981 et Paul Motian qui en a déjà gravé plusieurs pour la firme munichoise l’appelle à ses côtés pour l’enregistrement de “Psalm”. L’année suivante, le guitariste publie sous son nom “In Line”, premier opus d’une discographie devenue conséquente. À partir de 1988, il enregistre pour le label Elektra Nonesuch et signe quelques-unes de ses plus belles réussites : “This Land” hommage aux musiques qui marquèrent son adolescence, jazz blues, country, et qui relève d'une écriture typiquement américaine ; “Blues Dream” ou le blues tel que le rêve Bill Frisell, un blues qui intègre hymnes et fanfares et emprunte à la musique country sa pedal steel guitar.

En tant que sideman, le guitariste n’a pourtant jamais cessé de participer à des séances pour ECM. Outre de nombreuses sessions avec Paul Motian et sa participation au groupe Bass Desires de Marc Johnson, il se fait remarquer dans des albums de Paul Bley, Jan Garbarek, Eberhard Weber, Kenny Wheeler et récemment dans “The Declaration of Musical Independence” d’Andrew Cyrille, batteur souvent associé à la New Thing dont les préoccupations esthétiques ne sont pourtant pas celles du guitariste. Il y joue trois de ses compositions dont Song for Andrew n°1 que l’on retrouve dans “Small Town”, un duo guitare / contrebasse, l’instrument se voyant confié à Thomas Morgan que le batteur Joey Baron lui à présenté dans les années 90. Frisell apprécie sa façon naturelle de s’exprimer de « se projeter un peu en amont de la musique avant de jouer une note », d’anticiper les siennes. « Il ne joue jamais rien qui ne soit une réponse à ce que j’ai joué précédemment ce qui a le pouvoir de me rendre léger, comme si je pouvais vraiment décoller » confie volontiers le guitariste.  

 

Très demandé en studio – Tomasz Stanko, Giovanni Guidi, Masabumi Kikuchi, David Virelles et Jacob Bro, ont enregistré avec lui  – Thomas Morgan, né en 1981, a participé avec Frisell à la dernière séance de Paul Motian. Reprenant son It Should’ve Happened a Long Time Ago, une composition « faussement simple, mais porteuse d’une atmosphère au sein de laquelle on se déplace en toute liberté », les deux hommes lui rendent ici hommage. Écrite par Motian, elle donne son nom à un disque en trio de 1984 au sein duquel Bill Frisell et Joe Lovano accompagnent le batteur aujourd’hui disparu. Plus longue, la nouvelle version est surtout beaucoup plus contemplative. Les deux hommes espacent leurs notes, en jouent peu. Comme toujours, Frisell soigne sa sonorité, dispose dans l’espace des sons aériens dont il contrôle et dose le volume et la résonnance, créant ainsi un univers profondément poétique au sein duquel mélodie et improvisation s’imbriquent au point de se confondre.

Ce soir là, Lee Konitz est dans la salle. Subconscious-Lee est un coup de chapeau impromptu adressé au saxophoniste qui le composa en 1949. Morgan accompagne les notes sinueuses de ce classique du bop que joue parfaitement le guitariste puis prend l’initiative. Si Jim Hall reste sa principale influence, Bill Frisell passa une partie de sa jeunesse à Denver dans le Colorado, s’imprégnant de folk et de country music. Wildwood Flower, un des grands succès de la Carter Family fait donc partie de ses racines. Small Town est dédié à Maybelle Carter dont le jeu de guitare novateur influença le sien – le pouce assure la mélodie sur les cordes basses et les autres doigts la rythmique, mélodie et rythme étant ainsi joués simultanément. L’Amérique de Frisell c’est aussi le rock’n’roll de Fats Domino. Co-signé avec son complice Dave Bartholomew, What a Party est un classique du chanteur. Sa partie vocale se confond ici avec une ligne rythmique très souple, dont les notes espacées aèrent beaucoup la musique. Poet - Pearl est une ancienne composition de Morgan que Frisell introduit par des harmoniques. La contrebasse tisse un subtil contrepoint mélodique derrière la guitare qui en fait délicatement chanter le thème. Magnifiquement ré-harmonisée par nos deux complices, sa célèbre mélodie naguère chantée par Shirley Bassey convenant très bien à un traitement instrumental, Goldfinger, que John Barry très inspiré composa dans les années 60, referme un disque d’une grande richesse inventive.

 

Photos : (N&B) © John Rogers / ECM Records - (couleurs) © Lynne Harty / ECM Records

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:55
Yves ROUSSEAU / Christophe MARGUET Quintet : “Spirit Dance” (Cristal Records / Pias)

Depuis quinze ans batteur du quartette d’Yves Rousseau, contrebassiste et auteur de nombreux projets éclectiques, Christophe Marguet s’est beaucoup impliqué dans ce disque, le premier qu’ils codirigent ensemble, le premier enregistré avec une nouvelle formation dont les intervenants nous sont familiers : Fabrice Martinez à la trompette et au bugle, David Chevallier à la guitare, Bruno Ruder au piano et aux claviers. Rousseau et Marguet ont chacun composé six morceaux, de beaux thèmes soigneusement orchestrés mais surtout plus imprégnés de jazz que le répertoire de leur quatre albums précédents.

Un jazz relevant de la fusion lorsque les instruments se nappent de couleurs électriques ou arborent celles du rock. The Cat s’y rattache, la trompette répondant au grondement des instruments, à la guitare très présente de David Chevallier. Marcheur et Day Off doivent beaucoup à ses sonorités, à ses pédales d’effets. Auteur d’un chorus pour le moins agressif dans le sur-vitaminé Charlie Haden, morceau qui évoque la période fusion de Miles Davis, Chevallier donne à la musique son aspect énergique, mais aussi une texture, une épaisseur sonore qui contribue à sa richesse.

 

Mais “Spirit Dance” est aussi un opus profondément lyrique. Construit autour d’un lent ostinato rythmique et introduit par un court et judicieux solo de batterie, le seul de l’album, Fruit frais (on y croquerait !) favorise les échanges entre les instruments. Un peu triste dans Funambulo, la trompette se fait plus mélancolique encore dans Pénombre. On entre de plein pied dans le pays des songes avec Bleu Nuit et son thème envoûtant. Il contient un savant chorus de contrebasse, un des seuls qu’Yves Rousseau s’autorise avec l’introduction de Light and Shadow qu’il partage avec Bruno Ruder. Ce dernier y brille au piano acoustique, comme dans Spirit Dance, une joyeuse ritournelle dont il parvient à s’éloigner de la structure mélodique, à la faire exploser. Fabrice Martinez y est pour quelque chose. Tantôt agressive, tantôt lyrique, sa trompette souffle le chaud et le froid et unit les contraires. Lyrisme et énergie font bon ménage dans ses improvisations. Lisible et diversifié, le discours musical y gagne assurément.

 

La pochette de l’album, une photo de Jeff Humber intrigue et interpelle. Choisie par Yves Rousseau et Christophe Marguet, elle évoque bien les deux aspects complémentaires de leur musique, la puissance et la grâce. Le comédien et chanteur Olivier Martin-Salvan (120 kilos) porte sur ses épaules la danseuse et chorégraphe japonaise Kaori Ito (40 kilos). Ils s’opposent et s’affrontent mais dansent parfaitement ensemble. Leur spectacle s’intitule “Religieuse à la fraise”.

 

Yves Rousseau & Christophe Marguet © Photo X/D.R.  

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 08:32
La bonne musique fait-elle encore recette ?

Lundi 29 mai : je découvre émerveillé l’auditorium de la nouvelle Seine Musicale située sur l’île Seguin qui, je vous rassure, n'est pas celui de la photo. Au programme, Menahem Pressler, 93 ans, une légende qui marche difficilement mais joue encore un magnifique piano. La communauté jazzistique s’est déplacée. Les pianistes Pierre Christophe, Olivier Hutman, Fred Nardin, la chanteuse Elise Caron et de nombreux membres de l’Académie du Jazz sont venus applaudir le maestro. La salle est pourtant loin d’être pleine. Peu de jeunes au sein d’un public averti comme si Mozart, Debussy et Chopin n’intéressait que les vieux. Même constatation une semaine plus tôt au Sunside. Faute de réservations suffisantes, l’un des trois concerts que devait y donner Fred Hersch fut annulé. Un pianiste de cette envergure ne parvenant pas à remplir une salle de 200 places à Paris, on se pose bien des questions.

 

Proie facile pour les radios et les télévisions commerciales, le Français qui n’a jamais été éduqué à la musique et ignore tout de son histoire s’est précipité sur l’événement musical de l’année, l’Eurovision, mascarade télévisuelle, triomphe de la vulgarité et du mauvais goût. Représentant la France, la jolie Alma y poussa une bien médiocre chansonnette pour trébucher, juste retour des choses, devant un concurrent inattendu, Salvador Sobral, 27 ans, représentant le Portugal, le seul qui avait quelque chose à chanter, pas grand chose, juste une petite mélodie, denrée rare aujourd’hui, la seule de ce show planétaire ridicule célébrant le niveau zéro de la musique.

 

Car il est plus facile de la vendre insipide que de proposer du jazz, de la musique classique ou contemporaine, musiques qui demandent un effort, une écoute attentive. On préfère niveler par le bas, médiatiser celles, jetables et vides, que le public réclame. Si Herbie Hancock, Ahmad Jamal, Chick Corea ou Keith Jarrett, têtes d’affiche de grands festivals, débutaient aujourd’hui leur carrière, arriveraient-ils à sortir du circuit des petits clubs dans lesquels tant de musiciens restent aujourd’hui confinés ? Apparu dans les années 90, Brad Mehldau y est parvenu mais que Fred Hersch, Enrico Pieranunzi ou Marc Copland, eux aussi de grands pianistes, restent prioritairement abonnés au Sunside, au Duc des Lombards ou au New Morning (pour ne citer que des clubs parisiens) relève du scandale. Les « majors » ne signent plus que les artistes que plébiscite un public peu cultivé facilement piégé par ses émotions. Rarement inventifs, les nouvelles vedettes remplissent les grandes salles, les festivals. Rares sont ceux qui proposent encore du jazz au sein de programmations éclectiques qui privilégient la rentabilité. La bonne musique ne fait hélas plus guère recette. Aidée par Jean-Michel Blanquer, notre nouveau Ministre de l‘Éducation Nationale, Françoise Nyssen, notre nouvelle Ministre de la Culture, femme cultivée, parviendra t-elle à renverser la situation, à éduquer dès l‘école primaire les enfants à la musique ? Un vœu pieux je vous l‘accorde. On peut toujours rêver.  

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 

-Valeur sûre du saxophone, David Sauzay est attendu le 2 juin au Duc des Lombards avec un sextet comprenant Fabien Mary à la trompette, Vincent Bourgeyx au piano, Michael Joussein au trombone, Michel Rosciglionne à la contrebasse et Bernd Reiter à la batterie. Tous pratiquent un jazz moderne ancré dans la tradition. David Sauzay joue aussi avec Fabien Mary au sein de l’octet du pianiste Laurent Courthaliac, dans les Jazz Workers du batteur Mourad Benhammou et le nonet du pianiste Laurent Marode. Le saxophoniste qui a également enregistré un disque avec le pianiste Harold Mabern sait très bien s’entourer. La présence à ses cotés de Vincent Bourgeyx, un des meilleurs pianistes de l’hexagone, en témoigne.

-Ce n’est pas parce que l’on soupçonne l’ancien premier ministre d’avoir mis les doigts dans le pot de confiture que l’on doit bouder le petit frère, le vrai talent de la famille. Dominique Fillon s’est fait discret ces temps derniers ce qui est compréhensible. Son dernier disque “Born in 68 date de 2014, bien avant le brouhaha fait autour de son nom. Le pianiste prend donc son temps pour enregistrer et nous revient en trio pour quatre concerts hommages à Al Jarreau au Duc des Lombards le 3 et le 4 (deux concerts par soir, à 19h30 et 21h30). Avec lui, Laurent Vernerey le bassiste de l’électrique “Born in 68” et le batteur de Francis Arnaud présent dans “As It Comes”, un disque acoustique de 2011. Le trompettiste Sylvain Gontard le 3 et le saxophoniste Yannick Soccal le 4 se joindront à eux pour pimenter quelques morceaux.

-Do Montebello à bord de la péniche Le Marcounet (Pont des Célestins, quai de l’Hôtel de Ville) le 8 juin à 20h00 avec comme équipage Hervé Morisot et Serge Merlaud (guitares) et Ricardo Feijão (baixolão). Après “Adamah”, un disque à la musique très brésilienne qui la voit chanter les arbres, le vent, la pluie, les océans d’une terre malmenée, elle a enregistré un nouvel album à l’instrumentation sobre et dépouillée. On y découvre Jacques Morelenbaum, arrangeur de plusieurs opus de Caetano Veloso au violoncelle et un duo avec le guitariste Toninho Horta. Do passe aisément d’une langue à une autre, chante en portugais, en français et en anglais et nous tient sous le charme d’une voix très pure et très belle.

-Toujours dirigé par l’infatigable Laurent Mignard, Le Duke Orchesta sera à l’Entrepôt le 8 juin à partir de 20h30 (7/9 rue Francis de Pressensé 75014 Paris) pour jouer Duke Ellington. Avec Didier Desbois, Aurélie Tropez, Fred Couderc, Hugo Afettouche, Philippe Chagne (saxophones & clarinettes), Claude Egéa, Gilles Relisieux, François Biensan, Richard Blanchet (trompettes), Nicolas Grimonprez, Michael Joussein, Jean-Claude Onesta (trombones), Philippe Milanta (piano), Bruno Rousselet (contrebasse), Julie Saury (batterie) et un invité : Patrick Bacqueville.

-On retourne au Duc des Lombards le 13 juin pour un concert très attendu du pianiste Pierre Christophe dont le nouvel album “Tribute to Erroll Garner” (Camille Productions) est en vente depuis le 15 mai. Avec lui les musiciens de son disque, Raphaël Dever à la contrebasse, Stan Laferriere à la batterie et Laurent Bataille aux congas, instrumentation que l’elfe Garner appréciait. Au programme, des compositions de ce dernier, 7-11 Jump, Dreamy, Dancing Tambourine et l’incontournable Misty, le morceau le plus célèbre d’un enchanteur du piano dont la principal inspirateur fut le grand Fats Waller. Remercions Pierre Christophe, Prix Django Reinhardt 2007 de l’Académie du Jazz, de nous faire revivre sa musique.

-Le 15 à 21h00, le Studio de l’Ermitage accueille l’Orchestre de la Lune, grande formation dirigée par le saxophoniste et compositeur Jon Handelsmann réunissant chanteurs et chanteuses (Kania Allard, Brad Scott et Rosa Grace) et instrumentistes de talent. Point de contrebasse ni de claviers, Didier Havet au tuba assure les basses de cet orchestre festif et funky qui mêle jazz et reggae et joue des compositions aux arrangements très soignés. Il réunit de bons musiciens dont Daniel Zimmermann au trombone, Bobby Rangell au saxophone alto, Michael Felberbaum à la guitare et Xavier Desandre-Navarre aux percussions. Disponible depuis le 5 mai, leur disque s’intitule “Dancing Bob” (Cristal Records) et mérite une écoute attentive.

-Eric Le Lann au Sunside le 16 avec les musiciens de “Life on Mars”, un album de 2015, un des meilleurs de sa discographie. Cette réussite, on la doit également à Paul Lay qui joue un merveilleux piano, à Sylvain Romano dont la solide contrebasse porte la musique et au drumming subtil de Donald Kontomanou. Avec eux, Le Lann exprime ses sentiments, son lyrisme. En quelques notes, le mélodiste installe l’émotion. On pense à Chet Baker auquel il a rendu hommage dans un disque récent. Attendons-nous à un répertoire varié. Dans “Life on Mars”, la Danse Profane de Claude Debussy rencontre Life on Mars de David Bowie et Everytime We Say Goodbye de Cole Porter. Laissons nous donc surprendre.

-Franck Avitabile que l’on a un peu perdu de vue ces dernières années et qui n’a pas fait de disques sous son nom depuis 2009 (“Paris Sketches” consacré à ses propres compositions) est attendu au Duc des Lombards le 16 et le 17 avec Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie. Le premier album que Franck fit paraître chez Dreyfus Jazz en 1998 (“In Tradition”) fut parrainé par Michel Petrucciani. “Right Time” qui lui succéda en 2000 fut enregistré en trio avec Niels-Henning Ørsted Pedersen à la contrebasse. On se réjouit de revoir sur une scène parisienne ce pianiste sensible et exigeant qui possède une technique éprouvée.

-Rémi Toulon au Sunside le 22 avec sa section rythmique habituelle – Jean-Luc Aramy (contrebasse) et Vincent Frade (batterie) –, mais aussi avec Sébastien Charlier à l’harmonica diatonique qui est l’invité de “Adagiorinho”, son nouvel album, « rencontre imaginaire entre un adagio européen et un chorinho du Brésil », dont ils fêtent la sortie. Je ne l’ai pas reçu mais le pianiste nous invite « à un voyage festif et mélodique où la samba côtoie le blues, Gainsbourg croise Djavan et Musset danse le Boogaloo » indique l’argumentaire de presse. Naguère élève de Samy Abenhaïm et de Bernard Maury à la Bill Evans Piano Academy, le pianiste nous a habitué à des compositions originales traduisant un réel savoir harmonique et à des reprises très personnelles. Il a précédemment enregistré deux albums sous son nom, “Novembre” en 2011 et “Quietly” en 2014.

-Herbie Hancock à la Seine Musicale le 29 juin (20h30), un concert événement bien sûr. Légende vivante du jazz, le pianiste américain né en 1940 a beaucoup apporté à son histoire. Membre du second quintet de Miles Davis, fondateur d’un sextette qui donna ses lettres de noblesse au jazz fusion, puis des Headhunters, l’auteur de Watermelon Man, Cantaloupe Island, Maiden Voyage s’intéressa aussi à la danse, à la musique électronique. Aimant s’amuser avec de nouveaux instruments, il s’impliqua aussi dans des projets commerciaux. Il n’a plus rien publié depuis “The Imagine Projecten 2010, superproduction plutôt réussie enregistrée avec des musiciens du monde entier. La Seine Musicale accueillera Herbie Hancock en quintet. Lionel Loueke (guitare, voix), James Genus (basse) et Vinnie Colaiuta (batterie) nous sont familiers. Producteur de disques de soul et de funk, le multi-instrumentiste Terrace Jamahl Martin (saxophone, claviers) sera pour beaucoup une découverte. Puissent-ils nous offrir un bon concert de jazz.

-Le Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Péniche Le Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-La Seine Musicale : www.laseinemusicale.com

 

Crédits Photos : "Salle désespérément vide" © Photo X/D.R. – David Sauzay, Dominique Fillon, Pierre Christophe, Eric Le Lann, Franck Avitabile © Philippe Marchin – Do Montebello © Pierre de Chocqueuse – Duke Orchestra © Pascal Bouclier – L’Orchestre de la Lune © Jean-François Humbert – Rémi Toulon © Amélie Gamet.

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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 09:27
Michel PORTAL – Richard HERY – Xavier TRIBOLET – Quatuor EBENE :  “Eternal Stories” (Erato / Warner Classics)

Autant l’avouer dès à présent, je n’ai aucune œuvre de Michel Portal dans ma discothèque. Il apparaît toutefois dans quelques disques que je possède et apprécie, “Compass” de Susanne Abbuehl dans lequel il joue de la clarinette, “Il Piacere” d’Aldo Romano dans lequel il s’exprime également au bandonéon, des enregistrements pour lesquels il se met au service des autres. Je n’aime guère ses albums mais reconnais en lui le grand musicien, applaudis sa technique à défaut de partager sa sensibilité et d’aimer son caractère pour le moins ombrageux.

J’avais fait sa connaissance au début des années 80. Sa renommée dépassait largement le cadre du jazz. Michel Portal jouait tout aussi bien de la musique contemporaine que du classique, du Boulez que du Mozart dont il est un merveilleux interprète. Le jazz, il avait pris un malin plaisir à le déconstruire quelques années plus tôt lors de véhémentes improvisations libres, pleines de cris et d’étranges chuchotements. Se remettant constamment en cause, Portal avait quelque peu abandonné son langage libertaire pour entreprendre d’autres recherches, se lancer dans nouvelles aventures jazzistiques. Il avait vainement insisté auprès de moi pour obtenir la couverture de Jazz Hot. Je n’étais pas la bonne personne. Il m’arrivait bien de rédiger quelques chroniques, mais en tant que chef de publicité, je n’avais nullement le pouvoir de choisir les sommaires des numéros pas plus que de décider des couvertures du journal. Il dut se rendre compte que je n’aimais pas trop sa musique car je n’ai jamais cherché à le fréquenter, ni lui à me contacter. Ses disques me parvenaient, certains plus conséquents que d’autres, mais sans jamais totalement me convaincre.

 

Et puis cet album au delà du jazz enregistré avec le Quatuor Ébène reçu l’autre jour (merci Sophie Louvet), le premier disque de Michel Portal qui m’émeut, que j’aime et réécoute. Le Quatuor Ébène, c’est aujourd’hui Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure (violons), Adrien Boisseau (alto) et Raphaël Merlin (violoncelle). Avec eux pour cet enregistrement Richard Héry (percussions, batterie) et Xavier Tribolet (claviers). Ensemble, ils ouvrent des portes, associent jazz et tango, électro et danse sans jamais tomber dans le piège que la musique classique tend souvent aux jazzmen. City Birds déploie sa mélodie envoûtante sur une boucle rythmique. Mixée en avant, la batterie ponctue un discours musical qui ne manque pas d’épaisseur. Clarinette basse et cordes apportent des nappes sonores rêveuses et frissonnantes de lyrisme. C’est encore à la clarinette basse que Portal se fait entendre dans L’Abandonite, une de ses compositions, un souvenir d’Astor Piazzolla, une sorte de tango sans bandonéon, la clarinette basse se faisant romantique et charmeuse avant d’assurer la cadence d’un morceau caméléon plein de surprises et de rebondissements. C’est aussi sur cet instrument qu’il nous livre une nouvelle version de Judy Garland, morceau que lui inspira à Minneapolis une grande photo de l’actrice et chanteuse. Dans cette version bien supérieure à la première, le piano électrique qui répond à son chant, apporte une sonorité cristalline qui allège le thème et lui permet de décoller.

 

Le bandonéon, Michel Portal se le réserve pour trois des Five Tango SensationsAsleep, Loving, Anxiety – que Piazzolla écrivit en 1989 et qu’il enregistra la même année avec le Kronos Quartet. Ces pièces mélancoliques qui me sont depuis longtemps familières, héritent ici d'une interprétation sensible aussi poignante que celle que nous offre la version originale. Mais c’est d'abord à la clarinette basse que Michel choisit de s’exprimer, de faire vibrer les notes qui touchent le sentiment. Des notes chagrines dans Elucubration, lamento que rythment un riff et de grands coups d’archets. Après un début onirique, Eternal Story s’achève en tumulte sonore et, porté par un pizzicato de cordes, Solitudes se veut « une pensée, un regard vers l’orchestre de Duke Ellington pour s’évader, pour rêver ». Car c’est bien au pays des songes que nous conduit ce disque. Au delà du réel, It Was Nice Living Here qui le referme nous emporte ailleurs, dans un monde sonore encore à explorer.

 

Photo © Julien Mignot / Erato  

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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 09:25

Comme je l’ai récemment signalé dans ce blog, un livre passionnant sur André Hodeir préfacé par Martial Solal vient de paraître aux Éditions Symétrie. Son auteur Pierre Fargeton a eu accès aux archives du compositeur et s’est livré à des entretiens avec lui. Bien que les nombreuses pages techniques de cet ouvrage avoisinant les 800 pages soit d’un accès difficile pour un amateur de jazz dont les connaissances harmoniques ne dépassent pas la moyenne, “André Hodeir le jazz et son double” est indispensable pour qui veut comprendre la musique d’un immense compositeur, l’un des rares musiciens français à laisser une œuvre profondément originale et qui est aujourd’hui trop peu joué et par trop oublié.       

Violoniste de formation classique, André Hodeir (1921-2011) commença à écrire dans le Bulletin du Hot Club de France, puis à Jazz Hot dont il sera le rédacteur en chef de novembre 1947 à octobre 1951. La revue Disques, les hebdomadaires Paris-Comœdia et Arts dont il fut l’un des collaborateurs lui permirent également d’exprimer ses idées et ses goûts. Membre de l’Académie Charles-Cros de 1948 à 1955, président de l’Académie du Jazz dès sa création en 1954, il s’impliqua aussi à la radio. Outre le Club d’essai, atelier de création créé en 1946, il anima avec André Francis Le Club du Jazz que diffusait Paris Inter, et, entre 1952 et 1953, posséda avec Jeune Musique sa propre émission radiophonique. Panassiéiste à ses débuts, il se brouillera avec son mentor pour adopter une approche plus analytique du jazz, faisant preuve d’une assurance et d’un sens critique sans complaisance. Si “Hommes et problèmes du jazz” (1954), un des livres phares de la critique de jazz, suscita des controverses, André Hodeir déconcerta ses lecteurs avec “Les Mondes du jazz” (1970) son maître-livre, une œuvre littéraire centrée sur lui-même « dont le discours n’est plus sur le jazz mais un discours de jazz » 1*, un ouvrage dans lequel il se penche sur sa propre musique.

Auteur de trois romans et de nombreuses nouvelles, André Hodeir fut d’abord un compositeur dont le travail s’organisa et se développa autour de la forme, pour lui essentielle dans la valeur d’une œuvre. Ses premiers enregistrements avec le Jazz Groupe de Paris qu’il fonda en 1954, ses “Essais”, relèvent d’une écriture contrapuntique souvent virtuose. Hodeir s’approprie les thèmes qu’il emprunte et les renouvèle comme s’il les avait composés, le compositeur prenant le pas sur l’arrangeur avec l’album “Kenny Clarke’s Sextet Plays André Hodeir” enregistré en 1956 avec certains musiciens du Jazz Groupe et Martial Solal qui joue presque toute les parties de piano et des chorus encore improvisés. Hodeir a découvert Thelonious Monk qui donnera « les plus beaux fruits du langage hodeirien » 2*. « Il faut agrandir le jazz pour ne pas avoir à en sortir. » écrit-il dans “Hommes et problèmes du jazz”. Ainsi, dans certaines pièces, il abandonne le contrepoint pour un mouvement de figures sonores qui se promènent dans l’espace musical, se transforment, glissent pour passer d’un état à un autre.

 

Ses nombreuses musiques de film, dont certaines signées avec Henri Crolla témoignent de l’évolution de sa musique “Autour d’un récif” en 1949 ; “Saint-Tropez, devoir de vacances” en 1952 inspiré par les sessions de “Birth of the Cool” de Miles Davis et son allégeance au bop de Charlie Parker ; “Une Parisienne” en 1957, première partition d’Hodeir traitant la voix, celle de Christiane Legrand, comme un instrument ; “Le Palais Idéal” en 1958, une pièce majoritairement atonale ; “Chutes de pierres danger de mort” en 1958, court métrage pour lequel il invente un langage onomatopéique qu’il confie à Christiane Legrand et dont la musique remaniée deviendra en 1960 la Jazz Cantata ; “Les Tripes au soleil” (1959), pour grand orchestre, voix de soprano et groupe vocal, œuvre novatrice sur le plan formel ; “Saint-Tropez Blues” (1960), sa dernière collaboration avec Crolla qui décéda en 1960 ; toutes ces musiques jalonnent un parcours musical exemplaire.

Explorant des domaines non encore défrichés, André Hodeir sera le premier à intégrer le vocabulaire sériel à une partition de jazz, Paradoxe I enregistré par Bobby Jaspar en 1954. Créé en 1952 avec Bernard Peiffer au piano et relevant partiellement de la musique concrète, Jazz et Jazz est le premier morceau de jazz pour bande magnétique préenregistrée, piano et section rythmique. Hodeir la fera revivre en 1960 avec Martial Solal dans son disque “Jazz et Jazz”. Enregistré en partie avec son Jazz Groupe, ce troisième recueil contient flautando, une pièce unique dans l’histoire du jazz qui se distingue par ses cinq parties de flûte enregistrées en re-recording. Monk se fait également entendre dans ses Osymetrios I et II. Par un jeu subtil d’équivalences métriques, Hodeir produit de l’asymétrie dans des structures symétriques, organise l’irrationnel pour renouveler de l’intérieur l’espace musical, lui donner une forme nouvelle. Découverte grâce à Monk et introduite dans sa musique, la discontinuité y bouscule la continuité ordinaire du jazz, une musique ancrée dans le blues qui conserve une pulsation rythmique régulière. Sa tonalité jazzistique s’y exprime dans une logique tonale « dont la dissonance contrôlée assure la cohérence ».

Pendant plusieurs années, André Hodeir rechercha un texte pour l’œuvre vocale de grande ampleur qu’il souhaitait composer. Il le trouva dans le “Finnegans Wake” de James Joyce, séduit par le glissement « d’un état du mot à un autre, d’un état du langage à un autre » que pratique l’auteur, ce même glissement de sonorités que la musique de Monk lui a révélée. Il donna à sa cantate le nom de l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabelle, figure mythique, incarnation de toutes les voix féminines, de la Liffey qui traverse Dublin et de toutes les rivières. Conçu au départ pour la radio et diffusé le 20 mars 1968, “Anna Livia Plurabelle”, reste la grande œuvre d’André Hodeir. Confiée à deux voix de femmes (contralto et soprano) celles de Nicole Croisille et de Monique Aldebert dans l’enregistrement de 1966 3*, et à vingt-trois musiciens qui ne jouent jamais tous ensemble, son écriture nécessite un changement constant d’instrumentation. Hodeir y systématise son procédé d’improvisation simulée, terme qu’il utilisa la première fois en avril 1969 à l’occasion d’un de ses concerts. L’œuvre composée, « le créateur l’écrit avec sa main, mais c’est avec le souffle du trompettiste, les doigts du pianiste et les pieds du batteur qu’il la pense et l‘éprouve » écrit-il dans “Les Mondes du jazz”. Œuvre unique tant par sa durée (environ 53 minutes) que par le soin apporté à sa forme, “Anna Livia Plurabelle” ne sera jouée en concert qu’en 1992 sous la direction de Patrice Caratini et à cette occasion réenregistrée.

 

Dédiée à John Lewis et créée le 31 juillet 1972 au festival d’Avignon, dernière œuvre d’importance qu’André Hodeir écrivit avant de choisir de ne plus rien composer pour s’épargner tout « bégaiement créateur », “Bitter Ending” fut enregistré à la Maison de la Radio les 11 et 12 septembre 1972. A l’inverse d’“Anna Livia”, dont le livret est emprunté au même livre de Joyce, les huit chanteurs du groupe vocal, les Swingle Singers au sein duquel brille Christiane Legrand, prennent le pas sur le quintette instrumental dont la fonction reste toutefois très importante. De même que dans “Anna Livia”, Hodeir utilise la technique d’improvisation simulée, le compositeur écrivant les improvisations des musiciens comme si c’était lui-même qui les jouait, les musiciens les interprétant comme des acteurs devant les dialogues qui leur sont proposés. “Bitter Ending” innove surtout par sa texture. Sans négliger le swing et le blues, la musique très mobile se déplace constamment dans le temps et l’espace, matière sonore qui change sans cesse de volume, de rythme, de hauteur, d’intensité, et rend compte de la richesse de la pensée musicale de son auteur. Diffusé le 15 février 1973 dans l’émission Jazz Vivant d’André Francis, “Bitter Ending” sortira en album deux ans plus tard grâce à Henri Renaud, alors responsable du jazz chez CBS France. Cette œuvre d’une durée de 30 minutes, l’une des plus importantes d’André Hodeir, n’a jamais été rééditée. 4 *

Aujourd’hui, sa musique n’est presque jamais interprétée. Le dernier concert donné autour de ses œuvres par le Patrice Caratini Jazz Ensemble date du 3 décembre 2011. De nombreuses séances de répétitions sont nécessaires pour bien la jouer comme si le compositeur avait souhaité préserver son œuvre secrète, ne pas la mettre entre toutes les mains. A-t-elle d’ailleurs sa place dans les festivals aujourd’hui colonisés par le commerce, au sein de programmations dont le jazz n’est souvent qu’un prête-nom ? Une œuvre que le compositeur n’a jamais destiné à devenir un produit de consommation ou de divertissement et qu’il a eu toutes les peines du monde à faire jouer de son vivant. Comme le souligne Pierre Fargeton, il lui aurait fallu des moyens financiers que les institutions publiques lui refusèrent, un orchestre subventionné et à géométrie variable du type ONJ, destiné à servir sa musique et celles de quelques autres. Puisse ce livre passionnant contribuer à la faire redécouvrir.      

 

1* Lorsque l’auteur n’est pas mentionné, les textes entre guillemets sont de Pierre Fargeton.

2* André Hodeir lui a consacré quinze heures d’émissions sur France Musique en 1982.

3* Le disque sortira sur Philips en Amérique en 1969, puis en France, sur le label Epic, deux ans plus tard.    

4 * Si une partie de l’œuvre musicale d’André Hodeir existe aujourd’hui en CD (essentiellement dans la collection Jazz in Paris), “Anna Livia Plurabelle (1ère version) et “Bitter Ending n’ont malheureusement  jamais été réédités.

 

Crédits Photos : André Hodeir en 1960 © Jacques Hartz – André Hodeir & le Jazz Groupe de Paris © Boris Lipnitzki – Martial Solal & André Hodeir en 2008 © Pierre de Chocqueuse – Patrice Caratini & André Hodeir © Christian Rose.

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 17:37

Après “Either Way”, un disque à l’instrumentation modeste mais qui fait appel à des cordes dans quatre morceaux, Anne Ducros, seule chanteuse française avec Cécile McLorin Salvant qui parvint à obtenir le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz (en 2001 avec “Purple Songs”), renoue avec le faste orchestral d’“Ella…My Dear”, un album de 2010 arrangé par Ivan Jullien au sein duquel un orchestre d’harmonie (quarante-cinq musiciens) l’accompagne. Combinant cordes et cuivres tout en laissant de la place à quelques solistes, “Brother Brother !”, son nouvel album dédié à son frère récemment disparu et enregistré avec un orchestre symphonique, apparaît comme l’une des grandes réussites de sa déjà longue carrière.

Enregistré en Italie (Milan et Catane) et à Paris, “Brother Brother !” bénéficie des arrangements soignés et convaincants de Giuseppe Emmanuele avec lequel Anne a déjà travaillé. Souvent au piano, ce dernier a également écrit Petals, le seul thème original de l’album. Assumant un projet commercial (dans le bon sens du terme), la chanteuse y reprend des tubes éprouvés, des chansons célèbres associés à Marvin Gaye, Sting, Joe Cocker, Stevie Wonder, Juliette Gréco, Yves Montand et quelques autres. Un disque produit « à l’américaine » dans lequel les bonnes idées ne manquent pas. L’introduction de What’s Going On à la guitare acoustique, l’orchestre rentrant progressivement pour mieux irradier sa mélodie de couleurs, reste une trouvaille. Le vibraphone qui se mêle subtilement aux cordes dans La Bicyclette en est une autre. Quant aux réussites, elles sont également nombreuses dans cet opus flamboyant. You are so Beautiful et l’espiègle Désabillez Moi sont magnifiquement arrangés et chantés. Samba Saravah hérite peu avant sa coda d’un court passage en scat dont les onomatopées chantantes et soyeuses collent parfaitement à la musique.

 

Car utilisant sa voix comme un véritable instrument, Anne Ducros impressionne toujours autant. Son articulation, son phrasé, sa justesse suscitent l’admiration. Ses scats souvent vertigineux traduisent son grand métier. Elle sait comment faire vibrer l’air qui sort de ses poumons, tenir longtemps une note, faire danser les onomatopées qu’elle invente. Qu’elle s’exprime en français ou en anglais, sa prononciation parfaite permet de comprendre tout ce qu’elle chante ce qui devient rare chez les chanteurs et chanteuses qui se produisent aujourd’hui. Même chargé de notes chromatiques, l’espace sonore laisse toujours de la place à la voix et aux solistes, à l’harmonica d’Olivier Ker Ourio dans What’s Going On, au saxophone ténor de Lionel Belmondo dans At Last. Moins célèbres, les musiciens italiens également invités se révèlent tout aussi talentueux, que ce soit Giulio Visibelli au saxophone soprano dans Fragile ou Mimmo Gaglio à la clarinette dans Petals, un très beau morceau. Il faut également saluer la belle guitare d’Olivier Louvel et la section rythmique habituelle d’Anne, Gilles Nicolas (contrebasse et basse électrique) et Bruno Castellucci à la batterie, Vincent Bruynincks, un élève de la grande Nathalie Loriers, remplaçant Benoît de Mesmay au piano.

 

-Concert de sortie (avec l’orchestre symphonique) le jeudi 18 mai dans le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas (92 rue d’Assas 75006 Paris) concert donné dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés.

 

Photo d'Anne Ducros avec Giuseppe Emmanuele © Roberto Cifarelli.

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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 09:10
Émois de mai

Joli mois de mai dit la comptine, mais cette année un mois de tous les dangers pour une France mise à mal depuis des années par ses Politiques, grands privilégiés de notre République. On tremble à juste titre devant le péril dans lequel peut conduire ces élections présidentielles. Le pire peut encore arriver. J’en ai un avant-goût ce 1er mai avec la centaine d’enragés qui cassent, pillent, vocifèrent et tempêtent devant mes fenêtres (j’habite tout près de la Bastille), qui cherchent à en découdre avec la police, bouclier d’une société depuis longtemps désemparée, comme si le tout gratuit et les belles promesses d’un État-providence étaient encore possibles. Cocktails Molotov, mais aussi pierres, pavés, cailloux, boulons, tout ce qui peut tomber sous la main des agités pleut sur des CRS caparaçonnés comme des troupes au combat. Pessimiste de nature, ce tumulte me trouble moins que les jours à venir. En attendant, entre deux pétarades assourdissantes de bombes lacrymogènes, j’écoute de la musique, du jazz dont le bleu n’est pas du tout marine, “Bitter Ending”, “Jazz et Jazz”, “Anna Livia Plurabelle” qui, 50 ans après son premier enregistrement (1966), reste d’une modernité stupéfiante. Ces disques d’André Hodeir me donnent du baume au cœur, m’isolent du bruit et de la fureur de ces jours incertains.

 

Ces réécoutes attentives, je les dois à Pierre Fargeton, à la pertinence de ses commentaires et de ses analyses. Maître de conférences à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne, titulaire d’un doctorat de musicologie consacré à la musique d’André Hodeir, il vient de faire paraître “André Hodeir le jazz et son double” aux Éditions Symétrie (préface de Martial Solal) un bouquin, lourd et épais, pas loin de 800 pages, une somme très complète et détaillée enrichie d’une abondante iconographie. Fargeton s’est livré à plusieurs entretiens avec Hodeir et a eu accès à ses archives ce qui rend son livre passionnant. J’y suis plongé depuis deux semaines, redécouvrant un des rares compositeurs français qui laisse une œuvre importante au regard de l’histoire du jazz.

 

Compositeur, homme de radio, fondateur du Jazz Groupe de Paris, auteur de nombreux articles (notamment dans Jazz Hot dont il fut dès après guerre un des plus éminents collaborateurs) et de plusieurs livres, les plus célèbres étant “Hommes et problèmes du jazz” et “Les Mondes du jazz”, ouvrages fondamentaux pour ceux qui veulent réfléchir sur le jazz, André Hodeir (1921-2011) est malheureusement trop oublié et trop peu joué. Le dernier concert donné autour de ses œuvres date du 3  décembre 2011. On le doit au Patrice Caratini Jazz Ensemble qui ce jour-là, dans le studio 105 Charles Trenet de Radio-France, interpréta quelques-unes de ses compositions (et arrangements) dont sa célèbre et admirable Jazz Cantata. Je ne vais pas vous détailler ici le livre de Pierre Fargeton qui malgré son prix (70€) et la difficulté de compréhension que pose une partie de l’ouvrage (sa deuxième et troisième partie, analyses des techniques du langage musical du compositeur), me semble incontournable. Je consacrerai prochainement un article à André Hodeir dans les pages de ce blog. Il vous faudra attendre un peu. La patience n’est-elle pas mère de toutes les vertus ?

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 

-Concert de sortie au Triton le 4 mai de “Spirit Dance, nouveau disque d’Yves Rousseau (contrebasse) et de Christophe Marguet (batterie). Après 15 ans de complicité et de concerts partagés, ils ont réuni un nouvel orchestre pour jouer leurs musiques, de beaux thèmes brillamment orchestrés. Fabrice Martinez (trompette et bugle), David Chevallier (guitare électrique) et Bruno Ruder (piano & Fender Rhodes) créent avec eux une texture sonore plus ou moins électrique selon les plages. Certaines sont fondées sur la pulsion et l’énergie, d’autres privilégient la mélodie et le lyrisme. L’imagination fertile canalise les influences au profit d’une parfaite lisibilité du discours musical. Une formation à suivre assurément.

-Du 9 au 11 mai, Catherine Russell occupera la scène du Duc des Lombards. Mark Shane (piano), Matt Munisteri (guitare), Nicki Parrott (contrebasse) et Mark McLean l’accompagnent depuis longtemps et constituent un véritable groupe. Fille de Luis Russell qui fut l’un des pianistes et directeur musical de Louis Armstrong, la chanteuse travailla longtemps comme choriste avant de posséder sa formation. Sa voix chaude et sensuelle fait revivre d’anciennes mélodies de l’histoire du jazz, des joyaux de l’ère du swing et des blues éternels. Son album “Strictly Romancin a reçu en 2012 le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz.

-Le 10, le pianiste Bruno Angelini présentera au Sunside Open Land, un quartette comprenant Régis Huby aux violons, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Sylvain Darrifourq (remplaçant ce soir là Edward Perraud) à la batterie. La musique fait suite à celle de l’album “Instant Sharings” enregistré en 2014 avec les mêmes musiciens. Récompensé par un Choc dans le numéro de Jazz Magazine de juin 2015, ce disque inclassable réunit jazz moderne et musique contemporaine. Les compositions de Bruno voisinent avec des thèmes de Paul Motian, Wayne Shorter et Steve Swallow, la musique évoluant librement sous l’action collective des musiciens. Au Sunside, le groupe jouera également de nouvelles compositions, prélude à l’enregistrement d’un nouvel album en juin prochain à La Buissonne.

-Ne manquez pas le 12 au Duc des Lombards le concert de sortie de “Princess”, album réunissant le pianiste Stephan Oliva, la chanteuse suisse Susanne Abbuehl et le percussionniste norvégien Øyvind Hegg-Lunde. Largement consacré à la musique de Jimmy Giuffre peu interprétée par les jazzmen, son répertoire comprend aussi Great Bird, un thème que Keith Jarrett enregistra pour Impulse, une version inattendue de What a Wonderful World et des musiques de Stephan qui écrit pour Susanne des mélodies douces et tendres, enveloppe sa voix de notes soyeuses et met en valeur son timbre aérien. Cette dernière y ajoute ses propres paroles ou met en musique des poèmes qu’elle affectionne, allongeant ou contractant leurs syllabes pour leur donner du rythme.

-Le 13 à 20h30, dans le cadre de la cinquième édition de son Tempo Jazz, l’Espace Sorano de Vincennes invite la pianiste Geri Allen et le trompettiste Enrico Rava, deux musiciens exceptionnels qui ne se sont jamais rencontrés, à constituer un duo inédit. Outre ses propres albums, en solo ou avec Ron Carter et Tony Williams, Charlie Haden et Paul Motian, cette grande dame du piano fit partie du groupe de Charles Lloyd et accompagna Ornette Coleman. Apôtre du free jazz dans les années 70, Enrico Rava préfère aujourd’hui souffler de la douceur et privilégier le lyrisme, sa trompette servant le cantabile avec une grande variété d’inflexions. Il s’est toujours entouré de bons pianistes – Franco d’Andrea, Stefano Bollani, Giovanni Guidi – jouant des mélodies très simples et très belles dont son association avec Geri Allen devrait bénéficier.

-Steve Kuhn au Sunside le 13 (19h00 et 21h30) et le 14 mai (20h00) avec David Wong à la contrebasse et Billy Drummond à la batterie. Le pianiste a une longue carrière et une impressionnante discographie derrière lui. Il a enregistré avec Scott LaFaro, accompagné Kenny Dorham, Stan Getz et Art Farmer et, de janvier à mars 1960, a même été le pianiste de John Coltrane auquel il a consacré un magnifique album en 2008. Ancrant son piano dans la tradition du bop, Steve Kuhn est aussi un musicien lyrique, un disciple de Bill Evans qui aime diversifier son jeu. Ses propres compositions révèlent le styliste aux harmonies élégantes qui excelle en solo. “Ecstasy”, un disque ECM de 1974, en témoigne.

-Le 17 mai à 20h00, le Mona Bismarck American Center (34 avenue de New York, 75116 Paris) accueille Jacky Terrasson en solo dans un programme entièrement consacré à des standards de l’histoire du jazz. Le pianiste excelle dans cet exercice qui le voit prendre des risques, greffer de nouvelles notes, de nouvelles harmonies sur de vieux thèmes indémodables. Il joue pourtant trop rarement en solo. Ne manquez pas cette rare occasion d’écouter ce face à face avec lui-même, son jeu physique ancré dans le blues, dans le rythme, la scène apportant une autre dimension à sa musique.

-Guitariste italien installé à Paris depuis plusieurs années, Federico Casagrande fêtera le 18 au Sunside (21h30) la sortie sur le label CAM Jazz de “Fast Forward”, un album en trio enregistré avec le bassiste américain Joe Sanders (remplacé par Simon Tailleu pour ce concert) et le batteur israélien Ziv Ravitz, compagnon de route de Yaron Herman. Né à Trévise, Federico Casagrande étudia la guitare au Berklee College of Music de Boston. Séduit par ses timbres et ses couleurs, Enrico Pieranunzi a enregistré en duo avec lui “Double Circle” en 2014. À la guitare acoustique Federico y révèle la finesse de son jeu, ses harmonies sophistiquées. On les retrouve intactes dans les deux plages acoustiques de son nouveau disque, un opus électrique tout aussi audacieux.

JAZZ à SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS - 17ème ÉDITION

-Le 18 également, le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas (92 rue d’Assas) accueillera Anne Ducros. Accompagnée par ses musiciens – Benoit De Mesmay (piano), Olivier Louvel (guitare), Gilles Nicolas (contrebasse et basse électrique), Bruno Castellucci (batterie) – et un orchestre symphonique, elle interprétera le répertoire de “Brother Brother !” (Adlib), son nouvel album, un florilège de chansons célèbres – You Are So Beautiful, La Bicyclette, Samba Saravah, Déshabillez moi – merveilleusement chantées et bénéficiant d’arrangements très soignées.

-Ce concert est donné dans le cadre de la 17ème édition du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés qui se déroulera cette année du 11 au 22 mai dans diverses salles et lieux des 5ème et 6ème arrondissements de Paris – Les églises de St. Germain et de Saint-Sulpice, la salle des fêtes de la mairie du 6ème, le Lucernaire, l’Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, la Maison des Océans – mais aussi au Sunside qui abritera les 13 et 14 mai le Tremplin Jeunes Talents.

 

-Un festival soutenu par la Fondation BNP Paribas et que créèrent Donatienne Hantin (co-fondatrice et co-directrice en charge de la production du festival) et Frédéric Charbaut (son co-fondateur, directeur en charge de l’artistique) avec le regretté Joël Leroy. Autour d’eux se bouge une équipe formidable. Je pense à Géraldine Santin la responsable de la communication qui est à droite sur la photo avec à son côté le pianiste Joran Cariou, vainqueur du Tremplin Jeunes Talents 2016 (Frédéric et Donatienne sont à gauche sur cette même photo), à Sophie Louvet l’attachée de presse, et à Véronique Tronchot dont le papa reste cher à mon cœur.

 

-Le programme est à découvrir sur le site internet du festival. Il y en a pour tous les goûts avec des concerts du pianiste Shahin Novrasli, du Stefano Di Battista / Flavio Boltro Quintet (qui invite la chanteuse Robin McKelle) de Baptiste Trotignon, du saxophoniste David Sauzay (en solo au Musée de Cluny le 20 mai à 21h00) et de la chanteuse Linda Lee Hopkins.

-L’un des points forts du festival sera le concert de sortie du nouvel album ECM du trompettiste Avishai Cohen, “Cross My Palm With Silver”, le 19 mai à 21h30 à la Maison des Océans, 195 rue Saint-Jacques. Déjà présents dans “Into The Silence” son disque précédent (Grand Prix 2016 de l’Académie du Jazz), le pianiste Yonathan Avishai et le batteur américain Nasheet Waits sont à nouveau de l’aventure, le bassiste Barak Mori indisponible se voyant remplacer par Yoni Zelnik. Les cinq compositions de ce nouvel opus laissent beaucoup de place à l’improvisation, la musique souvent modale restant largement confiée à la discrétion des musiciens qui y déposent leurs idées et concourent à la création de pièces ouvertes et subtilement interactives.

 

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-L’association « Partage dans le monde » que soutient activement le pianiste Nicola Sergio nous donne rendez-vous le dimanche 21 mai (18h00) au New Morning pour la 4ème édition de « Jazz pour le Népal », un concert de soutien en faveur des sinistrés des séismes de 2015 au Népal. Au programme le Nicola Sergio Quartet (avec Francesco Baerzatti au saxophone), Antoine Hervé en trio avec François et Louis Moutin et l’Orchestre Pee Bee. Les bénéfices de ce concert financeront des missions médicales et éducatives.

-Pat Metheny est attendu à l’Olympia le 23 à 20h00, avec un nouveau groupe comprenant Gwilym Simcock aux claviers, Linda Oh à la basse et Antonio Sanchez à la batterie, seul rescapé de sa formation précédente. Le prix des places : entre 117€ et 62€, cher pour un guitariste qui ces dernières années n’a pas toujours été au meilleur de sa forme. Mais sur scène Metheny se lâche, improvise tout feu tout flamme avec un lyrisme dont manque un peu ses derniers albums studio. Sans Chris Potter, saxophoniste parfois envahissant, et renouant avec la formule du quartette qui a fait son succès (ses grands disques avec Lyle Mays), Metheny devrait donner le meilleur de lui-même.

-Fred Hersch au Sunside le 23 (21h00) et le 24 (19h30 et 21h30) avec son trio habituel, John Hébert (contrebasse) et Eric McPherson (batterie). Musicien inspiré, Hersch joue une musique si fluide que l’on ne perçoit pas l’immense technique qu’elle nécessite. Les standards qu’il reprend et actualise avec un grand souci de la forme révèlent la profonde intimité qu’il partage avec son piano. Rythmiquement, il fascine par son sens du tempo, sa conception très souple du rythme qui lui permet de passer du stride au boogie ou de jouer une bossa avec un brio sans pareil. Interprète coutumier de Thelonious Monk, les accords anguleux et abstraits, ne lui font pas peur. La contrebasse d’Hébert instaure avec lui une conversation quasi permanente. Quant à son batteur il adapte son jeu à toutes les situations. Des concerts incontournables.

-Au Sunset le 25, le trio AérophoneYoann Loustalot (trompette et bugle), Blaise Chevallier (contrebasse) et Frédéric Pasqua (batterie) – fêtera la sortie d’“Atrabile” (Bruit Chic / L’Autre Distribution), son troisième album, un opus au sein duquel le trio devient quartette avec l’arrivée de Glenn Ferris, tromboniste invité. Une musique plus riche sur le plan sonore, mais aussi sur celui des échanges en résulte. Assurant d’habiles contre-chants, les cuivres organisent une véritable polyphonie de timbres autour des compositions structurées de Loustalot, un répertoire souvent mélancolique dans lequel Ferris, qui sera présent au Sunset, se révèle l’interlocuteur idéal du trompettiste.

-Avec Stéphane Kerecki et Daniel Humair, Antonio Faraò était en février au Duc des Lombards. Il retrouvera le Sunside le 26 (à 21h00) et le 27 (à 21h30) avec un autre trio pour l’accompagner. Thomas Bramerie (contrebasse) et Jean-Pierre Arnaud (batterie) poseront leurs tempos sur son phrasé fluide, ses harmonies élégantes. Il peut aussi se montrer énergique, donner swing et intensité à ses notes et peindre des paysages plus durs et plus abstraits. Il reste toutefois attaché à la ligne mélodique des thèmes qu’il aborde et qu’il ré-harmonise. Avec lui, point de notes inutiles mais un jazz raffiné qui se laisse constamment fêter.

-Dans le cadre du festival Villette Sonique 2017, Annette Peacock se produira en solo le 27 (chant, piano & claviers) dans la salle des concerts de la Cité de la Musique. Figure lunaire du jazz et des musiques expérimentales, elle épousa le contrebassiste Gary Peacock puis devint la femme de Paul Bley avec lequel elle enregistra quelques albums de jazz électronique, elle-même utilisant un prototype de Mood Synthétiser. Elle a signé des thèmes inoubliables – Open To Love, Blood, Albert’s Love Theme, Touching – que la pianiste Marilyn Crispell a réuni en 1996 dans “Nothing Ever Was, Anyway”, un album ECM en trio. Son dernier disque, “An Acrobat’s Heart” (ECM) date de 2000. Un concert événement. 

-Le Triton : www.letriton.com

-Le Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Festival Jazz à Saint-Germain-Des-Prés : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

-Espace Sorano : www.espacesorano.com

-Mona Bismarck American Center : www.monabismarck.org

-New Morning : www.newmorning.com

-Olympia : www.olympiahall.com

-La Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

 

Crédits photos : Yves Rousseau / Christophe Marguet 5tet © Jérôme Prébois – Catherine Russell © Sandrine Lee – Bruno Angelini, Steve Kuhn, Fred Hersch, Antonio Faraò © Philippe Marchin – Stephan Oliva / Susanne Abbuehl / Øyvind Hegg-Lunde © Maxim François – "Un Premier mai très parisien", Geri Allen, Fredéric Charbaut / Donatienne Hantin / Joran Cariou /Géraldine Santin © Pierre de Chocqueuse – Jacky Terrasson © Jean-Baptiste Millot – Federico Casagrande © Boris Wilensky – Anne Ducros © Robert Pasquier / Ropas – Pat Metheny © J. Peden – Avishai Cohen, Aérophone, Annette Peacock © Photos X/D.R.

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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 09:09
LE PIANO PLURIEL d’ENRICO PIERANUNZI (à propos de quelques enregistrements récemment publiés du pianiste)

Trois disques d’Enrico Pieranunzi sont parus ces derniers mois, trois albums très différents, le pianiste romain aimant diversifier ses projets. Le plus européen des trois est certainement “Ménage à trois” (Bonsaï Music / Harmonia Mundi), un enregistrement de novembre 2015 (mis en vente en octobre 2016) dans lequel, accompagné par Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, Pieranunzi s’amuse à plonger dans le jazz des pièces du répertoire classique. « J’ai côtoyé deux femmes splendides, les deux muses-musicales de ma vie : la musique classique et le jazz » écrit Enrico dans le livret du CD, cohabitation réussie des deux genres.

 

Cohabitation et non syncrétisme, car le jazz et le classique font rarement bon ménage. Ici des mélodies de Jean-Sébastien Bach, Robert Schumann, Franz Liszt, Gabriel Fauré et d’autres compositeurs admirés donnent naissance à de véritables morceaux de jazz *. Tout en restant un soliste qui improvise, le pianiste traite ces thèmes empruntés comme s’il les avait composés. Des rythmes syncopés, un découpage différent de la phrase musicale, des notes bleues, entraînent donc ces pages classiques dans un monde différent de celui qui est le leur, celui du jazz bien que leur grande sophistication harmonique soit celle d’un jazz revisité sous le prisme d’une sensibilité, d’une culture et d'un piano européen. La 1ère Gymnopédie d’Erik Satie abordée sur un tempo médium très inhabituel, La plus que lente de Claude Debussy, l’Hommage à Edith Piaf de Francis Poulenc (improvisation n° 15 écrite en 1959) et bien d’autres pièces de ce disque témoignent ainsi de leur profonde transformation, de leur passage d’un état à un autre. En outre, Enrico Pieranunzi s’est également diverti à composer des nouveaux morceaux à partir de ceux qu’il a sélectionnés. Ses variations autour de la Romance de Darius Milhaud ou La moins que lente, fantaisie au swing irrésistible imaginée par le pianiste sur le même canevas harmonique de La plus que lente, soulèvent également l’enthousiasme.

 

* Mis à part quelques introductions au piano du maestro, sa carrière de concertiste classique et son impressionnant bagage technique lui permettant tout aussi bien de jouer du classique que du jazz comme en témoigne son disque de 2007 consacré aux sonates de Domenico Scarlatti.

Également paru en octobre 2016, “Americas” (CAM Jazz / Harmonia Mundi) réunit Enrico Pieranunzi et un autre pianiste italien, Bruno Canino, une légende dont la réputation internationale n’est plus à faire. Né en 1935, ardent défenseur de la musique contemporaine, il fut naguère l’accompagnateur attitré de la cantatrice Cathy Berberian, l’épouse du compositeur Luciano Berio. On lui doit également la première intégrale en CD des œuvres pour piano de Claude Debussy. Enrico qui rêvait de faire un disque avec lui m’a confié être particulièrement fier de cet album enregistré en décembre 2015, album dont le répertoire est entièrement consacré à des compositeurs des deux Amériques : George Gershwin, Aaron Copland et William Bolcom pour celle du Nord ; Carlos Guastavino (qui écrivit beaucoup pour la voix et le piano) et Astor Piazolla, tous les deux argentins, pour celle du Sud.

 

La musique comprend aussi bien des tangos (La Muerte Del Ángel et Milonga Del Ángel de Piazzola, cette dernière dans une version aussi lumineuse que poétique) que du ragtime (Old Adam). Interprété dans sa version originale pour deux pianos, le Danzón Cubano de Copland est comme son nom l’indique un danzón, une danse cubaine. Enfin les variations sur I Got Rhythm proposées ici relèvent davantage du classique que du jazz, Bruno Canino les approchant à travers sa culture de pianiste classique.

 

C’est donc surtout à Enrico Pieranunzi, pianiste aussi à l’aise avec le jazz qu’avec la musique savante de tradition européenne, de rythmer différemment ces pièces dont les cadences appartiennent à des genres bien spécifiques (la musique afro-cubaine, le tango), cadences qui ne sont pas celles du jazz. Ses lignes mélodiques et rythmiques entrecroisent sans problème celles de son partenaire. Ce dernier a beaucoup joué avec le pianiste Antonio Ballista et est très à l’aise dans l’exercice du duo. Il sait écouter, adapter son jeu à ce que lui propose Enrico qui ne cherche jamais à le déstabiliser, à le faire entrer dans une autre sphère musicale que la sienne. Un disque de compromis certes, mais une réussite incontestable, la réunion de deux sensibilités et cultures différentes (classique et jazz) qui, cheminant ensemble sur les routes musicales des deux Amériques, parviennent à s’entendre et surtout à créer.

Publié en Amérique et au Japon en automne dernier, “New Spring” (CAM Jazz / Harmonia Mundi) est disponible en France depuis le 31 mars. Enregistré en avril 2015 au Village Vanguard de New York, il fait entendre Enrico Pieranunzi avec des musiciens américains. Scott Colley qui tient la contrebasse dans “Permutation” (2009) et “Stories” (2011), deux albums que le pianiste a gravés en trio avec Antonio Sanchez, est de l’aventure, mais avec un autre batteur. La frappe lourde et percussive de Clarence Penn muscle presque autant que lui la musique, un jazz afro-américain d’une grande vitalité rythmique. La contrebasse pneumatique et mélodique de Colley, un des grands de l’instrument, y contribue, ce dernier s’exprimant souvent en soliste, notamment dans Out of the Void (une de ses compositions) et Loveward, pièces dans lesquelles se révèle la subtilité de son langage.

 

Loveward met également en lumière le lyrisme de Donny McCaslin, le quatrième homme du groupe, un musicien avec lequel le pianiste a enregistré en 2013 l’album “Proximity” en quartette. Saxophoniste ténor à la sonorité rugueuse, McCaslin peut tout aussi bien torturer ses longues phrases fiévreuses et tourmentées qu’adopter un jeu sensible dans les ballades. Avec eux, Enrico Pieranunzi joue un piano puissant visité par le bop, délivre un accompagnement harmonique étonnamment libre. Dans New Spring et Out of the Void, il ne cache pas son admiration pour McCoy Tyner, ici son principal inspirateur. Bill Evans, l’autre pianiste qu’il admire, n'est jamais très loin dans Loveward et The Waver, une ballade aux métriques incertaines, un va-et-vient de couleurs et de notes qui, libérées des rigueurs de la mesure, infléchissent la musique vers des contrées inattendues. Amsterdam Avenue et New Spring exceptés, la plupart des thèmes de cet album nous sont connus. I Hear a Rhapsody est bien sûr un standard que Bill Evans a plusieurs fois interprété. Enrico le réinvente, le revitalise, trempant son piano imbibé d'harmonie européenne dans le jazz de la grande Amérique.

 

 Photos : Enrico Pieranunzi © Ettore Festa – Enrico Pieranunzi & Bruno Canino © Luca d'Agostino

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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