Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 09:32
Ambrose AKINMUSIRE : “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”  (Blue Note / Universal)

Dans “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”, une nouveauté de juin, Ambrose Akinmusire s’interroge sur la place des Noirs dans une Amérique raciste qui assassine impunément certains de ses enfants. Enregistré avant le meurtre de George Floyd à Minneapolis le 25 mai dernier, il témoigne de l’engagement politique de l’artiste et est parfaitement d’actualité.

En dédiant une de ses compositions, My Name is Oscar, à Oscar Grant, tué en 2009 à Oakland par un policier alors qu’il n’était pas armé, Ambrose Akinmusire dénonçait déjà les violences policières dans “When The Heart Emerges Glistening”, son premier disque pour Blue Note (le second de sa discographie), un album que prolonge “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”. En colère, il interpelle également les forces de l’ordre qui tirent sur des Noirs désarmés dans Free, White And 21, un des morceaux d’“Origami Harvest”, un album déroutant de 2018 dans lequel le trompettiste s’efface derrière le compositeur.

 

Son instrument se retrouve à nouveau au premier plan dans ce nouvel opus enregistré avec ses musiciens habituels, un quartette dont il est le principal soliste. Avec lui,  Sam Harris, son pianiste depuis “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint” en 2014, Harish Raghavan, bassiste qu’il rencontra au Thelonious Monk Institute of Jazz, et Justin Brown déjà présent à la batterie dans “Prelude… To Cora”, son premier disque enregistré en 2007, l’année où il remporta la prestigieuse Thelonious Monk International Jazz Competition. Avec eux, Ambrose Akinmusire élabore une musique savante d’une écoute difficile, un jazz moderne et urbain qui intègre le hip-hop, la soul, le gospel et le funk et ouvre de nouvelles perspectives mélodiques et rythmiques au jazz afro-américain. Portés par une section rythmique inventive qui affectionne les tempos fluctuants et les métriques irrégulières, piano, contrebasse et batterie se voyant étroitement associés à la trame orchestrale de la musique, le trompettiste souffle, module et cisèle les longues notes détachées d’une musique labyrinthique et ambitieuse.

 

Amour, poésie, mais aussi fureur, désespoir et pleurs irriguent les lignes mélodiques expressives du trompettiste, son phrasé délié baignant dans le blues. Un blues contemporain qui, éloigné de ses grilles habituelles, prend ici diverses formes. Il est ainsi présent dans les notes plaintives et sombres du mélancolique Yessss, dans celles, funèbres et chagrinées, de Reset, morceau dans lequel le trompettiste tire des notes poignantes de son instrument. On le trouve aussi dans Cynical Sideliners, une étrange berceuse qu’interprète Geneviève Attardi, seule voix de l’album avec celle de Jesus Diaz. Ce dernier intervient dans Tide of Hyacinth, une composition de forme très libre qui intègre des rythmes afro-cubains dans sa partie centrale. Hommage à Roy Hargrove disparu en 2018, Roy, pièce intensément lyrique et émouvante, s’inspire d’un cantique religieux et Mr. Roscoe (Consider the Simultaneus) est dédié à Roscoe Mitchell l’un des fondateurs de l’Art Ensemble of Chicago, une des sources d’inspiration du trompettiste. Dans Hooded Procession (Read the Names Aloud), un Fender Rhodes sonne le glas d’une procession funèbre à la mémoire des disparus. Un enfant citait leurs noms dans Rollcall for those Absent, un des morceaux de “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint”. Ici la musique elle-même les évoque, une musique d'une force peu commune dont la tristesse indicible soulève l’émotion.

 

Photos © Saito Ogata

Partager cet article

Repost0
1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 09:56
Éloge de la lecture

Juillet. Le Sunside*, le Baiser Salé et le Triton ont ouvert leurs portes dans le respect du protocole sanitaire. Le Duc des Lombards** annonce la reprise de ses concerts le vendredi 3. On bouge, on se déplace, mais avec précaution. Heureux de pouvoir à nouveau circuler dans les rues récemment désertées de la capitale, le parisien attablé aux terrasses des cafés profite des beaux jours, du soleil retrouvé. Sous le regard blasé du garçon agile qui virevolte entre les tables pour servir le client, il respire un air pollué par un trop plein de véhicules aux gaz malodorants. Plongé dans la lecture d’un épais bouquin, il n’en est pas incommodé, reste sourd aux voitures qui klaxonnent, aux ambulances qui pinponnent. Son livre lui ouvre les portes d’un monde qui lui fait oublier le sien. Sans quitter la chaise sur laquelle il reste assis, il se promène dans le temps, rencontre des personnages et accompagne leurs aventures.

 

Ceux du Haut Pays que Jean Giono dépeint dans “Ennemonde et autres caractères” et “L’Iris de Suse” que je viens de relire sont même inoubliables. Giono décrit avec précision leurs physiques, leurs sentiments, leurs caractères bien trempés, mais le lecteur les voit avec ses propres yeux. S’attachant à eux, il appréhende sans pouvoir rien y changer les situations troubles aux dénouements incertains que l’auteur lui impose. Car ce dernier tire les fils d’un récit auquel notre imaginaire participe mais dont il a le dernier mot. L’intrigue d’un livre est parfois mince, mais on se laisse porter par le rythme des phrases, la petite musique enfermée dans ses pages.

 

Une œuvre littéraire donne parfois de grandes réussites cinématographiques mais il est souvent préférable de lire le livre avant de voir le film. Bien qu’émerveillés par la mise en scène de David Lean, les très nombreux spectateurs du “Docteur Jivago” sont loin d’avoir tous lu le chef-d’œuvre de Boris Pasternak. Son épaisseur a pourtant contraint les scénaristes à tailler dans le récit pour en réduire l’intrigue. La même chose est arrivée au gros roman de John Steinbeck “À l’Est d’Éden” qu’Elia Kazan adapta à l’écran en 1955. Confiant le rôle principal à un James Dean inexpressif, et ne gardant que la dernière partie de l’ouvrage, Kazan a réduit cette grande fresque familiale à un simple psychodrame et trahit l’écrivain. S’il peut lui servir de support et, par son succès, le rendre populaire, un film ne peut se substituer à un livre dont l’auteur raconte lui-même l’histoire. En parcourant ses pages c’est sa voix même que l’on entend. La beauté de sa langue, son parler imagé, sa poésie, y sont conservés intacts.  

 

On peut très bien rester chez soi avec un livre, mais juillet invite à prendre des vacances, à quitter les villes pour la campagne, la mer ou la montagne. Dans ses bagages, des livres, pour voyager plus loin, changer d’époque et de lieux. Télérama vient récemment de révéler les 100 livres préférés de sa rédaction. « 100 livres pour une bibliothèque idéale » titre le magazine. Existe-t-elle ? Je pense que non. Une bibliothèque n’est jamais idéale car toujours en devenir, agrandie par la découverte de nouveaux livres.

 

Dans la sélection que publie Télérama, certains m’interpellent. Je ne les ai pas tous lus mais “Le Maître et Marguerite” de Mikhaïl Boulgakov, “Ada ou l’ardeur” de Vladimir Nabokov et “Le Maître du Haut Château” de Philip K. Dick, des incontournables, sont à placer dans vos valises. Je vous invite également à découvrir deux ouvrages de ma propre bibliothèque “Le Temps où nous chantions” de Richard Powers et “Les Saisons de la nuit” de Colum McCann. Le premier aborde le racisme de l’Amérique à travers le destin de trois enfants aux ascendances juives et noires. Ses nombreuses pages sur la musique sont admirables. Consacré aux sans-abri qui vivent dans les tunnels qu’empruntent les trains traversant New-York, le second est tout aussi émouvant.

 

Comme chaque année à la même époque, ce blog sera prochainement mis en sommeil. Soyez prudents, portez des masques et bonnes lectures.    

*Le club organise en juillet et en août son festival Pianissimo. Au programme de cette XVème édition, les pianistes Jackie Terrasson (le 3 et le 4 juillet), Paul Lay (le 7 et le 8), Fred Nardin (le 10 et le 11), Alain Jean-Marie (le 15 et le 16) , Laurent de Wilde (le 23 et le 24), Leila Olivesi (le 25), Yonathan Avishai (le 28 et le 29), Vincent Bourgeyx (le 30), Carine Bonnefoy (le 31), Pierre de Bethmann (le 4 et le 5 août), Franck Amsallem (le 6), Baptiste Trotignon (le 7 et le 8), Marc Benham (le 11), Laurent Coulondre (le 12 et le 13), Benjamin Moussay (le 19), René Urtreger (le 21 et le 22) et Ramona Horvath (le 23) pour ne citer que ceux qui m'interpellent. La plupart de ces pianistes sont attendus en trio. Ramona Horvath, Leila Oliveisi et Franck Amsallem se produiront en quartette. Benjamin Moussay présentera en solo “Promontoire”, son premier disque pour ECM). Deux concerts par soir en général. En outre, le trio de Laurent Courthaliac animera des jam sessions tous les lundis de juillet et les lundis 3, 10 et 17 août (entrée gratuite). On consultera le site du Sunside pour les horaires et le programme complet du festival.

 

**Thomas Enhco (piano) et Stéphane Kerecki (contrebasse) sont attendus au Duc des Lombards les 15 et 16 juillet et le Florian Pellissier Quintet les 17 et 18 (concerts à 19h30 et 21h45).

 

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Duc des Lombards : http://www.ducdeslombards.com

 

Reading on the Beach © Photo X/D.R.

Partager cet article

Repost0
22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 10:00
Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Big Wheel” de Thomas Grimmonprez, je l’ai trouvé d’occasion chez Gibert Joseph quelques jours avant le confinement. “8 Kindred Spirits” de Charles Lloyd et “New Visions” d’Enrico Pieranunzi étaient également commercialisés avant que la Covid-19 ne contraigne les rares magasins qui vendent encore des disques à fermer leurs portes le 17 mars. Me refusant à vous encourager à les acheter sur internet ou sur des plateformes de téléchargement, j’ai préféré attendre leurs réouvertures pour vous en parler. “The Love Songs”, que m’a envoyé le saxophoniste Manuel Hermia, l’un de ses trois cosignataires, est l’un des rares CD que j’ai reçu lors de cette nécessaire réclusion. “Secrets Are The Best Stories” de Kurt Elling et “Freya” de Tineke Postma ont fait l’objet de chroniques dans le numéro d’avril de Jazz Magazine mais ne paraissent que maintenant. “Promontoire”, un projet en solo du pianiste Benjamin Moussay et “Songs For A Flying Man” de l’inclassable Alexandre Saada devaient aussi sortir en avril. Par ordre alphabétique, en voici les chroniques.

Kurt ELLING :

“Secrets Are The Best Stories”

(Edition Records / UVM)

Chanteur au phrasé exceptionnel, Kurt Elling aime poser des mots sur les musiques des autres. Ce nouveau disque, l’un de ses meilleurs, emprunte une partie de son matériel thématique à Jaco Pastorius, Django Bates, Vince Mendoza et Wayne Shorter que Danilo Pérez, le pianiste de cet album, a beaucoup accompagné. Avec Elling, Pérez en a choisi les musiciens. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et les morceaux de Django Bates qu’ils interprètent en duo sont très réussis. Pérez apporte également des compositions sur lesquelles le chanteur, inspiré par la littérature, a mis des paroles. Gratitude est dédié au poète Robert Bly et Beloved à Toni Morrison disparue l’an dernier. Porté par le drumming musclé de Jonathan Blake, le saxophoniste Miguel Zenón y prend un chorus incandescent. Chantée en espagnol, une belle version de Rabo de Nube du chanteur et guitariste cubain Silvio Rodríguez complète le répertoire.

Thomas GRIMMONPREZ :

“Big Wheel” (OutNote / Outhere Music)

Enregistré en quartette, ce disque est le fruit d’une séance pas comme les autres tant l’entente semble avoir été parfaite entre les musiciens. À l’écoute des uns des autres, ces derniers improvisent sur les thèmes simples et chantants du batteur Thomas Grimmonprez qui les rythme de manière à toujours les laisser respirer. Tout en assurant un tempo infaillible, Jérôme Regard réagit constamment aux propositions des solistes. Sa contrebasse (ou celle de Matyas Szandai dans trois morceaux) s’intègre à la riche polyphonie de timbres que tissent le piano de Benjamin Moussay et la guitare de Manu Codjia. Ce dernier qui tire mille couleurs de son instrument est ici particulièrement inspiré. Souvent modale et bien que non dénuée d’une certaine tension dans Sweet Cake et Hypnosis notamment, la musique, aussi rêveuse qu’interactive, provoque un rare bonheur d’écoute.

Manuel HERMIA / Pascal MOHY / Sam GERSTMANS :

“The Love Songs”

(Jazz Avatars / L’autre distribution)

Saxophoniste belge, Manuel Hermia s’intéresse à toutes sortes de jazz mais aussi aux musiques du monde dont il introduit des instruments dans ses disques. Je n’ai pas été convaincu par son récent album avec l’Orchestra Nazionale Della Luna (“There is Still on Earth” sur BMC Records), mais “The Love Songs”, enregistré en trio, est très séduisant. Au programme quelques standards célèbres, des « Love Songs » que les trois hommes interprètent avec tendresse et sensibilité, la musique, rythmée par une contrebasse faussement nonchalante (Sam Gerstmans), se passant très bien de batteur. Manuel Hermia souffle de longues phrases chantantes dans ses saxophones (ténor et alto) et nous offre une version émouvante de Soul Eyes que John Coltrane n’aurait probablement pas reniée. Découvert auprès de Mélanie De Biasio, Pascal Mohy  joue peu de notes mais organise judicieusement ses chorus. I Aime You (de Manuel Hermia) et You Don’t Know What Love is en témoignent.

Charles LLOYD :

“8 – Kindred Spirits Live from the Lobero Theatre”

(Blue Note / Universal)

Le 15 mars 2018, à l’occasion de ses 80 ans, Charles Lloyd réunissait autour de lui les musiciens de son quartette – Gerald Clayton (piano), Reuben Rogers (contrebasse) et Eric Harland (batterie) – et invitait le guitariste Julian Lage et l’organiste Booker T. Jones. La prestation de ce dernier n'est disponible que dans un coffret de luxe en édition limitée qui contient l’intégralité du concert. Le présent disque et le DVD qui l’accompagne en proposent les meilleurs moments, quatre longs morceaux qui suffisent à notre bonheur. Dream Weaver qui donne son nom au premier album Atlantic du saxophoniste bénéficie d’une fascinante introduction modale. La Llorona (un traditionnel), Part 5, Ruminations et Requiem sont souvent joués par le saxophoniste qui les a enregistrés plusieurs fois. On lui pardonnera ses notes approximatives, tant ses improvisations ruisselantes de feeling sont touchées par la grâce.   

Benjamin MOUSSAY :

“Promontoire” (ECM / Universal)

Il utilise souvent de nombreux claviers, mais le piano acoustique reste son instrument de prédilection. C’est sur ce dernier que Benjamin Moussay a enregistré son premier disque en solo, “Promontoire”, qui relève autant du jazz que de la musique classique européenne qu’il a étudiée au Conservatoire de Strasbourg avant de se consacrer au jazz. Soigneusement ciselées et souvent improvisées, ses courtes pièces (des miniatures tant elles sont brèves) révèlent un musicien romantique qui fait chanter les notes des belles mélodies qu’il invente. Associées à des paysages, à des portraits (Théa, celui de sa jeune sœur), elles nous invitent à en imaginer les images. Si trois morceaux de l’album ont été conçus pour accompagner celles de “Nana”, un film muet de Jean Renoir, la montagne reste sa principale source d’inspiration, un pic rocheux du massif des Vosges qui reste cher à son cœur donnant son nom à l’album.

Enrico PIERANUNZI Trio :

“New Visions” (Storyville / UVM)

S’il aime composer des thèmes mélodiques et les faire chanter par son piano, Enrico Pieranunzi apprécie aussi d’être bousculé par des rythmiques qui le poussent au dialogue et à changer ses habitudes. Entendu auprès du trio de Christian McBride, le drumming lourd et musclé du batteur Ulysses Owens Jr. avec lequel il enregistre pour la première fois le conduit à tenir compte des métriques irrégulières que propose ce dernier et à adopter un jeu plus dur et plus tendu. Quant à Thomas Fonnesbæk, il allie une sonorité ample et puissante à des attaques impressionnantes et apporte une seconde voix mélodique à la musique. Ils ont déjà joué et enregistré ensemble – “Blue Waltz” sur Stunt Records en 2017. Que ce soit dans les pièces improvisées de l’album ou dans les délicieuses ballades qu’il contient, leur complicité inventive force l’admiration.

Tineke POSTMA :

“Freya” (Edition Records / UVM)

Septième album de la saxophoniste hollandaise depuis “Sonic Halo” (Challenge Records) enregistré en 2014 avec Greg Osby, “Freya” (déesse de la fertilité germano-scandinave) marque pour elle un nouveau départ. Influencée par sa découverte en 2015 au North Sea Jazz Festival de la formation Made in Chicago de Jack DeJohnette, Tineke Postma imagine une musique ouverte dans laquelle est mis en avant le discours collectif, l’implication des solistes qui y déposent leurs propres idées mélodiques et les font circuler. Si Kris Davis joue du piano dans quelques morceaux, la trompette cuivrée et expressive de Ralph Alessi reste le principal interlocuteur de son saxophone, un alto le plus souvent. Avec eux, Matthew Brewer à la contrebasse et à la basse électrique et Dan Weiss à la batterie tissent une toile rythmique souple et mobile qui encadre mais n’enferme jamais les improvisations, le jeu interactif confié à des musiciens talentueux étant constamment privilégié.

Alexandre SAADA :

“Songs For A Flying Man”

(Labrador / Proper Music Group)

Après un disque réjouissant avec la chanteuse Clotilde Rullaud dans lequel le jazz, la soul music et le folk font bon ménage, Alexandre Saada tourne le dos au jazz et à l’improvisation pour se faire le chantre d’un univers musical aussi séduisant que l’était la pop music sophistiquée des années 60 et 70. Recueil de chansons souvent autobiographiques écrites avec la chanteuse Mélissa Bon, “Songs For A Flying Man” est aussi le fruit d’un minutieux travail de studio. Alexandre Saada sait mettre en valeur les mélodies délicieuses qu’il porte en lui. Une instrumentation à chaque fois différente les habille, ce qui donne à son album une grande variété de couleurs et d’ambiances. Ses nombreux claviers (piano, orgue, clavinet), les guitares électriques et acoustiques de Laurent Brifo, la contrebasse d’Alexandre Perrot et la batterie de Bertrand Perrin sont au cœur d’un dispositif orchestral qui accueille d’autres instruments, proches et ami(e)s contribuant aux parties vocales d’un opus en apesanteur.

Photo : Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Partager cet article

Repost0
12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 09:23
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Quelques musiques de films de Joseph Losey

Convoqué à Washington devant la Commission des activités anti-américaines au début des années 50, Joseph Losey, refusant de s’y rendre, prit le chemin de l’exil. Installé à Londres, il attira l’attention avec “Time Without Pity” (“Temps sans pitié”) en 1957, puis avec “The Criminal” (“Les Criminels”) en 1960. Harold Pinter,* qu'il rencontre peu après, va lui écrire les scénarios de trois de ses meilleurs films : “The Servant” en 1963, “Accident” en 1967 et “The Go-Between” (Le Messager”), Palme d’or au Festival de Cannes en 1971, la partie anglaise de son œuvre lui apportant une renommée internationale.

 

*Écrivain, poète, dramaturge, scénariste, metteur en scène et acteur britannique, Harold Pinter (1930-2008) reçut le prix Nobel de littérature en 2005. Pinter a également écrit le scénario de “The Last Tycoon” (“Le Dernier nabab”) d’Elia Kazan (1976) et celui de “The French Lieutenant’s Woman” (“La Maîtresse du lieutenant français”) de Karel Reisz avec Meryl Streep et Jeremy Irons dans les rôles principaux. En tant qu’acteur, il apparaît brièvement dans “The Servant” et “Accident” de Losey.

Excellent film noir sorti sur les écrans américains sous le nom de “The Concrete Jungle”, “The Criminal” (“Les Criminels”) se déroule en partie dans une prison anglaise parmi des gardiens corrompus, des détenus violents, et des bandes rivales qui tentent d’imposer des lois impitoyables que l’on ne peut violer sous peine de mort. As des cambriolages, Johnny Bannion (Stanley Baker) se retrouve à nouveau derrière les barreaux après un hold-up dont il a caché le butin. Mike Carter (Sam Wanamaker), un autre détenu, organise son évasion afin qu’il révèle l’endroit où il l’a dissimulé, mais si Bannion a commis le vol, il a oublié qu’il n’en a pas été le commanditaire et que ce dernier donne les ordres…

 

Outre une belle photographie en noir et blanc de Robert Krasker, “The Criminal” bénéficie d’une partition très jazz du saxophoniste (alto et soprano) et clarinettiste John Dankworth qui, depuis 1953, possédait son propre big band. Cleo Laine qu’il épousa en 1957 en était la chanteuse. Pleine de swing et d’énergie, la musique fut enregistrée le 1er et le 5 juillet 1960* avec une formation de seize musiciens dans laquelle Dankworth et Peter King jouent du saxophone alto et Kenny Wheeler est l’un des quatre trompettistes.

 

Les tempo rapides de Riverside Song, Freedom Lane et Treasure Drive dynamisent le film et réservent de magnifiques chorus d’altos parkériens. Dankworth combine fort bien les timbres des instruments de son orchestre comme en témoigne son arrangement d’After the Party, le morceau le plus réussi de sa partition. Cleo Laine y chante Thieving Boy qui ne figure pas sur le 45 tours Columbia édité cette année-là.

 

*C’est en 1960 que John Dankworth débuta sa carrière de compositeur de musiques de films. Outre celle de “The Criminal”, il écrivit cette année-là celle de “Saturday Night and Sunday Morning” (“Samedi soir, dimanche matin”) pour Karel Reisz, film qui lança l’acteur Albert Finney.

 

“The Criminals” Générique (Thieving Boy chanté par Cleo Laine)

www.youtube.com/watch?v=BChPzBS_i-E 

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Également de la période anglaise de Joseph Losey, “The Servant”, est l’un de ses chefs-d’œuvre. Un riche et oisif aristocrate (James Fox) engage un majordome pour s’occuper de la maison londonienne qu’il a récemment acquise. Manipulateur et cynique, ce dernier (Dirk Bogarde) utilise sa maîtresse qu’il fait passer pour sa sœur pour prendre de l’ascendant sur lui, le maître dominé et soumis, devenant l’esclave de celui qui est censé le servir. Outre un scénario d’Harold Pinter qui sans jamais directement l’évoquer sous-entend l’homosexualité des personnages, cette sulfureuse plongée dans leurs rapports pervers bénéficie d’une belle photo en noir et blanc de Douglas Slocombe, d’une mise en scène brillante*, et d’une musique très originale de John Dankworth que l’on voit jouer du jazz dans un cabaret au début du film. Cette séquence mise à part, l’aspect trouble et malsain du scénario s’accompagne d’une partition raffinée dans laquelle le jazz est davantage présent dans le choix et le timbre des instruments que dans la musique elle-même, les harmonies de cette dernière appartenant à la tradition classique européenne**. Des cordes interviennent dans celle du générique. Souligné par un ensemble de saxophones, l’alto de Dankworth expose le thème principal. Subtilement colorée par les anches, délicatement rythmée par des pizzicati de cordes, la musique se fait grinçante et dissonante à la fin du film, lorsque le maître de maison se traîne aux pieds de son majordome. Chanté par Cleo Laine, All Gone passe souvent sur l’électrophone du salon, sa mélodie langoureuse accentuant le trouble qu’occasionnent certaines scènes.

 

*Étant tombé malade pendant le tournage, Joseph Losey communiquait ses instructions par téléphone à Dirk Bogarde qui contribua également à la réalisation du film.

 

**Si la partition sophistiquée de “The Servant” relève bien du jazz, celle d’“Accident”, également de John Dankworth, en est très éloignée. La musique est d’ailleurs très peu présente. Quelques scènes font entendre une harpe et un saxophone alto improvisant autour de brefs motifs mélodiques. Tourné en 1966, ce film très maîtrisé reçut le prix Spécial du Jury au festival de Cannes l’année suivante.

 

“The Servant” (Bande-annonce) www.youtube.com/watch?v=WdkWn1xoN34

Un an plus tôt, en 1962, Joseph Losey a réalisé “Eve”* (“Eva”), une production franco-britannique au noir et blanc irréel adaptée d’un roman de James Hardley Chase qu’il va partiellement renier. À Venise, Tyvian Jones (Stanley Baker), un écrivain qui a publié sous son nom un livre écrit par son frère décédé, s’éprend d’Eve (Jeanne Moreau), une femme fatale qui s’interdit d’aimer et d’être aimée. Obsédé par Eve qui se refuse à lui, Tyvian en devient le jouet. Probablement hanté par la bande-son d’“Ascenseur pour l’échafaud”, Losey souhaitait associer son personnage masculin au chant crépusculaire de la trompette de Miles Davis. Quant à la solitude d’Eve, sa souffrance intérieure, la voix rauque et émouvante de Billie Holiday devait l’exprimer. De cette dernière, le cinéaste n’eut droit qu’à deux chansons, Willow Weep for Me et Loveless Love. Miles réclamant trop d’argent, Losey demanda à Michel Legrand une musique censée évoquer le timbre mélancolique de sa trompette. Les arrangements que Gil Evans avait écrit pour les disques du trompettiste servirent de modèle à une partition quelque peu baroque aujourd'hui très datée. Si le jazz occupe une place importante dans le film  – joué en entier, Willow Weep for Me accompagne toute une scène –, Losey, privé de la musique de Miles, met sa science de la mise en scène au service d’un scénario peu étoffé et d’une histoire peu crédible qui, loin de nous toucher, accumule les clichés.

 

*Dans son livre “Jazz et Cinéma” (Éditions Cahiers du Cinéma, 2000) déjà cité, Gilles Mouëllic fait grand cas du film et lui consacre plusieurs pages alors qu’il passe étrangement sous silence des réussites de Losey dont John Dankworth composa les musiques.

Deux autres films britanniques

Monteur sur des films de Charles Crichton, Robert Hamer et Alexander Mackendrick, puis producteur associé  – “The Ladykillers” de Mackendrick –, Seth Holt (1923-1971) passa une bonne partie de sa trop brève carrière à travailler pour les studios Ealing qu’il rejoignit en 1943. Sorti sur les écrans en 1958, “Nowhere to Go” (“Le Criminel aux abois”), son premier film en tant que réalisateur, fut aussi l’avant dernier que produisit le célèbre studio britannique alors vendu à la BBC. Tiré d’un roman de Donald Mackenzie, il bénéficie d’un scénario habile de l’écrivain et dramaturge Kenneth Tynan et d’une bande-son de Dizzy Reece, un trompettiste de hard-bop jamaïcain qui vit alors en Angleterre. Reece a déjà participé à plusieurs sessions londoniennes pour le label Tempo lorsqu’il compose la musique de ce film policier d’une grande noirceur, la seule de sa discographie. Elle accompagne la cavale de Paul Gregory (George Nader), évadé de prison lâché par le milieu après la mort accidentelle de son associé. Traqué par la police, il se réfugie au pays de Galles grâce à la nièce d’un commissaire de police (Maggie Smith dont c’est le premier rôle au cinéma). Blessé, il trouve la mort dans l’accident du camion qu’il a dérobé pour s’enfuir.

Publiés en 45 tours sur Tempo Records, quatre titres sont gravés à Londres en quartette le 2 octobre 1958 avec Tubby Hayes (saxophones ténor et baryton), Lloyd Thompson (contrebasse) et Phil Seamen (batterie). Exposé à l’unisson par les deux souffleurs, le générique (Main Title), un blues aux notes saccadées , s’enrichit de brefs chorus de trompette et de baryton avant sa coda. Associé au crescendo dramatique de la mise en scène, sa mélodie tranchante comme un rasoir est reprise dans The Sunset Scene accompagnant les scènes champêtres qui vont conclure le film*. Également construit sur une grille de blues, The Search évoque les Jazz Messengers et la première partie de The Escape and Chase est entièrement dévolu à des percussions. La musique offre bien sûr quelques excellents solos bien timbrés. Toujours en 1958, Dizzy Reece enregistra à Paris “Blues in Trinity”, le premier des quatre albums qu’il réalisa pour Blue Note. Tubby Hayes s’y distingue au ténor.

 

*Le cinéaste Basil Dearden est parfois crédité comme son co-réalisateur alors que “Nowhere to Go”, qui existe en DVD depuis 2013, n’est pas mentionné dans sa filmographie.

Très librement adapté d'“Othello” de Shakespeare, “All Night Long” (“Tout au long de la nuit”) se déroule presque entièrement dans un club de jazz londonien au début des années 60. Invitée avec son mari à fêter son anniversaire de mariage, une célèbre chanteuse qui a interrompu sa carrière (Marti Stevens) se voit sollicitée par un batteur ambitieux (Patrick McGoohan) qui souhaite l’avoir comme vedette dans l’orchestre qu’il projette de monter. Ne parvenant pas à la convaincre, ce dernier fait alors croire à son mari lui-même musicien (Paul Harris) que sa femme a une liaison avec le manager de son groupe. Accusée d’infidélité, elle parviendra à prouver son innocence. Réalisé par Basil Dearden en 1962, le film respecte la règle des trois unités du théâtre classique : unité de temps, de lieu et d’action, cette dernière se déroulant en temps réel et au même endroit (le club de jazz) bien que quelques scènes soient filmées en extérieur. Patrick McGoohan fait un Iago très convaincant et Paul Harris, un acteur afro-américain dont c’est la première apparition à l’écran, est parfait dans le rôle d’Othello. Bénéficiant d’un noir et blanc très soignée d’Edward Scaife*, “All Night Long” fait aussi entendre un jazz d’excellente facture qui s’intègre parfaitement au scénario.

 

*Cadreur (“The Third Man” de Carol Reed, “Black Narcissus” de Michael Powell) et chef opérateur réputé, il a collaboré à une cinquantaine de films majoritairement britanniques dont “Khartoum” de Basil Dearden (1966) avec Charlton Heston et Laurence Olivier. Chef opérateur de la seconde équipe sur “Pandora and the Flying Dutchman” d’Albert Lewin (1951), il a également assuré les prises de vue de cinq films de John Huston.  

 

Profitant de la présence à Londres de Dave Brubeck et de Charles Mingus, le réalisateur les invita à tenir leurs propres rôles dans le film et à participer à sa bande-son en grande partie composée par Philip Green*. Auteur de nombreuses partitions pour le cinéma et la télévision, ce dernier a déjà composé les musiques de six films de Basil Dearden lorsqu’il se voit confier celle d’“All Night Long”. Sa fonction première est de donner poids et tension à certaines scènes, le générique d’ouverture mettant ainsi en avant une batterie virtuose associée au personnage joué par Patrick McGoohan. Grâce à une orchestration faisant appel à d’excellents jazzmen britanniques que Green laisse improviser, cette bande-son s’écoute très bien sans les images qui lui sont associées. Charles Mingus tient la contrebasse dans Noodlin’ et Sapphire (qui est aussi le titre d’un film de Dearden dont Green a composé la musique) met en valeur le saxophone alto de Johnny Scott qui joue de la flûte dans Scott Free, une de ses compositions. Tubby Hayes qui s’y distingue au vibraphone et co-signe The Chase avec Green, se fait aussi entendre au ténor. En quintette, Dave Brubeck interprète deux de ses thèmes (It’s a Raggy Waltz, Blue Shadows in the Street) et Fall Guy, morceau parkérien et acrobatique de John Dankworth, permet à ce dernier de briller à l’alto.

 

*La musique du film a été publiée en 1961 sur les labels Fontana (en Angleterre) et Epic (aux États-Unis). 

“All Night Long” (Bande-annonce) www.youtube.com/watch?v=T9BOe-af7y4

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Nuit italienne

Tourné en 1960 et sorti l’année suivante, second volet d’une trilogie comprenant “L’Avventura” (1960) et “L’Éclipse” (1962), “La Notte” (“La Nuit”) est un des joyaux du cinéma introspectif de Michelangelo Antonioni, celui de l’incommunicabilité, de la vacuité des êtres et des choses et de l’érosion du temps. Difficile de résumer le film qui décrit l’ennui d’un couple (Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau) en train de se défaire. Contenant de nombreuses scènes inoubliables, très maîtrisé sur un plan esthétique, et superbement photographié et cadré (Gianni Di Venanzo et Pasquale de Santis), il se déroule entre l’après-midi d’un samedi et l’aube livide d’un dimanche qui voit s’étreindre le couple naufragé. Entre-temps, cet homme et cette femme qui n’arrivent plus à se comprendre et ne savent plus s’aimer ont vécu une longue nuit d’errance et de solitude dans la villa et les jardins des Gherardini, riche industriel milanais qui avec son épouse, reçoivent de nombreux invités*.

 

Comprenant Eraldo Volontè au saxophone ténor, Alceo Guatelli à la contrebasse et Ettore Ulivelli à la batterie, le quartette de jazz du pianiste et compositeur Giorgio Gaslini** anime la soirée. Antonioni commanda à Gaslini la musique de son film après avoir été séduit par “Tempo e Relazione”, un enregistrement de 1957 dans lequel le compositeur associe jazz moderne et dodécaphonisme. Relevant surtout du blues, celle de “La Notte” est bien différente. Quasiment absente des quarante premières minutes du film, elle trouve tardivement sa place dans le décor, sa longue séquence nocturne imposant une musique qui se prête à la danse. Intégré à l’action, le jazz de Gaslini devient une présence visible entendu en temps réel par les acteurs. Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni ont devant eux Gaslini et son orchestre (augmenté d’un guitariste) lorsqu’ils assistent à un strip-tease acrobatique dans un night-club. Construit sur une grille de blues, Voci dal Fiume est repris sous un autre titre et dans une autre version chez les Gherardini, dont la fille Valentina est interprétée par Monica Vitti.

 

Installés dans le parc de leur propriété, Gaslini et ses musiciens y font danser leurs invités. Parfois couverte par les dialogues et les bruits de la fête, la musique est plus ou moins audible selon l’endroit où se trouvent les acteurs que la caméra accompagne dans leurs déambulations. On y entend un cha-cha-cha lointain, une valse lente au bord de la piscine (Valzer Lento), un blues (Blues All’Alba), et même un morceau proche du rock’n’roll (Ballo di Lidia) lorsque Jeanne Moreau se dirige vers la piste de danse et s’approche des musiciens. Au petit matin, après qu’un orage ait contraint les invités à se réfugier dans la maison, la musique reprend, plus douce et plus sensuelle. Déjà entendu dans le night-club, Blues All’Alba (Blues de l’aube) étale ses notes séduisantes, sa mélodie accompagnant un paysage brumeux qu’éclairent les rayons d’un pâle soleil.

 

*Parmi-eux, méconnaissable sans sa barbe, l'auteur du best-seller “Le Nom de la Rose”, l'écrivain et universitaire Umberto Eco

 

**Figure importante du jazz italien, Giorgio Gaslini (1929-2014) reste méconnu en France. Excellent pianiste, c’est aussi un compositeur et arrangeur habile qui s’est intéressé à la musique contemporaine. Outre “Tempo e Relazione” présenté au deuxième festival de jazz de San Remo en 1957 qui tente le rapprochement du jazz et de la musique dodécaphonique, Ornette Coleman et Cecil Taylor lui inspire en 1964 une suite ambitieuse “Dall’Alba all’Alba”, puis deux ans plus tard enregistre “Nuovi Sentimenti” (“New Feelings”) une œuvre pour dix musiciens,  dans laquelle interviennent Don Cherry, Enrico Rava, Steve Lacy et Gato Barbieri. Il est également l’auteur du premier opéra jazz italien : “Colloquio con Malcom” (1970). Enregistrée en 1960, “La Notte”, reste sa plus célèbre musique de film. Partiellement incluse dans le CD n°2 de l’intégrale chronologique que Soul Note consacre à Giorgio Gaslini, elle a été éditée dans sa totalité (18 plages dont plusieurs alternates) sur le label Soundtrack Factory et au Japon sur Think! Records.  

 

“La Notte” (Bande-annonce) http://www.youtube.com/watch?v=zLOjTDfkAk4

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (4ème partie)

Crédits photos : Dirk Bogarde & James Fox / John Dankworth dans “The Servant”  – Monica Vitti / Marcello Mastroiani & Jeanne Moreau dans “La Notte” © Photos X/D.R.

 

À suivre…

Partager cet article

Repost0
2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 10:11
Une liberté sous surveillance

Juin. Après 55 jours de confinement (durée de l’isolement que subirent en 1900 les Européens assiégés à Pékin dans le quartier des ambassades et des légations étrangères), les villes retrouvent progressivement leur aspect habituel. À Paris, profitant du beau temps, les promeneurs redécouvrent les joies du shopping, envahissent à nouveau les parcs et les jardins dont les arbres ont retrouvé leurs feuilles pour se prélasser au soleil, fréquentent à nouveau les bouquinistes des quais de Seine à la recherche de livres épuisés. Le parvis de Notre-Dame est désormais accessible à tous. Dans les rues, vélos et trottinettes brûlent à nouveau les feux rouges. Les motos pétaradent et les voitures trop nombreuses font du sur place aux heures de pointe.

 

Si les salles de concert et les restaurants resteront fermés jusqu’au 22, ces derniers peuvent désormais utiliser leurs terrasses (bien que rien ne soit prévu en cas de pluie) et les magasins accueillir avec précaution leurs clients. Paris Jazz Corner a rouvert ses portes. Gibert Joseph également. On y avance masqué, ganté ou les mains protégées par le gel hydro-alcoolique que l’on nous offre avant d’en franchir l’unique porte d’entrée. Le virus traîne peut-être sur les livres, les disques, les DVD, les emballages plastifiés qui les recouvrent. Ces mesures qui nous rappellent que nous sommes encore constamment en danger ne risquent-elles pas de provoquer faillites et licenciements et de propager de nouveaux virus, ceux du chômage et de la précarité ?   

 

La prudence est telle que l’on peut se demander comment feront les restaurateurs confrontés à des règles de distanciation leur obligeant à retirer une table sur deux de leurs établissements ? Les clubs de jazz risquent également d’être pénalisés par un trop plein d’ordonnances restrictives. S’il reste relativement facile d’espacer les sièges du New Morning, que faire des nombreux auditeurs agglutinés près du bar qui restent debout pendant les concerts ? Comment les contraindre à rester éloignés les uns des autres et à porter des masques ? Le Duc des Lombards dont l’espace est déjà confiné, va-t-il pouvoir réduire sa jauge de moitié ? C’est ce que compte faire le Sunside dès sa réouverture le 22 juin, avec au programme une jam session autour de Cedar Walton animé par David Sauzay. La salle du bas, le Sunset, n’ouvrira pas avant septembre. Pour compenser le manque à gagner, les concerts seront doublés (deux sets à 19h30 et à 21h30, ce qui se pratique déjà au Duc).

 

En juin seront enfin commercialisés des albums qui auraient dû paraître en avril et en mai. Quelques nouveautés importantes sont également attendues – Ambrose Akinmusire, Marcin Wasilewski Trio avec Joe Lovano –, mais les sorties de disques se feront surtout à partir de septembre. Cela me permet de poursuivre mon étude sur le jazz et le cinéma qui m’amène à revoir des films et à écouter leurs bandes-son. Il me sera toutefois difficile de l’achever avant l’été. D’ici là, le monde qui n’est déjà plus celui que nous avons connu aura peut-être encore changé. On peut donc aisément patienter.

 

Illustration © X/D.R.

Partager cet article

Repost0
25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:40
André Hodeir © Jean-Pierre Leloir

André Hodeir © Jean-Pierre Leloir

Les musiques de films d’André Hodeir

Disparu en 2011 à l’âge de quatre-vingt-dix ans, André Hodeir qui aurait eu cent ans le 22 janvier prochain est l’un des rares compositeurs de jazz français à s’être hissé au niveau des plus grands. On lui doit près de soixante-dix musiques de films* parmi lesquelles celles de nombreux courts métrages. Si toutes ne sont pas de valeur égale, elles restent souvent plus intéressantes que les films dont elles accompagnent les images. Certaines témoignent de l’évolution de sa musique et sont d’importants jalons d’une œuvre malheureusement trop peu jouée et diffusée aujourd’hui.

 

* Outre les cinéastes dont je parle dans mon texte, André Hodeir composa seul ou avec Henri Crolla des musiques pour des films de Georges Franju, Gilles Grangier, Alain Jessua, Agnès Varda (“Ô saisons, ô châteaux” tourné en 1957), Pierre Prévert, Paul Grimault, Yves Ciampi (“Le Vent se lève” en 1958), Marcel Camus, Yves Allégret et Jean Aurel pour ne pas tous les citer. “Ô saisons, ô châteaux” est disponible dans “Varda tous courts” (Tamaris), un coffret de 2 DVD réunissant seize courts métrages. André Hodeir a également assuré la direction d’orchestre de la musique que Guy Bernard composa pour “Les Statues meurent aussi”, un court métrage anticolonialiste sur l’art africain qu’Alain Resnais cosigna avec Chris Marker et Ghislain Cloquet en 1953.

 

“Les Statues meurent aussi” (Film complet) : http://www.youtube.com/watch?v=OoyCXA8eTf0

C’est en 1949, rue Chaptal, dans le bureau que Charles Delaunay occupait au siège de la revue Jazz Hot, qu’André Hodeir rencontra Jacques-Yves Cousteau. Ce dernier achevait le montage d’un court métrage, “Autour d’un récif”, « un ballet de poissons » pour lequel il souhaitait une musique de jazz. Violoniste de formation classique, le futur auteur des livres phares de la critique de jazz que seront “Hommes et problèmes du jazz” (1954) et “Les Mondes du jazz” (1970) proposa de l’écrire et l’enregistra la même année avec l’orchestre de Tony Proteau augmenté de Kenny Clarke à la batterie et de quelques solistes, Bernard Peiffer au piano étant le seul musicien autorisé à improviser dans un poème aquatique d’inspiration ellingtonienne.

 

Ce n’était pas la première fois qu’André Hodeir écrivait pour un cinéaste. Trois ans plus tôt, pour les besoins d’un film de Raoul André, “Le Village de la colère”, Django Reinhardt l’avait chargé d’orchestrer pour orchestre symphonique et chœur quelques-uns de ses voicings de guitare et sa célèbre composition Manoir de mes rêves. Ayant découvert qu’écrire de la musique de film pouvait lui permettre d’assurer sa subsistance, Hodeir s’associa avec le guitariste Henri Crolla*. Ce dernier lui apportait des thèmes qu’il mettait en forme et orchestrait. “Sant-Paou”, un court métrage que Robert Mariaud réalisa en 1950 et dans lequel Yves Montand chante le thème principal, inaugura leur collaboration.

 

*Né en 1920, auteur de nombreuses chansons et guitariste compositeur de plusieurs disques de jazz, Henri Crolla (1920-1960), était un proche de Django Reinhardt, des frères Prévert, du réalisateur de films d’animation Paul Grimault et de Simone Signoret qui rencontra grâce à lui Yves Montand. Possédant de nombreuses relations dans le milieu du cinéma, il cosigna avec André Hodeir de nombreuses musiques pour des courts métrages et des documentaires, et à partir de 1955, celles de plusieurs longs métrages. “Saint-Tropez Blues” (1960) est la dernière qu’ils firent ensemble, Henri Crolla disparaissant cette année-là en octobre. Hubert Rostaing est également crédité comme compositeur aux génériques de “Cette sacrée gamine” (1955) et d’“Une Parisienne” (1957), deux comédies de Michel Boisrond avec Brigitte Bardot.

Après la musique d’“Autour d’un récif” encore sous influence ellingtonienne, celle de “Saint-Tropez, devoir de vacances”, un court métrage de Paul Paviot tourné en 1952 sur des commentaires de Boris Vian qui apparaît à l'écran avec Michel Piccoli , Éléonore Hirt et Juliette Gréco, annonce une première mutation stylistique. Hodeir a écouté les sessions de “Birth of the Cool” que Miles Davis a enregistrées en nonet. Impressionné par les arrangements de Gil Evans, Gerry Mulligan et John Lewis, il abandonne le grand orchestre pour un ensemble de neuf musiciens qui annoncent le Jazz Groupe de Paris. De cette partition, Hodeir va en tirer une suite d’orchestre, “Saint-Tropez”, qui fit l’objet d’un enregistrement l’année suivante*. Dans sa deuxième partie, la grammaire et le vocabulaire du bop nourrissent un contrepoint qu’Hodeir pense et organise en musicien de jazz et non en musicien classique inféodé au vocabulaire de la musique baroque. Ses mouvements mélodiques ne possèdent pas encore la fluidité des pièces qu’il écrira plus tard, mais, comme le fait remarquer Pierre Fargeton**, ils montrent bien le bénéfice que le jazz peut tirer des instruments lorsqu’ils sont au service d’un compositeur qui sait les mettre en valeur.  

 

*Christian Bellest (trompette), Nat Peck (trombone), Hubert Rostaing (clarinette et saxophone alto), Bobby Jaspar (saxophone ténor), William Boucaya (saxophone baryton), Bernard Peiffer (piano), Pierre Michelot (contrebasse), Pierre Lemarchand (batterie) et Raymond Le Sénéchal (vibraphone) en sont les musiciens. Le CD “André Hodeir, The Vogue Sessions” (Vogue/BMG) contient également la musique écrite pour “Autour d’un récif” ainsi que l’album intitulé “Essais” enregistré avec le Jazz Groupe de Paris en décembre 1954. L’une des plages, Paraphrase sur Saint-Tropez, est construite sur un interlude musical du film de Paul Paviot.

 

**On lira avec intérêt le gros livre que Pierre Fargeton a consacré à André Hodeir en 2017, ouvrage préfacé par Martial Solal et récompensé la même année par l’Académie du Jazz : “André Hodeir, le jazz et son double” (Éditions Symétrie).

 

 

Une Parisienne”, un film que Michel Boisrond réalisa en 1957 avec Brigitte Bardot dont on trouvera la musique dans le CD “Jazz & Cinéma vol.5” (Collection Jazz in Paris / Universal), est la première partition d’André Hodeir qui traite la voix comme un instrument. Son générique, Paris B.B., fait entendre un ensemble de cuivres (trois trompettes et trois trombones) derrière celle de Christiane Legrand vocalisant sur des onomatopées dans le registre le plus aigu de sa tessiture. Pete Rugulo le reprendra trois ans plus tard dans son disque “Behind Brigitte Bardot” (Warner), habillé d’un nouvel arrangement.

 

 

 

Largement atonal, “Le Palais Idéal” est une suite en sept mouvements réunissant deux trompettes, un trombone, trois saxophones, un vibraphone (Jean-Pierre Drouet), une contrebasse et une batterie. André Hodeir l’écrivit pour un court métrage de dix-sept minutes que le cinéaste Ado Kyrou*tourna en 1958 sur la construction du facteur Cheval dans la Drôme. Le recueil “Jazz et Jazz” (Fontana) en contient une version enregistrée par le Jazz Groupe de Paris deux ans plus tard avec un personnel quelque peu différent.

 

Composée en 1958 lors d’un séjour près de Lisbonne, la partition de “Chutes de pierres, danger de mort”, court métrage et premier film du compositeur Michel Fano**, donne à André Hodeir l’occasion d’inventer un langage onomatopéique pour la voix de Christiane Legrand qui dialogue avec le saxophone alto d’Hubert Rostaing. Remaniée, la musique deviendra en 1960 sa Jazz Cantata, une œuvre en sept parties dans laquelle le compositeur utilise pour la première fois la technique d’improvisation simulée, le compositeur écrivant les improvisations des musiciens, ces derniers les interprétant comme des acteurs travaillant sur les dialogues d’un film.

 

*Écrivain et cinéaste, Ado Kyrou créa en 1950 la revue L’Âge du cinéma et fut l’un des collaborateurs de la revue Positif.

 

**Coproducteur des films d’Alain Resnais “Hiroshima mon amour” (1959) et “L’Année dernière à Marienbad” (1961), Michel Fano composera les musiques de la plupart des films d’Alain Robbe-Grillet. “Chutes de pierres, danger de mort” est visible sur son site :

www.michelfano.fr/

Film violent et sans grand intérêt de Claude Bernard-Aubert racontant les amours contrariés d’une Noire et d’un Blanc, “Les Tripes au soleil”* (1959) inspira à André Hodeir une partition pour grand orchestre – cinq trompettes, quatre trombones, cinq saxophones, xylophone, marimba, deux vibraphones, groupe vocal (trois femmes et trois hommes) et voix de soprano. Christiane Legrand, en est la soliste avec Roger Guérin (trompette) et Pierre Gossez (saxophone alto). Dans cette œuvre en quatre parties tirée de la musique du film, le compositeur cherche à utiliser autrement le blues et les riffs employés par les jazzmen. Il y approfondit surtout des recherches formelles qui vont le conduire à écrire, quelques années plus tard, “Anna Livia Plurabelle” (1966) et “Bitter Ending” (1972).

 

*Disponible en CD, sa musique est aujourd’hui couplée avec “Jazz et Jazz”, mais aussi réunie avec d’autres musiques de films dans “Jazz & cinéma vol.3” (Collection Jazz In Paris / Universal).

Dernière collaboration d’Henri Crolla avec André Hodeir, “Saint-Tropez Blues”* (1960), un film oubliable et oublié de Marcel Moussy interprété par Marie Laforêt et Jacques Higelin contient quelques belles pages de jazz. Retravaillées par Hodeir, Paris Saint-Tropez et Barbecue I et II, devinrent Trope à Saint-Trope et Osymetrios I et II, anagramme de Misterioso et hommage revendiqué à Thelonious Monk dont Hodeir admirait la musique.

 

*La B.O. de “Saint-Tropez Blues” est disponible dans le CD “Jazz & Cinéma vol.5” (Collection Jazz in Paris / Universal). Trope à Saint-Trope et Osymetrios I et II sont inclus dans l’album “Jazz et Jazz“ publié sur Fontana en 1960 et réédité en CD par Universal avec la B.O. du film “Les Tripes au soleil”.     

Une des dernières musiques de films qu’André Hodeir composa après la mort d’Henri Crolla fut celle de “L’Écume des jours”* de Charles Belmont. Le compositeur y utilise une instrumentation inhabituelle qui n’est pas sans évoquer les sonorités d’“Anna Livia Plurabelle” qu’il a enregistré quelques mois plus tôt en juin et juillet 1966. L’orchestration fait appel à une guitare électrique, un vibraphone, une flûte, une harpe, un hautbois, une, voire deux clarinette(s) dont une clarinette basse, une section rythmique (contrebasse et batterie) et un chœur de jeunes filles, celui de la Maîtrise de l’O.R.T.F. Tourné en 1967 avec de jeunes acteurs – Jacques Perrin, Marie-France Pisier –, et sorti en salles deux mois avant mai 68, le film fourmille d’inventions visuelles (le pianocktail) et sonores dues à Pierre Henry. D’une grande fraîcheur poétique, il est beaucoup plus réussi que sa réputation le laissait entendre et Boris Vian n’y est pas trahi. « C’est un film qui a la grâce » déclara en 1968 Jean Renoir à la Mostra de Venise. Brillamment orchestrée, sa musique lumineuse contribue à la dramaturgie du plus célèbre récit romanesque de Vian. Probablement enregistrée en septembre 1967, elle fit l’objet d’un 45 tours Philips comprenant cinq titres : Colin et les orphelines, L’Enlèvement, Bigle-moi, La Chambre de Chloé et Sortie de Chloé.

 

*Grâce à François Roulmann et Christelle Gonzalo, auteurs d’“Anatomie du Bison”, Prix du livre de Jazz 2019 décerné par l’Académie du Jazz, le film vient d’être édité en DVD. Il sera commercialisé à partir du 10 juin, mais on peut déjà se le procurer à la librairie de Christelle Gonzalo (Sur le fil de Paris, 2, rue de L’Ave Maria, 06.81.80.64.45) ou dans celle de François Roulmann (12 rue Beautreillis, 06.60.62.98.03), toutes deux dans le 4ème arrondissement de Paris.

 

Jacques Prévert parle du film de Charles Belmont :   www.dailymotion.com/video/xzf7dn

 

André Hodeir jouant sur le « pianocktail » fabriqué pour le film de Charles Belmont “L’Écume des jours”, document aimablement fourni par Pierre Fargeton © Archives André Hodeir / photo X/D.R. 

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (3ème partie)

Crédits photos : André Hodeir © Jean-Pierre Leloir – Photo du film de Paul Paviot “Saint-Tropez, devoir de vacances” © Photo X/D.R.

Merci pour vos commentaires.

À suivre…  

Partager cet article

Repost0
18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 10:47
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (2ème partie)

L’âge d’or du jazz à Hollywood (2) 

L’année même de la sortie de “Shadows” (1959), Otto Preminger adaptait à l’écran le best-seller que le juge John D. Voelker avait publié quelques mois plus tôt sous le nom de Robert Traver : “Anatomy of a Murder” (“Autopsie d’un meurtre”). Le lieutenant Frederick Manion (Ben Gazzara) qui a assassiné l’homme qui a violé son épouse est-il coupable de meurtre ? Avocat bohème et inactif, Paul Biegler (James Stewart) accepte d’assurer sa défense. Preminger en commanda la musique à Duke Ellington. Avant de l’enregistrer avec son orchestre fin mai et début juin 1959, ce dernier passa du temps sur le plateau et assista à la projection des rushes. Étroitement lié à la dramaturgie du film, le jazz ellingtonien traduit le caractère des personnages, l’évolution de leurs sentiments et apporte à chaque scène son atmosphère particulière. Un blues aux riffs de cuivres tonitruants et un rythme binaire accompagnent l’inoubliable générique de Saul Bass, la bande-son devenant intimiste lorsqu’elle se fait entendre dans un bar en arrière-plan, ou lors de la promenade nocturne que s’offrent James Stewart et Lee Remick (Laura Manion). Sensuelle et élégante, parfois tendue et angoissante, la musique est si bonne qu’elle se suffit à elle-même, s’écoute très bien sur disque, sans les images qu’elle accompagne. Sur les écrans américains le 1er juillet 1959, “Anatomy of a Murder” obtiendra la même année le Lion d’Or de la Mostra de Venise et de nombreux Oscars dont celui du meilleur film.

 

“Anatomy of a Murder” (Générique de Saul Bass) : www.youtube.com/watch?v=QccJ2L-7DVk

 

Toujours en 1959, un autre musicien afro-américain, le pianiste John Lewis, se vit confier la musique de “Odds Against Tomorrow” (“Le Coup de l’escalier”), un film policier de Robert Wise avec Robert RyanHarry Belafonte, et Shelley Winters dans les rôles principaux, un casse qui se termine mal à cause du racisme de l’un des personnages. Ce n’était pas la première fois que Lewis travaillait avec un cinéaste. Deux ans auparavant, Roger Vadim lui avait commandé la bande-originale de “Sait-on jamais…” (“No Sun in Venice”), un film souffrant malheureusement d’un scénario déficient. Avec le Modern Jazz Quartet, il en improvisa la musique dans un studio de New York à partir des images. En 1958, il signait celle de “Cities of People”, un documentaire commandé par les Nations Unies, composant à cette occasion le thème Under the Jasmine Tree.

 

Pour “Odds Against Tomorrow”, Lewis s’y prit différemment, se faisant longuement raconter l’histoire du film avec Wise et visionnant les rushes afin que sa musique puisse coller au plus près aux images. Un orchestre de 22 musiciens (4 trompettes, 4 cors d’harmonie, 2 trombones, 1 tuba et 1 flûte sous la responsabilité de Gunther Schuller rien que pour les cuivres !) l’enregistra à New York, les 16, 17 et 20 juillet 1959 pour United Artists. Si Milt Jackson, Percy Heath et Connie Kay sont présents, John Lewis préféra confier le piano à Bill Evans, le guitariste Jim Hall complétant la section rythmique. Le film sortit aux États-Unis en octobre et en janvier 1960 en France. Jean-Pierre Melville considérait sa musique comme la meilleure bande originale de film jamais écrite. Lorsqu’il réalisa “Le Cercle Rouge” en 1970, il commanda à Éric Demarsan une partition se rapprochant le plus possible de celle de Lewis. Toujours pour United Artists, ce dernier enregistra six titres de sa B.O en octobre 1959 avec le Modern Jazz Quartet sous le titre “Music from Odds Against Tomorrow”.

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (2ème partie)

Réalisé en 1961 par Robert Rossen “The Hustler” (“L’Arnaqueur”), un excellent film noir, renferme une étonnante bande-son publiée la même année sur Kapp Records et rééditée en CD en 2011 sur Trunk Records. Son auteur, Kenyon Hopkins, n’est pas un jazzman. Auteur de plusieurs symphonies, il composa les musiques de “Baby Doll” pour Elia Kazan, “12 Angry Men” (“Douze hommes en colère”) pour Sidney Lumet et “This Property is Condemned” (“Propriété interdite”) pour Sydney Pollack. Celle de “The Hustler” relève bien du jazz. Elle rassemble dix-sept musiciens parmi lesquels Phil Woods et Jerome Richardson aux saxophones, Bernie Glow et Joe Wilder aux trompettes, Jimmy Cleveland et Frank Rehak aux trombones, la section rythmique étant assurée par Barry Galbraith (guitare), Hank Jones (piano), Milt Hinton (contrebasse) et Osie Johnson (batterie). Adapté d’un livre de Walter Tevis, un auteur de roman noir et de science-fiction, et tourné en scope noir et blanc, “The Hustler” raconte l’histoire d’Eddie Felson (Paul Newman), un spécialiste du billard qui se fait passer pour un joueur débutant afin de plumer ses adversaires. Pour prouver sa valeur, il va affronter Minnesota Fats (Jackie Gleason), invaincu depuis quinze ans…Martin Scorsese en réalisa une suite en 1986, “The Color of Money” (“La Couleur de l’argent”) avec Paul Newman et Tom Cruise.

 

“The Hustler” (Bande-annonce) :  www.youtube.com/watch?v=67faCqmcXjE 

Quelques films français des années 40 et 50

À la Libération, le jazz, musique de la jeunesse et des « zazous » investit les caves de Saint-Germain-des-Prés. Tenants du swing, adeptes d’un be-bop tout juste naissant et amateurs de New-Orleans Revival* se partagent les caves germanopratines. A partir de 1946, Claude Luter, un jeune musicien de l’orchestre de Claude Abadie, trouve un engagement au Lorientais, une grande cave dépendant de l’hôtel des Carmes. Le dixieland que le clarinettiste joue avec ses musiciens, les Lorientais, attire une jeunesse avide de vivre et de danser après les années de guerre. Cette jeunesse, Jacques Becker en dresse un portrait sincère et attachant dans “Rendez-vous de juillet” qu’il réalisa en 1949 et qui obtint cette année-là le Prix Louis-Delluc. Becker aime le jazz mais si son film semble en partie improvisé, il l’a longuement préparé se rendant très souvent rue des Carmes pour observer les comportements des jeunes gens dont il raconte l’histoire à travers ses comédiens (Daniel Gélin, Nicole Courcel, Brigitte Auber et Maurice Ronet qu'il fait jouer dans la formation de Luter. Mowgli Jospin (le frère de Lionel) en est le tromboniste. Le trompettiste Rex Stewart se joint à elle dans une des scènes d’un film qui immortalise avec tendresse le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre.

 

*Bien que Sidney Bechet soit alors une immense vedette populaire, le New-Orleans Revival n’est pourtant qu’un épiphénomène dans la marche que le jazz a entrepris pour se moderniser. Né au début des années 40 dans les clubs de Harlem, le be-bop va bien davantage se répandre en Europe et susciter l’enthousiasme des jeunes cinéastes.

 

Jacques Becker parle de son film et de son intérêt pour le jazz (archives INA) :

www.youtube.com/watch?v=aZcJknEfc-o

 

Une scène de “Rendez-vous de juillet” tournée au Lorientais.

www.youtube.com/watch?v=4ORER0VyEZ4 

Michel Legrand avait déjà à son actif quelques musiques et orchestrations pour le cinéma, notamment celle de “Razzia sur la chnouf”, musique de Marc Lanjean*, lorsqu’il composa celle de “Rafles sur la ville”, film policier de Pierre Chenal** tourné en 1957 avec Charles Vanel et Michel Piccoli dans les rôles principaux. Ce dernier, un policier, utilise le neveu et la maîtresse de Vanel, un truand responsable de la mort d’un de ses collègues, pour l’attirer dans un piège. Il parvient à l'arrêter, mais les choses ne se passent pas comme prévu. Très apprécié de Bertrand Tavernier, bénéficiant d’excellents acteurs et d'un scénario tiré d’un roman d’Auguste Le Breton, “Rafles sur la ville” reste un modèle de construction. Les scènes travaillées et concises lui donnent un rythme rapide, les comédiens parvenant à donner aux personnages qu’ils interprètent une dimension humaine saisissante. Dans “J’ai le regret de vous dire oui”, livre coécrit avec Stéphane Lerouge, Michel Legrand parle très peu de la musique de ce film. La trouvant brillante, il reconnaît l’avoir écrite sous l’influence d’Alex North et de la partition de “Sur les quais” (Leonard Bernstein). Enregistrée avec un grand orchestre comprenant des cordes et des cuivres dont les stridences éclatent au générique, la sienne relève du jazz que Legrand va magnifiquement servir l’année suivante avec “Legrand Jazz” (Philips/Universal), disque en grand orchestre réunissant des géants du jazz américain (Miles Davis, Ben Webster, Phil Woods, Art Farmer) et dans lequel il confirme son talent d’arrangeur.

 

*Pianiste des orchestres de Ray Ventura et de Jacques Hélian et auteur de chansons (Maladie d’amour), Marc Lanjean (1903-1964) signa plusieurs dizaines de musiques de films.

 

**Un peu oublié aujourd’hui, on doit à Pierre Chenal (1904-1990) “La Maison du Maltais” (1938), “Le Dernier tournant” (1939), première adaptation et sans doute la meilleure du livre de James M. Cain “Le Facteur sonne toujours deux fois” , et “L’Assassin connaît la musique” (1963), une comédie noire dans laquelle Paul Meurisse est éblouissant.

 

“Rafles sur la ville” est visible en entier sur youtube (durée 78 minutes). Pourquoi s’en priver : 

www.youtube.com/watch?v=LfvnhQvxfAY

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (2ème partie)

En 1957, profitant de la présence à Paris de Miles Davis dans le cadre d’une tournée européenne organisée par l’imprésario Marcel Romano et conseillé par Jean-Paul Rappeneau également passionné de jazz, Louis Malle persuada le trompettiste de faire la musique de son premier film dont il venait de terminer le tournage, “Ascenseur pour l’échafaud”. Miles le visionna avant d’en enregistrer nuitamment la bande-son au Poste Parisien quelques jours plus tard en présence du réalisateur et de Jeanne Moreau. Se voyant confier des ébauches de thèmes aux grilles harmoniques relativement simples, les musiciens réunis avec lui en studio* improvisèrent sur les scènes projetées en boucle qu’ils devaient illustrer. Plusieurs prises furent nécessaires et un écho fut rajouté au montage afin d’accentuer l’aspect dramatique de la musique. Pour Louis Malle, cette dernière ne devait pas coller à l’image mais lui servir de contrepoint, de commentaire. Accompagnant le générique, la promenade nocturne de Florence (Jeanne Moreau) sur les Champs-Élysées, elle contribue beaucoup à l’atmosphère crépusculaire du film (Prix Louis-Delluc 1957) et lui confère son unité. Publiée en France l’année suivante, sa musique, un 33 tours 25 cm Fontana**, obtint le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros.

 

*Barney Wilen (saxophone ténor), René Urtreger (piano), Pierre Michelot (contrebasse) et Kenny Clarke (batterie).

  

**Un disque aujourd’hui réédité en vinyle (25 cm) et à l’identique par Sam Records. L’intégralité de la séance d’enregistrement a été éditée en CD en 1988 par Polygram.

 

“Ascenseur pour l’Échafaud” (Bande-annonce) :

http://www.youtube.com/watch?v=SjfQWZ84_bw 

Si “Des femmes disparaissent”, un film policier d’Édouard Molinaro dialogué par Albert Simonin ne brille pas par l’originalité de son scénario, sa musique qu’apporte les Jazz Messengers d’Art Blakey retient l’attention. Depuis le concert qu’ils avaient donné à l’Olympia en novembre 1958, ces derniers étaient devenus les coqueluches des amateurs de jazz de la capitale. Avec Lee Morgan à la trompette, Benny Golson au saxophone ténor, Bobby Timmons au piano, Jymie Merrit à la contrebasse et Art Blakey à la batterie, les Messengers alignaient alors l’une des meilleures formations de son histoire. En décembre 1958, sous la direction artistique de Marcel Romano, elle enregistra dix-huit morceaux parfois très courts qui furent édités sur Fontana l’année suivante. Art Blakey composa quelques originaux, mais par manque de temps et de préparation, le groupe reprit sous d’autres titres des morceaux de son répertoire, le célèbre Whisper Not de Benny Golson devenant Ne chuchote pas, tour de passe-passe qui ne dérangea personne.

 

Malgré un scénario imaginé par le duo Boileau-Narcejac* et Gérard Oury, “Un Témoin dans la ville”, film policier de 1959 d’Édouard Molinaro, la traque nocturne d’un chauffeur de taxi assassin (Lino Ventura), a quelque peu vieilli. Pas sa bande-son, que le cinéaste, toujours conseillé par Marcel Romano, confia à Barney Wilen, le plus américain des jazzmen français. Âgé de 25 ans, Barney est déjà célèbre. Prix Django Reinhardt 1958 de l’Académie du Jazz, membre du combo qui, autour de Miles Davis, venait d’enregistrer la musique d’“Ascenseur pour l’échafaud”, le saxophoniste avait déjà publié plusieurs albums sous son nom et était à l’aube d’une brillante carrière. Le trompettiste Kenny Dorham et le pianiste Duke Jordan vinrent spécialement à Paris enregistrer la partition, Paul Rovère (contrebasse) Kenny Clarke (batterie) et Barney (au ténor et au soprano) complétant la formation. Le disque Philips édité la même année contient les versions complètes des morceaux enregistrés pour le film.    

 

*Les livres de Pierre Boileau et Thomas Narcejac, célèbres auteurs de romans policiers, ont souvent inspirés les cinéastes. “Celle qui n’était plus” fut porté à l’écran en 1954 par Henri-Georges Clouzot en 1954 (“Les diaboliques”), “D’entre les morts” par Alfred Hitchcock en 1958 (“Vertigo”) et “Maléfices” par Henri Decoin en 1961.

 

”Un Témoin dans la ville” Générique et thème principal :

http://www.youtube.com/watch?v=p_sn4o7Y6kk

Portrait d’une jeunesse oisive, cynique et désabusée « lâchée dans un monde qui se débine », “Les Tricheurs” que Marcel Carné réalisa en 1958 est loin d’approcher ses chefs-d’œuvre des années 30 et 40*, mais reste un film attachant. Ses protagonistes sont des êtres fragiles qui boivent et vont de fêtes en fêtes pour oublier leur mal de vivre. Orchestré par un Laurent Terzieff machiavélique, le jeu de la vérité auquel se livrent Mic (Pascale Petit) et Bob (Jacques Charrier) est celui du mensonge. Nos tricheurs écoutent du jazz dans les bars de Saint-Germain-des-Prés qu’ils fréquentent, au Caveau de la Huchette dans lequel se produit Maxim Saury et son New Orleans Sound, dans les surprises-parties qui les tiennent éveillés jusqu’à l’aube. Profitant d’une tournée européenne du JATP**, Marcel Carné fit enregistrer quatre titres à ses musiciens. Utilisés comme musique d’atmosphère dans le film, joués sur des juke-box et des tourne-disques et partiellement couverts par les voix des acteurs, ils méritent d’être écoutés dans de bonnes conditions. Des morceaux de Chet Baker, Gerry Mulligan (Bernie’s Tune), Fats Domino, Buddy Rich, Lionel Hampton (Crazy Hamp) complètent la bande-son du film. Oscar and Pete’s Blues de Pete Rugolo en est le générique.

 

*Drôle de drame”, “Le Quai des Brumes”, “Hôtel du Nord” et surtout “Les Enfants du Paradis”, le plus grand film du cinéma français.

 

**Jazz at the Philharmonic. En sont membres en 1958 : Roy Eldridge & Dizzy Gillespie (trompette), Stan Getz, Coleman Hawkins & Sonny Stitt (saxophones), Oscar Peterson (piano), Herb Ellis (guitare), Ray Brown (contrebasse), Gus Johnson (batterie).

Quatrième film de Roger Vadim, “Les Liaisons dangereuses 1960” n’a d’intérêt que sa musique. Ses acteurs, Gérard Philippe, Jeanne Moreau et Boris Vian qui tient un petit rôle, ne parviennent pas à sauver cette adaptation fadasse du roman sulfureux de Choderlos de Laclos. Ayant achevé son tournage en avril 1959, Vadim qui souhaitait au plus vite monter de la musique sur ses images avait chargé Marcel Romano de demander à Thelonious Monk d’en écrire la musique. Après avoir vainement tenté de faire venir ce dernier à Paris – dépressif, le pianiste venait de passer une semaine dans hôpital psychiatrique –, Romano arriva à New-York à la fin du mois de juin. Après avoir visionné une copie de travail, Monk accepta finalement de se charger de la bande-son, l’enregistrant au Nola Penthouse Sound Studios le 27 juillet 1959*. N’ayant toutefois aucun nouveau morceau à proposer, il joua six de ses compositions, une improvisation autour d’un blues et un gospel, sans tenir compte de la durée des scènes. Seuls quelques extraits de sa musique seront utilisés**. Par précaution, Romano avait également demandé au pianiste Duke Jordan une musique pour “Les Liaisons”. Avec Barney Wilen au saxophone ténor, Art Blakey et ses Jazz Messengers l’enregistrèrent quelques jours plus tard. Vadim en intégra des extraits dans son film. Il fit de même avec les morceaux de Monk, les plaçant souvent derrière des dialogues et lui accordant la musique du générique. On croyait le reste perdu jusqu’à la découverte en 2014 de l’intégralité de la séance dans les archives de Marcel Romano. Sam Records, la commercialisa le 22 avril 2017, jour du Disquaire Day.

 

*Charlie Rouse et Barney Wilen (saxophone ténor), Thelonious Monk (piano), Sam Jones (contrebasse) et Art Taylor (batterie) en sont les musiciens.

 

**We’ll Understand It Better By and By illustre les retrouvailles de Valmont (Gérard Philippe) et de Marianne dans une petite chapelle savoyarde. Well, You Needn’t est joué pendant la réception que donnent les Valmont au début du film. Une version en quartette de Pannonica accompagne les images de la première rencontre entre Valmont et la jeune Marianne Tourvel. Joué en solo, Crepuscule With Nellie est la musique du générique.

Tourné avec une équipe réduite et traité comme un documentaire, “Deux Hommes dans Manhattan” (1958) rend hommage aux films noirs américains que Jean-Pierre Melville, son auteur, a toujours apprécié. Le temps d’une nuit, un journaliste et un photographe (le cinéaste et Pierre Grasset) déambulent dans Manhattan à la recherche d’un diplomate disparu qu’ils retrouvent décédé d’une crise cardiaque. L’intrigue policière est mince, son dénouement décevant, mais l’histoire n’a guère d’importance. Le véritable sujet du film est New York, ses bars, ses rues, ses néons et son jazz. Melville en confia la musique à Christian Chevallier et à Martial Solal. Chargé des scènes finales, ce dernier fait tourner un ostinato de piano envoûtant que rythment des percussions, sept minutes d’une musique sous tension. L’errance des deux journalistes les conduit à assister dans les studios Capitol à l’enregistrement d’une chanson, Street in Manhattan*, puis d’écouter, dans un bar au petit matin, la formation du trompettiste Bernard Hulin.

 

*Glenda Leigh, son interprète est accompagnée par Christian Chevallier (vibraphone), Art Simmons (piano), Paul Rovère (contrebasse) et Kansas Fields (batterie).

 

“Deux Hommes dans Manhattan” (Générique) : http://www.youtube.com/watch?v=hscbw3iFLOU

Glenda Leigh : Street in Manhattan : http://www.youtube.com/watch?v=Ks-epIHT38I     

Jazz : sur quelques films et leurs musiques (2ème partie)

En 1959, conseillé par Jean-Pierre Melville, Jean-Luc Godard commanda à Martial Solal la musique de son premier film, “A Bout de souffle”*, film emblématique marquant la naissance de la Nouvelle Vague**. D’une durée initiale d’environ deux heures dix, Godard le réduisit à une heure vingt-sept, coupant à même les plans et parfois de façon abrupte, les fragmentant et les contractant pour leur donner du rythme. Le montage était quasiment terminé lorsque Solal assista à une projection de travail. Tourné en caméra muette et postsynchronisé plus tard, le film, privé de sons, avait encore très peu de dialogues. Godard les écrivait au fur et à mesure du tournage sur des tables de bistro et, à l’étonnement de ses acteurs déconcertés par sa méthode de travail, les leur soufflait pendant les prises, tout comme il leur donnait sur place des indications de jeu.

 

*Le film reçut en 1960 le Prix Jean Vigo et le Prix de la Meilleure Mise en Scène au Festival de Berlin. Un long chapitre de la biographie de Jean-Luc Godard par Antoine de Baecque (Arthème Fayard/Pluriel) est consacré à “A Bout de souffle”. Édité par Studio Canal, le DVD du film contient un documentaire très intéressant sur son tournage réalisé par Claude Ventura en 1993, “Chambre 12, hôtel de Suède”.

 

**Le terme fut pour la première fois employé par Françoise Giroud dans une enquête sociologique de l’Express en 1957. Pour certains historiens du cinéma, “La pointe courte” d’Agnès Varda (1954) est le premier film de la Nouvelle Vague” ; pour d’autres, il s’agit du “Beau Serge” que Claude Chabrol acheva de tourner en février 1958.

 

Constamment modifié, le scénario se construisait au jour le jour : recherché pour le meurtre d’un motard, un malfrat monté à Paris cherche à récupérer l’argent qu’on lui doit avant de gagner Rome avec une jeune américaine avec laquelle il tente de reprendre une liaison. Dénoncé par cette dernière, il est finalement abattu par la police. Une histoire simple, mais portée par des dialogues très modernes pour l’époque, par une Jean Seberg délicieuse avec son accent, sa jeunesse et sa coupe à la garçonne, par les répliques si naturelles qu’on peut les croire improvisées de Jean-Paul Belmondo. Jusqu’à la fin du tournage, Godard hésita à le faire mourir. Georges de Beauregard, le producteur du film, lui avait imposé Raoul Coutard comme chef opérateur. Longtemps correspondant de guerre en Indochine, ce dernier ne craignait pas les situations difficiles, les scènes improvisées tournées rapidement. Les prises furent peu nombreuses et les répétitions aussi. Légère, la caméra était portée à bout de bras ou à l’épaule, le tournage se faisant entièrement en lumière naturelle.

 

Ayant accepté d’en écrire la musique, Martial Solal travailla au chronomètre, écrivant de brèves séquences musicales adaptées aux situations dans lesquelles se trouvaient les personnages « Il fallait des cordes pour Jean Seberg sur les Champs-Élysées, des cuivres pour la fuite, des solistes – sax alto ou vibraphone – pour le côté tragique.* » Si Godard cherchait à rompre avec toute narration de forme classique, Solal, qui n’avait reçu aucune indication du cinéaste, en resta à une partition de jazz assez conventionnelle. Avec son regard de musicien qu’il partage avec John Cassavetes dont le film “Shadows” possède des points communs, Godard la retravailla, reprenant comme leitmotiv les cinq notes associées à Belmondo** dès le début du film et déclinés par l’orchestre ou le piano, répétant à maintes reprises de brefs segments musicaux. Son montage agressif les intègre totalement à un film dont les coupes et les raccords approximatifs dynamisent la narration. Nerveux et rythmés, ils lui donnent fraîcheur et spontanéité, comme si les situations auxquelles les personnages étaient confrontés se déroulaient sous nos yeux.


 

*Propos confiés à Stéphane Lerouge pour le livret du CD Emarcy/Universal qui en contient la musique. Outre Martial Solal au piano, les solistes en sont Roger Guérin (trompette), Pierre Gossez (saxophone alto), Michel Hausser (vibraphone), Paul Rovère (contrebasse) et Daniel Humair (batterie). Enregistré en février 2013, “Vaguement Godard” (Illusions) , un disque en solo du pianiste Stéphan Oliva consacré à quelques musiques des films du cinéaste, contient celle d’“A Bout de souffle” repensée sous forme de suite. Ruptures de rythmes, dissonances et moments de pure tendresse y cohabitent avec bonheur.

 

**Jean-Paul Belmondo et Martial Solal sont également tous les deux au générique d’“Échappement libre”, un amusant film policier que Jean Becker réalisa en 1964 et dont Solal composa la musique.

 

“A Bout de souffle” (Bande-annonce) : http://www.youtube.com/watch?v=4BzJ2UR_QmQ

 

Crédits photos : Jeanne Moreau & Miles Davis au cours de la séance d’enregistrement d’“Ascenseur pour l’échafaud” au Poste Parisien © Cohen – James Stewart & Ben Gazzara dans “Anatomy of a Murder” – Paul Newman & Jackie Gleason dans “The Hustler” – Jean-Paul Belmondo & Jean Seberg dans “A Bout de souffle”  – Jean-Luc Godard © Photos X/D.R.

 

Merci pour vos commentaires.

À suivre…  

Partager cet article

Repost0
11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 09:54
Jazz : sur quelques films et leurs musiques (1ère partie)

Jazz et cinéma, vaste programme, trop vaste pour être traité dans un seul article, fut-il long. Cette étude s’étalera sur plusieurs semaines. Le confinement, l’absence de nouveautés discographiques m'ont permis de regarder en arrière, de revoir de vieux films dans lesquels le jazz tient une place importante. Mon intention est de vous faire (re)découvrir les meilleurs.

 

Utilisé comme bande-son, le jazz, comme toute musique de film, a pour fonction première d’accompagner des images, de les rendre plus expressives, d’ajouter tension, mélancolie ou douceur aux fictions racontées. À partir des années 40, il appartient davantage au récit, y est mieux intégré. Il a sa place dans les clubs et les cabarets, dans de nombreuses scènes nocturnes et est parfois le sujet même du film, ses musiciens les plus célèbres inspirant des biopics plus ou moins romancés aux cinéastes hollywoodiens. Dès la fin des années 40, la Mecque du cinéma fait travailler de nombreux jazzmen. En 1957,  Louis Malle commande à Miles Davis la musique d’“Ascenseur pour l’échafaud”. Le jazz traverse l’Atlantique. Des metteurs en scène européens vont l’utiliser dans leurs films. À Hollywood, une nouvelle génération de compositeurs-arrangeurs assure la relève.

 

Moins présent aujourd’hui dans les films, le jazz n’y est pas non plus absent. Il s’est récemment  rappelé à nous dans “Brooklyn Affairs” d’Edward Norton. Wynton Marsalis en a composé la bande-son. Grâce au disque, les musiques de film vivent aussi affranchies des images. Ces dernières années, des jazzmen en ont entretenu la mémoire, et consacré des albums à leurs plus célèbres mélodies. Si le temps me le permet, je vous en proposerai quelques-uns. Enfin, un grand merci à Philippe Ghielmetti, Gilles Coquempot et Jean-Louis Wiart pour leurs précieux conseils.

Les années swing

Le jazz mit du temps à devenir un composant à part entière du langage cinématographique. Premier film parlant, “Le Chanteur de Jazz” (1927) mêle quelques chansons d’Irving Berlin à des œuvres de musique classique mais le jazz n’y est pas vraiment présent. Avec “Hearts in Dixie” (1929), première comédie musicale jouée et chantée à l’écran par des Noirs, il n’est encore qu’un élément pittoresque d’un décor imaginé par Hollywood.

 

Réalisé la même année, “Hallelujah” de King Vidor est beaucoup plus intéressant. Portés par des voix noires, blues et spirituals constituent la plus grande part d’une bande-son convaincante. Musique du diable, le jazz reste toutefois associé à des lieux de débauche et de perdition. Ses plus célèbres musiciens de couleur, Louis Armstrong, Duke Ellington, Cab Calloway, Fats Waller, font des apparitions dans des films des années trente. Mais leur rôle est d’amuser le public et non de lui faire découvrir la réalité de leur musique.

 

Dans “Cabin in the Sky” (“Un petit coin aux cieux”), comédie musicale à la distribution afro-américaine que Vincente Minnelli tourna en 1943, Louis Armstrong, conseiller de Satan, porte des cornes. La partition de Vernon Duke est trop sucrée, mais Louis à la trompette et la prestation de l’orchestre de Duke Ellington sauvent la musique d’un film qui, malgré la naïveté de son scénario, reste attachant.

 

De 1943 date également “Stormy Weather”(“Symphonie magique”), un film d’Andrew Stone consacré à la carrière de l’acteur et danseur de claquettes Bill Robinson. Les Nicholas Brothers, Fats Waller, Cab Calloway et les musiciens de son orchestre y tiennent leurs propres rôles et se montrent éblouissants.

 

“Cabin in the Sky” : Jim Henry’s Paradise (Duke Ellington & His Orchestra)

www.youtube.com/watch?v=kxBj-kynZ0Q

“Stormy Weather” : Jumpin’ Jive (Cab Calloway & the Nicholas Brothers)

www.youtube.com/watch?v=_8yGGtVKrD8

 

Le grand film sur le jazz des années 40 reste “Jammin’ the Blues” (1944), un court-métrage du photographe Gjon Mili qui, avec son chef-opérateur Robert Burks filme le jazz autrement, nous offre face à un fond blanc de saisissants portraits de Lester Young, Harry Edison, Illinois Jacquet, Jo Jones et quelques autres, Barney Kessel étant le seul musicien blanc. Ce jazz authentique, composante essentielle de la culture noire en prise directe avec ses racines africaines, nous est pour la première fois révélé, transcendé par l’image, un noir et blanc très contrasté.


“Jammin’ the Blues” :  www.youtube.com/watch?v=53pNfjC9M6Q 

Quelques biographies romancées

Malgré cette heureuse parenthèse jazzistique, les cinéastes américains vont longtemps continuer de confier les musiques de leurs films à des compositeurs hollywoodiens dont les partitions symphoniques ne sont pas toujours du meilleur goût. Le jazz hybride de Paul Whiteman sert souvent de modèle et les grands orchestres blancs tiennent les premiers rôles à l’écran. Dans les années 40 et 50, Hollywood produit ainsi des biographies romancées de Cole Porter (“Night and Day”) Benny Goodman (“The Benny Goodman Story”) Gene Krupa (“The Gene Krupa Story”) Glenn Miller et Bix Beiderbecke. Largement revue et corrigée, cette dernière, adaptée du livre de Dorothy Baker et réalisée en 1950 par Michael Curtiz, “Young Man With a Horn” (“La Femme aux chimères”) n’est pas sans qualités. Kirk Douglas (alias Rick Martin, alias Bix Beiderbecke) s’y montre impressionnant et la musique interprétée par Harry James (doublure de Douglas à la trompette) et Doris Day s’écoute sans déplaisir. Réalisé par Anthony Mann en 1953, “The Glenn Miller Story” (“Romance inachevée”) repose sur les épaules d’un excellent James Stewart. Arrangés par Henri Mancini qui obtint avec ce film son premier Academy Award, les grands succès de Glenn Miller (In the Mood, Moonlight Serenade) en fournissent la musique.

 

“Young Man With a Horn” (Bande-annonce)  www.youtube.com/watch?v=UmREGcpAx7A 

Films noirs et transition

La violence, l’argent sale, les femmes fatales, le chantage, l’alcool, la drogue, la corruption alimentent les scénarios sulfureux des films noirs* qui empruntent autant aux drames psychologiques qu’aux films de gangsters. Le jazz n’y fait qu’une apparition timide, fait partie du récit lorsque ce dernier nécessite sa présence et se plie aux règles strictes qu’impose le code Hays qui, rigoureusement appliqué depuis 1934, interdit tout mélange de races à l’écran. Si Laura, composé par David Raksin pour le film d’Otto Preminger et immortalisé par Charlie Parker deviendra un standard, le jazz, jusqu’à la fin des années 40, n’est guère présent dans les musiques symphoniques de Franz Waxman, Miklos Rosza, Max Steiner et Alfred Newman

 

*Comme son nom l’indique, “Film Noir” (Illusions), un disque de 2010 de Stéphan Oliva, est entièrement consacré au genre. Reprenant en solo les musiques de “Double Indemnity”, “Sunset Boulevard”, “Touch of Evil”, “The Asphalt Jungle” et quelques autres, le pianiste parvient à en traduire les nuances les plus sombres, le noir et blanc de la pellicule se miroitant sur les touches noires et blanches de son clavier. Ces films, Oliva les a visionnés plusieurs fois. Il en joue parfois les génériques mais développe aussi leurs thèmes secondaires et illustratifs. Nettoyés de leurs orchestrations parfois douteuses, ils retrouvent leur splendeur mélodique, la profondeur abyssale de leurs notes obsédantes.

 

Lors des deux décennies suivantes et avec l’apparition d’une nouvelle génération de compositeurs (Henry Mancini, Elmer Bernstein, Johnny Mandel, Lalo Schifrin, Alex North, Eddie Sauter, Quincy Jones, Jerry Goldsmith), le jazz sera la musique de nombreux films hollywoodiens, notamment des films policiers, les metteurs en scène l’utilisant pour renforcer la tension de scènes dramatiques exigées par les scénarios. Ces compositeurs-arrangeurs vont réduire le rôle jusque-là prédominant des cordes, renforcer celui des cuivres pour donner à une musique orchestrale dont ils renouvellent les sonorités les couleurs et les rythmes du jazz. Ils vont utiliser des musiciens de studio capables de déchiffrer à vue leurs partitions et de maîtriser plusieurs instruments. On trouve dans leurs rangs de nombreux jazzmen* dont certains proviennent de l’orchestre de Stan Kenton dissout en 1947. Implanté en Californie et plus précisément à Los Angeles et dans sa région, le jazz cool et expérimental des west-coasters**va bientôt s’imposer sur écrans.

 

*Les trompettistes Shorty Rogers, Pete et Conte Candoli, Jack Sheldon, les trombonistes Frank Rosolino, Milt Bernhart et Bob Enevoldsen, les saxophonistes Jimmy Giuffre, Bud Shank, Bill Perkins, Jack Montrose, Bob GordonLennie Niehaus, Richie Kamuca, Art Pepper, Bob Cooper, le guitariste Barney Kessel, les pianistes Russ Freeman, André Previn, Pete Jolly, Jimmy Rowles, Marty Paich, Lou Levy, John Williams, Pete Rugolo, le vibraphoniste Red Norvo, les bassistes Curtis Counce, Joe Mondragon, Ralph Peña et Red Mitchell, les batteurs Shelly Manne, Mel Lewis et Larry Bunker pour n’en citer que quelques-uns. Shorty Rogers, Bill Holman, André Previn, Marty Paich, Pete Rugolo, John Williams et Lennie Niehaus sont aussi des arrangeurs.

 

**Sur l’implication des musiciens de jazz dans les films hollywoodiens, on lira avec attention l’Annexe 1 du livre d’Alain Tercinet “West Coast Jazz” (pages 299 à 307 de l’édition de 2015), publié aux Éditions Parenthèses.

L’âge d’or du jazz à Hollywood (1)  

En 1955, Otto Preminger décida de porter à l’écran “The Man With the Golden Arm” (“L’Homme au bras d’or”), un roman de Nelson Algren qui aborde de front le problème de la drogue, l’histoire de Frankie Machine (joué par Frank Sinatra), junky rêvant de devenir batteur. Preminger en confia la musique à Elmer Bernstein. Ce dernier utilisa comme consultants Shorty Rogers et Shelly Manne que l’on voit brièvement tenir leurs propres rôles. On leur doit le rythme obsédant du générique de Saul Bass qu’accompagnent les cuivres, la batterie donnant au film tension et pulsation rythmique. Shelly Manne avait travaillé avec Bernstein sur “Fancy Free”, un ballet de Jérôme Robbins dont il avait composé la musique. Quant à Shorty Rogers, ses qualités d’arrangeur étaient depuis longtemps reconnues. Il vivait en Californie depuis la dissolution du premier Herd de Woody Herman et travaillait pour les studios. Il avait arrangé quatre des morceaux de “The Wild One” (“L’Équipée sauvage”), un film de Laslo Benedek avec Marlon Brando dont Leith Stevens* avait composé la musique. Son propre orchestre, ses Giants, contenait la crème des musiciens californiens.

 

*Leith Stevens est également l'auteur de la partition très jazz de “Private Hell 36” (“Ici Brigade criminelle”), un film de Don Siegel réalisé en 1954 avec Ida Lupino, Steve Cochran et Dorothy Malone. Quelques-uns des meilleurs de la West Coast parmi lesquels Shorty Rogers, Lennie Niehaus, Bud Shank, Jimmy Giuffre, Russ Freeman et Shelly Manne en interprètent la musique.

 

Avec “The Man With the Golden Arm”, le jazz est pour la première fois utilisé comme élément narratif. Il soutient une intrigue, la porte, n’est plus un simple élément du décor. Le succès commercial du film encouragea d’autres metteurs en scène à s’en servir. Henri Mancini signa en 1958 la musique de ”Touch of Evil” (“La Soif du mal”) d’Orson Welles et la même année composa celle de “Peter Gunn”*, une série télévisée réalisée par Blake Edwards avec lequel Mancini travailla trente-cinq ans. Elle met en scène un détective privé qui passe une bonne partie de son temps libre dans un club de jazz, le Mother’s. De la collaboration Mancini - Edwards naitront de grands standards du jazz. Moon River et The Days of Wine and Roses en sont les plus célèbres.

 

*Peter Gunn” fit l’objet de deux disques publiés sur RCA Victor sous le nom d’Henry Mancini : “Music from Peter Gunn” (1958) et “More Music from Peter Gunn” (1959). La même année, Shelly Manne, le batteur de ces séances, reprend les thèmes de Mancini dans deux albums enregistrés avec sa formation pour Contemporary  : “Play Peter Gunn” et “Son of Gunn !”. Un troisième disque verra le jour sur Atlantic en 1967, “Jazz Gunn”. En quartette, avec Hank Jones au piano, Milt Hinton à la contrebasse et John Cresci Jr. à la batterie, le trompettiste Joe Wilder interprète les principaux thèmes de la série dans un album Columbia de 1959 : “Jazz from Peter Gunn”.

 

“The Man With the Golden Arms” (L’audition de Frankie Machine)

www.youtube.com/watch?v=Eru1DFSyfz8

 

Elmer Bernstein composa également la musique de “Sweet Smell of Success” (“Le Grand chantage”), un film noir sur le monde de la presse réalisé en 1957 par Alexander Mackendrick*. Magnifiquement photographié par James Hong Howe, il réunit Burt Lancaster et Tony Curtis, impressionnants dans leurs rôles respectifs, Lancaster dans celui d’un journaliste influent et imbu de sa personne, Curtis dans celui d’un attaché de presse ambitieux prêt à toutes les bassesses pour réussir. Le combo de jazz que l’on voit et entend à l’écran est celui du batteur Chico Hamilton qui joue ses morceaux et ceux de Fred Katz, le violoncelliste de sa formation.

 

*Né à Boston (Massachusetts) en 1912, ce cinéaste américain élevé en Écosse par son grand-père, réalisa ses premiers films en Angleterre. On lui doit plusieurs classiques du cinéma d’humour anglais, notamment “Whisky Galore” (“Whisky à gogo”), “The Man in the White Suit” (“L’Homme au complet blanc”) et le célèbre “Ladykillers” (“Tueurs de dames”).  

 

Bernstein est aussi derrière la partition de la série “Johnny Staccato” (1959) dans laquelle Pete Candoli, Barney Kessel, Red Mitchell et quelques autres interviennent. Doublé par John Towner Williams (qui composera la musique des “Star Wars”) lorsqu’il est au piano, John Cassavetes est Johnny Staccato, un privé qui est aussi un pianiste de jazz. Cassavetes qui vient d’achever “Shadows”, son premier film, réalisa lui-même cinq épisodes de la série avant de tourner “Too Late Blues” (“La Ballade des sans-espoir”) dont la bande-son confiée à David Raksin, fait également appel à des jazzmen.

 

“Johnny Staccato” (Thème et générique) www.youtube.com/watch?v=laHRBNLcovw

 

En 1958, Robert Wise réalisa “I Want to Live !” (“Je Veux vivre !”), l’histoire vraie de Barbara Graham qui, reconnue coupable de meurtre, fut exécutée en 1955 dans la chambre à gaz de la prison de San Quentin. Susan Hayward obtint pour le rôle l’Oscar de la meilleure actrice. Plaidoyer contre la peine de mort, ce grand film bénéficie également d’une musique exceptionnelle de Johnny Mandel, l’une des premières à relever intégralement du jazz. Recommandé à Robert Wise par André Previn*, Mandel débuta sa carrière comme tromboniste et trompettiste. Gravitant dans le monde de la radio et de la télévision, il arrangea de nombreuses séances pour Frank Sinatra, Tony Bennett, Peggy Lee et en 1955 la musique de “You’re Never Too Young”, film réunissant Dean Martin et Jerry Lewis. Il n’a que 32 ans lorsqu’il compose la musique et signe les arrangements du film de Wise. Un orchestre de 26 musiciens l’enregistre en 1958. Toujours sous la direction de Mandel, trois d’entre eux, Frank Rosolino (trombone), Red Mitchell (contrebasse) et Shelly Manne (batterie), participent le 24 mai à l’enregistrement de sa version jazz en septuor, “The Jazz Combo from I Want to Live !”. Art Farmer (trompette), Bud Shank (saxophone alto et flûte), Pete Jolly (piano) et Gerry Mulligan**(saxophone baryton) qui en est le leader, complètent la formation. Les deux disques sortirent simultanément sur United Artists.

 

*Pianiste de jazz (il enregistra plusieurs album pour le label Contemporary), André Previn dirigea pendant seize ans l’orchestre de la MGM avant de faire carrière comme chef d’orchestre. En 1960, il signa la partition de “The Subterraneans” (“Les Rats de cave”), adaptation ratée d’un roman de Jack Kerouac réalisée par Ranald MacDougall. Confiée à Carmen McRae (Coffee Time), Gerry Mulligan, Art Farmer, Art Pepper, Russ Freeman et Dave Bailey, la musique est bien meilleure que le film.

 

 

**Gerry Mulligan assure également d’importants chorus de saxophone dans “The Rat Race” (“Les Pièges de Broadway”, le second film de Robert Mulligan tourné en 1960. Elmer Bernstein qui en a composé la musique tient le rôle d’un musicien et le personnage principal est un saxophoniste de jazz joué par Tony Curtis.

 

“I Want to Live” (Bande-annonce) www.youtube.com/watch?v=fMUmX7B5gOk

Deux documentaires des années 50

Le dimanche 8 décembre 1957 dans l’après-midi, les américains de la côte Est qui avaient laissé ouvert leur poste de télévision découvrirent sur la chaîne CBS des musiciens de jazz interprétant leur musique. L’émission s’intitulait “The Sound of Jazz”. Le décor : un studio de télévision avec ses caméras et ses techniciens pour filmer en direct une musique largement improvisée. La seule copie de l’émission dont nous disposons aujourd’hui est celle de son producteur, Robert Herridge. Comme consultants, ce dernier fit appel à Nat Hentoff et Whitney Balliett, deux éminents critiques de jazz. Sur le plateau, de nombreux musiciens swing parmi lesquels Jo Jones, Count Basie avec Jimmy Rushing, Lester Young et Billie Holiday, Ben Webster et Coleman Hawkins mais aussi Vic Dickenson, Henry “Red” Allen et Pee Wee Russell. Les modernes sont représentés par le trio de Jimmy Giuffre, Mal Waldron, Gerry Mulligan et Thelonious Monk. “The Sound of Jazz” fit l’objet d’un album Columbia en 1958. Les morceaux que l’on entend furent enregistrés le 4 décembre 1957, lors d’une répétition générale de l’émission. Absents sur le disque Columbia, Monk et Mulligan sont bien présents dans “The Real Sound of Jazz”, véritable bande-originale de l’émission disponible depuis 1985 sur Pumpkin Records.

 

“The Sound of Jazz” (Film complet) www.dailymotion.com/video/x5hilkr

 

Dans “Jazz on a Summer’s Day” (“Jazz à Newport”), un documentaire en couleurs de Bert Stern consacré à l’édition de 1958 du festival, la caméra ne se contente pas de filmer les musiciens sur scène, mais se promène parmi les spectateurs, zoome sur des visages pour surprendre des expressions, des attitudes, des moments intimistes. Des images de la ville, d’enfants jouant dans ses parcs, de l’America’s Cup, s’ajoutent au film d’un photographe de mode qui utilise des angles de prises de vue inhabituels (gros plans, fondus enchaînés, travellings), le montage sophistiqué apportant un surplus esthétique. Louis Armstrong, Thelonious Monk, Dinah Washington, Jimmy Giuffre, Gerry Mulligan, Anita O’Day (éblouissante sous son chapeau à plumes), Chico Hamilton, Sonny Stitt et Mahalia Jackson en fournissent la musique.

“Shadows” : une expérience cinématographique

Le tournage de “Shadows”*, film expérimental en partie tourné dans les rues de New York avec une caméra 16mm prêtée à John Cassavetes par la cinéaste Shirley Clarke, s’étala sur près d’un an. A cours d’argent, Cassavetes finança en partie ce premier film par ses cachets d’acteur sur “Johnny Staccato”. Réalisateur, mais aussi scénariste, désireux de contrôler toutes les étapes de sa création, il en confia la musique à Charles Mingus, un homme blessé au cœur plein d’amour et de rage dont la méthode de travail s’apparentait à la sienne**. Projeté à New York fin 1958, “Shadows” reçut en janvier 1959 le premier Oscar du film indépendant mais Cassavetes qui n’en était pas satisfait supprima des scènes et en tourna de nouvelles, recentrant davantage son film sur ses acteurs, accordant plus de place au saxophone ténor de Shafi Hadi dont les chorus joués sans accompagnement apportent beaucoup à la couleur sonore de la bande-son. Ainsi modifié, il obtint le Grand Prix de la critique à la Mostra de Venise en 1960.

 

Comme Charles Mingus souvent en conflit avec les majors, John Cassavetes n’acceptait pas les dictats des grands studios hollywoodiens. Le contrebassiste poussait ses musiciens à donner le meilleur d’eux-mêmes en les associant à ses compositions et le cinéaste cherchait à préserver la liberté individuelle de ses acteurs, les laissant improviser à partir d’une trame, d’un cadre qu’il leur avait préalablement fixé. Si la phrase « le film que vous venez de voir est une improvisation » en accompagne le dernier plan, Cassavetes le prépara soigneusement. Les dialogues des scènes additionnelles furent répétés inlassablement par ses acteurs, et le cinéaste en multiplia les prises. Sur trente-six minutes de musique (le film dure un peu plus de quatre-vingt minutes), seule la moitié est du jazz. De la musique que Mingus écrivit, un seul thème est reconnaissable, celui de Nostalgia in Times Square, Cassavetes ne conservant au montage que des passages improvisés, des solos sans accompagnement de saxophone (Shafi Hadi), de contrebasse (Mingus), et de batterie (Dannie Richmond). Ils remplacent les bruits de la ville, donnent un rythme aux images, des sentiments aux personnages. On suit les déambulations dans les rues et les bars de New York, de Ben le trompettiste, de son frère Hugh qui tente une carrière de chanteur, de Lelia leur sœur à la peau plus blanche que ses deux frères afro-américains, chacun se voyant confronté de manière différente au racisme. Le regard que pose sur eux John Cassavetes est celui d’un musicien. Charles Mingus fut pourtant très mécontent de l’utilisation que le cinéaste fit de sa musique au montage. Si elle n’existe pas sur disque, son album “Jazz Portraits” contient une version de Nostalgia in Time Square ainsi qu’Alice’s Wonderland, un autre thème composé pour “Shadows” que Cassavetes n’utilisa pas.      

 

*La seconde partie (quatre chapitres) du livre de Gilles Mouëllic “Jazz et cinéma” publié en 2000 dans la collection Essais des Cahiers du cinéma, est consacré à “Shadows”.

 

**Pour préserver la liberté de création de ses musiciens, Charles Mingus, dès 1956 avec son album “Pithecanthropus Erectus” (Atlantic), avait abandonné l’usage des partitions au profit d’une transmission orale de sa musique. Les improvisations souvent collectives de ses Jazz Workshop restaient toutefois soumises à ses indications, à sa demande de ralentir ou d’accélérer un rythme, de changer brusquement le tempo d’un morceau, le contrebassiste exigeant d’eux une grande intensité d’émotion.

Crédits photos : John Cassavetes & Shafi Hadi © Gena Prod. – Frank Sinatra dans “The Man With the Golden Arms” © Photo X/D.R.

 

À suivre…     

Partager cet article

Repost0
4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 10:05
Drôle de mois de mai

Mai 2020. Privé de ses promeneurs, de ses cafés et de ses terrasses, noires de monde en cette période de l’année où le soleil chasse l’hiver et annonce déjà l’été, on peine à reconnaître Paris. L’an dernier, il pleuvait des concerts sur la capitale. En mai 2018, je déplorais que les grands festivals programment si peu de jazz et de jeunes musiciens talentueux. Enfin, il y a trois ans, le 1er mai 2017, cherchant à en découdre avec les forces de l’ordre, quelques centaines d’enragés, cassaient, pillaient et vociféraient devant mes fenêtres.

 

Aujourd’hui plus personne. Les rues sont vides, les magasins fermés. Les visiteurs sont restés chez eux. Les vendeurs de muguet manquent à l’appel et on offre des fleurs avec mille précautions. Le 15 avril, le Covid-19 nous a enlevé Lee Konitz*. Dans l’incapacité de faire imprimer son numéro 727, Jazz Magazine le propose sous forme numérique à ses lecteurs pour la première fois depuis sa naissance en décembre 1954. Les festivals d’été n’auront pas lieu et comme les bars, les restaurants, les musées et les salles de concert, les clubs de jazz devront malheureusement attendre des jours meilleurs. On se console par l’annonce d’une réouverture probable le 11 mai des librairies et des disquaires. Pour le moment, pour la sécurité de tous, le confinement se poursuit. Le port du masque sera bientôt obligatoire.

 

Le temps pour moi est passé trop vite. Lire, écrire, écouter de la musique, visionner des films, regarder les programmes d’Arte occupent mes journées. Sans concerts à annoncer, de nouveaux disques à conseiller, les sorties physiques de ces derniers ayant été repoussées, j’ai partagé avec vous en avril ma redécouverte de quelques Blue Note oubliés. La réouverture des disquaires qui vendent encore du jazz conditionnant la reprise des chroniques que j’ai été amené à interrompre**, j’ai commencé la rédaction d’une série d’articles sur le cinéma et le jazz que vous découvrirez ce mois-ci. Trop longue pour être mise en ligne en une seule fois, sa publication s’étalera. Exceptionnellement, des liens vous permettront de visionner les bandes annonces de quelques films que j’ai été amené à revoir. Ayant réécouté leurs musiques, j’y ai redécouvert des pépites, des partitions que j’avais oubliées. Le confinement, cette parenthèse temporelle qui nous est imposée, m’a laissé le loisir de regarder derrière moi, de plonger dans le monde d'hier déjà différent du nôtre mais qui demain peut l’être encore davantage car, avec le Covid-19, rien ne sera plus comme avant.

 

*Outre ses albums avec Lennie Tristano et Warne Marsh et son “Lee Konitz Meets Jimmy Giuffre” pour Verve en 1959, c’est “Toot Sweet” (Owl) qu’il enregistra à Paris en mai 1982 avec Michel Petrucciani qui me vient à l’esprit lorsque je pense à lui. En 1999, Jean-Jacques Pussiau produira également pour BMG France “Sound of Surprise”, un de ses derniers grands disques.    

 

**Je me refuse à parler de la musique uniquement disponible sur les plateformes de streaming ou vendue sur internet. La fermeture des magasins nous a donné un aperçu de la ville qui risque de devenir celle de demain, une ville dans laquelle, tué par les achats en ligne, le disquaire, comme tant d’autres points de vente, n’existera plus.

 

Photo X/D.R.

Partager cet article

Repost0
20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:01
Quelques Blue Note à rechercher (2)

“Tokyo Live” de Tony Williams, “No Words” de Tim Hagans, “Seventh Sense” de Kevin Hays, “The Invisible Hand” de Greg Osby, s’ajoutent aux disques Blue Note de Don Grolnick, Bill Stewart et Stefon Harris dont vous avez pu lire les chroniques la semaine dernière. Bien que passés inaperçus, vous les connaissez peut-être. Je vous invite à les (re)découvrir et à les (ré)écouter. Les mêmes musiciens s’y font parfois entendre. Seamus Blake joue du saxophone ténor dans les albums de Kevin Hays et de Bill Stewart, ce dernier étant également le batteur de celui de Tim Hagans. Greg Osby joue aussi du saxophone alto dans le disque de Stefon Harris, l’autre saxophoniste de la séance, Gary Thomas, accompagnant Greg Osby dans son propre disque. Présent au concert de Tokyo de Tony Williams, le trompettiste Wallace Roney, nous a quitté le 31 mars, emporté par le Covid-19. Il avait 59 ans. Ma chronique de “Tokyo Live” lui est dédiée.

Tony WILLIAMS : “Tokyo Live” (2 CD(s) enregistrés en mars 1992)

On doit à Tony Williams (1945-1997) l’un des chefs-d’œuvre du jazz moderne, “Life Time”, un disque Blue Note, le premier qu’il enregistra sous son nom. Il a travaillé avec Jackie McLean – il joue dans “One Step Beyond”, l’un des plus beaux disques du saxophoniste –, mais a surtout été le batteur du second quintette de Miles Davis avec Wayne Shorter, Herbie Hancock et Ron Carter, musiciens qu’il va retrouver à partir de 1976 au sein du VSOP, les années 70 le voyant également rejoindre Hank Jones et Ron Carter au sein du Great Jazz Trio. À son Lifetime, formation à géométrie variable qu’il reforme à plusieurs reprises entre 1969 et 1976, succèdera entre 1985 et 1992 un excellent quintette de bop moderne. Après plusieurs changements de personnel, Wallace Roney (trompette), Bill Pierce (saxophones ténor et soprano), Mulgrew Miller (piano) et Ira Coleman (contrebasse) en seront les membres définitifs.

 

Avec eux, en février 1992, Tony Williams s’envole pour le Japon. En mars, la formation joue une semaine à Tokyo et en profite pour enregistrer cet album, le seul live de sa carrière, un disque difficile à trouver. Il n’a pas été réédité dans le coffret Mosaic Select qui regroupe ses cinq albums studio pour Blue Note et n’a jamais existé en vinyle. Une bonne partie du répertoire, de la plume du batteur Blackbird excepté, provient de “Civilization”, le second album du quintette enregistré en 1986 avec Charnett Moffett à la contrebasse. Les morceaux sont beaucoup plus développés qu’en studio. Wallace Roney et Bill Pierce exposent les thèmes à l’unisson et tous y prennent des solos. Tony Williams s’en offre plusieurs, longs, sculpturaux, tous soigneusement construits. Ses toms parfaitement accordés avec sa caisse claire, ses cymbales finement bruissées, introduisent Warriors, Sister Cheryl, Mutants On the Beach et Geo Rose. Dans ce dernier, Mulgrew Miller y prend deux chorus fluides et imbibés de blues. Sa riche palette harmonique se fait surtout entendre dans Citadel. Il est seul à le jouer pendant neuf minutes (le morceau en dure dix-huit), et son imagination semble intarissable. Raffiné dans Sister Cheryl, son piano est aussi d’une grande élégance dans Angel Street, un grand thème du batteur, une mélodie sur laquelle Wallace Roney brille à la trompette et que Miles Davis aurait sûrement aimé jouer.

Tim HAGANS : “No Words” (enregistré en décembre 1993)

Né en 1954, trompettiste aux attaques franches dont la sonorité claire et droite évoque parfois Kenny Wheeler, Tim Hagans, fait peu parler de lui. Après trois ans dans l’orchestre de Stan Kenton et quelques mois dans celui de Woody Herman il s’installe en Suède et travaille avec Thad Jones – sa principale influence avec Freddie Hubbard auquel il consacra un album – qui l’encourage à poursuivre une carrière musicale et enregistre une de ses compositions. Tim Hagans a joué et enregistré avec Joe Lovano, le Bob Belden Ensemble, Bob Mintzer, le quartette de Gary Peacock, mais a peu fait de disques sous son nom. Les labels Pirouet (“Beautiful Lily” en 2006 et “Alone Together” en 2008, tous les deux avec Marc Copland) et Palmetto (“The Moon is Waiting” en 2011) abritent ses rares albums, mais c’est pour Blue Note en 1993 que Tim Hagans a gravé son meilleur opus, “No Words”.

 

Si Tim Hagans reste le principal soliste de son disque, Joe Lovano (saxophones ténor et soprano), John Abercrombie (guitare) et Marc Copland (piano et Fender Rhodes) se partagent avec lui les chorus. Largement improvisé, “No Words” est coproduit par Lovano qui, l’année précédente, a invité Hagans à participer à l’enregistrement de son “Universal Language”. Scott Lee qui en est l’un des bassistes, assure ici la rythmique avec le batteur Bill Stewart. Les envolées lyriques sont l’apanage de la guitare de John Abercrombie qui brode de délicats contre-chants derrière la trompette. Les tempos rapides, le tonique Nog Rhythms, contraignent Marc Copland à jouer un piano nerveux. Les petites notes qu’il fait sonner dans Walking Iris, celles légères et brumeuses de Passing Giants, nous sont davantage familières. Le pianiste leur apporte de subtiles nuances, des harmonies raffinées. Avec ses parties jouées par les souffleurs à l’unisson, Walking Iris bénéficie d’un arrangement soigné. C’est un des trois morceaux dans lequel se fait entendre Joe Lovano. Au chorus enveloppant de son ténor répondent les longues notes tenues par la trompette. Improvisation aux modulations vagabondes riches en audaces harmoniques, Immediate Left mêle avec bonheur instruments électriques et acoustiques. Copland fait gronder son Fender Rhodes derrière une guitare véloce et rageuse, Lovano soufflant dans l’urgence les notes brûlantes de son imaginaire.

Kevin HAYS : “Seventh Sense” (enregistré en janvier 1994)

Né à New York le 1er mai 1968, le pianiste Kevin Hays a joué avec les Harper Brothers, Benny Golson et Joe Henderson avant d’enregistrer son premier disque en août 1990 (“El Matador”) avec ce dernier comme invité. Tout en poursuivant une carrière de sideman auprès de Sonny Rollins et de John Scofield, il ajoute dans les années 90 trois SteepleChase et trois Blue Note à sa discographie (le troisième avec Ron Carter et Jack DeJohnette) avant de l’augmenter de plusieurs disques en trio avec Doug Weiss et Bill Stewart. Après s’être retiré trois ans au Nouveau-Mexique (“Open Range” en solo est un peu le reflet musical de cette période), il publie en 2010 “Modern Music” (Nonesuch) un opus en duo avec Brad Mehldau. Hays excelle aussi au Fender Rhodes. Ses derniers enregistrements sont disponibles sur Sunnyside et Edition Records (“Hope” en duo avec le guitariste Lionel Loueke).

 

Premier des trois opus que Kevin Hays enregistra pour Blue Note, “Seventh Sense”, produit par John Scofield, reste l’un des sommets de sa discographie. C’est aussi son premier disque avec Doug Weiss à la contrebasse, orthographié Wiess sur la pochette. Brian Blade complète la rythmique d’un quintette qui comprend Seamus Blake au saxophone ténor et Steve Nelson au vibraphone. Ce dernier va bientôt s’illustrer au sein du quintette de Dave Holland qu’il rejoint l’année suivante. Kevin Hays qui a derrière lui de solides études de piano – il a notamment étudié l’instrument avec la pianiste Eleanor Hancock remerciée sur la pochette –, ne dédaigne pas adapter des pièces du répertoire classique. Mais si Interlude de Paul Hindemith évoque ainsi lointainement la musique du Modern Jazz Quartet, “Seventh Sense” est un disque de jazz moderne dans lequel les musiciens prennent tour à tour d’excellents chorus. Ceux de Seamus Blake donnent de l’énergie à la musique de Hays dont le jeu brillant est aussi d’une grande finesse mélodique. Three Pillars qui dégage un subtil parfum oriental, et My Man’s Gone de Gershwin, ré-harmonisé et joué sur un tempo inhabituellement rapide, en témoignent. Hays aime surprendre, diversifier ses couleurs harmoniques. Sa version de Little B’s Poem (une composition de Bobby Hutcherson) s’inspire de Black Narcissus, célèbre thème de Joe Henderson qui conclut magnifiquement son disque. 

Greg OSBY : “The Invisible Hand” (enregistré en septembre 1999)

Engagé comme saxophoniste au sein de la Special Edition du batteur Jack DeJohnette en 1987 – il est présent sur trois albums de la formation –, Greg Osby est avec les saxophonistes Steve Coleman et Gary Thomas, la pianiste Geri Allen, et la chanteuse Cassandra Wilson l’un des membres fondateurs du M-Base Collective, mouvement qui dans les années 80 tente une synthèse de toutes les musiques afro-américaines. Après trois disques pour la firme allemande JMT – “Sound Theatre”, son premier, date de 1987 –, Greg Osby va enregistrer quatorze albums pour Blue Note avant de fonder son propre label, Inner Circle Music. “Friendly Fire” (Blue Note) associe Greg Osby à Joe Lovano. “Round & Round” et “Night Call”(Nagel Heyer Records) réunissent Greg Osby et Marc Copland.   

 

Retrouver dans un même album Jim Hall et Andrew Hill s’explique par la présence de Greg Osby dans plusieurs de leurs disques – “Panorama” et “By Arrangement” de Jim Hall, “Eternal Spirit” et “But Not Farewell” d’Andrew Hill. C’est la première fois que les deux hommes jouent ensemble et que Hall accepte de participer à une séance qui n’est pas une des siennes depuis 1964. “The Invisible Hand” rassemble également Gary Thomas (saxophone ténor, flûte et flûte en sol), Scott Colley (contrebasse) et Terry Lyne Carrington (batterie), cette dernière ayant mission de colorer une musique très ouverte. Associées aux clarinettes que Greg Osby joue en re-recording, les flûtes de Thomas offrent de magnifiques couleurs à Nature Boy et à Who Needs Forever que Quincy Jones composa pour le film de Sidney Lumet “A Deadly Affair” (“M.15 demande protection”). Greg Osby fait subir un profond lifting à Indiana qu’il reprend en trio, le Jitterbug Waltz de Fats Waller étant pareillement déconstruit. La sonorité feutrée de son alto, son phrasé fluide, son lyrisme s’accordent bien avec les intervalles inattendus du pianiste, son approche élastique du tempo. Les deux versions de The Watcher qu’ils interprètent en duo témoignent de leur complicité, l’univers pianistique de Hill se reflétant dans ses compositions, Tough Love et Ashes qu’il a écrit pour cette séance. Sanctus de Jim Hall est également un original. Jouant une guitare raffinée, le guitariste privilégie l’harmonie, la spontanéité de son jeu étant d’une fraîcheur délectable.

 

Photo d'ouverture : Le quintette de Tony Williams en 1992 © Michele Clement / Blue Note Records

Partager cet article

Repost0