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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 17:54

Heureux-Noel-2.jpgDécembre, le mois des sapins décorés de boules lumineuses multicolores, de guirlandes inflammables et synthétiques fabriquées en Chine. Les Dugenoux préfèrent attirer les gourmands à leur réveillon en suspendant d’énormes cochonnailles aux branches d’un arbre gigantesque, quitte à percer le plafond du voisin, un chanteur de variété trop pris par ses tournées pour regagner son logis déserté. Ils pensent aussi accrocher quelques dives bouteilles de grands crus classés pour attirer chez eux les Michu devant lesquels ils souhaitent étaler leur richesse. Contrairement à Bajoues profondes qui rêve de mortadelle considérable, de salamis immenses, ces derniers refusent la séduction des sirènes trop en chair de Jean-Jacques Dugenoux Agathe-Dugenoux.jpg dont l’épouse Agathe, comme en témoigne cette photo d’elle en grand décolleté, ne manque ni de grâce, ni de distinction. Même attiré par une bouteille de Petrus, bordeaux fort cher et fort bon qu’il n’a jamais goûté, ou par un Jacky McLean, whisky de capitaine qu’il apprécie, Monsieur Michu souhaite fuir ces m’as-tu-vu envahissants, laudateurs d’un certain Étienne Marcel dont la musique atroce phagocyte le monde du jazz et provoque de néfastes palpitations de palpitants. Un maya de leurs amis ayant annoncé la fin du monde le 21, les Dugenoux prudents ont choisi de réveillonner la veille. Ils comptent bien récidiver le 24 si la planète n’est pas détruite, s’inviter chez les Michu qui attendent chez eux leurs proches devant un souper modeste après la traditionnelle messe de minuit aux Saints Innocents. Comme chaque année, ils s’investiront dans la crèche vivante de leur paroisse parisienne. Jean-Paul sera Saint-Joseph et Madame Michu une bergère. Jacquot trop défiguré pour tenir le rôle du Petit-Jésus, Monsieur Michu espère convaincre Médéric Collignon ou Gérard Depardieu. Sait-on jamais ? Le soir même, Madame Michu examinera attentivement les cadeaux reçus par son mari. Surtout les disques. Certains provoquent fièvres, claquements de dents et expédient à l’hôpital. Monsieur Michu en a fait la triste expérience l’an dernier. Décembre : des galettes plastifiées et indigestes peuvent provoquer des maladies graves, les Pères-Noël font peur aux enfants, les voleurs de conifères prospèrent tout comme les pharmaciens. Rhumes et sinusites perturbent le sommeil de nuits fraîches, les plus longues de l’année. On peut aussi les passer dehors, dans les clubs de jazz de la capitale, à l'Alhambra le 7, salle dans laquelle se déroulera le 1er Téléthon du Jazz, ou à l’Olympia le 17 pour la grande soirée musicale qu’organise annuellement TSF Jazz. Puissent ces concerts qui interpellent, les derniers de 2012, guider vos choix. Mis en sommeil vers le 20 décembre après la mise en ligne des très attendus Chocs de l’année (douze nouveautés et un inédit), ce blog, réactivé à la mi-janvier, consacrera une place importante à la remise des prix de l’Académie du Jazz, l’événement incontournable de janvier 2013.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 

Melanie-de-Biasio.jpg-Quatre soirées jazz du 5 au 8 décembre au Centre Wallonie-Bruxelles, 46, rue Quincampoix 75004 Paris. Une valeur sûre le 5 avec le guitariste Philip Catherine en concert d’ouverture. Le 8, le label Igloo nous propose deux artistes de son catalogue, le jeune pianiste Igor Gehenot et Sal La Rocca, bassiste très demandé en Belgique. C’est toutefois la venue de Mélanie De Biasio le 6 qui interpelle le plus. Nous n’avions plus de nouvelles de la chanteuse depuis ses concerts de septembre et décembre 2008 au Sunside. Elle semble ne pas avoir enregistré d’autres disques depuis la parution de “A Stomach is Burning” (Igloo) en 2007, révélation d’une voix grave et sensuelle, d’un univers en noir et blanc résolument personnel. Pascal Mohy depuis longtemps avec elle au piano et Sam Gerstmans à la contrebasse accompagneront à Paris son chant et sa flûte, instrument qui renforce l’aspect onirique de sa musique.

  

Frederic-Borey-c-Christophe-Maroye-b.jpeg-Frederic Borey au Sunside le 6. Vous avez probablement découvert et, peut-être lu ma chronique enthousiaste de son nouveau disque. Son saxophone ténor sonne comme un alto. Normal, Frédéric préfère solliciter les médiums et  les aigus de l’instrument. Sa sonorité claire et droite à la Warne Marsh, il la met au servie de compositions très soignées sur le plan de la forme. Le mélodiste ne perd jamais de vue la tradition du jazz, le blues et le bop qui nourrissent sa musique. Impossible de faire venir au Sunside Inbar Fridman (guitare) et Camelia BenNaceur (piano) qui l’accompagnent sur “The Option” mais, avec Pierre Perchaud à la guitare et Paul Lay au piano nous ne perdrons pas au change, Frédéric pouvant compter sur l’excellente section rythmique de son album, Florent Nisse à la contrebasse et Stefano Lucchini à la batterie.

 

Affiche-Telethon-Jazz.jpg-Ne manquez pas le 7, le premier Téléthon du Jazz à l'Alhambra, 21 rue Yves Toudic 75010 Paris (20h00), manifestation parrainée par la BNP Paribas au profit de l'AFM-Téléthon, avec l'Electric Excentric Quartet de Sylvain Beuf et Sixun.  

 

-Patrice Caratini et son Jazz Ensemble également le 7 à la Dynamo, 9 rue Gabrielle Patrice Caratini a © PDCJosserand, 93500 Pantin (20h30) dans un programme en partie consacré à des partitions anciennes, des extraits de la musique du Onztet crée en 1979, les Miniatures pour tuba écrites pour François Thuillier et la Petite suite pour Django. La formation reprendra également des œuvres récentes parmi lesquelles des extraits des suites caribéennes. On retrouvera avec plaisir Claude Egea et Pierre Drevet aux trompettes, André Villéger et Mathieu Donarier aux saxophones, Manuel Rocheman au piano, Patrice bien sûr à la contrebasse, invitant pour ce concert le guitariste Marc Ducret.

 

Carmen-Lundy-c-James-St.-Laurent.jpg-Carmen Lundy au Duc des Lombards les 7 et 8 décembre (20h00 et 22h00). Native de Miami, installée à New York depuis 1978, la chanteuse a une longue carrière derrière elle. Elle la débuta au sein du prestigieux Thad Jones / Mel Lewis big Band et dès 1980 posséda son propre trio avec John Hicks au piano. “Changes” son dernier disque publié est le douzième qu’elle enregistre sous son nom. On la trouve aussi sur plusieurs albums de Kip Hanrahan avec lequel elle aime travailler et dans “The Mosaic Project” de la batteuse Terri Lyne Carrington. Auteur de plusieurs opus remarquables, le pianiste Anthony Wonsey sera au Duc son partenaire privilégié, Darryl Hall (contrebasse) et Jamison Ross (batterie) complétant la formation.

 

Baptiste-Herbin-c-PDC.jpeg-Âgé seulement de 25 ans, le saxophoniste Baptiste Herbin impressionne par sa maîtrise de ses deux instruments, les saxophones alto et soprano. Avec eux, il tient un discours mélodique enraciné dans le bop, prend des risques, possède une sonorité propre et des compositions originales. On le constate dans “Brother Stood”, le premier album qu’il a enregistré sous son nom avec Pierre de Bethmann, Sylvain Romano et André Ceccarelli. Baptiste en jouera les morceaux au Duc les 10 et 11 décembre, Eric Legnini remplaçant au piano Pierre de Bethmann le 11. Si Sylvain Romano tiendra bien la contrebasse, la présence d’André Ceccarelli à ces concerts reste encore incertaine. On ne peut que la souhaiter.

 

Jacquot.jpg-Non ce n’est pas Laurent Mignard sur la photo, mais Jacquot après sa dernière opération. Sa ressemblance avec la créature d’un célèbre roman est fortuite. L’enlèvement de son armure fut douloureux pour le pauvre garçon qui en conserve des séquelles. Il compte toutefois se rendre le 14 au Carré Belle-Feuille (60, rue de la Belle Feuille, Boulogne Billancourt) pour suivre le concert qu’y donnera à 20h30 le Duke Orchestra. Le même soir le pianiste Dominique Fillon animera le Sunside avec Sylvain Gontard à la trompette, Kevin Reveyrand à la contrebasse et Francis Arnaud à la batterie. Il va falloir choisir car Giovanni Falzone (trompette) et Bruno Angelini (piano) donnent aussi un concert au Centre Culturel Italien, 73 rue de Grenelle, 75007 Paris (20h00).

 

Laurent-De-Wilde-c-Sylvain-Gripoix.jpg-Il n’arrête pas Laurent de Wilde. Tant mieux pour tous ceux qui apprécient sa musique, son piano aux belles couleurs harmoniques qui s’appuie sur la tradition du jazz pour le moderniser. J’en suis, m’efforçant de suivre au plus près ses concerts, de commenter ses disques. Vous trouverez ma chronique de “Over the Clouds” son dernier opus dans ce blog à la date du 9 mai. Un album très varié, le premier qu’il enregistre en trio depuis “The Present” en 2006. On y trouve du blues, des ballades, du bop, des morceaux rythmés louchant sur l’afro-beat. Laurent en reprend bien sûr les morceaux en concert. Il se produira le 15 avec Jérôme Regard à la contrebasse et Laurent Robin à la batterie à l’espace Daniel-Sorano (16 rue Charles Pathé, Vincennes) dont il a assuré la programmation artistique de la première édition.

 

Manuel-Rocheman-c-Thibault-Stipal-_-Naive.jpg-Toujours le 15, le New Morning accueille Manuel Rocheman avec le trio du guitariste, chanteur et compositeur brésilien Toninho Horta - Yuri Popoff (contrebasse), Luiz Augusto Cavani (batterie). Enregistré au Brésil et publié en octobre, “Café & Alegria”, le dernier disque du pianiste est consacré à ses musiques. Horta a travaillé avec Elis Regina, Milton Nascimento, Edu Lobo, Chico Buarque, de grands musiciens brésiliens dont il a souvent arrangé les albums. Pat Metheny joue sur deux plages de son premier disque enregistré en 1981. Sa guitare mélodique aux progressions harmoniques sophistiquées s’accorde bien au piano inventif et coloré de Manuel, musicien aujourd’hui plus sensible que virtuose.

You--TSF12.jpg 

-Le 17, c’est à l’Olympia qu’il faut être. TSF Jazz y organise à 20h00 sa grande soirée musicale annuelle. You & The Night & The Music réunit de nombreux jazzmen sur une même scène. On peut préférer celui-ci à celui-là, ne pas adhérer à une programmation dont l’éclectisme n’est pas forcément fédérateur, mais la manifestation reste incontournable. Laurent de Wilde, Jacques Schwarz-Bart, Leïla Martial, Aaron Goldberg, Jacky Terrasson & Cécile McLorin Salvant, Thomas Enhco sont à l’affiche de cette 10ème édition. Daniel Humair en est l’invité d’honneur et, placé sous la direction du saxophoniste anglais Ben Cottrell, l’orchestre de la cérémonie, le Beats & Pieces Big Band est le vainqueur du European Young Artists’ Jazz Award 2011.

 

Aaron Goldberg Trio-Aaron Goldberg en trio au Duc des Lombards le 19 avec Omer Avital (contrebasse) et Ali Jackson (batterie), l’un des concerts évènements de décembre. Avec eux, le pianiste a enregistré “Yes !”, un disque épatant dans lequel, en grande forme, il privilégie le blues, fait chanter ses notes tout en n’oubliant pas d’émouvoir. Ancrée dans la tradition, leur musique profondément authentique semble avoir jailli spontanément. Une seule journée de studio a d’ailleurs suffi pour enregistrer les neuf morceaux de l’album. Oubliant leur technique, partageant des racines communes, les trois hommes s’expriment en toute simplicité et accordent la priorité au feeling.

 

Laura-Littardi.jpg-Laura Littardi de retour au Sunside le 20 avec le quintette qui l’entoure dans “Inner Dance”, un disque qu’elle a fait paraître en début d’année. Recueil de morceaux des années 70 habilement jazzifiés que l’on doit à Graham Nash, Neil Young, Stevie Wonder, il séduit par la fraîcheur de ses arrangements qui habillent autrement la musique. Chanteuse sincère et attachante à la voix d’alto, Laura compose aussi de bonnes chansons comme en témoignent le nostalgique Sunny Days, mais aussi Beautiful Flower et son rythme de bossa, deux des plages de ce nouvel album. On peut faire confiance à Francesco Bearzatti (saxophone et clarinette), Carine Bonnefoy (claviers), Mauro Gargano (contrebasse) et Guillaume Dommartin (batterie) pour porter cette voix attachante et l’aider à tenir ses promesses.

 

Henderson--Eddie.jpg-On retrouve l’infatigable Laurent De Wilde les 21 et 22 décembre au Sunside. Le club l’accueille avec Eddie Henderson, trompettiste avec lequel Laurent a enregistré un de ses meilleurs disques “Colors of Manhattan” réédité l’an dernier. C’était à New York en 1990. Ira Coleman (contrebasse) et Lewis Nash (batterie) en constituaient la rythmique. Celle dont ils vont disposer au Sunside ne sera pas ridicule, l’incontournable Darryl Hall (contrebasse) s’associant à Laurent Robin (batterie) pour rythmer une musique trempée dans le bop et le blues, piano et trompette s’entendant pour improviser, dialoguer et surprendre.

 Anne-Ducros.jpg

Également en décembre : Anne Ducros au Sunside les 26, 27 et 28 décembre. Elle n’a pas sorti de disque depuis “Ella… My Dear” en 2010, se fait discrète mais chante toujours avec swing, gouaille et gourmandise. Accompagnée par Christophe Laborde aux saxophones, Benoît de Mesmay au piano, Gilles Nicolas à la contrebasse et Bruno Castellucci à la batterie, elle reprend les chansons de Marylin Monroe.

 

Elisabeth Caumont © PDCEn janvier ne manquez pas le trio de Pierre Christophe (avec Raphael Dever à la contrebasse et Mourad Benhammou à la batterie) le 1er au Sunside. Le 3 c’est la belle Élisabeth Caumont qui investit le lieu avec Luca Bonvini (trompette) et Philippe Milanta (piano) pour chanter Duke Ellington. Dans le cadre de son French Quarter Festival (du 3 au 31 janvier), le Duc des Lombards invite l’éblouissante Virginie Teychené le 16, le René Urtreger Trio les 21 et 22, et le Nicolas Folmer & Daniel Humair Project (merci pour “Lights”) les 28 et 29.  

 Guirlande

-Centre Wallonie-Bruxelles : www.cwb.fr

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Alhambra : www.alhambra-paris.com

-La Dynamo : www.banlieuesbleues.org

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Carré Belle-Feuille : www.boulognebillancourt.com

-Centre Culturel Italien : www.centreculturelitalien.com

-Espace Daniel-Sorano : www.espacesorano.com

-New Morning : www.newmorning.com

 

PHOTOS : Frederic Borey © Christophe Maroye – Patrice Caratini, Baptiste Herbin, Elisabeth Caumont © Pierre de Chocqueuse – Carmen Lundy © James St. Laurent – Laurent De Wilde © Sylvain Gripoix – Manuel Rocheman © Thibault Stipal / Naïve –  Laura Littardi © Aline Castejon Mélanie De Biasio, Aaron Goldberg Trio, Eddie Henderson, Anne Ducros © X./DR.

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 09:19

Brad-Mehldau-c-PDC.jpgDIMANCHE 18 novembre

Chick Corea à Pleyel avec Christian McBride et Brian Blade. Ce dernier fut le contrebassiste de son Five Peace Band, quintette avec lequel il effectua deux tournées en 2008 et 2009. Le batteur de la première était Vinnie Colaiuta. En McBride a1992, Chick avait enregistré avec lui au Blue Note de Tokyo un album introuvable pour le marché japonais. Colaiuta indisponible en 2009, le pianiste engagea Blade qui apportait un drive différent, une manière bien à lui de rythmer le répertoire du groupe. Il fit de même à Pleyel, abordant les morceaux sous un angle rythmique différent, leur donnant ainsi une autre jeunesse. Le concert s’ouvrit sur une longue introduction abstraite, un foisonnement sonore sinueux qui vit surgir un thème et un tempo fluide. S’appuyant sur une contrebasse souple et ronronnante, Chick put alors attaquer ses notes avec une vélocité étonnante. On craignait un peu la virtuosité de McBride. N’allait-il pas trop Bladeen faire, entraîner Corea dans une surenchère d’arpèges, d’ornements décoratifs ? Que nenni ! Constamment à l’écoute, il intervint aux bons moments, nous régala de son timbre rond et chantant, d’un balancement rythmique confortable. L’homme pratique avec bonheur une walking bass qui dispense la main gauche du pianiste de trop marquer les basses des morceaux. En solo, il frotte ses cordes, les tire, donne relief et puissance à ses notes, en fait sonner les harmoniques. Le trio reprend des standards, les réinvente et les remet à neuf. Monk est ainsi déstructuré, remonté, repensé. Miles Davis également. All Blues devient ainsi méconnaissable, se pare d’un McBrideautre rythme et de nouvelles couleurs. La main droite mobile et bondissante du pianiste surprend par ses attaques inattendues, ses traits vifs et précis. Héritant d’une structure rythmique inédite, Armando’s Rhumba danse sur des rythmes impairs. Brian Blade n’enferme jamais les thèmes dans des tempos rigides. Il les aère par un jeu de cymbales plein de finesse, un drive délicat et coloré. Il prospecte, donne une nouvelle jeunesse à un répertoire qui ne connaît point l’usure.

 

MERCREDI 21 novembre

Brad-Mehldau-Trio-c-PDC.jpgRetour à Pleyel pour Brad Mehldau. Le pianiste s’est souvent produit en solo ces dernières années. Il retrouve son trio pour une tournée de quelques capitales européennes. Avec Larry Grenadier (contrebasse) et Jeff Ballard (batterie), il a Brad-Mehldau-c-PDC-copie-1.jpgsigné deux des disques les plus réussis de 2012, “Ode”, recueil de compositions originales, et “Where Do You Start” consacré à des standards, des enregistrements de 2009 et 2011 qui ne reflètent pas exactement les concerts actuels du trio. Brad change souvent de répertoire, compose et explore de nouveaux morceaux. L’un de ceux qu’il joue en rappel n’a pas encore de nom. Il reprend aussi des standards, mais aime surtout puiser les mélodies qu’il réharmonise dans la variété américaine et la musique pop. Son récital parisien débuta avec Great Day, une chanson de Paul McCartney, un extrait de “Flaming Pie” enregistré en 2007. Les aficionados du pianiste sont familiers de cet Jeff-Ballard-c-PDC.jpgéclectisme. Ils le savent capable de plonger dans un bain de notes bleues la mélodie qui lui parle, soit-elle de Nick Drake ou d’Elvis Costello. Brad reprend même une chanson sirupeuse de Tony Velona, Lollipops and Roses popularisé par Jack Jones en 1962. En trio, il laisse beaucoup jouer son bassiste, se fait discret pour mieux reprendre la main dans Cheryl, un thème de Charlie Parker qu’il aborde « à la Monk », ses longues lignes de blues étant portées par une contrebasse frémissante. Le blues, il en a plein les doigts. Il lui fait allégeance en interprétant Since I Fell for You de Buddy Johnson. Son piano se fait alors plus orchestral, acquiert une telle dynamique que Larry-Grenadier-c-PDC.jpgses deux complices le laissent achever seul une improvisation babélienne. Car c’est en solo que Brad Mehldau prend le plus de risques, s’approprie la musique pour la faire entièrement sienne. Un de ses morceaux Ten Tune, une pièce étrange, dissonante – Grenadier pas très juste à l’archet – s’y prêta. Ballard peina à trouver le tempo. Le bon rythme installé, le pianiste libéré installa une seconde ligne mélodique, improvisa avec passion de miraculeux voicings. En apesanteur, il rêva une musique qu’il acheva en solo. Capable de jouer des cascades de notes perlées, d’empiler des accords marmoréens, Brad peut aussi effleurer légèrement son clavier, prendre un chorus entier avec sa seule main gauche. Il le fit dans And I Love Her, balade somptueuse de John Lennon & Paul McCartney ornementée de basses puissantes, et dans une version dépouillée de Beatrice, un thème de Sam Rivers qu’affectionne aussi le pianiste Kevin Hays, attendu avec lui l’an prochain à Pleyel.

Photos © Pierre de Chocqueuse 

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 08:59

Pas vraiment de jeunes talents. Tous les deux ont du métier, mais peinent à faire connaître et reconnaître leur musique. Des découvertes, des coups de cœur, de ceux qui le font battre plus vite et plus fort…

 

Jeremie-Ternoy-Bill--cover.jpgJérémie TERNOY Trio : “Bill” (Circum-Disc / MVS distribution)

Enregistré en 2007, “Bloc”, précédent disque de Jérémie Ternoy, son second, contenait des plages essentiellement rythmiques et des compositions aux mélodies évanescentes qui révélaient un riche potentiel harmonique. Le pianiste hésitait entre rythme et lyrisme. Ses différents tableaux constituant une suite, “Bill” mêle habilement les deux, les nouveaux morceaux faisant fusionner rythmes et mélodies, Jérémie tissant un discours mélodique sur de longs ostinato, sur des tourneries répétitives dignes de Philip Glass (Répétitifs) qu’il parvient à aérer, à faire respirer. Disposant d’un toucher raffiné, il improvise de longues lignes mélodiques, fait chanter ses notes avec lesquelles il nous raconte des histoires et nous tient constamment en haleine. Il y parvient grâce à la complicité de son groupe, un trio se suffisant à lui-même. Nicolas Mahieux (contrebasse) et Charles Duytschaever (batterie) l’accompagnent depuis plus de dix ans et installent un flux sonore d’une rare fluidité. Cela s’entend surtout, dans Bill morceau onirique aux harmonies surprenantes – parfois tirées des cordes du piano – qui donne son nom à l’album. Quant à Ligoté, pénultième titre de ce recueil, il révèle un musicien dans la plénitude de son art. Jérémie Ternoy a largué les amarres. Oubliant sa technique pour écouter son cœur, il nous régale de ses mélodies rythmées, d’un beau piano que l’on aurait tort d’ignorer.

 

F.-Borey-The-Option--cover.jpgFrédéric BOREY : “The Option” (Fresh Sound New Talent / Socadisc)

Au regard de sa discographie et d’une biographie témoignant de nombreuses rencontres et péripéties musicales, Frédéric Borey n’est pas ce que l’on peut appeler un « talent émergent ». Connu de certains journalistes et de ses confrères musiciens, il est toutefois ignoré par un large public. Je le découvre avec “The Option”, son cinquième album, le premier à me parvenir. Grâce à Arielle Berthoud, attachée de presse indépendante qui assure infiniment mieux que celui de Socadisc, aux abonnés absents depuis de longues années. Installé à Paris depuis septembre, après quatre ans de villégiature à Bordeaux où il enseigna le saxophone, Frédéric Borey a sans doute de meilleures chances de s’y faire connaître. Un concert est prévu le 6 décembre prochain au Sunside. L’occasion idéale d’écouter un musicien qui met sa sonorité au service de compositions témoignant d’un réel souci d‘écriture et de forme. Des années d’études classiques ont façonné l'artiste qui s’est débarrassé de tout ce que l’enseignement avait de trop scolaire pour se forger un langage propre, mélodique, en phase avec le jazz d’outre-atlantique car respectant ses traditions. Lo Zio et son thème acrobatique relève ainsi du bop et Still Raining d’une ligne de blues, mais Frédéric Borey qui se complait dans les registres médium et aigu du ténor sait aussi imaginer des mélodies « mélodieuses » et les faire swinguer. Le son clair et droit de son instrument évoque celui de Warne Marsh et plus près de nous le timbre de Chris Cheek ; à l'alto dans Still Raining, au soprano dans The Option, sa sonorité suave et moelleuse sert admirablement son chant. Une fine équipe soigne et donne du poids à sa musique. Inbar Fridman à la guitare et Camelia BenNaceur (découverte auprès de Billy Cobham) au piano et Fender Rhodes sont avec lui les principaux solistes de cet opus. Invités sur deux plages, Yoann Loustalot au bugle et Mickael Ballue au trombone rehaussent de couleurs des arrangements soignés. Confiés à Florent Nisse et à Stefano Lucchini, contrebasse et batterie n’étouffent jamais la musique, mais la portent, la rendent légère et pneumatique, Mr J.H. révélant le grand talent du bassiste. D’une grande douceur, Olinka réunit guitare, contrebasse et saxophone ténor pour un vrai moment de bonheur.

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 09:46

Jazz-Soul-Seven--cover.jpgOn ignore la date de cet enregistrement inattendu dans lequel un "all star" de jazzmen sur-vitaminés rend hommage au regretté Curtis Mayfield (1942-1999). Co-produit et arrangé par Phil Upchurch, il est probablement ancien, son dédicataire, Master Henry Gibson, le percussionniste de la séance, ayant été emporté en 2002 par une crise cardiaque. Très demandé dans les studios de Chicago, Gibson joua dans de nombreux albums de Mayfield. Il se distingue aux roto-toms dans “Superfly”, une bande originale considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de la soul que reprend la fine équipe de mercenaires qui se distingue ici. Outre Upchurch à la guitare et Gibson aux percussions, la formation réunit Wallace Roney à la trompette, Ernie Watts au saxophone ténor, Russell Ferrante au piano, Bob Hurst à la contrebasse et Terri Lyne Carrington à la batterie. Avant de démarrer une fructueuse carrière sous son nom en 1970, le chanteur fut le leader des Impressions, groupe vocal très actif dans les années 60. Avec eux pour ABC, il signa à partir de 1961 une impressionnante série de tubes inaugurée par Gypsy Woman, une ballade avec castagnettes et guitare flamenco. Cuivres sophistiqués et voix suaves pour It’s All Right (1963) que suivront I’m So Proud, Keep on Pushing, le gospellisant Amen et, en 1965, le célèbre People Get Ready que chanta Aretha Franklin. Les Jazz Soul Seven en donnent d’inventives versions orchestrales trempées dans le groove. Bien que certains morceaux soient plus particulièrement dévolus à certains instruments –Freddie’s Dead largement confié au ténor d’Ernie Watts – , les musiciens sont nombreux à se disputer des improvisations souvent musclées qui prolongent et pimentent des arrangements aux rythmes foisonnants. Le jubilatoire Move On Up en est l’exemple parfait. Guitare et ténor se partagent le thème, mais c’est la trompette qui s’en empare pour le porter, Watts reprenant la main pour conclure. On croit le morceau terminé. Il n’en est rien, car la batterie et les congas font rebondir et relancent la mélodie, Upchurch s’offrant alors un immense solo de guitare, les souffleurs assurant des riffs brûlants pour faire monter la tension. Les solistes sont tous excellents. Wallace Roney impose sa trompette mordorée dans Superfly et Ernie Watts attaque ses notes avec un lyrisme que l’on aimerait bien trouver plus souvent chez les jeunes saxophonistes. Loin des Yellowjackets, groupe dont il est le pianiste depuis les débuts des années 80, Russell Ferrante se montre capable de renouveler son jeu, apporte des couleurs aux compositions de Mayfield, leur donne même une réelle dimension harmonique lorsqu’il en assure les chorus, ceux de It’s All Right, de Check Out your Mind dans lequel il dialogue avec la section rythmique, témoignant d’un réel savoir-faire.

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 09:45

Jazz-en-Tete.jpgCertaines éditions de Jazz en Tête sont plus enthousiasmantes que d’autres. Impossible de prévoir si les musiciens conviés tiendront la forme, si les concerts seront des réussites. La programmation reste malgré tout d’une cohérence jazzistique peu commune. Pas étonnant que la réputation de ce festival soit si grande. Pour y faire acte de présence, l’amateur de jazz, le vrai, est prêt à tous les sacrifices. Pas question de le manquer pour les Michu qui s'y rendent chaque année depuis qu'ils en ont découvert l'existence. Compte-rendu de deux soirs de fête avec des hauts et des bas, des blanches colombes et des vilains messieurs.

 

JEUDI 25 octobre

Allais-je avoir mon train ? Voyager un jour de grève n’était pas sans risques. Jazz en Tête méritait d’en prendre. Le train partit à l’heure. Le temps passe vite entre bavards et en bonne compagnie. Celle de Franny me permit d’oublier le temps, d’arriver qualitativement plus vite en gare de Clermont. Point de limousine pour nous attendre, mais Papy Jazz rapplique gentiment avec sa voiture pour nous conduire à notre hôtel. Le temps d’y poser nos valises, nous en gagnons un autre, l’Océania, ex-Mercure, un des hauts lieux du festival, un endroit stratégique. Situé presque en face de la Maison de la Culture, les musiciens y logent, y donnent des jam-sessions surprenantes, des moments de grâce dont Monsieur et Madame Michu, sont fiers d’être témoins. Du bout des lèvres, ces derniers me présentent les Dugenoux, eux aussi parisiens. Le hasard leur a fait choisir le même hôtel. Lecteur assidu de l’Encyclopédie Universalis dont il se targue de connaître les 30 volumes publiés, Jean-Jacques Dugenoux énerve Monsieur Michu qu’il ne cesse de contredire et de suivre partout. Le faraud tente de se mêler à nos conversations. Peine perdue : Bajoues profondes adopte l’attitude du taiseux circonspect et Philippe Etheldrède, son Instamatic Kodak dans les mains, rêve aux petits verres qu’il va se faire offrir par le caviste spécialiste de la truffe qui, en ville, expose ses photos.

 

Il est temps de rejoindre les loges de la Maison de la Culture. La plus grande accueille musiciens, journalistes, bénévoles autour d’une vaste table. Il y a là de quoi se restaurer, déguster des vins fins. J’aperçois la fidèle Dodo, chaque année un peu plus jeune. Daniel Desthomas, l’ancien président de l’association Jazz en Tête, affiche une mine réjouie. Grand consommateur d’Aspegic 500, son successeur Nicolas Caillot est là aussi, de même que Circuit 24 toujours en course. Je retrouve Michel Vasset, le photographe officieux du festival (on lui doit les photos en noir & blanc des programmes, des affiches et un livre “L’ombre du Jazz”). Nathalie Raffet mitraille les musiciens qui s’apprêtent à monter sur scène : Baptiste Herbin, Keith Brown, son frère Kenneth nourri comme lui au steak de bison comme en témoigne leur volumineuse carrure. Un grand boulier à la main, Sybille Soulier l’attachée de presse compte et recompte ses journalistes.

 

Xavier-Felgeyrolles-c-Pdc.jpgMalgré les tracas, les problèmes de dernière minute à régler, les factures à payer, Xavier « Big Ears » Felgeyrolles garde le cap. Il est la cheville ouvrière de Jazz en Tête, l’un des seuls festivals de jazz qui accorde au jazz la place qui lui revient, la première. Le budget est modeste, mais Big Ears fait des miracles depuis 25 ans. Il refuse les superstars aux musiques galvaudées qui remplissent arènes, amphithéâtres, vélodromes, camping cars, tentes et boîtes à chaussures. Privilégiant la qualité, il programme des musiciens peu ou pas médiatisés, se méfie de ces « vedettes » qui savent faire parler d’eux, des musiciens bardés de diplômes scholastiques et à la technique époustouflante qui, trop souvent, ne savent rien de la musique qu’ils pensent jouer. Car le jazz possède des racines, une grammaire, un vocabulaire. Les négliger, faire table rase du passé, refuser la pratique des standards, revient à bâtir sur des sables mouvants.  

 

Baptiste-Herbin-a.jpgPour porter cette 25 ème édition de Jazz en Tête, il fallait le nom d’un musicien confirmé, un géant de l’histoire du jazz. Celui d’Herbie Hancock permit d’assurer la couverture médiatique du festival. Son concert fut loin d’être à la hauteur des espérances d’une partie de son public, mais pour l’heure Baptiste Herbin souffle dans son saxophone alto, propose un jazz enraciné dans le bop dont il connaît l’histoire. Cet habitué de la rue des Lombards n’a pas peur de jouer avec les pointures qu’il rencontre. Il aime improviser, sculpter de longues phrases mélodiques qui racontent des histoires, ponctuer le discours de ses partenaires par de brefs commentaires. Le son est ample, volumineux, fiévreux dans Kitana Ko, un des titres de son premier album qui bénéficie d’un confortable balancement rythmique. Ses grappes de notes s’enroulent autour des mélodies qu’elles déclinent. Son premier Keith Brown © PdCdisque renferme des compositions personnelles qui traduisent une étonnante maturité d’écriture. Le funky Brother Stoon met en joie les Michu. Rabat-joie aux esgourdes encrassées, les Dugenoux jugent cette musique passéiste. Ils ne jurent que par un certain Edouard Marcel dont les œuvres expérimentales prisées par l’intelligentsia du jazz parisien provoquent de nombreux suicides. Mais Baptiste n’est pas seul. Trempé dans le blues, le piano de Keith Brown l’accompagne et procure un plaisir immédiat. Ses mains puissantes assurent un jeu percussif. Il sait aérer ses notes, leur donner du rythme, de la couleur. Avec lui à la batterie son frère Kenneth qui souvent en avance sur le temps, pousse au Kenneth-Brown-c-PdC.jpgdéraisonnable, au vertige de la vitesse. Impériale, la basse de Darryl Hall sonne le rappel à l’ordre. Elle est l’élément modérateur, le garant du bon tempo. Une version limpide et inspirée de Sophisticated Lady fut un des grands moments de cette soirée. L’album que Baptiste a enregistré  s'intitule “Brother Stoon” et Harmonia Mundi le distribue. 

 

Ambrose-Akinmusire-c-PdC.jpgLe quintette d’Ambrose Akinmusire est déjà sur scène pour une musique énergique, colorée, pleine d’idées et de contrastes. La grosse contrebasse d’Harish Raghavan, son flux de notes épaisses, vrombissantes, la batterie très présente de Justin Brown qui caresse ses cymbales et en tire des couleurs, apportent un tapis sonore aux solistes, Ambrose à la trompette, Walter Smith III au saxophone, musicien dont la forte personnalité pèse sur la musique. Les deux hommes entremêlent souvent leurs phrases, instaurent un discours ouvert, rubato et largement improvisé. Non sans risque, car l’imagination leur manque ce soir pour le faire décoller, en lever la pâte et la dorer à point. Trop d’espace, pas assez de liant entre des morceaux statiques que les Dugenoux trouvent épatants. Pratiquant un jeu modal, le Walter-Smith-III-c-PdC.jpgpianiste reste sur les mêmes notes, tourne autour, hésite, rejoint la trompette pour un duo émouvant, l’instrument d’Ambrose émettant des sons graves, plaintifs. Je retiens une ballade, un choral introduit par la contrebasse jouée à l’archet, la trompette déclinant le thème à l’unisson du ténor. Le piano en pose délicatement les accords, nous fait enfin un peu rêver.

 

VENDREDI 26 octobre   

Les Volcans, ClermontUne visite à la librairie les Volcans dont les vitrines célèbrent dignement Jazz en Tête. Place de Jaude, nous saluons le Vercingétorix d’Auguste Bartholdi fièrement dressé sur son cheval. Nous remontons la rue des Gras jusqu’à la cathédrale, immense vaisseau de pierre de Volvic qui domine la ville de sa masse sombre. Peu habitué à faire de l’exercice, Bajoues profondes, peine à avancer dans cette rue pentue qui Vercingetorix.jpgaccélère son palpitant. Un peu plus loin, rue du port, Daniel Desthomas y apprécie un restaurant pakistanais qui se révèle effectivement une bonne surprise. Il pleut depuis midi sur Clermont et après une visite à Notre Dame du Port, une des plus belles églises romanes d’Auvergne, nous regagnons trempés le Q.G. du festival pour y apprendre les mesures restrictives ordonnées par le management qui vampirise Herbie Hancock.

 

H. Hancock1 © Ph. EtheldrèdeCe dernier a amené avec lui une protection rapprochée, des gros bras vitaminés au beurre de cacahouètes qui bloquent l’accès des loges. Pas question de déranger le pianiste dans la sienne. Assis en lotus dans la position dite du « Bouddha guilleret », il se concentre, fait le vide, réclame au ciel l’inspiration qui lui fera défaut. Les photos sont interdites. Philippe Etheldrède est habilité à en prendre pour Le Monde. Le quotidien a dépêché Francis Marmande à Clermont. Herbie lui accordera une interview après le concert. Il le débute au piano H.-Hancock3-c-Ph.-Etheldrede-copie-1.jpgacoustique, avec Footprints dont on peine à reconnaître le thème dans un amas de notes adamantines, d’accords plaqués dans les basses du clavier. Avec Sonrisa, la musique devint plus mélodique. On goûte alors au toucher du pianiste, aux harmonies iridescentes dont il garde le secret. Herbie interprète ce morceau dans “The Piano”, son seul album solo. Il se lève pour nous présenter ses jouets, cinq Ipad, deux ordinateurs, deux claviers dont un Korg, puis retourne à son grand piano Fazioli pour une version très lente de Maiden Voyage qui nous conduit au « Pays des Merveilles ». Nappes sonores enveloppantes, envahissantes, Herbie se prend pour le lapin blanc du pays des fées, pour le merveilleux fou volant aux drôles de machines. Chaussé de ses bottes de sept lieux, il appuie sur toutes sortes Auditeur dubitatifde pédales, sur des écrans tactiles, mais a du mal à régler sa cathédrale sonore, à synchroniser ses boîtes à rythmes préenregistrés. Après une version quelque peu bosselée de Chameleon,  Moby Hancock se saisit d’une harpe à bretelle, un AX synthé Roland dont il tire des sons affreux. Le mécontentement altère les traits de certains visages comme en témoigne la photo de cet auditeur qui semble totalement dépassé par ce qu'il entend. Les Michu cherchent à fuir. En vain. Plongé dans un profond sommeil, ronflant comme un moteur, Bajoues profondes leur bloque le passage. Jean-Jacques Dugenoux exulte. Il a naguère dansé sur Rock It et manifeste sa joie. Les avis sont Auditeur-heureux.jpgpartagés. Pour certains, Herbie retombe en enfance. La scène est son parc de jeu. La Nounou musclée qui le surveille lui a prédit une belle carrière. Il rêve déjà des disques qu’il compte enregistrer, en a déjà les titres et les musiques en tête. Lors du traditionnel souper que Jazz en Tête offre à ses invités après chaque concert, les discussions vont bon train, mais dans la bonne humeur. La qualité de la jam-session qui suivit, les prestations lumineuses des deux jumeaux Tixier, Tony au piano, Scott au violon, nous firent vite oublier les bizarreries d’Herbie.

 

Photos © Pierre de Chocqueuse sauf celle de la vitrine de la librairie Les Volcans à Clermont dont j'ignore l'auteur. Les photos d'Herbie Hancock © Philippe Etheldrède que je remercie ici. Celle de Jean-Jacques Dugenoux est © X./ DR.       

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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 09:45

Henri-Brispot-Un-gourmand.jpgNovembre, le mois de nos chers disparus, des feuilles tombées qui font tomber, des journées rétrécies par le noir de la nuit. Claquemuré dans son domicile parisien, Monsieur Michu se prépare aux grands froids. Dégustées sous la lampe familiale, les délicieuses soupes aux champignons de Madame Michu ne l’encouragent pas à mettre le nez dehors. La capitale ne manque pourtant pas d’attraits. Les lumières brillent d’un éclat particulier sous les rideaux de pluie ; le brouillard estompe les formes et les rend féeriques. S’il fait l’effort de lâcher un peu ses disques, l’amateur de jazz constatera une recrudescence de concerts qui interpellent. Après Wayne Shorter dont on annonce un nouvel album sur Blue Note pour le 5 février, la Salle Pleyel accueille Chick Corea et Brad Mehldau avec leurs trios respectifs. Les clubs réservent aussi de bonnes surprises. On se réjouit de savoir en ville des musiciens de valeur. Jean-Paul qui aime beaucoup le piano a écouté “Le long de la plage”, disque dans lequel Marc Copland harmonise des poèmes que lit Michel Butor. Il seront au Réservoir le 28 pour Affiche 2012 Jazzy Colorsrevivre leur rencontre, moment de pure magie. Novembre, c’est aussi le mois du festival JazzyColors qui fête du 8 au 30 sa 10ème édition avec 18 concerts répartis dans 8 centres culturels de la capitale. Peu de noms connus malgré la présence de Michael Wollny, pianiste dont je me passe très bien de la musique, mais une occasion de découvrir quelques jazzmen intéressants (Alain Bédard Auguste Quartet le 27 à l’Institut Hongrois) au sein d’une programmation beaucoup trop éclectique pour plaire à tout le monde. Cardiaque, Monsieur Michu évite les émotions fortes. Il redoute par-dessus tout Les trois lanciers des Carpathes, groupe sang pour sang vampirisant, et les Nonnes en chaleur, punkettes branchées métal naguère appréciées par Jacquot. Qu’il se rassure, les deux formations n’y participent pas. Déçu par la triste prestation d’Herbie Hancock à Clermont-Ferrand, enquiquiné par les Dugenoux, amateurs de jazz lambda qu’il y a rencontré, Monsieur Michu, les pieds bien au chaud dans ses pantoufles charentaises, peine à sortir de chez lui. Ses amis ne désespèrent pas de l’attirer dans une de ses vastes brasseries où, accompagnées de vins blancs d’Alsace équilibrés et secs, les choucroutes fumantes débordent des assiettes. J’en serai, sachant qu’écouter du jazz vivant par temps froid demande des forces pour pleinement l’apprécier.                   

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 

Vijay Iyer © PdC-Vijay Iyer au Duc des Lombards les 12 et 13 novembre. Il y a joué en avril avec Stephen Crump à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie. Avec eux, le pianiste invente, organise un foisonnement sonore parfois volcanique. Sa musique surprend par ses métriques inhabituelles, son torrent de notes souvent abstraites, comme en témoigne son dernier disque, “Accelerando”, chroniqué dans ce blog. Attaché à la tradition du jazz, influencé par Duke Ellington, il l’est aussi par Thelonious Monk et Cecil Taylor. Derrière un piano percussif se révèle un musicien profondément lyrique.

 

Concord-Auteur cette année d’un double CD ambitieux rassemblant 23 morceaux originaux, soit près de 2 heures de musique, Christian Scott est lui aussi attendu au Duc du 14 au 17. Huit concerts, deux par soirée à 20h00 et 22h00 pour le trompettiste néo-orléanais qui met en valeur son héritage culturel dans les nouvelles musiques qu’il explore, un jazz influencé par le rock, le funk et le hip-hop. Scott séduit par un jeu cuivré aussi puissant que lyrique. Sa trompette, une Getzen Katrina, lui permet d’obtenir une sonorité d’une grande douceur dans ses ballades. Avec lui, Lawrence Fields au piano, Matthew Stevens à la guitare, Kris Funn à la contrebasse et Jamire Williams à la batterie, pour installer le groove au cœur du discours musical.

 

T. Enhco Fireflies cover-Il se fait un nom Thomas Enhco, par la qualité de son piano, un jeu lyrique au sein duquel s’épanouissent des harmonies séduisantes. Enregistré en trio avec Chris Jennings (contrebasse) et Nicolas Charlier (batterie), “Fireflies” son nouveau disque est plus abouti, plus mûr que le précédent. Thomas a pris son temps pour l’enregistrer, proposer de nouveaux thèmes et en soigner les arrangements. J’aurai pour ma part aimé découvrir quelques standards, des mélodies familières qui ancrent un album dans la tradition du jazz. Il y a bien Träumerei de Robert Schuman, mais il relève du répertoire classique bien que brillamment adapté. Mais je pinaille, car Thomas Enhco joue une musique sensible et possède  suffisamment de technique pour encore progresser. On ira l’applaudir avec son trio à Roland Garros le 15 et le 16 et le 17 au Sunside.

 

John Scofield © PdC-John Scofield au New Morning avec Steve Swallow à la basse et Bill Stewart à la batterie le 16. Le guitariste possède une sonorité propre, légèrement réverbérée par les effets de distorsion qu’il ajoute à son instrument. Construisant ses phases avec un grand sens du rythme, tirant de ses cordes des inflexions percussives, il les trempe dans le blues et la soul, sculpte soigneusement ses notes, choisit l’angle de ses attaques pour rendre plus intense un discours musical émaillé de glissandos. Il s’entend avec son batteur pour tendre le flux musical et le faire respirer. Grand technicien de l’instrument, ce dernier fait chanter ses cymbales, allie puissance et finesse dans un drumming tout en nuance. Le troisième homme, Steve Swallow, fait chanter ses notes à la basse électrique, son jeu fluide, constamment mélodique, profitant à la musique.

 

Dan-Tepfer-c-PdC.jpg-Le pianiste franco-américain Dan Tepfer donne plusieurs concerts à Paris en novembre : il sera le 17 en trio à la Maison de Radio France (Studio Charles Trenet, 17h30), le 22 en trio également à la Gaieté Lyrique, le même théâtre l’accueillant le 27 pour un récital en solo (Goldberg, Variations). Avec lui une section rythmique américaine, Joe Sanders à la contrebasse et Ted Poor à la batterie qui lui permet de prendre des risques, de tenir plusieurs discours mélodiques, ce que permettent ses deux mains qui dialoguent et font tourner la tête. Jouant un jazz très ouvert, Dan aime les longues pièces abstraites, truffées de dissonances, d’harmonies inattendues et tire un maximum de dynamique d’un instrument qu’il fait puissamment sonner. En solo, il reprend les “Variations Goldberg” de Bach qu’il découvrit jouées par Glenn Gould à l'âge de onze ans. Son piano surprenant reste ouvert à tous les possibles.  

 

C.-Corea--McBride--Blade-c-Kris-Campbell.jpg-Bien que Chick Corea soit un arrangeur non négligeable, c’est en petite formation et plus particulièrement en trio qu’il impressionne le plus, le genre occupant une place de choix dans sa discographie. Après un opus enthousiasmant enregistré live au Blue Note de New York avec Eddie Gomez et le regretté Paul Motian, ses nouveaux complices se nomment Christian McBride et Brian Blade pour un rendez-vous à Pleyel le 18 (20h00). Gageons que les trois hommes sauront être à la hauteur de nos attentes. Prodigieux bassiste acoustique McBride fait constamment chanter son instrument. Batteur rompu à toutes les métriques, Blade possède un grand sens de la couleur. Le piano dynamique et inventif de Corea, son goût pour rythmes latins et bondissants, le lyrisme et la précision rythmique de ses phrases achèveront de nous séduire.

 

Chris-Dave-c-Ph.-Etheldrede.jpg-Avec Kebbi Williams (sax ténor et flûte), Isaiah "Shakey" Thomas à la guitare et Braylon Lacy à la basse électrique, Chris Dave, batteur de son état a récemment enthousiasmé le public de Jazz en Tête, LE festival de Clermont-Ferrand. Emus par le talent du leader, un homme capable de juxtaposer et de faire swinguer des métriques pour le moins invraisemblables, Mr et Mme Michu en avaient les larmes aux yeux. Si les rythmes qu'il propose avec sa formation (The Drumhedz) relèvent autant du hip hop que du jazz, la musique, du jazz moderne très excitant, reste privilégiée. Une guitare au son non trafiqué par des pédales, un saxophone ténor ou une flûte selon les besoins de l’orchestration posent et développent les thèmes, le répertoire incluant aussi bien des compositions de John Coltrane, que de Duke Ellington et Jimi Hendrix. Avec ses deux caisses claires et des cymbales découpées en spirale comme des pelures d’orange, Chris Dave (il a joué avec Kenny Garrett, Pat Metheny, Wynton Marsalis) est une bénédiction. Ne manquez pas son concert parisien le 19 au New Morning.

 

PMT QuarKtetDernière minute : En hommage à Pierre et Marie Curie qui découvrirent la radioactivité, le PMT QuarKtet Véronique Wilmart (sons acousmatiques), Antoine Hervé (claviers), Jean- Charles Richard (saxophones) et Philippe “Pipon” Garcia (batterie) – appliquera le principe de la désintégration des atomes à la musique acousma-jazz le 19 novembre (20h00) au Studio de l’Ermitage. Distribué par Harmonia Mundi, l’album sera disponible le lendemain du concert. Je n’en connais pas la musique, mais avec Oncle Antoine on peut prendre des risques !

 

Billy-Hart-c-PdC.jpg-Billy Hart en villégiature au Duc des lombards le 19 et le 20. Avec lui depuis 2003, une poignée de musiciens fidèles construisent sa musique qu’enregistre aujourd’hui ECM. Loin du piano bling bling qu’il joue avec Bad Plus, Ethan Iverson surprend par des harmonies flottantes et inattendues. Au saxophone ténor, Mark Turner balance de longues phrases mélodiques chromatiquement complexes, a recours à des improvisations abstraites et prend des risques. Batteur à la frappe sèche, à la sonorité épaisse et aux ponctuations énergiques, Billy Hart s’entend fort bien avec Ben Street son bassiste, toujours à l’écoute pour garder le bon tempo, ancrer la musique dans un continuum régulier, le jazz contemporain que propose la formation étant judicieusement tempérée par le lyrisme.

 

Brad-Mehldau-Trio.jpg-Brad Mehldau à Pleyel le 21 avec Larry Grenadier (contrebasse) et Jeff Ballard (batterie), l’occasion est trop belle pour la manquer. Car s’il donne d’éblouissants concerts en solo, il le fait plus rarement en trio. On attend depuis longtemps nos trois musiciens sur une scène parisienne. Les deux disques qu’ils ont fait paraître cette année, “Ode” en avril, et “Where Do You Start” en octobre comptent parmi les plus captivants de sa discographie. Le premier ne contient que des compositions originales ; le second des standards. Nul doute que Brad et sa rythmique joueront les uns et les autres, feront tout pour nous surprendre. Le pianiste ne peut que se réjouir de la contrebasse mélodique de Grenadier constamment à l’écoute, de la batterie (re)bondissante de Ballard pour tirer parti de son jeu ambidextre, inventer une musique vivante, ouverte, et passionnante.

 

Ravi-Coltrane-c-Deborah-Feingold.jpg-Ravi Coltrane au New Morning le 23 avec d’autres musiciens que ceux qui l’accompagnent dans son dernier album, le premier qu’il enregistre pour Blue Note : David Virelles aux claviers, Dezron Douglas à la contrebasse, Johnathan Blake à la batterie. Mal distribués, ses anciens disques n’ont pas aidé à faire reconnaître ce saxophoniste discret et éloigné des modes à sa valeur. Le fils de John Coltrane possède pourtant une réelle personnalité. Son jeu de soprano est d’une grande richesse mélodique. Il possède une sonorité attachante au ténor, instrument avec lequel il prend des risques, souffle des harmonies très libres. The Change, My Girl, le plus beau morceau de son récent opus, se pare de couleurs modales. Joe Lovano a co-produit ce “Spirit Fiction” dont Ravi jouera probablement de larges extraits.

 

Nicola-Sergio-c-PdC.jpg-Nicola Sergio s’installe au piano du Sunside le 25 pour y fêter la sortie d’“Illusions” son nouveau disque (Challenge / Distrart). Avec lui, Stéphane Kerecki à la contrebasse et Fabrice Moreau à la batterie. Figures incontournables de la scène jazz parisienne, ils jouent sur l’album du pianiste qui réside dans la capitale depuis 2008 et promène souvent son franc sourire rue des Lombards. Outre de nombreuses compositions personnelles dont l’écriture très soignée indique un goût prononcé pour la forme, le nouvel opus contient une pièce de Franz Schubert, le jazz de Nicola étant fortement marqué par l’harmonie classique européenne. Il l’étudia au conservatoire de Pérouse et propose un jazz lyrique, evansien, au sein duquel la mélodie occupe la première place.

 

Mouratoglou--Foltz--Ghielmetti-c-Cecil-Mathieu.jpg-Ne manquez pas le concert que donneront le 28 les premiers artistes enregistrant pour Vision Fugitive au Réservoir, 16 rue de la Forge Royale à Paris (20h30). Distribué par Harmonia Mundi, ce nouveau label de projets transversaux est né de la longue amitié qui unit le guitariste Philippe Mouratoglou au clarinettiste Jean-Marc Foltz. Les deux hommes ont invité Philippe Ghielmetti à les rejoindre pour partager avec eux la triple direction artistique du label. Trois disques illustrés de pochettes peintes par Emmanuel Guibert (“La guerre d’Alan”) viennent de paraître : “Steady Rollin’ Man”, relecture pour le moins originale de quelques Vision-Fugitive--covers.jpgpièces de Robert Johnson ; “Le long de la plage” avec Marc Copland au piano pour habiller d’harmonies féeriques les poèmes que lit Michel Butor ; “Visions fugitives” dans lesquelles la musique classique européenne inspire à Jean-Marc Foltz et à Stephan Oliva des improvisations en miroir au-delà du classique et du jazz.

 

Laika-c-Ph.-Etheldrede.jpg-Laïka Fatien chante Billie Holiday, pose avec sensibilité et naturel ses propres paroles sur des instrumentaux de Wayne Shorter, Joe Henderson, Tina Brooks et Jackie McLean, interprète Stevie Wonder, Björk et Villa-Lobos . Elle préfère la justesse et la sincérité au maniérisme et aux effets de style, et a choisi l’intimité du Duc des Lombards pour nous faire partager le répertoire de “Come a Little Closer” son nouvel album, des chansons d’amour qui épousent intimement les battements de son cœur. Avec elle le 29 et le 30, Airelle Besson (trompette), Pierre-Alain Goualche (piano), Chris Thomas (contrebasse) et Leon Parker (batterie) pour nous murmurer, chuchoter, des musiques évanescentes et des mots qui apaisent.

 

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Salle Pleyel : www.sallepleyel.fr

-Gaîté Lyrique : www.gaite-lyrique.net

-Le Réservoir : www.reservoirclub.com

-Studio de L'Ermitage :  www. studio-ermitage.com

-Festival JazzyColors : www.jazzycolors.net

 

Crédits photos : Henri Brispot (1846 - 1928) : "Un gourmand", huile sur toile (Détail) D.P. - Vijay Iyer, John Scofield, Dan Tepfer, Billy Hart, Nicola Sergio © Pierre de Chocqueuse – Christian Scott © Kiel Adrian Scott / Concord Records – Chick Corea avec Christian McBride & Brian Blade © Kris Campbell – Chris Dave, Laïka Fatien © Philippe Etheldrède – Brad Mehldau Trio © Michael Wilson / Nonesuch Records – Ravi Coltrane © Deborah Feingold / Blue Note Records – Philippe Mouratoglou, Jean-Marc Foltz & Philippe Ghielmetti © Cecil Mathieu.

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 09:37

 kurt-Elling-c-Anna-Webber.jpgMoins inspiré depuis quelques disques, Kurt Elling a la bonne idée de reprendre dans son nouvel opus quelques-unes des innombrables chansons qui virent le jour au 1619 Broadway, siège du Brill Building, immeuble de Manhattan érigé en 1930 et associé à l’histoire de la musique populaire américaine. “1619 Broadway, the Brill Building Project” (Concord / Universal) est un album plus conséquent que “The Kurt-Elling--1619-Broadway-cover.jpgGate” (2011) ou “Dedicated to You” (2009). Aidé par son pianiste Laurence Hobgood, le chanteur en a soigné les arrangements, se démarquant beaucoup des originaux, même si dans Pleasant Valley Sunday, un tube pour les Monkeys en 1967, la guitare rock’n’rollienne de John McLean (déjà présente dans “The Gate”) adopte la sonorité typique de ces années-là. Les couleurs de l’album sont toutefois celles du jazz. Elling fait à nouveau appel à Ernie Watts et ses chorus de ténor donnent de l'épaisseur à I’m Satisfied, enregistré en 1968 par Lou Rawls, et à So Far Away, une chanson que Carole King enregistra en 1971 dans son album “Tapestry“.

Brill Building

 

Bien que largement consacré à des grands succès des années 60, l’album contient Come Fly With Me, une chanson de Sammy Cahn et Jimmy Van Heusen que Frank Sinatra popularisa en 1958, et Tutti for Cootie, un morceau que Jimmy Hamilton enregistra avec Duke Ellington en 1965 sous le nom de Fade Up. Dès avant la guerre, le 1619 Broadway hébergeait auteurs, compositeurs et éditeurs de musique. Irving Mills, qui fut longtemps l’imprésario du Duke, y avait ses bureaux.

 

Au début des années 60, Al Nevins et Don Kirshner y installèrent Aldon Music, leur maison d’édition, et réunirent autour d’eux une équipe de jeunes et talentueux auteurs compositeurs afin de livrer clefs en main aux maisons de disques des chansons sur Kirshner--King--Goffin.jpgmesure destinées à leurs artistes. Gerry Goffin et Carole King (en photo avec Don Kirshner, l’une des deux têtes d’Aldon Music. Kurt Elling interprète leur Pleasant Valley Sunday), Barry Mann et Cynthia Weill (I’m Satisfied), mais aussi Howard Greenfield et Neil Sedaka, Doc Pomus et Mort Shuman travaillèrent pour eux. Les futurs « tubes » étaient confiés à des musiciens de studio et à des jazzmen (Hank Jones, Urbie Green, Ernie Royal, Bucky Pizzarelli) qui contribuèrent à créer un « Brill Building Sound ».

 

Burt-Bacharach---Hal-David.jpgD’autres paroliers et compositeurs indépendants occupèrent l’immeuble ainsi que celui du 1650 Broadway situé un peu plus loin. Burt Bacharach et Hal David (A House is not a Home, un tube pour Dionne Warwick en 1964) et Jerry Leiber et Mike Stoller qui entourent Elvis Presley sur la photo y emménagèrent. Ces derniers écrivirent Shoppin’ for Clothes pour les Coasters, et co-signèrent On Broadway avec Barry Mann et Cynthia Weill, un méga hit pour les Drifters en 1963. Avant d’interpréter ses propres chansons, Paul Simon fréquenta lui aussi le Brill Building, réalisant des démos pour d’autres artistes. Jerry Leiber, Mike Stoller & ElvisElling reprend son American Tune, un des fleurons de “There Goes Rhymin’ Simon. Nous sommes en 1973 et le Brill Building est alors déserté par ses meilleurs talents. Depuis la seconde moitié des années 60, chanteurs et groupes composent leurs propres morceaux. Paul Simon, mais aussi Barry Mann, Neil Sedaka, Carole King font carrière sous leur nom. L’industrie du disque n’a plus besoin de prêt-à-chanter. Une page de l’histoire de la musique populaire américaine est définitivement tournée.

Photos : Kurt Elling © Anna Webber - Don Kirshner, Carole King & Gerry Goffin / Burt Bacharach & Hal David / Jerry Leiber, Mike Stoller & Elvis Presley photos X/D.R.

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 08:15

Laika--cover.jpgLaïka Fatien chante l’amour, évoque son trouble amoureux à travers des chansons qui épousent intimement ses battements de cœur, des mélodies que rendirent célèbres Abbey Lincoln (When Love Was You and Me), Carole King (Go Away Little Boy), Nina Simone (Wild is the Wind), ou Bing Crosby (It’s Easy to Remember). Laïka n’avait pas prévu d'enregistrer ce disque aussi vite. Les méandres de sa vie sentimentale en ont décidé autrement, la chanteuse éprouvant un besoin urgent de raconter, de traduire par des mots ses propres états d’âme. Les mots des autres, mais aussi les siens, ceux de Divine que Roy Hargrove a mis en musique. Juste un piano pour accompagner, souligner le velours de la voix. Les morceaux ne sont pas tous aussi dépouillés. Laïka souhaitait un orchestre de chambre pour exprimer ses sentiments, un violoncelle, une clarinette basse pour donner de la profondeur, du poids au discours amoureux. Gil Goldstein auquel elle a confié les arrangements de l’album a ajouté violon, trombone basse, et flûte alto. Pas de batterie, de rythme trop marqué, mais la contrebasse de Rufus Reid, la musique étant parfois réduite à la seule plainte d’un violoncelle. Amoureuse, Laïka s’adresse à l’autre, aux autres incarnés à tour de rôle par trois trompettes amies. Roy Hargrove s’exprime surtout au bugle. Comme lui, Ambrose Akinmusire à la trompette et Graham Haynes au cornet assurent des commentaires mélodiques improvisés – obbligatos dont Lester Young fut coutumier auprès de Billie Holiday – , répondent par des notes très pures à une voix qui chante, pleure et tremble d’émotion (Loving You). Laïka n’a probablement jamais aussi bien chanté. Elle s’approprie ces textes, ces mélodies, les interprète avec passion comme si elle les avait écrits elle-même, comme s’ils lui appartenaient. Ce disque n’est toutefois pas facile. Il se mérite, se révèle après des écoutes attentives que le silence, l’obscurité favorisent. Les morceaux ont souvent des tonalités très proches. Les tempos uniformément lents semblent ralentir l’horloge céleste. Ici la voix est murmure, chuchotements. Elle se love au creux de l’oreille, parle le langage du cœur, s’accueille et s’abandonne au cœur même de la nuit.

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 10:00

S.-Oliva---S.-Abbuehl.jpgLUNDI 1er octobre

Stephan Oliva et Susanne Abbuehl au Duc des Lombards, impossible de manquer la rencontre d’un piano magique et d’une voix irréelle. Les concerts de la chanteuse se font attendre. Ses disques aussi. Deux seulement : le premier “April” S. Oliva-copie-1en 2001 ; le second “Compass” en 2006. Susanne s’est enfin décidée à en enregistrer un troisième. Il doit paraître au printemps prochain. Elle reste fidèle à ses musiciens, mais Wolfert Brederode, son pianiste habituel, tourne avec son propre groupe et réunir sa formation lui est difficile. Par bonheur, elle aime aussi travailler avec Stephan Oliva dont le piano riche en harmonies inattendues se marie intimement à sa voix. Ils ont gravé plusieurs morceaux ensemble dont une version de Lonely Woman qui sera jouée en rappel, des faces produites par Philippe Ghielmetti un ami de Stephan. Peu de monde au Duc pour une musique intimiste, mais l’écoute attentive d’un public envoûté par une voix pure et sensible qui donne une douceur de velours aux poèmes qu’elle reprend, aux phrases qu’elle Susanne Abbuehl achante, qu’elle berce d'un souffle zéphirien pour en faire respirer les mots, ondes sonores de consonnes, de syllabes, psalmodies et murmures. Lié à cette voix, un piano vigilant et économe délivre peu de notes, privilégie celles qui comptent et laissent des traces profondes. Au cours du second set, Stephan colore davantage les lignes mélodiques, se lâche, ouvre plus grandes les portes du rêve. Great Bird de Keith Jarrett, Sea, Sea !, poème de James Joyce mis en musique par Susanne que l’on trouve dans son second album, You Won’t Forget Me que popularisa tardivement Shirley Horn, le répertoire du concert est éclectique. S’y ajoutent des mélodies de Jimmy Giuffre Listening, River Chant, Mosquito Dance, Princess (que Giuffre enregistra live à Rome en 1959 avec Jim Susanne AbbuehlHall) – sur lesquelles Susanne a ajouté des paroles. Une filiation naturelle pour qui connaît tant soit peu le répertoire de la chanteuse attirée par la clarinette, instrument présent dans ses disques. Comment l’écouter avec Stephan Oliva sans aussitôt penser au duo que Ran Blake (pianiste oh combien admiré par Stephan) constitua naguère avec Jeanne Lee, chanteuse avec laquelle Susanne étudia, une voix à part, sensuelle et irradiante. En apesanteur, celle de Susanne Abbuehl relève de la grâce. Sa simplicité nous touche profondément.

Photos © Pierre de Chocqueuse        

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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 09:30

ONJ Piazzolla! coverMis à part Daniel Yvinec son directeur artistique, maître d’œuvre de ce projet ambitieux, qui se doutait que le nouveau disque de l’Orchestre National de Jazz serait une si bonne surprise ? Après un projet original autour de Robert Wyatt et un double album inégal consacré à des œuvres de John Hollenbeck qui aurait pu se réduire à un simple, l’ONJ rend hommage à Astor Piazzolla, reprend ses thèmes les plus célèbres tout en les sortant de la gangue du tango, le bandonéon du Maître se voyant virtuellement confié aux timbres des instruments de l’orchestre. À eux la charge de préserver ses mélodies (celles aussi de Carlos Gardel, de Juan Carlos Cobián auteur de plusieurs tangos historiques), et de transmettre le lyrisme de sa musique. Les puristes crieront au scandale ; les amateurs de musique qui se moquent des chapelles, applaudiront des deux mains. Jazz ou pas jazz, tango ou pas tango, peu importe, car la réussite musicale de l’album reste incontestable. Homme de culture et d’ouverture, Daniel Yvinec ne manque pas d’idées. Avoir confié les arrangements du disque à Gil Goldstein se révèle en être une excellente. La musique d’Astor Piazzolla se pare de superbes couleurs, fait entendre d’autres rythmes. Daniel sait produire et peaufiner un disque en studio, lui donner du relief, le faire sonner comme les vieux vinyles de l’âge d’or de la pop qu’il affectionne et qu’il possède. Arrangeur de “Wide Angles”, l’album le plus abouti de Michael Brecker, Gil Goldstein  fut un des élèves les plus brillants de Gil Evans. De ce dernier, il semble avoir hérité l’art de créer des alliages sonores qui valorisent les instruments. Si Soledad / Vuelvo al sur et sa flûte alto dans le grave évoque bien sûr le Barbara Song d’Evans (cela n’a pas échappé à Ludovic Florin qui chronique l’album dans Jazz Magazine / Jazzman), Balada para un loco avec ses ritournelles de flûtes, sa clarinette basse, ruisselle de magnifiques couleurs orchestrales. Autres réussites, mais elles sont si nombreuses qu’il faudrait citer presque tous les morceaux, cette relecture inédite de Libertango, l’un des chef-d’œuvres de Piazzolla, qui place en avant l’ostinato rythmique sur lequel repose la mélodie, et Mi Refugio, célèbre composition de Juan Carlos Cobián pour bandonéon solo confiée aux instruments à vent de l’orchestre chargés d’en réinventer le timbre. Après s’être procuré les partitions de Piazzolla, Gil Goldstein a commencé par le plus difficile, arranger Tres minutos con la realidad, pièce fiévreuse requérant une mise en place millimétrée des sections, morceau dans lequel s’insèrent parfaitement les chorus des instruments. Pari gagné pour l’ONJ qui signe l’un des disques les plus originaux de cette rentrée.

 

Concerts à la Gaîté Lyrique (20h00), les 24 et 25 octobre.

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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