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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 15:02
Photo X/D.R.

Photo X/D.R.

Une année piano bien sûr. L’instrument me comble. Il se suffit à lui-même, remplace tout un orchestre. Les disques que Stanley Cowell, Bruno Angelini, Keith Jarrett et Brad Mehldau ont publiés cette année sont des pianos solos inoubliables, des sommets de leurs discographies. Pianistes à découvrir, Giovanni Guidi et Nick Sanders (son premier album, “Nameless Neighbors”, fut l’un de mes treize Chocs 2013) ont préféré s’exprimer en trio. De même que Michael Wollny, récipiendaire l’an dernier du Prix du Jazz Européen décerné par l’Académie du Jazz. Quant à John Taylor disparu en juillet, son disque inclassable et en quartette nous le fait encore plus regretter. Accompagnateur de Cécile McLorin Salvant dont je préfère l'opus précédent, le pianiste Aaron Diehl révèle son talent d’arrangeur dans Space Time Continuum, son piano s’accommodant très bien des saxophones de Benny Golson et de Joe Temperley. Car le jazz se joue aussi avec d’autres instruments. Les voix de Melody Gardot et de David Linx, le saxophone alto de Géraldine Laurent, la contrebasse du défunt Charlie Haden n’ont pas été oubliés.

 

Des regrets, j’en ai chaque année. Difficile de sélectionner 13 disques, de faire un choix. “Blue Interval” du pianiste suedois Magnus Hjorth pour son swing élégant et la finesse de son toucher, “Solo” de Fred Hersch pour sa version admirable de Both Side Now, “Break Stuff” de Vijay Iyer, l’un de ses meilleurs albums malgré une prise de son qui met trop en avant son piano, “Colors” du bassiste Diego Imbert qui nous enchante en quartette, “Essais / Volume 1” de Pierre de Bethmann harmonisant avec son trio un matériel thématique inhabituel (son Pull Marine donne des frissons), méritaient de figurer dans mon palmarès. En citer d’autres serait fastidieux. Je vous confie mes 13 Chocs 2015. Faites en bon usage. Bonnes fêtes à tous et à toutes.  

 

Onze nouveautés…

Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions / www.illusionsmusic.fr)

Chronique dans le blog de Choc du 17 novembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Une grande année pour Bruno Angelini, auteur de deux disques enthousiasmants. Enregistré en quartette avec Régis Huby aux violons, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Edward Perraud à la batterie et aux percussions, “Instant Sharings” aurait très bien pu figurer dans ce palmarès. Je lui ai préféré “Leone Alone” dans lequel Bruno Angelini au piano, avec parfois de discrètes boucles de Fender pour accentuer l’aspect onirique de sa musique, revisite les musiques qu’Ennio Morricone composa pour “Giu La Testa” (“Il était une fois la révolution”) et “Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo” (“Le bon, la brute et le truand”), deux films de Sergio Leone. Imaginées par un pianiste au toucher délicat et sensible, les improvisations minimalistes aux harmonies colorées de cet album relèvent de l’essentiel.

Stanley COWELL : “Juneteenth” (Vision Fugitive / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 22 septembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Réduction pour piano d’une longue pièce pour orchestre symphonique, chœur et électronique, “Juneteenth” (contraction de June Nineteenth en souvenir du 19 juin 1865, jour de l’abolition de l’esclavage dans l’état du Texas), décrit la lutte des afro-américains pour l’obtention de leurs droits civiques. Pour en raconter l’histoire, Stanley Cowell adopte un jeu sobre, fait entendre un piano trempé dans des musiques authentiquement américaines. Le blues, le gospel y sont omniprésents. Le jazz y montre ses origines, déploie ses couleurs et sa modernité. Un écho lointain du célèbre We Shall Overcome introduit l’album. Une relecture spontanée et d’une durée réduite de la Juneteenth Suite le clôture. Considéré comme une œuvre essentielle du patrimoine musical américain par le New York Times, il est bien sûr indispensable.

Aaron DIEHL :

“Space Time Continuum” (Mack Avenue / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 19 octobre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Conçu comme une suite, “Space Time Continuum” met en évidence les qualités d’arrangeur d’Aaron Diehl. Sa section rythmique – David Wong à la contrebasse et Quincy Davis à la batterie – se voit parfois complétée par de jeunes espoirs (le trompettiste Bruce Harris, la chanteuse Charenee Wade) mais aussi par des vétérans de l’histoire du jazz : les saxophonistes Benny Golson et Joe Temperley tous les deux nés en 1929. Laissant beaucoup ses musiciens s’exprimer, le pianiste intervient toujours à bon escient, relance et commente la musique. Il préfère les tempos vifs et ternaires, les notes économes trempées à même le swing. Son piano élégant chante et enchante dans un disque très réussi.

Melody GARDOT : “Currency of Man” (Decca / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 15 juillet

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Conseillé par Maxime Le Guil, son ingénieur du son Melody Gardot et ses musiciens ont enregistré ce disque dans les conditions du direct, à l’ancienne, avec de vieux magnétophones analogiques, de vieux micros et des amplis à lampes. Les musiciens jouent souvent avec un léger retard sur le temps, ce qui donne à la musique la coloration soul de Philadelphie, la ville natale de la chanteuse. Les plages groovy, bénéficient de choristes, d’un orgue (Larry Goldings), de cuivres arrangés par Jerry Hey. Des morceaux funky aux basses puissantes profitent de leurs riffs, chantent et pleurent le blues. Arrangés par Clément Ducol, les cordes apportent un aspect romantique aux ballades nombreuses de l’album, les rendent élégantes et rêveuses. Produit par Larry Klein, mélange heureux de jazz, de soul, de blues et de gospel, “Currency of Man” reste le meilleur album d’une chanteuse incontournable.

Giovanni GUIDI : “This Is The Day” (ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 21 avril

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Enregistré avec Thomas Morgan qui affirme à la contrebasse un ample jeu mélodique et le batteur portugais João Lobo, tous deux présents dans “City of Broken Dreams” son disque précédent, Giovanni Guidi découvert chez Enrico Rava nous livre un album fort convaincant. Préférant éviter les tempos rapides – abstrait et dissonant, The Debate est une exception –, le pianiste privilégie ici les pièces modales et lentes qui mettent en valeur son toucher. La dynamique, la résonance, la durée de chaque note lui importent beaucoup. Influencé par la musique romantique, il apprécie les arpèges, les cascades de trilles. Jouées avec finesse et sensibilité, ses mélodies évidentes interpellent. Les quelques standards qu’il reprend confirment son enracinement dans le jazz et la valeur de son piano.

Keith JARRETT : “Creation” (ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 25 mai

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Les meilleurs moments de six concerts que Keith Jarrett donna en solo entre avril et juillet 2014. Des pièces enregistrées à Tokyo, Toronto, Paris et Rome que le pianiste a numérotées de I à IX et placées dans un ordre précis, partant de la première pour sélectionner les huit suivantes et constituer une suite. Adoptant un jeu plus sobre que d’habitude, Jarrett soigne l’architecture sonore de ses morceaux, fait sonner son piano comme le bourdon d’une cathédrale (Part VI et IX) et parvient à donner une réelle unité à ces pièces lentes, introspectives, drapées d’austérité, malgré une acoustique et un piano différent à chaque concert. Le 9 mai (Part V), il offre aux japonais de Tokyo une des grandes pages lyriques de cet album qui progressivement tend vers la lumière. À la noirceur de la première plage fait pendant la blancheur lumineuse de la dernière, majestueux crescendo de notes chatoyantes qui progressent et se hissent au delà des nuages pour retrouver le ciel. Le meilleur disque en solo de Keith Jarrett depuis “Radiance” (octobre 2002), également enregistré au Japon.

Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Chronique dans le blog de Choc du 26 octobre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Produit par Laurent De Wilde, enregistré dans les studios Vogue de Villetaneuse, “At Work” réunit six compositions originales et trois standards dont deux classiques du bop, Epistrophy de Thelonious Monk et Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus. Une nouvelle aventure pour Géraldine Laurent, musicienne au jeu d’alto énergique dont le (presque) nouveau quartette – Yoni Zelnik (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie) et Paul Lay (piano) – fait déjà sensation. Musicien cultivé, ce dernier éblouit par sa capacité à imaginer et à enrichir la musique par des dissonances, des accords altérés, des clusters qui la rendent singulièrement vivante. Quant à Géraldine, le jazz qu’elle joue est bel et bien moderne, en phase avec son époque, même si sa musique prend racine dans les années 50 et 60, lorsque Charlie Parker, Johnny Hodges, Paul Desmond, Stan Getz et Sonny Rollins soufflaient encore dans leurs binious.

LINX • FRESU • WISSELS / HEARTLAND :

“The Whistleblowers” (Bonsaï / Tŭk Music / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 24 novembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Quinze après “Heartland”, disque qui réunissait David Linx, Paolo Fresu, Diederick Wissels, un quatuor à cordes et une section rythmique (Palle Danielsson et Jon Christensen), l’aventure continue avec un nouvel album encore plus fort. Christophe Wallemme (contrebasse) et Helge Andreas Norbakken (batterie) en constituent désormais la rythmique, les cordes, présentes dans cinq des treize plages de cet opus mémorable, se voyant confiées au Quartetto Alborada. Véritable florilège de mélodies qu’habillent les arrangements raffinés de Wissels et de Margaux Vranken (As One), “The Whistleblowers” (« Les donneurs d’alerte ») met du baume au cœur. David Linx a signé les paroles et la musique de ce morceau espiègle et sautillant. Il chante Le Tue Mani, une ballade, en italien. Les ballades, nombreuses, lui donne l’occasion de franchir les octaves. Paolo Fresu assure les obbligatos et prend des chorus aériens. Un must tout simplement.

Nick SANDERS Trio : “You Are A Creature” (Sunnyside / Naïve)

Chronique dans le blog de Choc du 9 avril

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Deuxième disque de Nick Sanders, “You are a Creature” se révèle encore plus fascinant et étrange que “Nameless Neighbors”, l’un des treize Chocs 2013 de ce blog de Choc. Car ce pianiste ne joue pas du piano comme les autres et sa musique ne cherche pas à plaire. Possédant une culture harmonique très développée, Sanders a subi l’influence de Thelonious Monk et de Ran Blake dont il fut l’élève. Fred Hersch, qui fut aussi son professeur a produit ses deux albums. Abstraites et dissonantes, ses compositions n’en sont pas moins structurées, ses miniatures à tiroir, souvent des ritournelles, étant le fruit d’additions, de soustractions, de mises entre parenthèses, de notes fantômes et suggérées. Adoptant une liberté métrique qui libère son phrasé, sa main gauche souple et mobile, Henry Fraser (contrebasse) et Connor Baker (batterie), ses condisciples au New England Conservatory of Music de Boston, comblent les vides et remplissent les silences qui font partie de sa musique.

John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 12 octobre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Commandée à John Taylor pour le Cheltenham Jazz Festival et enregistrée par un quartette à l’instrumentation inhabituelle – piano, voix, tuba, batterie –, la musique de ce disque illustre une nouvelle de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. publiée en 1961. Confié à Oren Marshall, un tuba rythme la partition et s’offre plusieurs chorus mélodiques, mais loin d’évoquer les débuts du jazz et ses fanfares, la musique reste résolument contemporaine avec un piano qui privilégie l’harmonique, met en valeur les mélodies mélancoliques de John et les textes d’Alex, un des fils du pianiste qui se charge aussi des parties vocales de cet opéra de poche inclassable, un mélange de jazz et de folk-rock typiquement britannique. Un autre fils de John, Leo, assure la batterie, enveloppe les compositions de son père dans des rythmes binaires qu’il rend souples et légers.

Michael WOLLNY “Nachtfahrten” (ACT / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 24 novembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Après “Weltentraum” publié l’an dernier, Michael Wollny poursuit ses recherches esthétiques avec “Nachtfahrten” (“Trajets de nuits”), son nouvel opus, et nous surprend par un répertoire éclectique beaucoup plus sombre que celui de ses disques précédents. Enregistré avec le bassiste suisse Christian Weber et Eric Schaefer, son batteur habituel dont la puissante grosse caisse est souvent mise en avant, il rassemble des compositions originales parfois teintées de romantisme, des improvisations collectives mélancoliques, des musiques de Bernard Herrmann (“Psychose”) et d’Angelo Badalamenti (“Twin Peaks”), une ballade de Guillaume de Machaut et une composition de Chris Beier avec lequel Wollny étudia au conservatoire de Würzburg. Quatorze pièces brèves toutes chargées d’atmosphère, le pianiste affectionnant les morceaux en mineur, les tempos lents, les ambiances inquiétantes, la lumière se cachant derrière les ombres, le grand noir de la nuit que célèbre ici la musique.

… Et deux inédits :

Charlie HADEN - Gonzalo RUBALCABA :

“Tokyo Adagio” (Impulse ! / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 15 juin

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Nous sommes en 2005 et Gonzalo Rubalcaba et Charlie Haden se produisent au Blue Note de Tokyo. Le pianiste a canalisé sa fougue et les combinaisons d’accords, de couleurs, le préoccupent bien davantage que le rythme. La musicalité de “Tokyo Adagio”, un grand disque, en témoigne. Sa prise de son met en valeur la sonorité brillante d’un phrasé fluide qui détache toutes les notes de Solamente Una Vez, une célèbre chanson d’Agustín Lara. Le tempo est très lent. Depuis longtemps au répertoire du Liberation Music Orchestra, Sandino est tout aussi recueilli. Sollicitant le registre grave et médium de sa contrebasse, Haden cale son tempo infaillible sur les lignes de blues de When Will the Blues Leave d’Ornette Coleman et laisse son complice improviser. Il se réserve pour My Love and I, un thème de David Raksin, une de ses mélodies préférées, et semble mettre toute son âme dans les notes que font vibrer ses cordes.

Brad MEHLDAU “10 Years Solo Live” (Nonesuch / Warner)

Chronique dans le blog de Choc du 14 décembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Dix-neuf concerts au sein desquels Brad Mehldau a extrait 32 morceaux en solo enregistrés sur dix ans. Un coffret de 4 CD(s) les contient, chacun d'eux possédant sa propre thématique. Brad isole souvent une séquence, le refrain ou le thème secondaire d’un morceau. Il peut en ré-harmoniser la mélodie ou longuement la développer, la conduire ailleurs. Dans une même plage cohabite ainsi tension et détente, les notes chantantes d’un thème pouvant se liquéfier en nappes sonores grondantes. “Dark / Light”, le premier disque fait alterner pièces sombres et moments de grâce. And I Love Her, une délicieuse mélodie des Beatles en est la pièce maîtresse. Le second reflète un concert type de Brad Mehldau en 2010-2011. Il emprunte alors ses thèmes à Nirvana, Massive Attack et Radiohead. L’amateur de jazz se rassurera avec le troisième qui comprend des compositions de Bobby Timmons, John Coltrane et Thelonious Monk. Éclectique, le pianiste ajoute aussi à son répertoire des mélodies du Pink Floyd (Hey You) des Beach Boys (God Only Knows) et de Léo Ferré (La Mémoire et la mer) Tous ces morceaux, Brad les développe et les transcende, se les approprie par son piano. Le miracle du jazz !

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 09:35
Coffrets forts

Une sélection de coffrets pour les fêtes. Ceux consacrés à Joe Castro (“Lush Life”) et à Erroll Garner (“The Complete Concert by the Sea”) ont fait l’objet de papiers dans ce blog. Vous en retrouverez facilement les chroniques grâce à son moteur de recherche. Celle que je consacre à Brad Mehldau est beaucoup plus longue que mes brèves sur Weather Report, Duke Ellington et la compilation “Jazz From America On Vogue”, mais j’aime trop ces inédits du pianiste pour ne pas leur consacrer une étude. Ces chroniques sont les dernières de l’année avant mes « Chocs de l’année » et la mise en sommeil de ce blog jusqu’à la mi-janvier. Patience...

Brad MEHLDAU : “10 Years Solo Live” (Nonesuch / Warner)

Coffrets forts

Un cadeau inestimable pour les uns, une musique surchargée de notes et d’une portée limitée pour les autres, les avis semblent partagés sur ce coffret de 4 CD(s) renfermant 32 pièces en solo enregistrées sur dix ans. Après avoir réécouté 40 de ses concerts, Brad Mehldau en a conservé dix-neuf au sein desquels il en a extrait ses morceaux. Il les a alors placés dans un ordre précis afin d’organiser chaque disque comme une suite, chacun d'eux possédant sa thématique.

Intitulé “Dark / Light”, le premier fait alterner pièces sombres et moments de grâce. Dans un même morceau peut aussi cohabiter tension et détente, obscurité et lumière. And I Love Her, une délicieuse et célèbre mélodie de Lennon / McCartney bénéficie de l’harmonisation splendide de son refrain. Brad isole souvent une séquence, quelques notes d’un morceau. Il peut longuement les développer ou tout aussi bien choisir d’en jouer très simplement la mélodie pour nous en révéler la beauté. Après cinq bonnes minutes, And I Love Her se transforme. Le pianiste ajoute des notes, les multiplie, adopte un jeu dur, percussif. La main gauche fait tourner un motif mélodico-rythmique obsessionnel. La droite épuise le thème jusqu’au vertige, jusqu’à le liquéfier en nappes sonores longtemps grondantes.

Le programme du second disque reflète fidèlement un concert type de Brad Mehldau en 2010-2011. La version qu’en donne Tori Amos lui a donné envie de reprendre Smells Like Teen Spirit de Nirvana. Il en martèle les notes pour les rendre hypnotiques. Brad qui a baigné dans le rock des années 90 emprunte alors ses thèmes à Massive Attack (Teardrope), Stone Temple Pilots (Interstate Love Songs) et Radiohead, des groupes que l’amateur de jazz ne connaît pas toujours bien. Composé par les musiciens de Radiohead, Jigsaw Falling into Place trouve ainsi sa place dans le CD1. Quant à Knives Out, le pianiste nous en livre deux versions. Dans la première riche en appoggiatures, la mélodie émerge de basses profondes inépuisablement martelées. Plus concise, la seconde met à rude épreuve les doigts de sa main gauche qui assure les basses d’un ostinato destiné à accompagner la mélodie.

Coffrets forts

S’offrant quelques incursions dans le blues (This Here de Bobby Timmons), Brad repense aussi des standards (I’m Old Fashioned), convie John Coltrane et Thelonious Monk à nourrir son piano. Contenant des morceaux plus courts, les plus anciens de ce coffret, le CD3 offre des versions de Countdown, Think of One et Monk’s Mood. Le pianiste ajoute aussi à son répertoire éclectique des mélodies de la pop music des années 60 et 70. Outre Blackbird des Beatles qu’il joue souvent, Hey You un extrait de “The Wall”, un disque phare du Pink Floyd, inspire ses improvisations. Brad le charge de notes jusqu’à la démesure après en avoir fait chanter le thème.

Hey You est un des six morceaux de “E Minor / E Major”, le 4ème CD du coffret, des enregistrements de 2011 pour la plupart. L’“Intermezzo en mi mineur opus 119” de Johannes Brahms mis à part, les pièces sont longues et témoignent de l’imagination inventive du pianiste. Les flots de notes qui vont et viennent dans sa version admirable de La mémoire et la mer (Léo Ferré) donnée à Paris à la Cité de la Musique traduisent l’incessant roulis des vagues, le grondement de leurs flots tempétueux. Composée par The Verve et également crédité au tandem Jagger / Richards à la suite d’un long procès, l’hypnotique Bitter Sweet Symphony débouche sur une des plus belles mélodies de Ray Davies, le leader des Kinks, celle de Waterloo Sunset. Quant à God Only Knows, une des merveilles que Brian Wilson écrivit pour les Beach Boys, Brad lui confère une architecture sonore aussi grandiose que complexe. Car s’il a enregistré de remarquables morceaux en trio, c’est bien en solo, lorsqu’il est seul aux commandes de sa musique que Brad Mehldau, concertiste iconoclaste, romantique et fougueux, innove réellement. Une somme pianistique aussi essentielle que les “Sun Bear Concerts” de Keith Jarrett ? L’avenir le dira, mais plusieurs écoutes attentives me le font déjà penser.

WEATHER REPORT : “The Legendary Live Tapes : 1978-1981”

(Columbia Legacy / Sony Music)

Coffrets forts

Les admirateurs de Weather Report vont se réjouir de ces inédits enregistrés lors de concerts du groupe en quartette en 1978, en quintette en 1980 et 1981, Robert Thomas Jr. (percussions) ayant rejoint la formation. Outre Joe Zawinul (claviers) et Wayne Shorter (saxophones), Weather Report compte alors dans ses rangs Jaco Pastorius, qui donne ses lettres de noblesse à la basse électrique et un jeune batteur (24 ans en 1978) : Peter Erskine. C’est à lui que nous devons ce coffret. Il en a sélectionné les bandes et rédigé les textes du livret. Largement emprunté à “Black Marquet”, “Heavy Weather” et “Night Passage”, le répertoire de ces quatre CD(s) offre des versions souvent très différentes des morceaux réalisés en studio. Moins sophistiqué, le matériel thématique se voit ainsi transformé par l’énergie du groupe, les longs et flamboyants chorus de Shorter, la virtuosité et la musicalité de Pastorius alors au meilleur de sa forme.

Duke ELLINGTON : “The Columbia Studio Albums Collection 1959-1961”

(Columbia Legacy / Sony Music)

Coffrets forts

Bien enregistrées, les œuvres que Duke Ellington imagina pour Columbia comptent de nombreux chefs-d’œuvre. Après un premier coffret en 2012 couvrant la période 1951-1958, Sony Music en réédite un second. Dix CD(s) accompagnés d’un livret dont la lecture est beaucoup plus facile que les pattes de mouche du dos des pochettes originales qui ont été réduites. On y entend Ellington en trio avec Aaron Bell (contrebasse) et Sam Woodyard (batterie) dans le légendaire “Piano in the Foreground”, en moyenne formation dans une “Unknown Session” de 1960 qui ne vit le jour qu’en 1979. Mais le plus souvent, signant des pages fondamentales de l’histoire du jazz, le Duke dirige son grand orchestre au sein duquel officiaient alors Johnny Hodges (Saxophone alto), Paul Gonsalves (saxophone ténor) et Harry Carney (saxophone baryton). Outre la musique du film d’Otto Preminger “Anatomy of a Murder” (“Autopsie d’un meurtre”) et le fameux “First Time”, rencontre au sommet des formations d’Ellington et de Count Basie, ce coffret indispensable contient aussi “Ellington Jazz Party” disque dans lequel plusieurs percussionnistes s’ajoutent à l’orchestre et colorent magnifiquement sa musique.

“Jazz From America On Vogue” (Vogue / Sony Music)

Coffrets forts

Ce bel objet réunit en 20 CD(s) une quarantaine de disques publiés à l’origine par des labels américains. À l’exception des “New Orleans Memories” de Jelly Roll Morton qui fut édité en 30cm, les disques Vogue qui en possédaient les licences pour le marché français les publia en 25cm ou en 45 tours, mélangeant et compilant des enregistrements, s’autorisant des montages inédits afin de les faire découvrir à un large public. Les disques que contient ce coffret reflète le réel souci d’éclectisme de Vogue qui proposait sur son label du jazz classique avec des faces d’Art Tatum, de Sidney Bechet, Kid Ory ou de Meade Lux Lewis, mais aussi de jeunes boppers qui inventaient un autre jazz, à commencer par Charlie Parker (matériel d’origine Dial), mais aussi Miles Davis alors sous contrat avec Blue Note, comme l’étaient Bud Powell et Thelonious Monk présents dans cette sélection. Une licence passée avec les disques Pacific Jazz permit également à Vogue de faire connaître à l’amateur de jazz français Chet Baker et Gerry Mulligan dignes représentants d’un jazz West Coast émergeant. Souvent dessinées par Pierre Merlin, la reproduction des pochettes originales est l’autre attrait de ce coffret préparé par Daniel Richard et François Lê Xuân, coffret dont Alain Tercinet a rédigé les notes pertinentes d’un copieux livret de 52 pages.

Photos Brad Mehldau © Michael Wilson

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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 09:00
La musique de la vie

Jadis, on pourfendait à grands coups d’estoc un ennemi bien visible et armé. Autres temps, autres mœurs, aujourd’hui on assassine lâchement à l’arme de guerre des innocents désarmés au nom d’un Dieu miséricordieux que l’on blasphème. On croit rêver ! Les guerres de religion, on les découvrait avec effroi dans les livres d’histoire. La Saint Barthelemy, les Croisades relevaient de temps anciens. La réalité nous a rattrapé le 13 novembre : les assassins sont parmi nous. Ils s’en sont pris à nos enfants, mitraillent les lieux qu’ils aiment visiter, les terrasses des cafés où il fait bon flâner, se retrouver, partager. J’ai eu peur pour mon fils qui était de sortie ce soir là, peur pour mes confrères journalistes qui assistent fréquemment à des concerts, fréquentent les clubs et pas seulement ceux qui programment du jazz. Le Bataclan avait accueilli Wynton Marsalis en 1994. J’y étais aussi lorsque le Velvet Underground s’y produisit en janvier 1972. Rouvrira-t-il après un tel massacre ?

 

Ce 13 novembre 2015 laisse un goût amer. Une blessure trop récente peine à se refermer. Les lumières de nos villes en sont affectées. Lyon a décidé de ne pas allumer les siennes. À Paris, les rues, les magasins sont plus vides que d’habitude. Les clubs aussi. Les concerts de novembre ont rarement fait le plein. Ceux de décembre restent incertains, certains musiciens préférant annuler. Les Fêtes approchent mais le cœur n’y est pas. Il faut pourtant sortir, lutter contre la peur. Ne laissons pas des fanatiques qui veulent nous ôter la vie bâillonner la musique. Comment peut-on préférer le silence de la mort ?

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

La musique de la vie

-Olivier Hutman au Sunside le 4 avec Darryl Hall à la contrebasse et Steve Williams, le batteur de “No Tricks” et de “Give Me The High Sign”, les deux disques que le pianiste réalisa avec la chanteuse Denise King. C’est en trio qu’Olivier enregistra “Six Songs” pour JMS en 1983. Toujours en trio, un album mémorable pour RDC, “Five in Green”, vit le jour en 2002 avec Thomas Bramerie et Bruce Cox. J’en conserve précieusement la mémoire. Outre un bon batteur pour rythmer sa musique, Olivier Hutman a besoin d’une basse complice pour la porter très haut et celle de Darryl lui convient à merveille. Refusant toute exhibition technique, il laisse parler son cœur, exprime ce jazz imbibé de blues qui enracine. Ses notes chaudes et tendres n’apportent que du bonheur.

La musique de la vie

-Pas facile de choisir un concert le 5. Il y en a trois qui interpellent. Au Sunside, Jean-Michel Pilc retrouve André Ceccarelli (batterie) et Diego Imbert (contrebasse) ce qui comblera les amateurs de piano exigeants. Un peu plus bas, au Sunset, Kevin Hays (photo), un autre grand pianiste, dialoguera avec Grégoire Maret à l’harmonica, instrument convenant bien aux morceaux de Jimmy Webb ou de Sixto Díaz Rodríguez (Sugar Man) que Kevin affectionne.

La musique de la vie

-Toujours le 5, Andy Sheppard (saxophones), Guillaume de Chassy (piano) et Christophe Marguet (batterie) présenteront à la Maison de la Poésie (20h00 au 157, rue Saint Martin 75003 Paris) leur disque “Shakespeare Songs” (Abalone), interludes instrumentaux inspirés par le théâtre du grand William. Guillaume et Christophe en ont composé les musiques. Lus par Kristin Scott Thomas, les textes seront ici confiés à Delphine Lanson. En première partie, Régis Huby (violon & effets) et Maria Laura Baccarini (chant) donneront à entendre des textes du grand auteur-compositeur transalpin Giorgio Gaber.

La musique de la vie

-Le 6 à 20h00, le Studio de l’Ermitage accueille le Caratini Jazz Ensemble – 15 musiciens parmi lesquels André Villéger et Matthieu Donarier (saxophones), Claude Egea et Pierre Drevet (trompettes), Denis Leloup (trombone), Alain Jean-Marie (piano), Thomas Grimmonprez (batterie) – pour un ciné-concert consacré à “Body & Soul”, film muet qu’Oscar Micheaux tourna en 1924 avec l’acteur Paul Robeson, l’histoire d’une jeune femme vertueuse victime d’un escroc cynique déguisé en homme d’église. Créée en juillet 2013 dans le cadre du Paris Jazz Festival, la partition de Caratini a fait l’objet d’un disque enregistré en public et publié l’an dernier. La reprise du “Bal”, invitation à la danse sur des arrangements de Patrice et de Pierre Drevet, clôturera la soirée.

La musique de la vie

-Né à Wichita dans le Kansas et parisien depuis 1991, Ronnie Lynn Patterson se rappelle à nous par ses trop rares concerts. Il est attendu au Duc des Lombards le 10 avec Felipe Cabrera à la contrebasse et Jeff Boudreaux, le batteur de “Mississippi”, l’album qui le fit connaître et qu’il enregistra en 2002. Ronnie Lynn n’a jamais oublié la discothèque familiale, les enregistrements de John Coltrane et de Miles Davis. Il apprécie Chick Corea et admire Keith Jarrett dont il reprend Mandala dans “Freedom Fighters” (2008). Recueil de standards qui ont jalonné son cheminement pianistique, “Music”, son disque le plus récent, date de 2010. On peine à le croire tant Ronnie Lynn joue un piano qui envoûte et séduit. Avis aux producteurs !

La musique de la vie

-Le 10 encore, Eric Le Lann nous présentera au Petit Journal Montparnasse le répertoire de “Life on Mars”, son nouvel album, un des meilleurs que le trompettiste a signé depuis le début de sa longue et fructueuse carrière. Paul Lay au piano, Sylvain Romano à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie accompagnent avec bonheur le chant de sa trompette dans un répertoire varié au sein duquel la Danse Profane de Claude Debussy rencontre Life on Mars de David Bowie et Everytime We Say Goodbye de Cole Porter. Une invitation au voyage qui embrasse les vastes contrées musicales que pénètre le jazz.

La musique de la vie

-L’événement du mois : Martial Solal en duo avec le saxophoniste Dave Liebman au Sunside le 10 et le 11 pour quatre concerts (19h30 et 21h30 le 10 – 20h00 et 22h00 le vendredi 11). Né en 1927, Martial Solal est une légende vivante, le plus respecté des pianistes français. Son immense technique lui permet de toujours renouveler les thèmes qu’il aborde. Il aime surprendre, le fait avec humour, s’amuse et nous comble de ses notes espiègles. S’il s’exprime beaucoup au soprano, Dave Liebman ne dédaigne pas le ténor. Son jeu est parfois âpre, tranchant comme un rasoir. Il peut aussi faire délicieusement chanter ses instruments, souffler de longues phrases lyriques et chaudes. Longtemps associé à un autre pianiste, Richie Beirach, Dave trouve avec Martial un autre partenaire à sa (dé)mesure.

La musique de la vie

-Comme chaque année en décembre, TSF organise son concert de jazz à l’Olympia. Retenez la date, le lundi 14. Au programme de cette nouvelle édition de You & Night & The Music : le quartette de Géraldine Laurent avec Paul Lay. Autres pianistes confirmés : Thomas Enhco et Yaron Herman. Moins célèbres, mais à suivre, Yonathan Avishai et Sullivan Fortner ont enregistré de bons disques cette année. Également attendus, le crooner Anthony Strong, l’organiste / pianiste Cory Henry, Fred Pallem et son Sacre du Tympan. J’allais oublier Biréli Lagrène dans cette liste. Car ils seront nombreux sur scène à jouer leur musique. On consultera le programme complet sur le site de l’Olympia.

La musique de la vie

-On parle beaucoup de Zhenya Strigalev, saxophoniste né à Saint-Pétersbourg et installé depuis cinq ans à New York, après quelques années passées à Londres qu’il quitta diplômé de la Royal Academy of Music. Le pianiste Taylor Eigsti, le bassiste Larry Grenadier et le trompettiste Ambrose Akinmusire l’accompagnent dans “Robin Goodie”, son quatrième disque. Zhenya Strigalev sera au Sunside le 15 avec Eric Harland, le batteur de l’album, Aaron Parks (piano) et Linley Marthe (basse) complétant une formation de jazz moderne très attendue.

La musique de la vie

-Le 18, le trompettiste Enrico Rava rejoint Aldo Romano au Sunside. Les deux hommes ont souvent joué et tourné ensemble. Ils se sont même retrouvés en studio en Italie en 2011 pour enregistrer “Inner Smile”, un disque Dreyfus publié sous le nom du batteur. Baptiste Trotignon (piano) participait à la séance et Thomas Bramerie assurait la contrebasse. Si Baptiste sera présent, Thomas indisponible se verra remplacer par Darryl Hall. Avec eux, attendons-nous à des mélodies ensoleillées, à ces thèmes chantants et lyriques qu’Enrico et Aldo savent si bien nous donner.

La musique de la vie

-Prévu le 8 au New Morning, le concert de sortie de “The Whistleblowers”, nouveau disque célébrant les retrouvailles de David Linx, Paolo Fresu et Diederick Wissels ayant été annulé, on retrouvera le 26 décembre au Sunside le chanteur et le pianiste au sein d’un quartette comprenant Christophe Wallemme le bassiste du disque et Donald Kontomanou à la batterie. Difficile de pallier l’absence de la trompette, des cordes qui habillent si bien certains morceaux, mais portée par la voix assurée de Linx, par le piano élégant de Wissels, la musique de l’album est si riche qu’elle devrait se suffire à elle-même.

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Maison de la Poésie : www.maisondelapoesieparis.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Petit Journal Montparnasse : www.petitjournalmontparnasse.com

-Olympia : www.olympiahall.com

 

Crédits photos : Olivier Hutman © Aurélie Vandenweghe – Patrice Caratini © Nathalie Mazeas – Ronnie Lynn Patterson © Philippe Marchin – Eric Le Lann © Renand Baur – Martial Solal © Heathcliff O’Malley – Zhenya Strigalev © Monika S. Jakubowska – Aldo Romano & Enrico Rava © Pierre de Chocqueuse – "Larme", Kevin Hays, Diederick Wissels & David Linx © Photos X/D.R.

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 10:55
Poids lourds européens

Qu’ils soient belges (David Linx, Diederick Wissels), italiens (Paolo Fresu) ou allemands (Michael Wollny), les musiciens européens inventent un jazz qui possède ses propres couleurs, affiche sa différence, sa singularité. Moins teinté de blues que celui de leurs confrères afro-américains et proposant un autre swing, il n’en reste pas moins d’une grande richesse harmonique. Chroniques de deux opus très réussis témoignant de sa bonne santé et qu’il est impossible d’ignorer.

LINX • FRESU • WISSELS / HEARTLAND :

“The Whistleblowers” (Bonsaï / Tŭk Music / Harmonia Mundi)

Poids lourds européens

La trompette de Paolo Fresu assurant de délicats contre-chants, la voix rare et sensible de David Linx nous fait monter au ciel dès As One composition co-écrite par le chanteur et le pianiste Diederick Wissels qui ouvre cet album. Les deux hommes ont beaucoup travaillé ensemble et se connaissent depuis longtemps. Leur discographie commune comprend un enregistrement pour Universal en 2000 que personne n’a oublié. “Heartland” réunissait autour d’eux, Paolo Fresu, Palle Danielsson, Jon Christensen et des cordes arrangées par Wissels. Quinze ans plus tard s’ouvre un nouveau chapitre de ce groupe. Christophe Wallemme (contrebasse) et Helge Andreas Norbakken (batterie) entourent désormais le trio Linx, Fresu, Wissels et les cordes du Quartetto Alborada les accompagne dans cinq des treize plages de ce nouvel opus. Dus à Wissels, mais aussi à Margaux Vranken (As One), des arrangements raffinés habillent de vraies mélodies. “The Whistleblowers” (« Les donneurs d’alerte ») en est rempli et met du baume au cœur. David Linx y pose ses propres paroles et les confie à son chant, à sa voix très juste toujours placée aux bons endroits. This Dwelling Place, une ballade très simple et très belle, lui donne l’occasion de franchir les octaves. Paolo Fresu y prend un chorus de bugle aérien. Il confie au groupe la musique de Trailblazers, assure les obbligatos, puis porte seul la mélodie avant de la rendre au chanteur. Son instrument s’enrichit parfois d’effets électroniques (dans December et Lodge notamment) mais le trompettiste n’en abuse pas. Avec David, il préfère faire swinguer Paris qui en a aujourd’hui bien besoin, comme en témoigne une actualité mouvementée. De légères nappes de cordes enveloppent avec bonheur le morceau. Paolo souffle le thème de O Grande Kilapy, un instrumental, à l’unisson de la voix. On retrouve des cordes frémissantes dans Le Tue Mani, une autre ballade que David Linx chante en italien. On lui doit les paroles et la musique de The Whistleblowers, un morceau enlevé, espiègle et sautillant qui donne son nom à un album mémorable.

Michael WOLLNY : “Nachtfahrten” (ACT / Harmonia Mundi)

Poids lourds européens

Récipiendaire l’an dernier du Prix du Jazz Européen décerné par l’Académie du Jazz, le jeune pianiste Michael Wollny nous surprend et nous touche par un album crépusculaire très éloigné de ses disques précédents. Enregistré avec le bassiste suisse Christian Weber et Eric Schaefer, son batteur habituel dont la puissante grosse caisse est souvent mise en avant, “Nachtfahrten” que l’on peut traduire par “Trajets de nuits”, apparaît comme un voyage musical rassemblant quatorze pièces brèves aussi intenses qu’expressives. À ses compositions originales parfois teintées de romantisme (le sublime et schubertien Der Wanderer, mais aussi Metzengerstein, nom d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, parodie de conte fantastique allemand se déroulant en Hongrie) s’ajoutent de sombres improvisations collectives (Feu follet, Nachtmahr), des musiques de films (“Twin Peaks” et “Psychose”), une ballade de Guillaume de Machaut (1300-1377) et même une composition de Chris Beier avec lequel Michael Wollny étudia au conservatoire de Würzburg. Ces morceaux éclectiques font la part belle aux atmosphères, le pianiste affectionnant les morceaux en mineur, les tempos lents, les ambiances inquiétantes. Ses choix harmoniques le conduisent à privilégier les couleurs, à chercher la lumière derrière les ombres, le grand noir de la nuit. En témoigne une version surprenante d’Au Clair de La Lune au cours duquel après un éblouissant cache-cache, les notes se rencontrent et s’assemblent au moment de la coda. Jouant un piano sensible et minimaliste et disposant d’un toucher magnifique, Michael Wollny parvient à sublimer ce matériel thématique hétéroclite et à nous faire rêver.

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 10:09
Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions/www.illusionsmusic.fr)

Dans la longue chronique que j’ai consacrée en juin dernier dans ce blog à “Instant Sharings”, le disque précédent de Bruno Angelini également de cette année, j’ai raconté avoir découvert ce pianiste avec “Never Alone”, un opus en solo de 2006, relecture onirique de “The Newest Sound Around”, célèbre album co-signé par Jeanne Lee et Ran Blake, un autre pianiste que j’affectionne. “Never Alone”, jamais seul, car comment l’être avec un piano pour s’exprimer, faire partager sa musique, ses émotions. Bruno Angelini, je l’ai bien sûr rencontré lors de ses concerts, sur la péniche l’Improviste avec Philippe Le Baraillec son complice qui enseigne comme lui à la Bill Evans Piano Academy. Pour ce dernier, j’ai écrit les notes du livret de “Involved”, un disque de 2011 produit par Jean-Jacques Pussiau, un ami de longue date. Philippe Ghielmetti en est un aussi. C’est lui qui supervisa les séances de “Never Alone” et qui fit enregistrer à Bruno son premier disque. Nous nous sommes connus à Paris Jazz Corner lorsqu’il débutait l’aventure de Sketch Records. J’ai appris à l’apprécier, à l’aimer. Sa qualité d’écoute est exceptionnelle et lorsqu’il m’a remis il y a quelques mois une copie du master de “Leone Alone”, enregistré en solo à la Buissonne, me demandant de l’aider à le sortir, j’ai très vite accepté, enthousiasmé par la prise de son de Gérard de Haro, par le piano accordé par Alain Massonneau et bien sûr par la musique, découverte sur cette même péniche en juin 2013.

Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions/www.illusionsmusic.fr)

Sauf à de rares moments (les plages 10 et 14 du CD), il faut prêter une oreille attentive pour reconnaître les musiques qu’Ennio Morricone composa pour “Giu La Testa” (“Il était une fois la révolution”) et “Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo” (“Le bon, la brute et le truand”), deux films de Sergio Leone. Comme l’a très justement écrit Vincent Cotro dans Jazz Magazine, les films de Leone « leur matière sonore inépuisable » inspirent les solos de Bruno. Ce sont leurs images qu’il poétise dans des improvisations colorées, parfois minimalistes, tant la musique prend le temps de respirer, de s’étaler sans jamais envahir. De toute beauté, l’harmonie structure les notes que pose un toucher délicat et sensible. Quelques effets sonores, de discrètes boucles de Fender s’ajoutent parfois au piano, donnent un effet miroir à des grappes de notes cristallines. Les tempos sont lents, rêveurs, hypnotiques. « Arrangements et improvisations de Bruno Angelini » indique la pochette. Leone n’est plus seul. Bruno réinvente la musique de ses films, en donne des images sonores inoubliables. Ce disque, les amateurs de beau piano devraient tous l’adopter. Avec le temps…

Concert de sortie au Sunside, mercredi 18 novembre à 21h00. Une recréation inédite de C’era una volta il West (“Il était une fois dans l’Ouest”) constituera le programme du second set auquel participera le saxophoniste Francesco Bearzatti (ténor et clarinette).

 

CD disponible contre 15€ (port payé) sur www.illusionsmusic.fr

Sergio Leone, Photo X/D.R. 

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 10:11
Joe Castro : fidèlement jazz

Oublié sauf des amateurs de Jazz West Coast, le pianiste Joe Castro réapparaît aujourd’hui grâce à la publication chez Sunnyside (distribué en France par Naïve) de “Lush Life, A Musical Journey” un coffret de six CD(s) entièrement constitué d’inédits. On le doit à Daniel Richard, infatigable chercheur de trésor explorant la jazzosphère en quête de précieuses pépites. Qu’il en soit remercié.

Joe Castro : fidèlement jazz

Joseph Armand Castro naquit en 1927 dans une obscure ville minière de l’Arizona. Installé en Californie, il parvint à se faire un petit nom dans le milieu du jazz de San Francisco, mais c’est après son service militaire que le destin lui sourit. En 1951, lors d’une tournée qu’il effectuait à Hawaï avec 3 Bees and a Queen, un groupe dont Ralph Peña fut un temps le bassiste (la chanteuse que l'on voit sur la photo en est Treasure Ford), il rencontra Doris Duke, unique héritière de James Buchanan Duke, magnat du tabac et de l’énergie électrique, la femme la plus riche du monde, à l’époque deux fois mariée et divorcée (son second mari était le diplomate et séducteur Porfirio Rubirosa). La liaison qu’il eut avec elle améliora nettement son ordinaire.

Joe Castro : fidèlement jazz

Occupant les somptueuses résidences de sa compagne, le pianiste y réunit souvent ses amis musiciens. En 1953, Doris Duke acquit Falcon Lair, la maison de Rudolph Valentino à Beverly Hills, et y installa un studio d’enregistrement. Surplombant le garage, la salle de musique contenait un Steinway de concert. Joe put ainsi jouer et enregistrer sa musique et les nombreuses jam sessions qui s’y déroulaient. Duke Farms, la propriété que Doris possédait dans le New Jersey fut également équipée pour des enregistrements. Doris finança également un label, Clover Records. Joe en assurait la direction artistique. De nombreuses heures de musique furent conservées, mais Clover ne publia qu’un seul album du pianiste, “Lush Life”, le dernier des trois disques qu’il édita sous son nom.

Joe Castro : fidèlement jazz

Après le décès de Joe Castro à Las Vegas en 2009, son fils cadet, James et Daniel Richard réunirent photos et documents sonores, se penchèrent sur des centaines de bandes magnétiques afin d’éditer ce premier coffret qui couvre la période 1954 - 1966. D’autres disques également inédits seront publiés en CD et en téléchargement, ce coffret Sunnyside ne constituant qu’une petite partie du matériel retrouvé.

Joe Castro : fidèlement jazz

Enregistrées à Falcon Lair au cours de l’été 1954, “Abstract Candy” (disque 1) réunit deux longues jam sessions. La première, en deux parties rassemble autour du pianiste John Anderson (trompette), Buddy Collette (flûte et clarinette), Buddy Woodson (contrebasse) et Chico Hamilton (batterie). Également improvisée et intitulée Abstract Sweet, la seconde réunit Hamilton, Castro et le bassiste Bob Bertaux.

Joe Castro : fidèlement jazz

Joe Castro ne participe pas à “Falcon Blues”, le second disque de ce coffret enregistré à Falcon Lair en 1955 et à Duke Farm en 1956. Teddy Wilson (photo) en est le pianiste et ses notes ont la légèreté, l’élégance aérienne des pas d’un danseur. En trio, mais surtout en quartette, un Stan Getz impérial (en 1955) et un Zoot Sims éblouissant (en 1956) se succèdent au saxophone ténor dans un répertoire de standards bénéficiant, comme ailleurs, d’une très bonne prise de son.

Joe Castro : fidèlement jazz

Sous le nom de “Just Joe” (disque 3) sont regroupées deux sessions enregistrées à Duke Farm les 4 et 5 février 1956. Au piano Joe Castro associe des lignes mélodiques raffinées à un jeu plus dur hérité des boppers, mais surtout Oscar Pettiford (en photo avec Joe Castro) tient la contrebasse et on mesure en l’écoutant le fossé qui le séparait de ses confrères sur le même instrument. Ses improvisations mélodiques sont pur bonheur et une leçon pour les bassistes d’aujourd’hui qui prennent trop souvent des chorus hors sujet. Pettiford est une exception, car à l‘époque le bassiste, pilier de l’édifice rythmique, est d’abord au service des solistes. Bon ami de Castro, il livre ici une version magistrale de Tricotism, un de ses thèmes les plus célèbres. Quatre des cinq plages enregistrées le 5 réunissent deux géants du saxophone : Zoot Sims et Lucky Thompson dont la sonorité exquise illumine ces sessions.

Joe Castro : fidèlement jazz

Après avoir travaillé en trio dans les clubs de New York, Joe Castro retrouva Los Angeles en 1958 et y créa un quartette avec Teddy Edwards au saxophone ténor, Leroy Vinnegar à la contrebasse et Billy Higgins à la batterie. Les musiciens travaillaient leurs morceaux à Falcon Lair et de nombreux thèmes y furent enregistrés. “Feeling the Blues” (disque 4) en rassemble une dizaine. C’est avec ce groupe que Joe enregistra en 1960 pour Atlantic “Groove Funk Soul”, son second disque, et l’année suivante sous le nom de Teddy Edwards la moitié de “Sunset Eyes” pour Pacific Jazz et “Teddy’s Ready !” pour Contemporary. Grand technicien, saxophoniste à la sensualité toute féline, Edwards excelle dans le blues, mais aussi dans les ballades. Autumn leaves « in progress », avec faux départs et prises avortées, en donne un aperçu.

Joe Castro : fidèlement jazz

On retrouve Teddy Edwards dans les rangs du big band que Joe Castro mit sur pied en février 1966 pour “Funky Blues” (disque 5), un album destiné à paraître sur Clover Records, mais qui ne vit jamais le jour. Le pianiste en écrivit lui-même les arrangements et chargea le trompettiste Al Porcino de rassembler des musiciens et de coordonner les séances d’enregistrements. Quatre sessions furent organisées à Hollywood, les deux premières aux Studios United Recorders le16 février et le 2 mars, les deux dernières au Studio RCA Victor le 27 mai. De nombreux musiciens de l’orchestre nous sont familiers. Conte Candoli et Stu Williamson apparaissent dans la section de trompette et Franck Rosolino dans celle des trombones. Anthony Ortega, Bob Cooper et Teddy Edwards en sont les principaux saxophonistes, la section rythmique comprenant Howard Roberts ou Ron Anthony à la guitare, Leroy Vinnegar à la contrebasse, Larry Bunker ou Clarence Johnston à la batterie. Si Castro en est l’un des principaux solistes, il accorde beaucoup de place à Edwards qui intervient dans ses propres compositions et dans celles, nombreuses, de Vinnegar, grand spécialiste de la walkin’bass qui, en décembre 1960 et en janvier 1961, se produira avec Castro et le batteur Charles Bellonzi (photo) au Mars Club de Paris.

Joe Castro : fidèlement jazz

Teddy Edwards (photo) est également à l’honneur dans “Angel City” (disque 6), un album du saxophoniste que Clover aurait dû éditer mais qui resta à l’état de bandes magnétiques. Edwards en écrivit les arrangements et l’enregistra en tentet au Sunset Sound Studio d’Hollywood, le 1er mars et le 4 mai 1966, Jack Wilson remplaçant Joe Castro au piano lors de cette seconde séance. Son originalité est liée à la présence d’un quatuor de trombones qui, associée à la trompette de Freddie Hill, donne à l’orchestre une sonorité spécifique. En grande forme, Teddy Edwards est le principal soliste d’un jazz aux riffs efficaces. Leroy Vinnegar et Carl Lott (batterie) assurent une rythmique musclée, Bear Tracks trempant même quelque peu dans le rock’n’roll.

Pour tout savoir sur Joe Castro, sa vie, son œuvre : www.joecastrojazz.com

 

PHOTOS : James Castro © George Hurrell / James Castro Collection – 3 Bees & A Queen © Romaine / James Castro Collection – James Castro & Doris Duke © James Castro Collection – Joe Castro (photo de presse) © James J. Kriegsmann / James Castro Collection – Teddy Wilson © photo X/D.R. – Joe Castro & Oscar Pettiford © Chuck Lilly / James Castro Collection  – Leroy Vinnegar, Charles Bellonzi & Joe Castro au Mars Club, Paris décembre 1960 © Jean-Philippe Charbonnier / James Castro Collection – Teddy Edwards © Ray Avery.

 

Joe Castro : fidèlement jazz

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 09:04
Les couleurs de la ville

Novembre : Retour de Clermont-Ferrand, de Jazz en Tête, des couleurs, des sons, des images plein la tête. Ron Carter en quartette avec la pianiste Renee Rosnes, le trio explosif du batteur Jeff Ballard associant le saxophone rêveur et rêvé de Chris Cheek à la guitare de tous les possibles de Lionel Loueke, la découverte du Blackstone Orchestra, big band clermontois de dix-sept musiciens survolant avec brio les partitions audacieuses de Franck Pilandon et d’Eric Pigeon en furent des moments forts. Le concert que donna le pianiste Sullivan Fortner marqua également les esprits, mais, je n’étais déjà plus à Clermont pour le voir.

 

La ville m’avait donné d’autres images à méditer, celles en noir et blanc de tristes rues quasi désertes. Car si les centres commerciaux et les cinémas de la place de Jaude conservent leurs clientèles et leurs couleurs, la vieille ville semble s’éteindre doucement autour de l’église Notre-Dame-du-Port restaurée et plus belle que jamais, comme si le Clermont historique connaissait une lente et inexorable mise au tombeau. La faute à qui ? Les grandes surfaces installées à la périphérie des villes et la progression du commerce en ligne accélère cette désertification. Les commerçants de la rue du Port et la rue Pascal ont presque tous fermé boutique. Mes flâneries de promeneur solitaire me conduisent à la porte d’un des rares disquaires qui n’a pas encore fait naufrage. Il survit grâce à la vente de vieux vinyles, des disques de pop, de rock, de soul. Il a aussi un peu de jazz qui peine à trouver preneur. Je découvre à l’état de neuf “Tutti”, un disque d’Antoine Hervé de 1985. Magnifique pochette de Daniel Jan. Au verso, Antoine a l’air d’un vrai gamin.

 

Les Parisiens ne se rendent pas compte de leur chance. Leur trépidante ville lumière fait le plein de boutiques en tous genres, même de miracles. On trouve tout avec de la patience. Se promener, prendre le temps sur le temps qui accélère, réduire son face à face avec le Net qui nous vole de précieuses heures, remplacer le clic par la claque que donne la découverte inespérée d’un album recherché chez un disquaire, boycotter Amazon pour visiter les FNAC et Gibert Joseph boulevard Saint-Michel. Pour les vinyles, Paris Jazz Corner, Crocojazz, la Dame Blanche vous attendent, vous conseillent et donnent des couleurs à la ville. N’est-ce pas mieux que l’écran sur lequel nos yeux s’usent ?

 

C’est un festival. Il a pour nom Jazzycolors et il existe depuis 13 ans. Les centres et instituts culturels étrangers de Paris abritent les concerts de ses participants, des musiciens qui nous viennent de plus de 20 pays. Patronné par le pianiste Bojan Z, il propose une programmation audacieuse qui a pour mérite de nous faire découvrir des inconnus. En 2011 la pianiste Julia Hülsmann s’invitait au Goethe Institut. En 2013 la chanteuse belge Mélanie De Biasio enthousiasmait l’Institut Culturel Italien, prélude à une reconnaissance devenue effective. L’an dernier, Jazzycolors conviait la pianiste roumaine Ramona Horvath et le pianiste italien Stefano Battaglia à jouer leur musique. Si la musique improvisée difficilement étiquetable que certains proposent n’a souvent pas grand chose à voir avec du jazz, ce festival apporte régulièrement son lot de bonnes surprises. On retiendra cette année les concerts du vibraphoniste luxembourgeois Pascal Schumacher, de la pianiste canadienne Emie Rioux-Roussel et du chanteur polonais Wojciech Myrczek en duo avec son compatriote Pawel Tomaszewski au piano.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT       

Les couleurs de la ville

-Le 2, Géraldine Laurent et son presque nouveau quartette occuperont la scène du Duc des Lombards. Presque nouveau, car si le fidèle Yoni Zelnick assure toujours la contrebasse, il est rejoint par Paul Lay au piano et Donald Kontomanou à la batterie. J’ai dit tout le bien que je pensais de “At Work”, nouvel album de la saxophoniste (alto) que vient de produire Laurent De Wilde. Son répertoire sera bien entendu au programme de ce concert. Epistrophy de Thelonious Monk et Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus, Chora Coraçao d’Antonio Carlos Jobim et de nouvelles compositions aussi brillantes qu’originales nous ferons oser Géraldine.

Les couleurs de la ville

-John Scofield retrouve le New Morning le 5 pour nous jouer son nouveau disque. Intitulé “Past Présent”, il réunit Joe Lovano (saxophone ténor), Larry Grenadier (contrebasse) et Bill Stewart (batterie). Ben Street remplace Grenadier pour cette tournée ce qui ne risque pas de trop bouleverser la musique du guitariste. Sauf que les compositions de Scofield se révèlent bien plus intéressantes lorsqu’elles sont jouées live, ses albums studio ne parvenant jamais à totalement convaincre.

Les couleurs de la ville

-Le 5 toujours, on peut préférer à la guitare de John Scofield le saxophone d’André Villéger. Ce dernier fête au Sunside la sortie d’un nouvel album enregistré avec Philippe Milanta au piano. Outre une paire de compositions originales, “For Duke and Paul” (le saxophoniste Paul Gonsalves) qu’a produit Michel Stochitch pour Camille Productions propose des relectures souvent inattendues de quelques thèmes du répertoire ellingtonien. Billy Strayhorn n’y est pas oublié (écoutez A Flower is a Lovesome Thing joué au soprano par André). Les deux hommes ne cherchent jamais à imiter leurs illustres aînés, mais leurs recréations traduisent l’élégance de leurs styles respectifs, jeux nuancés et subtils qui servent la musique.

Les couleurs de la ville

-Après deux soirées en octobre autour de la danse (« Le Bal ») et du mariage du jazz et de l’accordéon, Patrice Caratini retrouve le Studio de l’Ermitage le 8 avec un programme consacré aux rythmes afro-antillais. Un double plateau avec le Tropical Jazz Trio (Alain Jean-Marie au piano, Roger Raspail aux percussions et Patrice à la contrebasse) et le Latinidad Quintet que le bassiste créa en 2009 autour de son travail sur les percussions cubaines. Autour de lui : Rémi Sciuto au saxophone, Manuel Rocheman au piano et deux percussionnistes, Inor Sotolongo et Sebastian Quezada.

Les couleurs de la ville

-Une fois par mois, le Sunside accueille en résidence le Vintage Orchestra, formation de seize musiciens dirigée par le saxophoniste Dominique Mandin qui se consacre au répertoire du Thad Jones / Mel Lewis Big Band. Dans ses rangs, David Sauzay et Olivier Zanot (saxophones), Thomas Savy (clarinettes), Fabien Mary et Yoann Loustalot (trompettes), Daniel Zimmermann et Jerry Edwards (trombones) nous sont familiers. De même que Florent Gac (piano) Yoni Zelnik (contrebasse) et Andrea Michelutti (batterie) qui assurent la rythmique. La date : le 9 novembre.

Les couleurs de la ville

-Le 9 toujours, la chanteuse Indra Rios-Moore remarquée dans un album Impulse publié cette année s’offre le Divan du Monde (75, rue des Martyrs 75018 Paris). Produit par Larry Klein, “Heartland” mêle avec bonheur, jazz, folk, blues et country. Le répertoire éclectique comprend des compositions de Duke Ellington, David Bowie, Roger Waters (le célèbre Money), Doc Watson et Thomas Bartlett dont la chanson From Silence reste la préférée de Indra qui habite le Danemark. Avec elle, Benjamin Traerup, son mari, au saxophone ténor. Uffe Steen (guitare), Thomas Sejthen (contrebasse) et Jay Bellerose (batterie) complètent la formation.

Les couleurs de la ville

-Après l’Européen en mai 2014 et le Sunside cette année, Do Montebello s’invite le 10 au Studio de l’Ermitage pour chanter sa musique brésilienne mâtinée de jazz et de musiques du monde. Avec elle, Patrick Favre (piano), Sergio Farias (guitare), Ricardo Feijão (baixolão), Christophe de Oliveira (batterie) et Xavier Desandre Navarre (percussions), des musiciens complices qui offrent un écrin sur mesure à sa voix. Née à Albi, élevée en Algérie et grande voyageuse – ses nombreux déplacements l’ont conduite à découvrir les Caraïbes, les Etats-Unis et le Brésil –, Do Montebello chante et parle plusieurs langues et séduit par le message écologique de ses textes. Publié l’an dernier “Adamah”, son premier disque, cri d’amour rendu à la Terre malmenée et à tous les déracinés qui y vivent, est une grande réussite.

Les couleurs de la ville

-Bruno Angelini au Sunside le 18. Un concert en deux parties. En solo pour la première, Bruno interprétera le programme de “Leone Alone”, nouvel album paru sur le label Illusions et produit par Philippe Ghielmetti et moi-même. L’écoute de sa musique il y a quelques mois m’a décidé à casser ma tirelire, l’amateur de piano que je suis ayant été séduit par ces relectures inspirées de Giu la testa (“Il était une fois la révolution”) et de Il buono, il brutto, il cattivo (“Le bon, la brute et le truand”). En deuxième partie de programme, Bruno Angelini se verra rejoindre par Francesco Bearzatti (saxophone ténor, clarinette) pour une recréation inédite de C’era una volta il West (“Il était une fois dans l’Ouest”) Un sacré duel en perspective !

Les couleurs de la ville

-Dans le cadre du festival Jazzy Colors, le vibraphoniste luxembourgeois Pascal Schumacher est attendu le 19 à 20h00 à l’Institut Finlandais le (60, rue des Ecoles 75005 Paris) dans le cadre du festival Jazzy Colors. Son quartette qui existe depuis 2002 comprend aujourd’hui Franz von Chossy au piano Paul Belardi à la guitare basse et Jens Düppe à la batterie. Jeff Neve qui entreprend depuis quelques années une carrière sous son nom en a été le pianiste. Si l’ambitieux “Bang My Can” (2011) souffre d'une trop grande dispersion musicale, il n’en va pas de même avec “Left Tokyo Right”, un disque que lui ont inspiré plusieurs séjours au Japon, le vibraphoniste incorporant non sans finesse des éléments musicaux de la culture japonaise à sa musique.

Les couleurs de la ville

-Pour son émission Jazz sur le vif, le Studio 105 de la Maison de la Radio accueille Susanne Abbuehl et ses musiciens le samedi 21 à 17h30. Matthieu Michel (bugle), Wolfert Brederode (piano, harmonium indien) et Olavi Louhivuori (batterie, percussions) l’entourent dans “The Gift” un disque de 2013, son plus récent. Car Susanne Abbuehl est une chanteuse rare qui enregistre peu. Trois albums pour ECM en quinze ans ne l’empêche nullement d’être toujours proche de nous. Ses reprises de Carla Bley (Ida Lupino, Closer) ou les musiques qu’elle pose sur des poèmes de James Joyce, Emily Dickinson, Emily Brontë, pour ne citer qu’eux, servent une voix pure et aérienne qui allonge ou contracte les syllabes de ses mots pour mieux les rythmer et les faire respirer. Avec elle, le verbe devient images, paysages qui invitent à rêver. Le saxophoniste Sylvain Beuf et son quartette électrique – Manu Codjia (guitare), Christophe Wallemme (contrebasse) et Julien Charlet (batterie) assureront la première partie.

Les couleurs de la ville

-Pierre de Bethmann revient au trio avec un nouvel album dont il fêtera la sortie au Sunside les 24 et 25 novembre. Dans “Essais / Volume 1” (Aléa), Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) partagent avec lui un répertoire aussi éclectique qu’inattendu, repensent avec goût et imagination Promise of the Sun d’Herbie Hancock, Pull Marine de Serge Gainsbourg, Sicilienne de Gabriel Fauré, Indifference de Tony Murena mais aussi le Chant des Marais ou Chant des Déportés, que composa en 1933 un employé de commerce allemand enfermé par les nazis pour ses idées politiques. Laissons nous porter par cette musique improbable, fruit de l’invention commune de trois musiciens inspirés.

Les couleurs de la ville

-Sheila Jordan au New Morning le 20. Avec le temps sa voix s’est faite fragile, son chant tend vers l’épure, comme si les mots s’éteignaient doucement. On n’oublie pas ses grands disques, “Portrait of Sheila qu’elle enregistra pour Blue Note en 1962 avec Steve Swallow à la contrebasse, ses rencontres avec d’autres bassistes, Arild Andersen, Harvie Swartz et Cameron Brown. On se souvient aussi du quartette qu’elle co-dirigea avec le pianiste Steve Kuhn, un album superbe enregistré pour ECM en 1979, “Playground”, en résultant. Au New Morning, le bassiste sera François Moutin. Son frère Louis officiera à la batterie et Jean-Michel Pilc au piano. Ne manquez pas cette grande Dame du Jazz Vocal.

Les couleurs de la ville

-Le Gil Evans Paris Workshop que dirige Laurent Cugny, donnera son dernier concert de l’année le 25 au Studio de l’Ermitage. L’occasion de découvrir cette jeune formation de seize musiciens qui se consacre au répertoire de Gil Evans, reprend ses arrangements mais aussi ceux que Laurent confia naguère à ses propres orchestres, d’autres, plus récents, venant les compléter. Thisness de Miles Davis, Goodbye Pork Pie Hat de Charles Mingus, Blues in Orbit de George Russell, King Porter Stomp de Jelly Roll Morton arrangés par Evans, Time of the Barracudas écrit par lui-même, la musique est un feu d’artifice de swing, de couleurs et d’harmonies aussi raffinées qu’élégantes.

-Festival Jazzy Colors : www.jazzycolors.net

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Le Divan du Monde : www.divandumonde.com

ILLUSTRATION : Antoine Corbineau  PHOTOS : Géraldine Laurent & Paul Lay, Vintage Orchestra © Philippe Marchin – Joe Lovano & John Scofield © Nick Suttle – André Villéger & Philippe Milanta © Daniel Maignan – Patrice Caratini, Bruno Angelini, Pierre de Bethmann, Laurent Cugny © Pierre de Chocqueuse – Do Montebello © Ivan Silva – Pascal Schumacher © Illan Weiss – Susanne Abbuehl © Andrea Loux / ECM – Indra Rios-Moore, Sheila Jordan © photos X/D.R.

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26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 09:20
Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Géraldine Laurent n’aime pas trop les studios d’enregistrement. Elle préfère la scène, le contact avec le public. Peu de disques existent sous son nom. Telle une apparition, elle a brusquement surgi sur la scène du jazz, à Calvi, en 2005, son énergique jeu d’alto allant de pair avec une assurance confondante. Après deux albums pour Dreyfus Jazz, en 2007 et 2010, et le Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz en 2008, Géraldine, quarante ans et à la tête d’un (presque) nouveau quartette, ose aujourd’hui avec “At Work” une nouvelle aventure. Produit par Laurent De Wilde, enregistré dans les studios Vogue de Villetaneuse, l’album réunit six compositions originales et trois standards dont deux classiques du bop, Epistrophy de Thelonious Monk et Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus. Après avoir beaucoup joué les morceaux des autres, repris le répertoire de compositeurs qu’elle admire, elle ressent le besoin de créer le sien, de le confier à son saxophone et à ses musiciens.

Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Naguère membre du Time Out Trio avec lequel Géraldine Laurent enregistra son premier disque, le fidèle Yoni Zelnik assure toujours à la contrebasse. Il fallait un batteur au jeu ouvert et inventif capable de s’entendre avec lui et de faire rebondir la musique. Donald Kontomanou qui joue avec Yoni dans le quartette de la pianiste Leïla Olivesi correspondait au profil. Le choix de Paul Lay comme pianiste s’est également imposé. Musicien cultivé, fin connaisseur de l’histoire du jazz, capable de lire à vue de difficiles partitions de musique contemporaine, il éblouit ici par sa capacité à imaginer et à enrichir la musique par des dissonances, des accords altérés, des clusters qui la rendent singulièrement vivante. Ce qu’écrit Géraldine n’est pas spécialement facile, mais malgré de nombreux décalages harmoniques et rythmiques, la complexité de ses compositions n’est jamais apparente, tant sa musique coule, fluide, comme un fleuve vers la mer. Le jazz qu’elle joue est bel et bien moderne, mais ses racines nous plongent dans les années 60, lorsque les jazzmen n’avaient pas encore délaissé le swing associé au ternaire pour un jazz plus froid, plus libre et plus contestataire. Parfaitement en phase avec son époque, Géraldine garde en mémoire ce passé. Charlie Parker, Johnny Hodges, Paul Desmond mais aussi des ténors, Stan Getz et Sonny Rollins, se font entendre dans son alto. Elle a souvent repiqué leurs solos ce qui explique que les lignes mélodiques de ses compositions évoquent des morceaux que les labels Blue Note, Prestige ou Riverside auraient pu publier.

Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Contrebasse et batterie donnent à Odd Folk son mouvement régulier. Le thème est une simple ritournelle. Géraldine enroule ses phrases autour de la mélodie, la développe, en poétise les notes pour les rendre lyriques. Dans les ballades, Chora Coraçao composé par Antonio Carlos Jobim, N.C. Way (N.C. : Niort City, la ville natale de Géraldine), ou dans Another Dance, une valse lente à trois temps, son alto sensible chante des notes capiteuses et chaudes. Sur tempos rapides, une Géraldine impétueuse les souffle avec fièvre, les étrangle pour mieux les dompter. At Work, le seul morceau en majeur de l’album, fait tourner un riff de bop acrobatique. On se demande comment, à cette très grande vitesse, la rythmique ne perd pas de vue les solistes, Géraldine mais aussi Paul Lay dont ne sait jamais ce qu’il va inventer, qui étonne par ses ambiguïtés harmoniques, ses accords inattendus. Sous ses doigts, Epistrophy se transforme, hérite d’un autre piano, se refait une jeunesse. Monk là haut doit en être tout ébaudi. Osez donc Géraldine !

Concert le 2 novembre au Duc des Lombards (19h30 et 21h30)

 

Photos : Géraldine Laurent © Marc Rouve - Géraldine Laurent Quartet © Benoît Erwann Boucherot

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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 09:18
Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Cécile McLORIN SALVANT : “For One to Love”

(Mack Avenue / Harmonia Mundi)

Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Dès les premières mesures de Fog, un des morceaux qu’elle a composé, la voix chaude et veloutée de Cécile McLorin Salvant subjugue. On l’écoute, la chair de poule au corps et au cœur. Impossible de chanter mieux. Sa large tessiture lui permet de changer d’octave, de se livrer à des acrobaties qui n’altèrent en rien sa justesse. Au début de Fog, elle semble jaillir de la cymbale que fouette Lawrence Leathers, le batteur de son quartette. L’effet est surprenant. À la contrebasse, Paul Sikivie. Au piano, Aaron Diehl, un orchestre à lui seul, émerveille. Fog fait entendre plusieurs changements de tempo. Les passages rapides en ternaire sont un vrai bonheur. Du jazz à l’ancienne, mais porté par un pianiste qui, le blues plein les doigts, lui apporte des couleurs et des harmonies contemporaines. Capable d’aborder tous les styles, Diehl adapte son jeu au répertoire de Cécile. Outre ses propres thèmes, pour la plupart très réussis (j’aime moins Left Over qu‘elle chante avec une voix de petite fille), elle reprend avec bonheur Le Mal de Vivre qu’interprétait Barbara, mais aussi plusieurs extraits de comédies musicales. Tiré de “West Side Story” et bénéficiant d’une improvisation judicieuse de son pianiste, Something’s Coming est une réussite. Wives and Lovers également. Mais Stepsisters’ Lament (“Cendrillon”) et The Trolley Song, une des chansons de “Meet Me in Saint-Louis” (“Le Chant du Missouri”), passent moins bien. Cécile minaude, en fait trop, et agace dans ces pièces trop datées à mon goût. Si “For One to Love” confirme la naissance d’une grande chanteuse et contient de grands moments, “Woman Child”, son disque précédent, me séduit davantage.

Aaron DIEHL : “Space Time Continuum”

(Mack Avenue / Harmonia Mundi)

Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Publié un peu avant l’été, le nouvel album d’Aaron Diehl, est quant à lui très réussi. Conçu comme une suite, il met en évidence les qualités d’arrangeur du pianiste, qui autour de sa section rythmique – David Wong à la contrebasse et Quincy Davis à la batterie – fait tourner des souffleurs de plusieurs générations. Après une version acrobatique et en trio d’Uranus, un thème que Walter Davis Jr. écrivit dans les années 70 pour Art Blakey et ses Jazz Messengers, Dahl introduit son premier invité. Né en 1929, Joe Temperley remplaça un temps Harry Carney au sein de l’orchestre de Duke Ellington. Employé depuis plusieurs années par Wynton Marsalis, ce musicien expressif et chaleureux dont le saxophone baryton émet un léger vibrato se voit confier la mélodie de The Steadfast Titan que Billy Strayhorn aurait pu composer. Dahl a également convié deux saxophonistes ténor à participer à ce projet. Dans Kat’s Dance, Stephen Riley impressionne par le souffle volumineux qui accompagne ses notes. On pense à Coleman Hawkins, à Ben Webster, aux grands anciens dont les fantômes hantent cet album. Benny Golson, également né en 1929, n’en est pas encore un. On est même surpris de l’entendre jouer aussi bien. Sa sonorité reste moelleuse, son phrasé fluide. La trompette de Bruce Harris, jeune espoir de l’instrument, intervient dans deux morceaux. L’un d’eux, Space Time Continuum (paroles de Cécile McLorin Salvant), fait également entendre la chanteuse Charenee Wade, beaucoup plus convaincante que dans son propre disque, “Offering”, consacré aux musiques de Gil Scott-Heron et de Brian Jackson. S’il laisse beaucoup de place à ses musiciens, Aaron Diehl prend aussi des chorus – celui, superbe, de Santa Maria au sein duquel il évoque fugacement Maria de “West Side Story” –, assure les liaisons, reprend la main pour relancer ou conclure. Enraciné dans le jazz, son piano élégant chante et enchante. A la virtuosité, il préfère les tempos vifs et ternaires qui donnent du poids à ses silences, à se notes économes trempées à même le swing. Un must tout simplement.

Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Cécile McLorin Salvant © Mark Fitter – Cécile McLorin Salvant & Aaron Diehl © Photo X/D.R.

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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 08:26
John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)
John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Commandée à John Taylor par la BBC Radio 3 pour le Cheltenham Jazz Festival, écrit pour un octette, mais enregistrée par un quartette à l’instrumentation inhabituelle – piano, voix, tuba, batterie –, la musique de ce disque est tout aussi originale qu’inattendue. Autour de John deux de ses fils : Alex, chargé des parties vocales et Leo de la batterie. Batteur du groupe The Invisible, ce dernier enveloppe les compositions du pianiste dans des rythmes binaires qu’il rend souples et légers. Rythmant également la partition, un tuba confié à Oren Marshall, un proche de la famille, assure les basses et, à l’instar d’un cor d’harmonie, prend plusieurs chorus mélodiques (l’introduction du morceau 2081 lui est également confiée). La musique est pourtant loin d’évoquer les débuts du jazz et ses fanfares. Au service d’une nouvelle de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. publiée en 1961 sous le titre d’Harrison Bergeron (Pauvre Surhomme en français), elle est même résolument contemporaine avec un piano qui privilégie les couleurs harmoniques, met en valeur les mélodies mélancoliques de John et les textes d’Alex, l’auteur du livret de cet opéra de poche inclassable, du jazz posé sur un mélange de folk-rock typiquement britannique. On pense aux bons groupes anglais des années 60 et 70, à Genesis (la mélodie superbe de Deer On The Moon que dévoile le piano associé au tuba) à Nick Drake aussi, lorsque la pop music était inventive et raffinée. Mais ici point de guitares. Le piano suffit à donner un écrin à la voix, à nourrir la musique, à la rendre touchante. Cet opus atypique témoigne de l’ouverture d’esprit de John Taylor et ne peut que nous faire regretter sa soudaine disparition.

John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Cam Jazz publie autour du 15 octobre un autre album de John Taylor en duo avec son vieux complice Kenny Wheeler disparu en septembre 2014. Les deux hommes l’enregistrèrent il y a plus de dix ans, en mars 2005. Sachant qu’il allait enfin paraître, le pianiste prit le temps de rédiger un texte un texte en la mémoire du trompettiste sous une forme épistolaire : « Ce fut pour moi un privilège de jouer avec toi et j’aurais aimé que tu puisses écouter la musique de ce disque avec moi ». J’aime à penser qu’ils font à nouveau de la musique ensemble, là haut, quelque part. “On the Way to Two” réunit dix morceaux, la plupart de Wheeler. Tour à tour véloce et tendre, ce dernier impose sa sonorité travaillée, son phrasé raffiné, un langage mélodique parfois sombre et soucieux. Une longue et émouvante version de A Flower is a Lovesome Thing (Billy Strayhorn) conclut cet opus plus conventionnel. Constamment à l’écoute de la trompette (ou du bugle), Taylor y joue un piano magnifique.

John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Photos : John, Alex, Leo Taylor & Oren Marshall © Andrea Boccalini

John Taylor & Kenny Wheeler © Peter Bastian

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