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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 08:32

Jazz---Cinema.jpgAvril : le poisson se montre toujours espiègle, le froid persiste et change nos habitudes, la neige recouvre les pommiers de Coutances et les banlieues ne sont plus bleues. Monsieur Michu s’en désole. Son oncle Raoul dont la famille habite Clichy-sous-Bois depuis plusieurs générations vient de lui apprendre que l’ancien fief du Fermier Général Louis-Dominique-François Le Bas de Courmont, convie les rappeurs Rocé et Soweto Kinch à offrir la sérénade à ses habitants. Les grands-parents de l'oncle Raoul ont vu les prussiens détruire la ville encore village en 1870. Traumatisé par un récent concert des Pygmées de l’Île de Pâques au musée de l’Homme, Monsieur Michu craint que des musiques barbares saccagent ses oreilles ellingtoniennes et se tiendra prudemment à l’écart. Natif du taureau, il rumine de sombres pensées. Par bonheur Jean-Paul vient de lui faire savoir que le Duke Orchestra fête ses dix ans d’existence en avril et son moral remonte. Il vient de lui offrir la nouvelle édition de “Jazz de France”, le guide-annuaire édité par l’Irma : 3.000 musiciens ou collectifs, 160 labels, 170 agents et producteurs, 580 festivals, 800 clubs ou salles, 110 journalistes etc. y sont recensés. Une enquête inédite sur le public ou les publics du jazz avec un texte inédit du sociologue Olivier Roueff complète l’ouvrage. Monsieur Michu mémorise les adresses des chanteuses qu’il admire pour leur écrire. Pouvoir envoyer une lettre à la belle Virginie Teychené lui met du baume au cœur.

 

C’est en avril que l’homme inventa le phonographe. Entre deux rideaux de pluie, les anciens y fêtaient Cybèle. Déesse de la Terre, cette dernière est aussi l’inventeur des cymbales que l’on actionne par une pédale depuis qu’existe la batterie. Celles que fait chanter Gerald Cleaver dans “Wislawa”, le nouveau double CD du trompettiste Tomasz Stanko, me mettent en joie. Vous  trouverez la chronique détaillée de l'album dans le nouveau Jazz Magazine / Jazzman et si vous souhaitez l'acheter chez Joseph Gibert, sachez que le jazz s'est transporté au 32 boulevard Saint-Michel, naguère le rayon beaux-arts de l'enseigne. En avril, le jazz fait aussi son cinéma. Du 12 au 14, une soixantaine de films vont être projetés dans les salles du réseau MK2. Monsieur Michu ne manquera pas ceux que l’Ina présente au MK2 Grand-Palais, des films de Jean-Christophe Averty dont beaucoup n’ont plus jamais été montrés depuis leur diffusion. Des concerts de légende qui permettent de retrouver Ray Charles, Ella Fitzgerald, Sidney Bechet, Dizzy Gillespie, Stan Getz, le Modern Jazz Quartet, Art Blakey, Max Roach, Cannonball Adderley et d’autres jazzmen que nous aimons. Les clubs de la rue des Lombards et la péniche l’Improviste s’associent à cette manifestation dont les parrains sont Bertrand Tavernier, Quincy Jones et bizarrement Ibrahim Maalouf. Au Sunside le 11, Riccardo Del Fra jouera en quintette les musiques qu’il a composées pour les films de Lucas Belvaux. Sur l’Improviste le 12, Stephan Oliva improvisera sur Bernard Herrmann, les films noirs et les bandes-son de Jean-Luc Godard. Enfin, depuis le 19 mars et jusqu’au 18 août, le musée de la Cité de la Musique organise une exposition sur le thème Musique et Cinéma. Les images sont aussi la mémoire du jazz. Quant on l’aime, on va aussi au cinéma.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Pierrick-Pedron-c-PdC.jpeg 

-Avec Thomas Bramerie à la contrebasse et Franck Agulhon à la batterie, Pierrick Pedron joue Thelonious Monk au Sunset les 5 et 6 avril, mais aussi le 6 au studio Charles Trenet de Radio France (17h30), dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif de Xavier Prévost. “Omry” et “Cheerleaders” sont des disques qui ne me parlent pas. Je préfère le musicien à sa musique, le saxophoniste parkérien qui s’envole dans ses chorus et fait chanter ses notes. Pierrick joue Monk en trio, recrée son univers sans piano, sans fil et en toute liberté. Publié l’an dernier et primé par l’Académie du Jazz, l’album qu’il lui consacre, “Kubic’s Monk”, est une belle prise de risques.

 J.-Terrasson-c-PdC.jpeg

-À l’occasion des vingt ans de carrière de Jacky Terrasson, c’est un double plateau exceptionnel que nous propose le lundi 8 Sunset Hors les Murs au Trianon, 80 bld Rochechouart 75018 Paris (19h30). Outre la plupart des musiciens de “Gouache”, son dernier album – Cécile McLorin Salvant (chant), Stéphane Belmondo (bugle et trompette), Burniss Earl Travis II (contrebasse), Justin Faulkner (batterie), Minino Garay (percussions) – , Jacky invite le guitariste Biréli S.-Belmondo-c-PdC.jpegLagrène à le rejoindre sur scène. On retrouve Stéphane Belmondo à la tête de son propre groupe pour fêter la sortie de “Ever After”, album largement consacré à la musique de Donny Hathaway. Outre son quartette régulier comprenant Kirk Lightsey au piano, Thomas Bramerie à la contrebasse et Jonathan Blake à la batterie, il réunit plusieurs invités prestigieux. Parmi ces derniers, Jacky et la chanteuse Sandra Nkaké seront de la fête, Dré Pallemaerts remplaçant Blake à la batterie. Une grande soirée en perspective.

 

R.-Dever---P.-Christophe-c-PdC.jpeg-Après avoir consacré plusieurs disques au répertoire de Jaki Byard, son maître, le pianiste Pierre Christophe, Prix Django Reinhardt 2007 de l’Académie du Jazz, rendra hommage à un autre grand disparu du piano, Erroll Garner. Avec lui le 10 avril au Jazz Club Étoile de l’Hôtel Méridien (trois sets : 22h15, 23h30 et 1h00) un quartette quelque peu inhabituel. Raphaël Dever le bassiste de son trio héritant de Laurent Bataille à la batterie et de Julie Saury elle-même batteuse, aux percussions. Que Pierre s’attaque à l’œuvre pianistique de Garner n’est pas vraiment une surprise. Ce dernier est présent dans son jeu de piano qui réunit avec bonheur styles et époques, passe allègrement du bop au stride et met constamment en joie.

 

Anachronic-DH-2012.jpeg-Toujours au Jazz Club Étoile de l’Hôtel Méridien, ne manquez pas le 11 le premier concert parisien de l’Anachronic Jazz Band, orchestre conjointement dirigé par Philippe Baudoin (piano) et Marc Richard (saxophone alto et clarinette) qui en sont aussi les arrangeurs. Son existence fut brève, quatre ans d’existence (1976 -1980), le temps de publier deux opus dans lesquels ils reprennent des standards du bop pour les jouer tout feu tout swing dans le style des années 20 et 30. L’Anachronic Jazz Band s’est donc miraculeusement reformé et Patrick Artero (trompette), André Villéger (saxophones et clarinette), Daniel Huck (scat et saxophone alto) rempilent dans cette aventure qui fait déjà grand bruit, le groupe étant considéré comme l’un des temps forts du prochain Jazz à Vienne.

 

Stephan-Oliva-c-PdC.jpeg-Stephan Oliva en piano solo sur la péniche l’Improviste le 12. Cette dernière s’associe au Festival International du Jazz au Cinéma et à cette occasion s’amarre sur le canal de la Villette, côté quai de Loire. Après deux opus sur le compositeur Bernard Herrmann (un live et un studio), un disque remarquable consacré aux films noirs (un de mes 13 Chocs de 2011), Stephan vient d’enregistrer au studio La Buissonne un nouvel album autours des musiques des films de Jean-Luc Godard. Il les a relevé pour les remonter à sa manière, mettant parfois en perspective des thèmes secondaires, développant des passages illustratifs, allégeant leurs orchestrations pour ajourer leurs mélodies. Ces trois programmes, Stephan les entremêlera, passant d’un piano adamantin aux notes obsédantes à des tonalités plus chaudes, les ombres du noir et blanc rencontrant la couleur.

 

Al-Foster-c-PdC.jpeg-Al Foster au Sunside le 13 et le 14. L’ex batteur de Miles Davis, de McCoy Tyner et de Joe Henderson n’a rien perdu de sa technique, son drumming moins économe que naguère témoignant d’une vitalité intacte. Pour servir le hard bop qu’il apprécie, il aime les saxophonistes qui racontent des histoires, des ténors solides qui savent jouer le blues. Influencé par Gene Ammons et Sonny Stitt, Eric Alexander possède justement le son volumineux qui convient  aux projets du batteur. Depuis longtemps complices de sa batterie, la contrebasse pneumatique du fidèle Doug Weiss, et le piano attentif et discret d’Adam Birnbaum complètent un quartette attendu.

 

Affiche Kinematics-Une écoute attentive de “Kinematics” révèle que Stéphane Chausse (clarinettes et saxophones) et Bertrand Lajudie (claviers) ont eu bon goût de joindre leurs talents respectifs. Récemment publié (Assai Records, distribution Musea), réunissant un nombre stupéfiant de musiciens, leur premier opus, une grosse production studio très soignée, pleine de couleurs et d’idées, reste un coup de maître dans le genre world fusion. Difficile en effet de chercher à identifier ces musiques qui se mêlent, se chevauchent et qu’il faut écouter sans se poser trop de questions. Chausse et Lajudie sont parvenus à habiller des mélodies habiles et accrocheuses, des thèmes que l’on peut mémoriser facilement malgré la structure harmonique souvent complexe des improvisations qui en découlent. Avec eux au New Morning le 16, une équipe restreinte : Sylvain Gontard (bugle et trompette), Marc Bertaux (basse), Patrice Heral (batterie) et Ousman Danedjo (percussions, voix) et pas mal d‘électronique.   

 

O.-Htman---D.-King-c-PdC.jpeg-Toujours associée à Olivier Hutman dont le piano suinte le blues, Denise King, chanteuse à la voix de velours, donnera deux concerts au Sunside le 17 et le 18 pour fêter la sortie de “Give Me the High Sign” le deuxième disque qu’ils enregistrent ensemble. Avec eux les musiciens de l’album : Stéphane Belmondo (trompette et bugle), Olivier Temime (sax ténor), Darryl Hall à la contrebasse, indisponible le batteur Steve Williams se voyant remplacé par Antoine Paganotti. Vous attendrez quelques jours pour lire dans ce blog la chronique de ce disque qui rend heureux, un feu d’artifice de swing et de tendresse qui rivalise sans peine avec les meilleures productions soul des années 70. Avec Viana sa délicieuse épouse, Olivier a conçu des musiques aux arrangements sur mesure pour la voix chaude de Denise qui co-signe avec lui plusieurs titres, et non des moindres, que vous vous empresserez d‘écouter.

 Jaleel Shaw

-Saxophoniste (alto mais aussi ténor), Jaleel Shaw est membre du quartette de Roy Haynes et du Mingus Big Band. A New York il joue aussi avec le Colors of a Dream Band de Tom Harrell, et le EJ Strickland Quintet. Enregistré en quartette son troisième disque, “The Soundtrack of Things to Come”, vient de paraître sur le label Changu Records. Jaleel nous en jouera sûrement des extraits au Sunside le 19. Ne pouvant disposer de Lawrence Fields, son jeune et talentueux pianiste, il ne perdra pas au change avec Vincent Bourgeyx au piano (son album “HIP” à marquer d’une pierre blanche est l’un de mes 13 Chocs 2012), Darryl Hall à la contrebasse et Benjamin Henocq à la batterie assurant la rythmique.     

 

Laika-Fatien-c-PdC.jpeg-Laïka Fatien au Café de la Danse (5, passage Louis Philippe 75011 Paris) le 20 avec Airelle Besson (trompette), Eric Maria Couturier (violoncelle), Pierre-Alain Goualch (piano), Chris Thomas (contrebasse) et Anne Paceo (batterie). Dans “Come a Little Closer” publié l’an dernier, elle évoque son trouble amoureux, exprime ses sentiments avec les textes, les mélodies d’Abbey Lincoln, Carole King, Nina Simone, mais aussi les siens dans Divine, une de ses compositions, avec un seul piano pour souligner sa voix suave. Laïka chante aussi “Nebula”, un album arrangé par Meshell Ndegeocello dans lequel elle pose ses propres paroles sur des instrumentaux de Wayne Shorter, Joe Henderson, Tina Brooks et Jackie McLean. Elle préfère la justesse et la sincérité au maniérisme et aux effets de style, nous chuchote des mots intimes qui font battre le cœur.

 

Laurent-Mignard-c-PdC-copie-1.jpeg-Le Duke Orchestra fêtera ses dix ans d'existence trois jours durant à l’Européen (5, rue Biot 75017 Paris). Le dimanche 21 verra la reprise du programme Ellington French Touch très apprécié par les Michu. Le lundi 22 Duke Ellington ambassadeur des peuples sera à l’honneur dans un Multicolored Duke. Quant aux femmes souvent présentes dans l’œuvre d'Ellington, Duke Ladies leur sera consacré le mardi 23. Toujours dirigé par Laurent Mignard, l’orchestre semble avoir quelque peu renouvelé son personnel avec la présence dans ses rangs de Carl Schlosser (saxophone ténor, flûte), Olivier Defays (saxophone ténor) et de Claude Egea (trompette). Victoria Abril, Jorge Pardo et Jean-Jacques Milteau participeront au second concert et le comédien Pierre Richard au premier. Enfin, outre l’épatante Nicolle Rochelle qui fait tourner la tête de Michel Contat, les autres chanteuses de Duke Ladies, le troisième plateau, seront Sylvia Howard, Rebecca Cavanaugh et Aurore Voilqué.

 

Anthony-Strong-c-PdC.jpeg-Anthony Strong chante, compose, joue bien du piano et malgré son jeune âge (il est né en 1984) possède un sacré métier. Chic avec ça le bougre, comme les musiciens qui l’accompagnent sur scène, tous en cravate et costume deux pièces, la classe ! Après le Grand Rex et le Duc des Lombards il y a quelques mois, le New Morning l’accueille le 25 avec ses reprises de standards ancrées dans le groove et le swing et des compositions originales « vintage » qui sonnent comme des thèmes de vieilles comédies musicales, le chanteur rendant floue les frontières entre le jazz et la pop qui alimente aussi son répertoire. Pour son concert parisien, il sera entouré par Graeme Flowers (trompette), Jon Shenoy (saxophones) et la section rythmique qui officie sur la moitié de “Stepping Out”, son nouveau disque, le premier qui sort en France, Tom Farmer (contrebasse) et Seb De Krom (batterie).

Affiche-Int.-Jazz-Day-2013.jpg 

-Après Paris en 2012, Istanbul sera la nouvelle capitale du jazz le 30 avril. Le Thelonious Monk Institute of Jazz, l’Association Paris Jazz Club et l'UNESCO organisent sa partie française dans les clubs de jazz de la rue des Lombards qui feront le plein de groupes et de musique jusqu’à 2 heures du matin. Nous n’avons pas la liste définitive des musiciens qui participent à cette manifestation. Parmi ceux qui ont confirmés leur présence, citons Gregory Porter, Taylor Eigsti, Avishai Cohen, Omer Avital, China Moses et Riccardo Del Fra. Renseignements auprès de Paris Jazz Club www.parisjazzclub.net

 Affiche-Festival-du-Jazzau-Cinema.jpg

 

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Le Trianon : www.letrianon.fr

-Jazz Club Étoile : www.jazzclub-paris.com

-Péniche l’Improviste : www.improviste.fr

-New Morning : www.newmorning.com

-Le Café de la Danse : www.cafedeladanse.com

-l’Européen : www.leuropeen.info

-Festival du Jazz au Cinéma : www.mk2.com/evenement

-Musée de la Cité de la Musique : www.citedelamusique.fr

 


Crédits Photos : Pierrick Pedron, Jacky Terrasson, Stéphane Belmondo, Raphaël Dever & Pierre Christophe,  Stephan Oliva, Al Foster, Olivier Hutman & Denise King, Laïka Fatien, Laurent Mignard (Duke Orchestra), Anthony Strong © Pierre de Chocqueuse – Anachronic Jazz Band © Michel Bonnet – Jaleel Shaw © photo X/DR.

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 13:04

Joyeuses  Pâques  à  tous  et  à  toutes

Joyeuses Pâques                                                               A  Joyful  Easte

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 08:45

Youn-Sun-Nah-c-PdC.jpegMars, le mois de la femme, celui des chanteuses qui émeuvent et mettent du baume au cœur. Grâce à elles, l'hiver vit ses derniers jours. Leurs voix printanières de sirènes et de miel charment le blogueur de Choc qui leur consacre prose et photos. Quelques jazzmen aussi interpellent, Jeff Hamilton, le maestro Pieranunzi. Mais aussi cette vente à Drouot, un succès dont je transmets quelques enchères.

 

DIMANCHE 10 mars

S.-Bartilla---S.-Gourley.jpegComme Marlène Dietrich qu’elle admire, Susanna Bartilla est née à Berlin. Devenue américaine en 1937, la muse de Joseph von Sternberg entreprit une carrière de chanteuse qui la propulsa dans les années 60 sur les scènes du monde entier. Celle plus modeste de Susanna la conduit au Sunside pour le bonheur de nos oreilles. Je retrouve Marlène dans sa voix grave un peu rauque et au fort vibrato, dans sa façon d’introduire I Can’t Give You Anything But Love. Car Susanna ne chante pas Ich bin von Kopf bis Fuß auf Liebe eingestellt (Je suis faite pour l'amour de la tête aux pieds), l’immortelle chanson de “L’Ange Bleu, mais le répertoire de Peggy Lee et des compositions dont Johnny Mercer écrivit les paroles et parfois les musiques. Elle ne bénéficie pas comme Marlène des arrangements de Burt Bacharach, mais possède un groupe d’excellents musiciens qui prennent plaisir à l’accompagner, à habiller son chant d’un écrin de notes colorées et soyeuses. Il est dix heures du soir dans un Sunside en fête. Alain Jean-Marie imperturbable et égal à lui-même ornemente au piano. Sean Gourley à la guitare égraine les notes de Why Don’t You Do Right et du grandiose Johnny Guitar. Avec elle, il chante aussi I Don’t Know Enough About You. Claude Mouton à la contrebasse et Kenny Martin, un batteur berlinois, assurent la rythmique. Vous l’avez sans doute compris, le tour de chant de Susanna Bartilla comprend la plupart des morceaux de “I Love Lee, son dernier disque. Je l’écoute en boucle au moment d’écrire ces lignes. Sans m’en lasser car il m’enchante.      

   

MARDI 19 mars

L.-Tavano---A.-Asantcheeff-c-PdC.jpegLou Tavano au Sunside. Son premier disque autoproduit m’a réellement intrigué. On y entend une chanteuse qui s’accommode fort bien des sauts d’octaves, des difficultés techniques. On y découvre un pianiste qui déroule à ses pieds un tapis d’harmonies finement brodées. Alexey Asantcheeff est aussi l’arrangeur de cet album en quartette. Six plages enregistrées en studio, une septième en club, une version bouleversante de I Loves You Porgy. Cette voix, ce piano se parent de nouvelles couleurs, celles de la trompette d'Arno de Casanove, du saxophone ténor, de la flûte et de la clarinette basse de Maxime Berton. Les arrangements d’Alexey surprennent par leur modernité respectueuse. Monk’s Dream, Little Niles héritent de sonorités nouvelles. La voix virevolte, survole, s’impose. Le pianiste possède un beau toucher, joue le silence entre des notes qu’il peut aussi soulever par vagues. En duo avec Lou, The Peacocks devient échange intime, complicité amoureuse. Superbement chanté What’s Going On fait naître  de grands sourires sur des visages heureux. On fond à l’écoute de Petite Pomme, une pièce romantique et douce écrite par Alexey pour sa grand-mère. Quelle foule ! Le Sunside est une vraie fourmilière. On se fraye difficilement un passage pour gagner la sortie, la musique plein le cœur.

 

VENDREDI 22 mars

Collection Pierre MondyBeaucoup de monde pour assister Hôtel Drouot à la vente des disques de Pierre Mondy (Ferri & Associés). Les amateurs de jazz s’y étaient donnés rendez-vous avec pour conséquences des estimations souvent doublées, voire triplées et un montant total des enchères approchant 90.000€. Des afficionados se disputèrent jusqu’à 1.000€ un lot de 17 disques de blues et de rhythm’n’blues. Il fallait monter à 1.100€ pour acquérir l’édition originale de “Bass on Top” de Paul Chambers, disque du label Blue Note en édition originale estimé entre 200 et 400€. Reproduit en couverture du catalogue, le Sonny Clark, un autre Blue Note, atteignait 1.300€ et un lot comprenant 24 albums de ce même label partait à 2.400€. La guitare inspira également les acheteurs qui déboursèrent 1.150€ pour un lot de 37 disques consacrés à l’instrument. Wes Montgomery fit un tabac avec une enchère de 1.200€ pour une réunion de trente-six de ses albums. Côté piano, notons les 700€ obtenus par un lot de 19 disques de Bill Evans. Les coffrets Mosaïc furent également disputés. Il fallait proposer 1.000€ pour partir avec l’intégrale du label Commodore, soit avec trois coffrets renfermant 66 vinyles, et 880€ pour “The Complete Capitol Recordings of the Nat King Cole Trio”, un coffret de 18 CD. Les Compact Discs triplèrent parfois leurs estimations grâce aux nombreux disques du catalogue Chronological Classics que les lots renfermaient. Estimé entre 250 et 450€, un lot de 250 CD fut dispersé à 1.100,00€. En sus du montant de son enchère, tout acquéreur se devait acquitter 25,12% de frais (taxes comprises). De jolies sommes pour des disques qui font toujours rêver.

 

Jeff-Hamilton-Trio-c-Philippe-Marchin.JPGEn soirée, le Jeff Hamilton Trio au Duc des Lombards. Solide batteur d’orchestre – le big band qu’il co-dirige avec John Clayton a souvent accompagné Diana KrallJeff Hamilton possède un trio qu’il peut conduire plus facilement dans les clubs de la planète jazz. Son pianiste Tamir Hendelman est aussi l’arrangeur de son grand orchestre. Inventif et subtil, il démontra son savoir faire dans des arrangements inventifs de Lullaby of the Leaves et de Yesterdays, un thème de Jerome Kern abordé sur un tempo rapide. Jeff y brilla aux balais. Avec lui, la batterie devient un instrument qui porte le swing, le fait tourner avec la précision d’une montre suisse. Il dose parfaitement son drumming, ne couvre jamais ses partenaires. Autre garant du rythme, Christoph Ludy fait ronronner sa contrebasse et utilise son archet pour introduire son propre arrangement de Blues in the Night, un thème d’Harold Arlen. Une version lente et finement colorée de Polka, Dots and Moonbeams, un thème de Jimmy Van Heusen que Bill Evans affectionnait, acheva de convaincre un public enthousiaste.

 

SAMEDI 23 mars

Enrico-Pieranunzi-c-PdC-copie-1.jpegEnrico Pieranunzi de retour à Roland Garros à la tête d’un trio comprenant André Ceccarelli et Hein van de Geyn. Il aime jouer avec eux, prendre des risques, inventer et séduire. Avec André Ceccarelli derrière une batterie, il est sûr d’une présence rythmique réceptive. Dédé suit sans peine ce piano rubato qui change de route et de tempo, cultive avec humour l’inattendu. Hein est lui aussi un vieux compagnon du pianiste. Sa contrebasse a souvent chanté au diapason de son piano. Longtemps professeur au Conservatoire Royal de La Haye, il vit en Afrique du Sud depuis 2010, a d’autres activités que musicales et pratique moins son instrument. Le trio venait de donner un concert à Genève, mais Hein eut parfois du mal à nourrir une musique très libre mais d’une grande exigence. Fairplay, Enrico lui aménagea de longues plages pour lui permettre de s’exprimer en solo. Il y eut certes des échanges magiques, mais aussi quelques longueurs, des moments de moindre tension. I Hear a Rhapsody et Footprints furent les moments forts d’un premier set incluant aussi un long morceau totalement improvisé. Plus fluide, le second dévoila un nouvel arrangement de Nefertiti, un thème de Wayne Shorter qu’Enrico a plusieurs fois enregistré. Une adaptation funky d’une composition de Johnny Mandel, Theme from M.A.S.H et un Someday My Prince Will Come brillantissime en rappel optimisèrent cette belle soirée.

 

LUNDI 25 mars

Youn Sun Nah a © PdCYoun Sun Nah dans un théâtre du Châtelet archi-plein pour le concert de sortie de “Lento”, son nouvel album. Très varié, excellemment enregistré et produit, il s’adresse à un public beaucoup plus large que celui du jazz et séduit de nombreux mélomanes. Difficile de résister à cette voix de soprano très pure qui met tant de passion et de sincérité dans ses chansons. Aussi bon soit-il, son dernier disque ne reflète pas l’immense talent de la chanteuse coréenne. Il faut la voir, l’écouter sur une scène. Menue, elle semble fragile, comme une poupée de porcelaine. Sa timidité est un atout. Elle semble presque gênée de déplacer un si grand nombre de gens à ses concerts. Elle murmure un simple bonsoir du bout des lèvres lorsque s’achève My Favorite Things, premier morceau de son tour de chant qu’elle débute seule avec un piano à pouces comme instrument. Ses musiciens vont alors la rejoindre, à commencer par Ulf Wakenius son guitariste. C’est avec lui qu’elle prend le plus de risques. Difficiles à chanter, d’une grande complexité rythmique, ses staccatos demandent une maîtrise vocale exceptionnelle. Breakfast in Bagdad et Momento Magico exigent de sa part des onomatopées d’une grande précision Y.-Sun-Nah---U.-Wakenius-c-PdC.jpegrythmique et mélodique. Très concentrée, Youn Sun Nah utilise aussi son corps pour s’unir à la musique. Elle la sent jaillir en elle comme si l’inconscient parlait au conscient, l’artiste exprimant son vrai moi, l’authenticité de sa propre nature. Avec Ulf, elle explore le registre grave d’une voix naturellement douce qui s’étonne d’être applaudie. Sa tessiture impressionnante (au moins deux octaves et demie) lui permet de pousser dans les aigus les rugissements du tigre. Son répertoire, essentiellement celui de “Lento”, inclut plusieurs titres de “Same Girl”, son disque précédent. Outre Ulf Wakenius, ses musiciens – Vincent Peirani (accordéon), Lars Danielsson (contrebasse et violoncelle) et Xavier Desandre-Navarre (percussions) – improvisent discrètement, assurent à sa voix un accompagnement minimaliste, la portent sans jamais la couvrir. En duo avec Ulf, son premier rappel, une reprise d’Avec le temps de Léo Ferré, reste pour moi inoubliable. Youn le chanta avec un phrasé parfait, une émotion palpable. J’ai vu ce soir-là virevolter des anges dans un Châtelet silencieux qui retenait ses larmes.

 

Photos © Pierre de Chocqueuse, sauf celle du Jeff Hamilton Trio © Philippe Marchin que je remercie ici.  

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 10:15

Michel GRAILLIER : “Live au Petit Opportun

(Ex-tension/Harmonia Mundi)

M. Graillier Live au petit Op, CoverDéjà dix ans que Michel Graillier nous a quitté. Il ne jouait pas seulement du piano, il créait de la musique. Ses notes ruisselantes de couleurs étaient des poèmes déclamés avec rythme et silence. Ce piano aussi tendre que lyrique, Mickey le mit souvent au service de Chet Baker qu’il accompagna. Il enregistra peu d’albums sous son nom. Dans “Dream Drops” produit par Jean-Jacques Pussiau en 1981, il convie Chet à improviser avec lui et s’offre un duo avec Michel Petrucciani. Enregistré en solo en octobre 1991, “Fairly” est un autre fleuron d'une trop mince discographie. Elle comprend aussi “Soft Talk” (juin 2000) co-signé avec Riccardo Del Fra à la contrebasse, un album produit par Philippe Ghielmetti. Dix ans après sa mort, nous tombe du ciel « une musique de braise et de brume » pour citer Pascal Anquetil, auteur du texte du livret d’un inédit inespéré enregistré entre 1996 et 1999 au Petit Opportun, club naguère installé dans une cave de la rue des Lavandières Ste Opportune, lieu apprécié par les amateurs et les musiciens de jazz, les noctambules impénitents. Grâce à Bernard Rabaud qui officiait derrière le bar, Michel pouvait y jouer un lundi par mois la musique qu’il aimait, des standards le plus souvent. Il avait autorisé Ludwig Laisné, un ami, à l’enregistrer d’où l’existence de ces faces tombant à point pour nous faire oublier notre hiver grisonnant. Compte tenu de l’exigüité du lieu, on aurait put craindre une prise de son étouffé, une sonorité de boîte à chaussures. Il n’en est rien. Le son est même bon pour un piano droit. Il restitue fidèlement le toucher, le phrasé élégant d’un musicien inspiré. Porté par un balancement exquis, l’âme du poète s’évade, s’envole vers un monde plus beau et plus bleu. Les notes coulent, se font légères et tendres. Avec elles, l’émotion s’infiltre, pénètre sous la peau et gagne le cœur. Ce disque renferme onze standards que Michel affectionnait. Milestones, Autumn Leaves, témoignent du raffinement de ses longues phrases mélodiques, de sa vivacité expressive. Les ballades nombreuses expriment l’intériorité du pianiste qui s’appuie sur de beaux thèmes, mais possède une façon bien à lui d’en faire chanter les mélodies. Seul au piano, Mickey éclaire la nuit profonde, annonce l’aube par ses notes lumineuses, lumières de petit matin dans laquelle baigne sa musique heureuse.

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 08:41

Le vendredi 22 mars sera dispersée à l’Hôtel Drouot la collection de disques de Pierre Mondy, passionné de jazz décédé en septembre 2012 à l’âge de 87 ans. Expert de cette vente aux enchères, la première du genre à Drouot, Arnaud Boubet raconte...

 

Collection Pierre Mondy« Pierre Mondy passait presque tous les samedis rue de Navarre acheter des disques chez Paris Jazz Corner. C’était pour lui un moment de détente et il était malheureux lorsque son travail l’en empêchait. C’était un homme très occupé. Outre les films et les séries télévisées dans lesquels il jouait, il mettait en scène de nombreuses pièces de théâtre. Il aimait beaucoup son métier, mais son autre passion était le jazz. Il ne l’aimait pas trop moderne, le free jazz n’était pas son truc, mais il appréciait le middle jazz et le bop et les jazzmen d’aujourd’hui qui perpétuaient la tradition, les artistes du label Concord, la chanteuse Carol Sloane en particulier. Il possédait beaucoup de disques de piano et des disques en big band. La guitare et le piano étaient ses deux instruments préférés. Il écoutait aussi les saxophonistes, Stan Getz, Johnny Hodges, Ben Webster, Coleman Hawkins, et avait une belle collection d’enregistrements d’organistes, Jack McDuff et Jimmy Smith entre autres. Pendant très longtemps, Pierre ne s’est intéressé qu’aux vinyles, mais ces dernières années, il n’achetait que des CD. Je l’ai eu comme client régulier une bonne vingtaine d’année. Paris Jazz Corner existe depuis janvier 1991. Avant de se fournir chez nous, Pierre achetait ses disques à la FNAC et à Lido Musique. C’était un client de Daniel Richard et il l’a suivi lorsque ce dernier s’est occupé du magasin Les Mondes du Jazz, spécialisé dans l’importation de vinyles japonais. Le Japon rééditait massivement les trésors du jazz américain, le jazz que Pierre aimait. Le jazz européen et français l’intéressait moins, Barney Wilen et Michel Sardaby mis à part. Pierre me demandait parfois de lui rapatrier rue de Navarre des disques que nous vendions sur notre site internet. Je lui rendais volontiers ce service. Il était accro et même malade il en commandait toujours. Il n’a pas eu le temps de tous les écouter. De nombreux CD qui seront mis en vente le 22 mars sont encore scellés, des enregistrements qu’il recevait par la poste. Avec sa maladie, il ne pouvait plus se déplacer jusqu’à la boutique et Maxime Hubert, mon associé, lui apportait les disques à domicile. »

 

Pierre MondyPierre me disait toujours : « Fils, je suis beaucoup plus âgé que toi, je partirai avant toi et mes disques tu te chargeras de les vendre. » Quelques mois après sa mort, Maître Alexandre Ferri qui est commissaire priseur m’a demandé d’expertiser sa collection de disques. J’ignorais alors qu’elle allait être vendue aux enchères à Drouot. C’est la première fois qu’une vente entièrement consacrée à des disques y est organisée. Cette collection de 12.000 disques comprend des vinyles, des CD et de nombreux coffrets Mosaïc. Elle sera vendue par lots. La famille a également souhaité vendre, platines, amplificateurs, enceintes, tout le matériel hi-fi de Pierre. Tous ces lots ont des prix d’estimation attrayants qui seront probablement dépassés, compte tenu des nombreuses raretés qu’ils contiennent. Certains disques rares seront vendus à la pièce. Je pense à des enregistrements de Paul Chambers, Bennie Green et Sonny Clark. Estimé entre 500 et 900 euros, ce dernier, un disque Blue Note, illustre la couverture du catalogue. Cette vaste collection attirera probablement des curieux, mais les vrais amateurs de jazz seront là pour assouvir leur passion. »

 Arnaud Boubet a © PdC

-Vendredi 22 mars à 14 heures, Drouot-Richelieu salle 2 (9, rue Drouot - 75009 Paris). Expositions publiques : jeudi 21 mars de 11h à 18h et vendredi 22 mars de 11h à 12h.

Catalogue en ligne sur www.ferri-drouot.com

Expert : Arnaud Boubet 06 73 38 48 88 jazzsale@hotmail.com

Paris Jazz Corner : 5, rue de Navarre 75005 Paris. www.parisjazzcorner.com

 

PHOTOS : Pierre Mondy © X/DR - Arnaud Boubet © Pierre de Chocqueuse

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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 09:06

Terri Lyne CARRINGTON :

“Money Jungle : Provocative in Blue” (Concord)

T.L. Carrington MJ coverHommage décalé au “Money Jungle” de Duke Ellington, ce nouvel album d’une des trop rares batteuses de jazz, est pour le moins une réussite. Le Duke enregistra son disque pour United Artists avec Charles Mingus et Max Roach en 1962. Il contenait sept morceaux. Six autres dont deux alternates apparurent lors d’une réédition en 1987. Loin de les reprendre fidèlement, Terri Lyne Carrington les transforme et les réinvente. Prétexte à la lecture d’un texte d’Ellington, Rem Blues est méconnaissable. Le nouvel arrangement de Backward Country Boy Blues le place à des années lumières de l’original. Lizz Wright y assure des vocalises. Le morceau gagne en épaisseur tout en conservant son aspect blues. Bien que Gerald Clayton ne joue pas le même piano qu’Ellington, on reconnaît bien Very Special et Wig Wise deux des thèmes du “Money Jungle” original. Clayton ne se prive pas de faire danser ses notes. Ancrées dans la tradition, ses riches improvisations s’accompagnent d’un saupoudrage de funk, s’ouvrent à d’autres influences que celles du jazz. No Boxes (Nor Words), un thème bop de la batteuse, atteste de l’étendu de son riche vocabulaire pianistique et Cut off, une ballade proche de Solitude, révèle un jeu aussi élégant qu’inspiré. La virtuosité de Christian McBride, le bassiste de la séance, ne l’empêche nullement de donner une solide assise rythmique à la musique. Si cette dernière privilégie le trio, les arrangements très soignés de l’album font parfois appel à d’autres instruments. Introduit en solo par McBride, Switch Blade, un blues, accueille progressivement le trombone de Robin Eubanks et la flûte d’Antonio Hart. Le vétéran Clark Terry fait entendre sa trompette et un scat marmonné de son invention dans un arrangement très réussi de Fleurette Africain(e). Omniprésente, Terri Lyne Carrington n’en fait pourtant jamais trop. Elle se réserve A Little Max pour dialoguer avec les percussions d’Arturo Stable, mais parvient surtout à ré-habiller ces morceaux sans les trahir, à nous en offrir une relecture provocante.    

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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 09:16

Benoît DELBECQ & Fred HERSCH Double Trio : “Fun House”

(Songlines / Abeille Musique)

Delbecq - Hersch Fun House, coverThe Sixth Jump” de Benoît Delbecq et “Whirl” de Fred Hersch comptent parmi mes 13 Chocs de l’année 2010. Les deux pianistes fascinent : le premier par son sens du tempo, sa conception très souple du rythme, son toucher, ses progressions d’accords ; le second par la richesse et la singularité de son univers très personnel. On rêvait d’un disque qui les réunirait. Il existe, s’intitule “Fun House” et renferme des compositions de Delbecq spécialement écrites pour le double trio impliqué dans le projet : Jean-Jacques Avenel et Mark Helias (contrebasse) Steve Argüelles et Gerry Hemingway (batterie). Les seules reprises sont celles de Strange Loop, un des thèmes de “Pursuit”, disque enregistré par Benoît en 1999 que Fred apprécie beaucoup, et Lonely Woman d’Ornette Coleman. Les deux hommes admirent depuis longtemps leurs œuvres respectives. Benoît semble avoir été particulièrement séduit par “Chicoutimi” un album du clarinettiste Michael Moore dans lequel Fred tient le piano. Pour lui, les timbres, les couleurs ont autant d’importance que les rythmes et les mélodies. Morceaux de bois ou gommes placés sous certaines cordes de son piano en modifient la sonorité. Les graves de l’instrument sonnent parfois comme les lames de bois d’un balafon. Enregistré en deux jours, les dix morceaux de “Fun House” présentent toutefois un aspect moins africain que “The Sixth Jump”, laissent beaucoup d’espace aux musiciens qui décalent leurs phrases, en font tourner les motifs mélodiques. La section rythmique colore l’espace sonore, contrebasses aux cordes grattées, frappés, tirées, foisonnement percussif des tambours, vibrations des cymbales, glissement du bois sur du métal. Le marquage des temps est abandonné au bénéfice d’une polyrythmie que saupoudre d’électronique Steve Argüelles, la partie centrale de Tide résultant d’un montage de plusieurs prises. Le vif et rythmé Night for Day mis à part – les musiciens semblent y suivre une grille harmonique – , le rubato est de rigueur dans le jeu modal des pianistes, Fred Hersch à gauche, Benoît Delbecq à droite, qui n’exclut pas une certaine abstraction (One is Several). Difficile de reconnaître leur piano respectif dans cette musique colorée qui est bien davantage celle de Delbecq que celle que Hersch, musique liquide, symphonie de chambre aquatique dont les notes, telles les gouttes d’eau d’une cascade, conservent une fraîcheur délectable.

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 14:30

Jacques-Bisceglia-c-PdC.JPG.jpegJacques Bisceglia 1940-2013. In Memoriam.

Jean-Paul qui a la mauvaise habitude de s’emparer de mes textes avant que je ne les mette en ligne m‘a fait remarquer que les chanteuses sont particulièrement à l’honneur ce mois-ci. Je le concède. Celles que j’apprécie investissent ce mois-ci les clubs et les salles de concert. Ce qui n’est pas pour déplaire à Monsieur Michu. Déçu par la récente prestation au New Morning d’une Eliane Elias à la plastique moins sublime au naturel que sur ses photos de mode (comment peut-il en être autrement), ce dernier se cherche une nouvelle égérie. Susanna Bartilla, Lou Tavano, Youn Sun Nah et Champian Fulton titillent déjà son imagination, au grand dam de Madame Michu qui voit là simple caprice d’un vieux mari libidineux. Je n’en crois rien. L’homme a besoin d'inspiratrices. N’a-t-il pas choisi Minerve pour représenter l’intelligence ? Les neuf muses ne sont-elles pas des femmes ? J’aime penser que Dieu créa l’homme avant elles pour s’exercer à un chef-d’œuvre. Puissent de douces voix féminines nous aider à oublier cet hiver triste et froid qui nécessite tricot de flanelle et épais manteau de laine, mais aussi le parapluie, planeur à l’armature circulaire s’envolant comme un oiseau.

 

Mars est un mois capricieux livré au vent, à la pluie, au brouillard, au cheval transformé en bœuf gras pour la mi-carême. On se console auprès des femmes du mauvais temps qui s’éternise, de l’adversité qui nous enlève des amis chers. Après Pierre Lafargue le mois dernier, J.-Bisceglia-c-PdC.jpegJacques Bisceglia tire lui aussi sa révérence. Une longue maladie neurologique dégénérescente l’avait contraint à abandonner son poste de trésorier de l’Académie du Jazz. Je le connaissais depuis la fin des années 70. Le hasard d’une promenade dominicale m’avait conduit sur les quais de la Seine, quai de la Tournelle, où les parapets de pierre portent les boîtes vertes des bouquinistes. Jacques y avait les siennes. Il me vendit ce jour-là l’édition originale française de “L’Art Moderne” de Joost Swarte, un incontournable de la ligne claire. Car Jacques cumulait les passions. Le jazz dont il photographiait les musiciens depuis 1965, mais aussi les bandes dessinées, les romans policiers, de science-fiction et de fantastique. Co-auteur de “Trésors du roman policier” (Éditions de l’Amateur), collaborateur occasionnel de nombreux journaux dont Jazzman et Jazz Magazine, il avait été le maquettiste de la toute première série d’Actuel. Il écrivit des textes pour des pochettes de disques et, dans les années 60, s’occupa de la programmation du Jazzland, club de jazz de la rue Saint-Séverin. Outre celui des origines, Jacques appréciait le jazz déconstruit et utopique des années 70 qui croyait naïvement être libre. En 2009, déjà malade, il m’offrit son dernier livre, 45 ans de photos dans le monde merveilleux du jazz accompagnant des poèmes de Steve Dalachinsky (“Reaching into the Unknown 1964-2009”, RogueArt éditeur). Avec Jacques Bisceglia, le jazz perd un précieux témoin de son histoire. Cet édito lui est dédié.  

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

 

Paolo-Fresu-Devil-Quartet-c-PdC.jpeg-Paolo Fresu au New Morning le 5 avec son Devil Quartet qui vient de faire paraître “Desertico”, un disque moins réussi que “Stanley Music” précédent et premier opus de cette formation dont la création remonte à 2003. Avec lui Bebo Ferra un guitariste qui déménage, donne à la musique une sonorité plus rock, genre qui se mélange ici au jazz, le répertoire n’oubliant pas les ballades au sein desquelles excelle le trompettiste sarde, spécialiste des notes légères et transparentes. Paolino Dalla Porta à la contrebasse et Stefano Bagnoli à la batterie complètent le groupe.

 

Susanna-Bartilla-c-Matthieu-Dortomb.jpeg-Après un premier album consacré à Johnny Mercer, la délicieuse chanteuse berlinoise Susanna Bartilla en publie un second sur Peggy Lee. Susanna l’a produit et le distribue elle-même, ses musiques étant également disponibles en téléchargement sur iTunes, CD-Baby et Amazon depuis le 5 février. Beaucoup mieux produit et plus réussi que le précédent, “I Love Lee” renferme de nombreuses perles dont une version inoubliable de Johnny Guitar, un des nombreux tubes de Peggy Lee, Norma Dolores Egstrom de son vrai nom, plus de mille morceaux en soixante ans de carrière. La voix sensuelle et solaire de Susanna s’accommode d’un fort vibrato qui envoûte et interpelle. On l’écoutera sur la scène du Sunside le 10 avec Alain Jean-Marie au piano, Sean Gourley à la guitare et Claude Mouton à la contrebasse. Tous jouent sur ce nouvel album. Le batteur en est Aldo Romano. Indisponible, Kenny Martin, un batteur berlinois que Susanna apprécie, le remplace.

 

Nicholas-Payton-c-Michael-Wilson.jpeg-Grand technicien de la trompette, musicien doué et souvent inspiré, Nicholas Payton surprend par la variété de ses projets. Son meilleur disque reste pour moi “Into the Blue” enregistré en 2007 avec Kevin Hays au piano. “Bitches” son dernier disque dans lequel il assure tous les instruments relève davantage de la soul que du jazz. C’est en trio qu’il est attendu pour quatre concerts au Duc des Lombards le 13 et le 14. Avec lui Vincente Archer, le bassiste d’“Into the Blue”, et Corey Fonville à la batterie. Originaire de Virginie, ce dernier a joué avec Jacky Terrasson, Jeremy Pelt, Cyrus Chestnut et le groove pimente naturellement ses rythmes.

   

Lou-Tavano-en-Pierrot.png-C’est par l’écoute de “Meets Alexey Asantcheeff”, disque autoproduit qu’elle a fait paraître il y a quelques mois que j’ai découvert Lou Tavano, chanteuse à la voix séduisante dont la large tessiture réserve bien des surprises. On pourra en juger le 19 au Sunside. Elle y sera accompagnée par un sextette comprenant Alexey Asantcheeff au piano, Arno de Casanove à la trompette, Maxime Berton aux saxophones, Alexandre Perrot à la contrebasse et Tiss Rodriguez à la batterie. Grâce à son pianiste qui assure aussi les arrangements de l’album, Lou Tavano modernise et donne des lectures très originales des standards qu’elle reprend. Enregistrée live, sa version de I Loves You Porgy, en duo avec son pianiste, est très émouvante. Ce dernier joue un piano aux notes brillantes et colorées dont profite largement la musique.

 

Dan-Tepfer---Ben-Wendel-c-Vincent-Soyez.jpg-Après avoir improvisé autour des “Variations Goldberg de Bach, le pianiste Dan Tepfer sort un disque avec Ben Wendel, le saxophoniste de Kneebody. “Small Constructions” (Sunnyside) renferme une musique à la fois savante et fluide. Elle reflète le plaisir que les deux hommes éprouvent à jouer et à inventer ensemble, à échanger et à faire circuler des idées. Tous deux maîtrisent parfaitement leurs instruments, leur technique disparaissant derrière un discours musical ouvert et toujours surprenant. Ils seront au Sunside le 21 et le 22 pour nous présenter le contenu de leur album, des compositions originales, des pièces de Thelonious Monk et de Lennie Tristano (Line Up) et une version sensible et poétique de Darn that Dream.

 

Jeff-Hamilton-Trio-c-Mark-LaMoreaux.jpg-Jeff Hamilton en trio au Duc des Lombards du 21 au 23 avec Tamir Hendelman (piano) et Christophe Luty (contrebasse). Jeff a été le batteur de Lionel Hampton et de Monty Alexander. Il a accompagné Ella Fitzgerald avant de constituer avec le contrebassiste John Clayton le Clayton-Hamilton Jazz Orchestra qui a enregistré plusieurs albums avec Diana Krall. En trio, le batteur reste toutefois au service du principal instrument mélodique qui a charge d’exposer les thèmes et de les développer. On ira donc aussi écouter Jeff Hamilton pour le pianiste Tamir Hendelman avec lequel il travaille depuis l’an 2000 et qui est aussi l’un des principaux arrangeurs de son big band.

 

Enrico-Pieranunzi-c-PdC.jpeg-Enrico Pieranunzi de retour à Roland Garros le 23 après un concert enthousiasmant donné dans la même salle il y a un an en mars 2012. Le maestro s’y était produit avec un nouveau trio comprenant Scott Colley (contrebasse) et Antonio Sanchez (batterie). A-t-il l’intention de poursuivre cette fructueuse collaboration avec eux ? On lui posera la question à l’occasion d’un concert pour lequel il a préféré faire appel à une section rythmique dont il aime s’entourer. Hein Van de Gein à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie conviennent tout à fait aux harmonies délicates et souvent surprenantes d’Enrico qui tel un prestidigitateur, sort de son piano des notes inattendues. Pianiste véloce, il se fait miel dans les ballades, effleure alors son clavier de son toucher sensible pour en poétiser les sons, en traduire les couleurs.

 

Remi-Toulon-c-PdC.jpeg-Toujours le 23, le pianiste Rémi Toulon retrouve le Sunside avec un invité, le saxophoniste Stéphane Chausse. Avec son trio, Jean-Luc Arramy (contrebasse) et Vincent Frade (batterie), Rémi a remporté en juillet dernier le premier prix du concours d’orchestres organisé par le festival Jazz à Montauban. On attend une suite à “Novembre”, album de 2011 qui, sous l’égide d’un pianiste qui possède déjà son propre langage harmonique, réunit d’excellentes compositions originales et des adaptations très réussies de La Reine de Cœur (Francis Poulenc), Morning Mood (un extrait de Peer Gynt d’Edvard Grieg) et de La Bohème (Charles Aznavour).    

 

Youn-Sun-Nah-c-Sung-Yull-Nah-copie-1.jpg-Youn Sun Nah au théâtre du Châtelet le 25 pour fêter la parution de “Lento”, son huitième disque. Bien que le jazz soit minoritaire dans son répertoire qui mêle des compositions originales, des morceaux traditionnels coréens et même des chansons pop, la chanteuse coréenne « made in France » fait la une ce mois-ci de Jazz Magazine / Jazzman. Elle séduit un large public grâce à une voix de soprano capable de descendre très bas dans le grave, une voix magnifique et puissante qui ruissèle d’émotion, ose et transporte aux pays des rêves. Avec elle pour ce concert, les musiciens de l’album : Ulf Wakenius aux guitares, Lars Danielsson à la contrebasse et au violoncelle, Vincent Peirani à l’accordéon et Xavier Desandre-Navarre aux percussions. Une soirée intimiste à ne surtout pas manquer.

 

Champian-Fulton-c-Janice-Yi.jpg-Pianiste et chanteuse new -yorkaise à découvrir toutes affaires cessantes au Sunside le 26, Champian Fulton n’oublie jamais de faire swinguer ses notes. Pour mon confrère et ami Jacques Aboucaya de Jazz Magazine / Jazzman, elle évoque Erroll Garner « par le phrasé et l'imperceptible décalage entre les deux mains, si souvent évoqué ». Quant à la voix, c’est du côté de Dinah Washington qu’il faut aller la chercher. Bud Powell, Sonny Clark, Sarah Vaughan comptent également parmi ses influences. Inconnue en France, âgée seulement de 27 ans, elle publie un quatrième album “Champian Sings and Swings” (Sharp Nine Records) sur lequel elle invite le saxophoniste Eric Alexander.

 

Baptiste-Herbin-c-PdC.jpeg-Baptiste Herbin en quartette au Sunside le 30. Le saxophoniste est certes un habitué des clubs de jazz de la rue des Lombards. On l’a d’ailleurs entendu jouer des notes enflammées dans ce même Sunside le mois dernier au sein du New Blood Quartet d’Aldo Romano. Cela ne nous empêchera pas de l’écouter une fois encore, cette fois-ci avec le groupe qui l’accompagne dans son propre album, un premier disque dont la réussite reste imputable au piano de Pierre de Bethmann, à la contrebasse de Sylvain Romano et à la batterie d’André Ceccarelli. Ce dernier indisponible, c’est Rémi Vignolo qui fouettera ses cymbales et martèlera ses tambours pour le plaisir de tous.

 

-New Morning : www.newmorning.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Théâtre du Châtelet : www.chatelet-theatre.com

 

Crédits Photos : Jacques Bisceglia, Paolo Fresu Devil Quartet, Enrico Pieranunzi, Rémi Toulon, Baptiste Herbin © Pierre de Chocqueuse – Susanna Bartilla © Matthieu Dortomb – Nicholas Payton © Michael Wilson – Lou Tavano © X / D.R. – Dan Tepfer & Ben Wendel © Vincent Soyez – Jeff Hamilton Trio © Mark LaMoreaux – Youn Sun Nah © Sung Yull Nah – Champian Fulton © Janice Yi  

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 13:24

S.-Shehan-Hands-c-PdC.jpegMalgré le froid et la neige, le blogueur de Choc emmitouflé dans un épais manteau de laine arpente les clubs et les salles de concert de la capitale pour vous rendre compte de la pluralité des jazz que l'on peut y entendre. Musiciens  ou groupes y travaillent sans filet. Les fausses notes y sont tolérées. Le critique se fait tolérant. Surtout l’hiver. Il y fait chaud. On s’y attarde, bien à l’abri du temps de chien qui règne dehors, les oreilles remplies de musiques que l’on connaît par les disques, des thèmes sur lesquels se greffent des improvisations aussi excitantes que nouvelles, un même morceau pouvant servir de support à des milliers d'autres dans un club de jazz, lieu oh combien propice à d'inoubliables et éphémères créations.  

 

SAMEDI 2 février

The Hadouk Trio © PdCRetrouver le Hadouk Trio dans une salle parisienne, fusse t’elle la Salle Gaveau dont le décor convient mal à sa musique métissée et planante, c’est passer un bon moment avec des musiciens qui ont l’habitude de jouer et de partager leurs créations ensemble. Le groupe existe depuis une dizaine d’années et s’est constitué un vaste répertoire dont il reprend sur scène les pièces les plus attractives : Baldamore, Train Bleu des Savanes, Dragon de Lune, Barca Solaris, mais aussi Lomsha, Babbalanja et Soft Landing, trois morceaux de “Air Hadouk” un disque de 2009, le plus récent du trio dont un nouvel album est attendu pour la fin de l’année. Une grande variété de timbres résulte du mariage des instruments de nombreux continents que pratiquent nos trois musiciens. Loy Ehrlich assure Steve-Shehan-c-PdC.jpegau hajouj, basse à trois cordes des gnawas, tout en prenant soin des claviers. Le kit de batterie de Steve Shehan est un étrange bric-à-brac de percussions d’origines diverses. Steve utilise une étrange pédale charleston dont on aimerait connaître le mécanisme. Il joue souvent avec les mains, ses doigts agiles se faisant miel au contact du hang, sphère métallique dont les sonorités évoquent le steel drum de Trinidad et le métallophone balinais. Didier Malherbe, le troisième homme, excelle au doudouk, sorte d’hautbois arménien fabriqué dans un bois d’abricotier, et apporte à la musique une saveur sonore aussi fruitée que délectable.   

 

MARDI 12 février

Ronin-Live-c-PdC.jpegPar manque de couverture médiatique, l’existence de Ronin reste aussi confidentielle que les contenus des coffres de son pays d’origine. Sa musique constitue pourtant un trésor inestimable qui ne demande qu’à se faire connaître de tous. Bien que complets les deux soirs, les deux concerts que Ronin donna au Centre Culturel Suisse de Paris ne permirent qu’à un petit nombre de parisiens avertis de découvrir un groupe possédant de précieux atouts pour séduire un public Nik-Bartsch-c-PdC.jpegautrement plus large que celui du jazz. L’élément le plus important dont dispose le quintette zurichois – réduit à un quartette pour ces concerts parisiens – est probablement le groove, une pulsation irrésistible qui porte et soulève la musique. Constamment sous-tension, cette dernière repose sur de savantes métriques répétitives, des rythmes pairs et impairs souvent entremêlés au sein de modules non dénués de perspectives mélodiques. Peu éclairée par des spots dont jaillissent parfois des lumières blanches aveuglantes, la formation joue une musique architecturée qui nécessite une mise en place chirurgicale. Au claviers (acoustiques et électriques), Nik Bärtsch contrôle le flux rythmique qui, malgré l’absence des percussions d’Andi Pupato, bénéficie de l’efficacité redoutable de Kaspar Rast son batteur. Sha joue surtout de la clarinette basse (il pratique aussi le saxophone alto). Enfin,  Thomy Jordi, le nouveau bassiste, tient un rôle essentiel dans cette musique hypnotique jouée en temps réel sans overdubs et boucles préenregistrées.

 

MERCREDI 13 février

Eliane-Elias-c-PdC.jpegLe New Morning accueillait Eliane Elias et Marc Johnson en trio avec Joe La Barbera. Une affiche alléchante car Marc et Joe furent tous deux membres du dernier trio de Bill Evans, à la fin des années 70. Ce sont eux qui accompagnent le pianiste à l’Espace Cardin le 26 novembre 1979, concerts publiés sous le nom de “The Paris Concert, Edition One & Two” et qui comptent parmi les plus beaux disques de cette époque. Eliane et Marc ont rendu hommage à Evans en 2008 dans “Something for You”, un disque en trio avec Joey Baron à la batterie dans lequel Joe La Barbera © PdCla pianiste se fait également chanteuse. Elle possède une voix agréable et ses reprises en portugais (sa langue maternelle) lui ont valu une renommée auprès d’un public plus large que celui du jazz. Les albums qu’elle publie depuis quelques années pour Blue Note accordent une place prépondérante à son chant. C’est pourtant la pianiste qui impressionne l’amateur de jazz. Publié l’an dernier sous les noms de Marc Johnson & Eliane Elias, “Swept Away” (ECM) met en valeur les couleurs de son piano, ses phrases qui n’ignorent rien du blues. De longues études de piano classique lui ont apporté un bagage harmonique appréciable et elle sait habiller un thème, lui donner poids et relief. Marc-Johnson-c-PdC.jpegSon concert parisien fut toutefois une déception. Tendue, trop nerveuse, la belle Eliane ne parvint pas ce soir là à faire respirer sa musique, à huiler par l’émotion un jeu trop mécanique malgré la paire rythmique Johnson / La Barbera à ses côtés, ce dernier assurant un soft drumming d’une rare délicatesse aux balais. Les meilleurs moments furent la fin du second set et les quelques morceaux d’Antonio Carlos Jobim et de Gilberto Gil qu’elle chanta. Puisse-t-elle nous revenir en meilleure forme pour nous faire entendre son vrai piano.

 

VENDREDI 15 février

Baptiste-Herbin-a-c-PdC.jpegLe New Blood Quartet, nouvelle formation d’Aldo Romano mit le feu au Sunside à travers la musique de “The Connection, une pièce de théâtre de Jack Gelber créée en 1959, mais aussi un disque du pianiste Freddie Redd enregistré pour Blue Note en février 1960 avec Jackie McLean au saxophone alto. La pièce bénéficia d’une version française l’année suivante. Aldo interprétait un batteur portoricain déjanté. Il jouait aussi au sein du quartette de McLean au Chat qui Pêche. Pour rejouer cette musique qui l’obsédait depuis des années, il lui fallait un altiste capable de souffler l’énergie du hard bop, d’en connaître parfaitement le vocabulaire. Sa découverte de Baptiste Herbin fut l’étincelle qui donna jour au projet, le sang neuf qui lui permet de le mener à bien. Baptiste se révèle étonnant dans ce répertoire aux tempos acrobatiques. Aldo Romano © PdCPendant quelques heures, le public du Sunside se vit plonger dans l’âge d’or que connut le jazz entre 1955 et 1965, décade prodigieuse dont les chefs-d’œuvre se ramassaient à la pelle. Complétant idéalement la formation, le jeune pianiste Alessandro Lanzoni montra également un savoir-faire impressionnant au piano et Michel Benita tout sourire faisait chanter à sa contrebasse les notes d’un plaisir non dissimulé de jouer pareille musique.

 

Fabien Mary © PdCAu Sous-sol, le Sunset accueillait le même soir l’excellent trompettiste Fabien Mary qui confirma son attachement aux traditions du jazz dans un récital en quartette faisant une large place aux standards, un répertoire souvent associé à des trompettistes, à Kenny Dorham, Dizzy Gillespie qu’il se plaît à reprendre. Fabien n’oublie jamais de swinguer. Ses improvisations mélodiques sont toujours portées par des rythmes aussi légers qu’efficaces, la section rythmique comprenant Fabien Marcoz (contrebasse) et Pete Van Nostrand (batterie). Bien que jouant sur un piano droit, Steve Ash nous régala par les accords d’un jeu mobile et souple et improvisa brillamment nous offrant une large palette de couleurs inattendues.

 

LUNDI 18 février

Ignasi-Terraza-c-PdC.jpegSous-médiatisé, ne bénéficiant pas de tourneur, ses disques ne possédant pas de distribution régulière, le pianiste Ignasi Terraza reste quasiment inconnu des amateurs de jazz français. Il entreprit de sérieuses études classiques avant de se mettre au jazz deux ans plus tard et de donner des concerts dès 18 ans. Depuis, il parcourt le monde. Si les deux Amériques, l’Asie et bien sûr de nombreux pays européens font fête à son piano, la France l’ignore, préfère les stars préfabriqués aux vrais talents. Ignasi Terraza rassure. Il reste attaché à la grammaire, au vocabulaire du jazz et joue un piano en voie de disparition, enseveli par de purs harmonistes qui oublient trop souvent le swing, et l’importance du blues. S’il doit beaucoup aux musiciens Pierre-Boussaguet-c-PdC.jpegqu’il a écoutés et qui l’ont précédé, il s’est forgé un discours personnel, possède une main gauche souple et mobile qui lui permet des improvisations osées aux lignes mélodiques attractives. Il reprend de nombreux standards, les réinvente avec goût, une modernité de bon aloi. Son répertoire comprend également des compositions personnelles, des pièces finement écrites avec de vrais thèmes pour nourrir ses solos. Pierre Boussaguet (contrebasse) et Esteve Pi (batterie) ont enregistré avec lui un album à Bangkok en octobre 2010. C’est ce même trio qui accompagnait Terraza au Duc des Lombards pour en jouer de larges extraits. Oscar’s Will écrit en hommage à Oscar Peterson, Under the Sun un calypso, une Emotional Dance abordée sur un rythme de samba, Les dotze van tocant, un traditionnel catalan et Cançó num.6, une pièce de Federico Mompou, compositeur lui-aussi catalan qu’affectionne les jazzmen, furent les moments forts d’un concert inoubliable.

 

SAMEDI 23 février

B.Mehldau---K.Hays-c-PdC.jpeg

Brad Mehldau et Kevin Hays Salle Pleyel dans un concert de “Modern Music”, pour reprendre titre de l’album que les deux pianistes ont enregistré en octobre 2010. Un disque largement consacré à des œuvres du compositeur Patrick Zimmerli, des pièces écrites nécessitant des partitions, certaines d’entre-elles, proches de la musique répétitive, fonctionnant mieux que d’autres. Je pense à Crazy Quilt, à son thème aérien et mélodique qui ménage de belles séquences aux deux pianistes. Ces derniers jouèrent toutefois bien d’autres morceaux, se livrant à des échanges pianistiques fructueux. Le concert commença par une brillante Brad-Mehldau---Kevin-Hays-c-PdC.jpegimprovisation, Mehldau installant un ostinato rythmique dans les graves, Hays jouant le thème avant d’assurer à son tour la cadence, longues gerbes de notes colorées et fleuries, le discours se faisant capiteux et suave. Nos deux pianistes jouèrent aussi leurs propres compositions, Unrequited (de Brad) et Elegia (de Kevin), toutes deux incluses dans l’album. Exposée par lui-même en solo, celle de Kevin traduit sa connaissance du répertoire classique, son piano baignant dans des harmonies qu’auraient appréciées Gabriel Fauré et Claude Debussy. Si Mehldau introduisit Unrequited, Hays s’en empara et le porta vers la lumière avant que Brad ne lui confère un tempo plus lent et mélancolique. A des échanges intenses succéda la plénitude d’une musique apaisée. Egalement au programme, une poignée de standards dont une relecture de Caravan, tricotage savant de notes serrées générant le swing, un balancement qui sied au jazz, et une reprise émouvante de When I Fall in Love, Brad faisant intensément respirer ses accords, Kevin se glissant sans peine dans le tissu poétique pour achever d’en broder les notes. Les deux hommes ce soir-là se complétaient à merveille.

 

Photos © Pierre de Chocqueuse

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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 16:47

P.-Catherine-c-Wim-Van-Eesbeek.jpegLes maisons de disques n’attendent pas qu’il pleuve et qu’il neige pour nous inonder de disques en ce début d’année. Quelques-uns d’entre eux confirment l’immense talent de leurs auteurs ou constituent des surprises à ne pas ignorer. Puisse cette première sélection hivernale réchauffer vos petons glacés.

 

Philip-Catherine--cover.jpgPhilip CATHERINE : “Côté Jardin

(Challenge / Distrart)

Il est en forme Philip Catherine. Après un bel hommage à Cole Porter en 2011, le voici entouré d’une formation comprenant deux jeunes musiciens belges prometteurs dans un disque très réussi. “Côté Jardin” nous fait découvrir Antoine Pierre, batteur au drumming aussi perspicace que subtil, et Nicola Andrioli, pianiste italien installé à Bruxelles qui signe trois des compositions de l’album. Je préfère celles de Philip, mais le piano mobile aux notes colorées complète idéalement la guitare (électrique ou acoustique) qui cisèle des mélodies chantantes. Dans cette association délicate sur un plan harmonique, les deux hommes ne se gênent pas, mais se complètent, la musique se faisant toujours fluide et élégante. Dans Misty Cliffs qui ouvre l’album, les modes de l’Inde semblent trempés dans le blues. On pense à Homecomings, une pièce que Catherine enregistra en duo avec Larry Coryell. “Twin House” un disque Atlantic de 1976, la renferme. Cette approche « indienne » du jazz se retrouve aussi dans Virtuous Woman, une autre grande réussite de l’album. Solide comme un chêne, le fidèle Philippe Aerts y tient la contrebasse. Les claviers discrets de Philippe Decock apportent les couleurs des rêves, en fixent les images. Isabelle Catherine, la fille de Philip, pose sa jolie voix sur Côté Jardin. George Brassens qu’admire tant Philip est lui aussi à l’honneur avec une reprise de Je me suis fait tout petit que Django Reinhardt aurait sûrement appréciée.

 

Bill-Carrothers-Castaways--cover.jpgBill CARROTHERS : “Castaways”

(Pirouet / Codaex)

Bill Carrothers enregistre beaucoup. Après le très beau “Family Life” en solo et le rôle essentiel que tient son piano dans “I’ve Been Ringing You”, un disque de Dave King, son nouvel opus pour Pirouet le fait entendre en trio avec Drew Gress à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie, musiciens avec lesquels il aime jouer et enregistrer. Au programme, neuf compositions originales dont une Scottish Suite en trois parties, écrite à l’occasion de sa participation à un festival de jazz en Ecosse il y a quelques années. Bill parvient à reproduire le son d’une cornemuse en grattant certaines cordes en acier de son piano dans les premières mesures de Rebellion, morceau construit sur un ostinato obsédant. Dans Oppression, le mouvement suivant, le pianiste adopte un jeu en accords, joue moins de notes et fait davantage respirer sa musique. Il procède de même dans d’autres pièces de l’album. La mélancolie de Trees et de Castaways provient de leur dénuement sonore, mais aussi des accords inattendus et parfois dissonants qui en enveloppent les thèmes. Même chose pour Araby, la troisième nouvelle de “The Dubliners” de James Joyce. La musique s’y développe dans l’espace, progresse par petites touches harmoniques, se déplace vers la lumière.

 

Nik-Bartsch-s-Ronin-Live-cover.jpgNik BÄRTSCH’S RONIN “Live”

(ECM / Universal)

Après trois disques studio pour ECM (et trois autres auparavant), Ronin sort un double album live plus excitant que jamais. La formation comprend Nik Bärtsch aux claviers, Sha à la clarinette basse et au saxophone alto, Björn Meyer à la basse électrique, Kaspar Rast à la batterie et Andi Pupato aux percussions. Un nouveau bassiste, Thomy Jordi, se fait entendre dans Modul 55, le dernier morceau. Difficile d’imaginer une musique si précise et architecturée jouée en temps réel sans overdubs et boucles préenregistrées. Pourtant, non seulement le groupe y parvient, mais encore improvise, chaque musicien apportant sa propre contribution à l’édifice sonore en association étroite avec les autres instrumentistes. Constitué en 2001, Ronin mêle habilement musique répétitive, jazz et funk, sa musique hypnotique constamment sous-tension accordant une place prépondérante au groove. Le pianiste zurichois ne donne jamais de titres aux pièces sur lesquelles il travaille. Il numérote des modules constitués par des figures rythmiques entrelaçant rythmes pairs et impairs, battement réguliers et irréguliers. Il a étudié conjointement le piano et la batterie et utilise souvent son piano comme un instrument percussif. Bien que le rythme reste la priorité du groupe, chaque pièce débouche sur des perspectives mélodiques. Enregistré entre 2009 et 2011 lors de concerts donnés dans des festivals en Allemagne, mais aussi dans plusieurs clubs européens et à Tokyo, ce double album reste très excitant. Sa dramaturgie résulte d‘un savant montage en studio. Chaque module se rattache au précédent, l’ensemble constituant une suite cohérente et logique.

 

Ludovic-de-Preissac-Sextet--cover.jpgLudovic De PREISSAC sextet : “L’enjeu des paradoxes”

(Frémeaux & Associés)

Son disque précédent, un nouvel arrangement de “West Side Story”, souffre de sa comparaison avec un enregistrement de la même œuvre par Manny Albam en octobre 1957. De grands musiciens de la Côte Est – Al Cohn, Bob Brookmeyer, Hank Jones et Eddie Costa – le servent magnifiquement. Pianiste se souciant de faire swinguer ses lignes mélodiques, Ludovic de Preissac réunit pour ce nouvel opus, son sixième, une fine équipe de musiciens talentueux. Au sextet auquel il fait jouer ses compositions s’ajoutent quelques invités parmi lesquels Sylvain Beuf qui ouvre le bal sur les rythmes fiévreux d’Ouakam’s Trip. Mais c’est surtout l’arrangeur qui nous séduit ici. Preissac mêle anches et cuivres avec bonheur, donne de belles couleurs à ses partitions. Celle qui s’intitule Les paradoxes de l’instinct enchante aussi par son thème, une mélodie qui profite aux solistes pour improviser brillamment. Sylvain Gontard à la trompette et au bugle, Michaël Joussein au trombone, Michaël Cheret aux saxophones connaissent leurs affaires et embellissent la musique par leurs chorus. Salsacerdose tourne du feu de Dieu avec des couleurs harmoniques peu courantes et une métrique inhabituelle. Trempé dans le gospel, sa structure mélodique relevant du choral, Quiet Time est fort réjouissant. Cet album, une bonne surprise, mérite une écoute attentive.

 

Omar-Sosa-Eggun--cover.jpgOmar SOSA : “Eggūn”

(World Village / Harmonia Mundi)    

Pianiste virtuose aux notes plein les doigts, Omar Sosa en fait généralement trop ou trop peu, comme dans le léthargique “Calma” enregistré en solo en 2011. Incorporant des rythmes afro-caribéens, sa musique très marquée par l’Afrique se situe en marge du jazz. Dans “Eggūn”, un hommage au “Kind of Blue” de Miles Davis, une commande du Barcelona Jazz Festival, le genre se voit dilué au sein d’un savant métissage de musiques. Bien que la trompette très présente de Joo Kraus rappelle celle de Miles et que l’introduction d ‘Alejet reste un démarquage habile de So What, “Kind of Blue” n’est qu’un prétexte pour Sosa qui invente une toute autre musique tout en incorporant certains motifs mélodiques du chef-d’œuvre de Miles. Très réussi, son disque atypique révèle un compositeur arrangeur pour une fois très inspiré. Le pianiste économise ici ses notes, pratique un jeu modal lui permettant de poser de belles couleurs sur une musique lumineuse et planante. El Alba déploie sa mélodie féérique sur un tapis sonore percussif. Introduit par une kalimba, le très africain So All Freddie s’enrichit progressivement de rythmes latins. Une basse électrique funky, un large choix de rythmes portent la transe et la béatitude. Les guitares de Lionel Loueke et de Marvin Sewell improvisent au plus près du blues, des racines africaines de la musique, et tirent des sons d’un autre monde. Confiés à Leandro Saint-Hill et à Peter Apfelbaum, saxophones, clarinette et flûte épaulent la trompette pour chanter les thèmes d’un grand voyage musical qui s’achève sur un pur moment de grâce, une prière Yoruba.

Photo de Philip Catherine © Wim Van Eesbeek  

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