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20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 09:30
Mellow SwallowMellow Swallow

Affichant un rare plaisir de jouer, proposant une musique fraîche, heureuse qui n’oublie jamais de swinguer, en un mot jubilatoire, le nouveau quintette de Steve Swallow (avec Carla Bley que l’on reconnaît sans peine sur cette photo) s’est produit au New Morning le 18 juillet devant un public clairsemé, les vacances, la vague de chaleur dans la capitale contribuant à la vider. Au programme : “Into the Woodwork”, le nouvel album du bassiste. Le concert fut meilleur que le disque. Ce dernier reste toutefois très attachant. Je ne peux mettre ce blog en sommeil sans vous en proposer la chronique. Bonne lecture et bonnes vacances à ceux qui en prennent.

Mellow Swallow

The SWALLOW Quintet : “Into the Woodwork” (XtraWATT / Universal)

Les disques qu’enregistre Steve Swallow sous son nom ne sont pas légion. Le bassiste consacre beaucoup de temps aux différents orchestres que dirige Carla Bley sa partenaire, moins à ses propres albums. Il apparait parfois sur ceux des autres. On peut ainsi l’entendre dans “Wisteria”, un enregistrement en trio de Steve Kuhn. Des concerts en ont résulté, puis Steve a retrouvé Carla et avec elle l’envie de se consacrer à nouveau à sa musique.

Pour la jouer et avant même de l’écrire, il a imaginé un nouvel orchestre avec cette dernière à l’orgue, Steve Cardenas à la guitare et Chris Cheek au saxophone. Steve joua souvent avec eux dans les groupes à géométrie variable mis sur pied par Paul Motian. Il n’avait pas prévu de batteur, mais Jorge Rossy sut le convaincre de l’intégrer à la formation. Guitare électrique, basse électrique, orgue, saxophone, batterie, une telle instrumentation pourrait être celle d’un groupe de fusion. Il n’en est rien. Riche sur le plan des couleurs, essentiellement mélodique, la musique déploie au contraire une grande variété de timbres. Reliés les uns aux autres, une douzaine de morceaux s’enchainent et constituent une suite orchestrale dans laquelle les musiciens improvisent avec simplicité et lyrisme. Unnatural Causes prolonge ainsi Grisly Business et The Butler Did It leur succède de manière parfaitement naturelle. Introduite par la guitare, Sad Old Candle, l’ouverture du disque, évoque Nino Rota. Orgue et saxophone assurent le riff de cette pièce très simple basée sur un ostinato. Relevant du bop comme la plupart des morceaux rapides de cet opus, Into the Woodwork qui vient ensuite est beaucoup plus rythmée. L’orgue apporte un riche contrepoint sonore aux instruments solistes, au saxophone de Chris Cheek qui prend le dernier chorus pour introduire From Whom It May Concern, une ballade sensuelle qui lui permet de faire chanter son instrument. Steve Swallow s’offre un long et élégant solo dans Small Comfort et Exit Stage Left qui conclut l’album met également en valeur les lignes de basses fluides et si personnelles de Swallow. Quant à Carla, son orgue caracole fièrement dans Still There. Plein de citations inattendues, son solo humoristique reflète bien l’humeur joyeuse de cet album dont la musique moelleuse et veloutée ne peut qu’accompagner vos soirées estivales.

Photos © Pierre de Chocqueuse

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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 08:39
Bop saucisse

Bernard est tout excité : Jean-Jacques Dugenoux a décidé de produire son prochain disque, du bop nourricier produit par un assortiment de saucisses reliées par des jacks à un ordinateur. Les francforts font entendre une belle gamme diatonique et la morteau des basses puissantes. La merguez et la chipolata produisent des sonorités graisseuses, des effets dignes des kits de pédales les plus sophistiquées. Découpées en tranches, elles deviennent les tambours de l’orchestre virtuel. Bernard affirme que la saucisse industrielle est plus stable, mais plus fragile que la charcutière. Il se voit déjà lauréat des prochaines Victoires du Jazz. Défendant une musique arabo-andalouse néo-rock’n’rollienne, Ibrahim Collignon vient de remporter la bataille viennoise. Pain béni pour Monsieur Michu. Mauvaise langue, il prétend que le vainqueur se nourrit depuis quelques mois de gros lézards pourpres pleins de vitamines. S’il perd l’année prochaine, Bernard pourra toujours manger ses saucisses. Un musicien qui avale ses instruments ce n’est certes pas banal. Etienne Marcel dont le cousin est pâtissier pense déjà fabriquer des trombones en nougatine. Qui pourra encore prétendre que la musique ne nourrit pas son homme !

 

Tandis que dans le sud les combats font rage entre partisans du merguezazz, du bop indo-sumérien et de la colique très phrénétique dont les infra-basses font l’objet de savants calculs, le jazz affiche sa bonne santé dans les clubs parisiens. À partir du 28 juin et jusqu’au 1er août, le Sunside organise son traditionnel American Jazz Festiv’Halles, le Duc des Lombards la troisième édition de « Nous n’irons pas à New York » (du 1er au 31 juillet) et le New Morning un festival « All Stars » pour le moins alléchant (du 4 juillet au 3 août). Avec tous ces concerts qui interpellent, les Michu resteront à Paris en juillet. On nous promet quelques jours de beau temps. Un soleil encore pâle surplombe les touristes en vadrouille. Aux terrasses des cafés germanopratins, ils s’attardent à contempler les longues jambes de gazelle épilées à la cire qu’exhibent des parisiennes aux silhouettes de déesse. La soie froufroutante des chemisiers transparents révèle des poitrines généreuses qui font rêver Monsieur Michu. Son épouse a hâte de le conduire en Auvergne. Phil Costing leur a trouvé une pension de famille dans la région peu peuplée des volcans. Monsieur Michu pourra à loisir admirer les belles cuisses des salers, vaches laitières possédant de longues cornes en forme de lyre, une robe acajou et de longs poils frisés. Vous recevrez en septembre des nouvelles de leurs vacances. Les miennes me verront mettre prochainement ce blogdechoc en sommeil. Qu’un bel été vous accompagne !

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Bop saucisse

-Chick Corea avec sa nouvelle formation, The Vigil, au festival de Jazz de la Défense (esplanade de la Défense, 20h00) le 6 juillet. Les amateurs de Return to Forever et de l’Elektric Band apprécieront le disque que vient de publier Universal. Il réunit Chick aux claviers, Tim Garland aux saxophones, flûte et clarinette, Charles Altura à la guitare, Hadrien Feraud à la basse électrique, Marcus Gilmore à la batterie, Pernell Saturnino aux percussions et quelques invités prestigieux. Christian McBride à la contrebasse remplace Feraud pour quelques concerts sur le sol français. Écrites par Corea pour ce nouveau groupe, les compositions de l’album exhalent un fort parfum latin. On y entend surtout un piano acoustique vif et mordant dont les cascades de notes provoquent des étincelles.

Bop saucisse

-Le pianiste Aaron Diehl en trio au Duc des Lombards le 7 et le 8 avec Paul Silkvie à la contrebasse et Rodney Green à la batterie. L’Académie du Jazz lui a décerné en janvier le prix du jazz classique pour son disque “Live at the Players”. Son nouvel album en quartette s’intitule “The Bespoke Man’s Narrative”. Il y joue un jazz beaucoup plus moderne, car Diehl est tout aussi capable de jouer du bop que d’interpréter Scott Joplin et Jelly Roll Morton. A la Juilliard School of Music, il eut comme professeur Eric Reed et Kenny Barron. A l’âge de dix-sept ans, Wynton Marsalis l’engagea comme pianiste pour une tournée d’été. Il affirme pleinement sa musicalité dans “Woman Child” que la jeune Cécile McLorin Salvant a récemment publié.

Bop saucisse

-Terence Blanchard au New Morning le 11. On l’a un peu perdu de vue depuis “Choices”, un disque de 2009 ouvert aux couleurs de la soul dans lequel les instruments entrecroisent avec fluidité leurs lignes mélodiques. Fabian Almazan qui y tient le piano seconde toujours le trompettiste qu’accompagnent Robert Hurst à la contrebasse et Jeff Tain Watts à la batterie, paire rythmique prestigieuse qui fut celle de Wynton Marsalis. Autre surdoué, Brice Winston travaille avec Terence Blanchard depuis plusieurs années. Remplaçant Walter Smith III, il assure les parties de saxophone et dialogue avec la trompette dans la grande tradition du hard bop.

Bop saucisse

-Christian Scott au Duc des Lombards du 11 au 13 pour jouer un jazz influencé par le rock, le funk, le hip-hop, et dont les inventions rythmiques participent à l’exploration de nouveaux territoires musicaux. Le groupe qui accompagne le trompettiste est à peu près celui que son dernier disque paru l’an dernier, “Christian aTunde Adjuah” un double album ambitieux contenant près de deux heures de musique. On retrouve ainsi Lawrence Fields (piano), Matthew Stevens (guitare) et Kris Funn (contrebasse). Les nouveaux musiciens sont Corey Fonville à la batterie et Braxton Cook aux saxophones. Au plus près de son propre héritage culturel, Scott séduit par le jeu lyrique de sa trompette et le groove de sa musique.

Bop saucisse

-Roy Hargrove au New Morning le 15 et le 16. Découvert par Wynton Marsalis, le trompettiste poursuit depuis plus de vingt ans une carrière solo et nous offre régulièrement des albums à la tête de ses diverses formations. Au sein de The RH Factor, il croise jazz, soul, funk et hip hop. Enregistré en 2009, “Emergence” le fait entendre au sein d’un big band. Une expérience concluante qu’il ne renouvela pas. C’est le plus souvent accompagné par les musiciens d’un quintette dans lequel officie le fidèle Justin Robinson (saxophone alto et flûte) et qui comprend Sullivan Fortner (piano), Ameen Saleem (contrebasse) et Quincy Phillips (batterie) qu’il tourne et se produit en Europe, met en valeur une mélodie, improvise avec chaleur et porte le swing à ébullition.

Bop saucisse

-Ben Williams les mêmes soirs (le 15 et le 16) au Sunside. On a découvert sa contrebasse groovy et mélodique auprès de Jacky Terrasson. Bien que défendu dans ce blog, “State of Art”, le disque qu’il a publié en 2011 n’a pas été très bien reçu par la critique. Ben y invite le saxophoniste Marcus Strickland avec lequel il a souvent joué, et le guitariste Matthew Stevens (le guitariste de Christian Scott), deux des musiciens de Sound Effect, sa nouvelle formation. David Bryant (piano) et John Davis (batterie) la complètent. Le bassiste aime les vieux standards, mais aussi le jazz pluriel des années 90, le soul, le funk et le hip-hop. Laissons-nous surprendre.

Bop saucisse

-Gerald Clayton au Duc des Lombards du 15 au 17 juillet. Avec Joe Sanders (contrebasse) et Justin Brown (batterie), ses musiciens habituels, le pianiste explore de nouveaux espaces rythmiques qui épousent ses harmonies élégantes. Le jazz s’ouvre ainsi à d’autres influences, à des métriques impaires qui relèvent du funk et du hip-hop. Au Duc, Clayton invite le saxophoniste Logan Richardson, un des souffleurs de “Life Forum”, son dernier album. Les compositions qu’il contient bénéficient d’arrangements surprenants. De nouvelles couleurs mélodiques habillent une musique chaude et suave bien ancrée dans le groove.

Bop saucisse

-The Cookers au Sunside le 18. Sous ce nom opèrent de solides pointures du jazz qui n’ont pas peur d’improviser et savent chauffer une salle. Autour de Cecil McBee (contrebasse) et de Billy Hart (batterie), les musiciens se succèdent. Billy Harper joue toujours du saxophone ténor et David Weiss de la trompette mais, depuis leur passage au New Morning en 2009, Craig Handy et Bennie Maupin ont quitté le groupe. Eddie Henderson (trompette) et George Cables (piano) les remplacent, l’instrument de ce dernier apportant d’autres couleurs au hard bop modernisé que défend ce prestigieux all-stars.

Bop saucisse

-Steve Swallow au New Morning le même soir (le 18) avec les musiciens de “Into the Woodwork” son nouvel album. On y retrouve Carla Bley à l’orgue, instrument qu’elle avait quelque peu délaissé pour le piano. Chris Cheek (saxophone) et Steve Cardenas (guitare) ont beaucoup joué avec Swallow dans les orchestres de Paul Motian. Le bassiste a tenu compte de leurs timbres lorsqu’il a écrit les morceaux de son disque. Le batteur Jorge Rossy est le cinquième musicien. Tous phrasent avec économie et simplicité et pratiquent un jeu constamment mélodique.

Bop saucisse

-Produit par Ben Harper qui y assure de nombreuses parties de guitare, le dernier disque de Rickie Lee Jones “The Devil You Know” est entièrement consacré à des reprises. Rickie y chante Neil Young (Only Love Can Break Your Heart), The Band (The Weight), Van Morrison (Comfort You) et même les Rolling Stones (Sympathy for the Devil). Elle était à Paris, Salle Pleyel, en novembre 2011 pour interpréter “Pirates”, un de ses disques les plus célèbres. Sa nouvelle tournée nécessite un orchestre moins imposant. Sera-t-elle seule au piano et à la guitare ou se fera-t-elle accompagner par Jeff Pevar (guitare) et Ed Willett (violoncelle) avec lesquels elle donne fréquemment des concerts depuis 2012 ? Rendez-vous au New Morning le 20 pour le savoir.

Bop saucisse

-Cyrus Chestnut en trio au Duc des Lombards le 22 et le 23. Son père était l’organiste de son église et sa mère en dirigeait la chorale. Le blues et surtout le gospel ont nourri son piano. Adoptant une fausse nonchalance. Il est capable de surprendre par sa vitesse, son jeu fréquemment arpégé ne manquant pas de dynamique. Darryl Hall à la contrebasse et Willie Jones III à la batterie seront ses complices dans un répertoire mêlant compositions originales et standards, le pianiste ne manquant jamais l’occasion de rendre hommage aux maîtres qui l’ont précédé et dont il conserve la mémoire.

Bop saucisse

Il n’y aura pas de « concerts qui interpellent » en août. Le blogueur s’offre des vacances. Ce n’est pas une raison d’ignorer les concerts alléchants du festival Pianissimo organisé par le Sunside. On consultera le site du club pour en obtenir les détails. Il débute le 30 juillet avec Freddie Redd. Le pianiste du légendaire album Blue Note “The Connection” se produira trois soirs de suite en quartette avec le saxophoniste Tony Lakatos au saxophone. Tineke Postma pratique avec bonheur l’instrument. Associée au pianiste Cédric Hanriot, elle s’invite le 8 et compte sur vous pour l’applaudir. Egalement au programme et en trio les pianistes Baptiste Trotignon (les 2, 3 et 5 août), Jean-Michel Pilc (le 6 et le 7), Laurent Courthaliac (le 12, le 19 et le 26), Giovanni Mirabassi (du 13 au 15 et le 17) Pierre Christophe (le 16), Alain Jean-Marie (du 20 au 22), Edouard Bineau (le 27), Pierre de Bethmann (le 28), sans oublier René Urtreger (le 31) avec les fidèles Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie) pour battre le rythme du jazz. Certaines stars du piano ne se produisent pas que dans les grands festivals. Ils aiment retrouver l’ambiance des clubs, se sentir proche de leur public. Jacky Terrasson (le 9 et le 10) et Yaron Herman (en quartette le 23 et le 24) sont les têtes d’affiche de cette huitième édition de Pianissimo que les parisiens qui ne désertent pas la capitale auront tort de manquer.

-La Défense Jazz Festival : www.ladefensejazzfestival.hauts-de-seine.net

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

 

CRÉDITS PHOTOS : Roy Hargrove © Dominique Houcmant – Terence Blanchard, Ben Williams © Pierre de Chocqueuse – The Cookers © Motéma Records – Steve Swallow Quintet © Tom Mark – Aaron Diehl, Christian Scott, Gerald Clayton, Rickie Lee Jones, Cyrus Chestnut © Photos X/D.R.

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 11:46
Fratrie pianistique

SAMEDI 22 juin

Bruno Angelini et Philippe Le Baraillec enseignent le piano à la Bill Evans Academy. Ils ont eu le même professeur, Samy Abenhaïm et revendiquent une approche mélodique et harmonique du piano. Ils donnaient un double concert sur la péniche l’Improviste amarrée pour deux mois à la hauteur du 34 quai de la Loire, le long du bassin de la Villette.

Fratrie pianistique

Souvent associé à de nombreux projets et formations, Bruno Angelini joue dans “Toxic Parasites”, le dernier album de Sébastien Texier. Au sein d’une discographie imposante, se distinguent ses albums en trio, mais aussi “Never Alone”, un excellent enregistrement en solo pour Minium. Loin de lui faire peur, l’exercice semble stimuler son imagination. Il en faut pour s’attaquer aux musiques d’Ennio Morricone, des mélodies qui inspirent les plus doués des jazzmen. Enrico Pieranunzi leur a consacré deux albums tout en évitant de reprendre les plus célèbres, celles que Morricone a composées pour Sergio Leone, son ancien camarade de classe. À “Il était une fois en Amérique”, son chef d’œuvre, Bruno préfère “Le Bon, la brute et le truand” et “Il était une fois la révolution”, deux films dont il habille les mélodies d’harmonies nouvelles, de couleurs inédites. Occupant l’espace sonore, il s’emploie à faire chanter ses notes, leur donne du poids tout en prenant soin de les faire respirer. Il en met certaines en boucle, improvise sur des thèmes que le blues et les notes bleues transforment et rendent méconnaissables. Des accords cristallins de piano électrique répondent parfois au piano. La main gauche assure des basses puissantes. La droite dessine des paysages et fait voir des images. Vaste tambour mélodique, l’instrument résonne, acquiert une ampleur orchestrale. Un ostinato envoûtant accompagne une autre mélodie. Des grappes de notes perlées se greffent sur un rythme lent et majestueux. Le pianiste se fait chaman, agite des hochets de pluie, tire mille couleurs des cordes métalliques de son instrument. La magie opère. La richesse et la variété de ses timbres vont nous bercer tout au long de la nuit.

Fratrie pianistique

Après une courte pause, Philippe Le Baraillec est au piano. On peine à le croire tant ses concerts sont rares. Il faut être un de ses élèves – et ils sont nombreux à bord – pour l’entendre au piano. Il n’aime pas se mettre en avant, enregistre peu, ce qui rend sa musique infiniment précieuse. Une grande tendresse habite ses notes frissonnantes d’émotion. Le quartier-maître Le Baraillec habite corps et âme le grand navire du jazz qu’il conduit vers des terres propices à des harmonies heureuses. Grâce à lui des standards ont encore des richesses à dévoiler, des notes rêveuses à chanter. Exposé par un toucher d’une finesse peu commune, Nardis baigne dans une lumière féérique, se pare d’un limbe de notes lumineuses. Mais voici que sur des arpèges de guitare mises en boucle, Philippe improvise, non sans rechercher des séquences plus abstraites, quelques dissonances pimentant un piano qui n’oublie pas d’être lyrique. Le phrasé serré et précis évoque parfois Lennie Tristano, mais de ces cascades de notes jouées avec une rigueur contrapuntique jaillit une musique infiniment tendre que calme un doux et pudique balancement. Le piano navigue parfois avec une guitare fantôme, mais un seul accord peut suffire à installer un climat féérique, la musique profitant d’harmonies poétiques dont Philippe a le secret. Joué en solo, Not for Lilian (to Lilian) que renferme “Involved” son dernier disque, est ainsi une invitation au rêve. Comme ses autres compositions parcimonieusement dispersées dans de trop rares albums, le morceau possède un fort pouvoir de séduction. On quitte l'Improviste hanté par ces notes raffinées et sincères qui semblent jaillir du cœur.

Photos © Pierre de Chocqueuse

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 09:43
Bill Carrothers : “Love and Longing”  (La Buissonne / H. Mundi)

Les disques non prémédités enthousiasment parfois davantage que les autres. Le musicien s’y livre tout entier, sans calcul. Pour un pianiste choisissant de s’exprimer en solo, cette mise à nu révèle la part la plus intime de lui-même, le piano étant capable de traduire la moindre nuance des sentiments que le musicien lui confie. Les plus beaux disques de Bill Carrothers ont été improvisés en studio. “Excelsior”, un chef-d’œuvre, vient tout de suite à l’esprit. D’autres opus de sa discographie abondante méritent une écoute attentive, mais lorsque Bill se lâche, remet à son piano ses harmonies rêveuses et se met à chanter, l’émotion devient palpable.

Bill Carrothers : “Love and Longing”  (La Buissonne / H. Mundi)

Disque inattendu improvisé à la fin d’une séance d’enregistrement, “Love and Longing” contient quatre morceaux en solo et neuf chansons populaires américaines que Bill chante en s’accompagnant au piano. La plus ancienne, Mexicali Rose, date de 1923. Bill n’en sait rien lorsqu’il l’enregistre. Elle sort tout simplement de sa mémoire. L’organiste qui lui donna ses premières leçons de piano la lui a peut-être jouée. Il peut l’avoir entendue à l’University of North Texas, sous les doigts de son professeur de piano classique qui était aussi un très bon pianiste de jazz. Qu’importe où il a appris cette chanson qu’il peut aussi avoir découvert à la radio interprétée par Bing Crosby ou Jerry Lee Lewis. L’habillant de ses propres notes, il en donne une version sensible, s’identifie par la voix à cet homme contraint d’abandonner pour un temps celle qu’il aime. The L&N Don’t Stop Here Anymore est une composition de la folk singer Jean Ritchie, souvent attribuée à Johnny Cash qui la popularisa dans les années 70. L&N désigne le Louisville & Nashville Railroad, un train de passagers qui cessa son activité à la fermeture des mines de charbon des régions qu’il traversait.

Bill Carrothers : “Love and Longing”  (La Buissonne / H. Mundi)

D’autres morceaux sont plus familiers à l’amateur de jazz. Une version sombre et mélancolique de So in Love écrit par Cole Porter pour le « musical » “Kiss Me, Kate” précède un Once in a While à l’harmonisation inhabituelle. Composé en 1937, le morceau devint la même année un tube pour Tommy Dorsey et son grand orchestre. Sarah Vaughan l’enregistra en 1947 et le chantait souvent en concert. A Cottage for Sale, une chanson de 1929 maintes fois interprétée par des jazzmen, inspire au pianiste des harmonies digne de son disque “Excelsior”. Bill en donne une version poignante parsemée de notes tendres. Il fait de même avec Three Coins in the Foutain écrit par Jule Styne pour le film du même nom. Le morceau décrocha en 1954 l’Academy Award de la meilleure chanson originale. Le pianiste en ré-harmonise la ligne mélodique et envoûte par les couleurs de ses accords. Confiée à Anita O’Day qui officiait au sein du Gene Krupa Orchestra, Skylark s’imposa comme standard de jazz dès sa création en 1941. On n’en compte plus les versions. Celle que l’on trouve ici possède toutefois quelque chose de spécial. Outre une partie de piano très développée, Bill la chante avec une tendresse peu commune et en siffle les dernières mesures. L’expression est naturelle, sans artifices ni maniérismes. Posant sa voix très juste sur la mélodie, le pianiste phrase comme le fait un instrumentiste, comme Chet Baker qui, comme Bill, reprit Moonlight Becomes You, une chanson de 1945 écrite pour le film “Road to Morocco” que le trompettiste incorpora très tôt à son répertoire. Bill chante aussi Trade Winds et sa version n’a aucun mal à surpasser celle qu’en donna Bing Crosby en 1940 avec accompagnement de guitares hawaïennes.

Les quatre instrumentaux de l’album, trois improvisations et une composition originale (Peg, précédemment enregistré en 2009 sur “Family Life”), sont bien sûr de toute beauté. Très élaborés, ils servent de prélude (Love), d’intermèdes aux chansons. Comme dans ces dernières, le piano fascine par sa riche palette harmonique, la diversité de ses couleurs. Caressant des notes qu’il fait magnifiquement sonner, imaginant des accords surprenants, parfois même dissonants, Bill Carrothers transcende le matériel thématique sur lequel il se penche. Les bonnes mélodies n’ont pas fini d’inspirer les musiciens les plus doués. Le pianiste, l’un des grands de l’instrument, est l’un d’entre eux. Quant au chanteur, il tient toutes ses promesses. Ce disque éblouissant en témoigne.

PHOTO : Konstantin Kern

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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 19:27
I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

VENDREDI 14 juin

Troisième opus lyrique de John Adams, “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky” (“Je regardais le plafond et alors j’ai vu le ciel”) est davantage un « songplay », une « pièce en chansons » qu’un opéra. Seul le long et complexe Duet in the Middle of Terrible Duress peut s’y apparenter. En l’absence de dialogues parlés pour aider à comprendre l’argument, on découvre l’intrigue à travers les chansons elles-mêmes. Le tremblement de terre qui dévasta une partie de la zone nord de Los Angeles en 1994 inspira l’œuvre qui fut composée et créé l’année suivante dans une mise en scène de Peter Sellars.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Dix-huit ans après la première parisienne de 1995 à la MC93 de Bobigny, le théâtre du Châtelet la reprend dans une nouvelle mise en scène confiée à Giorgio Barberio Corsetti. Avec le scénographe Massimo Troncanetti, ce dernier installe quatre chanteurs et trois chanteuses sur une scène qu’occupent quatre tours roulantes de différentes tailles. Fréquemment déplacées et différemment assemblées, elles constituent un hôpital, une église, un tribunal, une prison ou des immeubles de quartier. Sur les murs, ses autres collaborateurs Igor Renzetti et Lorenzo Bruno projettent des couleurs et animent des images, font naître des personnages virtuels qui accompagnent l’action.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Dû à la poétesse d’origine jamaïcaine June Jordan, le livret met en scène sept personnages aux origines ethniques et sociales diversifiés censés représenter la diversité de la Californie et le futur schéma démographique des Etats-Unis. Dewain (Carlton Ford), un délinquant noir, David (Joel O’Cangha), pasteur d’une église baptiste de quartier, Consuelo (Hlengiwe Mkhwanazi), réfugiée politique salvadorienne sans papiers, Rick (Jonathan Tan), avocat d’origine vietnamienne dont les parents sont d’anciens « boat people », Mike (John Brancy), policier blanc qui refoule son homosexualité, Tiffany (Wallis Giunta), présentatrice d’émission de télévision et Leila (Janinah Burnett), employée d’un centre de planning familial dont la tâche principale est de recommander la contraception dans les rapports sexuels.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Fracture rédemptrice non exempte de drames, le tremblement de terre qui intervient au second acte les révèlera à eux-mêmes. Bénéficiant des lumières de Marco Giusti, sa théâtralisation est impressionnante. “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky” se conclue sur des images de ciel et de nuages d’une beauté indicible. Pendant deux heures, la musique étonne, transporte, bouleverse. Comment ne pas être touché par Consuelo rêvant de vivre en paix et en sécurité avec ses enfants dans Consuelo’s Dream ? Comment ne pas être séduit par la beauté mélodique de Dewain’s Song, une ballade aux paroles émouvantes ?

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

John Adams est un musicien dont il apparaît difficile de classifier le travail. Beaucoup plus variée que celle de Steve Reich et de Philip Glass, dont les noms restent comme le sien associés à la musique minimaliste, son œuvre dont l’harmonie et le rythme furent longtemps les forces motrices se déploie aujourd’hui dans de multiples directions. Ses partitions dévoilent des lignes mélodiques lyriques et sensibles, de larges espaces acoustiques. Dans l’ouvrage qu’il consacre au compositeur chez Actes Sud, et à propos de “The Death of Klinghoffer”, le second opéra d’Adams, Renaud Machart relève « les qualités d’une écriture très fouillée où les mouvements des voix sont régis par un savant travail contrapuntique ».

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Construite sur la répétition de brefs motifs répétitifs évoluant au sein d’un langage harmonique tonal associé à une pulsation rythmique régulière, la musique minimaliste n’est pas absente de “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky”. Son prologue instrumental est même un hommage appuyé au genre dont le flux rythmique incessant traverse la partition.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Lorsqu’il entreprit de l’écrire, Adams ne cache pas avoir eu en tête “West Side Story” de Leonard Bernstein et “Porgy and Bess” de George Gershwin, des œuvres relevant de cette forme de théâtre musical américain auquel appartient le « musical ».

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

À ces modèles incontournables mais quelque peu lointains, s’ajoutent de nombreuses musiques populaires que le compositeur, né en 1947, écouta dans sa jeunesse, sa musique raffinée et savante s’ouvrant à divers métissages. Soul music (A Sermon on Romance), musique latine (Esté País) rock (Mike’s Song), jazz (Tiffany’s Solo), mais aussi blues et gospel nourrissent ses chansons, les personnages imaginés par June Jordan favorisant cette profusion de styles. Comme interprètes, John Adams a choisi des chanteurs et chanteuses d’opéra, ce qui renforce l’étrangeté de ces musiques généralement confiées à d’autres voix. Ouvertes à une large diversité de rythmes, ses chansons relèvent parfois de plusieurs genres, comme si le compositeur refusait de leur voir apposer des étiquettes trop précises.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Leur instrumentation pour le moins singulière renforce leur l’aspect déroutant. Totalement privés de cordes, les vingt-trois numéros de la partition réunissent selon leurs besoins clarinette basse ou clarinette (Franck Scalisi), saxophone alto ou ténor (Clément Himbert), deux claviers synthétiseurs (Claude Collet et Martin Surot remplacé par Christelle Séry les 14 et 17 juin), un piano (Paul Lay), une guitare acoustique ou électrique (Jean-Marc Zvellen-Reuther), une contrebasse ou une basse électrique (Valérie Picard), et une batterie acoustique ou MIDI (Philippe Maniez). Donc rien de classique dans cet ouvrage scénique aux mélodies séduisantes. Bien qu’écrite – Alexander Briger dirige l’orchestre –, la musique laisse des espaces de liberté aux huit musiciens qui pour la plupart jouent aussi bien du jazz que le répertoire classique. Ils peuvent même improviser sur certaines mesures précises de certains morceaux. Tiffany’s Solo en est un bon exemple. De même que Dewain’s Song of Liberation and Surprise. Sa mélodie accrocheuse se voit développer par un solo de saxophone comme dans un orchestre de jazz.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

John Adams rêvait de voir jouer sa « comédie musicale » à Broadway. Elle fut donnée une cinquantaine de fois à Berkeley, Montréal, New York, Édimbourg, Helsinki, Paris, Hambourg, mais la complexité rythmique et harmonique de l’œuvre et une intrigue se situant dans les milieux défavorisés de Los Angeles la rendent impossible à monter sur une scène de Broadway. Le théâtre du Châtelet la reprend aujourd’hui. Dernière représentation le mercredi 19 juin (20h00). Ne la manquez surtout pas.

Il existe deux versions de “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky”. On recherchera celle que dirige le compositeur, un disque Nonesuch de 1996. “The John Adams Earbox (coffret de 10 CD(s) en contient de larges extraits. Confié à Klaus Simon qu’entoure The Band of Holst-Sinfonietta, celle qu’a publié Naxos en 2006 reste plus facilement disponible.

PHOTOS : © Marie-Noëlle Robert / Théâtre du Châtelet, sauf John Adams © Margaretta Mitchell

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 09:00
Marc CARY : “For the Love of Abbey” (Motéma / Harmonia Mundi)

Curieux parcours que celui de ce pianiste élevé à Washington DC qui se fit connaître dans le go-go, mélange de rhythm’n’blues et de hip-hop popularisé par Chuck Brown, un appel à la danse. Installé à New York, Marc Cary travailla avec des jazzmen réputés. Dizzy Gillespie et Max Roach s’assurèrent ses services. Accompagner des chanteuses l’attirait. Il devint le pianiste de Betty Carter et de Shirley Horn, puis rencontra Abbey Lincoln (1930 - 2010) dont ce disque célèbre avec émotion ses chansons.

Marc les apprit en l’écoutant jouer du piano. Voisin d’Abbey à Harlem, le batteur Art Taylor avec lequel il jouait la lui fit rencontrer. Il resta douze ans avec elle, plus longtemps que Mal Waldron, Hank Jones, Wynton Kelly et Kenny Barron, qui comme lui ont servi ses musiques. Marc joue aussi la sienne, possède ses propres groupes, Indigenous People aujourd’hui rebaptisé Cosmic Indigenous et Trio Focus – avec Samir Gupta (batterie et tablas) et les bassistes Burniss Travis et Rashaan Carter. Il fait partie des musiciens qui font groover le jazz avec des rythmes africains, indiens, brésiliens qu’il mâtine de hip-hop. « Avec Abbey, il me fallait jouer différemment. Elle a complètement changé mes perspectives, m’a appris à me défaire de ce dont je n’avais pas besoin, et a été une vraie source d’inspiration ».

Marc CARY : “For the Love of Abbey” (Motéma / Harmonia Mundi)

Dans cet album, le premier qu’il enregistre en solo, Marc Cary reprend onze de ses chansons et en révèle les nuances mélodiques sans en faire entendre les paroles. Comme si Abbey était toujours bien présente avec lui, il restitue la tension dramatique de ses compositions, donne poids et amplitude à son piano orchestral. La main gauche plaque des accords graves, énergiques. Les basses sont lourdes et sonores. L’instrument retrouve sa puissance percussive, brasse des vagues de notes roulantes (Another World). La main droite ornemente, improvise sur des mélodies que l’on imagine chantées par une voix invisible. Des accords massifs en restituent la diction traînante comme si, près de lui, Abbey s’appuyait sur son piano pour chanter le mélancolique Who Used to Dance, le sombre Down Here Below ou Throw it Away que Marc interprète avec une vigueur rythmique impressionnante. Outre une reprise de Melancholia de Duke Ellington, « morceau qu’Abbey adorait m’écouter jouer », le pianiste lui dédie For Moseka (née Anna Marie Wooldridge, Abbey Lincoln prit le nom d’Aminata Moseka en 1975), pièce construite sur un ostinato tourbillonnant. Une version presque apaisée de Down Here Below (the Horizon) conclut ce disque très attachant.

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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 09:29
Festivals : ce jazz étrange qui prolifère

Rendant visite à Monsieur Michu, je lui trouve le moral en berne. Les flots d’eau qui nous tombent sur la tête depuis quelques semaines n’incitent pas à le faire sortir de son appartement. Il en profite pour consulter les programmes des innombrables festivals de l’été, non sans se faire du mal. Le moindre village fête le jazz, ou du moins imagine le fêter. Prenez Toinette-sur-Loire, 2000 habitants, 20.000 attendus pour le premier Merguezazz Festival que sa Mairie organise. En vedette Cheba Tutassoilah. Portée par des rythmes gnawa et hassani, elle mâtine de jazz son chant sahraoui. Un peu plus au sud, le paisible hameau de Cébranché prépare Mondo Jazz, méga manifestation culturelle ouverte à tous les métissages jazzistiques, comme si le jazz n’était déjà pas assez métissé. Monsieur Michu effondré m’apprend que les vertes prairies bordant la ferme de sa Tante Pétunia, verts pâturages foulés dans sa jeunesse, vont prochainement accueillir des hordes de fans venues massivement applaudir Lia et Paula, électrons libres du jazz indo-sumérien, mais aussi le très médiatisé Dan Pharacoulé auteur d’une étrange musique se situant quelque part entre raï, hip hop, house et électro jazz. Le communiqué de presse précise que « les infra-basses de son melting pot jazzistique font vibrer les tympans et trembler la terre ». Monsieur Michu en groove déjà des dents. Ce n’est pas mieux chez les bretons. Armor Jazz attend 50.000 visiteurs. Les têtes d’affiche en sont Fuck T.L. (Fuck Ta Langue) et Sam the Mad Fluo. Rasta rappeur, le premier décrit sa musique comme « de la matière vibrante, organique et percussive dont les rythmes contagieux invitent à voyager dans son for intérieur ». Follement apprécié par Jean-Jacques Dugenoux, le second distille « un jazz sans règles et sans frontières dans un alambic improvisateur », expérimente l’infinité des perspectives possibles de la harpe électro-celtique, instrument avec lequel il confronte « les confins de l’univers aux limites des fréquences perceptibles ».

 

Abusivement estampillées jazz, ces musiques venues d'ailleurs donnent envie d’écouter du jazz dans les festivals qui en proposent, à Marciac par exemple. Ailleurs, entre Kassav, Chic, The Temptations ou Earth Wind & Fire, se glissent encore quelques jazzmen. De moins en moins. Mulgrew Miller a rejoint lui aussi les étoiles. Le 29 mai, un accident vasculaire cérébral a eu raison de ce géant du piano, un homme simple, modeste, d’une grande gentillesse que Jean-Paul admirait. Il aurait eu 58 ans le 13 août. Avec lui disparaît l’un des derniers tenants d’un piano ancré dans le blues et la tradition, un musicien de jazz, chef d’œuvre en péril dénaturé par trop de métissages. Laurent de Wilde qui le connaissait depuis presque trente ans le plaçait tout près du tronc de l’arbre généalogique du jazz, « là où sa sève coule en abondance, au plus proche de sa source ». Mulgrew Miller a abondamment enregistré. Parmi les disques qu’il publia sous son nom, je conseille “The Countdown”, en quartette en 1988 avec Joe Henderson, Ron Carter et Tony Williams dont il fut le pianiste, et “Solo” enregistré live en octobre 2000 au Festival Jazz en Tête de Clermont-Ferrand, le seul album qu’il réalisa sans soutien rythmique. Philippe Etheldrède lui a consacré dimanche 2 juin une heure de son Jazz à FIP. On peut réécouter l’émission en podcast. Il pleut. Ruisselante d’eau, la terre répand une odeur molle. Les escargots laissent de longs sillages d’humidité sur les sols détrempés. Orphelin de l’un de ses meilleurs pianistes, le jazz pleure des larmes de pluie.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

-Ernie Watts au Duc des Lombards les 4, 5 et 6 juin. Avec lui, les Melody Players, groupe comprenant Bernard Vidal à la guitare, Peter Giron à la contrebasse et Tony Match à la batterie. On ne présente plus le saxophoniste, un musicien de studio recherché qui fut aussi membre du Liberation Music Orchestra puis du Quartet West, deux formations de Charlie Haden. Au ténor, il possède une sonorité personnelle aisément reconnaissable. On peut l’entendre dans le dernier album de Kurt Elling “1619 Broadway, the Brill Building Project”. Ses chorus de ténor donnent de l'épaisseur à I’m Satisfied et à So Far Away, une des chansons de “Tapestry“, disque que Carole King enregistra en 1971.

-Thomas Enhco au New Morning le 7. Aux membres de son trio habituel, Chris Jennings (contrebasse) et Nicolas Charlier (batterie) s’ajoute Kurt Rosenwinkel dont la guitare à la sonorité et aux harmonies singulières expose des phrases simples et mélodiques dont toutes les notes semblent chanter. “Fireflies” le dernier disque de Thomas révèle un pianiste sensible à la technique assurée qui se consacre sincèrement à sa musique, des compositions souvent mélancoliques qui distillent une lumière de petit matin et donnent le vague à l’âme. Il possède aussi une oreille très sûre que lui a apporté la pratique du violon. John Patitucci et Jack DeJohnette l’accompagnent dans un enregistrement new-yorkais destiné au marché japonais. Assurément l’un des espoirs de demain.

-Le mardi 11, toujours au New Morning, Philip Catherine nous rend visite dans le cadre de la tournée qu’il entreprend à l’occasion de son 70ème anniversaire. Avec lui, les musiciens de “Côté Jardin”, son dernier disque : le pianiste Nicola Andrioli qui en a composé trois des thèmes, le fidèle et indispensable Philippe Aerts à la contrebasse, Antoine Pierre, batteur au drumming aussi perspicace que subtil, et Isabelle, la propre fille de Philip pour poser sa jolie voix sur le titre qui donne son nom à l’album. Il contient une grande version de Je me suis fait tout petit. Les amateurs de George Brassens apprécieront. Fluide et élégante, sa musique témoigne de la grande forme d’un guitariste qui, au regard d’une carrière faite de rencontres et de réussites, a marqué le jazz de ces quarante dernières années.

-Après s’être produit au Duc des Lombards en février 2012 avec Steve Swallow et Billy Drummond, Steve Kuhn retrouve le club parisien le 13 à la tête d’un nouveau trio comprenant Aidan 0’Donnell à la contrebasse et Steve Johns à la batterie. On écoutera le pianiste dans deux albums de 1986 aujourd’hui réédités par Sunnyside : “Life’s Magic” et “The Vanguard Date”. Influencé par Bud Powell et Bill Evans, Kuhn peut aussi bien jouer un piano aux harmonies ancrées dans la tradition du bop que du jazz modal. Son jeu lyrique ressemble alors à celui de McCoy Tyner. Il rend d’ailleurs hommage à John Coltrane dont il fut pendant quelques mois le pianiste dans un disque ECM de 2009, “Mostly Coltrane”.

-Marjolaine Reymond le 16 à 18h00 sur la Péniche Le Marcounet, quai de l’Hôtel de Ville, prélude à la sortie de “To Be an Aphrodite or not to Be”, oratorio en trois parties dont l’orchestration varie du nonette au duo. Son enregistrement a demandé une préparation minutieuse de nombreux re-recordings. Enregistré en 2006, publié il y a cinq ans, “Chronos in USA”, opéra de poche en trois actes sur des textes empruntés à des poètes anglais et américains, révélait cette chanteuse inclassable mêlant jazz et bel canto, sprechgesang et effets électroniques. Avec elle pour ce concert, Julien Pontvianne (saxophone ténor) David Patrois (vibraphone et marimba), Xuan Lindenmeyer (contrebasse) et Yann Joussein (batterie). Sa voix qui escalade trois octaves, Marjolaine l’engage dans une nouvelle aventure, une féérie vocale consacrée à Emily Dickinson (1830-1886) qui, recluse dans sa demeure d’Amherst, jardinait, s’habillait en blanc et publia de son vivant quelques 1800 poèmes.

-Sachal Vasandani au Duc des Lombards les 17, 18 et 19 juin. Il est présent dans “Life Forum”, nouveau disque du pianiste Gerald Clayton chroniqué dans ce blog. Le père de ce dernier, le contrebassiste John Clayton, a produit “Hi-Fly”, le disque le plus récent du chanteur qui bénéficie de la trompette d’Ambrose Akinmusire. Sachal prépare le prochain et en rode sur scène le répertoire. Il possède une voix charmeuse de ténor léger et donne chaque année quelques concerts au Duc, y aborde un répertoire très varié, des compositions personnelles, des standards et des thèmes empruntés à la pop. Il travaille depuis longtemps avec Jeb Patton (piano), David Wong (contrebasse) et Peter Van Nostrand (batterie) qui, sous toute réserve, seront avec lui au Duc.

-Bruno Angelini et Philippe Le Baraillec sur la péniche l’Improviste amarrée pour deux mois 34 quai de la Loire (M° Jaurès) le 22 à 21h30. Les deux pianistes se succèderont en solo sur le même instrument. Ils eurent tous deux comme professeur Samy Abenaïm qui avec Bernard Maury fonda la Bill Evans Piano Academy. Bruno et Philippe en ont charge aujourd’hui. Ils aiment organiser les sons, sont férus d’harmonies, de notes élégantes et tendres dont ils tirent une grande diversité de couleurs. Plus extraverti, Bruno Angelini multiplie projets et enregistrements. Il a rejoint le groupe de Sébastien Texier et joue dans “Toxic Parasites”, son nouveau disque. Philippe Le Baraillec donne peu de concerts et fait peu de disques. Exigeant avec sa musique, poète autant que musicien, il caresse ses notes avec douceur, sensualité et va à l’essentiel. Harmonie, rythme et mélodie habitent ses silences. Ses apparitions sont rares. On ne manquera pas son récital parisien.

-On parle beaucoup de Ken Berman, pianiste new-yorkais remarqué par la critique américaine qui occupera la scène du Sunside le 27. Influencé par Bill Evans et Keith Jarrett, cet ancien étudiant du Berklee College of Music dont le mentor fut Barry Harris, apporte des compositions originales bien structurées. Sa formule de prédilection reste le trio, combinaison instrumentale interactive qui offre de nombreuses possibilités d’échange et de création. Avec Darryl Hall (contrebasse) et Rémi Vignolo (batterie), il jouera des extraits de son troisième album “Sound Poetry” dont la sortie est prévue cet été.

-Billy Childs au Sunside les 28 et 29 à la tête d’un quartette de vedettes comprenant Steve Wilson aux saxophones, Scott Colley à la contrebasse et Kendrick Scott à la batterie. Naguère pianiste de Freddie Hubbard et de J.J. Johnson, Childs est l’auteur de nombreuses pièces orchestrales, certaines destinées à des orchestres symphoniques, d’autres à des orchestres de jazz, tel le Lincoln Center Jazz Orchestra. Il écrit pour le Kronos Quartet et a composé un concerto pour violon et orchestre. Regina Carter en était la soliste. Au Sunside, c’est le jazzman que l’on écoutera dans ses œuvres. “Autumn : in Moving Pictures” son dernier disque réunit le saxophoniste Bob Sheppard, les batteurs Antonio Sanchez et Brian Blade, mais aussi Scott Colley dont la contrebasse est capable de donner des ailes à la musique.

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Péniche Le Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

-Péniche l’Improviste : www.improviste.fr

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

 

CREDITS PHOTOS : Ernie Watts © Philippe Etheldrède – Steve Kuhn, Sachal Vasandani © Pierre de Chocqueuse – Marjolaine Reymond © Bernard Minier – Mulgrew Miller, Philip Catherine, Ken Berman, Billy Childs : Photo X/D.R.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 09:52
Cécile

Cécile McLORIN SALVANT :

“WomanChild”

(Mack Avenue / Universal Music)

Elle se nomme Cécile McLorin Salvant et subjugue par une voix rare, une de celles dont la découverte inespérée relève du miracle. Comment ne pas songer à Billie, Sassy, Ella, mais aussi à Abbey Lincoln que Cécile a bien évidemment écoutée tant le timbre en est suave et chaud. Cette voix si belle, nous faillîmes la manquer.

Cécile ne se destinait pas à une carrière de chanteuse, mais effectuait une prépa à Aix en Provence pour entrer à Sciences Po. Elle rêvait de devenir chanteuse lyrique, mais la musique n’était pour elle qu’un simple hobby. Née à Miami de mère française et de père haïtien, elle y a étudié le piano classique et chanté dans une chorale d’enfants. À Aix, elle rencontre le saxophoniste Jean-François Bonnel qui dirige la classe de jazz du Conservatoire Darius Milhaud. Il la convainc de chanter, de donner des concerts. En 2010, elle participe sans trop y croire au Concours Thelonious Monk dans la grande salle du Kennedy Center de Washington et, à la surprise générale, en remporte le 1er prix. Jacky Terrasson qui l’admire lui donne un sérieux coup de main en lui confiant deux titres de “Gouache”, et sa présence aux côtés du pianiste au Festival de Jazz de la Villette la place sur la sellette. Plusieurs dates avec Wynton Marsalis et le Lincoln Center Orchestra l’an dernier, une tournée prévue en décembre au sein du même orchestre, sacrent ce début de règne.

Mais d’abord ce disque attendu depuis longtemps, le premier réellement produit que la chanteuse enregistre après un opus mal distribué et passé inaperçu. Certains seront sans doute frappés par son classicisme. Cécile s’empare de quelques thèmes anciens qui parlent à son cœur, à sa mémoire, en exprime le blues de manière naturelle, les fait revivre par une diction et un phrasé impeccables. Elle est aussi la première à reprendre You Bring Out the Savage in Me depuis que Valaida Snow l’enregistra en 1935. “WomanChild” s’ouvre sur St. Louis Blues que chantait Bessie Smith. Une simple guitare (James Chirillo) accompagne une voix qui d’emblée enthousiasme. Une instrumentation réduite lui suffit. Une contrebasse assurée par Rodney Whitaker, une batterie confiée à un Herlin Riley impérial dans You Bring Out the Savage in Me, un piano élégant tenu par Aaron Diehl, musicien jouant aussi bien du jazz traditionnel que du bop, Cécile trouve là l’écrin idéal pour son chant. Avec Nobody et son piano honky tonk, nous nous voyons transportés dans un barrelhouse de la grande Amérique. Modernisé, le tonique John Henry dans lequel le dobro remplace la guitare relève du folk. Quant au blues Baby Have Pity on Me que l’on doit à Clarence Williams, il possède un aspect rural appréciable. Plus actuel, WomanChild révèle le talent de Diehl, pianiste vif et prompt à réagir avec lequel Cécile dialogue, étire ses notes, théâtralise son chant avec gourmandise, ce qu’elle fait aussi dans un décoiffant What a Little Moonlight Can Do croqué à pleines dents. Chanté en français avec beaucoup d’émotion, Le front caché sur tes genoux, un poème haïtien des années 30 dont elle a composé la musique remet bien sûr en mémoire Je te veux, morceau d’Erik Satie qu’elle interprète dans le disque de Terrasson. La chair de poule perdure longtemps après son écoute. "A star is born" assurément.

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 09:05
Nuit tropicale

Il peut faire très chaud à Paris lorsque, cuivrée par le soleil, la musique rythme des mélodies, lui donne des effluves tropicales. Fêtant la parution de son nouveau disque par un concert au Châtelet, Chucho Valdés et sa formation knock-outèrent le mauvais temps pour quelques heures, leur maelström de vibrations colorées et joyeuses plongeant le baromètre dans l’affolement d’une ivresse éthylique.

 

LUNDI 6 mai

Dans un théâtre du Châtelet archi plein et à la tête de ses Afro-cuban Messengers, formation dont le nom évoque bien sûr les défunts Jazz Messengers d’Art Blakey – que, curieusement, personne n’a encore songé à remettre sur pied à des fins mercantiles – Chucho Valdés présentait le répertoire de “Border Free”, son nouvel opus. Sur sa pochette sépia, il apparaît en chef indien, coiffé d’une parure de plumes du plus bel effet. Chucho créa naguère Irakere, le plus international des orchestres cubains. Loin de rester cantonné dans un style, il aime ouvrir sa musique à d’autres influences.

Nuit tropicale

Afro-Comanche, un des morceaux du nouvel album, est ainsi dédié aux descendants des Comanches qui, déportés à Cuba au cours du XIXe, y fondèrent des familles. Introduit par un piano nerveux et orchestral, le tempo rapide met en valeur la section rythmique, un batteur solide (Rodney Barreto Illarza) et deux percussionnistes, Yaroldy Abreu Robles aux congas et Dreiser Durruthy Bombalé aux tambour batá, mais aussi à la clave. Bâtonnets cylindriques en bois très dur que l’on frappe l’un contre l’autre, ils produisent une phrase rythmique également baptisée clave, 5 notes divisée en deux mesures et jouée en 3/2 ou en 2/3 qui marquent le temps de la musique cubaine.

Nuit tropicale

Cette clave, Chucho n’hésite pas à en assouplir le rythme. Il recherche une plus grande liberté rythmique, mélange mesures paires et impaires dans des compositions aux couleurs féériques. Pour Afro-Comanche, il souhaitait des flûtistes, de vrais indiens comanches. Ne pouvant en disposer, il préféra l’enregistrer avec sa seule section rythmique. Après l’impressionnant solo d’une contrebasse chantante, celle de Gastón Joya titulaire de l’instrument, Chucho se lance dans une fugue de Bach inattendue. Il n’ignore pas l’influence de la musique classique européenne sur la musique cubaine, cite souvent Debussy et Ravel.

Nuit tropicale

Dans Tabú, un thème écrit par Margarita Lecuona, sœur d’Ernesto Lecuona (1895-1963), pianiste et compositeur de La Comparsa souvent reprise par Valdés, une petite section de cuivres comprenant Reinaldo Melián Alvarez à la trompette et deux invités, Irving Acao (saxophone ténor) et Roy Hargrove (bugle et trompette), occupent la scène. Irving impressionne au ténor. Utilisant une sourdine, Roy subjugue le public par l’élégance de son style, la pureté de ses notes. La pièce se termine sur une improvisation collective très applaudie. La sono laisse pourtant à désirer. Alors que le théâtre du Châtelet est réputé pour sa bonne acoustique, un son trop sourd sort des haut-parleurs.

Nuit tropicale

Autre grand moment, Bebo, pièce au thème limpide et tendre écrit pour son père récemment disparu. Par un long et éblouissant chorus, Chucho en hisse la musique au sommet. Composé à l’occasion du carnaval de Las Palmas, Santa Cruz accueille la chanteuse de flamenco Buika, dont la voix particulière, proche du cri et de la transe, a du mal à passer. Je préfère celles des musiciens de l’orchestre qui se répondent, alternance d’un soliste et d’un chœur au rythme de tambours hypnotiques. Son incursion vers la musique arabo-andalouse avec la présence sur scène d’un chanteur surprise ne fut pas non plus très convaincante.

Nuit tropicale

LE DISQUE :

“Border-Free” (Jazz Village / Harmonia Mundi)

Nuit tropicale

Enregistré à La Havane et à Malaga avec les musiciens présents au Châtelet et un seul invité, Branford Marsalis, il mêle toutes sortes de musiques, l’afro-cubaine se voyant ainsi autrement métissée. Certains genres musicaux sont mieux intégrés que d’autres, mais Chucho invente, expérimente. Il repense les rythmes de la clave, joue un merveilleux piano orchestral aux notes chaudes et ruisselantes. Trompette et saxophone ajoutent de la couleur, se livrent avec les tambours de l’orchestre à de passionnantes improvisations collectives, la rythmique tournant à plein régime, comme un guéridon visité par des esprits. Branford Marsalis étonne au saxophone ténor dans Tabú et Bebo, mais déconcerte dans Abdel, une pièce moins heureuse qu’il arabise au soprano. “Border-Free” est aussi un hommage à ses parents et à ses maîtres qui forgèrent sa musique. Il s’ouvre avec Congadanza, un hommage à María Cervantes, la fille d’Ignacio Cervantes (1847-1905), créateur de nombreuses danzas pour piano. Certaines d’entre-elles doivent beaucoup à Chopin. Caridad Amaro, prénom de la grand-mère de Chucho contient un passage célèbre du concerto de piano de Rachmaninov qu’elle aimait écouter. Pilar porte le nom de sa mère. Elle appréciait Bach, mais aussi Blue In Green. Le morceau y fait référence. Bebo, son père, son premier professeur, lui inspire un thème magnifique. Il mérite à lui seul d'acquérir cet l'album.

Photos concert © Pierre de Chocqueuse

 

DERNIÈRE MINUTE :

Nuit tropicale

Ne manquez pas les concerts que donneront les 31 mai et 3 juin prochains dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, 47 rue des Écoles, 75005 Paris (20h00), le sextette de Stéphane Guillaume dans une relecture de “Cityscape”, concerto pour saxophone ténor et orchestre symphonique écrit par Claus Ogerman pour Michael Brecker qui l’enregistra en 1982. “L'Attente” (“Waiting for an Answer”), une commande pour chœur et piano passée à Carine Bonnefoy avec Hervé Sellin au piano, mais aussi les Chichester Psalms et les Danses Symphoniques de West Side Story de Leonard Bernstein complèteront le programme. Les mêmes jours à 18h, Laurent Cugny, désormais responsable du Chœur et Orchestre Sorbonne Universités, donnera une conférence sur l’improvisation et l’écriture, sujets passionnants pour tous les mélomanes.

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 10:21
Au-delà du miroir...

Susanne ABBUEHL : “The Gift” (ECM / Universal)

Difficile de définir la musique intimiste de Susanne Abbuehl. La chanteuse suisse mène sa carrière avec discrétion et donne peu de concerts. “The Gift” est seulement le troisième album qu’elle enregistre pour ECM en douze ans. Publié en 2001, comprenant des compositions de Carla Bley (Closer, Ida Lupino) auxquelles elle ajoute ses propres paroles et des poèmes d’Edward Estlin Cummings qu’elle met en musique, “April” nous révéla la voix pure et aérienne d’une artiste inclassable. Paru cinq ans plus tard et partiellement consacré à des poèmes de James Joyce, “Compass” confirmait la singularité de sa démarche : mettre en musique des poèmes, les chanter pour saisir leur rythme intérieur, traduire leurs plus infimes nuances.

Au-delà du miroir...

Contrairement à “Compass”, la quasi totalité des musiques de “The Gift” sont ses propres créations. Elles servent de support à des poésies d’Emily Dickinson, Emily Brontë, Sara Teasdale et Wallace Stevens, auteurs plus familiers aux lecteurs de langue anglaise qu’aux français. On a lu bien sûr “Les Hauts de Hurlevent” (“Wuthering Heights”) d’Emily Brontë, son unique roman, mais qui connaît la poétesse Sara Teasdale (1884- 1933) ou Wallace Stevens (1879- 1955), l’un des précurseurs de la poésie moderne américaine?

Si ce dernier travailla comme conseiller juridique pour une compagnie d’assurances, les trois autres furent des solitaires. De constitution fragile, Sara Teasdale vécut longtemps chez elle protégée par sa famille et Emily Dickinson ne s’est jamais beaucoup éloignée de la propriété familiale d’Amherst (Massachussetts), une immense maison où elle vécut confinée, répugnant même à sortir de sa chambre. L’aspect confidentiel de leurs poèmes, la vibration des mots qui n’expliquent pas mais invitent chacun à rêver inspirent Susanne Abbuehl qui nous invite à pénétrer de l’autre côté du miroir, à parcourir des paysages sonores épurés au sein desquels le verbe devient images, tend la main à d’autres mondes. Constitués de vers très courts, les poèmes qu’elle reprend ont souvent des rimes imparfaites. Peu conventionnelle, leur ponctuation permet à Susanne de les explorer au mieux. La voix allonge certains mots, étire ou contracte les syllabes pour donner un balancement à la phrase.

Avec elle, trois musiciens dont le fidèle Wolfert Brederode, son pianiste depuis vingt ans. Il choisit judicieusement ses notes, les fait sonner et respirer. Wild Nights se revêt ainsi d’harmonies magnifiques. Dans Fall, Leaves Fall et This And My Heart qui conclut le disque, il joue également d’un harmonium indien, instrument que Susanne rapporta de Bombay. Découvert auprès du trompettiste Tomasz Stanko, le batteur finnois Olavi Louhivuori suggère les tempos, apporte des touches de couleur à une toile percussive aux mailles desserrées. Forbidden Fruit résonne ainsi de bruits sourds inquiétants. A Slash of Blue n’est que bruissements, frémissements féériques. This and My Heart, In My Room et Fall, Leaves Fall sont les seules plages dont il marque le tempo. Seconde voix mélodique, le bugle de Mathieu Michel – trompettiste suisse né à Fribourg en 1963 – commente et souligne la voix, chante les rares notes d’émouvantes improvisations modales. À mi-chemin entre la musique indienne et le jazz, l’approche musicale de l’album reste bien sûr minimaliste. Susanne Abbuehl étudia le chant classique au Conservatoire Royal de la Haye et fut une élève de Jeanne Lee avant de se plonger dans la musique du nord de l’Inde à Amsterdam, puis à Bombay. Sa voix très pure envoûte. Chantant avec son âme, elle l’insuffle dans des poésies qui font corps avec elle. Le pouvoir de la grâce.

Pour fêter la sortie de “The Gift”, Susanne Abbuehl et les musiciens qui ont participé à l’album donneront un concert exceptionnel au Sunside le 16 mai.

Photo de Susanne Abbuehl © Martin U.K. Lengemann         

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