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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 09:27

Kerecki-Taylor--Patience.JPGAprès “Houria” dans lequel le saxophoniste Tony Malaby se joint à son trio pour largement improviser une musique tribale et instinctive comme on n’en a jamais entendue, Stéphane Kerecki change radicalement d’univers musical. Associé à John Taylor, le plus subtil pianiste de jazz d’outre-Manche, il prend son temps pour peindre des paysages dont les couleurs harmoniques révèlent leurs secrets à condition de se laisser glisser doucement sur l’autre versant, celui de la beauté cachée des choses. Le contrebassiste se rapproche ainsi de ses premiers amours jazzistiques, Keith Jarrett et Bill Evans qu’il n’a jamais reniés. Il s’associe d’ailleurs périodiquement au pianiste Guillaume de Chassy pour aller à la rencontre du chant intérieur qui est l’essence, l’alpha de toute musique. Au cours d’un récent blindfold test accordé à Jazz Magazine / Jazzman, il a confié à Franck Bergerot qu’inscrit par sa mère dans une chorale à l’âge de huit ans, il avait découvert l’importance de la voix par la pratique du Requiem de Gabriel Fauré et du O Sacrum Convivium d’Olivier Messiaen qu’il reprend dans “Houria”. On comprend donc mieux pourquoi sa contrebasse chante des notes si justes et si profondes auprès d’un piano qui laisse constamment ouvert le discours musical, refuse de le figer, comme si, en quête de la plus belle lumière, les deux instruments cherchaient à donner à leurs notes voilées par les brumes de leur rêve le meilleur éclairage possible. Dès le Prologue, le son, les couleurs du piano répondent au glissement de l’archet sur les cordes. Une contrebasse à la sonorité épaisse fait résonner le bois musical dans lequel elle est construite, un bois dont on en entend les vibrations harmonieuses de ses fibres. Dans Manarola, le prolongement naturel du Prologue, l’instrument esquisse de timides pas de danse avant de marquer solidement la cadence par de grands claquements de cordes. Ecrit par Stéphane Kerecki (toutes les compositions sont de lui à l’exception du Prologue, de l’Interlude, de l’Epilogue qui sont des improvisations collectives, et d’une reprise de Jade Visions de Scott LaFaro), ce même Manarola permet de découvrir le langage introspectif et poétique de John Taylor, dont le piano, caisse de résonance percussive, devient progressivement un instrument raffiné auquel il confie ses savantes constructions harmoniques. Si les échanges rythmiques ne manquent pas, surtout dans Kung Fu ou Bad Drummer, les deux complices privilégient l’harmonie, la couleur, au sein du discours mélodique, notamment dans Gary dédié à Gary Peacock, Patience ou le très beau Luminescence, mêlent constamment leurs notes dans des danses féériques (La Source en partie joué à l’archet) et racontent ensemble des histoires intimistes, des magnifiques musiques qu’il fait bon écouter.

 

En concert le 22 juin au Duc des Lombards.

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 00:00

Scandinavian-Touch-b.jpgLabel danois basé à Copenhague, Stunt Records se consacre au jazz scandinave depuis 25 ans tout en enregistrant des musiciens de passage (Stefano Bollani, Enrico Pieranunzi) et des jazzmen américains qui résident au nord de l’Europe. Du 17 au 19 mai, Stunt organise son premier festival parisien au Sunset et au Sunside, “The Scandinavian Touch”. Trois soirées au cours desquelles la musique brillera par son éclectisme. Integral qui assure depuis bientôt deux ans la distribution du label, privilégie la sortie des nouveautés sans toutefois oublier un back catalogue riche de 400 références dont certaines nous sont déjà parvenues. 

Scott-Hamilton-c-Stunt-Records.jpg

 

Le 17, les amateurs de jazz classique pourront applaudir le saxophoniste Scott Hamilton avec Jesper Thilo également au ténor et Jesper Lundgaard à la contrebasse. On découvrira la nouvelle formation de Marilyn Mazur le 19. Son dernier opus, double CD « fait de rythmes complexes, de nappes sonores, de belles mélodies » aurait pu être réduit en un seul. Mais Marilyn est une vraie percussionniste musicienne qui sait rendre vivants et Stuntmélodiques les très nombreux instruments qu’elle utilise. Sa Tangled Temptations, nouvelle version du célèbre Beggar’s Opera écrite pour une pièce de théâtre sans paroles, contient des séquences musicales étonnantes. Programmée le même soir, Hanne Boel possède une voix grave et attachante, mais est-elle une chanteuse de jazz ? On en doute à l’écoute de “The Shining of Things” son quinzième et dernier enregistrement dans lequel elle reprend avec bonheur Randy Newman, Joni Mitchell, Antonio Carlos Jobim, Janis Ian et donne une version moins convaincante de Lonely Woman d’Ornette Coleman.

 

ECM.jpgLa soirée du 18 se présente comme la plus alléchante. Le pianiste italien Stefano Bollani se produit en trio avec la section rythmique de son dernier opus ECM, Jesper Bodilsen à la contrebasse et Morten Lund à la batterie. Ils ont enregistré deux magnifiques disques pour Stunt Records : “Mi Ritorni in Mente” en 2003 et “Gleda” en 2004, ce dernier chroniqué l’an dernier par mes soins dans Jazz Magazine / Jazzman (Choc). Largement consacré à des standards du jazz, “Mi Ritorni in Mente”, tout aussi formidable, est enfin disponible. Les trois hommes accompagneront aussi Katrine Stunt-copie-1.jpgMadsen, chanteuse confirmée dont l’univers n’est pas très éloigné de celui de Joni Mitchell. Enregistré avec des cordes, “Simple Life“ son dernier disque n’est pas dénué de charme. Percussionniste expert en rythmes latins, Eliel Lazo complète le programme. Partiellement enregistré à Cuba et bénéficiant sur certaines plages du magnifique piano de Chucho Valdés, “El Conguero” est une bonne surprise. Une formation restreinte l’accompagnera à Paris au sein de laquelle on pourra découvrir Mikkel Nordsø, virtuose danois de la guitare. Membre du trio d’Harold Lopez Nussa, Felipe Cabrera tiendra la contrebasse.

Alexandre-Saada.jpg

 

-Le pianiste Alexandre Saada en solo et le trompettiste Ambrose Akinmusire en quintette – avec Sam Harris au piano, Walter Smith III au saxophone, Harish Ravaghan à la contrebasse et Justin Brown à la batterie – le 17 à la Maison des Cultures du Monde, 101 bd Raspail dans le cadre du Festival de Jazz à Saint-Germain-des-Prés. C’est à un A.-Akinmusire-c-Clay-Patrick-McBride.jpgvoyage au pays de l’harmonie que nous convie Alexandre Saada. Musicien sensible, il séduit les couleurs de son piano, l’élégance de ses longues phrases tranquilles qui traduisent le paisible univers intérieur dans lequel il nous invite à entrer. Doté d’une technique éblouissante, Ambrose Akinmusire a baigné dans le gospel dès son plus jeune âge. Sa grande sensibilité lui permet de faire passer les difficultés techniques et métriques que présente sa musique. Il faut écouter son feeling énorme lorsqu’il joue des ballades. Avec son groupe, Ambrose ne doute de rien et prend des risques. Nous serons ce soir-là son public. 

 

Gerald-Clayton-c-Ben-Wolf.jpg-Du 18 au 20 mai, le pianiste Gerald Clayton s’installe au Duc des Lombards avec Joseph Sanders son contrebassiste habituel, Clarence Penn remplaçant à la batterie Justin Brown indisponible. Doté d’une frappe singulière, ce dernier apporte au trio un tout autre drumming que celui de Penn. Attendons-nous à une musique un peu différente que celle trempée dans le hip hop et le groove que Clayton propose dans son nouvel album. Une démarche esthétique sensiblement plus jazz. Possédant une technique impressionnante, le pianiste possède également de solides racines. Loin de négliger les standards, il les reprend pour les plier à son piano moderne, les ouvrir à un nouvel espace harmonique. If I Were a Bell, Nobody Else but Me, All the Things You Are ne déparent pas “Bond”  son nouvel et remarquable opus enregistré à Paris qui sort le 9 mai. 

 

Naïve-Un duo de piano prometteur le 19 mai à 21h00 dans l’église de Saint-Germain-des-Prés. Rompus aux acrobaties musicales de haute voltige, Antoine Hervé et Jean-François Zygel ne sacrifient pas pour autant la musique. Leur grande technique reste toujours au service de la ligne mélodique. Oncle Antoine apporte le swing, les notes bleues. Maître de l’harmonie, Jean-François diversifie les couleurs de ses notes, introduit tensions et progressions d’accords qui étonnent. Les deux hommes s’amusent, développent leurs idées musicales foisonnantes dans de tendres ou tumultueuses improvisations. Entièrement improvisé, “Double Messieurs”, album sorti le 7 avril chez Naïve Classique, contient des plages enregistrées en public lors de concerts donnés à Vichy, Saint-Malo, Paris, Toulouse, Nanterre et Sceaux en 2009 et 2010.

 

W.-Blanding-c-Ph.-Etheldrede.jpg-Walter Blanding au Duc des Lombards les 23 et 24. Son quartette rassemble les musiciens de Wynton Marsalis : Dan Nimmer au piano, Carlos Henriquez à la contrebasse et Ali Jackson à la batterie. Normal, Blanding est le saxophoniste du trompettiste. “From the Plantation to the Penitentiary”, un disque Blue Note de Wynton enregistré en 2006 donne une bonne idée de son style, de sa capacité à faire chanter ses instruments, ténor ou soprano. Dans cette formation portée par une exceptionnelle section rythmique, le piano occupe une place centrale, Dan Nimmer, musicien économe et subtil, éclairant avec sensibilité et finesse le discours musical, un jazz aux improvisations colorées qui concilie tradition et modernité et n’oublie donc pas de swinguer.

 

Rene-Urtreger.jpg-Jazz à Roland Garros le 27 (et non le 25 commme je l'ai d'abord annoncé) avec le trio de René Urtreger - Philippe Urtreger à la contrebasse et Eric Dervieu à la batterie - complété par André Villeger, jeune et talentueux saxophoniste à l’aube d’une carrière prometteuse (je plaisante, bien sûr!). On ne présente plus le roi René, serviteur fidèle d’un jazz qui enchante et traverse le temps. Le bop, le swing, André pratique et connaît. Difficile de lui faire la leçon. Il souffle des notes tendres, lyriques, construit ses phrases à l’ancienne, autour des mélodies ce qui leur donne un fil d’Ariane et permet de mieux les goûter. La technique chez René reste au service de la musique. Son piano chante, possède la mémoire du blues et du bop. Bud Powell son idole, revit toujours dans ses doigts.

 

G.-Parlato-5-c-Jeaneen-Lund.jpg-Le 25, Gretchen Parlato est attendue au New Morning à l’occasion de la sortie de “The Lost and Found” son nouvel album. Avec elle, un excellent pianiste Taylor Eigsti, souvent au Fender Rhodes. Alan Hampton à la contrebasse (à l’occasion, il joue de la guitare et chante) et Kendrick Scott à la batterie complètent la section rythmique. Gretchen possède une voix suave, un peu traînante et des vocalises bien à elle. Les mots s’étalent, parfaitement articulés, modulés par le chant. Une section rythmique très souple se plie aux inflexions vocales d’une chanteuse singulière. Elle a écrit les paroles et les musiques de plusieurs morceaux de son nouveau disque dans lequel elle reprend Henya d’Ambrose Akinmusire, Juju de Wayne Shorter, et le mythique Holding Back the Years de Simply Red.

Jackie Terrasson

 

-Jacky Terrasson reste fidèle au festival de Saint-germain-des-Prés et y participe chaque année depuis sa création. L’auditorium de l’Institut Pasteur l’accueille le 28 pour un concert en quartette avec une formation en partie inédite. S’il joue souvent avec Leon Parker, Jacky n’a encore jamais bénéficié de la contrebasse de Stéphane Kerecki. Pour pimenter le tissu rythmique, Xavier Desandre Navarre complétera le groupe aux percussions. Les concerts de Jacky ne sont jamais anodins. En public, le pianiste donne toujours le meilleur de lui-même, se dépense dans un jeu très physique. Trempées dans un grand bain de blues, ses notes s’assemblent pour une grande fête du swing.

 

Craig-Taborn.jpg-Le pianiste Craig Taborn au Sunside le 29, en solo. On trouve son nom dans des albums de Roscoe Mitchell, Michael Formanek, Evan Parker, Scott Colley, Drew Gress, des musiciens souvent impliqués dans un jazz moderne expérimental. Le 6 juin prochain sort sur ECM son premier disque en solo, des improvisations approchées de manière « compositionnelle », la musique naissant de l’instrument. Craig a ainsi utilisé comme « pure source sonore » le Stenway D mis à sa disposition pendant l’enregistrement. Il attache beaucoup d’attention aux timbres, aux harmoniques, à la sonorité même du piano et décline une musique rêveuse, hypnotique, souvent répétitive qui ne manque pas de grandeur.

 

Stephan-Oliva.jpg-Ne manquez surtout pas le concert que donne Stéphan Oliva au Sunside le 31 dans le cadre de la soirée consacrée aux artistes du label Sans Bruit. Le pianiste s’est déjà produit en solo l’an dernier dans ce même club avec un programme entièrement consacré au compositeur Bernard Herrmann. Toujours en solo, il récidive dans un récital improvisé autour des films noirs, des thèmes de John Williams, Miklos Rosza, Henri Mancini, David Raskin et quelques autres dont il fait sonner les notes graves, leur donnant une profondeur abyssale pour suggérer l’angoisse. Dans “After Noir” que propose Sans Bruit en téléchargement, Stéphan improvise des portraits d’acteurs (Robert Ryan, Sterling Hayden, Robert Mitchum) et d’actrices (Gene Tierney, Lizabeth Scott, Gloria Grahame) réservant à ces dernières ses mélodies les plus lyriques.

 

Bruno Angelini & Mauro GarganoD’autres artistes dont les enregistrements sont téléchargeables sur www.sansbruit.fr animeront la soirée. Yes is a Pleasant Countryréunit la chanteuse Jeanne Added, Bruno Ruder au piano et Vincent Lê Quang aux saxophones. L’album porte le même nom que le groupe. Sur Sans Bruit également, Bruno Angelini (piano), Mauro Gargano (contrebasse) et Fabrice Moreau (batterie) proposent “So Now”, album aux harmonies attachantes et aux couleurs délicates réunissant des compositions personnelles et des thèmes de Bill Evans, Wayne Shorter et Carla Bley (Ida Lupino).

 

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

-Duc des Lombards : http://www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

 

PHOTOS : Scott Hamilton © Stunt Records - Marilyn Mazur © Nicola Fasano / Stunt - Stefano Bollani Trio © Robert Lewis / ECM - Katrine Madsen © Robin Skjoldborg / Stunt - Ambrose Akinmusire © Clay Patrick McBride / Blue Note - Gerald Clayton © Ben Wolf – Antoine Hervé & Jean François Zygel © Franck Juery / Naïve - Walter Blanding © Philippe Etheldrède - Gretchen Parlato © Jeaneen Lund - Craig Taborn © Rue Sakayama / ECM - Alexandre Saada, René Urtreger, Jacky Terrasson, Stéphan Oliva, Bruno Angelini & Mauro Gargano © Pierre de Chocqueuse.

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 11:23

D.-King---O.-Hutman--cover.jpgIls se connaissent depuis une dizaine d’années. Olivier Hutman accompagnait Denise King à La Villa, club de la rue Jacob dont s'occupait Dany Michel. C’est conduit par ce dernier au Duc des Lombards en octobre 2009 que j’ai découvert la chanteuse dans un répertoire éclectique au sein duquel jazz, blues et soul faisaient bon ménage. Denise King n’est pas la première venue. Native de Philadelphie, elle s’y est imposée comme un talent incontournable du « Philly Sound » dont les représentants les plus illustres sont Billy Paul, Harold Melvin, Teddy Pendergrass, Patti LaBelle et les O’Jays. Sa voix puissante et chaude vous transporte dans un bain de miel fortement aromatisé. Cannelle et girofle anesthésient les émotions trop fortes que donne un chant trempé dans le gospel et la tradition du chant d’église. Outre un phrasé et une diction impeccables, Denise possède et transmet un feeling énorme. Les frissons vous saisissent et avec eux cette chair de poule que le froid ou l‘émotion provoquent. Aucune comparaison possible avec ces trop nombreuses voix blanches venues du Nord qui envahissent depuis quelques années le paysage jazzistique et laissent de marbre. Denise, il faut la voir sur la scène d’un club mettre le public dans sa poche bien chaude, le prendre par la main pour lui faire chanter des onomatopées, le faire plonger dans sa musique. Je l’ai revue au Duc en juin 2010, toujours avec Olivier, un des rares pianistes français chez qui le blues est parfaitement naturel. Ensemble, ils tournèrent tout l’été, rôdant les morceaux de cet album, leur premier. Les standards qu’il contient - I Got Rhythm, Besame Mucho, That Old Black Magic - vous sont probablement familiers. Nos deux complices proposent aussi des compositions originales aux couleurs et aux harmonies éclatantes. Je pense surtout à Naalaiya, morceau superbement arrangé qui renferme un admirable chorus de ténor d’Olivier Temine. Notre époque décadente produit rarement de vraies mélodies. Sur des textes de Denise ou de Viana, sa charmante épouse, Olivier Hutman y parvient. L’auteur de la magnifique “Suite Mangrove” a depuis longtemps compris que la musique n’est pas une histoire de vitesse, de virtuosité tapageuse et tape à l’œil. Olivier joue avec le cœur dans la tête. On y entend palpiter une musique de chair et de sang, non des suites d’accords abstraits et abscons produits par nos neurones. Elle possède une large palette de couleurs afro-américaines, comme si elle avait été composée là-bas, près du grand fleuve Mississippi. Olivier a le blues dans la peau. Ses notes swinguent, se trémoussent comme des danseuses virevoltant sur le parquet d’un vieux ballroom. September Song est à écouter toute l’année. Ballade rêveuse co-signée avec Denise, Remember est un must d’élégance pianistique et dans Two On the Plane les notes tendres et bleues du piano sont délicatement placées sur une mélodie délicieuse. Modeste, Olivier laisse souvent jouer son saxophoniste, plus convaincant que dans sa propre musique. Denise et lui peuvent sans crainte se reposer sur la contrebasse assurée et rassurante de Darryl Hall qui tient une place importante dans Nuages, l’instrument s’accordant idéalement avec la voix. Batteur au drumming précis et efficace très apprécié des vocalistes, Steve Williams complète une section rythmique on ne peut mieux choisie. Denise King et Olivier Hutman nous offrent un disque plein de joie, de mélodies heureuses qui réaffirment que le jazz est à la fois un art et un plaisir. Souhaitons leur de travailler longtemps ensemble.

 

Concerts au Duc des Lombards, les 6 et 7 juin.

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 11:22

Jazz Magazine, may coverMai : une longue et passionnante interview d’Aldo Romano dans Jazz Magazine / Jazzman. Le batteur parle de son enfance, se penche sur sa carrière, éreinte et dit surtout des vérités qui dérangent, sur le free notamment « le lieu de toutes les ambiguïtés, du n’importe quoi, de l’incompréhension, la méconnaissance érigée en principe ». Aldo rappelle l’importance du blues :  « On ne peut pas faire l’économie du blues. Si on ne sait pas jouer un standard, on ne sait pas jouer du jazz. Cette musique a une histoire, une  grammaire, je ne vois pas comment on peut faire l’économie de cet apprentissage ». Les  apôtres de la post-modernité vont grincer des dents. Bernard qui défend son projet de jazz conceptuel m’a récemment présenté un musicien de cet acabit. Edouard Marcel a étudié la musique au conservatoire. Intéressé par l’avant-garde contemporaine, il a tardivement découvert le jazz avec Louis Sclavis et Joëlle Léandre et s’est dit qu’avec son bagage technique, il pouvait faire aussi bien. Sur ce plan-là, Edouard Marcel en impose. Il m’a montré ses partitions, de grands rouleaux de papier millimétré remplis de suites de notes très savantes, d’accords un peu bridés de 17ème et 19ème parallèles, de 40ème rugissants, et m’a fait entendre un de ses disques, inaudible, mais au concept irréprochable. Il aimerait qu’un luthier lui construise une contrebasse géante avec une porte à l’arrière pour pouvoir entrer dans son instrument et communier au plus près avec sa musique. N’ayant aucun sens du rythme, il trouve difficilement des engagements, en éprouve frustration et colère. Le blues, les standards, il en ignore le vocabulaire tout comme le jazz et son histoire. Le swing, les mélodies, il hausse les épaules, rage et désespère de voir reconnaître son talent. Dignes successeurs des musiciens que fustige Aldo Romano « des types qui dans les années 70 et 80 se sont mis à jouer sans rien connaître et en le revendiquant », les Edouard Marcel occupent aussi le paysage jazzistique. Souhaitons leur de trouver un public.

 

Jazz-a-St-Germain--affiche-2011.jpgFrédéric Charbaut et Donatienne Hantin se gardent bien d’inviter cette avant-garde cacophonique au festival de Jazz de Saint-Germain-des-Prés, une manifestation désormais incontournable dont le programme est beaucoup plus alléchant que celui de l’an dernier. Du 15 au 29 mai, le festival accueille Ambrose Akinmusire, Jean-François Zygel et Antoine Hervé, Stefano Di Battista, le Moutin Reunion Quartet Alexandre Saada, Jacky Terrasson et de nombreux autres musiciens choisis pour la lisibilité de leurs musiques. Toutes ne me conviennent pas, mais les demeures sont nombreuses dans la maison du jazz et sa diversité contribue à sa richesse. Il y a tant de concerts en mai à Paris que mes “concerts qui interpellent” ne portent que sur la première quinzaine du mois (du 4 au 16). A partir du 17, et pendant trois jours, le Sunset et le Sunside ouvrent leurs portes au jazz scandinave. Rendez-vous le 10 mai dans le blogdechoc pour mes autres coups de coeur du mois.

Merci à Philippe E. et Eric F. pour l'inspiration.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Nguyên Lê © Laurent Edeline-Dans “Songs of Freedom” son dernier album pour le label ACT, Nguyên Lê mélange allègrement les genres et parvient à créer une musique très originale autour de célèbres morceaux du rock et de la pop. S’y ajoutent quelques compositions personnelles qui s’intègrent très bien au projet. Ces reprises, des versions décalées d’Eleanor Rigby, Pastime Paradise, Mercedes Benz, Redemption Song, le guitariste les habille de couleurs nouvelles, leur apporte des orchestrations qui empruntent à toutes les cultures du monde. Pour les enregistrer, Nguyên a réuni autour de lui une équipe de musiciens talentueux que l’on retrouvera le 4 mai sur la scène du New Morning pour fêter la sortie de son disque. Aux membres réguliers de son groupe - Illya Amar (vibraphone, marimba), Linley Marthe (basse électrique), Stéphane Galland (batterie) - s’ajouteront les chanteurs et chanteuses Himiko Paganotti, Youn Sun Nah, Dhafer Youssef, David Linx, Ousman Danedjo, Julia Sarr, et le percussionniste Prabhu Edouard. Tous bien sûr ont participé à l’album. Une grande soirée en perspective.

 

Susanna-Bartilla--affiche.jpg-Au Sunset le 6, Susanna Bartilla chante Peggy Lee, vingt-trois ans chez Capitol, plus de mille morceaux enregistrés en soixante ans de carrière. Moins célèbre, mais ô combien ! talentueuse, Susanna possède une jolie voix de contralto avec laquelle elle caresse les mots des chansons qu’elle reprend. Avec la même équipe de musiciens qui l’accompagne - Alain Jean-Marie au piano, Sean Gourley à la guitare, Dominique Lemerle à la contrebasse - , sans batteur pour ne pas couvrir une musique qu’elle fait naturellement swinguer avec ses partenaires, elle a enregistré un premier disque au Sunside en 2009 consacré au répertoire de Johnny Mercer. Susanna aime chanter. Sur scène elle transmet sa passion au public avec lequel elle communique et parvient à séduire. Elle possède un léger vibrato et les tessitures graves conviennent à sa voix. Les chorus, Alain et Sean s’en chargent. On peut leur faire confiance.           

 

D. Pérez©Raj Naik-Danilo Perez au Duc des Lombards du 6 au 8 mai. Dans “Providencia” son dernier disque, le pianiste de Wayne Shorter s’interroge sur l’avenir de la planète et incite la jeunesse à rendre le monde plus propre et plus beau. Il s’efface un peu derrière ses arrangements, mais fait chanter son instrument dans les morceaux en trio. Ben Street (contrebasse) et Adam Cruz (batterie) travaillent avec lui depuis huit ans. C’est donc un groupe parfaitement rodé qui l’accompagne et joue ses musiques aux couleurs tropicales. Les danses latines, la tamborito très populaire à Panama ou la rumba guaguancó très appréciée à La Havane, font bon ménage avec le jazz.  

 

Laurent-Mignard.jpg-Laurent Mignard et son Pocket Quartet au Sunset le 7. Geoffrey Secco aux saxophones ténor et soprano, Eric Jacot à la contrebasse et Luc Isenmann à la batterie épaulent brillamment Laurent qui souffle des lignes mélodiques inventives dans sa trompette de poche. La musique évoque celle des grands opus de Don Cherry et d’Ornette Coleman. Fanfares néo-orléanaises, comptines allègres et joyeuses confiées à deux souffleurs qui, poussés par une rythmique tonique et vertébrée,  instaurent un dialogue permanent, mêlent et malmènent les timbres de leurs instruments respectifs avec beaucoup de lyrisme. Directeur musical du Duke Orchestra, Laurent Mignard propose une autre musique, la sienne, et nous dévoile une autre facette de son talent.

 

H.-Lopez-Nussa-c-Patricia--de-Gorostarzu.jpg-Harold Lopez Nussa au New Morning le 13. Pièces lyriques aux harmonies travaillées, danses irrésistibles aux rythmes complexes et chaloupés, standards modernes traités « à la cubaine », œuvres de compositeurs classiques, ce jeune pianiste prometteur excelle dans un vaste répertoire. Vif et virtuose, il tempère son ardeur dans des ballades où perce l’émotion. Felipe Cabrera à la contrebasse et son jeune frère Ruy Adrian Lopez Nussa à la batterie l’accompagnent dans “El País de las Maravillas”, nouvel album dans lequel Harold invite le saxophoniste David Sanchez. Ce dernier sera présent au New Morning. Revendiquant ses origines latines, ce natif de Porto Rico souffle de longues phrases mélodiques aux notes chaudes et colorées. Faisons lui confiance pour donner un plus à la musique du trio.

 

Kenny-Barron.jpgMulgrew-Miller-c-Ph.-Etheldrede.jpg-Toujours le 13, Kenny Barron et Mulgrew Miller se produiront en duo au théâtre du Vésinet (21h) dans le cadre de son Jazz Piano Festival. La première partie du concert sera assurée par Franck Avitabile que l’on ne manquera pas d’applaudir. Enracinés dans la tradition et l’histoire du jazz, Barron et Miller cultivent la mémoire de leurs prédécesseurs tout en absorbant des influences plus contemporaines. Leur raffinement harmonique n’exclut pas un jeu virtuose d’une adresse parfaitement naturelle. Provoqués, ils prennent des risques et s’adaptent aux musiciens avec lesquels ils jouent. Avec plusieurs centaines d’enregistrements à leur actif, tous deux sont également des accompagnateurs aguerris qui savent mettre en valeur leurs partenaires. On peut tout imaginer de cette rencontre au sommet, mais Barron et Miller auront sans doute la sagesse de ne point trop batailler pour mieux faire ressortir les qualités intrinsèques de la musique qu’ils partagent, le swing et le blues. Un concert très attendu.

 

Charlie-Haden-c-Steven-Perilloux.jpg-Ne manquez pas le Quartet West de Charlie Haden au théâtre du Châtelet le 16. Constitué à la fin des années 80 (son premier disque date de 1987), le groupe n’a jamais eu une existence régulière et c’est grâce à Jean-Philippe Allard d’Universal Music qu’il s’est reformé l’an dernier pour un album plein de chanteuses. Ses membres sont certes un peu plus âgés, mais la contrebasse ronde, sobre et solide d’Haden reste plaisante à entendre. Arrangeur habile, Alan Broadbent, mérite d’être mieux connu comme pianiste. Le groupe possède une forte identité grâce à Ernie Watt, saxophoniste ténor qui possède une sonorité aisément reconnaissable. Rodney Green, remplace Larance Marable, aujourd’hui malade, à la batterie. Dernière minute: concert du Quartet West annulé pour raisons contractuelles.

 

S.-Di-Battista--c-Jean-Baptiste-Millot.jpg-Toujours le 16, Stephano Di Battista s’invite au théâtre de l’Odeon dans le cadre du Festival de Jazz de Saint-Germain-des-Prés. Avec Julian Oliver Mazzariello au piano, Jonathan Kreisberg à la guitare, Francesco Pugliesi à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie, le saxophoniste jouera tous les morceaux de “Woman’s Land”, son nouvel album, douze compositions personnelles dédiées à des femmes inoubliables du vingtième siècle. Parmi elles, Ella Fitzgerald, Coco Chanel, Josephine Baker, l’actrice italienne Anna Magnani et l’astronaute russe Valentina Tereskova. Détendus, Stefano et ses complices jouent le blues, le funk, le bop, interpellent Nino Rota, John Coltrane et empruntent dans la bonne humeur. Stephano fait chanter à ses saxophones de jolies mélodies. On y trouve un swing quasi-permanent, une joie que transmet la musique.   

Tineke-Postma.jpg

 

-Tineke Postma au Duc des Lombards les 16 et 17 (concerts à 20h00 et 22h00). Elle travaille avec le même quartette depuis 2006, affine ses compositions et progresse à pas de géant. “The Dawn of Light” son nouvel album est ainsi son meilleur. Avec Marc van Roon au piano, Frans van der Hoeven à la contrebasse et Martijn Vink à la batterie, la saxophoniste (alto et soprano) délaisse les accords du bop pour un jazz modal d’une grande richesse harmonique. Son jeu aussi a changé. Tineke souffle des notes voilées, aériennes, oniriques, travaille sur les nuances et les couleurs d’une musique envoûtante.

 

-New Morning :   www.newmorning.com 

-Duc des Lombards : http://www.ducdeslombards.com

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Théâtre du Vesinet : www.vesinet.org

-Théâtre du Châtelet : www.chatelet-theatre.com 

-Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

 

PHOTOS : Nguyên Lê © Laurent Edeline - Danilo Pérez © Raj Naik - Harold Lopez Nussa © Patricia de Gorostarzu - Mulgrew Miller © Philippe Etheldrède - Charlie Haden © Steven Perilloux / ECM - Stephano Di Battista © Jean-Baptiste Millot - Laurent Mignard, Kenny Barron, Tineke Postma © Pierre de Chocqueuse.

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Edito tout beau
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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 09:09

Tineke-Postma-cover.jpgPour jouer ses compositions, Tineke Postma possède son propre quartette depuis 2006. Marc van Roon en est le pianiste. Frans van der Hoeven (contrebasse) et Martijn Vink (batterie) complètent le groupe. Avant de les réunir, la jeune hollandaise avait joué séparément avec eux. Ensemble, ils constituent la formation idéale pour porter la musique, la rendre plus ouverte. Ce cinquième album est le plus enthousiasmant de la saxophoniste (alto et soprano) qui laisse désormais la musique respirer, économise son souffle pour poser les notes essentielles des mélodies qui l’habitent. Contrebasse et batterie tissent autour des musiques une toile rythmique d’une grande souplesse qui enveloppe délicatement le chant de son saxophone. Souvent modales, les compositions très ouvertes permettent de nombreux changements de tempo. The Observer en bénéficie. Marc van Roon qui joue un piano sensible aux harmonies délicates lui rajoute de discrètes couleurs de synthétiseur. A l’écoute les uns des autres, les musiciens pratiquent un jeu interactif et font circuler leurs idées mélodiques et rythmiques. Tineke fait chanter son saxophone dans Before the Snow, une composition élégante aux contours brumeux et oniriques. Son adaptation de Canção de Amor, un extrait d’un poème symphonique de Heitor Villa-Lobos met en lumière son thème inoubliable. Elle prend le temps de le décliner et espace beaucoup ses notes dans le mélancolique Newland, une des deux compositions de son contrebassiste. Le funk baigne et épaissit les rythmes de la seconde, Beyond Category, mais le groupe évite toute lourdeur et privilégie la fluidité du discours collectif. The Man who Stared at Coats, génère un swing léger et aérien. Me a Place Underground, un poème de Pablo Neruda mis en musique, tranche avec les autres morceaux de l’album. Tineke l’a confié à Esperanza Spalding. Je n’aime pas trop ses disques, mais elle possède une jolie voix et nous offre quelques mesures de scat qui ne sont point ridicules. Off Minor de Thelonious Monk un duo fiévreux pour saxophone et piano, permet de se rendre compte de la grande maîtrise technique de la saxophoniste. Une conversation brillante et bavarde entre deux pièces lyriques. Car Tineke Postma souffle surtout des notes paisibles qui font autant de bruit qu’une pluie de feuilles un jour de grand vent. Leur bleu éclatant se confond avec celui du ciel.

Tineke Postma se produira avec son quartette les 16 et 17 mai au Duc des Lombards

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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 09:43

Conques-sur-scene.jpgMERCREDI 13 avril

Kurt Rosenwinkel au Sunside pour une longue semaine. Sa guitare ne sonne pas comme les autres. De nombreuses pédales lui apportent un son épais proche du rock que les puristes n’apprécient guère. Il joue beaucoup avec lui, allonge la durée de ses notes grâce à un delay, profite de ce léger décalage pour en ajouter d’autres, créer des nappes sonores enveloppantes. Rosenwinkel phrase pourtant comme un Kurt Rosenwinkeljazzman authentique. Son jeu se situe quelque part entre celui de John Scofield et de Pat Metheny dont on croit parfois entendre la guitare synthé. Il possède toutefois ses propres accords et ses longues phrases chantantes dessinent des paysages sonores sophistiqués riches en développements  harmoniques et rythmiques. D’excellents musiciens servent ses compositions complexes et mélodiques. Après Brad Mehldau et Aaron Goldberg, c’est aujourd’hui Aaron Parks qui a charge du piano. Ce dernier attaque ses notes avec vélocité et puissance, pratique un piano souvent percussif, un jeu en single notes qui sert le rythme, mais se plaît aussi à rêver. Saturé de stridences électriques, l’air porte ainsi une musique brumeuse et onirique que tonifie une section rythmique très présente. Si la contrebasse d’Eric Kurt Rosenwinkel & Eric RevisRevis assure avec justesse le tempo,  Justin Faulkner, batteur que l’on a entendu avec Jacky Terrasson, ne cesse de le faire bouger et danser. Il possède une frappe lourde et puissante, martèle ses tambours et apporte un groove énorme à la musique qu’il relance et pousse physiquement. Le guitariste reprit Our Secret World, un extrait d’“Heartcore” son disque le plus travaillé sur le plan sonore, joua Safe Corners, morceau bluesy qui figure sur “The Remedy”, double album enregistré au Village Vanguard. Au cours d’un second set plus virtuose et maîtrisé que le premier, il s’attaqua à remodeler d’anciens thèmes, The Next Step et A Shifting Design, mêlant ses notes à celles du piano et improvisant crescendo un tourbillon de notes voluptueuses.

 

Steve Turre bMARDI 19 avril

Ses meilleurs disques, Steve Turre les enregistra dans les années 90. Des budgets conséquents lui permirent d’inviter Herbie Hancock, Pharoah Sanders, Jon Faddis, Randy Brecker, J.J. Johnson et de faire tourner une formation d’une dizaine de membres qui comprenait plusieurs trombones. Turre ne s’était pas produit à Paris depuis longtemps et le Duc des Lombards l’accueillait pour quatre concerts à la tête d’un quartette comprenant deux musiciens italiens - Nico Menci au piano, Marco Marzola à la contrebasse - , et Dion Parson le batteur de “Delicious and Delightful” son dernier album. Les premiers morceaux interprétés firent entendre une formation jouant un bop de facture classique. Excellent technicien formé à l’école des Jay Jay Johnson et Kai Winding, Turre connaît parfaitement les secrets de cette musique acrobatique et improvise de larges glissandos avec chaleur et brio. Le Steve Turre cpianiste romain qui l’accompagne allie virtuosité et élégance. Très en phase, la section rythmique ne couvre jamais les solistes, marque avec souplesse le tempo adéquat, la contrebasse en retrait assurant une walking bass efficace. Introduit par la batterie, Unitedde Wayne Shorter possède un léger parfum latin qui entraîna le groupe à chalouper davantage sa musique, à la faire moins ronronner. Il fallut toutefois attendre trois bons quart d’heures pour en découvrir une autre, métissée, sentant bon les parfums sonores des îles, des continents sud-américain et africain. Dans Brother Ray, une ballade dédiée à Ray Charles que Turre accompagna et qui lui fit l’honneur de jouer du piano dans un de ses albums, le tromboniste aborde une autre musique, utilise une sourdine et tire des effets de growl de son instrument. Il a joué avec Dizzy Gillespie, les Jazz Messengers, mais aussi avec Celia Cruz, Tito Puente, Ray Barretto et son maître Roland Kirk lui a confié les secrets des plus anciens Steve Turre ainstruments à vent, les coquillages. Il les sort de l’étoffe qui les protège pour Brother Bob, un nouveau morceau, prend des chorus avec des lambis de toutes tailles qui apportent d’autres couleurs à sa musique, saisit son trombone pour chanter le thème de cette pièce modale et africaine. Nico Menci joue alors un piano ornemental à la McCoy Tyner - phrases fleuve, notes perlées en cascade - , le morceau reposant sur une structure très simple, un ostinato propice au rythme (le trombone s’est emparé de maracas et de claves) et aux échanges. Métamorphosée, la formation livra une magnifique version de Ray’S Collard Greens, un blues, Turre soufflant simultanément dans deux grosses conques pour faire venir à lui les sirènes légendaires qui peuplent l’océan de nos imaginaires.

 

John---Gerald-Clayton.jpgJEUDI 21 avril

Programmation de qualité au Duc des Lombards quoiqu’en pensent les aigris et les malentendants. Le club accueille jusqu’au samedi 23 avril les Clayton Brothers, ce qui constitue un véritable événement. Fondé en 1977 par les deux frères Clayton - John à la contrebasse qui compose et arrange le plus souvent les morceaux des membres du groupe et Jeff qui joue du saxophone alto et de la flûte - , le quintette comprend Terell Stafford à la trompette, le pianiste Gerald Clayton, fils de John, au piano et Obed Calvaire à la batterie. John Clayton co-dirige aussi le Clayton / Hamilton Jazz Orchestra qui accompagne Diana Krall dans plusieurs de ses disques. On a pu entendre ce rutilant big band au festival de Vienne, mais c’est la toute première fois que le quintette se produit en France apportant des compositions originales (il a enregistré sept albums) et un savoir-faire incomparable dans la manière de les agencer. Car, bien que plongeant dans la tradition du bop, le répertoire que joue le groupe sonne étonnamment moderne. On le doit au soin apporté aux arrangements. L’exposition Jeff Claytondes thèmes par les souffleurs, les contre-chants de leurs instruments respectifs restent assez classiques, mais, fignolée dans ses moindres détails et bénéficiant d’une mise en place irréprochable, la musique acquiert une dimension intemporelle. Constamment portée par le swing, par une section rythmique à l’écoute permanente des solistes, elle offre de nombreux espaces de liberté dans leurs chorus. Terell Stafford souffle des notes incandescentes à la trompette. Jeff Clayton construit des solos fluides et adapte son lyrisme aux exigences de la mélodie. Le surdoué Gerald Clayton trempe subtilement son piano dans le hip-hop et assemble des accords qui élargissent le champ harmonique. Ne manquez surtout pas les Clayton Brothers. Ce jazz-là est irrésistible.

Photos © Pierre de Chocqueuse

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 08:43

Ambrose-Akinmusire--cover.jpgLa première plage s’intitule Confessions to My Unborn Daughter. Ambrose Akinmusire vingt-huit ans l’introduit en solo et fascine par la justesse de ses longues notes détachées, ses tutti, ses phrases mélodiques parfaitement ciselées. Son complice Walter Smith III les prend au vol et les commente au ténor. Harish Raghavan à la contrebasse et Justin Brown à la batterie apportent une trame rythmique souple et musclée à leurs échanges. Gerald Clayton intervient peu dans ce morceau. Beaucoup plus présent dans Jaya dont il s’empare du thème pour improviser, il tempère souvent le jeu fiévreux des souffleurs par de tendres harmonies. Dans Henya, son piano rejoint le Fender Rhodes de Jason Moran, co-producteur de l’album pour ajouter des couleurs, offrir un tapis de notes oniriques à un trompettiste qui met de l’amour dans ses notes et n’exhibe jamais gratuitement sa technique. Ce feeling est bien sûr davantage perceptible dans les ballades de l’album. Outre Henya, le frémissant Regret (no more), un duo piano trompette, déborde de lyrisme et Tear Stained Suicide Manifesto avec Moran au piano possède l’intensité émotive d’un requiem. « Humide et frais, le cœur est comme un miroir » affirme Akinmusire qui pleure parfois à travers sa trompette. C’est le cœur dans la tête qu’il compose et s’exprime, faisant ainsi passer les difficultés techniques et métriques que présente sa musique. Un véritable groupe de musiciens avec lesquels il se produit régulièrement l’accompagne. Ensemble, ils explorent un jazz moderne imprégné de tradition. La formation expérimente, prend des risques, emprunte aux musiques urbaines environnantes. Le trompettiste aime varier les combinaisons instrumentales. Far But Few Between le fait entendre en trio avec sa rythmique. What’s New, seule reprise de l’album, est un autre moment de tendresse qu’il partage avec Clayton. Plus surprenant, Akinmusire utilise sa voix dans My Name is Oscar, morceau dédié à Oscar Grant tué en 2009 à Oakland par un policier alors qu’il n’était pas armé. Cette tragédie, le trompettiste la met en scène le cœur saignant. Un simple accompagnement de batterie en transmet la violence.

 

Concert le mardi 17 mai (20h30) à la Maison des Cultures du Monde, 101 bd Raspail 75006 Paris, dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés.

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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 10:33

F.-Couturier-Tarkovsky-Quartet--cover.jpgFrançois Couturier a longtemps joué du jazz avec des musiciens cherchant comme lui à faire tomber les barrières cloisonnant les genres musicaux. Une longue collaboration avec Anouar Brahem l’a conduit à se rapprocher de la mélodie, du silence. Ouvert aux musiques de son temps, le pianiste s’intéresse moins au swing qu’à l’élaboration d’une musique ouverte dépassant le cadre du jazz. François a ainsi étudié et déchiffré de nombreuses partitions tant classiques que contemporaines, et a récemment enregistré un album entier d’œuvres du compositeur catalan Federico Mompou. Les trois albums ECM qu’il consacre à Andreï Tarkovsky, son cinéaste préféré, sont parfaitement représentatifs de sa démarche esthétique, le choix d’une musique acoustique qui privilégie la ligne mélodique, mais ne se refuse pas l’improvisation, l’atonalité, la modalité, et affirme haut et fort sa liberté. Comme les deux précédents opus de cette trilogie - “Nostalghia”  et “Un jour si blanc”  - , ce “Tarkovsky Quartet” aurait pu sortir sur le label ECM New Series qui rassemble de nombreuses œuvres contemporaines de qualité. S’il échappe à toute classification, il contient mélodie, harmonie, rythme et nous fait passer de l’autre côté du miroir où la musique se rêve et fait voir des images. S’inspirant de celles, inoubliables, de Tarkovsky, mais aussi de son journal, François Couturier a composé neuf pièces musicales illustratives et féeriques, s’autorisant quelques emprunts à Pergolèse, Bach, Chostakovitch, nourrissant sa musicalité auprès des maîtres. Trois improvisations collectives offrent des moments d’attente (San Galgano), d’abstraction suspendue (Sardor), les instruments déployant majestueusement leurs ailes entre ciel et terre (La main et l’oiseau). Bien que bénéficiant d’une instrumentation identique à celle de “Nostalghia”, la musique est plus orchestrale, davantage pensée pour les quatre instruments du quartette. Le violoncelle d’Anja Lechner, l’accordéon de Jean-Louis Matinier, le saxophone soprano de Jean-Marc Larché et le piano de François font chanter leurs timbres, déploient une large palette de couleurs. Portée par les magnifiques ostinato du piano (Tiapa, Mychkine), constamment enrichie de notes délicates, la ligne mélodique frémit d’aise et s’envole. Les yeux clôts, on la suit dans son voyage, périple peuplé de visions, de souvenirs qui se mêlent aux nôtres pour nous toucher profondément.   

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 08:49

Jazz---Java-c-Vincent-Gramain.jpgVENDREDI 25 mars

Antoine Hervé au théâtre Jean Vilar de Suresnes dans une nouvelle création en quintette, “Le Jazz et la Java”, clin d’œil à Claude Nougaro dont il reprend la chanson. Un programme au sein duquel, grâce à la chanson française, le jazz s’offre de nouveaux standards, des textes poétiques, des vraies mélodies parlant à tous. Edith Piaf (Mon amant de Saint-Jean, L’Hymne à l’amour), Yves Montand (A bicyclette), Serge Gainsbourg (La Javanaise, Les Sucettes, Couleur café) nous les ont fait connaître. Oncle Antoine n’a pas oublié Michel Legrand, auteur de Antoine-Herve---Melanie-Dahan.jpgthèmes admirables comme cette Chanson de Maxence extraite des “Demoiselles de Rochefort”. Pour les chanter, une autre demoiselle, Mélanie Dahan. Sa voix fraîche, agréable se prête bien à ce répertoire. Mélanie ne scate pas, mais vocalise, interprète avec sensibilité ces chansons, en articule parfaitement les paroles, les rend sensibles et convaincantes. Exposant les thèmes, elle en chante les lignes mélodiques et les confie à Antoine qui les transforme, leur apporte d’autres couleurs harmoniques, les engage sur le terrain poétique de l’improvisation. Comme Les Feuilles mortes, morceau bénéficiant d’un arrangement malicieux le faisant passer d’un tempo à un autre, les bons moments se ramassent à la pelle dans une recréation qui apporte au jazz de nouveaux standards. Les musiciens exploitent avec bonheur le potentiel mélodiques de ces airs qu’il fait bon chantonner. Eric Le Lann et sa trompette magique entrouvrent les portes de la nuit. Michel Benita caresse une contrebasse ronronnante de plaisir. Philippe Garcia fait doucement parler ses tambours, chuchote des Eric-Le-Lann---michel-Benita.jpgrythmes qui ponctuent un flux musical réservant bien des surprises. A Bicyclette qui roule sur un tempo très rapide croise All Blues de bon matin sur son chemin. Plus surprenantes encore ces relectures jazz de chansons du répertoire d’Edith Piaf, Les amants d’un jour (avec Michel Benita à la guitare basse) et L’Hymne à l’amour que Piaf composa, morceau bénéficiant des harmonies arc-en-ciel d’un piano élégant. Antoine Hervé l’introduit longuement en solo, en dévoile progressivement le thème. Abordée sur un tempo très lent, sa mélodie inoubliable gagne en intensité lyrique. Mélanie Dahan la chante avec beaucoup d’émotion et elle nous met les larmes aux yeux dans Ne me quitte pas, un duo voix piano, le rappel poignant d’un concert qui confirme que pour être mieux accepté le jazz a besoin de vraies mélodies qui parlent au cœur et pas seulement d’exploits techniques qui ne s’adressent qu’à l’intellect.

 

Didier-Malherbe.jpgMARDI 29 mars

Le Hadouk Trio au New Morning avec en première partie Didier Malherbe et Eric Löhrer qui fêtent la sortie de “Nuit d’Ombrelle” (Naïve), double album comprenant un disque de standards et un second totalement improvisé. Occupant la scène une bonne demi-heure, les deux complices donnèrent des couleurs inédites à St James Infirmary, firent briller nos yeux de plaisir avec Smoke Gets in your Eyes, improvisèrent un Vaguablues et reprirent plusieurs pièces de Thelonious Monk  ‘Round Midnight, Think of One, Friday the 13th avec Steve Shehan pour rythmer la musique. On sait l’admiration Eric Löhrerque le guitariste porte au Moine. Rappelons “Evidence” enregistrement en solo que Löhrer lui consacra et qui reste sa plus belle réussite. Transposer Monk à la guitare n’est pas facile, mais le jouer au doudouk, instrument arménien en Loy-Ehrlich.jpgbois d’abricotier qui ne possède qu’une octave et une quarte tient de l’exploit. Didier Malherbe parvient à moduler ses notes, à les faire vibrer, à les poétiser. On classe l’instrument dans la famille des hautbois, mais son timbre doux et triste porte l’âme d’un peuple et évoque son histoire. Didier le découvrit en 1993 et n’a jamais cessé d’en jouer, l’associant à la sonorité d’ensemble du Hadouk Trio qui nous offrit quelques belles pièces de son répertoire, Dragon de Lune avec Didier au soprano, Barca Solaris, les notes de Loy Ehrlich sonnant comme celles Steve-Shehan.jpgd’un santour. Batteur percussionniste constamment inspiré, Steve Shehan joua bien sûr du hang, sphère métallique qui comprend sept ou huit notes et une fondamentale. Le Hadouk Trio nous fit voir le bleu du ciel avec la world musique planante et aérienne d’“Air Hadouk”, un disque plus proche du jazz que les précédents opus du groupe. On décolle avec Lomsha pour se poser en douceur avec Soft Landing. Le rappel vit le groupe inviter Eric Löhrer et Jean-Philippe Rykiel (claviers électriques) pour une tournerie magique dont les derviches gardent le secret.

 

Fay ClaassenMERCREDI 30 mars

Fay Claassen au foyer du théâtre du Châtelet pour une présentation de son dernier album “Sing ! ” dont vous trouverez une récente chronique dans ce blog. N’étant guère possible de faire venir de Cologne le WDR Big Band, c’est accompagné d’un trio que Fay nous en chanta les morceaux, Olaf Polziehn au piano et Christophe Wallemme se chargeant des chorus. Ce dernier sait mettre en valeur la sonorité ronde, charnue de sa contrebasse. Il n’en fait jamais trop et sert idéalement la musique de Fay, un répertoire éclectique (Cole Porter, Joni Mitchell, Betty Carter, Ennio Fay Claassen cMoricone, Abbey Lincoln). Fay le chante magnifiquement. Elle possède un solide métier, place sa voix sur la musique, étire les mots, longues notes tenues et sensibles joliment modulées. Elle impressionne par la qualité de ses scats (dans You’d Be So Nice to Come Home notamment), mais ce sont les ballades qu’elle reprend qui révèlent davantage ses qualités vocales, le parfait placement de sa voix, la justesse de son chant. Love for Sale de Cole Porter abordé sur tempo lent, You Turn Me On que chantait la grande Blossom Dearie, My Funny Valentine furent ainsi de grands moments de tendresse. Un  piano élégant les habilla d’harmonies lumineuses, et si Stéphane Huchard n’eut guère l’occasion de jouer son propre jeu  de batterie, il rythma avec humilité la musique, la portant discrètement au zénith.

 

Photos : © Pierre de Chocqueuse - Grande photo avec, de gauche à droite, Philippe Garcia, Michel Benita, Mélanie Dahan, Antoine Hervé et Eric Le Lann © Vincent Gramain.

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 11:42

Fred-Hersch-alone--cover.jpgEnregistré au Vanguard de New York en décembre 2010, ce concert de Fred Hersch ne possède pas l’intensité de celui qu’il donna en solo au Sunside en octobre dernier devant un public clairsemé, un moment de grâce comme les musiciens sont capables d’offrir lorsqu’ils sentent le public en osmose avec eux. Hersch joue pourtant un piano inspiré, une musique si fluide que l’on ne perçoit pas l’immense technique qu’elle nécessite. Son disque est le dernier set d’un engagement d’une semaine dans le club new-yorkais. Le pianiste y exprime ses sentiments, habille de superbes couleurs harmoniques les standards qu’il reprend et transforme. Le son est malheureusement un peu écrasé ce qui ne facilite pas son écoute. Il faut passer outre et se laisser porter par une musique qui ne dévoile pas d’emblée sa richesse. Fred commence son set par une version romantique d’In the Wee Small Hours of the Morning que des notes perlées enveloppent d’un baume apaisant. Il flatte la belle ligne mélodique de Memories of You d’Eubie Blake par des fioritures exquises, et nous fait tourner la tête avec Echoes qui ruisselle de tendresse. Rythmiquement, le pianiste fascine par son sens du tempo, sa conception très souple du rythme qui lui permet de passer du stride au boogie dans Down Home et Lee’s Dream, ou de jouer une bossa (Doce de Coco) avec un brio sans pareil. Héritant de nouvelles harmonies et d’une cadence inhabituelle, Work de Thelonious Monk devient un morceau presque neuf, et l’on peine à reconnaître Doxy de Sonny Rollins dans une progression d’accords labyrinthiques qui s’achèvent sur un blues. Certaines compositions furent interprétées à Paris : Work dans une version plus monkienne que celle proposée ici, et Pastorale, pièce contrapuntique dédiée à Robert Schumann dans laquelle cohabitent plusieurs lignes mélodiques, morceau aux accords de rêve et au feeling miraculeux.

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