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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 12:13
Laurent COULONDRE : “Michel On My Mind” (New World / L’autre distribution)

Michel, c’est bien sûr Michel Petrucciani disparu il y a vingt ans, en 1999. Laurent Coulondre n’en a que dix cette année-là. Il joue du piano et de la batterie mais ne connaît pas encore la musique de Michel. Il la découvre avec “Michel Plays Petrucciani” (Blue Note) qu’il écoute en boucle, sans jamais s’en lasser, un disque que lui offrent ses parents. Devenu pianiste de jazz, elle n’a jamais cessé de faire tourner sa tête et chavirer son cœur. En novembre 2018, à l’occasion d’une carte blanche au Bal Blomet, il interprète pour la première fois en public le répertoire qui sera celui de ce disque, un « tribute » à son musicien préféré. Il est également présent au piano et à l’orgue Hammond (un B3 avec pédalier et cabine Leslie) lors d’une soirée hommage organisée par l’Académie du Jazz à la Seine Musicale le 9 février 2019. Réuni par François Lacharme, cet All Stars de onze musiciens s’est également produit cet été à Marciac. Joués lors de ces deux soirées, Looking Up, September Second, Rachid et Little Peace in C figurent dans “Michel On My Mind”, son nouvel album.

Car entre-temps, Laurent Coulondre a cassé sa tirelire, créé son label, New World Production, et enregistré ce disque, en trio avec Jérémy Bruyère à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie. Au programme : onze compositions de Michel et une d’Eddy Louiss (Les Grelots). Deux thèmes de Laurent s’y ajoutent, la révélation d’un compositeur. Le répertoire de l’album provient des albums Blue Note (entre 1985 et 1993) et Dreyfus Jazz (entre 1994 et 1998) de Michel Petrucciani. Laurent ne reprend aucun des morceaux que ce dernier enregistra pour Owl Records, sa première maison de disques. Ce sont eux qui révélèrent l’immense pianiste qu’il était, l’attachement à la mélodie de ce musicien énergique qui martelait puissamment ses notes pour mieux les faire sonner.

 

Sans avoir la virtuosité de Michel, Laurent Coulondre parvient pourtant à faire constamment chanter sa musique. Ces morceaux, il s’est attaché à préserver leur groove, à mettre en évidence leur aspect solaire, et n’a pas trop cherché à les arranger autrement.  D’une grande délicatesse harmonique, Michel On My Mind, le thème qu’il lui dédie et qui donne son nom à l’album, témoigne de la compréhension qu’il a de sa musique. En la jouant comme il le fait, avec générosité et gourmandise, il reste parfaitement lui-même. Ne devient-on pas ce que l’on est en imitant les autres ? Dynamisée par la parfaite osmose de ses musiciens, la musique de ce disque met en joie. Les trois morceaux empruntés à “Music” – Memories of Paris, Looking Up et Bite –, sont irrésistibles. Colors et le tonique She Did It Again que Michel enregistra avec Gary Peacock et Roy Haynes (l’album “Michel Plays Petrucciani”) bénéficient d’un merveilleux piano. Laurent Coulondre fait danser ses notes. Toujours utilisé à bon escient, son orgue tisse des nappes sonores qui enchantent. J’arrête là, les compliments. Ce disque, je vais beaucoup l’écouter.

Laurent COULONDRE : “Michel On My Mind” (New World / L’autre distribution)

Outre le CD déjà disponible, un double vinyle de “Michel On My Mind” doit paraître le 18 octobre avec quatre morceaux supplémentaires.

Concert de sortie le 10 octobre au Bal Blomet (20h30).

 

Photos © Vincent Le Gallic (trio) & Marc Ribes

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 10:15
Des inédits très inégaux

Octobre. L’automne et les couleurs fauves de ses arbres dont les feuilles, bientôt, se ramasseront à la pelle. On se régale avec les premières noix, les châtaignes que certains imbéciles confondent avec les marrons d’Inde, fruits non comestibles du marronnier. Puissent les pluies d’octobre nous apporter ceps, girolles et autres délicieux champignons. Seuls les connaisseurs en feront la cueillette.

 

Comme chaque année en octobre, les clubs de Paris et de la région parisienne s’associent pour fêter le jazz. À Clermont-Ferrand, se prépare fiévreusement Jazz en Tête, un festival de jazz 100% jazz que les vrais connaisseurs n’ont pas l’habitude de manquer. Les disques se font également plus nombreux après une accalmie estivale laissant quelque répit au journaliste saturé de musique. On sort à tour de bras des albums souvent autoproduits ou abrités par de petits labels indépendants. Les Majors ne veulent plus prendre de risques. Elles préfèrent consacrer leurs budgets à promouvoir des enregistrements de célébrités d’hier et d’aujourd’hui plutôt que de miser et accompagner de nouveaux talents, les faire suivre par des directeurs artistiques qui ont encore de grandes oreilles.

 

Des bandes inédites de Miles Davis et de John Coltrane viennent ainsi d’être commercialisées. Annoncé à grand renfort de publicité, “Rubberband” pose problème. En octobre 1985, le trompettiste enregistra onze titres à Los Angeles avant de les abandonner pour travailler avec Marcus Miller sur “Tutu”. Ces morceaux, Warner Music les sort aujourd’hui, dénaturés, remis au goût du jour par de nombreux ajouts qui accentuent l’aspect résolument commercial de cette musique, plus proche du funk que du jazz, musique qui, à l’époque, n’intéressait plus Miles Davis.

 

“Blue World” de John Coltrane est d’une autre tenue. Après “Both Direction At Once”, un album studio de bonne facture publié l’an dernier, Universal, via son label Impulse, met en vente des faces inédites que le saxophoniste enregistra avec son quartette en juin 1964 pour servir de bande-son à un film de Gilles Groulx, un obscur cinéaste canadien : “Le Chat dans le sac”. Rien de vraiment neuf, car Coltrane reprend sans trop les développer cinq vieux thèmes de son répertoire, Naima étant le plus célèbre. Présenté comme une nouvelle composition, Blue World est un démarquage de Out of This World d’Harold Arlen déjà enregistré par le saxophoniste. En outre, si la durée de l’album est à peine de 37 minutes, ce dernier offre 2 prises de Naima et 3 prises de Village Blues. C’est peu pour une curiosité bénéficiant d’un si grand battage médiatique.

 

La musique est bonne mais quitte à choisir, on écoutera plutôt “Getz at The Gate” (Verve), double CD de Stan Getz enregistré en 1961 qu’Universal a sorti en catimini en juin et dont vous lirez la chronique dans ce blog à la date du 8 juillet, ou le “Live in Tokyo’91” du Barney Wilen Quartet (Elemental Music), réunissant Olivier Hutman, Gilles Naturel et Peter Gritz. Ce ne sont pas les meilleurs albums de ces deux saxophonistes, mais ces deux concerts aux minutages généreux (139 minutes pour le Getz, 136 pour le Wilen) donnent à entendre de l’excellente musique.

 

Au moment d’écrire ces lignes, j’apprends la disparition d’Eglal Farhi à l’âge de 97 ans. Elle était l’âme du New Morning qu’elle avait ouvert en 1981. Je l’ai souvent rencontrée mais la connaissais mal. C’était une grande Dame. Cet édito lui est dédié.  

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

 

-Le Trio Viret au Studio de l’Ermitage le 2 octobre (21h00). Antoine Banville en a été le premier batteur. Fabrice Moreau l’a rejoint en 2008 et il fête aujourd’hui ses vingt ans d’existence. Ces dernières années, Jean-Philippe Viret a travaillé avec un quatuor à cordes au sein duquel sa contrebasse a remplacé le second violon. Hommage à François Couperin, “Les Idées heureuses”, l’un de mes Chocs 2017, reste une remarquable réussite. Quant au pianiste Édouard Ferlet, c’est Jean-Sébastien Bach qui a beaucoup occupé son temps. Nos trois musiciens se sont retrouvés à Montreuil, à la Générale, en février 2019 et leurs deux concerts ont été enregistrés en vue d’un nouvel album, le premier du trio depuis cinq ans. Il s’intitule “Ivresse”, vient de paraître sur le label Mélisse, et les compositions exigeantes et lyriques de ce jazz de chambre dont les belles mélodies racontent des histoires, font souvent tourner la tête. Toujours à l’affût de l’inattendu, les trois hommes dialoguent, improvisent et créent une musique enivrante.

-Antoine Paganotti est l’un des deux batteurs de la formation du bassiste Nicolas Moreaux dont Pierre Perchaud est le guitariste. Ils se produiront en quartette au Baiser Salé le 9 à 21h30. Francesco Geminiani le quatrième homme porte le nom d’un célèbre musicien du XVIIIème siècle. La musique que joue ce saxophoniste ténor né en Italie et installé à New York est toutefois beaucoup plus moderne que celle, baroque, de son illustre homonyme. “Colorsound” (Auand Records), un album enregistré en trio en 2015 en témoigne. Les curieux l’écouteront avant de découvrir le musicien en concert.

-Tom Harrell (trompette & bugle) avec Danny Grissett (piano), Ugonna Okegwa (contrebasse) et Johnathan Blake (batterie) au Duc des Lombards le 9 et le 10 (19h30 et 21h45). On écoutera “Infinity” (HighNote), son dernier album publié en mars, mais aussi “The Crystal Paperweight” (Abeat Records / UMV), disque de la chanteuse Ann Malcolm arrangé par Tom Harrell présent à la trompette dans un répertoire consacré à ses propres compostions. Le trompettiste tient aussi une place importante dans “Common Practice”, premier album ECM du pianiste Ethan Iverson (The Bad Plus) après un opus en duo avec le saxophoniste Mark Turner l’an dernier.

-Le pianiste Laurent Coulondre fête le 10 au Bal Blomet (20h30) la sortie de son disque hommage à Michel Petrucciani. Avec lui Jérémy Bruyère (contrebasse) et André Ceccarelli (batterie) qui l’accompagnent dans “Michel On My Mind”, un opus particulièrement réussi dont vous trouverez prochainement la chronique dans ce blog. Au programme, des compositions de Michel, un thème d’Eddy Louiss que Laurent interprète à l’orgue et deux originaux de sa plume.

-Comme chaque année à la même époque, à l’initiative de l’association Paris Jazz Club, les clubs de jazz de Paris et de la région parisienne font leur festival. 180 concerts, 450 musiciens et 25 clubs pour les accueillir entre le 11 et le 26 octobre, c’est ce qu’offre la 8ème édition de Jazz sur Seine, incontournable rendez-vous de l'automne culturel. Pour 40 euros, un « pass » à utiliser dans trois lieux différents donne accès à trois concerts. Une « offre découverte » (10 euros) est également proposée aux étudiants, demandeurs d’emploi et élèves de conservatoires. Organisée avec le soutien de l’ADAMI, une soirée Showcases (entrée libre selon les places disponibles) se déroulera le mardi 15 octobre dans six clubs du quartier des Halles afin de découvrir dix-huit groupes de la nouvelle scène jazz française. Développé par Paris Jazz Club, un volet d’actions culturelles (master-classes, atelier de musicothérapie par le jazz, ateliers pour enfants) est également proposé. Faisant l’objet de notices, les concerts ci-dessous signalés Jazz sur Seine (JsS) rentrent dans le cadre de cette manifestation.

-Le 11 au Triton, accompagné de Jean-Philippe Viret qui dialogue constamment avec lui à la contrebasse, et de Philippe Soirat, batteur au drive subtil, le pianiste Emmanuel Borghi invite le saxophoniste Pierrick Pédron à rejoindre son trio. Loin de la musique de Magma dont il fut le pianiste, ou de celle de son épouse Himiko dans laquelle il s’implique activement, ce fin mélodiste nous invite à partager avec lui le répertoire de “Secret Beauty” (Assai Records), un disque de 2018, son jardin acoustique et secret, terres harmoniques qu’il fait bon arpenter (JsS).

-Le pianiste Kevin Hays et le guitariste Lionel Loueke en duo à l’Espace Sorano de Vincennes le 12 octobre (20h30). Le premier a déjà une longue carrière derrière lui. Outre de nombreux albums sous son nom, il a enregistré un disque en duo avec Brad Mehldau et possède un impressionnant bagage harmonique. Le second s’est surtout fait connaître auprès d’Herbie Hancock et sa guitare percussive, africaine et libre ne ressemble à aucune autre. Distribué en France par UVM, “Hope”, le disque qu’ils ont réalisé ensemble à New York pour le label anglais Edition Records fait entendre une musique acoustique aussi riche qu’imprévisible (JsS).

Des inédits très inégaux

-Soirée Showcases le 15 dans six clubs du quartier des Halles toujours dans le cadre du Festival Jazz sur Seine. L’entrée est libre selon la disponibilité des places. On consultera la programmation complète sur le site. Je ne connais pas tous les artistes qui se produiront ce soir là au Sunset, Sunside, Baiser Salé, Duc des Lombards, Klub et à la Guinness Tavern, mais ne manquez pas si possible au Sunside le Tropical Jazz Trio (Alain-Jean Marie, Patrice Caratini et Roger Raspail) (à 20h00), la formation de la pianiste Leïla Olivesi (à 21h00) et le quartette Flash Pig (à 22h00). Au Sunset (20h30) le guitariste Hugo Lippi dont un magnifique album, “Comfort Zone”,  vient de faire paraître sur le label Gaya. Au Duc des Lombards la chanteuse Lou Tavano (à 20h30) et au Baiser Salé le trio réunissant Julie Saury, Carine Bonnefoy et Felipe Cabrera ((à 20h00).

-Franck Avitabile en trio au Duc des Lombards le 19 (19h30 et 21h45) avec Diego Imbert (contrebasse) et Laurent Bataille (batterie). On ne l’a guère entendu ces derniers mois sur une scène parisienne. Participant en février dernier au concert hommage à Michel Petrucciani organisé par l’Académie du Jazz à la Seine Musicale, il joua ce soir là un merveilleux piano, nous rassurant sur son art. Musicien sensible et exigeant, Franck Avitabile pare de belles harmonies ses propres compositions et celles des autres, des morceaux de Michel Petrucciani disparu il y a vingt ans, mais aussi de Boris Vian et de Serge Gainsbourg au programme de ce concert (JsS).

-Le violoniste Mathias Lévy au Sunset le 19 (21h00) avec Jean-Philippe Viret à la contrebasse et Sébastien Giniaux à la guitare. Avec quelques invités bien choisis (Vincent Peirani et Vincent Ségal), ils l’accompagnent dans son nouvel album “Unis Vers” (Harmonia Mundi / Pias), un disque enregistré après un hommage à Stéphane Grappelli dont Mathias joue sur le violon fabriqué par le luthier Pierre Hel en 1924 et offert par Grappelli au Musée National de la Musique. Un disque de compositions personnelles qui échappe à toute classification, mélange de musiques anciennes et contemporaines dont les meilleurs moments enchantent (Ginti Tihai, Rêve d’éthiopiques, Home de l’être écrit par Viret), mais dans lequel le violoniste brouille les pistes, nous fait passer d’un univers à un autre. Loin du jazz manouche de ses débuts, Mathias Lévy qui fait merveilleusement chanter son instrument s’essaye à la musique classique improvisée, musique libre, intrigante et trempée dans la modernité qu’il fait bon écouter (JsS).

-L’autre festival qui interpelle en octobre c’est Jazz en Tête, un festival clermontois qui fête cette année ses 32 ans d’existence. L’amateur de jazz oublie rarement de s’y rendre. On y court, on s’y précipite en avion, en train (en avance car le Téoz qui assure la liaison Paris-Clermont est célèbre pour ses retards), en moto, à bicyclette et en trottinette (la gendarmerie a récemment arrêté quelques imprudents qui empruntaient l’autoroute pour y arriver plus vite). Car Jazz en Tête est un festival de Jazz pas comme les autres, un des seuls, voir le seul, à ne programmer que du jazz. La plupart des formations qui s’y produisent nous viennent de la grande Amérique. Découvreur de talents, Xavier « Big Ears » Felgeyrolles a été le premier a y présenter les trompettistes Roy Hargrove, Marquis Hill et Ambrose Akinmusire, le saxophoniste Walter Smith III, les pianistes Robert Glasper et Sullivan Fortner, le guitariste Lionel Loueke, le chanteur Gregory Porter pour n’en citer que quelques-uns.

Déplacé l’an dernier à l’Opéra-Théâtre, le festival retrouve une Maison de la Culture rénovée pour six soirées festives du lundi 21 au samedi 26 octobre. On consultera le programme complet sur le site de Jazz en Tête. Ne manquez pas les chanteuses Dianne Reeves (le 23), Cyrille Aimée attendue dans le répertoire de son dernier disque consacré au compositeur Stephen Sondheim (le 24) et Jazzmeia Horn (le 26). Lauréate de la prestigieuse Thelonious Monk Competition en 2015, cette dernière vient de faire paraître un album remarquable sur le label Concord Jazz, “Love & Liberation”. Sullivan Fortner tient le piano dans quatre morceaux. On le retrouvera le même soir au sein du quartette de Giveton Gelin, trompettiste adoubé par le regretté Roy Hargrove.

-Sunset Hors les Murs du quartette ASTA au Bal Blomet le 22 (20h30). ASTA, l’acronyme des prénoms d’André Ceccarelli (batterie), Sylvain Beuf (saxophones), Thomas Bramerie (contrebasse) et Antonio Faraò (piano). Beuf et Faraò avaient participé à l’enregistrement de “West Side Story”, un disque de 1997 publié sous le nom du batteur. Ce dernier en reprend ce mois-ci le répertoire avec d’autres musiciens pour des concerts au Baiser Salé. Quant à ASTA, André l’a conduit au Studio de Meudon et le quartette y a enregistré onze compositions originales. Intitulé “Passers of Time”, l’album sort sur Bonsaï Records. Vous en découvrirez la musique au Bal Blomet (JsS).

-Sunset Hors les Murs de Géraldine Laurent au New Morning le 25 (à 21h00). Avec elle, Paul Lay au piano, Yoni Zelnik à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie. Il y a quatre ans, en février 2015, Géraldine enregistrait avec ces mêmes musiciens l’album “At Work”. Depuis, la formation a beaucoup tourné, ses membres apprenant à mieux se connaître pour aller plus loin, se dépasser ensemble. “Cooking” (Gazebo / L’autre distribution), le nouveau disque de Géraldine, en témoigne. Bien présente, la rythmique donne du poids à ces compositions originales qui se créent et se recréent au moment d’être jouées. Rejoint par la basse ronde de Yoni Zelnik qui donne à la musique un swing appréciable, Donald Kontomanou martèle les peaux de ses tambours et fouette énergiquement ses cymbales. Paul Lay joue un piano très libre et ne cesse de surprendre par les dédales harmoniques de son jeu expressif. Et bien sûr il y a Géraldine qui souffle fiévreusement dans son saxophone alto. Si ses notes nous parviennent souvent brûlantes, elle met aussi beaucoup de tendresse dans les longues phrases contemplatives de ses ballades, dans les mélancoliques Broadwalk et Day Off, purs diamants taillés avec amour par son souffle (JsS). 

Des inédits très inégaux

-C’est en 1997 que le batteur André Ceccarelli nous livra sur BMG sa propre version du célèbre “West Side Story” de Leonard Bernstein. Un album enregistré avec Sylvain Beuf au saxophone ténor, Antonio Faraò au piano, Rémi Vignolo à la contrebasse (il n’avait pas encore adopté la batterie) et quelques invités parmi lesquels Dee Dee Bridgewater, Richard Galliano et Biréli Lagrène. André propose de nous faire revivre son disque au Baiser Salé les 25 et 26 octobre (deux concerts par soir, 19h30 et 21h30). Avec lui pour cette relecture très attendue, trois musiciens italiens, Rosario Giuliani aux saxophones, Julian Oliver Mazzariello au piano et le chanteur Walter Ricci, le batteur assurant la rythmique avec Diego Imbert à la contrebasse et le percussionniste François Constantin (JsS).

-Franck Amsallem au Sunside le 29 (21h00) avec les musiciens de “Gotham Goodbye” (Jazz&People), un disque dont vous découvrirez ce mois-ci la chronique dans ce blog. Après avoir participé au coffret “At Barloyd’s” (9 CD(s), neuf pianistes), Franck s’est rendu au studio Sextan pour y enregistrer cet album avec Irving Acao au saxophone, Viktor Nyberg à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie. Bien qu’attaché à la tradition du jazz, à son répertoire qu’il connaît bien, il n’y reprend qu’un seul standard (Last Night When We Were Young) préférant jouer ses propres compositions, des morceaux finement écrits et ciselés pour ce nouveau quartette. Son merveilleux piano y dialogue avec le saxophone ténor d’Acao, un poids lourd de l’instrument qui apporte beaucoup de chaleur à la musique.

-Dan Tepfer (piano) et Leon Parker (batterie) se sont produits au Sunside l’an dernier en mai. Ils aiment jouer ensemble et se tendre des pièges, leurs improvisations libres se nourrissant des lignes mélodiques inventives du premier, des rythmes variés du second, davantage un percussionniste qu’un batteur, son instrument réduit à l’essentiel – une cymbale, une caisse claire, une grosse caisse, un seul tom lorsqu’il le juge nécessaire – assurant le tempo comme une section rythmique à lui seul. Ils remettent ça, toujours au Sunside, le 30 octobre à 21h00, fins prêts pour de nouvelles aventures, inventer spontanément de la musique et nous la faire partager.

-Fred Hersch au Bal Blomet le 2 novembre (20h30). Avec lui John Hébert (contrebasse) et Eric McPherson (batterie), musiciens avec lesquels il joue depuis dix ans. Un coffret de 6 CD(s) retraçant l’histoire du trio doit sortir prochainement. En attendant, on ne manquera pas ce concert qui peut se révéler enthousiasmant. Car Fred Hersch est aujourd’hui l’un des grands pianistes de la planète jazz. La délicatesse de son toucher, ses choix harmoniques, les couleurs dont il pare ses morceaux font la différence. Brad Mehldau qui fut son élève lui doit beaucoup. Comme lui, ses deux mains jouent souvent plusieurs lignes mélodiques en même temps. La gauche, autonome, dialogue avec la droite, comme si deux pianistes conversaient entre eux, déroulaient de longues tapisseries de notes. Pour son album “Solo” (Palmetto), Fred Hersch a reçu en 2015 le Grand Prix de l’Académie du Jazz. En  2017, le Prix in Honorem de l’Académie Charles Cros lui a été attribué pour l’ensemble de sa carrière. Enfin, son trio a été récemment désigné « Groupe de Jazz 2019 » par le magazine Down Beat.

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Baiser Salé : www.lebaisersale.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

-Jazz sur Seine : www.parisjazzclub.net

-Le Triton : www.letriton.com

-Espace Sorano : www.espacesorano.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Festival Jazz en Tête : www.jazzentete.com

-New Morning : www.newmorning.com

 

Crédits Photos : John Coltrane © Jim Marshall LLC – Nicolas Moreaux & Pierre Perchaud © Jean-Baptiste Millot – Tom Harrell © Salvatore Corso – Laurent Coulondre, Jérémy Bruyère et André Ceccarelli © Vincent Le Gallic – Lionel Loueke & Kevin Hayes © Jordan Kleinman – Franck Avitabile © Pierre de Chocqueuse – Jazzmeia Horn © Emmanuel Afolabi – Franck Amsallem © Philippe Lévy-Stab – Fred Hersch Trio © John Abbott – Emmanuel Borghi, ASTA, Dan Tepfer & Leon Parker © Photos X/D.R. 

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 14:49
Prolongation estivale

Cher(e)s Ami(e)s,

La curiosité vous a poussé à ouvrir ce blog pour venir aux nouvelles. Vous attendez sa réouverture annoncée, étonnés de le voir inactif. Je vous ai certes donné rendez-vous en septembre, mais l’été se prolonge, le ciel est encore clair et les étoiles scintillent. C’est encore une belle saison bien éclairée par la lumière. En montagne, les marmottes profitent des beaux jours. Alexandre Vialatte nous apprend que c’est en septembre que se cueillent le téton de Vénus et la coucourelle angélique. On flâne entre deux rives, on emprunte des sentiers qui bifurquent, on redémarre très lentement. Il vous faudra donc patienter jusqu’aux premiers jours d’octobre pour découvrir concerts et disques qui interpellent, les bonnes surprises jazzistiques de cette rentrée que je ne manquerai pas de vous faire partager.

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17 juillet 2019 3 17 /07 /juillet /2019 09:15
Temps de vacance(s)

Cher(e)s lecteurs et lectrices, comme chaque été, je vous abandonne à vos vacances pour prendre les miennes. Mon blog sommeillera donc jusqu’à la mi-septembre. J’avais envisagé il y a un an d’en ralentir le rythme, de moins écrire. L’actualité qui galope comme un cheval de course ne m’en a pas laissé le temps. Difficile de ne pas parler des bons disques lorsqu’ils paraissent, de ne pas signaler les concerts à ne pas manquer. En été, les journées plus longues permettent de réécouter les must de sa discothèque et d’autres musiques, de lire, de fréquenter les salles obscures garanties fraîches en cas de canicule, de visiter les expositions que l’on n’a pas encore vues. L’été, c’est aussi moins de courriels dans les boîtes de réception de nos ordinateurs, moins de CD(s) dans les boîtes à lettres. On délaisse la ville pour les excursions en montagne et la fraîcheur de ses lacs, les bains de mer et ses plages de sable ou de galets multicolores que polissent les va-et-vient des marées, les promenades en campagne au petit matin avant que les arbres ne secouent la nuit et que ne se montre le bleu du ciel. J'arrête ici d'écrire des mots qui font voir des images. Passez tous un bel été et rendez-vous en septembre.

 

Photo : Galets multicolores © BdC 

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15 juillet 2019 1 15 /07 /juillet /2019 09:26
Un antidote muy caliente

Dans son nouveau disque, “Antidote”, Chick Corea dont la famille est originaire de Sicile et de Calabre célèbre à nouveau ses origines latines. “Antidote” est aussi un hommage au guitariste de flamenco Paco de Lucía (1947-2014) avec lequel il travailla. Cet héritage musical qu’il revendique, le pianiste lui a consacré un album au titre évocateur en 1976, “My Spanish Heart”, aujourd’hui le nom de son groupe. Je m’en souviens d’autant mieux qu’il contient la première version du célèbre Armando’s Rhumba et que, travaillant alors chez Polydor, j’avais moi-même supervisé la sortie française de ce disque. Avant de devenir un classique, il reçut un accueil mitigé, les fans de Return to Forever ne s’attendant pas à écouter une telle musique. Les années ont passé, Chick Corea joue toujours aussi bien du piano et son talent d’arrangeur reste intact comme en témoigne ce nouveau fleuron de sa très longue discographie.

 

« Mes origines sont italiennes, mais mon cœur est espagnol et j’ai grandi avec cette musique » déclare Chick Corea dans les notes du livret de ce nouveau disque. Ses premiers concerts à New-York, il les donna avec Mongo Santamaria au début des années 60 avant de rejoindre la formation du percussionniste portoricain Willie Bobo. Chick s’était initié à la musique latino-américaine à Boston au sein de l’orchestre de Phil Barboza. En 1967, il enregistra “Sweet Rain” avec Stan Getz dont il est alors le pianiste, mais c’est la parution l’année suivante de “Now He Sings, Now He Sobs” enregistré avec Miroslav Vitous et Roy Haynes qui suscita l’enthousiasme et l’admiration des amateurs de jazz. Loin de renier ses origines latines, Chick Corea en orchestrera brillamment les musiques. Spain, sa plus célèbre composition, n’est-elle pas inspirée par le Concerto d’Aranjuez de Joaquín Rodrigo ? Comprenant le batteur percussionniste Airto Moreira et la chanteuse Flora Purim, le premier disque de Return to Forever mêle brillamment jazz et musique brésilienne. Il contient La Fiesta, une espagnolade qu’il reprendra souvent. Le flamenco est à l’honneur dans “Touchstone”, un album de 1982 sur lequel le pianiste invite Paco de Lucía, et dans “The Ultimate Adventure”, un « poème symphonique » (« Tone Poem ») de 2006 dans lequel l’Espagne et ses musiques nourrissent ses visions musicales.

Chick COREA & The Spanish Heart Band : “Antidote” (Concord Jazz / Universal)

Pour célébrer à nouveau le côté latin de son héritage musical, Chick Corea a réuni autour de lui Steve Davis au trombone, Michael Rodriguez à la trompette, Jorge Pardo à la flûte et au saxophone, Niño Josele à la guitare, le bassiste cubain Carlitos Del Puerto, le batteur Marcus Gilmore, le percussionniste vénézuélien Luisito Quintero et le Tap Dancer Niño de Los Reyes, étoile montante de la danse flamenca contemporaine. Certains d’entre eux nous sont familiers à commencer par Marcus Gilmore, petit fils du grand Roy Haynes, souvent associé au pianiste Vijay Iyer. Musicien très demandé, le tromboniste Steve Davis, un protégé de Jackie McLean, a été membre du sextet de ce dernier, mais aussi des Jazz Messengers et du groupe Origin de Chick Corea. Les espagnols Niño Josele et Jorge Pardo ont tous les deux travaillé avec Paco de Lucía qui, comme Astor Piazzolla avec le tango, modernisa la guitare flamenca. Pardo joue également sur plusieurs disques de Corea. On l’entend beaucoup dans le trop méconnu “The Ultimate Adventure”. Deux plages de “Trilogy”, My Foolish Heart et Spain, enregistrées live à Madrid en 2012, témoignent de sa grande maîtrise de la flûte.  

Antidote” contient une reprise de Zyryab, une composition de Paco de Lucía. Elle devint familière au pianiste lorsque le guitariste d’Algésiras l’invita à l’enregistrer avec lui à Madrid en 1990. Dans cette nouvelle version, la guitare de Niño Josele, la flûte de Jorge Pardo et le piano de Chick Corea mêlent leurs timbres et leurs rythmes obsédants. S’y ajoutent les « palmas » (claquements de mains) des musiciens et les claquettes de Niño de Los Reyes. Une plateforme de bois a été construite spécialement pour lui en studio. Il intervient également dans The Yellow Nimbus, à l’origine un duo écrit pour Paco et Chick. L’album “Touchstone” le contient. Dans cette danse flamenca, la guitare répond ici aux riffs des cuivres et la flûte improvise fièrement sur fond de percussions hypnotiques. Les doigts mobiles du pianiste prennent le relais. La sonorité est riche et brillante, le toucher ferme et souvent percussif. La main gauche plaque des accords avec une précision toute rythmique ; la droite, fluide et souple ornemente avec élégance et brio. Dans son disque, Chick Corea joue aussi des claviers électriques et un Moog Voyager utilisé avec sensibilité et parcimonie.

Également dans “Touchstone“ Duende bénéficie d'un nouvel arrangement. Le « duende » c’est le moment de grâce pendant lequel le joueur de flamenco (ou le torero, le terme se retrouvant dans la tauromachie) prend tous les risques afin de transcender son art et atteindre un niveau d’expression supérieur. Piano, flûte, trombone, trompette, les instruments s’expriment à tour de rôle, portés par une orchestration brillante, des rythmes irrésistibles. Composé pour cette séance, Antidote est chanté par le panaméen Rubén Blades qui intervient aussi dans My Spanish Heart pour lequel Chick a écrit un bref Prelude. Gayle Moran son épouse y assure toutes les voix. “My Spanish Heart”, l’album de 1976, en renferme une toute autre version. Elle ne dure qu’une minute trente-sept secondes mais reste inoubliable. Déjà confié à Gayle Moran, un chœur y intervient mais le piano de Chick est le seul autre instrument de cette pièce romantique. Du même disque provient le populaire Armando’s Rhumba. Le violon de Jean-Luc Ponty et la contrebasse de Stanley Clarke font merveille dans la version initiale. Introduite par une fanfare, la nouvelle, tout aussi enlevée, se voit confiée à tous les instruments de l’orchestre, chacun y allant de son chorus, les percussions rythmant joyeusement la musique.

Les musiques latines que célèbre ici le pianiste comprennent aussi la Bossa Nova que Stan Getz popularisa dans les années 60 avec Antonio Carlos Jobim, João Gilberto et quelques autres. Outre “Sweet Rain”, Chick participa en 1972 à un autre album du saxophoniste, “Captain Marvel” dans lequel ce dernier emprunte la section rythmique du premier Return to Forever. Corea a souvent joué Desafinado de Jobim avec Getz. Au piano électrique, il le reprend ici dans une version vocale colorée et sensuelle. Maria Bianca en est la chanteuse. Dernière surprise de ce disque, Admiration, sa dernière plage, est introduit par une adaptation pianistique du Pas de deux de la troisième scène du “Baiser de la fée” (“The Fairy’s Kiss”), un ballet qu’Igor Stravinsky composa en hommage à Piotr Ilitch Tchaïkovsky et qui fut créé à L’Opéra de Paris en 1928.

 

Magnifiquement enregistré par Bernie Kirsh, l'ingénieur du son attitré de Chick Corea, cet album solaire réunit quelques-uns des plus beaux arrangements du pianiste. Il ne sera pas oublié.

 

PHOTOS © The Mad Hatter Studios - Couverture de l'album “Antidote” © Mikolaj Rutkowski.

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 09:51
Stan GETZ Quartet : “Getz at The Gate” (Verve / Universal)

Des CD(s) inédits de Stan Getz, il n’en sort pas tous les jours, surtout lorsqu’ils sont doubles, contiennent près de 2h20 de musique et bénéficient d’une excellente prise de son. La parution en juin de “Getz at The Gate” constitue donc un événement. Enregistrées le 26 novembre 1961 par Verve, sa compagnie de disques, au Village Gate de New-York, ces faces témoignent de la grandeur du musicien, styliste incomparable du saxophone ténor dont la sonorité moelleuse et suave fait toujours battre les cœurs.

 

Janvier 1961. De retour aux Etats-Unis après un long séjour en Europe, Stan Getz constitue rapidement un groupe avec Steve Kuhn au piano, Scott LaFaro à la contrebasse et Pete LaRocca à la batterie. Quelques titres sont enregistrés à Chicago le 21 février. Le groupe se produit au Festival de Jazz de Newport le 3 juillet, Roy Haynes remplaçant LaRocca à la batterie. Avec lui et toujours en juillet, Getz va enregistrer “Focus”, un chef-d’œuvre, un album à part dans sa discographie. Le bassiste en est John Neves car, trois jours après Newport, LaFaro s’est tué dans un accident de voiture. Neves participe également à l’album en quintette que Getz grave en septembre avec Bob Brookmeyer. “Fall 1961”, une grande réussite, replace le saxophoniste au devant d’une scène qu’occupe Sonny Rollins et John Coltrane depuis son absence. En mai et juin, ce dernier vient d’enregistrer avec Eric Dolphy “Africa/Brass”. La musique modale qu’il y adopte lui donne une plus grande liberté que les grilles d’accords dont il s’est finalement délivré. En Californie, un certain Ornette Coleman développe un jazz libre et neuf qui rénove le langage de Charlie Parker.  

Les temps changent et Stan Getz, adepte du délicat phrasé mélodique de Lester Young, incarne un jazz autrement plus cool. Doté d’un timbre aérien, son instrument chante des notes fluides et tendres, caresses qui possèdent un intense pouvoir de séduction. Son public a toutefois oublié que le saxophoniste est aussi un bopper et qu'il peut adopter un jeu plus dur, souffler des notes agressives. C’est ce qu’il fait avec son groupe au Village Gate de New-York le 26 novembre, lors du dernier des quatre concerts qu’il y donna. Verve enregistra les deux sets de la soirée en prévision d’un album qui ne fut jamais publié.

 

Le musicien décontracté que l’on connaît s’abandonne à son lyrisme dans les ballades. Les tempos lents conviennent toujours bien à sa sonorité feutrée qui enveloppe les mélodies qu’il reprend. When the Sun Comes Out qu’il a beaucoup joué en Europe, Where Do You Go ? d’Alec Wilder, et Spring Can Really Hang You Up the Most, sont des sommets de langueur, d’élégance poétique. Mais Getz est aussi désireux de produire un jazz plus moderne, de s’exprimer de manière plus viril. John Coltrane l’a détrôné dans les référendums des magazines et il tient à lui montrer de quoi il est capable.

 

Avant qu’il ne choisisse McCoy Tyner comme pianiste, Steve Kuhn joua brièvement avec Coltrane, à la Jazz Gallery notamment. Élève de Margaret Chaloff, la mère du saxophoniste baryton Serge Chaloff, il apprit les accords de Yesterday’s Gardenias avec ce dernier. Sous ses conseils, Getz le reprend et laisse son trio interpréter Impressions de Coltrane qu’il annonce comme étant So What de Miles Davis – les deux morceaux ont la même structure modale et leur mélodie est empruntée à la Pavanne de Morton Gould (1913-1996). Kuhn le développe pendant plus de onze minutes. Pianiste au toucher raffiné, il joue alors comme Bill Evans, plaque des accords ouverts, parfois ambigus sur un plan harmonique. L’instrument dont il dispose n’est sans doute pas un piano de concert, mais Kuhn colore la musique par un jeu mélodique au sein duquel single-notes et block chords font bon ménage.

Sans avoir le génie mélodique de Scott LaFaro dans les solos qu’il s’accorde dans Impressions, Yesterday’s Gardenias, Stella By Starlight et une très longue version de Jumpin’ With Symphony Sid, un thème de Lester Young le père spirituel, belle occasion pour Stan Getz de lui rendre hommage, John Neves se révèle un gardien de tempo exigeant et solide. Sa walking bass fait merveille dans le tonique It’s You Or No One, un des thèmes dans lesquels Getz attaque ses notes avec une puissance inhabituelle. Le saxophoniste fait de même dans une reprise musclée de Airegin, un des thèmes de Rollins qu’il admire. Woody’N You de Dizzy Gillespie et 52nd Street de Thelonious Monk révèlent également le bopper tout feu tout flamme, ici plus proche de Charlie Parker que de Lester Young. 52nd Street donne aussi à Roy Haynes l’occasion d’un long solo de batterie. Il a joué avec Monk et a enregistré avec Getz Wildwood de Gigi Gryce en 1951 lors d’une séance new-yorkaise réunissant Horace Silver au piano et Jimmy Raney à la guitare. Incontestablement, Haynes a un son. Sa frappe de caisse claire, la sonorité mate de ses tambours le distingue de ses confrères. C’est la seule version de 52nd Street par Getz que nous possédons et il aura fallu attendre presque 60 ans pour l'écouter.

 

En février 1962, Stan Getz enregistrait “Jazz Samba” avec le guitariste Charlie Byrd revenu du Brésil où l’avait conduit une tournée avec son trio. Véritable triomphe commercial – il resta 70 semaines au classement du Billboard – l’album mit la Bossa Nova à la mode. Sa compagnie de disques mit donc les enregistrements du Village Gate en sommeil, préférant faire graver au saxophoniste “Big Band Bossa Nova” avec l’orchestre de Gary McFarland,  “Jazz Samba Encore” avec le guitariste Luiz Bonfá et Antonio Carlos Jobim et surtout l’album “Getz-Gilberto” avec João Gilberto*, Antonio Carlos Jobim et Astrud Gilberto, la plus grosse vente de Getz, nouveau champion du Box Office.

 

*Décédé à Rio de Janeiro à l'âge de 88 ans le samedi 6 juillet.

 

Photos © Lee Tanner & Bob Parent / Verve Records

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2 juillet 2019 2 02 /07 /juillet /2019 10:12
Jazz : des festivals pour touristes ?

Juillet. Le temps des vacances, des festivals d’été qui couvrent la surface de l’hexagone. Il y a encore quelques années, les têtes d’affiche étaient souvent des musiciens qui avaient fait l’histoire du jazz. J’ai sous les yeux les programmes de 1989. Celui de Marciac accueillant Sonny Rollins est encore modeste comparé à aujourd’hui, mais Nice, Juan-les-Pins, Sète, Cannes, Vienne et Montpellier se partagent cette année-là Herbie Hancock et ses Headhunters, McCoy Tyner, Miles Davis, Michel Petrucciani, Nina Simone, Keith Jarrett, Dizzy Gillespie, Phil Woods, Jimmy Smith, Stan Getz, Sarah Vaughan, Chick Corea, Ahmad Jamal, Oscar Peterson, Michael Brecker et Betty Carter pour ne citer que les noms des plus célèbres. Ils font toujours rêver.

 

Trente ans plus tard, la plupart de ces grands musiciens ont disparu ou, trop âgés, ne donnent plus de concerts. Faire reconnaître son talent par un large public, peu de jazzmen y parviennent aujourd’hui. Brad Mehldau, Melody Gardot, Diana Krall et plus récemment Gregory Porter sont des exceptions. Combien d’années a-t-il fallu à Fred Hersch pour jouer dans de grandes salles ? Le musicien de jazz a surtout le club pour faire entendre sa musique. Les scènes des festivals, pas tous heureusement, l’accueillent trop souvent par défaut. Issus du rock, de la soul, du funk, de l’électro, les nouvelles stars envahissent les lieux au détriment du jazz qui peine à se vendre, à intéresser un public habitué à des rythmes simples, à des notes maigrichonnes. Le vacancier lambda qui se rend dans un festival est mieux servi que l’amateur de jazz cultivé et exigeant obligé d’éplucher les programmes pour trouver son bonheur.

 

Les clubs parisiens suffisent largement au mien. J’y écoute de la bonne musique toute l’année. Peu me chaut de courir les festivals cet été. Je préfère attendre octobre, me réserver pour Jazz en Tête, le festival de jazz qui ne programme que du jazz. Ce blog sommeillera prochainement jusqu’en septembre. J’en profiterai pour écouter de bons vieux disques qu’une actualité galopante me fait délaisser. Mes vacances : des promenades en montagne où la fraîcheur est encore possible, loin de ces festivals pour touristes qui, sous l’appellation « jazz », en proposent des ersatz indigestes.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

-Diana Krall à l’Olympia les 3 et 4 juillet avec Joe Lovano au saxophone, Marc Ribot à la guitare, Robert Hurst à la contrebasse et Karriem Riggins à la batterie. Du beau monde pour accompagner une chanteuse pianiste qui s’était quelque peu éloignée du jazz ces dernières années. Publié en 2017 et coproduit par Tommy Lipuma, “Turn Up the Quiet” (Verve) la vit revenir à la musique qui l’avait rendue populaire. Ses meilleurs disques sont toutefois plus anciens. Elle les enregistra avec John Clayton, Claus Ogerman, Johnny Mandel – “When I Look in your Eyes”, devenu un classique. La revoir sur une scène parisienne ne se refuse pas. À condition d’avoir le portefeuille bien rempli. Les places vont de 79,50€ à 167,50€. N’est-ce pas réellement excessif ?

 

-Ahmad Jamal à la Fondation Louis Vuitton les 4 et 6 juillet. Avec lui, sa formation habituelle : James Cammack (contrebasse), Herlin Riley (batterie) et Manolo Badrena (percussions), musiciens parfaitement rôdés à sa musique. Âgé de 89 ans, le pianiste les laisse beaucoup jouer. “Ballades” (Jazz Village), le disque qu’il sort à la rentrée est pourtant largement constitué de morceaux en solo. Un disque consacré à quelques standards qu’il a toujours joués (Poinciana, son thème fétiche) mais aussi à de nouveaux morceaux. Parmi ces derniers, Because I Love You composé en studio et une version inédite de Marseille enregistrée lors de la séance dont résulta son album précédent.

-Un trio à découvrir au Sunset le 9 juillet dans le cadre de l’American Jazz Festiv’Halles (28ème édition). Saxophoniste ténor à la sonorité suave et au lyrisme séduisant, Chris Cheek forgea son style auprès de l’Electric Bebop Band du défunt Paul Motian. Membre des dernières formations d’Herbie Hancock, Lionel Loueke fait danser des rondes fiévreuses à ses notes, sa guitare très africaine tirant des sons venus d’ailleurs. Batteur hongrois installé aux États-Bénis d’Amérique et créateur avec Loueke du trio Gilfema, Ferenc Nemeth s’est produit en quartette au Sunside en décembre 2013 avec Loueke, Cheek et le pianiste Kenny Werner. Ceux qui étaient présents s’en souviennent encore.

-Melody Gardot à l’Olympia les 11 et 13 juillet accompagnée par une section de cordes. Il faudra casser sa tirelire pour y être présent (de 59,80€ à 111,50€ la place). Produit par Larry Klein et enregistré en analogique, “Currency of Man” (Decca) son dernier disque studio, une grande réussite, date de 2015. Après une tournée mondiale pour en assurer la promotion et un double CD pour l’immortaliser, la chanteuse s’est installée à Paris. On attend d’elle de nouveaux morceaux, un nouvel album. Melody Gardot n’a pas seulement une voix, elle compose des thèmes qui ne s’oublient pas. Ses ballades, elle sait les rendre élégantes et rêveuses. Arrangées par Clément Ducol, les cordes de “Currency of Man” renforcent leur aspect romantique. Avec de tels instruments sur la scène de l’Olympia, la chanteuse parviendra facilement à séduire.

-Charles Lloyd au New Morning le 15 dans le cadre du Festival All Stars que le club organise chaque été. Il y est attendu en quartette avec Reuben Rogers (contrebasse), Eric Harland (batterie) et le guitariste californien Julian Lage. Le saxophoniste apprécie l’instrument. Il remplace le piano dans plusieurs de ses disques. À Memphis, ville dont il est originaire, il a fréquenté Calvin Newborn, frère cadet de Phineas. Plus tard, il invitera plus tard John Abercrombie à rejoindre son groupe. Bill Frisell qu’il a rencontré en 2013 est membre de The Marvels, formation dont Rogers et Harland assurent la rythmique. Le New Morning n’a malheureusement pas de climatisation. Espérons qu’il n’y fera pas trop chaud.

 

-Molly Johnson au Duc des Lombards les 17 et 18 juillet (19h30 et 21h30). Après un long silence discographique, la chanteuse canadienne a fait paraître l’an dernier “Meaning To Tell Ya” (Belle Production), un disque produit par Larry Klein (Joni Mitchell, Melody Gardot, Madeleine Peyroux) dans lequel, outre des compositions originales, elle reprend des chansons de Gil Scott-Heron, Marvin Gaye (Inner City Blues) et Leonard Cohen (Boogie Street). Blues, soul, funk y font bon ménage. Dotée d’une voix rauque et puissante, la dame séduit par son tonus, sa gouaille, et sait mettre le public dans sa poche. Avec elle pour ces concerts parisiens, Antoine Hervé au piano, François Moutin à la contrebasse et Louis Moutin à la batterie. Un casting de luxe pour un concert groovy !

-Dirigé par le batteur Ralph Peterson, The Messenger Legacy qui rassemble six anciens musiciens des Jazz Messengers rendra hommage le 18 juillet au New Morning à Art Blakey dont on fête cette année le centenaire de la naissance. Ralph Peterson n'avait que 21 ans lorsqu'il fut choisi en 1988 par Blakey pour lui succéder. Brian Lynch (trompette) et Essiet Essiet (contrebasse) rejoignirent la même année la formation ainsi que Geoff Keezer, pianiste surdoué et enthousiasmant entendu récemment au Duc des Lombards. Membre des Jazz Messengers de 1977 à 1980, Bobby Watson (saxophone alto) en fut aussi le directeur musical. Billy Pierce (saxophone ténor) le remplaça à ce poste jusqu’en 1982.   

-Clovis Nicolas au Sunside le 18 juillet également avec son quintette Nine StoriesFabien Mary (trompette), Jon Boutellier (saxophone ténor), Tony Tixier (piano), Luca Santaniello (batterie). Publié en 2014 sur Sunnyside Records, l’album du même nom, neuf histoires ancrées dans un réjouissant bop moderne, fut dans la liste des meilleurs CD(s) de l’année établie par Downbeat Magazine. Toujours sur Sunnyside, son disque suivant, “Freedom Suite Ensuite”, fut l’occasion d’un concert au Sunside en mars 2018. Le bassiste y reprend la Freedom Suite de Sonny Rollins que ce dernier enregistra en février 1958. Des standards (Fine and Dandy de Kay Swift, Little Girl Blue de Richard Rodgers et des originaux complètent le répertoire. Installé à New-York depuis 2002, Clovis Nicolas a étudié la composition à la Juillard School et ses propres morceaux n'ont rien d'anecdotiques.

-Le 19 juillet au Duc des Lombards (concerts à 19h30 et 21h30), sous le nom de Wind Madness Trio, Luigi Grasso (saxophones soprano et baryton, clarinette basse), Géraud Portal (contrebasse) et Keith Balla (batterie) enregistrent un nouveau disque en trio. On retrouve le batteur américain dans “Invitation au Voyage” (Camille Productions), le précédent disque du saxophoniste. Publié l’an dernier, il fait appel à une instrumentation plus conséquente, sa musique, ancrée dans la tradition du jazz, révélant le talent d’arrangeur d’un musicien voyageur peaufinant des compositions aux couleurs très soignées. En trio, sans piano ni guitare pour asseoir l’harmonie, la musicale sera sûrement différente. Laissez-vous donc surprendre !

-Ronnie Lynn Patterson en trio au Sunset (20h30) le 25. Né le 7 mars 1958 à Wichita dans le Kansas, le pianiste vit à Paris depuis plus de trente ans sans trop faire parler de lui. En octobre 2008, un New Morning enthousiaste fêtait la sortie de son album “Freedom Fighters” (Zig-Zag Territoires). Deux ans plus tard, Jean-Jacques Pussiau faisait paraître “Music” sur le label OutNote dont il s’était vu confier la direction artistique. Ce dernier avait auparavant coproduit un autre opus de Ronnie Lynn, “Mississipi”, sur le défunt label Night Bird. Trois disques qui suffisent à garder en mémoire un pianiste exigeant au langage aussi poétique que personnel. Avec “The Music of my Teens”, son nouveau projet, il se penche aujourd’hui sur les musiques qui ont marqué sa jeunesse, des morceaux du groupe Earth Wind and Fire, de George Benson, de Charlie et Eddie Palmieri, des Doors et de quelques autres. Pour accompagner ses claviers (piano et Fender Rhodes), deux musiciens à découvrir : Raymond Doumbé (basse, voix) et Étienne Brachet (batterie).

-Fred Nardin au Duc des Lombards les 26 et 27 juillet (19h30 et 21h30). Le pianiste y est attendu en trio avec Thomas Bramerie (contrebasse) et Leon Parker (batterie) le 26. Or Bareket, le bassiste des deux albums du pianiste, remplacera Bramerie le 27. Lauréat du très convoité Prix Django Reinhardt en 2016, Fred Nardin interprétera de larges extraits de “Look Ahead” (Naïve), son disque le plus récent. Commercialisé en mars, il contient une reprise de One Finger Snap, un thème d’Herbie Hancock abordé sur tempo rapide. Fred apprécie la vitesse. Jamais loin du blues, sa propre musique reste ancrée dans la tradition du jazz. Pianiste véloce et audacieux, il sait aussi poser de belles couleurs sur ses compositions, les truffer d’harmonies délicates. Souvent lumineuses, ses notes peuvent aussi provoquer l’émotion.

Inauguré le 23 juillet par des concerts en trio de Baptiste Trotignon, le Festival Pianissimo qu’organise chaque année le Sunside se poursuivra tout le mois d’août. On consultera le programme complet de cette 14ème édition sur le site du club. Les concerts des pianistes dont les noms suivent méritent une attention particulière. Sauf ceux qui réunissent Sullivan Fortner et Cécile McLorin Salvant, ils sont tous à 21h00.

 

-Emmanuel Borghi avec Gilles Naturel (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) le 30 juillet. Laurent Fickelson avec Thomas Bramerie (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) le 31 juillet. Jean-Michel Pilc avec François Moutin (contrebasse) et Louis Moutin (batterie) le 1er août. Pierre de Bethmann avec Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) le 10 août. Sullivan Fortner en duo avec la chanteuse Cécile McLorin Salvant le 13 août (deux concerts à 19h30 et à 21h30). René Urtreger avec Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie) les 16 et 17 août. Guillaume de Chassy en solo le 21 août dans le répertoire de son dernier disque consacré à Barbara.Manuel Rocheman avec Mathias Allamane (contrebasse) et Matthieu Chazarenc (batterie) le 23 août pour un hommage à Michel Petrucciani. Le New Monk Trio de Laurent de WildeJérôme Regard (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie) – le 24 août.      

    

-Olympia : www.olympiahall.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

 

Crédits Photos : Ahmad Jamal © Studio Harcourt – Molly Johnson © Chris Nicholls – Clovis Nicolas © Ingrid Hertfelder – Ronnie Lynn Patterson, Fred Nardin © Philippe Levy-Stab – Sullivan Fortner & Cécile McLorin Salvant © Mark Fitton – Vienne : le Théâtre Antique pendant le Festival, Lionel Loueke, Ferenc Nemeth & Chris Cheek / Charles Lloyd / The Messenger Legacy © Photos X/D.R.

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 09:51
Dan TEPFER “Natural Machines” (Sunnyside / Socadisc)

Après avoir exploré dans “Eleven Cages” (Sunnyside 2017), son disque précédent, la malléabilité du temps musical, ce battement de vide et de plein qui s’étire comme un ruban de caoutchouc et que l’on peut remplir de notes ou de silence, Dan Tepfer, pianiste mais aussi astrophysicien de formation, propose avec “Natural Machines” un album solo révolutionnaire sur lequel il improvise sur des algorithmes de sa création. La musique et les images qui en résultent sont enthousiasmantes.

Son seul instrument : un Disklavier, piano à queue relié et piloté par un ordinateur portable que Yamaha commercialisa en 1987. Utilisant la technologie solénoïde (dispositif constitué d’un fil électrique enroulé hélicoïdalement de façon à former une bobine parcourue par un courant produisant un champ magnétique) et des capteurs électroniques, l’instrument est une sorte de piano mécanique au sein duquel un programme informatique remplace les rouleaux mécaniques qui jadis en permettaient le fonctionnement. Dan Tepfer découvrit le potentiel créatif du Disklavier il y a cinq ans. Enthousiasmé, il se mit à écrire des programmes qui permettent de réagir en temps réel à ses improvisations, à une musique créée intuitivement. Programmés par Dan, des algorithmes analysent ce qu’il est en train de jouer et renvoient une réponse au piano, les touches de l’instrument, prédéterminées par des règles précises, s’activant d’elles-mêmes. Sa musique peut ainsi être répétée comme dans un jeu de miroir, les aigus devenir graves, les graves devenir aigus. La note jouée en actionne une autre sans que votre doigt n’ait eu besoin de se poser sur le clavier. Selon les instructions communiquées à l’ordinateur, l’instrument peut par exemple jouer la même note une octave plus basse, le pianiste dialoguant ainsi avec lui-même. Les harmonies de All the Things you Are de Jerome Kern, seul standard de l’album, font naître un contrepoint polyphonique, un canon à l’octave. On pense à Jean-Sébastien Bach auquel Dan a consacré un album à ses “Variations Goldberg”. Le même procédé est repris dans Inversion et Metricmod, deux pièces spectaculaires sur le plan sonore, comme si plusieurs pianistes improvisaient sur un même thème.

Dan TEPFER “Natural Machines” (Sunnyside / Socadisc)

Dans ce jeu formel, l’improvisateur réagit en temps réel à la musique qui lui est renvoyée et dont il a programmé les règles. Il est libre d’inventer mais dans le cadre précis qu’il a préalablement fixé à chaque pièce. Les onze morceaux de “Natural Machines” ont été enregistrés en une seule prise. Comme son nom l’indique, Looper repose sur la mise en boucle de phrases musicales. Dans ce long morceau, de féériques tintinnabulements de notes introduisent une mélodie inoubliable qui surgit peu avant la coda. Car les algorithmes qui structurent chaque morceau n’empêchent nullement Dan Tepfer de faire preuve de lyrisme. Les effets de tremolo qui donnent son nom à une de ses compositions servent et transcendent un thème admirable. Triadsculpture, le seul dans lequel le pianiste introduit des sonorités électroniques est également très beau.

Ajoutons que la musique de “Natural Machines” est non seulement sonore mais visuelle. Le programme créé par Tepfer génère aussi des projections algorithmiques, formes géométriques en mouvement qui sous-tendent la structure musicale de chaque pièce : sa hauteur, sa dynamique, son attaque, son rythme, son harmonie. On en visionnera les images sur YouTube : www.dantepfer.com/naturalmachines. Outre la sortie de l’album le 14 juin, un site sur lequel Dan Tepfer travaille actuellement permettra de le découvrir en réalité virtuelle. Soutenu par la Fondation BNP Paribas, une expérience interactive intégrale sera tentée le 25 juin prochain au Café de la Danse. Chaque spectateur se verra remettre un Google cardboard lui permettant, via son smartphone, de rentrer le temps de quelques morceaux dans un monde tridimensionnel. On ne manquera pas ce concert événement.

 

Photo pochette “Natural Machines” © Josh Goleman - Autres photos © Dan Tepfer

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 10:40
Basses consacrées

Juin. Pas plus d’une soixantaine de personnes au Sunside le 10 mai pour écouter le pianiste Marc Copland en solo. Consacré à Gary Peacock, “Gary” (Illusions Music), son dernier disque, a pourtant été salué par une critique unanime. Pas un seul journaliste dans la salle. Où étaient-ils tous passés ? Gary Peacock et Ron Carter sont deux des grands contrebassistes historiques de la saga du jazz. Né le 12 mai 1935, le premier a deux ans de plus que le second. Né le 4 mai 1937, Ron est toutefois beaucoup plus célèbre que Gary. Sa participation au second quintette de Miles Davis de 1963 à 1968 a fait de lui une star. On s’entassait le 28 mai au New Morning pour écouter « le bassiste de Miles Davis » comme me l’ont confié certains jeunes venus l’applaudir. Renee Rosnes, sa pianiste, ils n’en avaient jamais entendue parler. C’est pourtant en partie grâce à elle que la musique du quartette est si attractive. Ron Carter fut l’un des premiers à reconnaître son talent. Il joue sur son premier album, un enregistrement de 1989 paru sur le label Somethin’Else.

 

Gary Peacock a lui-aussi participé à bien des aventures musicales, en Allemagne, en Californie, à New York et au Japon où il séjourna, étudiant la philosophie zen. Toujours actif, il a remonté un trio avec lequel il enregistre pour ECM. Le pianiste en est Marc Copland. En 1998, retrouvant Paul Bley et Paul Motian avec lesquels il avait gravé “Paul Bley With Gary Peacock”, l’un des premiers albums de la firme munichoise, Gary enregistra pour ECM “Not Two, Not One”, l'un des meilleurs opus du trio. Une tournée fut organisée l’année suivante. En mars 1999, le concert qu’ils donnèrent en Suisse à Lugano fut enregistré. ECM le sort aujourd’hui. Dans “When Will The Blues Leave”, la contrebasse de Peacock dialogue constamment avec les notes rêveuses et tendres d’un piano étonnamment lyrique. Ce disque, l’une des pièces maîtresse de la discographie des trois hommes, est l’un des plus beaux publiés cette année. Vous en lirez ma chronique dans le numéro de juin de Jazz Magazine.

 

Beaucoup de concerts ce mois-ci et nombre d’entre eux interpellent. Ne manquez surtout pas celui, interactif, que donnera Dan Tepfer au Café de la Danse le 25 juin. Il y fêtera la sortie de “Natural Machines” (Sunnyside), un disque né des improvisations du pianiste en interaction avec des programmes informatiques de sa propre création. Il comprend onze morceaux simultanément composés et enregistrés en une seule prise sur un seul instrument, un Disklavier, piano mécanique créé par Yamaha. Des images envoûtantes créées par les algorithmes de Tepfer accompagneront ce concert événement.

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

 

-Le saxophoniste Luigi Grasso (alto et baryton) au Sunset le 1er juin (21h00) pour une “Invitation au Voyage” qui donne son nom à l’album remarqué et remarquable qu’il a publié l’an dernier sur le label Camille Productions (distribution Socadisc). Avec lui : Balthazar Naturel (saxophone ténor et cor anglais), Armand Dubois (cor), Thomas Gomez (sax alto), Émilien Veret (clarinette basse), Géraud Portal (contrebasse) et Lucio Tomasi (batterie). Une instrumentation inhabituelle pour habiller les onze récits sonores que les nombreux pays qu’il a visités lui ont inspiré. Bop, swing, cool, sa musique est aussi un voyage au pays du jazz. Portée à l’échelle orchestrale, bénéficiant de splendides arrangements, sa musique ancrée dans la tradition du jazz affiche une modernité intemporelle.

-Au Triton le 7 (20h30), le pianiste Emmanuel Borghi et son trio – Jean-Philippe Viret à la contrebasse et Philippe Soirat à la batterie – invitent Géraldine Laurent (saxophone alto) afin de croiser leurs répertoires respectifs. Loin de la musique de Magma dont il fut le pianiste pendant plus de dix ans ou de celle de son épouse Himiko dans laquelle il s’implique activement, Emmanuel a fait paraître l’an dernier “Secret Beauty”, un disque de jazz acoustique très réussi dont les plus curieux d’entre vous liront la chronique dans le numéro 705 (mai 2018) de Jazz Magazine. L’amateur de jazz connaît sans doute mieux les disques et les musiques de Géraldine Laurent qui, outre des compositions personnelles, a consacré un opus à celles de Gigi Gryce et aime reprendre des standards. Fin mélodiste, Emmanuel Borghi a lui-aussi son jardin secret. Ses morceaux élégants nous conduisent dans les terres harmoniques de Bill Evans et de McCoy Tyner et font battre le cœur.

-Le 7 et le 8 à 21h00, Vincent Bourgeyx fête au Sunside la sortie de “Cosmic Dream”, un album en quartet publié sur le label Paris Jazz Underground (L’autre distribution). Avec lui David Prez, le saxophoniste de son disque et une autre rythmique, Darryl Hall (contrebasse) et Jeff Ballard (batterie) remplaçant Matt Penmann et Obed Calvaire qui l’accompagnent également dans “Short Trip”, son disque précédent. Musicien énergique, David Prez peut être d’un grand lyrisme lorsqu’il joue des ballades ou lorsque le morceau qu’il interprète possède une mélodie qui lui permet de faire chanter son saxophone. “Cosmic Dream” en renferme quelques-unes, Antoine’s Song notamment. Vincent Bourgeyx y joue un piano raffiné bien trempé dans le blues. Il cultive aussi la mémoire du jazz dont il reprend quelques standards, In Fall In Love Too Easily et I Love Paris qu’il habille d’harmonies chatoyantes. Compositeur habile, il signe également quelques pièces attractives, Cosmic Dream for Blue Shoes également en trio, Dong qui permet à Matt Penmann, son bassiste, de s’exprimer en soliste, Obed Calvaire, son batteur, faisant de même dans Too Much Love, un morceau au rythme latin et aux notes généreuses. Belles versions de Lush Life (Billy Strayhorn) et de Peace (Horace Silver), deux standards que Vincent Bourgeyx reprend dans le disque du coffret “At Barloyd’s” (Jazz&People) consacré à son piano.

-Le batteur Guilhem Flouzat en trio au Duc des Lombard le 7 et le 8 (19h30 et 21h30) avec lui Desmond White, son bassiste habituel, et Sullivan Fortner qui effectue actuellement une tournée avec Cécile McLorin Salvant. Avec eux, Guilhem a enregistré pour Sunnyside en octobre 2016 un album mémorable, “A Thing Called Joe”. Entièrement consacré à des standards –  des mélodies naguère popularisées par Frank Sinatra, Doris Day, Peggy Lee et Ella Fitzgerald (A Thing Called Joe, est tiré de la comédie musicale “Cabin in the Sky) et des œuvres composées par Thelonious Monk, Jaki Byard et Joe Zawinul –, le disque met particulièrement en valeur le magnifique piano de Fortner qui, avec “Moments Preserved” publié l’an dernier sur le label Impulse!, a depuis confirmé qu‘il est un des grands de l’instrument.

-L’octet de Fabien Mary au Sunset le 8 (21h30). Souvent nominé pour le Prix Django Reinhardt dont il fut cinq fois finaliste, le trompettiste a toutefois été récompensé l’an dernier par l’Académie du Jazz en obtenant le Prix du Disque Français pour son album “Left Arm Blues (And Other New York Stories)” édité sur le label Jazz&People. Huit morceaux inspirés par ses pérégrinations new-yorkaises qu’il composa et arrangea après une mauvaise chute en se servant de sa main gauche. Un standard, All the Things You Are, s’ajoute au répertoire de ce disque made in France aux couleurs du bop et du blues qui rassemble d’excellents musiciens. Jerry Edwards (trombone), Pierrick Pédron (saxophone alto), David Sauzay (saxophone ténor et flûte), Fred Couderc (saxophone baryton), Hugo Lippi (guitare), Fabien Marcoz (contrebasse) et Mourad Benhammou (batterie) seront avec Fabien Mary sur la scène du Sunset pour le jouer.  

Basses consacrées

-Soirée d'inauguration d'Open Ways Productions le 12 au Studio de l’Ermitage (21h00). Cette nouvelle agence de diffusion artistique a pour but de promouvoir une partie des projets musicaux du bassiste Claude Tchamitchian, du violoniste Régis Huby et du pianiste Bruno Angelini. À cette occasion, Claude Tchamitchian ouvrira le concert en solo. Comprenant Bruno Chevillon (contrebasse) et Michele Rabbia (batterie), le trio de Régis Huby lui succédera, puis le Open Land Quartet de Bruno Angelini au sein duquel officient Régis Huby, Claude Tchamitchian et le batteur Edward Perraud. Des instruments de peaux, de bois, et de métal entremêlent leurs timbres et leurs couleurs dans un  jazz de chambre mélodique largement ouvert à l’improvisation, une musique apaisée et lyrique traduisant l’univers poétique du pianiste. “Open Land” est aussi le nom du second album de la formation, l’un de mes 13 Chocs de l’an dernier.

-Chuck Israels au Sunside le 13 (21h00) pour un « Tribute to Bill Evans » avec Manuel Rocheman au piano) et Matthieu Chazarenc à batterie. Succédant à Scott LaFaro, Chuck fut pendant trois ans le contrebassiste du trio d’Evans. Il lui a rendu hommage en 2013 avec “Second Wind”, un album confidentiel en partie consacré à ses compositions et qu’il a magnifiquement arrangé. Après avoir joué avec George Russell, Cecil Taylor, Eric Dolphy, Stan Getz, Jay Jay Johnson et Gary Burton, il se consacre depuis quelques années à l‘écriture et à l’enseignement. Ses concerts en Europe se font rares. Sa présence sur une scène parisienne est donc un événement.

-Ceux qui la connaissent l’appellent par son prénom : Aniurka. Née à Santiago de Cuba, Aniurka Balanzó Palacios y apprit le théâtre, le chant et la danse qu’elle enseigne en France depuis qu’elle s’y est installée il y a une vingtaine d’années. Elle possède une bien jolie voix, sort un premier opus sous son nom et sera sur la scène du Studio de l’Ermitage le 18 juin avec Stéphane Belmondo en invité et quelques musiciens de son disque : Anthony Hocquard (guitare et tres), Alain Bruel (accordéon), Maurizio Congiu (contrebasse), et Inor Sotolongo (percussions). Arrangées par les guitaristes Marcos Atalo et Rey Ugarte, neuf des dix chansons de “Poder Volar” (Ilona Records / L’autre distribution) ont été enregistrées à La Havane. Les voix et le morceau Cantos de Luna au Studio Recall de Pompignan par Philippe Gaillot qui a réalisé le mixage et le mastering de l’album. Exprimant le pouvoir du rêve et de l’évasion et confié à deux guitares, Poder Volar (Pouvoir voler) interpelle par sa touchante simplicité. Les autres ballades – Cantos de Luna, Los Dias –, possèdent également un fort pouvoir de séduction, tout comme l’ensemble du répertoire de cet album ensoleillé, éventail coloré et sensuel de musiques afro-cubaines (son, bolero, le morceau Paraiso relevant du reggae) aux orchestrations très soignées.

-Marie Mifsud au Sunside le 20 à 21h00 dans le cadre de la 22ème édition du festival de jazz vocal qu’organise le club. Après un court album autoproduit, elle vient d’enregistrer son vrai premier disque au Studio Recall, Philippe Gaillot se chargeant bien sûr de la prise de son. Il vous faudra patienter quelques mois pour l’écouter. En attendant ne manquez pas ses concerts car la scène est bien le royaume de cette chanteuse féline qui escalade les octaves, rugit et murmure, se joue des mots qu’elle rythme de sa voix et donne beaucoup à son public. Ses textes pleins de malice, elle les écrit avec Adrien Leconte, son batteur, qui les met en musique et elle les chante sur scène avec une énergie peu commune. Quentin Coppale (flûte), Tom Georgel (piano) et Victor Aubert (contrebasse) complètent la formation. Rock, jazz, tango, ballades langoureuses, c’est la fête de la musique.

-La musique se fête aussi le 21 au Sunside à partir de 18h00 (entrée gratuite). Fasciné par Nat King Cole dont il rendra hommage à 19h30, l’excellent pianiste et chanteur Pablo Campos qui s’est fait remarqué l‘an dernier par un album en trio avec Peter Washington (contrebasse) et Kenny Washington (batterie), “People Will Say” (JazzTime records), animera la soirée jusqu’à 22h30 avec Samuel Hubert (contrebasse) et Romain Sarron (batterie), Louis Armstrong et Frank Sinatra étant également à l’honneur dans un répertoire 100% jazz. À partir de 22h30 jusqu’à tard dans la nuit, la pianiste Ramona Horvath et ses musiciens – Nicolas Rageau (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) – célébreront Duke Ellington en reprenant ses albums “The Duke Plays Ellington”, “And His Mother Called Him Bill” (à 23h50) et “The Great Paris Concert” (à 01h30).

-Le pianiste catalan Ignasi Terraza en trio au Duc des Lombards le 22 avec Pierre Boussaguet (contrebasse) et Esteve Pi (batterie), musiciens avec lesquels il s’est déjà produit au Duc en 2013. Il a également enregistré avec eux en 2010 un album à l’hôtel Sheraton de Bangkok. Ce grand pianiste catalan (et non-voyant) en a sorti beaucoup sur le label Swit Records. On les trouvait chez Crocojazz, l’antre de l’ermite de la montagne Sainte-Geneviève, Gilles Coquempot, qui a prit sa retraite. Sur Swit, Ignasi Terraza vient de publier début juin “High Up on the Terraza”, un opus en trio avec Pierre Boussaguet et le batteur Victor Jones. Qui aura la bonne idée de le distribuer en France ? Ici, on ne sait toujours pas qu’il est l’un des meilleurs pianistes européens, l’un de ceux qui réinvente les standards qu’il reprend tout en respectant leurs mélodies, l’un de ceux qui donnent encore un souffle au jazz tout en entretenant sa mémoire.

-Laurent de Wilde retrouve le Duc des Lombards les 24, 25 et 26 juin (19h30 et 21h30). Jérôme Regard sera son bassiste les deux premiers soirs et Bruno Rousselet le dernier, Donald Kontomanou complétant les deux trios à la batterie. À l’occasion du centenaire de la naissance de Thelonious Monk, Laurent a enregistré il y a deux ans avec Jérôme et Donald un album respectueusement décalé qui fit grand bruit. “New Monk Trio” (Gazebo) obtient la même année le Prix du Disque Français de l’Académie du Jazz. Son répertoire, Laurent de Wilde l’a beaucoup joué. Au Duc, c’est celui d’“Over the Clouds” (2012) qu’il reprendra. Laissons lui le temps d’enregistrer le prochain. On patientera en relisant son dernier livre, “Les Fous du son”, récemment paru en poche (Folio), idéal pour s’instruire en vacances.

-Le 25 juin, Dan Tepfer présentera à 20h00 au Café de la Danse “Natural Machines” (Sunnyside / Socadisc), un nouvel album en solo multimédia et multi-sensoriel dans lequel le pianiste improvise sur des algorithmes sonores de sa création avec un Disklavier Yamaha comme seul instrument. Ces derniers activent les notes de son clavier et répondent instantanément à la musique qu’il joue en temps réel. Dan Tepfer a également conçu des algorithmes permettant de convertir sa musique en images, formes abstraites que l’on peut visionner dès à présent sur YouTube. Chaque personne présente au Café de la Danse recevra un Google Cardboard, permettant de transformer son smartphone en dispositif de réalité virtuelle. L’auditeur se trouvera alors à l’intérieur des mondes trois-dimensionnels générés par la musique. C’est complexe, je vous l’accorde, mais le résultat est stupéfiant de musicalité.

“Natural Machines” sort le 14 juin. Chronique prochaine dans ce blogdeChoc.

-Dans le cadre de l’American Jazz Festiv’Halles (28ème édition) Lew Tabackin est attendu au Sunset les 28 et 29 juin (21h30) avec Philippe Aerts à la contrebasse et Mourad Benhammou à la batterie. Le 29, il invite le pianiste Alain Jean-Marie à rejoindre son trio. Né à Philadelphie en 1940, le saxophoniste, soixante-dix-neuf ans depuis le 26 mai, reste surtout connu pour son association avec la pianiste Toshiko Akiyoshi, son épouse avec laquelle il codirigea un célèbre grand orchestre. Il poursuit depuis quelques années une carrière sous son nom, tant au ténor qu’à la flûte, son second instrument, dont il reste l’un des meilleurs spécialistes.

-Laurent Cugny en quintet au Sunside le 29 juin (21h00) pour jouer la musique de la première période électrique de Miles Davis, celle qui a vu naître avant un silence discographique de six ans “In a Silent Way”, “Bitches Brew” et plusieurs autres chefs-d’œuvre du jazz fusion. Laurent a publié en 1993 chez André Dimanche un petit ouvrage très documenté sur cette période particulièrement créative du trompettiste qui court de 1968 à 1975, moment fort de l’histoire du jazz. “Électrique Miles Davis” vient d’être réédité aux Éditions Universitaires de Dijon avec une nouvelle préface. L’occasion était trop bonne pour Laurent qui a malheureusement dû dissoudre son big band, le Gil Evans Paris Workshop, de réunir autour de ses claviers Martin Guerpin (saxophones), Frédéric Favarel (guitare), Frédéric Monino (basse) et François Laizeau (batterie).

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Le Triton : www.letriton.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Le Café de la Danse : www.cafedeladanse.com

 

Crédits photos : “When Will The Blues Leave” © Catherine Peillon/ECM – Fabien Mary © Agata Wolanska – Open Land Quartet © Frédéric Leloup – Chuck Israels, Marie Mifsud, Lew Tabackin, Laurent Cugny © Philippe Marchin – Laurent de Wilde © Sylvain Gripoix – Dan Tepfer © Josh Goleman – Luigi Grasso, Emmanuel Borghi, Guilhem Flouzat avec Sullivan Fortner & Desmond White, Pablo Campos  © Photos X/D.R.

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 09:01
Jan HARBECK Quartet : “The Sound The Rhythm” (Stunt / UVM)

Loin de la musique de Paul Motian ou de celle du trio ORBIT dont je vous ai récemment entretenu, le saxophoniste danois Jan Harbeck publie un disque de jazz classique que l’on peine à croire venu du froid tant il dégage de chaleur. Membre de plusieurs formations dont celle du batteur Snorre Kirk – son disque “Beat” a manqué de peu l’an dernier le Grand Prix de l’Académie du Jazz –, Jan Harbeck, né en 1975, brille aussi avec la sienne, un quartette avec lequel il a enregistré quatre albums. L’un d’entre eux, “Variations in Blue” accueille le saxophoniste Walter Smith III, l’un des meilleurs ténor américain. Toujours en 2018, Harbeck et Henrik Gunde, son fidèle pianiste, ont remporté conjointement le Prix Ben Webster, l’une des plus prestigieuses récompenses musicales du royaume du Danemark.

C’est autour du saxophoniste Ben Webster (1909-1973) que s’organise le répertoire de ce nouvel album. Originaire de Kansas City, ce dernier fit partie des orchestres de Fletcher Henderson, Duke Ellington et Count Basie (pour ne citer qu’eux) et termina sa carrière à Copenhague où il s’installa en 1969. Une rue porte aujourd’hui son nom. Il enregistra plusieurs disques au Jazzhus Montmartre, le plus célèbre club de jazz de la ville. Lui rendre hommage était tentant pour Jan Harbeck. Le concert qu’il donna avec Henrik Gunde au cours de la cérémonie de remise du Prix Ben Webster comprenait plusieurs morceaux de ce dernier, pourquoi ne pas les enregistrer. “The Sound The Rhythm” en contient quatre. Les six autres sont de Harbeck qui, outre les membres de son quartette – Gunde au piano, Eske Nørrelykke à la contrebasse et Anders Holm à la batterie –, invite un second batteur, Morten Ærø, à rythmer deux plages, le saxophoniste alto Jan Zum Vohrde lui donnant la réplique sur I’D Be There, un thème co-signé par Webster et Johnny Hodges.

Comme Ben Webster, Jan Harbeck est un amoureux de la mélodie. Il la célèbre, la chante, enroule ses notes autour d’elle. Chaudes, suaves, enveloppantes, il nous les souffle à l’oreille. Webster excellait dans les ballades. Harbeck fait de même. Dans le mélancolique Tangorrus Field qu’il introduit brièvement en solo, il les étale, leur donne la douceur du velours. Un peu en retrait, le doigté caressant, Henrik Gunde, son pianiste, espace les siennes pour mieux faire ressortir celles du saxophone ténor. Une autre ballade leur est réservée. Introduite par un clin d’œil à Chopin, Circles envoûte par sa mélodie. C’est le seul duo de l’album et le plaisir que les deux hommes éprouvent à la jouer s’entend dans le choix de leurs notes, la délicatesse de leurs ornementations. L’arrangement de I’D Bee There est particulièrement soigné. Webster le joue en sextet avec Hodges dans “The Complete 1960 Jazz Cellar Session” (Solar Records). Harbeck le reprend avec Jan Zum Vohrde. Les deux saxophones (alto et ténor) jouent à l’unisson sa délicieuse mélodie, improvisent avec le piano des variations qui enchantent. Composé par Billy Strayhorn, Johnny Come Lately nous est familier. Harbeck, souffle et chuchote des phrases tendres, lyriques, aériennes et sensuelles.

S’il chérit le son, Jan Harbeck ne délaisse pas le rythme. Celui chaloupé de Woke Up Clipped que Ben Webster enregistra en 1944, est propice au déhanchement, à la danse. Les deux batteurs qui accompagnent le ténor sont toutefois beaucoup plus présents dans Shorty Gull que Webster interprète également avec Hodges au Jazz Cellar de San Francisco. Anders Holm et Morten Ærø ne rythment pas seulement l’improvisation fiévreuse d’Harbeck qui semble activée par un feu intérieur. Ils la commentent, dialoguent avec son saxophone, l’inattendu surgissant de leurs échanges. Introduit par le piano d’Henrik Gunde, Blues Crescendo évoque bien sûr le célèbre Crescendo in Blue de Duke Ellington. Bien que tout feu tout flamme dans l’exercice, Jan Harbeck, n’aligne toutefois pas vingt-sept chorus de ténor comme le fit Paul Gonsalves, un autre admirateur de Webster, au festival de Newport en juillet 1956.

 

Indissociable de cette musique, le blues y est partout présent. Dans ce Blues Crescendo vitaminé mais aussi dans Poutin’, un autre thème de l’oncle Ben, et Tail That Rhythm, le morceau de bravoure de l’album. D’un ténor volubile, d’un piano que titille ici la prouesse, les notes fusent, syncopées, le jazz en fête se fait swing. Intemporel, fier de ses racines, il est jubilatoire dans la patrie d’Hamlet.

 

Photos : Jan Harbeck Quartet © Søren Wesseltoft – Henrik Gunde & Jan Harbeck © Photo X/D.R. 

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