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15 mai 2019 3 15 /05 /mai /2019 09:50

Deux trios, piano, contrebasse, batterie, dont le jazz exigeant demande des oreilles attentives. Leurs pianistes ont tous les deux joué avec le regretté Paul Motian (1931-2011). Stéphan Oliva a enregistré deux disques avec lui, “Fantasm” en 1999 pour BMG, et “Intérieur Nuit” en 2001 pour Night Bird, deux opus produits par Jean-Jacques Pussiau. Motian est le batteur de “Dreamer” (Double-Time 2000) et de “As It Grows” (hatHOLOGY 2002) deux albums que Russ Lossing a publié sous son nom. Ce dernier a joué avec lui pendant douze ans et a souvent harmonisé ses compositions, mis des accords sur ses mélodies, des thèmes dont certains sont aujourd’hui des standards. Il en reprend quelques-uns en trio dans “Motian Music” après l’avoir fait en solo en 2012 dans “Drum Music”, deux disques du label Sunnyside. ORBIT, dont Stéphan Oliva est le pianiste, propose une autre musique, mais les deux trios ont réalisé leurs albums dans les mêmes conditions qu’un live, ce que faisait Motian lorsqu’il était en studio. En outre, Russ Lossing a enregistré son album d’un seul tenant, ses musiciens et lui ne s’accordant aucune pause entre les morceaux. Son disque respecte l’ordre dans lequel ils ont été joués.

ORBIT (Yolk Music / L’autre distribution)

Stéphan Oliva au piano, Sébastien Boisseau à la contrebasse et Tom Rainey à la batterie soit le trio ORBIT associant le O d’Oliva, le R de Rainey et le B de Boisseau aux initiales I.T.,  (International Trio). Un nom bien choisi car, en orbites les uns autour des autres, nos trois musiciens mettent en commun leur expérience pour faire œuvre commune. Comme je l’ai signalé, ils ont enregistré leur album comme s’ils donnaient un concert, effectuant des prises entières de chaque morceau quitte à les refaire entièrement lorsqu’ils n’en étaient pas complètement satisfaits. La musique acquiert ainsi spontanéité et fraîcheur. Quant au répertoire du disque, des compositions déjà anciennes d’Oliva et Boisseau, il a été choisi en pensant spécifiquement à Tom Rainey, aux timbres de sa batterie, à sa précision rythmique, aux couleurs qu’il pose sur la musique. Split Screen, une improvisation en solo d’Oliva pour son disque “Cinéma Invisible” (Illusions Music), reflète d’emblée l’interaction qui règne au sein du collectif. Abordé sur tempo rapide, cette pièce complexe fait entendre des échanges aussi fluides qu’énergiques, les musiciens s’écoutant constamment les uns les autres dans un trio qui, loin d’être celui d’une personne, appartient à eux trois.

Dans l'orbite de Paul Motian

La frappe de Tom Rainey donne aussi un certain tonus à Cercles de Stéphan Oliva, à la seconde partie d’Inflammable, une composition de Marc Ducret. La longue introduction onirique de Wavin, Le Tourniquet et ses harmonies flottantes inattendues, la première partie d’Inflammable, pièce dans laquelle les notes perlées du piano évoquent des goutes d’eau, s’affranchissent du rythme. Comme le faisait si bien Paul Motian, le batteur caresse alors les peaux de ses tambours, le métal de ses cymbales, les frotte, les gratte, en tire des sons et des couleurs qu’il courbe, plie et module à volonté. Spirales qu’Oliva interprète avec Motian dans “Intérieur Nuit”, Polar Blanc et bien sûr le concentrique Around Ornette permettent au trio d’exprimer un jeu plus libre et plus abstrait, une musique bouillonnante et en mouvement, sans que leur cohésion ne soit prise en défaut. Musicien atypique, prospecteur de nombreux champs musicaux, Stéphan Oliva fait preuve d’un grand lyrisme dans Gene Tierney, un portrait de l’actrice qu’il a souvent joué en solo et dans lequel Sébastien Boisseau, adoptant un jeu mélodique, fait chanter sa contrebasse. Confiées à son instrument, à un sorcier du piano et au jeu ouvert et protéiforme d’un batteur inspiré, les compositions du bassiste (Wavin, Le Tourniquet, Lonyay Utça), nous mènent ailleurs, en des contrées inexplorées.

 

Concert du trio ORBITStéphan Oliva (piano), Sébastien Boisseau (contrebasse) et Tom Rainey (batterie) – le samedi 18 mai au Studio 104 de Radio France (20h30) dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif présentée par Arnaud Merlin.

Russ LOSSING : “Motian Music” (Sunnyside / Socadisc)

Nonobstant le fait d’avoir été l’un des pionniers de la batterie moderne et l’un de ses premiers batteurs mélodiques, Paul Motian fut un important créateur de thèmes. Abacus, Mumbo Jumbo, Conception Vessel, en sont les plus célèbres. Russ Lossing les connaît bien pour les avoir souvent joués sous la direction du batteur, dans son appartement de Central Park West, les mettant en forme, leur choisissant des couleurs, des harmonies. En même temps qu’un album en trio presque entièrement consacré à des standards – “Changes” (SteepleChase) dont vous trouverez sous ma plume la chronique dans le numéro de mai de Jazz Magazine – sort ce “Motian Music” entièrement consacré aux musiques du batteur, des thèmes souvent très simples qui parlent au pianiste et sur lesquels il pose des improvisations nouvelles et imprévisibles.

 

Paul Motian composait deux sortes de thèmes : des mélodies et des sortes de ritournelles, miniatures abstraites sans vraies structures harmoniques mais offrant de nombreuses possibilités à l’improvisateur. Pour les jouer, prolonger leur thématique, les faire revivre autrement, Russ Lossing fait ici appel à Masa Kamaguchi, dont la contrebasse mélodique dialogue souvent avec lui (notamment dans Introduction et Abacus que Motian a souvent enregistré), et au batteur Billy Mintz, musiciens avec lesquels il travaille depuis plus de vingt ans et qui offrent une rythmique très souple à son piano volubile, Fiasco, une pièce vive et abstraite au foisonnement sonore impressionnant – la basse y bourdonne, les cymbales y crépitent – en est le meilleur exemple. De ces thèmes parfois embryonnaires (celui de Dance que l’on peine à discerner), Lossing tire des variations singulières. Boomerang, une pièce quelque peu monkienne qui fait la part belle aux dissonances, Mumbo Jumbo dans lequel la musique afro-cubaine et le free jazz se tendent la main (Bill Frisell et Thomas Morgan l’interprètent dans “Epistrophy” leur nouveau disque ECM), génèrent d’étonnants commentaires pianistiques.

 

Souvent repris – Enrico Pieranunzi nous en donne une version mémorable dans “Untold Story” (IDA), un disque dont Paul Motian est le batteur –, Abacus, une ritournelle, est particulièrement propice au jeu rubato du pianiste qui le reprend de manière très libre avant d’en faire chanter les notes avant la coda. Asia, Introduction, Etude et Psalm, des morceaux mélodiques, des pièces lentes et délicates, donnent à l’album sa respiration et sont d’un abord plus facile. Etude, une pièce modale de forme circulaire au tempo très lent que Masa Kamaguchi introduit longuement inspire à Russ Lossing de belles variations harmoniques. Asia qui ouvre le disque surprend par son lyrisme. Contrebasse et piano chantent de concert sa ligne mélodique, l’habillent d’harmonies chatoyantes. Psalm, enfin et sa petite mélodie répétitive, un lent va-et-vient de notes espiègles et séduisantes, suspend le vol du temps et avec lui le flux musical d’un disque qui donne beaucoup à entendre.

 

Photos : Paul Motian © Wall Street Journal – ORBIT Trio © Olivier Charles Degen – Russ Lossing © russlossing.com

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 09:01
Une affaire de goûts

Mai. Il pleut des concerts sur Paris et ceux qui m’interpellent sont plus nombreux que d’habitude. Loin d’être choisis au hasard, ils reflètent mon goût pour un jazz moderne qui n’a pas oublié son histoire, ses racines. Tous mes lecteurs savent que j’aime le piano et que, si ce dernier est privilégié dans mes chroniques, les musiciens qui pratiquent d’autres instruments y ont aussi leur place. Une longue pratique de l’écoute a formé mon goût, ma culture musicale. Une nouvelle œuvre, je la découvre avec en mémoire les très nombreuses musiques entendues depuis ma naissance, ce qui permet de comparer, d’évaluer, de porter un jugement, de goûter en profondeur ses parfums les plus subtils. C’est ce bagage culturel qui me fait préférer un disque à un autre. L’émotion est trompeuse. C’est un dérèglement des sens dont il faut se méfier. Elle n’occupe qu‘une place restreinte dans mes choix musicaux.

 

Comme les couleurs, les goûts se discutent. On peut avoir bon goût, mauvais goût ou pas de goût du tout. Il y a aussi de bonnes et de mauvaises musiques. S’adressant à un public en panne de culture, certaines pseudo émissions culturelles très regardées – l’affligeant « Basique » sur France 2 – en proposent d’insipides qui ne demandent aucun effort. Vite digérées par le consommateur lambda qui, casque aux oreilles, en écoute aujourd’hui partout, elles s’adressent à ses sens atrophiés. Contrairement à ce que certains veulent nous faire croire, les musiques n’ont pas toutes la même valeur. Les plus écoutées aujourd’hui sont de simples divertissements. D’autres nécessitent une certaine culture pour être comprises et appréciées. Les musiques savantes dont le jazz fait partie ne se dévoilent pas facilement. Elles nécessitent de l’attention mais aussi un savoir, de l’expérience. Par l’intermédiaire de leurs interprètes, de leurs créateurs, ces musiques exigeantes, chefs-d’œuvre en péril pour lesquels nous nous battons, nous font vivre de précieux moments. Grâce à elles, nous pouvons encore toucher la beauté du doigt, ce qui, dans le monde sens dessus dessous qui est nôtre, tient vraiment du miracle.

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

 

-Au Sunside le vendredi 3 et le samedi 4 mai (21h00), René Urtreger invite Géraldine Laurent à rejoindre son trio – Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie). En 2016, au sein d’All Stars réunissant d’anciens lauréats du Prix Django Reinhardt, René et Géraldine avaient fêté ensemble sur la scène du théâtre du Châtelet les 60 ans de l’Académie du Jazz. Depuis, le pianiste et la saxophoniste jouent parfois ensemble, s’attardant sur un répertoire qui leur tient à cœur, ce be-bop toujours réinventé dont ils entretiennent la mémoire. Deux concerts pour ceux qui aiment le jazz qui ressemble à du jazz.  

-Anne Ducros au Sunset le 4 (21h30). Elle impressionne par sa technique, la parfaite justesse de son chant, et n’a pas fait de disque depuis “Brother Brother !”, un enregistrement de 2017 dédié à son frère et consacré à des chansons qu’elle affectionne (La Bicyclette, On Broadway, What’s Going On, Déshabillez moi). Elle prépare un nouvel album avec le guitariste Adrien Moignard, un autodidacte de la guitare venu tardivement au jazz manouche. On les a entendus en duo il y a quelques mois au Sunset. C’est en trio qu’ils s’y produisent aujourd’hui, la contrebasse de Diego Imbert rajoutant du poids à la musique d'un nouveau répertoire.

« Quarte blanche » à Aldo Romano au Triton les 4, 11, 17 et 25 mai à 20h30. Le samedi 4, le batteur se produit en duo avec le pianiste néerlandais Jasper Van’t Hof. Ils ont joué ensemble dans divers quartettes et dans Pork Pie, un groupe qui en 1973 comprenait Philip Catherine, Charlie Mariano et Jean-François Jenny-Clark. Utilisant de nombreux claviers, Van’t Hoff est aussi un musicien véloce et subtil au piano acoustique comme en témoignent “Whybecause” (Hôte Marge) et “Axioma” (Jaro), deux disques qu'il a enregistré en solo.

-Le 9 au Bal Blomet (20h30), Stéphane Kerecki présente la musique de “French Touch” (Incises) un disque de l’an dernier consacré comme son nom l’indique à la « French Touch », une vague musicale électro apparue dans les années 90. Avec Julien Lourau (remplaçant Émile Parisien) aux saxophones, Jozef Dumoulin grand spécialiste des effets sonores et des trames harmoniques et le peintre batteur Fabrice Moreau qui sait donner de belles couleurs à ses rythmes, le bassiste improvise sur des musiques de Air (Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin) et de Daft Punk, (Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo), des mélodies qui, jouées dans un contexte acoustique, deviennent réellement envoûtantes.

-Marc Copland en solo au Sunside le 10 (à 21h30) pour un hommage à Gary Peacock. Un concert à ne surtout pas manquer car avec Fred Hersch, Brad Mehldau, Kenny Barron et quelques autres, Marc fait partie du peloton de tête des pianistes de jazz américains. Paru l’an dernier, “Gary”, son dernier disque sur Illusions Records, est presque entièrement consacré aux compositions du bassiste. Ils ont beaucoup joué ensemble et Marc est aujourd’hui le pianiste de son trio (deux albums sur ECM). Avec lui, une mélodie devient prétexte à d’inépuisables variations de couleurs, ses harmonies flottantes lui donnant une indiscutable dimension onirique.

 

-Le 11, nouvelle « Quarte blanche » à Aldo Romano au Triton. Un second acte qui permet au batteur de retrouver le trompettiste Enrico Rava au sein d’un quartette comprenant Baptiste Trotignon au piano et Darryl Hall à la contrebasse. La formation qui s’est souvent produite au Sunside nous est désormais familière.

-Créé en 2001 et organisé par l’association L’Esprit Jazz, l’incontournable festival Jazz à Saint-Germain-Des-Prés se tiendra cette année du 16 au 27 mai. Cyrille Aimée le 20 dans le salon Cristal de l’hôtel Lutetia rénové, Sylvain Rifflet et l’Ensemble Appassionato le 22 dans le grand amphithéâtre d’Assas et le Biréli Lagrène Trio le 23 au même endroit en sont pour moi les moments forts. Vous en consulterez attentivement le programme concocté par Frédéric Charbaut, co-fondateur d’un festival dont il assure la direction artistique. Avec son équipe – Donatienne Hantin (co-fondatrice et co-directrice du festival), Géraldine Santin, Véronique Tronchot, Myriam Solvès, Sophie Louvet, Nicole Hognon –, ce dernier prend des risques, donne sa chance à de jeunes musiciens, organise des conférences, des bavardages (au Café des Editeurs), des jam sessions (au Lucernaire), et sensibilise nos jeunes lycéens au jazz. Soutenu par la Fondation BNP Paribas qui offre un prix de 2000 euros au lauréat, son tremplin jeunes talents qui existe depuis 2002 permet de découvrir les musiciens de demain. Des concerts gratuits place Saint-Germain-des-Prés et des showcase(s) à la FNAC Montparnasse sont également annoncés.

 

-Le 17, pour sa troisième « Quarte blanche » au Triton,  Aldo Romano fait revivre Palatino, l’un des groupes importants des années 90 (trois albums studio entre 1995 et 2001 et un live en 2011). Michel Benita à la contrebasse et de Glenn Ferris au trombone seront au rendez-vous. Paolo Fresu indisponible, Yoann Loustalot le remplacera à la trompette.

-Un double programme qui interpelle le 18 au Studio 104 de Radio France (20h30) dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif que présente Arnaud Merlin. Le trio Orbit réunit le pianiste Stéphan Oliva, le bassiste Sébastien Boisseau et le batteur Tom Raney. C’est autour de ce dernier entendu au sein des groupes de Fred Hersch et de Kenny Werner que s’est peaufiné le répertoire de leur premier disque en trio, “Orbit” (Yolk Music / L’autre distribution). Vous en trouverez prochainement la chronique dans le blogdeChoc.

En deuxième partie de concert, le Devil Quartet de Paolo Fresu mérite également le déplacement. La formation qui existe depuis 2003 a toujours conservé le même personnel, Bebo Ferra (guitare acoustique), Paolino Dalla Porta (contrebasse) et Stefano Bagnoli (batterie) entourant le trompettiste sarde. Ce dernier apporte une douceur toute méditerranéenne aux nombreuses ballades du répertoire que contient “Carpe Diem”, disque que le quartette a publié l’an dernier.

-Cyrille Aimée dans le salon cristal de l’hôtel Lutetia (45, boulevard Raspail Paris 6ème) le 20 mai à 19h00, dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-Des-Prés. Avec elle : Bjorn Ingelstam (trompette), Maxime Berton (saxophone), Laurent Coulondre (piano), Ralph Lavital (guitare), Jérémy Bruyère (contrebasse) et Yoann Serra (batterie). C’est son premier concert en France depuis la parution en février de “Move On : A Sondheim Adventure” (Mack Avenue), son meilleur disque à ce jour. Ayant dissous le groupe de jazz manouche qui l’entourait depuis quelques années, la chanteuse qui vit aujourd’hui à la Nouvelle-Orléans, change de répertoire pour chanter Stephen Sondheim, l’un des grands compositeurs américains de comédies musicales. “Sweeney Todd” que Tim Burton adapta au cinéma, “Into the Woods”, “Sunday in the Park with George” pour ne pas tous les citer. On lui doit aussi les paroles de “West Side Story” de Leonard Bernstein, et la chanson Send in the Clowns, un standard que les amateurs de jazz connaissent bien. Cyrille Aimée ne la reprend pas dans son disque, lui préférant celles dont les textes qui, en résonnance avec sa propre vie, révèlent ses sentiments personnels. L’instrumentation très diversifiée de cet album enregistré à Paris, La Nouvelle-Orléans, New York et dans le New Jersey a demandé plusieurs jours de studio. Une vingtaine de musiciens – certains d’entre eux vont accompagner la chanteuse au Lutetia – s’y font entendre, chaque chanson bénéficiant d’un arrangement spécifique, Cyrille Aimée jonglant même avec sa propre voix dans When I Get Famous qui introduit le disque.

-Sylvain Rifflet et l’Ensemble Appassionato dirigé par Mathieu Herzog le 22 à 20h00 dans le grand amphithéâtre d’Assas, un concert également programmé par le festival Jazz à Saint-Germain-Des-Prés. Le saxophoniste interprétera son “Re-Focus”, l’un de mes 13 Chocs de l’année 2017. Son modèle est bien sûr “Focus” que Stan Getz enregistra pour Verve en 1961, l’un des chefs-d’œuvre de sa discographie. Getz y improvise sur une musique écrite par Eddie Sauter pour un orchestre à cordes. “Re-Focus” est toutefois différent. Arrangé par Fred Pallem (le Sacre du Tympan) il contient d’autres morceaux et n’en est pas le pastiche. Sylvain Rifflet en reprendra la partition avec les cordes de l’Ensemble Appassionato présentes dans l’album, Florent Nisse (contrebasse) et Guillaume Lantonnet (batterie) assurant la rythmique.

-Le pianiste Kenny Werner et le saxophoniste Benjamin Koppel au Duc des Lombards le 22 et le 23 mai (deux concerts par soir, à 19h30 et 21h30). Avec eux une section rythmique d’exception : Scott Colley à la contrebasse et Peter Erskine à la batterie. Werner et Koppel ont enregistré plusieurs albums pour le label Cowbell Music et joué ensemble dans les clubs de nombreux pays, notamment au Blue Note de New-York. Improvisateur à l’imagination féconde croisant harmonies européennes et lignes de blues, Kenny Werner rend toujours lisible la ligne mélodique de ses morceaux. Le pianiste romantique est aussi un rythmicien énergique et véloce dont la technique sert constamment la musique.

-Biréli Lagrène en trio avec Chris Minh Doky à la contrebasse et Mino Cinelu aux percussions le 23 à 20h00 dans le grand amphithéâtre d’Assas, toujours dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-Des-Prés. Le guitariste y interprétera le répertoire de “Storyteller”, un album sorti en novembre 2018 chez Naïve au sein duquel il utilise aussi bien des instruments acoustiques qu’électriques. Larry Grenadier est le bassiste de cet enregistrement, l’une des réussites de sa discographie. Standards et compositions originales en constituent le programme.

-Le piano élégant de Yonathan Avishai rappelle celui d’Ahmad Jamal, John Lewis et Duke Ellington qu’il admire. Comme eux, il utilise ses notes avec parcimonie, recherche l’épure et accorde une grande importance au silence. “Joys and Solitudes” est le premier disque qu’il enregistre sous son nom pour ECM et il est enthousiasmant. Accompagné de ses musiciens habituels – Yoni Zelnick à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie –, il en a joué les morceaux en février au studio de l’Ermitage. Le même trio est attendu au Sunside les 23 et 24 mai. On ne peut que s’en réjouir.

Une affaire de goûts

-Le San Francisco Jazz Collective le 24 à 21h00 au théâtre du Vésinet (59 boulevard Carnot, 78110 Le Vésinet) dans le cadre du festival Jazz Métis qui accueille également le 22 à 21h00 le quartette du pianiste Pierre Christophe dans un récital Erroll Garner. Basée en Californie, la formation s’est produite en novembre à la Cité de la Musique. Fondée en 2004, elle rassemble pour des concerts huit jazzmen autour du répertoire d’un musicien célèbre, celui d’Antônio Carlos Jobim étant cette année à leur programme. Chaque membre du groupe arrange un thème de ce dernier et en compose un en son honneur. Le San Francisco Jazz Collective rassemble  aujourd’hui Etienne Charles (trompette), Marshall Gilkes (trombone), Myron Walden (saxophone alto), David Sanchez (saxophone ténor), Edward Simon (piano), Warren Wolf (vibraphone), Matt Brewer (contrebasse) et Obed Calvaire (batterie).

 

-Le 25, pour sa quatrième et dernière « Quarte blanche » au Triton, Aldo Romano réunit autour de lui Géraldine Laurent (saxophone alto), Mauro Negri (clarinette) et Henri Texier (contrebasse), musiciens avec lesquels il enregistra en 2007 pour Dreyfus le disque intitulé “Just Jazz”.

-Cécile McLorin Salvant en duo avec Sullivan Fortner au New Morning le 27 (21h00) pour chanter l’amour impossible, l’amour contrarié, le répertoire de “The Window”, un album publié l’an dernier. Ce dernier, l'un des pianistes les plus en vue de la scène américaine, trempe ses doigts dans le blues non sans moderniser un répertoire remontant jusqu’aux années 20 (J’ai l’cafard, une romance que Fréhel et Damia interprétèrent). Enregistré au Village Vanguard, son disque contient aussi bien des extraits de comédies musicales, que des thèmes de Stevie Wonder (Visions), Nat « King » Cole (Wild is Love), Jimmy Rowles (The Peacocks) et Dori Caymmi qu’elle reprend souvent sur scène. Le tour de chant éclectique d’une voix en or.

-Le 28, en duo avec Nicolas Rageau à la contrebasse, la pianiste roumaine Ramona Horvath fête au Sunside la sortie de leur album “Le Sucrier Velours” (Black & Blue / Socadisc). Si les standards qu’il contient nous sont familiers et ont souvent été joués – Drop Me off in Harlem et Le Sucrier velours de Duke Ellington, Hot House de Tadd Dameron, U.M.M.G de Billy Strayhorn –, les compositions originales de l’album surprennent et séduisent par leur fraîcheur. Ramona Horvath joue un piano élégant qu’elle trempe dans le swing et le blues, dans les racines du jazz. Constamment à son écoute, en naturelle osmose, Nicolas Rageau commente et développe les variations qui naissent autour des thèmes, non sans faire chanter les timbres de son instrument et donner du poids à la musique.

-Ron Carter et son Foursight Quartet au New Morning le 28 (21h00). On ne présente plus ce géant de la contrebasse qui fut membre du deuxième quintette de Miles Davis dans les années 60. Avec Renee Rosnes (piano), Jimmy Greene (saxophone ténor) et Payton Crossley (batterie), il rend hommage au trompettiste, reprenant des thèmes que ce dernier aimait jouer et qu’il a enregistrés (Bag’s Groove, My Funny Valentine, Stella By Starlight), les associant à ses propres compositions. “Dear Miles” (Somethin’ Else), un album qu’il a enregistré en 2006, les contient. Ron Carter a depuis changé de pianiste. Depuis quelques années, Renee Rosnes travaille avec lui et apporte à la musique son raffinement harmonique. Plus connue au Japon qu’en Europe, cette grande pianiste canadienne a réalisé ses premiers enregistrements avec comme invités Joe Henderson, Branford Marsalis et Ron Carter, l’un des premiers à avoir reconnu son talent.

-Le quartette Slow au Studio de l’Ermitage le 30 pour fêter la sortie de “Slow” (Bruit Chic / L’autre distribution) en vente depuis la fin du mois d’avril. Le disque porte bien son nom, car la formation y fait l’éloge de la lenteur, prend son temps pour nous séduire avec un jazz modal dont les couleurs sonores évoquent des paysages d’hiver, une musique qui donne beaucoup d’espace et de liberté aux solistes. Membre du Florian Pellissier Quintet et du quartette Lucky Dog, Yoann Loustalot (trompette et bugle) est l’un des trompettistes de jazz français qui compte aujourd‘hui. “Pièces en forme de flocons” qu’il a enregistré pour Bruit Chic en 2016 avec le pianiste François Chesnel et le batteur Antoine Paganotti n’est pas très éloigné de cet opus que rend tout aussi mélancolique la sonorité pleine et profonde de son bugle. Membre du quartette d’Émile Parisien, Julien Touery, l’autre soliste joue un piano élégant, égraine de petites notes qu’il pétrit de silence. On lui doit deux des plus belles mélodies d’un album qui ne peut qu’envoûter celui qui l’écoute. Celle de Fjords est largement confiée au bugle ; Vers le Nord, laisse davantage les musiciens s’exprimer. A la contrebasse, Éric Surmenian ajoute ses propres commentaires à ceux des solistes, les percussions de Laurent Paris colorant subtilement la musique.

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Le Triton : www.letriton.com

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

-Festival Jazz à Saint-Germain-Des-Prés : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

-Radio France – Jazz sur le vif : www.maisondelaradio.fr/concerts-jazz

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Le Vésinet Jazz Métis Festival : www.vesinet.org/le-vesinet-jazz-metis-festival

-New Morning : www.newmorning.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

 

Crédits Photos : René Urtreger © Philippe Marchin – Aldo Romano © Julien Vivante – Stéphane Kerecki French Touch Quartet © Franck Juery – Marc Copland © Francesco Prandoni – Trio Orbit © Damien Lorrai – Devil Quartet © R. Cifarelli – Sylvain Rifflet / Mathieu Herzog & l’Ensemble Appassionato © Christian Rose – San Francisco Jazz Collective © Jay Blakesberg – Sullivan Fortner & Cécile McLorin Salvant © Mark Fitton – Ramona Horvath & Nicolas Rageau © Cyrille Clément – Ron Carter © Pierre de Chocqueuse – Maternité musicale, Anne Ducros, Kenny Werner / Benjamin Koppel / Scott Colley / Peter Erskine, Yonathan Avishai Trio © Photos X/D.R.

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 09:00
Made in Germany

Deux nouveautés NEUKLAND, label des Studios Bauer (Ludwigsburg) à ne pas laisser passer. J’émets quelques réserves sur l’opus de Jean-Christophe Cholet et de Matthieu Michel, le prolongement de “Whispers” publié en 2016, ne pouvant éviter de comparer les deux disques. Associés au batteur Arnaud Biscay, Rémi Dumoulin et Bruno Ruder ne commettent pas la même erreur. Leur “Das Rainer Trio” ne cherche nullement à reproduire en studio la musique de “Gravitational Waves”, leur album précédent enregistré en public, et c’est tant mieux.

Jean-Christophe CHOLET / Matthieu MICHEL : “Extended Whispers”

(Neuklang / Pias)

La sortie en 2016 de “Whispers”, l’un des plus beaux disques de jazz de chambre européen de ces dernières années, fut saluée dans ce blog par une chronique enthousiaste. J’attendais donc beaucoup de cet “Extended Whispers” qui réunit une nouvelle fois autour de Jean-Christophe Cholet (piano) et de Matthieu Michel (trompette et bugle), Didier Ithursarry à l’accordéon et Ramon Lopez à la batterie, Heiri Känzi les rejoignant dans cet album à la contrebasse. Une bonne idée ? Oui lorsque l’instrument se fait mélodique. Non lorsqu’il apporte des barres de mesures à une musique qui n’en a pas vraiment besoin. Car nantie de rythmes plus marqués que suggérés, cette dernière perd de sa magie, se fait moins intime et aérienne. Ramon Lopez n’est d’ailleurs pas un batteur comme les autres. Il la colore, la laisse respirer sans jamais l’enfermer. Yeong Gam, une conversation entre son instrument et le piano est à cet égard exemplaire.

 

Enregistré à Winterthur et mixé à Ludwigsburg par des ingénieurs du son différents, “Extended Whispers” souffre pourtant d’être comparé à “Whispers”, un disque coproduit et enregistré à La Buissonne par Gérard de Haro qui en a également assuré la direction artistique. Dans le nouvel album les instruments manquent parfois de relief et ne sonnent pas toujours aussi bien. Dommage que l’accordéon y occupe une fonction trop décorative et que Politics, une pièce agressive et brouillonne, très différente des autres, fasse partie de cet album. Malgré ces réserves, plusieurs plages gardent un fort pouvoir de séduction. Yeong Gam dont j’ai déjà parlé, Relax and Easy, un morceau dans lequel la contrebasse chante presque autant que le bugle, Mondstein et Choral 2 que Jean-Christophe Cholet et Matthieu Michel se partagent, en sont les moments féériques.

Rémi DUMOULIN / Bruno RUDER / Arnaud BISCAY : “Das Rainer Trio”

(Neuklang / Pias)

Après “Gravitational Waves” enregistré en quintette lors d’une résidence à l’Amphi Opéra de Lyon, Bruno Ruder et Rémi Dumoulin changent de musique et de formation. Aymeric Avice, Guido Zorn et Billy Hart lui ont dit adieu et c’est en trio, dans les studios Bauer de Ludwigsburg, Arnaud Biscay remplaçant Hart à la batterie, que se poursuit l’aventure. Le jazz ouvert et expérimental du disque précédent se voit ainsi remplacé par une musique plus écrite, par des morceaux lyriques bénéficiant d’une orchestration très fouillée. Les claviers électriques de Bruno Ruder créent un environnement sonore très riche, le pianiste parvenant à orchestrer à lui seul la musique, à l’envelopper de sonorités fascinantes. Sur cette trame harmonique onirique évolue le chant du saxophone de Rémi Dumoulin qui improvise sur de vraies mélodies, tient un discours fluide, Arnaud Biscay assurant les rythmes avec souplesse.

 

Déjà enregistré (“Gravitational Waves” en contient une version) et repris sur un tempo plus rapide, Rainer Werner Fassbinder, un thème de Rémi Dumoulin qui signe toutes les compositions originales de l’album, ne manque pas de tonus, le trio n’hésitant pas à hausser le ton lorsque la musique s’y prête. Deux standards et une pièce du répertoire classique qui, juste retour des choses, inspire aujourd’hui le jazz européen, complètent cet opus. Écrit par Michel Legrand, Will Someone Ever Look At Me That Way est l’une des chansons de “Yentl” un film que Barbra Streisand coproduisit et réalisa en 1983. Avec ses habits neufs, Chelsea Bridge, l’une des plus célèbres compositions de Billy Strayhorn, rajeunit de plusieurs années. La reprise de l’un des thèmes de la 6ème symphonie de Sergueï Prokofiev est plus inhabituelle. Écrite entre 1945 et 1947, l’œuvre comprend trois mouvements. Adaptée par Rémi Dumoulin, l’une de ses mélodies inspire avec bonheur le trio. Je vous laisse le soin de reconnaître laquelle.

 

Jean-Christophe Cholet / Matthieu Michel Quintet © photo X/D.R.

 

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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 10:03
Mario STANTCHEV : “Musica Sin Fin” (Cristal / Believe Digital)

Dès le premier festival de jazz de Sofia, sa ville natale, en 1977, Mario Stantchev, né en 1948, fait sensation. Il est le pianiste à écouter. Il compose, improvise, passe souvent à la radio, à la télévision, occupe une fonction administrative au Conservatoire, et est apprécié par la jeunesse bulgare qui, via Radio Free Europe, écoute le jazz américain. Son succès croissant se voit pourtant freiner par les autorités communistes de son pays qui lui interdisent tout voyage à l’étranger. Il a créé à 22 ans le Mario Stantchev Quartet, a joué toutes sortes de musiques et sa carrière ne fait que commencer. Son compatriote Milcho Leviev s’est enfui aux USA et vient de rejoindre le Don Ellis Big Band en tant que pianiste et arrangeur. Avec la complicité de sa mère qui est retournée vivre en France, son pays d’origine, Mario Stantchev va faire de même. En 1980, dans la voiture de deux amis français qui se rendent à Istanbul, il réussit à franchir la frontière sous l’identité d’un journaliste de Libération qui lui a remis son passeport.

Quelques semaines avant sa fuite rocambolesque, son épouse Silvia, violoncelliste à la Philharmonie de Sofia, a obtenu un visa pour la France et intégré l’orchestre de Lyon. Mario Stantchev devient donc accompagnateur de la classe de danse du Conservatoire de la ville. Les années qui suivent le voient participer à l’aventure de l’école de musique de Villeurbanne, publier trois méthodes de piano-jazz et, en 1984, fonder le département jazz du Conservatoire national de région de Lyon où il enseigne. La même année, il enregistre un premier disque sous son nom, “Un certain parfum” avec Mike Richmond et Daniel Humair. Dans les années 90, donnant des cours à l’IMFP de Salon de Provence que dirige le trompettiste Michel Barrot, il constitue avec ce dernier, le Mario Stantchev Sextet avec lequel il va enregistrer deux albums.

 

Le pianiste qui a également travaillé avec des ensembles de musique contemporaine (2E2M, Intervalles) n’a jamais cessé de s’intéresser au répertoire classique. Franz Liszt, Frédéric Chopin, Jean-Sébastien Bach (ses “Variations Goldberg”) et George Gershwin lui inspirent plusieurs projets, mais c’est “Jazz Before Jazz”, un disque enregistré en 2014 pour Cristal Records avec le saxophoniste Lionel Martin et consacré à la musique de Louis Moreau Gottschalk, qui est particulièrement remarqué par la critique. “Musica Sin Fin”, un disque en solo qui vient de paraître chez Cristal* m’enchante davantage encore, ce qui explique la longue introduction que je consacre à Mario Stantchev dont je connais mal les albums, introuvables pour la plupart.

Musica Sin Fin” passe et repasse sur mon lecteur de CD. Il débute par un Épilogue et se clôt par Musica Sin Fin comme si malgré sa concision – il ne dure que trente-cinq minutes –, sa musique n’allait jamais s’arrêter, que la musique inoubliable du morceau qui donne son nom à l’album allait durer éternellement. On n’a d‘ailleurs pas envie de quitter ce disque tant on en adopte la musique, des miniatures sonores d’une quasi perfection qui naviguent avec bonheur entre le classique et le jazz, la gaieté et la mélancolie. Son piano, Mario Stantchev aime en faire sonner les graves, leur donner poids et puissance. Sa main gauche offre des basses solides à ses compositions ; la droite leur confie des mélodies délicieuses. Dans Rockefeller : une belle âme, morceau au titre énigmatique construit sur un ostinato, ses accords résonnent comme des cloches de cathédrale.

 

Mario Stantchev aime solliciter tout le clavier, répondre à une tonalité par une autre. C’est un pianiste en pleine possession de son art qui fait chanter son instrument et raconte des histoires courtes, dépourvues de fioritures et de notes inutiles. Joke, un morceau vif et primesautier dont la cadence enlevée est celle d’une pièce classique, se conclut par une citation de Frère Jacques. Son Requiem, dont certaines parties relèvent du jazz, n’a rien de funèbre. La musique cubaine s’invite dans Le Départ, une pièce joyeuse et dansante. D’une grande mélancolie, La Tricoteuse lui succède. En écoutant « La Traviata » (Alice) en est également imprégné. Le pianiste en berce délicatement les notes, comme Erik Satie le fait si bien dans ses “Gymnopédies” et ses “Gnossiennes”. Les douze morceaux de “Musica Sin Fin” sont si enveloppants qu’il est difficile d’en abandonner l’écoute. C’est rare. Mario Stantchev nous en donne ici magnifiquement l’occasion.

 

*En CD chez Cristal Records et en vinyle chez Ouch ! Records, label fondé à Lyon en 2016 par le saxophoniste Lionel Martin. – www.ouchrecords-vinyls.com

 

P-S – Comme tous les parisiens et les parisiennes, c’est avec émotion et tristesse que j’ai suivi hier soir la destruction partielle de Notre-Dame de Paris. Il y a certes d’autres cathédrales en France, Albi, Chartres, Reims, Rouen pour ne pas les citer toutes, mais celle de Paris, plus emblématique que les autres, en est le cœur, l’âme de la ville. Assister impuissant à l’incendie qui en a ravagé la toiture, sa « forêt » (1300 chênes ont été nécessaires à sa construction), et mis à terre sa flèche me fait mal. La restaurer demandera des dizaines d’années. Puisse-t-elle se dresser à nouveau entière comme sur cette photo dans le ciel de Paris. 

 

 

Photos : Notre-Dame de Paris © Pierre de Chocqueuse - Mario Stantchev © Cristal Records

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9 avril 2019 2 09 /04 /avril /2019 09:15
Nick SANDERS Trio : “Playtime 2050” (Sunnyside / Socadisc)

Ses deux précédents disques en trio “Nameless Neighbors” et “You Are A Creature”, Chocs de l’année 2013 et 2015 de ce blog, témoignent de la singularité d’un pianiste qui non seulement joue un piano différent, mais explore une musique neuve dont la modernité porte aussi le poids du passé. Enregistré avec ses musiciens habituels et ne contenant pour la première fois que des compositions originales, “Playtime 2050” confirme le talent d’un musicien à part, un créateur inspiré.

Sa pochette qui met quelque peu mal à l’aise, est une œuvre de Leah Saulnier, une artiste du Nouveau Mexique qui réalisa celle de “You Are A Creature”. Son aspect étrange convient bien à une musique dont l’écoute ne nécessite nullement un masque à gaz mais qui, aussi singulière soit-elle, ne tombe pas du ciel, possède une grammaire et un vocabulaire qui est celui du jazz. Originaire de la Nouvelle-Orléans, le pianiste l’a étudiée à Boston avec Ran Blake. C’est au New England Conservatory of Music où enseigne ce dernier qu’il a rencontré les deux musiciens qui constituent la section rythmique de ses disques en trio, le bassiste Henry Fraser et le batteur Connor Baker qui lui permettent de structurer un discours musical souvent imprévisible. Danilo Perez, Jason Moran et Fred Hersch furent ses autres professeurs. Ce dernier a d’ailleurs produit les deux premiers albums de son jeune élève. Les quelques standards qu’il y reprend expliquent ses influences : Ran Blake qui attache une grande importance aux timbres du piano, affectionne les graves du clavier, les dissonances, et laisse le silence habiter sa musique ; Ornette Coleman dont les ritournelles inoubliables nourrissent le répertoire du jazz ; Thelonious Monk, grand amateur de rythmes discontinus et qui sait lui aussi sait remplir les vides avec du silence ; Herbie Nichols qui avec Monk a fait entrer le stride dans le piano moderne.

 

Nick Sanders le pratique. Une main gauche souple et mobile lui a permis de remporter trois années de suite le Marion and Eubie Blake International Piano Award. Il en joue un peu dans le chaloupé I Don’t Want to Set the World on Fire, un vieux tube des Ink Spots, dernière plage de “Nameless Neighbors”, son premier disque. Il a pratiqué la batterie et introduit souvent ruptures et décalages rythmiques dans ses compositions savamment structurées. Une musique dont on peut avoir du mal à saisir la logique, mais qui pourtant fascine par ses audaces, son aspect imprévisible. Après plusieurs écoutes, elle nous devient familière, goûteuse comme un gumbo idéalement épicé.

Produit par Nick Sanders, “Playtime 2050” témoigne une fois encore de la capacité de ce dernier à jouer du trio comme si son piano, la contrebasse de Henry Fraser et la batterie de Connor Baker ne constituaient qu’un seul instrument. Endless, une pièce abstraite et répétitive repose beaucoup sur la complicité qui unit Sanders et son batteur. Ils parviennent même à dialoguer dans The Number 3 qui surprend par sa construction non linéaire, ses changements fréquents de tempo, son agressivité. Démarrant comme un cheval au galop, la musique de l’obsédant Manic Maniac est tout aussi heurtée et anguleuse. Dans Hungry Ghost c’est un foisonnement sonore de tambours et de cymbales qui accompagne et commente la courte cellule mélodique répétitive du morceau. Live Normal, une ritournelle primesautière, s’assombrit progressivement dans sa partie centrale. Quant à Playtime 2050, morceau au tempo fluide et régulier, son thème et l’improvisation qui s’y rattache relèvent d’un bop modernisé.

 

Si It’s Like This envoûte par le va-et-vient de notes spiralées de sa mélodie, celle de Still Considering, une ballade, s’ancre dans la musique classique européenne, de même que les harmonies d’Interlude for S.L.B., un hommage en solo de Nick Sanders à sa mère qui lui transmit son amour de la musique. RPD est une pièce sombre et lente que le pianiste enregistra en 2016 avec le saxophoniste Logan Strosahl. Intitulé “Janus”, leur album contient des extraits des “Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus” d’Olivier Messiaen ainsi que des œuvres de Guillaume Machaut et de François Couperin.

 

Prepared for the Blues et Prepared for the Accident sont les deux pièces pour piano préparé de l’album. Dans la première, un blues de facture classique, les modifications apportées à l’instrument sont légères. Dans la seconde, le piano change de sonorité, adopte un langage abstrait et dissonant qui introduit #2 Longfellow Park (l’adresse d’une vieille église près de Boston), le morceau le plus émouvant du disque. Ressemblant à une prière, il fait entendre une musique apaisée que l’on peut aisément décrypter.

 

Photos X/DR.

Illustration Leah Saulnier.

Nick SANDERS Trio : “Playtime 2050” (Sunnyside / Socadisc)

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1 avril 2019 1 01 /04 /avril /2019 09:50
Le vinyle, dernier rempart contre une dématérialisation de la musique ?

Lorsque j’ai demandé à Bill Carrothers en décembre s’il comptait enregistrer un nouvel album, il me répondit que les disques ne se vendant plus il n’en avait pas l’intention. Se consacrant à l’enseignement, le pianiste mène une vie tranquille dans une petite bourgade du Michigan que l’hiver recouvre de neige. Pourquoi faire des disques lorsqu’on n’arrive pas à les vendre ?

 

Car les habitudes du consommateur ont changé. Il délaisse les magasins et télécharge sur internet les morceaux qu’il souhaite entendre, s’adonne au streaming, s‘abonne à des plateformes pour les écouter. Il achète peu de CD(s) s’il en achète encore. Les petites maisons de production, les indépendants dont les catalogues, même modestes, apportent tant à la musique et contribuent à sa richesse, à sa diversité, réduisent la voilure ou mettent la clef sous la porte. C’est le cas de Jean-Louis Wiart qui met fin à son label AxolOtl Jazz créé il y a plus de vingt ans. Philippe Ghielmetti n'envisage plus lui aussi de produire des disques sur Illusions Music. “Gary”, un enregistrement en solo de Marc Copland, sera probablement son dernier.

 

Les musiciens ont pourtant grand besoin d’enregistrer. La plupart d’entre eux gagnent aujourd’hui davantage en vendant leurs disques à leurs concerts qu’en les confiant à des distributeurs. Certains tirent leur épingle du jeu en proposant une musique fade et racoleuse qui ne relève pas du jazz. Les autres, les plus nombreux, peinent à trouver des engagements, à faire vivre leurs orchestres. L’aventure est ainsi terminée pour le Gil Evans Paris Workshop de Laurent Cugny. Reste un grand disque sur Jazz&People et des concerts inoubliables.   

 

Si la disparition du CD est bel et bien programmée, le vinyle occupe de plus en plus d’espace dans les FNAC et autres grandes surfaces qui en proposent encore. Séduit par un objet aujourd’hui à la mode dont les ventes limitées ne compensent pas les pertes d’une industrie en crise, le mélomane lambda l’achète souvent les yeux fermés, sans se rendre compte que s’il a été gravé à partir d’un enregistrement numérique, ce qui est le cas de presque tous les disques enregistrés depuis la fin des années 80, le son sera le même que celui du CD.

 

Un disque vinyle ne présente de l’intérêt sur le plan sonore que lorsqu’il est gravé à partir de sa source analogique. Quelques petites compagnies de disques procèdent ainsi. C’est le cas de Sam Records en France, de Speakers Corner Records en Allemagne, de Acoustic Sound (A.P.O. Records) aux États Bénis d'Amérique *. Ayant passé des contrats de licence avec les propriétaires des bandes, ces derniers leur fournissent le matériel d’origine. Bénéficiant ainsi d’une présentation soignée, les disques retrouvent ainsi leur sonorité initiale, une brillance qu’ils auraient toujours dû garder. Sam Records et Resonance Records éditent également des bandes inédites. De précieux enregistrements de Thelonious Monk (“Les Liaisons dangereuses”), de Nathan Davis avec le Georges Arvanitas Trio, du Thad Jones / Mel Lewis Orchestra, de Larry Young ont ainsi vu le jour. À l’occasion du Disquaire Day (13 avril) que l’amateur de vinyle attend chaque année, Resonance annonce la sortie ce jour-là en édition limitée de disques inédits de Bill Evans en trio avec Eddie Gomez et Marty Morell (“Evans in England”) et de Wes Montgomery (“Back on Indiana Avenue : The Carroll DeCamp Recordings”). Les CD(s) seront commercialisés quelques jours plus tard.

 

Combien de temps le CD existera-t-il ? Nul ne le sait, mais le vinyle a encore de beaux jours devant lui. Jazz Magazine ne vient-il pas de lui consacrer un dossier et Le Monde un article ** ? Dernier rempart contre la dématérialisation, destiné à un public d’audiophiles, il aura traversé bien des époques et fédéré bien des passions. Le musicien de jazz le vendra peut-être à son concert lorsque le CD aura disparu. Les studios d’enregistrement auront alors ressorti leurs magnétophones à bandes, ces vieux Ampex qui ont vu naître tant de bons disques. On peut toujours rêver.

 

* Un emprunt à Bohumil Hrabal dont la lecture de ses “Lettres à Doubenka” (Éditions Robert Laffont) me met en joie.

** Dans son édition du dimanche 31 mars / lundi 1er avril (page 11).

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

 

-Le saxophoniste belge Robin Verheyen (soprano et ténor) au Duc des Lombards le 3 et le 4 avril (19h30 et 21h30). Avec lui le jeune pianiste Bram De Looze, belge également, et le batteur Joey Baron récemment entendu au Sunside au sein du trio de Marc Copland. Ce dernier tient le piano dans “When the Birds Leave” (Universal), un disque en quartette que Verheyen enregistra en 2016. Le saxophoniste est également « Producer and ears » du prochain album en trio de Marc. Joey Baron en est le batteur. Son drumming souple et aéré convient bien aux harmonies souvent flottantes de Verheyen. Nos trois musiciens viennent de consacrer un album à Thelonious Monk. Son titre : “Mixmonk. On espère qu’Universal France le sortira prochainement. Cinq thèmes de Monk font l’objet de relectures originales, des compositions de Verheyen et de De Looze complétant un disque très attachant.

-Situé 19 rue des Frigos dans le 13ème, l’UMJ (Union des Musiciens de Jazz) accueille le trio germano-franco-brésilien Dreisam le 7 avril à 16h00 à l’occasion de la sortie de “Up Stream (Jinrikisha / Inouïe distribution), un disque enregistré comme le précédent (“Source en 2014) au studio La Buissonne. Installés à Lyon, Nora Kamm aux saxophones, Camille Thouvenot au piano mais aussi à parfois l’orgue (notamment dans A Voir, une composition de leur nouvel album) et Zaza Desidero à la batterie proposent un jazz lyrique aux couleurs chatoyantes. La musique, des compositions originales d’une grande fraîcheur aux nombreuses influences géographiques, est ici fort bien servie par les sonorités douces et enveloppantes du soprano, les harmonies élégantes du piano, un batteur sensible et toujours à l’écoute. Une formation à découvrir.

-Le 10 à 20h30, le pianiste Guillaume de Chassy fêtera au Bal Blomet la sortie d’un nouveau disque en solo. “Pour Barbara (NoMadMusic / Pias) contient des relectures subtiles de quelques-uns des grands succès de la chanteuse, Nantes, Göttingen, L’Aigle Noir, Ma plus belle histoire d’Amour (dont le thème, magnifique, est dévoilé à la suite d’un long et lent prélude onirique), des chansons immortelles. Avec délicatesse – son toucher est d’une finesse exceptionnelle –, Guillaume de Chassy en harmonise les mélodies, les plie à son propre langage musical, se les réapproprie pour les faire revivre autrement, transformées en pages classiques. Car le pianiste a toujours nourri son inspiration dans les œuvres de compositeurs du XIXème et de la première moitié du XXème siècle. Serge Prokofiev n’aurait pas désavoué la cadence soutenue dont hérite Une petite cantate. Frédéric Chopin se fait entendre dans le doux balancement de Pour Barbara (vers l’aube), un des trois interludes composés par Guillaume, et L’Aigle noir renferme quelques notes de Claude Debussy. Le pianiste a choisi d’en insérer le thème dans Les Rapaces, un morceau vif dont les cavalcades de notes tranchent avec celles, économes et graves, de L’Aigle Noir. On est plus proche de l’univers pianistique et poétique de Jean Cras et de Gabriel Dupont, compositeurs français trop oubliés, que du jazz américain, Guillaume de Chassy privilégiant l’harmonie au sein d’une certaine ascèse sonore. Ici point d’esbroufe, de notes superflues, juste de la très belle musique jouée par un pianiste habité par la grâce.

-Le 11, Nicolas Parent présentera les musiques de son nouvel album, son troisième, au Studio de l’Ermitage. “Mirages” (L’Intemporel / L’autre distribution) contient sept pièces féériques qui relèvent davantage de la world music que du jazz. Le guitariste nous entraîne dans les paysages sonores de son imaginaire. Musiques arabes, indiennes et africaines s’entremêlent, la guitare délicatement arpégée servant de fil conducteur à un voyage poétique auquel sont étroitement associés les compagnons de route habituels de Nicolas, Kentaro Suzuki à la contrebasse et Guillaume Arbonville dont les percussions sont beaucoup mieux intégrées à la musique que dans “Tori, l’album précédent du trio. Sa première plage, Train to Isalo, y accueille le violoncelle de Karsten Hochapfel. Aujourd’hui confié à Vincent Segal, l’instrument apporte de belles couleurs à Doux Mirage et à Songe d’automne, deux perles d’un disque très attachant.

-La chanteuse Susanna Bartilla sur la péniche Le Marcounet (port des Célestins, au pied du Pont Marie) le 14 à 18h00. On a peu l’occasion de l’écouter chanter à Paris. Elle est retournée vivre à Berlin, sa ville natale, et s’y produit avec succès. Mike Segal au saxophone alto et Kenny Martin à la batterie feront le voyage de Berlin avec elle. Quelques-uns des musiciens habituels de la chanteuse doivent les rejoindre pour ce concert en sextet : Alain Jean-Marie imperturbable et égal à lui-même au piano, Sean Gourley à la guitare et Claude Mouton à la contrebasse. Au programme, les Beatles dont les mélodies souvent enthousiasmantes nourrissent aujourd’hui le jazz. Elle leur consacrera son prochain album après avoir chanté la grande Peggy Lee – il faut écouter sa version de Johnny Guitar - et les chansons de Johnny Mercer. Sa voix n’est pas sans évoquer celle de Marlène Dietrich, une autre berlinoise qu’elle admire, une voix de contralto traînante, un peu rauque et au fort vibrato qui envoûte et enchante.    

-Le concert que Philip Catherine devait donner au New Morning le 22 mars avec Emmanuel Bex et Aldo Romano ayant été annulé suite à une mauvaise chute du guitariste, c’est au Sunset qui vit naître leur trio dans les années 90, qu'ils se produiront le dimanche 21 avril (18h00 et 20h30) – un autre concert est prévu au New Morning le 25 juin. Nos trois musiciens n’avaient jamais enregistré de disque ensemble et “La Belle vie” (Sunset Records), en vente depuis le 1er février, est leur premier. Associant orgue Hammond (instrument que je n'aime pas trop mais qu'Emmanuel Bex sait rendre vivant et expressif), guitare et batterie, il rassemble quelques-unes de leurs propres compositions dont La Belle vie pour Maurice un hommage d’Emmanuel Bex à Maurice Cullaz que le BFG trio (Bex, Ferris, Goubert) enregistra pour Naïve en novembre 2000.

-Après la Petite Halle en décembre, le Duc des Lombards accueille le Zoot Octet le 24 avril (19h30 et 21h30). Organisés en collectif depuis 2016, ses membres ont composé le répertoire de “Zoot Suite Vol.2 (Zoot Records / Socadisc), un album publié l’an dernier, le second de cette formation prometteuse. Enregistré en analogique, il séduit par ses arrangements, les improvisations des solistes, la présence d’un quatuor à cordes les enrichissant également. Noé Codjia (trompette), Thomas Gomez (saxophone Alto), Neil Saidi (saxophone baryton), Ossian Macary (trombone), Clément Trimouille (guitare), Pablo Campos (piano), Clément Daldosso (contrebasse), David Paycha (batterie) constituent une équipe qui gagne. Malgré l’absence des cordes, on ira bien sur écouter sa musique, du jazz qui ressemble à du jazz, ce qui n’est pas si fréquent.

-Dans cette famille Brown de Memphis, tous sont musiciens. Marié à une flûtiste, Donald, le père, est un célèbre pianiste. Très demandé à New York où il réside désormais, Keith, le jeune fils, lui aussi pianiste, joue avec Stefon Harris, John Clayton et Charles Tolliver. Son frère aîné, Kenneth, un batteur, sort son deuxième album  sur Space Time Records, un disque produit par Xavier « Big Ears » Felgeyrolles, un grand ami de la famille Brown qui produit tous leurs albums. Habitant Knoxville (Tennessee), Kenneth Brown vient présenter le sien, son second, au Sunside les 25 et 26 avril. Intitulé “2nd Changes”, il réunit une solide bande de souffleurs, les plus célèbres étant le trompettiste Nicholas Payton et le saxophoniste Chris Potter. Ne pouvant amener tous les musiciens de son disque à Paris, il en interprétera le contenu en quartet avec son frère Keith au piano, Darryl Hall à la contrebasse (tous deux présents sur ce nouvel opus) et Baptiste Herbin aux saxophones. Enregistré à New York en septembre 2018, “2nd Changes” exhale le parfum sudiste de la soulful music, mélange épicé de blues, de soul et de jazz. Outre quelques célèbres standards dont on ne se lasse pas – You Don’t Know What Love Is, Softly As a Morning Sunrise – , le répertoire comprend des compositions du père et des deux fils, Kenneth dédiant l'un de ses thèmes, Down at Small’s, au trompettiste Roy Hargrove récemment disparu.

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-UMJ (Union des Musiciens de Jazz) : www.umj-asso.com

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Péniche Le Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

 

Crédits photos : Joey Baron / Bram De Looze / Robin Verheyen © Gemma van der Heyden – Susanna Bartilla © André Moustac – Emmanuel Bex / Philippe Catherine / Aldo Romano © Alexandre Lacombe – Zoot Octet © Neil Saidi - Platine vinyle © photo X/D.R.

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25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 09:19
Joachim KÜHN : “Melodic Ornette Coleman” (ACT / Pias)

Instrumentiste controversé – son saxophone n’est pas pour des oreilles que son violon et sa trompette mettent au supplice –, Ornette Coleman (9 mars 1930 - 11 juin 2015) n’en reste pas moins un compositeur important. Ressemblant à des comptines, ses mélodies joyeuses et simples font régulièrement le tour de la planète jazz. Lonely Woman, The Blessing, Peace, Ramblin’, W.R.U. sont des morceaux qui nous sont familiers, des standards dont on connaît les thèmes. Consacrer un disque entier à la musique d’Ornette Coleman n’est pourtant pas fréquent. Aldo Romano le fit en 1989 avec “To Be Ornette to Be” (OWL), l’un de ses meilleurs albums. À la demande de Philippe Ghielmetti, un disque presque entièrement consacré à des interprétations de Lonely Woman, le thème d’Ornette le plus célèbre, fut enregistré en 2005 et 2006*. Le pianiste Joachim Kühn reprend aujourd’hui des compositions que le saxophoniste n’avait jamais publiées, des thèmes aux mélodies attachantes que chante un piano devenu plus lyrique.

Avec Walter Norris à ses débuts et Geri Allen dans les années 90, Joachim Kühn fut l’un des rares pianistes qui enregistra avec le saxophoniste. Son agent, Geneviève Peyregne, fut à l’origine de leur rencontre. Un album, “Colors : Live from Leipzig”, en résulta en 1997. Entre 1995 et 2000, le pianiste donna 16 concerts avec Ornette. Dix compositions originales de ce dernier étaient jouées à chaque concert, des morceaux que les deux hommes avaient au préalable enregistrés à l’Harmolodic Studio de Harlem. Ornette apportait les mélodies et, à la demande du saxophoniste, Joachim, choisissait leurs accords, se basant sur des sons et non sur des notes pour les mettre en forme, les pliant à un système harmonique de son invention. Les concerts terminés, ces morceaux ne furent jamais repris. Lonely Woman excepté, c’est dans ces 170 morceaux représentant une cinquantaine d’heures de musique que Joachim Kühn a puisé le répertoire de ce disque.

Le pianiste qui vient de fêter ses 75 ans l’a enregistré à Ibiza, une île dans laquelle il s’est installé en 1994. Il la célèbre dans “Free Ibiza” (Out Note), un album solo de 2010 que l’on doit à Jean-Jacques Pussiau. Joachim Kühn habite la partie la plus reculée de l’île, La Méditerranée, le bleu du ciel, une nature luxuriante avec laquelle il est constamment au contact semblent avoir eu une influence positive sur son jeu. Pianiste virtuose nourri par la longue pratique de la musique classique du temps de sa jeunesse, il garde un toucher ferme et précis, une attaque toujours puissante de la note, mais tempère aujourd’hui son ardeur. Son piano adamantin s’ouvre à la douceur. Privilégiant les mélodies, il a sélectionné des morceaux lyriques d’une grande fraîcheur qu’il approche en musicien romantique, en pianiste classique.

Si Physical Chemistry et Food Stamps on the Moon, des ritournelles, sont bien des thèmes colemanien, on peine à croire que Songworld ou Somewhere ont été écrits par le saxophoniste. Joachim Kühn a étroitement participé à leur naissance. Il prend le temps d’en détacher les notes, de leur donner poids et résonnance. Tears That Cry contient une pointe de tristesse et Hidden Knowledge est presque une page classique. Franz Liszt se fait entendre dans les cascades de notes de Lost Thoughts et de Food Stamps On the Moon, courtes improvisations musclées au regard de la tendresse des thèmes exposés. Lonely Woman est ici joué deux fois. Dans la première qui ouvre le disque, les basses sont lourdes et percutantes, les aigus sonores et cristallins. Plus mélancolique, la seconde version envoûte davantage. Kühn a composé la dernière plage, un hommage au saxophoniste. Les premières mesures et la coda de The End of the World sont graves et austères ; la partie centrale révèle le pianiste impétueux. Sous ses doigts, la musique d’Ornette Coleman chante et respire autrement.  

 

*Intitulé “8 Femmes seules & l’échafaud” et réunissant d’excellents pianistes parmi lesquels Stephan Oliva, Marc Copland, Bruno Angelini et Bill Carrothers, il était offert en 2006 pour l’achat des cinq disques de la collection « Standard Visit » (Minium Records).

 

Photos : Joachim Kühn devant son piano © Steven Haberland – Ornette Coleman & Joachim Kühn à New York en 1997 © Austin Trevett.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:15
Joe LOVANO : “Trio Tapestry” (ECM / Universal)

Enregistré avec Marilyn Crispell (piano) et Carmen Castaldi (batterie et percussions) au Sear Sound Studio (New York) et mixé par Gérard de Haro au studio La Buissonne, cet album en trio, le premier que Joe Lovano enregistre sous son nom pour ECM, est à part dans la longue discographie du saxophoniste. Onze compositions fondées sur la technique des douze tons enseignée par Gunther Schuller avec lequel Lovano travailla (le répertoire de “Rush Hour” un de ses disques Blue Note, a été composé, arrangé et dirigé par Schuller) sont au programme d’une œuvre qui envoûte l’auditeur et l’invite à méditer.

Au saxophone ténor, Joe Lovano souffle de longues notes apaisées, prend le temps de les faire respirer. Le son est chaud, enveloppant, comme le silence que l’on entend beaucoup ici. C’est le concept japonais du « ma ». Les musiciens l’ont intégré à un flux sonore volontairement distendu, à des bribes de mélodies richement harmonisées. Piano et saxophone peuvent exposer conjointement un thème (Sparkle Lights, Rare Beauty) ou l’un d’entre eux improviser librement. Ensemble ou séparément, ils peuvent aussi commenter une phrase, développer une idée. Certaines pièces sont plus particulièrement réservées au saxophone, d’autres au piano.

 

Confié à Marilyn Crispell, experte en harmonies raffinées associant intellect et émotion, le piano fait entendre des images, des couleurs. Depuis longtemps une artiste ECM, on lui est redevable d’un double CD inoubliable consacré à la musique d’Annette Peacock, “Nothing ever was, anyway. Le troisième membre de la formation, Carmen Castaldi, est l’un des batteurs de “Viva Caruso”, un disque que Joe enregistra pour Blue Note en 2001. Loin de marquer le tempo, il strie l’espace de sonorités et joue librement avec les timbres. Baguettes et balais glissent, frottent, martèlent, caressent peaux et métaux. Son rôle est d’ajouter des couleurs à la tapisserie sonore que tisse le trio. Souple et léger, son tissu percussif profite à la musique.

 

Joe Lovano utilise aussi des gongs, les harmonise, Dans Mystic, la pièce centrale de l’album, la plus longue, il joue du tarogató, un instrument hongrois en bois, à anche simple, ressemblant à une clarinette. De discrets roulements de tambours accompagnent son chant, méditation onirique aussi belle qu’intimiste. Les dernières plages font entendre une musique quelque peu différente. Spirit Lake est plus proche du jazz. Tarassa et The Smiling Dog aussi. Adoptant un jeu abstrait, la pianiste cultive les dissonances, adopte un vocabulaire moins mélodique et plus libre. Les chorus de ténor sont musclés, les rythmes plus marqués. Sortis de leurs rêves, des paysages contemplatifs qu’ils ont imaginés, nos trois musiciens retrouvent des terres plus souvent explorées, parlent un langage jazzistique qui nous est familier.

 

À lire : l’entretien que Joe Lovano a récemment accordé à Bruno Pfeiffer, journaliste à Libération et membre de l’Académie du Jazz, à l’occasion de l’hommage rendu à Michel Petrucciani à La Seine Musicale. http://jazz.blogs.liberation.fr/

 

Photos : Joe Lovano © Dick Katz / ECM Records - Marilyn Crispell, Joe Lovano & Carmen Castaldi © Bart Babinsky / ECM Records

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5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 09:43
Quelques souvenirs d'André Francis

Cher André,

Pour le jeune homme que j’étais dans les années 70, tu as d’abord incarné une voix, celle annonçant les innombrables concerts que tu organisais et que diffusaient les radios nationales du service public. Une voix chaleureuse, reconnaissable entre toutes, la voix bleue de tous les jazz. Depuis 1964, tu étais l’âme de son Bureau à Radio France, mais je ne te connaissais pas encore. Ce n’est que lorsque Maurice Cullaz m’invita à rejoindre l’Académie du Jazz en 1985 que je fis ta connaissance. Tu assurais alors la direction artistique du Festival de Jazz de Paris et t’apprêtais à prendre la présidence de l’Orchestre National de Jazz. Maurice qui n’avait pas toujours bon caractère, dirigeait alors l’Académie de façon quelque peu fantaisiste, attribuant des prix à des musiciens que notre Assemblée Générale qui se tenait à son domicile n’avait pas validés. Tu prenais habituellement la tête des frondeurs, bataillant avec Maurice pour imposer nos votes, ne mâchant pas tes mots pour lui crier ses vérités.

 

Je ne savais alors pas grand-chose de ton histoire, de ton parcours. J’ignorais que tu étais né à Paris en 1925, que tu avais suivi des cours de théâtre, rue Blanche, pour devenir acteur, que tu avais été figurant dans “Les Enfants du Paradis”, le plus beau film du cinéma français, et que tu peignais, ton jardin secret. J’appris tardivement que c’était grâce à toi qu’existaient les deux disques de Bill Evans enregistrés à l’Espace Cardin en novembre 1979, concert auquel j’avais eu la chance d’assister. Tu avais quitté en 1996 cette Maison de la Radio dans laquelle tu travaillais depuis près de cinquante ans pour habiter en face, de l’autre côté du pont de Grenelle, au 31ème étage d’un gratte-ciel, dans un appartement acheté non sans mal à un célèbre artiste japonais qui après en avoir signé la promesse de vente, avait disparu pour réapparaitre quelques mois plus tard, en morceaux dans une glacière, sombre affaire de yakusas.

 

C’est dans cet appartement débordant de livres, de disques, de papiers, que tu m’as raconté cette histoire. Une fois par an, tu y accueillais les délibérations de la Commission Livres de l’Académie du Jazz. Une Académie dont tu étais non seulement le doyen, mais aussi l’un des membres fondateurs. Nous allions ensuite déjeuner dans un restaurant près de chez toi, toujours le même car tu y avais tes habitudes. Tu aimais les livres et en avais même écrit un, Jazz, publié au Seuil en 1958 dans la collection Microcosme, un gros succès de librairie. Tu me l’avait offert dédicacé au début des années 90 à l’occasion d’une de ses nombreuses rééditions : « Non pour t’apprendre quelque chose, mais pour te manifester mon amitié ». Tu te trompais car j’avais encore beaucoup à apprendre de toi sur cette musique qui nous passionnait. Quant à ton amitié, tu me la témoignas lorsque, me sachant sur la corde raide sur un plan financier, tu me proposas de devenir ton assistant sur les concerts de jazz de la Foire de Paris que tu organisais. J’avais entre-temps retrouvé du travail et déclinai ton amicale et touchante proposition.

 

Ces dernières années, mon appartement du boulevard Beaumarchais a souvent abrité les réunions du Bureau de l’Académie du Jazz. En tant que membre, tu y étais bien sûr convié, non par e-mail car tu ne savais pas faire marcher un ordinateur, mais par téléphone. Nos longues conversations m’apprirent à mieux te connaître. C’est aussi par téléphone que tu me communiquais tes votes qui permettaient d’établir la pré-liste des disques et des musiciens qui seraient en compétition. Tu donnais chaque année le maximum de points à Andy Emler. Peu importe l’album qu’il avait enregistré. Il fallait lui donner le Prix Django Reinhardt et tous les prix de la terre et du ciel. C’est au téléphone que je t’ai parlé pour la dernière fois cet automne. Tu n’allais pas bien, n’écoutais et ne lisais plus rien et c’est sans toi que la Commission Livres de l’Académie s’est réunie à mon domicile en décembre. Tu avais 93 ans lorsque tu es parti dans ton sommeil le 12 février au petit matin après une vie bien remplie. Lorsque je pense à toi c’est toujours ta voix que j’entends en premier. Tu as tant fait pour le jazz que tu ne seras pas oublié.

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

 

-Marc Copland au Sunside le 8 mars avec Drew Gress à la contrebasse et Joey Baron à la batterie. Un album avec eux doit sortir au début de l’été. Son titre : “And I Love Her”, une mélodie inoubliable que l’on doit aux Beatles et que Brad Mehldau reprend dans son disque “Blues and Ballads”. Sa section rythmique est celle des derniers disques ECM du regretté John Abercrombie. Marc en était le pianiste. Avec elle et le trompettiste Ralph Alessi, il a également publié deux albums sur le label InnerVoiceJazz. En attendant la parution de “And I Love Her”, je vous conseille vivement de vous procurer “Gary” un opus en solo que Marc Copland a enregistré l’an dernier au studio La Buissonne, un de mes chocs de l’année 2018. Il ne coûte que 15 euros (port payé) et n'est disponible que sur le site www.illusionsmusic.fr

-Autre concert très attendu, celui que Fred Hersch doit donner le 9 en solo au studio 104 de Radio France (20h30) dans le cadre de l’émission Jazz Sur le Vif animé par Arnaud Merlin. Pour mémoire, le pianiste a reçu le Prix in Honorem de l’Académie Charles Cros pour l’ensemble de sa carrière et par deux fois le Grand Prix de l’Académie du Jazz, en 2015 notamment, pour “Solo”, un enregistrement live. Hersch excelle dans l’exercice. Enregistré au JJC Art Center de Séoul en avril 2017, “{Open Book}”, un autre sommet de sa discographie, confirme qu'il est aujourd'hui l'un des très grands de l’instrument. Dans ses tapisseries de notes peuvent cohabiter plusieurs lignes mélodiques qui n’appartiennent qu’à son piano. Le quartette du saxophoniste Mark TurnerJason Palmer (trompette), Joe Martin (contrebasse) et Jonathan Pinson (batterie) – assurera la première partie.

-Champian Fulton retrouve le Duc des Lombards les 11 et 12 mars (19h30 et 21h30) après y avoir revisité l’opéra de George Gershwin, “Porgy and Bess”, en septembre. Gilles Naturel (contrebasse) et Mourad Benhamou (batterie) assurant la rythmique, la chanteuse new-yorkaise sera accompagnée par Scott Hamilton, saxophoniste chaleureux et lyrique. Excellente chanteuse – sa voix évoque quelque peu la grande Dinah Washington –, Champian Fulton est aussi une pianiste expérimentée dont l’influence de Red Garland et d’Erroll Garner se perçoit dans son swing. Malheureusement passé inaperçu malgré une chronique dans Jazz Magazine et largement consacré aux standards de la grande Amérique, “The Stylings of Champian”, le double CD qu’elle a sorti l’an dernier, est l’un des meilleurs disques de jazz vocal de 2018. 

Quelques souvenirs d'André Francis

-Le 12, Philippe Soirat fête au Sunside la sortie de “Lines and Spaces” (Absilone), le second album qu’il enregistre sous son nom. Avec lui, les musiciens de “You Know I Care”, son premier disque (2015). David Prez au saxophone, Vincent Bourgeyx au piano et Yoni Zelnik à la contrebasse accompagnent le batteur qui reprend avec bonheur des compositions de ses complices et des standards du jazz moderne, Lines and Spaces, un thème de Joe Lovano, donnant son nom à l’album. Remodelés, parfois même restructurés sur un plan rythmique, ces derniers font peau neuve, Countdown de John Coltrane bénéficiant ainsi d’une relecture inédite. Portés par une section rythmique superlative – associé à la contrebasse de Yoni Zelnik, le drive de Philippe Soirat favorise le swing –, David Prez et Vincent Bourgeyx en très grande forme, se partagent la plupart des chorus. Avec Dong, le pianiste signe une composition très originale. Sa mélancolie, on la doit au timbre un peu métallique du saxophone ténor qui sollicite beaucoup les aigus de l’instrument. Pétries d’harmonies étranges, les longues phrases oniriques que David Prez brode autour de A Shorter One, probable hommage à Wayne Shorter dont le groupe reprend Second Genesis, ce dernier ne les aurait pas désavouées.

Quelques souvenirs d'André Francis

-Le 13 au New Morning, Fred Nardin fête lui aussi la sortie d’un nouveau disque, “Look Ahead”, le premier qu’il publie chez Naïve. On y retrouve Or Bareket (contrebasse) et Leon Parker (batterie) dans un répertoire que le pianiste a presque entièrement composé. La seule reprise de l’album est une relecture vitaminée de One Finger Snap, un thème qu’Herbie Hancock enregistra en 1964 pour “Empyrean Isles”, l’un de ses disques Blue Note. Fred Nardin l’aborde à très grande vitesse. Il aime les tempos rapides, fait souvent courir ses doigts sur le clavier, sa vélocité n’excluant pas les nuances. Reposant sur un thème riff, le morceau Look Ahead hérite d’un solide chorus de piano. Le tonique New Direction également. La musique s’ancre ici dans la tradition du jazz. Just Easy repose sur une grille de blues. On a l’impression d’écouter un vieux standard, une musique familière. Memory of T. est bien sûr un hommage à Thelonious Monk. Si Fred Nardin fait preuve d’audace dans ses improvisations chargées de notes, il séduit aussi par les harmonies délicates, les belles couleurs qu’il pose sur ses ballades. Three For You que la contrebasse d’Or Bareket introduit, et Prayers qui referme paisiblement l’album, en témoignent.

-Attendu en solo au Bal Blomet le 19 (20h30), le pianiste Makoto Ozone fit beaucoup parler de lui en 1984 lorsque CBS France fit paraître “Makoto Ozone”, le premier album qui porte son nom. Il donna cette année là un récital au Carnegie Hall et devint bientôt membre du quartette de Gary Burton. Malheureusement, à l’exception des quelques disques qu’il grava avec le vibraphoniste, la plupart de ses albums n’ont jamais été distribués dans l’hexagone. Dommage, car ils réunissent une pléiade d’excellents musiciens parmi lesquels, John Abercrombie, Marc Johnson, John Scofield, Christian McBride, Peter Erskine pour ne pas les citer tous. Depuis quelques années le pianiste interprète également de la musique classique et a enregistré du Mozart et du Prokofiev avec le Scottish National Jazz Orchestra. Outre un florilège de ses propres compositions, Makoto Ozone jouera au Bal Blomet la “Rhapsody in Blue” de George Gershwin, une œuvre qu’il a interprétée en décembre dernier à la Maison de la Culture du Japon avec le No Name Horses Big Band.  

-Né au Sunset dans les années 90, associant orgue Hammond, guitare et batterie, le trio réunissant Emmanuel Bex (l’un des très rares organistes qui ne m’ennuie pas sur l’instrument), Philippe Catherine et Aldo Romano n’avait encore jamais enregistré de disque. “La Belle vie” (Sunset Records) répare cette lacune. Il est en vente depuis le 1er février et pour en saluer la sortie, nos trois musiciens donnent un concert au New Morning le 22, un « Sunset hors les murs » qui les verront interpréter le répertoire de l’album, leurs propres compositions. Hommage à Maurice Cullaz, La Belle vie pour Maurice d’Emmanuel Bex précédemment enregistré par ce dernier avec le BFG trio (Bex, Ferris, Goubert), donne son titre à ce premier album.

-Marc Benham semble connaître et apprécier toutes les périodes de l’histoire du jazz qu’il rassemble dans un piano espiègle. En partie acquise lors de ses études classiques, sa grande technique lui permet d’aborder tous les styles. Le stride, le dixieland, le swing, le bop n’ont pas de secrets pour lui. Il joue James P. Johnson, Fats Waller auquel il a consacré un disque en 2016 (“Fats Food” chez Frémeaux & Associés), mais aussi Keith Jarrett, Chick Corea, la musique de Super Mario, un jeu vidéo, et s’amuse à décortiquer non sans humour des standards.

 

“Gonam City” (NeuKlang), son disque le plus récent , Marc Benham l’a enregistré sur un piano de 102 notes avec Quentin Ghomari, le trompettiste de Papanosh. Des thèmes de Bud Powell, Sidney Bechet, Charles Mingus et des compositions originales en constituent le répertoire, point d’ancrage d’une musique poétique et originale au sein de laquelle tradition et modernité se rejoignent et se fondent. Les deux hommes sont au Sunset le 22 mars et leur disque, qui ne ressemble à aucun autre, donne bigrement envie d’aller les écouter.

-Rencontre improbable et étonnamment réussie du reggae et de la musique électronique, Sly Dunbar (batterie) et Robbie Shakespeare (basse), la plus célèbre section rythmique de l’histoire du reggae, retrouvent le 28 au New Morning le trompettiste norvégien Nils Petter Molvær et le guitariste Eivind Aarset, un cinquième homme, Vladislav Delay, renforçant la palette sonore de la formation. En attendant le concert, on écoutera la musique hypnotique et planante de “Nordub” (Okeh / Sony Music) leur unique album paru l’an dernier, un voyage sonore au sein duquel le groove jamaïcain réchauffe singulièrement le Nu Jazz norvégien.  

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Radio France – Jazz sur le vif : www.maisondelaradio.fr/concerts-jazz

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com  

-Bal Blomet : www.balblomet.fr

 

Crédits Photos : André Francis © Pierre de Chocqueuse – Marc Copland © Francesco Prandoni – Fred Hersch © Martin Zeman – Champian Fulton © Philippe Marchin – Philippe Soirat Quartet © Jean-Baptiste Millot – Fred Nardin Trio © Philippe Levy-Stab – Makoto Ozone © Kazashito Nakamura – Quentin Ghomari & Marc Benham © Pégazz & L’Hélicon – Nordub © Photos X/D.R.

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26 février 2019 2 26 /02 /février /2019 10:45
Quelques « Sunnyside » de la GRANDE Amérique

Distribué en France par Socadisc, fondé en 1982 par François Zalacain, Sunnyside Records compte aujourd’hui plusieurs centaines d’albums à son catalogue. Nombre d’entre eux ont fait l’objet de chroniques dans ce blog, notamment des disques de Kevin Hays, Fred Hersch, Jean-Michel Pilc, Greg Reitan, Guilhem Flouzat (en trio avec le pianiste Sullivan Fortner), Dan Tepfer, Jeremy Udden, Denny Zeitlin et le coffret consacré au pianiste Joe Castro. En attendant la sortie prochaine des nouveaux albums de Nick Sanders et de Russ Lossing, trois disques récents du catalogue ont retenu mon attention. Vous trouverez la chronique du nouveau CD d’Aaron Goldberg dans le numéro de mars de Jazz Magazine qui sort ces jours-ci. Les deux autres, je vous invite présentement à les découvrir.

QUARTETTE OBLIQUE

(Sunnyside / Socadisc)

Dave Liebman aux saxophones (ténor et soprano), Marc Copland au piano, Drew Gress à la contrebasse et Michael Stephans à la batterie, soit le Quartette Oblique, quatre amis réunis sous l’égide du batteur qui a rédigé les notes de pochette de l’album, un opus enregistré live au Deer Head Inn (Delaware), le 3 juin 2017. Une majorité de standards dont trois thèmes de Miles Davis y sont interprétés. All Blues et So What, les plus longues plages du disque, les plus fiévreuses, sont pain béni pour Dave Liebman. Au soprano dans All Blues, au ténor dans So What, il souffle des phrases brûlantes, de longues plaintes véhémentes qui peuvent blesser certaines oreilles. Le saxophoniste tord aussi le cou à ses notes dans Nardis, les fait hurler. Au sein de Quest, un autre pianiste, Richie Beirach, éteignait l’incendie. Marc Copland fait de même, refroidit quelque peu la musique lorsqu’elle devient incandescente. En utilisant le vocabulaire du bop (dans All Blues notamment, morceau qui voit les musiciens s’écarter habilement du thème), mais en jouant aussi un piano cristallin aux notes tintinnabulantes. Une splendide version de In a Sentimental Mood dans laquelle chante le soprano, Vertigo, un thème de John Abercrombie qu’il enrichit d’une improvisation onirique, et Vesper, une valse flottante composée par Drew Gress, témoignent de la singularité de son art pianistique, un jeu volontairement brumeux, des accords qui étonnent et respirent. L’utilisation judicieuse des pédales de l’instrument lui permet de nuancer constamment son phrasé legato, de modifier la couleur de ses notes, d’allonger ou de diminuer leur résonance. Dans ces ballades, le saxophoniste tempère son ardeur. Ses instruments se font miel. Vesper lui donne l’occasion de solliciter les graves de son ténor. Adoptant un jeu mélodique, Dave Liebman souffle ses notes avec douceur et révèle son lyrisme.

Steve KUHN Trio

“To And From The Heart”

(Sunnyside / Socadisc)

Après “Wisteria” (ECM en 2011) et “At This Time…” (Sunnyside en 2016), ce disque est le troisième que Steve Kuhn, Steve Swallow et Joey Baron enregistrent ensemble. C’est aussi le plus réussi, les trois hommes parvenant ici à fusionner leurs instruments, à rendre leur musique étonnamment fraîche et mélodique. Batteur toujours à l’écoute de ses partenaires, Joey Baron adapte sa frappe au volume de la musique, pratique un jeu aussi fin que fluide dans les ballades, plus musclé lorsque la matière sonore nécessite de l’épaisseur. Toujours à la basse électrique, Steve Swallow reprend deux de ses thèmes dont Thinking of Loud qui introduit le disque. Sa belle mélodie est l’un des fleurons de “Real Book” (XtraWatt), un opus de 1993 qui réunit autour du bassiste Tom Harrell, Joe Lovano, Mulgrew Miller et Jack DeJohnette. Après avoir laissé Kuhn l’introduire au piano, il prend un premier solo. L’instrument ronronne, assure une judicieuse « walking bass », mais développe aussi le thème et chante comme un instrument mélodique. Swallow s’impose ici comme un soliste, prend des chorus sur de nombreux morceaux, le pianiste devenant alors accompagnateur de son bassiste. Si Kuhn connaît parfaitement les grilles du bop, c’est ici Bill Evans et non Bud Powell qui lui sert de modèle. Ballades qui nous sont familières (Never Let Me Go), incursions sur tempo médium au sein de mélodies parfois inattendues (Into the New World de la pianiste japonaise Michika Fukumori), la musique s’approche ici avec délicatesse, se joue avec le cœur. Réunies en un seul morceau, Trance et Oceans in the Sky, deux célèbres compositions de Kuhn, lui donnent l’occasion de jouer un piano plus modal, plus orchestral. Les belles notes ruissèlent sous les doigts du pianiste qui en fait chanter les thèmes et les rend inoubliables.

 

Quartette Oblique © Photo X/D.R.

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