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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 10:53
Jazz au Japon

Trois semaines au Japon, pays de forts contrastes au sein duquel tradition et modernité font bon ménage. A Tokyo, mégalopole la plus moderne de la planète, des immeubles gigantesques voisinent avec des parcs et des temples plusieurs fois centenaires. Dans les couloirs du métro de Kyoto, on croise des femmes en kimono, l’avance technologique du pays n’empêchant pas le vieux Japon d’y avoir toute sa place. Sa découverte ne m’a pas empêché de faire vivre ce blog. Des chroniques des nouveaux disques de Steps Ahead et de Laurent Courthaliac ont été mises en ligne pendant mon voyage. Visiter le pays, ses temples, ses musées, ses jardins, ne m’a pas coupé du jazz. Moins présent aujourd’hui que pendant les années d’après-guerre, il reste toutefois apprécié par de nombreux japonais.

Le soir même de mon arrivée à Kyoto, mes yeux se posèrent par hasard sur l’enseigne lumineuse du ZACBARAN, un club de jazz au sous-sol assez vaste pour contenir un orchestre, un bar, quelques tables. Au programme, une jam-session réunissant quelques-uns des bons musiciens de la ville, certains américains, des joueurs de claquettes rythmant la musique, du bop modernisé, des standards sur lesquels bâtir des improvisations. Si le Blue Note de Tokyo est hors de prix (Il faut compter 10.000 yens / 90,00 euros pour un concert d’une heure, consommations non comprises), je ne me suis pas privé d’arpenter les disquaires des grandes villes, ceux de Pontocho et du Nishiki Marquet à Kyoto, de Shibuya et de Shinjuku à Tokyo. Nombreux sont les musiciens américains qui ont enregistré des disques au Japon, disques que l’on peine à obtenir en Europe. Bien sûr, on trouve (presque) tout sur le net, mais où est le plaisir ? Un clic ne remplacera jamais la découverte d’un disque rare dans le bac d’un disquaire.

Les japonais classent les disques des jazzmen américains ou européens par instruments et par les prénoms des musiciens. Ne cherchez pas Enrico Pieranunzi à la lettre P, mais à E, à Enrico. Même chose pour Michel Sardaby, pianiste vénéré au Japon dont on trouve partout à la lettre M une section à son nom. Trouver des CD(s) de musiciens japonais est encore plus difficile. Le classement se fait par le nom de famille, pas par le prénom. Les albums du pianiste Masabumi Kikuchi sont ainsi rangés à la lettre K, mais tout est écrit en japonais. Les dénicher demande du temps, d’autant plus que les rééditions à petits prix sont parfois classées à part. J’ai toutefois trouvé quelques perles : un Super Audio CD de Paul Bley avec le batteur Masahiko Togashi de 1999 dont j’ignorai l’existence ; un enregistrement en trio de Richie Beirach avec Dave Holland et Jack DeJohnette réalisé pour le Japon en 1993, plusieurs opus de Renee Rosnes et de Junko Onishi qui me manquaient. C’est toutefois “Ginkai” (“Silver World”), un disque de Masabumi Kikuchi enregistré en quartette en 1970 avec Gary Peacock, le batteur Hiroshi Murakami et le flûtiste japonais Hozan Yamamoto (au shakuhachi) qui me semble le mieux refléter le Japon, un pays qui, après avoir assimilé certains éléments de la culture chinoise, a sût habilement mêler à sa propre culture ce que lui a apporté l’occident.  

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT   

-Vincent Peirani (accordéon) et Michael Wollny (piano) au New Morning le 6 pour fêter la sortie de “Tandem” (ACT), un disque enregistré trois ans après “Thrill Box”, un album en trio avec Michel Benita à la contrebasse. Leur nouvel opus traduit une grande variété d’inspiration. Des compositions personnelles mais aussi des reprises de Björk (Hunter), Tomas Gubitch (Travesuras), Samuel Barber (Adagio for Strings), Gary Peacock (Vignette) témoignent de cet éclectisme. Les deux hommes prennent des risques, improvisent, n’ont nul peur des dissonances, ni de séduire par leur lyrisme.

-Apprécié des amateurs exigeants de piano, Steve Kuhn revient jouer au Duc des Lombards les 7 et 8 novembre (deux concerts par soir, à 19h30 et à 21h30) avec David Wong à la contrebasse et Billy Drummond à la batterie. Il a enregistré beaucoup de disques dont certains comptent dans l’histoire du jazz moderne : “Ecstasy” (1974) en solo, “Mostly Ballads” (en solo et en duo avec Harvie Swartz à la contrebasse), “Remembering Tomorrow” (1996) et plus récemment “Mostly Coltrane” (2009) sont de grandes réussites.

-Le Gil Evans Paris Workshop de Laurent Cugny au Jazz Club Étoile le 10 novembre. Seize jeunes musiciens prometteurs qui privilégient harmonies et couleurs et font revivre des arrangements de Gil Evans (Time of the Barracudas) ou des compositions arrangées par ses soins (Goodbye Pork Pie Hat de Charles Mingus, Blues in Orbit de George Russell, King Porter Stomp de Jelly Roll Morton), Laurent glissant quelques-unes de ses propres compositions dans ce répertoire. Ce dernier rencontra Gil Evans à Paris en 1986, lors de la rédaction de “Las Vegas Tango”, livre publié chez P.O.L., et enregistra deux albums avec lui l’année suivante. Au sein de l’orchestre, Andy Sheppard occupait le pupitre du saxophone ténor. Laurent l’invite à se joindre à l’orchestre qui gagnera Londres le lendemain pour un second concert donné dans le cadre du London Jazz Festival.

-Né à Bali le 25 juin 2003, le jeune pianiste Joey Alexander, 13 ans, effectue une tournée mondiale à la tête de son trio et sera à Paris, le 12, au Café de la Danse (20h00). Précocement surdoué, le phénomène stupéfie par une technique prodigieuse. Plébiscité par de nombreux festivals, ce protégé de Wynton Marsalis faisait ses débuts sur la scène du Lincoln Center à l’âge de 9 ans. Après un premier disque quelque peu inégal l’an dernier, “Countdown”, son nouvel opus sur Motéma montre les progrès accomplis. On jugera sur place et en direct.

-Joshua Redman et Brad Mehldau en duo à la Philharmonie le 14 (20h30). “Nearness” (Nonesuch), l’album qu’ils ont récemment sorti sous leurs deux noms contient de beaux échanges mais n’est pas exempte de longueurs (les solos parfois interminables de Redman au saxophone soprano, alors qu’il maîtrise mieux le ténor). Quant à Brad, il joue un magnifique piano, notamment dans In Walked Bud de Monk, fait preuve d’un grand lyrisme et éblouit par un jeu inventif et inattendu. Laissez-vous donc tenter.

-Le 14 également, Laurent De Wilde et Ray Lema se produiront à la Fondation Cartier, 261 boulevard Raspail 75014 Paris (20h00) dans le cadre de ses Soirées Nomades (des artistes de la scène investissent le temps d’une soirée les espaces d’exposition et, si le temps le permet, le jardin de la Fondation). Un duo de piano pas comme les autres, le but recherché : éviter les bavardages pour se consacrer à la musique, faire simple pour en dégager la beauté. Au programme “Riddles” (One Drop / Gazebo), le premier disque qu’ils ont enregistré ensemble et qui vient de paraître. Des plages rythmées et lyriques dans lesquelles souffle l’esprit de la danse, et du bonheur plein les oreilles.

-La grande René Marie avec son groupe, Experiment of TruthJohn Chin (piano), Elias Bailey (contrebasse), Quentin Baxter (batterie) – au Duc des Lombards les 14 et 15 novembre (2 concerts par soir, 19h30 et 21h30). Elle s’y est produite deux fois, (novembre 2013 et octobre 2014) subjuguant le public du club par sa voix chaude, son jeu de scène félin et sensuel. Après “I Wanna Be Evil” disque consacré au répertoire d’Eartha Kitt qui manqua de peu le Prix du Jazz Vocal 2013 de l’Académie du Jazz, elle a récemment publié “Sound of Red” (Motéma), un opus largement autobiographique dont elle a écrit toutes les chansons, l’un des meilleurs albums de jazz vocal publié cette année.

-Ambrose Akinmusire et son quartette au Sunside le 15 (2 concerts : 19h30 et 21h30). Sur la souple trame rythmique que lui apportent  Harish Raghavan à la contrebasse et Justin Brown à la batterie, le trompettiste fascine par la justesse de ses longues notes détachées, ses tutti, ses phrases mélodiques parfaitement ciselées. Au piano, Sam Harris, le membre le plus récent d’un groupe avec lequel Akinmusire se produit depuis longtemps. Avec eux, il prend des risques, jongle avec d’improbables métriques, explore un jazz moderne imprégné de tradition. La scène est un laboratoire qui permet l’expérimentation, l’invention permanente en temps réel. Spontanée et changeante, la musique naît et grandit naturellement.

-Kandace Springs au Jazz Club Étoile le 16 dans le cadre du Blue Note Xperia Lounge Festival. Bonne pianiste habile capable d’écrire de bonnes chansons, cette protégée de Prince qui l’aida à sortir de l’anonymat revendique l'influence de Billie Holiday, Nina Simone, Roberta Flack ou Norah Jones. Très bien produit, bénéficiant dans quelques morceaux de la trompette de Terence Blanchard, “Soul Eyes”, son premier album pour Blue Note au sein duquel jazz, folk et soul font bon ménage, mêle habilement standards et compositions originales. Une chanteuse à suivre que l’on découvrira en trio, Jesse Bielenberg (contrebasse) et Dillon Treacy (batterie) constituant sa section rythmique.

-The Aziza Quartet de Dave Holland au New Morning le 17. Occasion de découvrir le nouvel All Stars d’un contrebassiste qui a marqué l’histoire du jazz. Avec lui son vieux complice Chris Potter au saxophone ténor, Lionel Loueke à la guitare et Eric Harland à la batterie, quatre virtuoses de leurs instruments respectifs, Loueke apportant une touche africaine à la musique d’un groupe qui vient de faire paraître sur Dare Records son tout premier album.

-Cyrus Chestnut au Sunside le 18 mais au sein d’un trio accompagnant l’excellente chanteuse italienne Chiara Pancaldi. Cette dernière, une élève de Sheila Jordan et de Rachel Gould avait enregistré un premier album lorsque le pianiste l’invita à se produire au Dizzy’s Club de New York en janvier 2013. Cyrus Chestnut joue aussi dans son second disque “I Walk a Little Faster” sorti en 2015 sur le label Challenge Records. Chiara Pancaldi s’est également produite au Sunside l’an dernier, avec Olivier Hutman au piano et Darryl Hall à la contrebasse qui une fois encore se verra confier l’instrument, le batteur autrichien Bernd Reiter complétant la formation.

-Le quartette de Charles Lloyd Salle Pleyel le 19 dans le cadre du Blue Note Xperia Lounge Festival. Le saxophoniste a toujours très bien choisi ses pianistes. C’est aujourd’hui Gerald Clayton qui occupe le poste. Si Reuben Rogers assure toujours à la contrebasse, Kendrick Scott est le nouveau batteur d’une formation perméable à des métriques inhabituelles. Un groupe capable de refaçonner le répertoire du saxophoniste, de développer un jeu collectif et interactif parfaitement cohérant. Lloyd aime donner des versions différentes des morceaux qu’il aborde, se promener sur des morceaux qu’il réinvente. Il peine un peu à souffler des notes justes, mais qu’importe. Singulièrement profonde et toujours ancrée dans la tradition, sa musique parle le langage de l’âme. En première partie, Mare NostrumRichard Galliano (accordéon), Paolo Fresu (trompette et bugle), Jan Lundgren (piano) –, voyages sonores imaginés dans une Europe multiculturelle et sans frontières.

-Al Jarreau à l’Olympia le 22, toujours dans le cadre du Blue Note Festival, dans un programme entièrement consacré à Duke Ellington. Une idée de Jörg Joachim Keller, le chef du NDR Big Band, l’orchestre de la radio et de la télévision de Hambourg qui aligne vingt musiciens. Hambourg : la ville où, 37 ans plus tôt, la carrière du chanteur décolla lorsqu’il interpréta à l’Onkel Pö’s Carnegie Hall sa version de Take Five qui, en quelques jours, le rendit célèbre en Allemagne. Ce n’est pas la première fois qu’Al Jarreau travaille avec cet orchestre. Pour le centenaire de George Gershwin en 1998, l’orchestre lui avait proposé un arrangement de “Porgy and Bess”, programme que les parisiens purent découvrir en 2007 au Palais des Congrès.

-Antonio Faraò au Sunside les 25 et 26 novembre avec Stéphane Kerecki (contrebasse) et Daniel Humair (batterie). Le pianiste séduit par la vivacité de sa musique, un jazz souvent modal au lyrisme convaincant. Avec lui, point de notes inutiles mais, un phrasé fluide, une technique toujours au service d’une ligne mélodique qu’il se plaît à raffiner. L’influence de Bill Evans mais aussi d’Herbie Hancock est perceptible dans son piano, dans ses choix harmoniques. Il peut aussi se montrer énergique, attaquer ses notes avec agressivité, leur donner du swing et du poids. Nul doute que l’excellente section rythmique qui va l’accompagner saura servir intelligemment sa musique.

-Harold López-Nussa au New Morning le 30 avec son jeune frère Adrián Ruy López-Nussa à la batterie et aux percussions et le sénégalais Alune Wade à la basse et au chant, ce dernier apportant une touche africaine bienvenue au jazz afro-cubain du pianiste. Il enrichit beaucoup “El Viaje”, le nouvel album d’Harold, son meilleur, celui dans lequel il parvient à nous faire voyager, à nous dépayser. Une musique rythmée et élégante, enracinée dans la tradition cubaine mais ouverte à d’autres cultures.

-New Morning : www.newmorning.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Jazz Club Étoile : www.jazzclub-paris.com/fr

-Café de la Danse : www.cafedeladanse.com

-Philharmonie : www.philharmoniedeparis.fr

-Fondation Cartier : www.fondation.cartier.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Salle Pleyel : www.sallepleyel.com

-Olympia : www.olympiahall.com

-Blue Note Xperia Lounge Festival : www.bluenotefestival.fr

 

Crédits Photos : Kyoto / Métro / Kimono, Zacbaran Kyoto, Tower Records Tokyo © Pierre de Chocqueuse –Michael Wollny & Vincent Peirani © Joerg Steinmetz / ACT – Joey Alexander © Motéma Records –  Joshua Redman & Brad Mehldau © Michael Wilson – Laurent De Wilde & Ray Lema © Olivier Hoffschirf – René Marie © John Abbott – Ambrose Akinmusire © Autumn De Wilde – Chiara Pancaldi © Mali Erotico – Cyrus Chestnut © HighNote Records – Al Jarreau © Marina Chavez – Antonio Faraò © Roberto Cifarelli – Harold López-Nussa © Eduardo Rawdriguez – Steve Kuhn, Laurent Cugny, Kandace Springs, The Aziza Quartet, Daniel Humair, Stéphane Kerecki © Photo X/D.R.

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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 09:58
Laurent COURTHALIAC : “All My Life” (Jazz & People / PIAS)

Sous titré « A Musical Tribute to Woody Allen », ce disque du pianiste Laurent Courthaliac se veut bien sûr un hommage au cinéaste dont les films sont rythmés et magnifiés par les chansons inusables du « Great American Song Book » que Laurent affectionne. Ce sont également elles que Laurent célèbre dans cet album en octette qui réunit autour de lui des musiciens de jazz biberonnés aux standards, un jazz dont ils connaissent l’histoire, la syntaxe, le vocabulaire, ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui.

Laurent Courthaliac a pour moitié rassemblé et arrangé des thèmes de George Gershwin. Les autres sont de Sammy Fain (You Brought a New Kind of Love que les Marx Brothers interprètent dans “Monkey Business”), Sam Howard Stept (All My Life), Cole Porter (Looking at You), Jesse Greer (Just You, Just Me composé en 1929 pour le film “Marianne”). Woody Allen nous les fait entendre dans “Manhattan” (1979) et “Everyone Says I Love You” (1996), film dont le titre est emprunté à une chanson de 1932 écrite par Harry Ruby, un ami de Groucho Marx. Les Marx Brothers le reprennent dans “Plumes de Cheval” (“Horse Feathers”) et Laurent nous en offre une version dans laquelle Xavier Richardeau brille au saxophone baryton. La reprise de Laurent au piano est un des grands moments du disque. À la batterie, Pete Van Nostrand y assure un drive idéal.

Je n’ai pas encore présenté les musiciens, tous excellents. Fabien Mary le trompettiste intervient plus spécialement dans He Loves and She Loves (de Gershwin). Ballade à l’arrangement très soigné, All My Life met aussi son instrument en valeur. I’ve Got a Crush on You est pour le trombone de Bastien Ballaz et pour Clovis Nicolas dont la contrebasse marque toujours le bon tempo. Saxophoniste fougueux, Dmitry Baevsky excelle dans les morceaux rapides. Les versions enlevées de Strike Up The Band et de Just You, Just Me conviennent parfaitement à son alto. But Not for Me est pour le saxophone ténor de David Sauzay qui relaye un magnifique chorus de Laurent. Ce dernier intervient souvent et se réserve le morceau de Cole Porter qu’il aborde en solo avec juste ce qu’il faut d’émotion. On peut presque entendre les paroles derrière les notes de la mélodie. Finement ciselées, les orchestrations de l’album sont de Jon Boutellier qui connaît son affaire.

Tous ces thèmes nous sont familiers mais il est bon de les retrouver habillés par d’autres couleurs et commentés par des musiciens qui leur donnent une originalité appréciable. Écoutez le célèbre Embraceable You qui referme le disque. Le saxophone baryton s’appuie sur une masse orchestrale qui swingue avec élégance, sur des musiciens qui ne cherchent pas à faire autre chose que du jazz, osent et réussissent pleinement ce qu’ils entreprennent.

-Concerts de sortie au Sunside les 27 et 28 octobre avec une section rythmique de remplacement (Geraud Portal à la contrebasse et Romain Sarron à la batterie).

 

-Photo © Patrick Bourdet

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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 09:13
STEPS AHEAD : “Steppin’ Out” (Jazzline / Socadisc)

1980 : les grands groupes de jazz fusion semblent avoir jeté l‘éponge ou tournent en rond. Les meilleurs disques de Miles Davis, Weather Report, Return to Forever, Mahavishnu Orchestra sont derrière eux. Cette année-là apparaissent en import japon dans les bacs des (bons) disquaires trois albums de Steps, formation réunissant Mike Mainieri (vibraphone), Michael Brecker (saxophone ténor), Don Grolnick (piano), Eddie Gomez (contrebasse) et Steve Gadd (batterie) : “Smoking in the Pit (double album enregistré live au Pit Inn de Tokyo), “Step by Step”, (un disque studio) et “Paradox” (également en public).

Trois ans plus tard, sous le nom de Steps Ahead, le groupe sort un second album studio très remarqué sur Elektra Musician. Fondé par Bruce Lundvall, ce jeune label vient d’éditer les premiers disques de Sphere et les célèbres “Bill Evans Paris Concert” du pianiste Bill Evans. La formation joue encore du jazz acoustique bien que Mainieri utilise parfois un synthivibe (vibraphone synthétiseur). Steve Gadd a cédé sa place à Peter Erskine et Don Grolnick a été remplacé par Eliane Elias, une inconnue si se fera bientôt connaître. C’est avec “Modern Times”, en 1984, que Steps Ahead marqua durablement son époque. Warren Bernhardt remplace la belle Elaine au piano, mais surtout la formation a électrifié sa musique : Synthétiseurs, pianos électriques, les saxophones de Michel Brecker se promènent sur une mer de sons stupéfiants. Toujours sous la direction de Mike Mainieri, d’autres albums studio plus ou moins bons verront le jour avec d’autres musiciens, la formation n’ayant presque jamais disposé d’un personnel régulier. Des enregistrements inégaux – “Magnetic” et “Live in Tokyo” (1986), “N.Y.C.” (1989), “Yin-Yang” (1992), “Vibe” (1994), “Holding Together” (1999) – jalonnent une histoire que l’on pensait terminée.

STEPS AHEAD : “Steppin’ Out” (Jazzline / Socadisc)

Surprise, réunissant quelque uns des anciens membres de la formation sous la houlette du vibraphoniste, un nouveau disque inattendu de Steps Ahead tombe du ciel. Bill Evans (ne pas le confondre avec le pianiste) en avait été le saxophoniste au décès de Bob Berg en 2002. Le guitariste Chuck Loeb et le bassiste Tom Kennedy rejoignirent le groupe dans les années 80 et le batteur Steve Smith succéda à Peter Erskine après l’enregistrement de “Magnetic” en 1986. Avec eux, quatorze musiciens du WDR Big Band de Cologne dirigé par Michael Abene. Les amateurs de Steps Ahead ne pourront que se réjouir du répertoire constitué d’anciennes compositions de la formation et de morceaux naguère enregistrés par Mainieri pour ses propres albums. Nouvellement arrangées et ré-harmonisées par Abene, ils héritent de nouvelles introductions et interludes, de couleurs inédites. Loin de surcharger la musique, la masse orchestrale la sert admirablement.

Une excellente version de Pools, composition figurant sur “Steps Ahead”, premier disque que la formation enregistra sous ce nom, ouvre ce nouvel album. Encadrés par les riffs des cuivres, portés par une solide section rythmique (la basse électrique de Kennedy et les tambours de Smith), Tom Kennedy, Mike Mainieri, Chuck Loeb et Bill Evans se partagent les chorus. D’autres solistes se font entendre au fil des plages. Dave Smith prend un solo de batterie dans Beirut, une pièce quelque peu funky de “Magnetic”, solo qu’il enrichit d’onomatopées rythmiques relevant du konnakol, pratique couramment utilisé dans la musique carnatique du sud de l’Inde. Plusieurs musiciens du WDR sont également mis à contribution : le trompettiste Ruud Breuls dans Blue Montreux ; les trombonistes Shannon Barnett et Andy Hunter, le trombone de ce dernier dialoguant avec le ténor d’Evans dans le magnifique Sara’s Touch. Très en forme, Bill Evans échange aussi dans Oops des chorus brûlants avec Paul Heller, le sax ténor du WRD. Autre grande composition de “Modern Times”, Self Portrait, une ballade, conserve intact son grand lyrisme. Michael Abene dont il faut saluer le travail, en a particulièrement soigné l’arrangement.

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3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 09:00
Voyage à Tokyo

En 1953, Yasujiro Ozu réalisait “Voyage à Tokyo”, son film le plus célèbre. Les belles images qu’il nous en montre n’ont plus grand chose à voir avec le Tokyo d’aujourd’hui, une mégalopole de plus de treize millions d’habitants auxquels il faut ajouter la population de sa vaste banlieue, soit quarante-deux autres millions de japonais, la capitale nippone étant ainsi l’aire urbaine la plus peuplée au monde. Le Japon a toujours fasciné le voyageur occidental. L’écrivain irlandais Lafcadio Hearn (1850-1904) prit même la nationalité japonaise sous le nom de Yakumo Koizumi. L’auteur de “Madame Chrysanthème”, Pierre Loti, y débarqua en 1885. Rudyard Kipling qui admirait le pays et son peuple, le visita en 1889. Plus proche de nous, le suisse Nicolas Bouvier lui consacra sa “Chronique japonaise”, Roland Barthes son “Empire des signes”, et Marguerite Yourcenar qui avait traduit en français plusieurs nôs de Yukio Mishima écrivit sur lui une longue monographie : “Mishima ou la vision du vide”.   

 

Les japonais, un peuple d’esthètes fabriquant laques, soies, porcelaines, estampes et œuvres d’art, inspirèrent bien des peintres, à commencer par les Nabis. Pierre Bonnard était même surnommé par ses confrères « le nabi très japonard ». Grâce à une bourse offerte par le généreux mécène Albert Kahn, le peintre breton Mathurin Méheut parcourut le Kansai entre avril et août 1914 et en ramena de magnifiques dessins et aquarelles. Enfin, Henri Rivière s’efforça de découvrir les secrets des imprimeurs japonais. Ses “Trente-six vues de la tour Eiffel” sont un hommage explicite aux “Trente-six vues du mont Fuji” de Katsushika Hokusai.

 

Avec l’occupation américaine, les japonais vont découvrir le jazz et beaucoup l’apprécier. Créé en 1947, Swing Journal devient la bible des magazines de jazz. Les disques de jazz américains les plus introuvables sont réédités avec leurs pochettes originales. Les grandes villes japonaises possèdent leurs bars, leurs clubs de jazz. Des séances de studio sont organisées à l’occasion des tournées qu’effectuent les jazzmen américains. Keith Jarrett, Brad Mehldau, Herbie Hancock et Richie Beirach y ont enregistré de très grands disques en solo. Les pianistes Toshiko Akiyoshi, Junko Onishi, Makoto Ozone, Masabumi Kikuchi, le trompettiste Terumasa Hino et le saxophoniste Sadao Watanabe nous sont désormais familiers.

 

Aujourd’hui, « l’honorable visiteur » ne débarque plus à Nagasaki. Moyen de transport plus rapide, son avion atterrit à Haneda ou à Narita s’il se rend à Tokyo. Je serai au Japon une grande partie du mois d’octobre. À Tokyo, mais aussi à Kyoto et à Kamakura, petite ville côtière à 1 heure de Tokyo qui fut la capitale du Japon de 1192 à 1338. Les cendres de Yasujiro Ozu que j’évoque en ouverture y reposent sous un bloc de granit. Malgré mon absence, ce blog restera en activité, mais il me sera impossible de vous faire parvenir mes habituels messages via internet. Qui veut voyager loin modère ses bagages et l’ordinateur n’en fera pas partie. Si vous souhaitez être prévenu de la mise en ligne d’un article, il vous faudra vous abonner à la newsletter du blogdeChoc. Votre e-mail, puis un simple clic. C’est fait ? Arigatô gozaimasu !    

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Voyage à Tokyo

-Yoann Loustalot (trompette et bugle), François Chesnel (piano) et Antoine Paganotti au Sunside le 4. Ils se sont retrouvés en 2015 sur la scène du Petit Faucheux (Tours) pour enregistrer “Pièces en forme de flocons” (Bruit Chic), un disque distillant une mélancolie douce et floconneuse, une musique blanche de temps d'hiver. Ce jazz de chambre n’oublie jamais d’être mélodique et s’écoute oreilles grandes ouvertes afin d’en percevoir toutes les nuances. Il fait bon s’y pencher.

Voyage à Tokyo

-Du 7 au 22 octobre se tiendra la 5ème édition du festival Jazz sur Seine. 25 clubs et salles de Paris et de la région parisienne y sont associés. 450 musiciens et150 concerts parmi lesquels ceux de Ricky Ford, John Surman, Marquis Hill, Theo Bleckmann & Ben Monder et Enrico Pieranunzi dont vous trouverez ici les annonces détaillées sont au programme de cette manifestation organisée par l’association Paris Jazz Club qui célèbre ses dix ans d’existence. Ne manquez pas la soirée du 11 : en partenariat avec l’ADAMI, 18 showcases sont prévus dans les clubs de la rue des Lombards. Ils permettront de repérer les talents de demain.

Voyage à Tokyo

-Ricky Ford au Sunside le 7. Son vieux complice Kirk Lightsey indisponible, Ronnie Lynn Patterson tiendra le piano. Nul doute qu’il enrichira la musique du saxophoniste (ténor et soprano) avec ses harmonies aussi subtiles et colorées. Darryl Hall (contrebasse) et John Betsch (batterie) compléteront la section rythmique. Styliste unique et musicien sous estimé, Ricky Ford donne toujours sur scène le meilleur de lui-même. Le son dense, volumineux, de son saxophone ténor couvre une large tessiture. Ford déploie une énergie titanesque dans ses improvisations, des notes qu’il sculpte et étrangle et dans lesquels il insuffle tout l’air que contiennent ses poumons.

Voyage à Tokyo

-Invité à se joindre au Duke Orchestra lors de la soirée anniversaire de l’Académie du Jazz le 8 février dernier, John Surman séduisit le public du théâtre du Châtelet par son interprétation au saxophone soprano de Passion Flower de Duke Ellington. Il reçut à cette occasion le Prix du Jazz Européen pour l’ensemble de son œuvre et se promit de rejouer au plus vite à Paris. Le théâtre du Châtelet lui en offre à nouveau l’occasion le 8 octobre (20h00). Il invite pour la circonstance le batteur Jack DeJohnette, le bassiste Chris Laurence, la chanteuse norvégienne Karin Krog et une formation de cordes, le Trans4mation String Quartet, déjà présente dans deux de ses disques ECM : “Coruscating” et “The Spaces in Between”.

Voyage à Tokyo

-Marquis Hill au Duc des Lombards le 14 (19h30 et 21h30) et à Clermont-Ferrand (Jazz en Tête) le 18 à 20h00. Originaire de Chicago, âgé de 29 ans, vainqueur en 2014 de la Thelonious Monk Trumpet Competition, Hill est un trompettiste au jeu puissant qui sait se faire miel dans les ballades. Les musiciens avec lesquels il nous visite sont ceux qui l’accompagnent dans son nouvel album, le premier qu’il enregistre pour le label Concord. “The Way We Play” réunit Christopher McBride au saxophone alto, Justin Thomas au vibraphone, Joshua Ramos à la contrebasse et Makaya McCraven à la batterie. D’autres invités se joignent à eux dans un disque de hard bop moderne mêlant compositions originales et standards (Maiden Voyage, Straight No Chaser). L’amateur de jazz ne sera pas déçu.

Voyage à Tokyo

-Theo Bleckmann et Ben Monder en duo au Sunset le 16 dans le cadre du Festival Jazz sur Seine. Né en Allemagne et installé à New York depuis 1987, Theo Bleckmann a longtemps travaillé au sein du groupe vocal qui entoure Meredith Monk. Eclectique, il chante aussi bien de la musique contemporaine que du jazz. Membre du Refuge Trio, souvent associé à John Hollenbeck, il chante Charles Ives avec le groupe Kneebody, mais aussi Kate Bush, Hanns Eisler et Kurt Weill avec une belle voix de ténor léger. Né à New York, Ben Monder est un guitariste très demandé. Il tient l’instrument sur “Blackstar”, le dernier disque du regretté David Bowie et a enregistré plusieurs albums avec Bleckmann. Son dernier disque “Amorphae” est paru sur ECM en janvier 2016.

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Voyage à Tokyo

-Du mardi 18 au samedi 22 octobre se tiendra à Clermont-Ferrand (Maison de la Culture, salle Jean Cocteau) la 29ème édition de Jazz en Tête. Concocté par son directeur musical Xavier « Big Chief » Felgeyrolles, un connaisseur, le programme en est particulièrement réjouissant. Le trompettiste Marquis Hill en quintette (voir encadré) et le trio de Kenny Barron le 18 ; Jacky Terrasson & Stéphane Belmondo puis le Christian McBride Trio le 29 ; Keith Brown en quartette et Cécile McLorin Salvant accompagnée par le trio du pianiste Aaron Diehl le 20 ; Laurent de Wilde en duo avec Ray Lema puis John Scofield et son groupe (voir encadré) le 21 ; enfin le quartette de Julien Bertrand (un trompettiste qui teinte parfois son hard bop de reggae et de hip hop) puis Isaiah Sharkey (un guitariste lié à la scène néo soul que les fidèles de Jazz en Tête découvrirent il y a 5 ans au sein du groupe du batteur Chris Dave) le 22 y sont prochainement attendus.

Jazz en Tête a l’habitude de surprendre par la qualité et la richesse de sa programmation. Aujourd’hui célébrés, Roy Hargrove, Robert Glasper, Lionel Loueke, Ambrose Akinmusire, Gregory Porter et Cory Henry y ont donné leur premier concert en France. Sélectionné par l’Express dans le « Top 10 » des festivals de jazz les plus importants, Jazz en Tête est bien le seul festival de l’hexagone qui fait encore la distinction entre le jazz et la musique improvisée, privilégie le jazz qui ressemble à du jazz. Il fidélise de ce fait un public d’amateurs enthousiastes et fêtera l’an prochain ses 30 ans avec un programme à faire perdre la tête.

 

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Voyage à Tokyo

-John Scofield au New Morning le 20 et à Clermont-Ferrand (Jazz en Tête) le 21 avec Gerald Clayton (piano), Steve Swallow (basse électrique) et Bill Stewart (batterie). Swallow et Stewart jouent dans son nouvel album “Country for Old Men” (Impulse !) consacré à des reprises de Hank Williams, James Taylor, Merle Haggard et à des chansons traditionnelles américaines. Un hommage à la country music qui semble avoir particulièrement inspiré sa guitare.

Voyage à Tokyo

-Enrico Pieranunzi retrouve le Sunside pour trois soirs (20, 21 et 22 octobre). Avec lui une section rythmique qu’il apprécie. Diego Imbert (contrebasse) et André Ceccarelli (batterie) connaissent bien son piano flamboyant, son aptitude à faire chanter et respirer une simple phrase musicale, à l’enrichir de notes émouvantes. Le maestro se permet bien des audaces, change de route et de tempo, cultive l’humour, l’inattendu. Il joue ses compositions mais aussi de très nombreux standards qu’il rajeunit, trempe dans un grand bain de soleil. Ses doigts en or harmonisent et colorent des mélodies superbes, des ballades qu’il effleure d’un toucher sensible pour en poétiser les timbres et les mettre en lumière.

Voyage à Tokyo

-Ne manquez pas le pianiste Laurent Courthaliac au Sunside les 27 et 28 octobre. Deux concerts données à l’occasion de la sortie de “All My Life” (Jazz & People), son nouveau disque, double hommage à Woody Allen et au « Great American Song Book » dans lequel le cinéaste puise les musiques de ses films, des chansons de George Gershwin (essentiellement) que Laurent affectionne et qu’il reprend avec bonheur, leur offrant de nouveaux arrangements. Avec lui, les souffleurs de l’album, Fabien Mary (trompette), Bastien Ballaz (trombone), Dmitry Baevsky (saxophone alto), David Sauzay (saxophone ténor), Xavier Richardeau (saxophone baryton) et une section rythmique de remplacement comprenant Geraud Portal à la contrebasse et Romain Sarron à la batterie.

Voyage à Tokyo

-Après des concerts très remarqués en décembre dernier au Sunside, Martial Solal et Dave Liebman se produiront à nouveau le 29 au studio 104 de la Maison de Radio France (20h00) dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif animée par Arnaud Merlin. Pianiste espiègle et prestidigitateur plein d’humour, Martial Solal nous fait tourner la tête par des myriades de notes, fragmente et masque les thèmes qu’il reprend, invente de nouvelles mélodies et s’amuse à nous surprendre. Au ténor qu’il utilise aujourd’hui davantage ou au soprano dont il tire une sonorité qui lui est propre, Dave Liebman excelle. Son jeu peut être âpre, tranchant comme un rasoir. Musicien de la (dé)mesure, il sait aussi faire délicieusement chanter ses instruments, souffler de longues phrases lyriques et enveloppantes. Son duo avec Martial Solal est bien sûr très attendu.

-Festival Jazz sur Seine : www.jazzsurseine.fr

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Théâtre du Châtelet : www.chatelet-theatre.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Festival Jazz en Tête : www.jazzentete.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Maison de Radio France : www.maisondelaradio.fr

 

Crédits Photos : Yoann Loustalot / François Chesnel / Antoine Paganotti © Rémi Angeli – Ricky Ford, John Surman, Enrico Pieranunzi / Diego Imbert / André Ceccarelli, Laurent Courthaliac © Philippe Marchin – Marquis Hill © Deneka Peniston – John Scofield © Nicolas Suttllow – Martial Solal & Dave Liebman © Jean-Baptiste Millot – Theo Bleckmann & Ben Monder © Photo X/D.R.

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 09:27
Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Peu d’amateurs de jazz connaissent Nels Cline. Normal ! Né à Los Angeles en 1956, il est depuis douze ans le guitariste de Wilco, un célèbre groupe de rock alternatif, et s’il a participé à l’enregistrement de quelques deux cents albums, peu d’entre eux relèvent du jazz. Très lié au regretté Jim Hall, dédicataire du présent disque, Nels a toutefois joué avec des jazzmen, avec Charlie Haden, Bill Frisell, Tim Berne et Julius Hemphill pour ne citer qu’eux. Un de ses albums est entièrement consacré à la relecture de “Interstellar Space”, un opus de John Coltrane de 1967. On n’attendait toutefois pas un disque de Nels Cline sur Blue Note. Il rêvait de l’enregistrer depuis plus de vingt ans et avait toujours prévu de l’appeler “Lovers”.

Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Le guitariste souhaitait retrouver dans son disque un peu de la musique de ses arrangeurs préférés, celle de Gil Evans, Quincy Jones, Gary McFarland, Johnny Mandel et Henry Mancini. Certains d’entre eux donnèrent à la « musique d’ambiance » ses lettres de noblesse, gommant l’aspect péjoratif qui souvent la qualifiait. Nels Cline revendique cette idée par trop subjective de musique d’ambiance, « un lien aussi étrange que puissant entre son et chanson, désir et amour ». Sachant parfaitement comment devaient sonner des morceaux qu’il souhaitait depuis longtemps inclure dans son album (Beautiful Love et Secret Love notamment), il chargea Michael Leonhart (avec lequel il pose sur la photo ci-dessous) de donner des couleurs à ses rêves, de traduire en sonorités spécifiques ses propres compositions et un matériel thématique singulièrement éclectique. « Je ne voulais pas trop de saxophones, mais des clarinettes et des flûtes. » précise Cline dans ses notes de pochette. Michael a parfaitement compris ce que voulait le guitariste : un habillage sonore élégant, une musique d’ambiance sophistiquée et romantique relevant de la musique de film et du jazz.

Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Cinq jours de studio furent nécessaires à l’enregistrement de ce double CD produit par David Breskin. Un sixième fut consacré à la prise de son des cordes et de la harpe. Il réunit vingt-trois musiciens et contient dix-huit morceaux instrumentaux. Huit d’entre eux sont au départ des chansons dont les paroles figurent sur la pochette. La guitare de Cline se substitue aux vocalistes qui nous les firent connaître. Certaines viennent de comédies musicales : Why Was I Born ? de “Sweet Adeline”, Glad to Be Unhappy de “On Your Toes”, I Have Dreamed de “The King and I” (“Le Roi et moi”). D’autres ont été composées pour des films. Secret Love est ainsi extrait de “Calamity Jane” (“La Blonde du Far West”, 1953). Doris Day en est la vedette. Bande-son d’un film que Gottfried Reinhardt réalisa pour la MGM en 1952, Invitation est de Bronislaw Kaper, un compositeur cher à l’amateur de jazz pour avoir écrit On Green Dolphin Street. Popularisée en 1931 par le Wayne King Orchestra, Beautiful Love, une valse un peu désuète, cohabite avec les chansons plus contemporaines que sont It Only Has to Happen Once, coécrit par le guitariste Arto Lindsay une des grandes influences de Cline, et Snare Girl, chanson extraite de “A Thousand Leaves”, un album des Sonic Youth, groupe de rock américain que le guitariste apprécie.

Les autres pièces ont été initialement conçues comme des instrumentaux. Parmi elles, des musiques de film, “The Night Porter” (“Portier de Nuit”) couplée avec “Max mon Amour”, musique de Michel Portal. Composé par Henry Mancini pour “Breakfast at Tiffany’s” (“Diamants sur canapé”), The Search for Cat et ses violoncelles qui lui confère un aspect quelque peu dramatique, est selon Nels Cline le morceau qui reflète le mieux son album. Si son délicat jeu de guitare et son phrasé relèvent du jazz, Nels ne dédaigne pas les pédales d’effets, les sonorités étranges. Il s’agit aussi d’élargir la palette de ses timbres car il est presque le seul soliste de ces deux CD(s). Glad to Be Unhappy et Why Was I Born ? contiennent de courts solos de trompette (avec effets de growl) et You Noticed, une de ses propres compositions, renferme un bref chorus de saxophone ténor.

Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Quelques thèmes ont été écrits par des jazzmen. Lady Gábor du guitariste Gábor Szabó date de son séjour chez Chico Hamilton. Les flûtes y sont à la fête au sein d’une orchestration vaguement orientale. Celle de Cry, Want que Jimmy Giuffre enregistra à New York en 1961 avec Paul Bley et Steve Swallow est minimaliste. Une contrebasse, une batterie modulant des sons, un marimba, quelques rares tuttis dissonants de trompette dans le lointain accompagnent la guitare qui reprend la partie de clarinette de Giuffre, un thème obsédant répété ad libitum. Faisant écho aux longues nappes sonores de l’Introduction, un très long larsen sépare So Hard It Hurts de Touching, deux compositions d’Annette Peacock. Basson, flûtes et clarinettes en exposent le thème méditatif que reprend et développe la guitare. Une harpe double cette dernière dans les premières mesures de The Bond, une pièce de Nels Cline dédiée à sa femme Yuka, un morceau très simple et très doux qui referme les portes de cet album longtemps rêvé, aussi étonnant qu’inattendu.

Photos X/D.R.

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 10:51
Giovanni GUIDI - Gianluca PETRELLA - Louis SCLAVIS - Gerald CLEAVER : “Ida Lupino” (ECM / Universal)

Un premier album en 2006 sur le label Venus, quatre autres sur Cam Jazz et enfin deux disques sur ECM parmi lesquels le remarquable “This Is The Day” en trio, l’un des 12 Chocs 2015 de ce blogdeChoc, ont suffi à placer Giovanni Guidi dans le peloton de tête des meilleurs pianistes italiens. Ses disques se suivent mais ne se ressemblent pas. Contrairement à “This Is The Day” dont les mélodies lumineuses interpellent, “Ida Lupino” fait entendre une musique plus introspective, un matériel thématique très largement improvisé que les musiciens réunis ici, tous sur la même longueur d’onde, rendent singulièrement inventif.

Giovanni GUIDI - Gianluca PETRELLA - Louis SCLAVIS - Gerald CLEAVER : “Ida Lupino” (ECM / Universal)

Bien que l’étroite complicité unissant le piano de Giovanni Guidi au trombone de Gianluca Petrella soit ici au cœur du dispositif orchestral, la présence de Louis Sclavis aux clarinettes et de Gerald Cleaver à la batterie est loin d’être anodine. Cleaver joue d’ailleurs sur un des meilleurs opus de Guidi, “We Don’t Live Here Anymore”, un enregistrement new yorkais offrant une musique très libre, proche de celle que contient ce nouvel album. Ida Lupino et Per i morti di Reggio Emilia, un thème de l’auteur-compositeur-interprète turinois Fausto Amodei en sont les seules pièces écrites. Presque tout le reste a été improvisé en studio bien qu’ici ou là surgissent parfois des airs, des mélodies préalablement existantes. Les musiciens ont spontanément créé et structuré ces morceaux plus ou moins abstraits, plus ou moins lyriques. Improvisation collective sans thème préétabli, No More Calypso relève même du free jazz. Things We Never Planned (« Choses que nous n’avons jamais planifiées ») est un titre explicite.

Giovanni GUIDI - Gianluca PETRELLA - Louis SCLAVIS - Gerald CLEAVER : “Ida Lupino” (ECM / Universal)

Si la dynamique, la résonance, la durée de chaque note lui importent toujours, Giovanni Guidi s’efface, laisse de la place au trombone, aux clarinettes de Sclavis. Ce dernier marque de son empreinte Just Tell Me Who It Was, une mélopée orientale, une danse que rythme un piano discret et une batterie très présente. La clarinette introduit aussi La Terra et expose la superbe mélodie d’Ida Lupino, un des plus beaux thèmes de Carla Bley que Paul Bley immortalisa. Le piano y tient un rôle modeste et les parties improvisées sont réduites au minimum. Interlocuteur privilégié du piano, le trombone y assure les contrechants. C’est à lui que sont confiés les chorus de What We Talk About When We Talk About Love, une pièce à la pulsation rythmique régulière. Dans Per i morti di Reggio Emilia, l’instrument multiplie les effets de growl. Probable hommage au saxophoniste argentin Gato Barbieri qui nous a quitté le 2 avril, Gato incite au recueillement. Le piano martèle une note grave comme pour sonner le glas. Le trombone monologue, pleure, et nous émeut. Le piano conclut seul par une mélodie aussi délicate qu’inattendue. Autre lamento, The Gam Scorpions met en valeur le délicat toucher du pianiste qui affirme un ample jeu mélodique. La batterie commente, pose des couleurs ; trombone et piano chantent de concert, se hissent au-delà des cimes. On est alors dans les étoiles.

Photos © Caterina di Perri / ECM Records

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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 16:00
J. TERRASSON / S. BELMONDO “Mother” (Impulse ! / Universal)

En 2012, Jacky Terrasson invitait Stéphane Belmondo à participer à l’enregistrement de “Gouache” à Pompignan au Studio Recall de Philippe Gaillot. Stéphane fit de même quelques mois plus tard, conviant Jacky à jouer des claviers dans “Ever After”, un disque également enregistré à Pompignan, aux portes des Cévennes. L’endroit est particulièrement propice à la musique, surtout au printemps et en été lorsque les musiciens peuvent profiter de la piscine alimentée en eau de source. Au cœur d’un vaste domaine de cinq hectares, un grand mas en pierre de taille abrite le studio et ses larges baies vitrées. Jacky y a créé plusieurs albums. Les 88 touches du Steinway D mis à disposition n’attendent que ses doigts pour faire naître sa musique. Stéphane y a également ses habitudes. Son “Love for Chet” y a été enregistré, et lorsqu’un disque avec Jacky fut envisagé, le Studio Recall s’imposa naturellement.

J. TERRASSON / S. BELMONDO “Mother” (Impulse ! / Universal)

Une trentaine de morceaux y furent enregistrés en trois jours. « Les ballades sonnaient particulièrement bien. Elles avaient une beauté et une atmosphère bien à elles » confie Jacky Terrasson dans le dossier de presse. Elles sont donc largement majoritaires dans cet album lumineux qui traduit constamment les états d’âme, les émotions des musiciens. “Mother” rassemble quatorze morceaux dont de nombreux standards, Pompignan et Pic Saint-Loup (un des bons vins de la région) étant de courts intermèdes improvisés. Il s’ouvre sur First Song, probablement la partition la plus jouée de Charlie Haden et se referme sur une sobre version de Que reste-t-il de nos amours, deux morceaux mélancoliques qui traduisent l’atmosphère feutrée de l’album. Le bugle et sa sonorité plus ronde, plus douce que celle de la trompette, convient bien aux ballades intimistes. Stéphane l’utilise dans La chanson d’Hélène que Jacky enrichit d’harmonies délicates et dans Mother, une des plus belles compositions du pianiste. “Gouache” en contient une version en quartette mais celle du nouveau disque est particulièrement émouvante. Il devait s’intituler “Twin Spirit” mais avec la disparition de la mère de Jacky en juin, “Mother” s’imposa comme titre d’album. Écrit par Stéphane et également jouée au bugle, Souvenirs n’est pas non plus dénué de vague à l’âme. Un piano espiègle en marque la cadence.

Ailleurs, la trompette prend le relais. Stéphane et Jackie rivalisent de virtuosité dans In Your Own Sweet Way et s’amusent à croiser leurs lignes mélodiques dans Lover Man abordé sur tempo médium. Autre grand standard, You Don’t Know What love Is brillamment harmonisé révèle le pianiste romantique qui tire des notes exquises de son instrument. Une reprise humoristique d’un thème de Stéphane Grappelli, les Valseuses, est l’occasion de rendre hommage au jazz d’antan. Jacky adopte une cadence de stride et, utilisant sa sourdine, Stéphane ajoute des effets de growl à cette musique chaloupée. La main gauche du pianiste donne son délicat balancement à Hand in Hand, morceau également joyeux et primesautier. Dans Fun Keys, un thème riff trempé dans le blues, un morceau rapide, le piano est aussi un instrument de percussion. Le blues reste également très présent dans les fermes accords de piano qui rythment You Are The Sunshine of My Life de Stevie Wonder. Sa mélodie reste longtemps masquée, le jeu très physique de Jackie se voyant tempéré par la trompette délicate de Stéphane. Deux complices assurément.

Photos : Philippe Levy-Stab

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 10:10
Été meurtrier

Drôle de rentrée : cet été, quelques grands noms du jazz ont rejoint les étoiles, tiré leur révérence à ce bas-monde en ébullition. Leurs sorties – leurs toutes dernières, hélas! – pèsent lourd dans un paysage jazzistique de plus en plus diversifié, de plus en plus désertifié. Bobby Hutcherson décédé le 15 août, Louis Smith le 20, Toots Thielmans le 22, étaient irremplaçables. Avec eux disparaît un peu de la mémoire du jazz, une musique aux profondes racines dont l’histoire peu à peu s’estompe, se brouille, une époque où le jazz ressemblait encore à du jazz. Tous partis à des âges respectables après nous avoir beaucoup donné : 75 ans pour le vibraphoniste, 85 pour Smith trompettiste trop méconnu, 94 pour Toots dont on n’est pas prêt d’oublier l’harmonica dans “Affinity”, un des chefs-d’œuvre de Bill Evans. Ajoutons à cette liste André Clergeat, coauteur du Dictionnaire du Jazz et membre fondateur de l’Académie du Jazz, disparu le 23 juillet à 89 ans ; Rudy Van Gelder le sorcier d’Hackensack, parti le 25 août, fermement décidé à 91 ans de poursuivre là haut ses enregistrements. La veille, l’écrivain Michel Butor, 89 ans, s’éteignait. Je l’entends encore réciter ses poèmes sur la scène du Réservoir, une salle de la rue de la Forge Royale, en novembre 2012, Marc Copland les colorant de notes tintinnabulantes, d’harmonies féériques. Leur disque qui s’intitule “Le long de la plage” me le fait beaucoup regretter.

 

Malgré toutes ces sorties, c’est la rentrée avec comme chaque année l’incontournable festival de Jazz à la Villette (du 30 août au 11 septembre) et les Trophées du Sunside du 5 au 7 septembre, l’occasion de découvrir de jeunes et talentueux musiciens qui demain peut-être assureront la relève. Les disques aussi font leur rentrée. ECM fait paraître un nouveau disque du pianiste Giovanni Guidi en quartette. Un coffret Keith Jarrett est prévu en octobre. Intitulé “A Multitude of Angels”, il réunit en 4 CD des concerts donnés en 1996 à Modène, Ferrare, Turin et Gênes. Les nouveaux albums de Jacky Terrasson / Stéphane Belmondo, de John Scofield et un inédit du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden sont attendus sur Impulse. Steps, le groupe du vibraphoniste Mike Mainieri bénéficie du WDR Big Band de Cologne dans un enregistrement époustouflant et dans “Riddles”, associé au pianiste Ray Lema, Laurent De Wilde tricote des rythmes subtropicaux. Pas de doute, l’automne sera très chaud.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Été meurtrier

-Dans le cadre du festival Jazz à la Villette, la Cité de la Musique fêtera le 2 juillet les 30 ans de l’Orchestre National de Jazz en présence des chefs qui l’ont dirigé depuis 1986, François Jeanneau, Antoine Hervé, Claude Barthélemy, Denis Badault, Laurent Cugny, Didier Levallet, Paolo Damiani, Franck Tortiller, Daniel Yvinec et Olivier Benoit. Après une première partie consacrée à la suite orchestrale “Europa Berlin”, l’ONJ aujourd’hui confié à Olivier Benoit reprendra onze morceaux puisés dans le répertoire des formations précédentes, Elise Caron et Yael Naim se chargeant des parties vocales. Il sera accompagné de dix musiciens, élèves ou anciens élèves du CNSM de Paris et de la Norges Musikkhøgskole, l’Académie Norvégienne de Musique.

Été meurtrier

-Baptiste Herbin au Sunside le 2 et le 3. Avec lui deux des musiciens de “Brother Stoon”, un disque que je préfère à “Interférences”, son second album, à savoir Pierre de Bethmann au piano et Sylvain Romano à la contrebasse. Le batteur Rémi Vignolo complète le quartette du saxophoniste que l’on croise souvent rue des Lombards avec ses instruments (alto et soprano). Car, Baptiste aime les rencontres imprévues, les musiques qui s’improvisent dans le feu de l’action. Il n’hésite jamais à faire le bœuf avec les musiciens qu’il croise et apprécie. Son retour au Sunside est à suivre de près.

Été meurtrier

-Sous l’intitulé Under the Radar, Jazz à la Villette assure un « off » dans différentes salles de la capitale. Le Studio de l’Ermitage accueille ainsi le 4 à partir de 17h00 le Régis Huby Quartet Régis Huby (violon et électronique), Marc Ducret (guitare), Bruno Angelini (piano, Fender Rhodes), Michele Rabbia (percussions, électronique) – puis en duo les pianistes Stephan Oliva et François Raulin qui viennent de sortir un nouvel opus sur le label Abalone. Disque hommage à quelque unes de leurs « figures » inspiratrices, “Correspondance” est un grand coup de chapeau à Martial Solal, György Ligeti, Randy Weston, Henri Dutilleux, Paul Bley, Colon Nancarrow et quelques autres. Un disque parfois difficile mais qui recèle bien des surprises, l’inattendu étant souvent convié dans cet enregistrement plein de couleurs et de fantaisie.

Été meurtrier

-Tête d’affiche de cette édition 2016 du festival Jazz à la Villette, le pianiste Chick Corea se produira en duo avec Gary Burton au vibraphone le 4 à la grande halle (17h00), le quartet Flash Pig se chargeant de leur première partie, et retrouvera le 5 à la Philharmonie (20h00) le bassiste Avishai Cohen qui fut membre de son New Trio en 2001, l’excellent batteur Marcus Gilmore rythmant leurs retrouvailles. Écoutez ou réécoutez “Past, Present & Futures” enregistré cette année-là avec Jeff Ballard à la batterie. Avishai Cohen n’a pas encore enregistré les disques insipides qui lui ont apporté la notoriété. Avec Chick, il invente de solides lignes de basse et enrichit avec bonheur les compositions du pianiste. On attend beaucoup de cette rencontre. Souhaitons-la prometteuse.

Été meurtrier

-Le Gustave Reichert Project, Nefertiti, Steak, le PMC Quintet, les formations de Julien Marga, de Laura David, Maxime Berton, Pierre Marcus et le trio EYM sont au programme de la 16ème édition des Trophées du Sunside, du 5 au 7 septembre inclus, trois chaudes soirées musicales pendant lesquelles l’entrée sera libre et les consommations obligatoires. Qui remportera cette année le Prix de Groupe, celui de Soliste et de Composition ? Avant eux des groupes, des musiciens alors inconnus gagnèrent cette compétition. Yaron Herman, Leila Olivesi, Scott & Tony Tixier, Fiona Monbet et Chloé Cailleton lui doivent le démarrage de leur carrière.

Été meurtrier

-Le 6, dans la grande halle de La Villette, le pianiste cubain Chucho Valdés fera revivre la musique d’Irakere (Jungle en Yoruba), formation qu’il mit sur pied en 1973 et avec laquelle il rénova la musique cubaine, par l’introduction de nouveaux rythmes. Avec lui, une formation comprenant trois trompettistes, trois saxophonistes avec Kenny Garrett spécialement invité pour ce concert, un bassiste, un batteur, et deux percussionnistes, l’un d’entre eux, Dreiser Durruthy Bombalé assurant également les parties vocales. Outre les morceaux emblématiques d’Irakere (Bacalao Con Pan, Misa Negra), Chucho proposera des compositions plus récentes et des « classiques » de la musique cubaine (Tabú, Los Caminos), morceaux que l’on peut découvrir dans son dernier album, “Tribute to Irakere (Jazz Village), enregistré live à Marciac en août 2015.

Été meurtrier

-Un double plateau le 7 à la Cité de la Musique. Jacky Terrasson retrouve son complice Stéphane Belmondo, histoire de fêter la sortie de l’album qu’ils ont enregistré en duo pour le label Impulse ! “Mother”, une composition que Jacky a déjà enregistrée avec Stéphane en 2012, l’un des plus beaux morceaux de “Gouache”, donne son nom à ce nouvel album. Stéphane y joue davantage de trompette que de bugle. Jacky accompagne, son piano se faisant rêveur ou mélancolique, puissant et énergique selon les besoins d’un répertoire mêlant standards et compositions originales. En quartette avec Yonathan Avishai (piano), Barak Mori (contrebasse) et Nasheet Waits (batterie), le trompettiste Avishai Cohen assurera la seconde partie du concert. Économisant ses notes, l’utilisation fréquente de la sourdine donnant à son instrument une sonorité ample et profonde, Avishai joue de longues phrases tranquilles et aérées. Modale, mélancolique, jamais tributaire des barres de mesure, la musique de son dernier disque ECM accueille constamment le silence.

Été meurtrier

-Si vous avez manqué le concert de sortie d’album que Manuel Rocheman donna le 22 juin dernier au Duc des Lombards (avec Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie), sachez que le pianiste se produira au Sunside le 9 et le 10 avec le même trio. Au programme, les compositions du nouveau disque “misTeRIO” (Bonsaï Records), des pièces vives, savamment architecturées et aux harmonies chatoyantes.

Été meurtrier

-Le 11 à 17h00, à la Philharmonie, Echoes with a friend réunit Geri Allen et Craig Taborn autour d’un autre pianiste, McCoy Tyner né en décembre 1938, Gerald Cannon (contrebasse) et Francisco Mela (batterie) complétant la formation. Découvert au sein du Jazztet d’Art Farmer et Benny Golson, puis pianiste attitré de John Coltrane, McCoy, apporta au piano jazz sa couleur modale. Disposant d’une solide main gauche, appréciant ornementations et arabesques, son jeu exubérant, puissant et percussif est également d’une grande invention mélodique. Geri Allen qui ne lui a jamais caché son admiration lui rend hommage dans “Flying Toward The Sound”, un album solo de 2010. Quant à Craig Taborn, il s’est fait connaître auprès de James Carter qu’il accompagne dans ses premiers disques. Pianiste associé à l’avant-garde new-yorkaise, il recherche l’abstraction, la liberté tonale, mais attache beaucoup d’attention aux timbres et aux harmoniques, ses improvisations souvent oniriques tempérant la modernité de son piano.

Été meurtrier

-Double plateau le 21 au Studio de l’Ermitage qui accueille quelques artistes du collectif Le Maxiphone possédant désormais son propre label, des musiciens de la région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charente associés à la scène conventionnée de Tulle. Si le disque de jazz rock du groupe Mental Medication ne m’a point convaincu, celui en solo du pianiste Didier Fréboeuf, m’incite à vous conseiller ce concert. Loin de jouer des notes inutiles, Didier Fréboeuf poétise chacune de ses notes, parvient à les rendre constamment fluides, lisibles et attachantes, sa technique servant la musique, rien que la musique. Ne laissez pas passer l’opportunité de découvrir ce musicien sur une scène parisienne.

Été meurtrier

-Ils étaient le 15 juin dernier au New Morning. Ils sont attendus au Sunside le 23. Madeleine, c’est la chanteuse Clotilde Rullaud et Salomon le pianiste Alexandre Saada. Ils se sont associés à l’occasion d’une tournée en Asie. Élargissant au folk et à la soul un répertoire de « protest songs » – Strange Fruit que chantait Billie Holiday, Four Women de Nina Simone, At Seventeen de Janis Ian –, ils rendent hommage à des chanteuses engagées et militantes, des battantes qui dérangèrent l’Amérique bien pensante. Le piano aux harmonies délicates d’Alexandre valorise la voix de Clotilde, donne du poids à ses murmures. Leur album s’intitule “A Woman’s Journey”. Laissez-vous envoûter !

Été meurtrier

-On a peu vu Harold Mabern sur une scène parisienne avant 2009. C’est pourtant une légende vivante du piano jazz. Depuis, le Sunside et le Duc des Lombards l’ont souvent accueilli. C’est ce dernier club qui le programme en trio en septembre, les 22, 23 et 24, six concerts, deux par soirée (à19h30 et 21h30). Les noms de ses musiciens ne nous ont pas été communiqués. Né à Memphis en 1936, Mabern joue un bop puissant, possède une main gauche percussive, ce qui ne l’empêche pas de jouer d’élégantes lignes mélodiques, des harmonies sophistiquées à l’instar de Phineas Newborn son mentor. Harold Mabern a joué avec Miles Davis, Lee Morgan, Sonny Rollins et fut un temps le pianiste du Jazztet, regrettée formation d’Art Farmer et de Benny Golson.

Été meurtrier

-Le saxophoniste Dave Liebman au New Morning le 28 pour célébrer Elvin Jones au sein d’un quartette réunissant Adam Niewood, saxophoniste « en accord parfait avec le passé, le présent et le futur de la musique », le bassiste Gene Perla et le batteur Adam Nussbaum qui rejoignit le quintette de Liebman en 1977. Perla et Liebman accompagnent Jones dans “Live at The Lighthouse », un disque Blue Note enregistré en septembre 1972 au Lighthouse Café d’Hermosa Beach (Californie). Enrichi en CD par de nombreux inédits, ce double album d’Elvin Jones sera le fil conducteur de ce concert.

-Festival Jazz à la Villette : www.jazzalavillette.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

 

Crédits Photos : Marc Copland & Michel Butor © Pierre de Chocqueuse – Orchestre National de Jazz (les chefs) © Denis Rouvre – Baptiste Herbin, Manuel Rocheman, Harold Mabern © Philippe Marchin – Chucho Valdés © Francis Vernhet – Stéphane Belmondo & Jacky Terrasson © Philippe Levy-Stab – McCoy Tyner © Kimberly Paynter – Didier Fréboeuf © Pierrick Aubouin – Alexandre Saada & Clotilde Rullaud (Madeleine & Salomon) © Sylvain Gripoix – Dave Liebman © CT Konieczny – Stephan Oliva & François Raulin, Chick Corea © Photos X/D.R.

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 10:00
Repos obligatoire !

Août : se baigner en mer, marcher dans l’eau sur des galets, sur de vastes plages de sable, se promener en montagne sous un ciel toujours bleu, prendre le temps de lire, d’écouter des disques, non pour en parler mais pour le seul plaisir d'en apprécier les musiques, faire la sieste, beaucoup de siestes, dormir sous les étoiles par une belle nuit d'été…

Repos obligatoire !

En août, le blogueur de Choc prend des vacances et met son blog en sommeil. Rendez-vous en septembre avec de nouvelles chroniques, le festival Jazz à la Villette (Chick Corea, Gary Burton, Chucho Valdés, McCoy Tyner, Geri Allen, Craig Taborn, les 30 ans de l'ONJ…) et des concerts qui interpellent. Bel été à tous.

Under the Umbrella : Montage Pierre de Chocqueuse - Photo © Julie Jacobson

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 09:30
Warren WOLF : “Convergence” (Mack Avenue)

Originaire de Baltimore (Maryland), Warren Wolf étudia la musique au Baltimore School of Arts avant de compléter ses études au Berklee College of Music de Boston et de s’immerger plus à fond dans le jazz dans la classe du vibraphoniste Dave Samuels. Son diplôme en poche, il resta deux autres années à Berklee pour y enseigner le vibraphone et la batterie dans la classe de percussion qu’on lui avait confiée. De retour à Baltimore, il devint un musicien très actif, tant au vibraphone que comme pianiste et batteur. Membre du Live Sextet du saxophoniste Bobby Watson, c’est au sein du Inside Straight Quintet du bassiste Christian McBride qu’il se fera surtout remarquer. Depuis 2014, il est le vibraphoniste du SF Jazz Collective, un poste occupé avant lui par Stefon Harris et Bobby Hutcherson. L’excellent Mulgrew Miller tient le piano dans ses deux premiers disques “Incredible Jazz Vibes” (2005) et “Black Wolf” (2009). Deux autres virent le jour avant que Wolf ne signe avec Mack Avenue, maison de disques fondée à Détroit (Michigan) en 1990. C'est en 2007, au festival Jazz en Tête de Clermont-Ferrand, qu'on le vit pour la première fois sur une scène européenne.

Warren WOLF : “Convergence” (Mack Avenue)

-Convergence” est le troisième opus que Warren Wolf enregistre pour Mack Avenue. Christian McBride qui l’a coproduit joue dans presque tous les titres. King of Two Fives, un duo avec le vibraphoniste, met tout particulièrement en valeur son jeu de contrebasse aussi précis que mélodique. Sa walking bass fait merveille dans Tergiversation, une des quatre plages en trio de l’album, une composition de Gene Perla, un autre bassiste, qui révèle la technique éblouissante de Wolf, musicien de haut vol, tant au vibraphone qu’au marimba qui occupe une place de choix dans ce disque. Si les plages en trio avec McBride et Jeff « Tain » Watts à la batterie y sont les plus nombreuses, “Convergence” offre de nombreuses combinaisons instrumentales grâce à deux invités prestigieux, Brad Mehldau et John Scofield. De bonnes factures, les morceaux en quintette ne sont pas les plus intéressants mais Havoc contient de passionnants échanges guitare / vibraphone et les chorus de Scofield et de Wolf sauvent de l’ordinaire le funky Soul Sister. Intégré à la rythmique, Mehldau n’y fait que passer. Il se réserve Four Stars From Heaven, la plus longue plage du disque et au sein d’une rythmique ouverte (le drive étonnement libre de Watts) parvient facilement à adapter son jeu de piano à une autre musique que la sienne. Dans l’énergique Cell Phone, Mehldau et Wolf s’offrent chacun un solo, ce dernier au marimba soulevant l’enthousiasme. Composé par Dave Samuels, New Beginning, un duo piano / vibraphone, s’inscrit dans la tradition du blues, le jazz moderne pratiqué par Wolf restant profondément ancré dans le canal historique qui le vit naître et grandir. Les chaudes racines africaines de sa musique ressortent bien plus encore lorsque Wolf qui, outre du vibraphone, joue également du piano et du Fender Rhodes, adopte le marimba comme instrument principal. Il le devient dans Montara de Bobby Hutcherson (en trio), A Prayer for the Christian Man (deux des grandes réussites de cet album), et dans une splendide version de Stardust en solo couplé avec la célèbre Valse Minute (The Minute Waltz) de Frédéric Chopin.

Photo : Anna Webber

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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