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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 12:09

Un dimanche sur deux, retrouvez les coups de cœur du blogueur de Choc. Concerts, disques, films, livres, pièces de théâtre, rencontres, événements et scènes de la vie parisienne à vous faire partager... Suivez le blogueur de Choc…

MERCREDI 21 janvier
Coup d’envoi du festival cinéma Télérama. 3 euros la place jusqu’au 27 janvier. Une belle occasion de voir ou de revoir une quinzaine de films sortis sur nos écrans en 2008. Certains ne m’attirent pas. Woody Allen a fait beaucoup mieux que “Vicky Cristina Barcelona“, une comédie amusante que l’on regarde pour ses actrices. J’ai déjà vu “There Will Be Blood“ de Paul Thomas Anderson et “Into the Wild“ de Sean Penn. Ils comptent parmi les meilleurs long-métrages sortis l’an dernier et honorent ce programme.
Je me décide pour “Séraphine“, un film de Martin Provost, son troisième, un sujet qui m’attire, une histoire vraie. Séraphine Louis (1864-1945) habite Senlis et vit de ses lessives, de travaux ménagers. La nuit dans sa mansarde, devant une statue de la Vierge qu’elle éclaire de bougies, elle peint de petits tableaux, des fleurs, des natures mortes tout en chantant des cantiques. Elle peint car un ange le lui a ordonné. Son panier d’osier à la main, Séraphine parcourt la campagne, colle son visage sur les troncs des arbres et se hisse sur leurs branches. Lorsqu’elle est triste, elle parle aux fleurs, aux oiseaux, aux animaux qu’elle rencontre. Wilhelm Uhde (Ulrich Tukur), un collectionneur allemand, l'un des premiers acheteurs de Picasso, Braque et du Douanier Rousseau, l’emploie quelques heures par semaine pour tenir sa maison et laver son linge. Découvrant une de ses peintures, il l‘encourage à en faire d’autres. La guerre de 14 les sépare. Wilhelm Uhde doit s’enfuir et Séraphine, toujours bonne à tout faire, continue à peindre des toiles de plus en plus grandes, de plus en plus nombreuses. Son mécène la retrouve en 1927. Il l‘aide à vivre, lui achète ses tableaux, lui trouve des clients. Lorsque l’argent se raréfie après 1929 et qu’Uhde doit remettre à plus tard l’exposition parisienne promise, Séraphine, un cœur simple, ne comprend pas et perd la tête. Internée, elle finit ses jours à l’asile. Yolande Moreau étonnante, prête à Séraphine son épaisseur, ses gestes maladroits, son âme sensible et attachante. Humble, frustre, modeste, Séraphine parle peu, mais communique par les yeux, transperce par le regard. Martin Provost filme sobrement de courtes scènes que ses acteurs transfigurent. Le rythme est volontairement lent, les images souvent belles et l’émotion palpable.

JEUDI 22 janvier
Edouard Bineau en trio au Duc des Lombards. Jean-Jacques Pussiau ne s’est pas trompé en publiant en 2002 son premier disque. Pianiste sensible, Edouard possède son propre univers musical, joue des harmonies élégantes et un beau piano. Je ne l’ai pas reconnu avec des cheveux sur un crâne naguère rasé et la barbiche de pharaon qui orne son menton. Sur scène, il se montre un peu gauche, présente ses morceaux presque en s’excusant. Sa timidité profite à sa musique, lui apporte une respiration appréciable. Ses notes sont comme en attente de celles qui vont suivre. Portées par des rythmes lents et réguliers, elles semblent plongées dans un sommeil surnaturel. Si Edouard semble vivre les rêves sonores qu’il nous fait partager, sa section rythmique veille à cadrer ses envolées lyriques, à leur donner une épaisseur concrète. Le pianiste aime les standards dont les harmonies ressemblent aux siennes. Il interprète toujours Angel Eyes et Wayfaring Stranger, deux extraits de “Idéal Circus“, son deuxième album dans lequel Gildas Boclé et Arnaud Lechantre l'accompagnent déjà. De nouvelles compositions enrichissent son répertoire. Il fait danser une ronde aux notes de Canaïma rapporté d’un séjour au Venezuela. Introduit par un jeu en accords puis développé par la contrebasse, Wared semble construit sur un mode oriental. Il y a du McCoy Tyner et du Keith Jarrett dans ce piano modal qui déploie une énergie inhabituelle dans Je me suis fait tout petit, de George Brassens, mais conserve intact son pouvoir hypnotique et lyrique. Gildas Boclé enrichit la musique à l’archet ; Edouard trempe ses voicings dans des lignes de blues. Il fait bon écouter ces morceaux colorés qui évoquent des images. Ils chantent de petites musiques qui mettent du baume au cœur.


VENDREDI 23 janvier

Répétition publique de l’ONJ à la Dynamo de Banlieues Bleues. Sous la direction artistique de Daniel Yvinec, la formation travaille depuis dix jours sur “Around Robert Wyatt“, un de ses trois projets ambitieux. Elle entre en studio la semaine prochaine pour enregistrer l’album et en peaufine les passages difficiles. Contrairement à ce qui se fait d’habitude, Daniel a commencé par enregistrer les voix a cappella. Camille, Yaël Naïm, Rokia Traore, Irène Jacob et Daniel Darc ont confié les leurs à l’orchestre et Robert Wyatt prête la sienne à six morceaux. Ces voix nues et invisibles, des instruments les habillent, leur donnent des couleurs. Daniel a eu la bonne idée de demander à Vincent Artaud de s’occuper des arrangements. L’auteur de “La tour invisible“ ne pouvait que se réjouir de ces mélodies enchanteresses, solides barres d’appui à des relectures oniriques. Saxophones alto et ténor, clarinette et clarinette basse, cor, trompette, flûtes soulignent les thèmes, les plongent dans un univers sonore neuf et personnel ; les claviers les trempent dans des sonorités futuristes ; la guitare les enracine dans le rock. Vincent Artaud aime mettre en boucle quelques notes, fabriquer de courtes séquences répétitives. Il marque la musique de son propre regard. Rangers in the Night, démarquage original de Strangers in the Night, le tube de Frank Sinatra, une pièce très simple que Robert chante en s’accompagnant au piano, hérite de sonorités somptueuses. Son crescendo final évoque la coda magnifique de A Day in the Life. La voix cassée de Daniel Darc fragilise le tendre O Caroline, lui transmet sa sensibilité d‘écorché vif. Les thèmes de ce répertoire n’ont pas tous été composés par le barde à la voix d’archange. Shippbuilding, un vieux thème d’Elvis Costello, est confié à la voix de Yaël Naïm. La musique de The Song (un des grands moments de “Songs“ un album de John Greaves dans lequel chante Robert) se voit transfigurée par une orchestration raffinée dans sa mise en couleurs. Cette passionnante répétition annonce de magnifiques concerts et un album pour le moins gigantesque. Sa sortie est annoncée pour le 23 avril. On écoutera les disques de Robert Wyatt pour patienter jusque-là.

DIMANCHE 25 janvier
Plus de cent mètres de queue pour “Les plages d’Agnès“ programmé dans le cadre du festival Télérama dans une seule salle parisienne. La chance souriant aux audacieux, Emmanuel et moi parvenons à rentrer. Dans ce film poétique et touchant, véritable puzzle assemblant extraits de films, photos, documents, scènes reconstituées et images oniriques imbriquées les unes dans les autres, Agnès Varda livre sa vie. Chronologique, son film déborde d’invention, d’humour, de digressions malicieuses et tendres. S’appuyant sur un montage acrobatique, Agnès nous raconte son enfance en Belgique et à Sète, son adolescence à Paris où elle s’éveille à sa future carrière artistique. L’Ecole de photos de la rue de Vaugirard la conduit à photographier les premières éditions du Festival d’Avignon et à travailler au TNP avec Jean Vilar. Le cinéma, elle l’ose en 1954 avec “La pointe Courte“. Alain Resnais le monte et tourne quelques scènes de raccord. Au début des années 60, Agnès Varda tourne "Cléo de 5 à 7", un autre film à petit budget, un film phare de la nouvelle vague dont elle est la seule cinéaste. Sa carrière est lancée. Devant son domicile parisien, la rue Daguerre transformée en plage (les mouettes sont des mobiles qui battent leurs ailes de carton), Agnès nous parle de ses amis, de sa famille, des vivants et des morts, et parsème ses souvenirs d’images surréalistes et de scènes poétiques. Ses plages, ce sont celles de la mer du Nord et de son enfance, de Sète où elle passe toute la guerre, de Venice en Californie où elle s’installe à la fin des années 60, de l’île de Noirmoutier qu’elle parcourt avec Jaques Demy, son Jacques, Jacquot de Nantes dont elle célèbre pudiquement la mémoire. Un film vif, tendre, émouvant que l’on regarde émerveillé.

AmeriKa, une adaptation de “L’Amérique“ de Franz Kafka au Lucernaire, le moins noir de ses romans. Le burlesque l’emporte, mais le candide Karl Rossmann a bien du mal à s’intégrer dans ce pays neuf dont le culte est celui de l’argent. De nombreux déboires parsèment ses aventures. Chassé par son oncle sénateur, volé par un tandem d’escrocs, il se retrouve malgré lui protégé par les femmes, sauvé par sa jeunesse. On ne saura jamais ce que l’Amérique réserve à cet ex-groom nommé machiniste du grand Théâtre d’Oklahoma. On quitte le héros, « délicat et les joues toujours creuses » dans un wagon de chemin de fer en compagnie de la tendre Thérèse. Dans le livre, il s’agit de Giacomo, employé comme lui à l’Hôtel Occidental. Qu’importe ! Kafka n’a jamais terminé son livre. Vincent Colin en signe une jolie adaptation théâtrale. Sa mise en scène vive et rythmée valorise six acteurs et actrices qui passent d’un personnage à un autre, font oublier l’absence de décors. La pièce dure une heure et quart. On n’y voit pas le temps passer. Vous avez jusqu’au 22 février pour rire et suivre les aventures d’un naïf attachant.

Réservations au 01 45 44 57 34  http://www.lucernaire.fr/ - L’auteur de l’affiche, Joël Guenoun, a un très beau site sur le net. Allez-y voir : http://www.joelguenoun.com/


MERCREDI 28 janvier

Depuis lundi, Jacky Terrasson occupe le Sunside. Il s’y sent chez lui et invente soir après soir en solo. Le blues nourrit ses lignes mélodiques, mais Jacky utilise un vocabulaire harmonique très varié dont les racines plongent aussi dans la musique classique européenne. On ne sait jamais ce qu’il va jouer. Lui non plus. Une belle page romantique succède à un prélude dissonant. De notes puissamment martelées sort une mélodie de rêve, une miniature sonore aussi fugace que belle. Tel un magicien, Jacky tire de son chapeau un splendide Over the Rainbow et lui imprime un doux balancement. La main droite, légère, ornemente, en détache sensuellement les notes essentielles. Un vieux blues bancal et burlesque introduit You’ve Got a Friend de Carole King. Take the A Train hérite d’un tempo lent et chaloupé. Une composition sans titre se mâtine de rythmes afro-cubains. Les doigts font danser les notes, leur imposent des cadences hypnotiques. Après un Caravan très percussif, le deuxième set de la soirée célèbre longuement le blues. Jacky en esquisse les phrases, leur donne rythme et respiration avant d’en bousculer les accords dans un jeu très physique. Les notes se font puissantes, gonflent et s’étalent comme des vagues. Celles de I Love you More, une ultime ballade, apaisent et mettent en joie.

JEUDI 29 janvier

Le musée d’Orsay offre aux regards une centaine de pastels jusqu’au 1er février, une exposition intitulée “Le Mystère et l’Eclat“. Fragiles, ils supportent mal la lumière du jour et ne sont pas souvent montrés. La première salle que l’on visite contient deux grandes œuvres étonnantes de Sam Szafran, un artiste né en 1934 et qui travaille le pastel depuis 1958. Je ne goûte guère les peintres réalistes, et pas davantage les portraits mondains d’Emile Lévy, Louise Breslau et Lucien Lévy-Dhurmer qui baignent dans un académisme bon teint. Les impressionnistes m’impressionnent davantage. Pas tous. Le Nageur de Gustave Caillebotte (un plongeur en maillot rayé) accroche le regard. Les ciels d’Eugène Boudin sont incomparables. Edouard Manet se mit tard au pastel. Son premier, Portrait de Madame Edouard Manet sur un canapé bleue, reste un coup de maître et sa Femme au chapeau noir est presque aussi bien. On connaît mieux les pastels de Degas. Ce mélomane dispose d’un fauteuil d’orchestre à l’Opéra. Son abonnement lui permet aussi de fréquenter le foyer de la danse. Il en profite. Sa Danseuse au bouquet, saluant est célèbre mais les femmes qu’il montre souvent dans leur bain, captivent autant que ses danseuses. Les peintres symbolistes sont loin de tous posséder le même génie artistique. On doit à Lévy-Dhurmer un beau portrait de Georges Rodenbach, l’auteur de “Bruges la morte“. Lévy-Dhurmer cultive souvent l’étrange. Sa Femme à la médaille s’appelle aussi Mystère. Les scènes mythologiques d’Emile-René Ménard ou de Kerr-Xavier Roussel m’ennuient. Rattaché au symbolisme, Odilon Redon invente un monde onirique plus beau que celui des autres. Le Char d’Apollon, Le grand vitrail (1904) longtemps la propriété du pianiste Ricardo Viñès, et Le Bouddha, un grand pastel sur papier beige qu’il réalise vers 1906-1907 comptent parmi les plus belles œuvres de cette exposition.

Photos © Pierre de Chocqueuse, sauf affiche et photo du film “Séraphine“ © Diaphana Films ; affiche du film “Les plages d’Agnès “ © Les Films du Losange ; affiche et photo de la pièce AmeriKa ©Compagnie Vincent Colin ; Portrait de Mme Edouard Manet sur un canapé bleu © Musée d'Orsay, dist. RMN / © Patrice Schmidt.  

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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 10:44

Theo Bleckmann enregistre beaucoup. Il travaille avec Moss, groupe vocal prometteur dont on attend un second album et vient de publier un recueil de chansons de Charles Ives dans lequel le groupe Kneebody l’accompagne. Convié en 2002 à un Wall-to-Wall Joni Mitchell Marathon Concert, Bleckmann avait alors formé un trio avec Gary Versace et John Hollenbeck. Ce Refuge Trio sort aujourd’hui un premier opus inattendu sur le label Winter & Winter. Il s’ouvre sur une version dépouillée de Refuge of the Roads, un morceau de Mitchell, le dernier d’“Hejira“, un des grands disques de la chanteuse. Une minute et neuf secondes sans aucun autre instrument que la voix très pure de Bleckmann. Des effets électroniques en prolongent le timbre dans To What Shall I Compare This Life introduit à l’accordéon. La voix chante inlassablement les paroles d’un mantra dont le piano égraine les notes. Le xylophone lui confère un aspect étrange. Les musiciens profitent des possibilités que leur offre le studio pour étoffer l’instrumentation de leur répertoire. Excellent pianiste, Gary Versace est aussi un spécialiste de l’orgue Hammond et un accordéoniste chevronné. Batteur, percussionniste, John Hollenbeck joue aussi du vibraphone et des métallophones. La musique créée par le groupe est ainsi une suite de paysages musicaux aux couleurs très variées. Edge, un court morceau d’accordéon composé par Versace, sert d’introduction à l’illustration musicale d’un texte écrit au XVIIe siècle par Mizuta Masahide, poète et samouraï. Bleckmann vocalise sur Peace d’Ornette Coleman. La mélodie apparaît tardivement sous les doigts du pianiste. Un habile bruissement percussif le commente. Misterioso de Thelonious Monk génère un délire sonore auquel participe activement un piano atonal. On cherche vainement à reconnaître le thème dans les phrases abstraites que joue Versace, mais c’est Bleckmann qui en chante les notes. Hollenbeck tire des sons cristallins de ses vibraphones et ses crotales (cymbales à doigts) tintinnabulent joyeusement. La pièce se nomme Yang Peiyi, du nom de la petite fille à la voix superbe que la télévision chinoise préféra ne pas montrer lors des derniers Jeux Olympiques. Elle est suivie par Hymn, une prière, un des plus beaux moments d’un disque féerique.

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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 10:06

Six morceaux en trio, cinq en double trio (deux batteries et deux contrebasses entourent le saxophoniste) et deux en quartette avec un seul batteur. Les contrebassistes Larry Grenadier et Reuben Rogers, les batteurs Brian Blade et Gregory Hutchinson se partagent le travail, permutent selon les plages sans nullement modifier la sonorité générale de l’album. Principal soliste de cette musique austère, Joshua Redman s’est déjà confronté au trio avec contrebasse et batterie dans “Black East“, enregistré en 2007 avec trois sections rythmiques différentes. Il sait trouver la musique en lui-même, possède suffisamment d’imagination et de maîtrise technique pour se passer de filet protecteur. L’absence d’un piano, d’une guitare ou d’un autre instrument harmonique constitue un véritable piège pour un saxophoniste sans expérience. S’il permet d’improviser plus librement, de s’échapper des barres de mesure et du cadre harmonique, le musicien peut se perdre dans la multitude de notes et d’accords que permet son instrument. Prologue de ce nouvel album, Uncharted exprime bien l’intériorité du projet. Redman minimise les risques en construisant ses improvisations sur de véritables thèmes qu’il développe et harmonise avec lyrisme. Hutchhiker’s Guide et Round Reuben relèvent même du bop. Le saxophoniste en modernise le vocabulaire, s’en sert comme point d ‘appui. Il procède autrement dans Identity Thief, suite d’accords abstraits sur lesquels les musiciens greffent des rythmes. Redman s‘embarque dans cette aventure avec des complices. Ils l’ont maintes fois accompagné et lui permettent de placer la barre très haut, d’aller plus loin dans sa quête musicale. Deux contrebassistes et deux batteurs sont loin de troubler son jeu de ténor. Le soutien harmonique de l’une des contrebasses parfois jouée à l’archet lui apporte une assise confortable. Sa musique profite d’une plus grande richesse sonore, d’un foisonnement rythmique appréciable. On ne peut que s’en réjouir.

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 09:04
Une sélection des meilleurs moments de “Cinéma Cinémas“ vient de paraître dans un coffret de 4 DVD (Ina / Tapioca films). On le doit à l’opiniâtreté de Jean-Pierre Jeunet co-producteur de cette édition. Douze émissions d’environ une heure remontées par Claude Ventura, l’un des trois mousquetaires d’une aventure cinéphilique commencée en janvier 1982 et abritée pendant dix ans par Antenne 2. Anne Andreu, Michel Boujut et Claude Ventura rythmaient et fabriquaient un vrai magazine.Les soirs de diffusion étaient des soirs de fête. Dès l’apparition du générique réalisé par Guy Peellaert, peintures que berce la musique onirique composée par Franz Waxman pour “Une place au soleil“, nous savions que le rêve allait nous happer, que derrière les portes entrouvertes par Eddie Constantine lorsqu’il arpente ce long couloir d’“Alphaville“ (images prêtées par Jean-Luc Godard pour passer d’un sujet à un autre) se cachaient des reportages inoubliables.
Souvent introduit en voix off (Boujut ou Jean-Claude Dauphin pour les séquences américaines), chaque sujet dure entre quelques secondes et une vingtaine de minutes. Mis en scène et bénéficiant de musiques appropriées, photos, coupures de journaux (Un bel été, Adieu Rita), livres pesés (Le poids des mots), machine à écrire tapant un texte de Jean Eustache (Fragments d’un scénario abandonné) s’intègrent aux décors. Les images ont parfois l’air de sortir de tableaux d’Edward Hopper, comme celles filmées dans la gare d’Union Station lors d’une interview d’Aldo Ray. A l’Ouest de l’Amérique, l’irremplaçable Philippe Garnier fait parler les acteurs et les actrices. Richard Widmark, Jane Russell, Sterling Hayden, Rock Hudson, Angie Dickinson, Robert Mitchum répondent à ses questions. Frank Capra, Samuel Fuller, Richard Brooks, des géants de la mise en scène, font de même. A Paris, Anne Andreu interroge Faye Dunaway, Maria Schneider, Lino Ventura, Bernard Blier.

Cinéma Cinémas“ nous montre aussi les premiers essais de Jean Seberg, Sandrine Bonnaire, Béatrice Dalle, Catherine Jacob. Les reportages sur William Faulkner, John Fante, Scott Fitzgerald, fascinent par leur approche littéraire. Ventura et Garnier nous conduisent à Jacumba, petite ville proche du Mexique, perdue au milieu du désert. William Wellman y tourna les extérieurs de “Beggars of Life“ en 1928 avec Louise Brooks. Une caméra indiscrète nous fait découvrir Maurice Pialat, Jacques Doillon, John Cassavetes, Federico Fellini en plein tournage de “Police“, “La Pirate“, “Love Stream“, le “Satyricon“. Garnier enquête sur les trois années que David Goodis passa à Hollywood et retrouve Sue Lyon, la Lolita de Stanley Kubrick.


E
ntièrement consacré à Alfred Hitchcock, le douzième et dernier épisode réunit des interviews de James Stewart, Claude Chabrol, Tippi Hedren, Anthony Perkins et constitue un ensemble exceptionnel de documents filmés. Le maître du suspense commente la séquence fameuse de l’avion dans “La mort aux trousses“. Janet Leigh raconte comment a été tournée la scène de douche de “Psychose“. Le décorateur Robert Boyle explique le story board des “Oiseaux“. Vous saurez tout ou presque sur cette émission mythique grâce à un très long texte de Philippe Garnier riche en anecdotes sur les conditions de tournage, un magnifique et copieux livret d’une soixantaine de pages accompagnant cette édition exemplaire.

Crédits photographiques: Claude Ventura©Cinéma Cinémas 1982 - Sterling Hayden©Cinéma Cinémas 1982 - Angie Dickinson©Cinéma Cinémas 1985 - La chaise de Richard Widmark©Cinéma Cinémas 1983. Merci à Laure de Lestrange de l'Ina.
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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 09:36

Depuis “Hide & Seek“ publié en 2001, Michael Mantler n’avait pas enregistré un album entier de nouvelles compositions. Sept concertos (pour trompette, guitare, saxophone, marimba et vibraphone, trombone, piano et percussion) pallient aujourd’hui à ce manque. Les musiciens du Kammerensemble Neue Musik Berlin, un orchestre de chambre de quinze membres, accompagnent les solistes dont certains viennent du jazz (Roswell Rudd, Bob Rockwell) et du rock (Nick Mason). Loin de casser les formes par un langage libertaire, ces derniers improvisent sur des thèmes, suivent des partitions. Le premier concerto, le plus cuivré, relève de la musique contemporaine. La musique y serait austère sans les notes de jazz émises par la trompette. Dans le second, les cordes cohabitent mieux avec la guitare de Bjarne Roupé. Ils parviennent à s’entendre sur un discours et une cadence commune. Les cuivres affichent une certaine réserve et la musique se fait moins agressive. Celle sur laquelle Bob Rockwell improvise tient de la forme chorale. Ecriture et improvisation s’équilibrent avec bonheur dans ce concerto pour saxophone. Rockwell souffle des phrases tendres et lyriques. L’orchestre pose les couleurs sonores d’un paysage inquiétant, des pages abstraites que réchauffe le ténor. Confiée à Pedro Carneiro, la pièce suivante pour marimba et vibraphone, une des plus réussie, met également en valeur les cordes. Les lamelles de bois du marimba donnent une couleur inimitable à la musique. La partition de Roswell Rudd est également très belle. L’orchestre tisse de longues nappes sonores, étale le même accord en attente des questions que soulève le trombone. Il finit par répondre à ce dernier et esquisse tardivement les pas d’une danse à laquelle se mêle la voix rauque et primitive de l’instrument soliste. Contrairement aux autres, le concerto pour piano et orchestre, le plus long de l’album (un peu plus de 12 minutes) semble entièrement écrit. La pianiste Marjella Stockhausen, la fille de Karlheinz, tient le piano. Le langage est moderne, agréablement dissonant, mais tonal. Célèbre pour avoir rythmé pendant de longues années la musique du Pink Floyd, Nick Mason assure la batterie et les instruments rythmiques du dernier morceau, un concerto pour percussions. La masse orchestrale s’enrichit de nouvelles couleurs, scande des mesures binaires, abrite une guitare électrique et brouille davantage les frontières entre les genres que les concertos précédents.

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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 15:53

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JEUDI 8 janvier
Premier concert public du Pierre Christophe Quartet au Sunside. Olivier Zanot au saxophone alto rejoint Raphaël Dever et Mourad Benhammou, les musiciens réguliers du pianiste. Le groupe conserve son thème générique, Gerald’s Tune, un thème de Jaki Byard, mais s’essaye à un nouveau répertoire, des compositions originales de Pierre qui souhaite les enregistrer avant l’été. Inclus dans l’album “Byard & More“, Jaki’in, mais oui et Two Burgers for my Diet profitent de nouveaux arrangements. Le premier donne à Olivier Zanot l’occasion d’improviser sur une grille de blues. Le tempo est  vif, le piano accompagne et ponctue par des grappes de notes, plaque de longs accords et en contrôle la résonance. On y trouve des clins d’œil au ragtime et une bonne dose d’humour. Le second est une pièce à tiroirs, un assemblage de plusieurs thèmes aux rythmes acrobatiques, aux démarrages foudroyants, une marche sarcastique dont on perçoit le rire. Pierre Christophe aime bien ce genre de compositions hybrides, mélange étrange de styles et d’époques jazzistiques. Relaxing at Battery Park, un morceau qui dormait depuis longtemps dans un de ses cartons, en offre un bon exemple. Son thème appartient au bop, mais les musiciens improvisent sur des modes, recherchent une certaine couleur sonore. Le swing y est omniprésent ; le blues, le mode original, y révèle son visage. L’écriture d’Elevation, traduit ce retour aux origines africaines du jazz. La section rythmique assure un confortable appui aux solistes. Porté par une contrebasse qui tient un rôle de bourdon, le saxophone chante en apesanteur et le piano développe un jeu orchestral qui porte les couleurs du blues. Si Grumpy Old Folks possède un aspect monkien – son vague rythme de valse ne manque pas d’intriguer - , Lost Childhood suggère des images. La contrebasse l’anime et l’alto donne une belle suavité à un thème qui pourrait servir à un film. Son découpage, la douceur du saxophone soufflant de longues phrases mélancoliques, une certaine alchimie avec le piano, évoquent l’association de Dave Brubeck avec Paul Desmond. Saxophone et piano s’épaulent, se répondent et enchantent.

VENDREDI 9 janvier

Je parle peu de théâtre dans ce blog. Grâce à Phil Costing, mon mentor dans ce domaine, je vois pourtant des pièces et parfois de très bonnes. Phil a des connaissances encyclopédiques et une expérience dont il me fait profiter. Comme moi avec le jazz, il recherche la surprise, prend des risques et m‘entraîne dans ses découvertes. Nous en sortons parfois sceptiques. Les derniers spectacles que nous avons vus ne furent guère convaincants. “Couteau de nuit“ de Nadia Xerri-L. aux Abbesses pourrait s’appeler “Couteau d’ennui“ ; “La Jeune fille de Cranach“ de Jean-Paul Wenzel à la Maison des métallos assoupit comme un somnifère ; “Lacrimosa“ de Régis Jauffret, mal lu par l’auteur au théâtre du Rond Point, endort plus vite qu’une piqûre anesthésiante. Malgré leurs qualités d’écriture, ces dramaturgies nous sont étrangères, apparaissent trop lointaines pour nous concerner. Les auteurs ressassent leurs propres problèmes sans parvenir à les universaliser, à les faire fructifier, à positiver leurs souffrances. Loin d’être des guides, ils semblent plus désemparés encore que leur public en attente d’une nourriture intellectuelle porteuse d’espoir et de réflexion.
Ce soir, Phil me conduit à l’Odéon, On peut y voir “Gertrude (Le Cri)“ jusqu’au 8 février. Dramaturge, auteur d’une cinquantaine de pièces, mais aussi poète, peintre et metteur en scène, son auteur Howard Barker, est une des grandes voix du théâtre britannique. Dans “Gertrude“, il reprend des personnages d’"Hamlet" que Shakespeare a volontairement laissés dans l’ombre et leur fait vivre une autre histoire.
Remariée avec Claudius, le frère de son mari assassiné, Gertrude, la mère d’Hamlet, a bien été son amant avant le meurtre de son époux. Assistant au meurtre de ce dernier, elle pousse un cri de plaisir, un cri qu’elle va chercher à faire résonner tout le long de la pièce dans l’excès et la transgression, dans l’amour fou qu’elle éprouve pour Claudius, le meurtrier de son mari. Les décors de Giorgio Barbierio Corsetti ne manquent pas de trouvailles, d’idées plutôt heureuses, mais bien qu’écrite dans une prose vive, colorée, mordante, la pièce est trop longue. Il faut tenir 2 heures 30 environ sans entracte et ce n’est pas facile.
L’histoire, complexe, hermétique, nous est expliquée dans le programme que l’on nous remet à l’entrée. On la comprend mieux après l’avoir lue, ce qui conduit à se demander si l’on doit connaître une pièce avant d’aller la voir ? Je n’ai nul besoin d’avoir lu le scénario d’un film avant de le découvrir dans un cinéma. Une pièce comme un film doivent être compréhensibles. On saisit mal les intentions d’un auteur dont « le théâtre invente un monde qui n’a pas à imiter une réalité, ni à contribuer à la changer, pas plus qu’il n’a à dénoncer, confirmer, consoler, distraire ou éduquer. » Ou Howard Barker veut-il en venir ? Que souhaite t’il montrer ? On suit ses personnages sans trop comprendre ce qu’ils font, ce qui les agite. Hamlet est présenté comme un pauvre type mal élevé, capricieux, infantile et torturé. Anne Alvaro, une grande actrice, se dénude inutilement. Les dialogues sont brillants, crus, ironiques, cruels, les mots bite, cul, couille, vagin utilisés à profusion.
« Plus un artiste se limite, moins il est utile à ses frères humains. Plus il ose, plus il explore, plus il est immoral, mieux il sert. » Howard Barker provoque, entraîne dans les vertiges de son histoire malsaine et la mise en scène de Giorgio Barbierio Corsetti épouse les outrances du récit sans parvenir à choquer. Il en faut davantage aujourd’hui. Que les acteurs et les actrices s’entretuent réellement par exemple. Dans quelques années peut-être…Dieu merci, nous n’en sommes pas encore là. http://www.theatre-odeon.fr/

LUNDI 12 janvier

Remise des prix de l’Académie du Jazz dans le Grand Foyer du théâtre du Châtelet. Je vous en ai longuement rendu compte dans ce blog mercredi dernier. Voici une nouvelle photo de nos deux lauréats du Prix Django Reinhardt. Géraldine Laurent et Médéric Collignon expriment en pleine action leur bonheur.

MERCREDI 14 janvier
Antonio Faraò présente “Woman’s Perfume“, son dernier album, au Duc des Lombards. Avec Dominique Di Piazza et André Ceccarelli, mais aussi Olivier Temime qui apporte des couleurs nouvelles à l’orchestre. Le pianiste joue de très larges extraits de ce disque, des musiques écrites par Armando Trovajoli pour des films, et quelques compositions originales, des pièces tendres, lyriques aux harmonies raffinées. Comme ces accords un peu magiques que Faraò invente. Il assemble merveilleusement ses notes, les fait scintiller comme des petites lumières. Elles forment des bouquets de notes colorées, notes perlées ou jouées une à une, toujours chantantes grâce à un merveilleux toucher. Antonio Faraò a du rythme dans les doigts, de la poésie dans le cœur, et l’on se laisse bercer par ses voicings, la cohérence de son jeu en accords, l’élégance de ses phrases qui soulèvent et emportent. A la basse électrique, Dominique Di Piazza fournit des graves ronds et palpables, fait sonner de riches harmoniques. Au saxophone ténor, Olivier muscle la musique, la tire un peu vers le hard bop. Antonio lui demande de jouer aussi du soprano, un instrument dont il est difficile de dompter le son, mais convenant bien aux ballades nombreuses du répertoire. Dédé aime les morceaux vifs qu’il rythme, impérial, sur sa grande cymbale . Son tempo millimétré, son grand sens de la mise en place impressionnent. En fin de set, Nicolas Folmer monte sur scène pour confier du bop à sa trompette, souffler des notes aussi chaudes que des braises, s’envoler dans de longs et acrobatiques chorus dessinant des arcs-en-ciel. C’est beau le jazz la nuit.

VENDREDI 16 janvier
Charles mort ou vif“ que je n’avais pas revu depuis le début des années 70 conserve toute sa magie. Alain Tanner le tourna au lendemain de mai 1968 avec de petits moyens – 16 mm gonflé en 35, son direct. Avec Michel Soutter et Claude Goretta, le cinéaste a monté une structure indépendante, le Groupe 5, et propose un autre cinéma, engagé, utopiste, exigeant.  Le film raconte l’éveil de Charles Dé, homme d’affaire à la tête d’une importante entreprise familiale horlogère. Charles n’est pas heureux. Il étouffe sous le poids de son statut social. Son fils le harcèle pour qu’il développe sa société, prenne des risques pour gagner plus d’argent. Après une interview-vérité avec une équipe de télévision, Charles disparaît, rompt avec un monde d’affairistes dont il ne veut plus appartenir. Il rencontre Paul (Marcel Robert) et Adeline (Marie-Claire Dufour), des marginaux, et s’installe chez eux dans une ferme de la campagne vaudoise. Grâce à l’intelligence et l’humour des dialogues, le film n’est jamais ennuyeux. François Simon campe un Charles sensible et attachant, mal à l’aise dans une Suisse frileuse accrochée à ses banques pour laquelle toute idée nouvelle et généreuse est synonyme de peste, une Suisse domestiquée au décor d’opérette. « Nous avons maintenant la certitude que nos montagnes ne sont porteuses d’aucune vérité ni d’aucune vertu » déclare Charles désabusé. Le cinéaste nous montre son personnage prendre peu à peu conscience du système dans lequel il refuse d’être enfermé. « Je n’ai jamais eu besoin de lunettes » confie-il à son fils après les avoir détruites. « Pourquoi en portais-tu ? » questionne ce dernier. « Pour-y voir moins clair » répond Charles qui déclare un peu plus tard : « Chacun se définit par ce qu’il fait. La seule chose qui me reste à faire, c’est de bien me défaire. » Grand prix du Festival International de Locarno, ce premier long-métrage d'Alain Tanner propose un autre modèle de vie et de société qu'il nous est toujours permis d'atteindre et de construire. Quarante ans plus tard, en pleine crise, il fait bon y réfléchir.

Photos ©Pierre de Chocqueuse, sauf les trois photos qui illustrent "Gertrude (Le cri)" ©Alain Fonteray. Merci à Lydie Debièvre et Camille Hurault du Théâtre de l'Odéon.

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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 12:46

Lundi soir 12 janvier, dans le grand foyer du théâtre du Châtelet, l’Académie du Jazz remettait ses récompenses annuelles devant un parterre, de journalistes, musiciens, directeurs de maisons de disques et représentants du ministère de la culture.
Présidée par François Lacharme, la cérémonie débuta à 19 heures et fut suivie d’un cocktail animé au cours duquel tous purent étancher leur soif.
Attribué à “Jazz Covers“ ouvrage rassemblant plus de 650 pochettes de disques, le Prix du Meilleur Livre de Jazz fut le premier décerné. Jean-Luc Choplin, directeur du Châtelet, le remis à Joaquim Paulo, collectionneur Portugais et auteur de l’ouvrage qui avait spécialement fait le voyage de Lisbonne.
Auteur d’un des plus beaux disques de 2008, le contrebassiste norvégien Arild Andersen s’était également déplacé pour recevoir le Prix du Jazz Européen, le label ECM se voyant également récompensé en la personne de Norma Winstone, récipiendaire cette année du Prix du Jazz Vocal. Lorsqu'
André Francis lui remit son prix, Arild découvrit qu'André était la voix qui naguère présentait les concerts du Festival d’Antibes, la voix qui intoduit le Miles Davis Quintet dans l'album "Miles Davis in Europe". Très ému, il improvisa à la contrebasse sur l’un de ses morceaux.
Présente elle aussi, Norma reçut son prix des mains de MC Solaar et nous chanta What’s New, Enrico Pieranunzi l’accompagnant au piano.
Ce dernier se vit remettre le Prix du Meilleur Inédit pour  “Yellow & Blue“, enregistré à Lausanne en 1990 avec Marc Johnson à la contrebasse. Immense pianiste, Enrico joua magnifiquement la première pièce de l’album, Je ne sais quoi, puis avec Jean-François Zygel, nous offrit une improvisation acrobatique à quatre mains.
Hervé Sellin et son (presque) tentet nous joua un extrait de “Marciac - New York express“, meilleur disque enregistré par un musicien français. Invité surprise, Alain Goraguer lui remit son prix avant d’interpréter en quartette le thème du film “J’irai cracher sur vos tombes“ adapté du livre de Boris Vian. Xavier Cherrier du groupe Chanson plus bifluorée lut un texte de ce dernier et Nicole Bertold, animatrice infatigable de la fond’action Vian, nous parla de Boris dont on célèbre cette année le cinquantième anniversaire de la disparition.
Absents, Daniel Humair, Joachim Kühn et Tony Malaby ne purent se partager le Grand Prix de l’Académie du Jazz pour “Full Contact“, une production du label Bee Jazz. En Afrique du Sud, le batteur avait envoyé une bande-son dans laquelle, au sein même du fameux parc Kruger, il remerciait l’Académie. Mohamed Gastli de Bee Jazz se vit confier le précieux trophée.
L’événement tant attendu de cette soirée inoubliable fut bien sûr l’attribution du Prix Django Reinhardt. Cinq finalistes et deux lauréats ex-aequo, Médéric Collignon et Géraldine Laurent, un troisième et dernier tour de scrutin académique n’ayant pu les départager. Accompagnés par la contrebasse de Bruno Rousselet et la batterie de Karl Jannuska, Médéric à la trompette de poche et Géraldine au saxophone alto soufflèrent quelques notes brûlantes autour d’Art Deco, un thème de Don Cherry. Assoiffés par deux heures d’émotion, les invités prirent les bars d’assaut. La fête ne faisait que commencer.

De gauche à droite et de bas en haut sur les photos: François Lacharme - Arild Andersen à la contrebasse - Norma Winstone reçevant son prix - Enrico Pieranunzi au piano - Alain Goraguer - Médéric Collignon et Géraldine Laurent lauréats du Prix Django Reinhardt.


Pas de fête sans l'infatigable Marcel Zanini. Jean-Louis Chautemps tient également une forme éblouissante.


François Lacharme, un président content en compagnie de Jean-François Zygel. A gauche, la charmante Lou Mollgaard, attachée de presse des éditions Taschen, discute avec Joaquim Paulo, auteur de "Jazz Covers" livre primé par l'Académie.


Glenn Ferris et Enrico Pieranunzi échangent quelques verres. Guillaume de Chassy sans Daniel Yvinec. Ils sortent prochainement un album ensemble. A droite, Hervé Sellin pense déjà à son prochain disque et à un autre prix.

Toujours Jean-Louis Chautemps qui aime bien mes photos. A ses côtés Franck Bergerot, rédacteur en chef de Jazz Magazine, Glenn Ferris sans verre ni trombone et Laurent de Wilde, Prix Django Reinhardt de l'Académie du Jazz en 1993. Chautemps l'a obtenu en 1965. Heureux et amoureux, Médéric Collignon, Prix Django Reinhardt 2008, embrasse Céline sur la photo de droite.

N'oublions pas Emmanuel Fouquet, infatigable barman patenté, présentant les excellents vins du Gard qu'il sert et ressert sans se tromper ni les couper. Le rouge, Arpège, une cuvée de 2006, possède un arôme de sous-bois. De nombreux fruits rouges le parfume. Chorus, un blanc de noir fruité de 2007, se boit divinement bien en apéritif. Le vigneron propriétaire, Philippe Briday, possède le domaine Combe de la Belle http://www.combedelabelle.com On l'applaudit des deux mains.

Prix Django Reinhardt (musicien français de l’année) : Médéric Collignon & Géraldine Laurent.
Grand Prix de l’Académie du Jazz (meilleur disque de l’année) : Daniel Humair, Joachim Kühn, Tony Malaby « Full Contact » (Bee Jazz / Abeille Musique).
Prix du Disque Français (meilleur disque enregistré par un musicien français) : Hervé Sellin tentet « Marciac – New York express » (Cristal / Abeille Musique).
Prix du Musicien Européen (récompensé pour son œuvre ou son actualité récente) : Arild Andersen.
Prix de la Meilleure Réédition ou du Meilleur Inédit privilégiant un Travail Editorial Exceptionnel : Enrico Pieranunzi, Marc Johnson « Yellow & Blue Suites » (Challenge / Intégral Distribution).
Prix du Jazz Classique : Harry Allen « Hits by Brits » (Challenge / Intégral Distribution).
Prix du Jazz Vocal : Norma Winstone « Distances » (ECM/Universal).
Prix Soul : David Sanborn « Here & Gone » (Decca / Universal).
Prix Blues : Big James  « Thank God I Got the Blues » (Jamot Music / www.bigjames.com).
Prix du livre de Jazz : Joaquim Paulo « Jazz Covers » (Taschen).

Photos ©Pierre de Chocqueuse

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 17:10

Pitié!“ est un spectacle, un ballet pour dix danseurs proche d’un opéra, une transposition moderne de la "Passion selon Saint Matthieu" de Jean Sébastien Bach. L’audition de la partition originale dure quatre heures. Associé au chorégraphe Alain Platel, le saxophoniste Fabrizio Cassol l’a réduite, n’essaye pas de la faire sonner comme une musique occidentale, mais la mêle aux sons du jazz, la teinte de blues et de gospel, y introduit des influences maliennes et africaines. Sa relecture préserve ses principaux arias et chorals, mais change certaines mélodies. Une nouvelle instrumentation les colore autrement. Egalement modifié, le récit accorde un rôle important à Marie la mère du Christ, absente dans l’oeuvre de Bach, et s’attache à exprimer sa douleur, ce qui donne un poids émotif important à la nouvelle partition.
S’appuyant sur une tradition ésotérique selon laquelle le Christ est à la fois une âme masculine et féminine, Cassol choisit pour tenir le rôle la voix androgyne d’un jeune contre-ténor congolais, Serge Kakudji. Marie est confiée à une soprano et Marie-Madeleine, l’âme sœur, à une mezzo. Magic Malik, l’ange, joue de la flûte et son chant de tradition orale diffère des autres vocalistes. Plus lyriques que baroques, leurs voix ont du caractère, un timbre spécifique.
Outre le groupe Aka Moon (Michel Hatzigeorgiou à la basse électrique, Stéphane Galland à la batterie, lui-même au saxophone alto), Cassol utilise un orchestre de dimensions modestes. Trompette (celle «féminine» d’Airelle Besson représente l’intuition), violon, violoncelle, accordéon enveloppent les récitatifs traités comme des chansons. La mélodie initiale et la polyphonie à trois voix d’Erbarme Dich, vibrant appel à la miséricorde, sont préservées. Les parties instrumentales (le Prélude, les prologues de certaines arias), offrent quelques solos, des contrepoints mélodiques. Les deux violons brodent un joli dialogue dans Ich will dir mein Herze schenken ; Sanne van Hek s’offre un chorus de trompette dans Gerne wil ich mich ; l’accordéon de Philippe Thuriot tient un grand rôle dans Tränen et l’étonnant Sturm donne à plusieurs instrumentistes la possibilité d’improviser. Après Erbarme Dich, l’une des arias les plus célèbres de l’œuvre, sa pièce centrale, l’univers de Bach est laissé de côté au profit d’une approche plus africaine de la musique dont l’écoute se révèle fascinante. Ja ! freilich relève du gospel et la polyphonie du chœur final est transposée pour sept instruments mélodiques. Une version pas comme les autres d’un chef-d’œuvre de l’art lyrique.

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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 12:41

La réunion attendue de Bebo et Chucho Valdés, le père et le fils. Deux pianos. Chucho utilise celui que l’on entend dans le haut-parleur de droite. Il est aujourd’hui beaucoup plus célèbre que son père, un très vieux monsieur né en 1918, nonagénaire depuis octobre. Seul survivant des grands pianistes afro-cubains des années 40 et 50, arrangeur et pianiste du fameux Tropicana, club légendaire des années pré-castristes de la Havane, Bebo connaît tous les rythmes et les danses de Cuba, le mambo, le son, le bembé, la rumba et ses nombreuses variantes. En 1952 à Miami, il participe à l’enregistrement de “Cubano“, un disque de jazz afro-cubain produit par Norman Granz dont je reproduis la pochette. Bebo tient le piano de la formation, le André’s All Stars. Il crée la même année le rythme batanga, un dérivé du mambo qui offre de larges espaces aux solistes et fait le lien entre l’Afrique et Cuba. Le mambo, il le popularise en 1957  à la tête d’un nouvel orchestre Sabor de Cuba dont Chucho est alors le pianiste. Trois ans plus tard, il quitte Cuba, réside au Mexique, gagne l’Espagne et pour finir s’installe en Suède en 1963 où il se fait peu à peu oublier. Une poignée d’albums parmi lesquels “Lagrimas Negras“ réalisé avec le chanteur de flamenco Diego El Cigala et un film, “Calle 54“, réalisé par le cinéaste espagnol Fernando Trueba, mettent fin dans les années 90 à un long purgatoire musical. Une version de The Peanut Vendor pour un album de Paquito D’Rivera en 1995 et La comparsa à deux pianos pour “Calle 54“ en mars 2000 constituaient ses seuls enregistrements avec Chucho. “Juntos para Siempre“ répare cette lacune. Il s’ouvre sur une composition de Chucho dédiée à Bebo, une pièce romantique dans laquelle l’influence de Debussy s'accorde à un joyeux feu d’artifice de rythmes. Les deux hommes reprennent plusieurs boléros dont le célèbre Tres palabras d’Osvaldo Farrés (l’auteur du fameux Quizás, Quizás, Quizás qu’interprètent Nat King Cole et Doris Day). Perdido et Tea for Two ancrent cette rencontre dans le jazz. Chucho délaisse ici les cadences infernales, les tourbillons de trilles, adopte un jeu sobre et lyrique et instaure avec son père un dialogue serein. Bebo offre une pièce à son fils et ajoute au programme Rareza del siglo écrit dans les années 40 pour l’orchestre de Julio Cueva au sein duquel il officiait au piano. Une joyeuse conga conclut un disque d’une grande fraîcheur musicale. Père et fils cajolent leurs plus belles notes et nous offrent un grand bain de tendresse.

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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 11:02

Un dimanche sur deux, retrouvez les coups de cœur du blogueur de Choc. Concerts, disques, films, livres, pièces de théâtre, rencontres, événements et scènes de la vie parisienne à vous faire partager... Suivez le blogueur de Choc…

VENDREDI 26 décembre
Récemment réédité par ECM en pochette cartonnée, “The Call“ de Charles Lloyd me touche. Comme Stan Getz, Lloyd joue des mélodies très simples et y met tant de lyrisme qu’il émeut. Souhaitant atteindre la conscience des gens, les “éveiller“, il choisit ses standards pour leur pouvoir émotionnel, mais compose aussi quantité de thèmes mélodieux et les enregistre souvent plusieurs fois. Nocturne l’ouverture de “The Call“ apparaît dans “Lift Every Voice“ et Figure In Blue est repris dans “The Water is Wide“. Publié en 2000, ce disque rencontra un beau succès. Brad Mehldau y tient magnifiquement le piano et Lloyd joue en état de grâce. Keith Jarrett et Michel Petrucciani firent un bout de chemin avec lui, preuve d’un goût très sûr quant au choix de ses pianistes. Comme dans “Voice in the Night“ enregistré sans piano mais avec John Abercrombie à la guitare, le saxophoniste retrouve son vieux complice Billy Higgins qui assure un cha-bada limpide et régulier sur la cymbale de rythme. Quatre mois avant le décès de ce dernier, ils enregistreront ensemble une musique profondément ancrée dans les traditions africaines et les musiques du monde. “The Water is Wide“ débute par une version inoubliable de Georgia et se poursuit par le titre éponyme de l’album, un traditionnel qui met les larmes aux yeux. Le saxophoniste exprime encore plus ses sentiments dans “Lift Every Voice“, recueil de mélodies mémorables, de gospels à couper le souffle. Amazing Grace, Deep River, Wayfaring Stranger, Go Down Moses, You are so Beautiful, on frissonne à l’écoute de cette musique intensément spirituelle. Hymn to the Mother s’étale comme les vagues de cet océan Pacifique qu’il contemple depuis sa résidence californienne de Big Sur. Construit sur des modes, le morceau se développe comme un raga et dure un bon quart d’heure. A la guitare, Abercrombie joue des micro-intervalles et adopte la sonorité d’un sitar. Lloyd fait appel à Billy Hart pour rythmer ce double album. Son jeu de cymbale est aussi précis que celui de Higgins, mais sa frappe plus lourde donne de l‘épaisseur aux compositions, les muscle davantage. Hart est également le batteur de “The Call“ et du magnifique et presque introuvable “Canto“ (l’indispensable Vladimir l’importe en quantité restreinte à la Fnac Montparnasse) qui mérite d’être redécouvert. Bobo Stenson au piano et Anders Jormin complètent le quartette du saxophoniste qui souffle des vagues de notes colorées et tendres ressemblant à des prières. Les longues plages de ces deux albums gravés en 1993 et 1996 reflètent un véritable travail de groupe, une approche réellement collective de la musique. Stenson éblouit par un jeu modal raffiné. L’influence de John Coltrane se discerne dans The Blessing, Song, Tales of Rumi et Canto, mais Lloyd est un Coltrane apaisé qui console par la douceur de sa musique. Brother On the Rooftop, la dernière plage de “The Call“, possède un aspect plus âpre. Lloyd tord davantage ses notes et tisse un climat passionnel exacerbé. Il me manque plusieurs de ses disques. Puisse 2009 m’en amener quelques-uns.


LUNDI 29 décembre
René Urtreger au Duc des Lombards, mon dernier concert de l’année. Je retrouve avec plaisir un grand monsieur du Jazz qui joue le bop qu’il affectionne et défend depuis toujours. Beaucoup d’Anglais dans la salle. Parlant mal leur langue, René ne sait trop quoi leur dire. Il a envie de les remercier, de leur serrer la main, mais se sent comme un crabe mutilé de ses pinces. René a déjà joué un set et cette « deuxième mi-temps » se déroule on ne peut mieux. Les chorus s’enchaînent, fluides malgré les difficultés techniques que posent les thèmes (Love for Sale de Cole Porter, Half Nelson et So What de Miles Davis, CTA de Jimmy Heath) des standards que les boppers affectionnent. Les musiciens les jouent autrement, en modernisent le vocabulaire. A la contrebasse, Yves Torchinsky commente, prend des initiatives harmoniques. Eric Dervieu préserve un précieux cha-bada et rythme subtilement la musique. La trompette de Nicolas Folmer époustoufle. Chet Baker ressuscite dans les ballades, mais l’on entend Dizzy Gillespie et Clifford Brown lorsque le tempo se fait rapide et que les notes sculptées par les lèvres gardent intact leur pouvoir mélodique. La flûte d’Hervé Meschinet semble séduite par Roland Kirk. L’air entre dans l’instrument et se change en notes aux couleurs apaisantes. A l’alto, il souffle des aigus suaves, des accords généreux, ceux de Body and Soul son morceau. En grande forme, René multiplie les hommages, à Charlie Parker, à Bud Powell (Un Poco Loco joué en trio dans le registre grave du clavier) et même à Count Basie, un moment fort et poétique. La contrebasse ronronne comme un gros chat heureux, la batterie mène la danse, le piano de René chante de petites notes joyeuses et tendres. Les doigts agiles effleurent les touches. Gorgées de swing et de lyrisme, ses voicings rivalisent d’élégance. Sa musique a du cœur. Lui aussi. Chapeau René !


MARDI 30 décembre
L’Esprit de la Ruche“ (“El espiritu de la colmena“), l’un des plus beaux films du cinéma espagnol existe enfin en DVD (Carlotta). Victor Erice le tourne avec un très petit budget en 1973, deux ans avant la mort de Franco. Erice pratique l’ellipse et minimise les dialogues. Les bruits et les sons suggèrent les images qu’il ne montre pas. Agacée, la censure envisage de l’interdire pour « obscurantisme illogique », mais persuadée de son insuccès en autorise finalement la sortie. Présenté au festival de Saint-Sébastien, il remporte la Coquille d’Or, sa plus haute récompense. L’histoire se passe en 1940, peu de temps après la guerre civile. Un cinéma ambulant projette le “Frankenstein“ de James Whale (1931) dans la salle des fêtes d’un petit village de Castille. Une petite fille Ana (Ana Torrent qui deviendra l’héroïne de “Cría Cuervos“ de Carlos Saura) visionne le film pour la première fois avec les gens du village. Caméra à la main, Luis Cuadrado le directeur de la photographie filme ses réactions, le regard qu’elle pose sur le monstre et la mort qu’elle découvre. On assiste à la naissance d’une conscience par les images traumatiques d’un film. Ana ne joue pas. Vivant intensément son rôle, elle imagine ce qu’on lui cache et croit à ce qu’elle voit, à la réalité du monstre. Interviewé dans les suppléments, Victor Erice raconte qu’apercevant l’acteur grimé qui doit jouer la créature, Ana se réfugie dans les bras d’un adulte et se met à pleurer. La mort, Ana la découvre également dans les propos que son père lui tient sur certains champignons vénéneux « Il n’y a aucun remède pour celui qui y goûte. Il meurt sans tarder. » Erice filme toujours frontalement. Il aime la symétrie des rails, des pièces en enfilade, les plans fixes qui offrent de l’espace et des lignes de fuite aux acteurs. L’intérieur du cadre fait l’objet d’un soin particulier. On rentre dans des tableaux de Vermeer et de Zurbarán. Dans “La vie des abeilles“, Maurice Maeterlinck écrit « esprit de la ruche » pour évoquer les abeilles obéissant à leur reine. Dans le film d’Erice, la ruche est aussi la vieille demeure dans laquelle se déroule la vie des personnages. Les vitres y sont en nid d’abeille. L’image a la couleur du miel.


VENDREDI 2 janvier
Picasso et les maîtres au Grand Palais : on s’y bouscule dans la journée. Les nocturnes restent accessibles pour ceux qui n’ont pas réservé. Une demi-heure d’attente dans le froid pour se procurer un billet et contempler les quelques 210 œuvres exposées reste supportable. Si les  toiles réunies sont exceptionnelles, l’accrochage choque l’œil. Volontairement. Placer côte à côte Les demoiselles des bords de la Seine peint par Courbet en 1857 et le même tableau revu par Picasso en 1950 trouble le regard. Ils ne vont pas ensemble. Paradoxalement, l’intérêt de cette exposition réside dans ces contrastes parfois violents entre des peintures de styles et d’époques différentes. Dès son plus jeune âge, Picasso peint comme un adulte. Ses premiers portraits impressionnent. Réalisé à l’âge de 18 ans, son Portrait de face de Carles Casagemas éblouit et sa Buveuse d’absinthe de 1901 est déjà un chef-d’oeuvre. Après ses peintures noires influencées par Goya, Greco et Vélasquez, débute la période bleue. On contemple avec ravissement son Portrait de Benet Soler de 1903. Mais très vite sa peinture se transforme. Il peint une Fernande à la mantille noire de toute beauté et aborde le cubisme – Portrait d’Ambroise Vollard, Homme à la guitare - , pour revenir à une peinture plus conventionnelle au début des années 20 – Grande baigneuse (1921), Olga (1923), un des plus beaux Picasso de cette exposition. Son Nu au Fauteuil Rouge (1929) est un nouveau combat contre les formes. « La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut. » Picasso détourne, transpose, dénature, pastiche avec humour les peintres qu’il admire et qui guident son travail : « Je peins contre les tableaux qui comptent pour moi, mais aussi avec ce qui leur manque. » Les maîtres de Picasso se suffisent à eux-mêmes. Face à lui d’extraordinaires peintures du Greco (Saint Martin et le Mendiant, Saint Jérôme en cardinal), de Goya (La comtesse del Carpio, La Maja Desnuda) et de Vélasquez (Portrait du nain Sebastian de Morra). Les maîtres, ce sont aussi Manet (Matador saluant, Olympia), Gauguin (Portrait à la palette), Renoir, Cézanne (La baigneuse aux bras écartés), mais aussi Delacroix, Ingres (Odalisque en grisaille), Chardin (Le Gobelet d’argent), Cranach (Portrait de femme) et d’admirables tableaux de Francisco De Zurbarán parmi lesquels son célèbre Agnus Dei, prêté par le musée du Prado. Toutes ces toiles sont visibles jusqu’au 2 février. On se précipitera. (http://rmn.fr/)

Photos©Pierre de Chocqueuse. La photo d'Ana Torrent est une image du film.

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