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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 08:18
Sorties tardives

Publiés peu avant les fêtes, ces deux albums n’ont pas bénéficié de chroniques. Le manque de temps, la mise en sommeil de ce blog en ont retardé l’écriture. Heureusement pour eux, peu de disques paraissent en janvier. Je peux donc vous en livrer mes commentaires enthousiastes.

Frédéric BOREY : “Wink” (Fresh Sound New Talent / Socadisc)

Sorties tardives

C’est en 2012 que j’ai découvert Frédéric Borey, l’année de son installation à Paris. Originaire de Belfort, professeur de saxophone à Bordeaux, il avait déjà enregistré plusieurs albums, lorsque “The Option” (Fresh Sound New Talent) parvint à mes oreilles. Je repérai un compositeur habile, un saxophoniste maîtrisant parfaitement ses instruments (ténor, soprano et alto). Dans “Wink”, point de compositions originales, mais un réel travail d’arrangeur, un souci constant de la forme dont bénéficient les standards, parfois méconnaissables, qu’il reprend, des œuvres de George Gershwin, Cole Porter (Get Out of Town), Bill Evans (Blue in Green) et quelques autres. Le guitariste Michael Felberbaum et le pianiste Leonardo Montana se partagent des chorus, mais c’est surtout le saxophone (ténor exclusivement), parfois doublé par la guitare dans l’exposition des thèmes, qui enthousiasme. Frédéric utilise des anches très dures, et joue sur un vieux Selmer de 1940. Est-ce l’écoute attentive de Joe Henderson, Stan Getz et Dexter Gordon qui a modelé sa sonorité ? J’aime le son suave et moelleux, doucettement mélancolique qu’il fait entendre dans Witchcraft, celui lyrique à souhait de sa relecture de My Man’s Gone Now. Affectionnant les tempos lents et médiums, il possède avec Yoni Zelnik à la contrebasse et Fred Pasqua à la batterie une section rythmique capable de swinguer efficacement. Elle le fait avec bonheur dans Our Love is Here to Stay et dans une reprise tonique de Boplicity. Négligeant les standards, les jazzmen se croient aujourd’hui obligés de remplir leurs albums de leurs compositions. Frédéric Borey fait ici le contraire et on ne peut que l’applaudir.

Enrico PIERANUNZI : “Proximity” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Sorties tardives

Après deux albums en trio avec Scott Colley (contrebasse) et Antonio Sanchez (batterie) et un beau disque en duo avec le guitariste Federico Casagrande en 2015 (“Double Circle”), Enrico Pieranunzi change de partenaires et enregistre sans batteur avec un quartette américain. Deux souffleurs, Ralph Alessi à la trompette, au cornet et au bugle et Donny McCaslin aux saxophones ténor et soprano et la contrebasse, l’accompagnent. La contrebasse de Matt Penman s’ajoute à la formation pour assurer quelques chorus mélodiques, structurer une musique rythmiquement très libre. L’album s’ouvre sur un morceau particulièrement chantant dont le pianiste romain détient le secret. Dédié à Lee Konitz, un thème de bop tristanien introduit Sundays et sa mélodie aérienne que les musiciens reprennent à tour de rôle, Enrico sortant de son piano des notes trempées de miel. Il fait de même dans Within the House of Night, un thème exquis que déclinent avec tendresse le ténor et le bugle. Jouée au piano, une mélodie très simple et très belle accompagne leur dialogue. Mais avec eux, le pianiste renouvelle aussi son répertoire. Si les ballades sont nombreuses, les morceaux de bravoure le sont également dans la seconde partie du disque. Avec Proximity une composition de forme choral, les quatre hommes prennent des risques, plongent la musique dans un grand bain de dissonances. Le Maestro étonne par sa virtuosité espiègle dans Simul, un duo avec la trompette d’Alessi dont il assure la cadence. Five Plus Five qui conclut l’album ressemble à un thème d’Ornette Coleman. Sa ritournelle suffit à inspirer aux musiciens des improvisations abstraites mais toujours cohérentes.

Photo Frédéric Borey © Gildas Boclé

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 09:47
Paul Bley, le moissonneur de jazz

Janvier : comment oublier qu’il y a un an déjà, des assassins ôtaient la vie à dix-sept personnes. Parmi-elles, Cabu régulièrement invité à la remise des Prix de l’Académie du Jazz, Cabu auquel cette même académie, quelques jours après sa mort, rendit un vibrant et sincère hommage. Si une année moins sanglante reste à souhaiter, 2016 commence plutôt mal avec l’annonce des décès de Michel Delpech (qui remit en janvier 2012 le très convoité Prix Django Reinhardt au guitariste Nguyên Lê), Natalie Cole, Paul Bley, Pierre Boulez et David Bowie.

 

C’est toutefois la disparition de Paul Bley le 3 janvier à l’âge de 83 ans qui interpelle l’amateur de jazz et l’amoureux de piano que je suis. Après Paul Motian, Charlie Haden, John Taylor, tous disparus il n’y a pas bien longtemps, c’est au tour de Paul Bley de tirer sa révérence, comme si une génération entière de jazzmen, celle qui a fait apprécier le jazz à la mienne, quittait la scène. Paul Bley, je l’ai découvert tardivement avec “Open, to Love”, l’un des premiers disques du catalogue ECM. Vint ma rencontre avec le trio que le pianiste partagea un temps avec Jimmy Giuffre et Steve Swallow. J’étais trop jeune en 1961 pour écouter leur groupe. Le disque m’en offrit l’opportunité à la fin des années 70, lorsque je mis la main sur des importations japonaises de “Fusion” et de “Thesis” (merci Daniel Richard), deux albums qu’ECM réédita plus tard en CD.

 

Je fis la connaissance de Paul Bley dans les années 80 alors que je rééditais le catalogue Vanguard chez Fnac Music Production. Le pianiste débarqua un après-midi sans rendez-vous à mon bureau, rue du Cherche-Midi, cherchant un distributeur pour IAI (Improvising Artists Incorporated), sa compagnie de disques, un catalogue riche de nombreuses bandes inédites, des enregistrements de sa propre musique qu’il peinait à voir publier. Tâche impossible pour une petite structure frileuse et désargentée qu‘était alors le département disque de la Fnac. Nous nous quittâmes avec regret, sur une chaleureuse poignée de main, pour nous retrouver au festival de jazz de Montréal, sa ville natale, en juillet 1989, lors d’un concert en trio de Charlie Haden dont Paul Motian était le batteur.

 

En pleine possession de son art, jouant comme personne des notes rêveuses et tendres qui souriaient au silence, mais peignant aussi des paysages abstraits abritant des accords martelés et sombres, Paul Bley, né le 10 novembre 1932, faisait chanter et respirer la musique en poète. C’est à l’initiative de Jean-Jacques Pussiau qu’il enregistra ses grands disques solo des années 90, “Homage to Carla” pour OWL Records en 1992, puis un des volumes du coffret “Jazz’n’(E)motion” pour BMG en 1997, le pianiste reprenant avec génie (le mot n’est pas trop fort) une poignée de standards associés à des films, une merveille enregistrée en deux petites heures. Il n’avait pas oublié le jazz de ses jeunes années, ses dialogues pianistiques avec Bill Evans dans “Jazz in the Space Age”, un disque de George Russell, sa séance de 1963 avec Coleman Hawkins et Sonny Rollins, l’incontournable “Sonny Meets Hawk !”. Il joue d’ailleurs Pent-Up House de Rollins dans “Play Blue”, un enregistrement live et en solo de 2008, son dernier publié, un monument ! Deux ans plus tard, il donnait, fatigué mais en état de grâce, son dernier concert à Paris à la Cité de la Musique.

 

C’est une autre salle parisienne qui accueillera le 8 février prochain l’Académie du Jazz. Cette vénérable institution soufflera avec tambours et trompettes ses soixante bougies lors d’un concert exceptionnel donné dans la grande salle du théâtre du Châtelet. Cette soirée ouverte au public rassemblera des lauréats du Prix Django Reinhardt au sein d’un octette, puis le Duke Orchestra sous la direction de Laurent Mignard accueillera des invités prestigieux, Jean-Luc Ponty et John Surman notamment. Les Prix 2015 y seront dévoilés. Mon édito de février sera bien sûr consacré à l’événement. Merci de ne pas l’oublier.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT   

Paul Bley, le moissonneur de jazz

-René Urtreger au Duc des Lombards le 18 et le 20 (deux concerts par soir à 19h30 et 21h30) dans le cadre du festival « French Quarter ! » dont il est le parrain. Avec lui, les membres de son trio habituel, Yves Torchinsky à la contrebasse et Eric Dervieu à la batterie. On a pu juger de la grande forme du pianiste au Sunset l’été dernier. En pleine possession de ses moyens, René ne cesse de surprendre par la jeunesse et la tonicité de son piano. Pianiste d’un octette rassemblant des lauréats du Prix Django Reinhardt, il sera sur la scène du théâtre du Châtelet le 8 février pour fêter le 60ème anniversaire de l’Académie du Jazz.

Paul Bley, le moissonneur de jazz

-Antonio Faraò au Sunside les 22 et 23 janvier avec Olivier Temime (saxophone ténor), Sylvain Romano (contrebasse) et Laurent Robin (batterie). Le pianiste nous a offert un des bons disques de 2015. Enregistré avec ses musiciens italiens, “Boundaries” (Verve / Universal) séduit par un jazz souvent modal qui évoque parfois le second quintette de Miles Davis, lorsque Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams inventaient avec lui sa musique. Antonio Faraò possède un beau toucher. Son phrasé est fluide, élégant. S’il peut se montrer énergique, attaquer ses notes avec agressivité, donner swing et intensité à ses notes, il aime harmoniser les morceaux qu’il interprète, mettre en valeur leur ligne mélodique qu’il se plaît à fêter.

Paul Bley, le moissonneur de jazz

-Le 26 janvier au New Morning, le bassiste Michel Benita présentera “River Silver son nouvel enregistrement ECM, une suite de paysages, une musique atmosphérique à l’instrumentation insolite. Michel nous y a habitué. Rassemblant Mieko Miyazaki au koto, Matthieu Michel au bugle, Eivind Aarset à la guitare et Philippe Garcia aux percussions, son groupe Ethics emprunte au jazz certaines sonorités mais point la musique, le groupe préférant inventer la sienne, planante et onirique. Après un précédent disque sur Zig Zag Territoires en 2010, cette formation pas comme les autres confirme qu’elle fait partie des grandes.

Paul Bley, le moissonneur de jazz

-Manuel Rocheman en trio au Sunside le 27 avec Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie, musiciens avec lesquels il a enregistré en 2009 “The Touch of Your Lips, un hommage à Bill Evans dont l’écoute a transformé sa musique, Manuel tempérant sa virtuosité, laissant parler son cœur dans des lignes mélodiques aux couleurs chatoyantes, sa technique se faisant oublier derrière la fluidité du langage pianistique. Un nouvel album est prévu avec eux en avril sur Bonsaï Music. Intitulé “misTeRIO, il renferme de nouvelles compositions que les amateurs du pianiste auront la primeur d’écouter au Sunside.

Paul Bley, le moissonneur de jazz

-À l’occasion de la sortie de “What Was Said”, un disque enregistré à Oslo en avril 2015 pour ECM, le pianiste Tord Gustavsen retrouve le Sunside pour quatre concerts exceptionnels le 30 et le 31 (20h00 et 22h00 le samedi ; 18h00 et 20h30 le dimanche). Consacré à la musique liturgique norvégienne qui depuis toujours nourrit sa musique, ce nouveau projet le voit associé à Simin Tander, une chanteuse afghano-allemande, et à Jarle Vespestad, son batteur habituel. B. Hamsaaya, un poète afghan, a collaboré aux textes que l’on doit également au mystique persan Jalal al-Din Rumi et au poète américain Kenneth Rexroth. Des textes que Simin Tander chante aussi en anglais. Si la musique de l’album n’est pas vraiment du jazz, les admirateurs de Tord Gustavsen retrouveront son piano contemplatif et inspiré, ses notes peu nombreuses dont le pouvoir de séduction reste plus grand que jamais.

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

 

Crédits Photos : Paul Bley © photo X/D.R.René Urtreger © Philippe Marchin – Antonio Faraò © Andrea Boccalini – Michel Benita Ethics © Dániel Vass / ECM Records – Manuel Rocheman Trio © Karine Mahiout – Jarle Vespestad, Simin Tander, Tord Gustavsen © Hans Fredrick Asbjørnsen.

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Edito tout beau
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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 00:01
Vœux 2016

Bonne Année 2016 - Bonne Année 2016 - Bonne Année 2016 - Bonne Année 2016 - Bonne Année 2016 - Bonne Année 2016 - Bonne Année 2016 -

          Bonne et heureuse année 2016

                                 Happy New Year

                             明けましておめでとう

                                  Feliz año nuevo

                                Frohes neues Jahr

                                  Feliz ano novo

                                Felice anno nuovo

                                      新年快乐

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 15:04
Trêve de Noël

Les fêtes, un temps de repos et de paix (espérons-le !) après les massacres sanglants qui ont endeuillé notre pays. Le blog de Choc va sommeiller jusqu'à la mi-janvier. Rendez-vous en 2016 avec les rubriques habituelles, l’édito du mois, les concerts qui interpellent, les chroniques de disques. L’Académie du Jazz fêtera ses soixante ans. Un grand concert est prévu au théâtre du Châtelet le 8 février avec un double plateau exceptionnel. Constitué par des lauréats du Prix Django Reinhardt, un octette inédit assurera la première partie. Dirigé par Laurent Mignard, le Duke Orchestra sera l’attraction de la seconde. Des invités prestigieux – Jean-Luc Ponty, John Surman, Sanseverino – le rejoindront. À cette occasion sera également dévoilé le palmarès 2015 de l’Académie. Il réserve bien des surprises.

                         Joyeux Noël à tous et à toutes

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 15:02
Photo X/D.R.

Photo X/D.R.

Une année piano bien sûr. L’instrument me comble. Il se suffit à lui-même, remplace tout un orchestre. Les disques que Stanley Cowell, Bruno Angelini, Keith Jarrett et Brad Mehldau ont publiés cette année sont des pianos solos inoubliables, des sommets de leurs discographies. Pianistes à découvrir, Giovanni Guidi et Nick Sanders (son premier album, “Nameless Neighbors”, fut l’un de mes treize Chocs 2013) ont préféré s’exprimer en trio. De même que Michael Wollny, récipiendaire l’an dernier du Prix du Jazz Européen décerné par l’Académie du Jazz. Quant à John Taylor disparu en juillet, son disque inclassable et en quartette nous le fait encore plus regretter. Accompagnateur de Cécile McLorin Salvant dont je préfère l'opus précédent, le pianiste Aaron Diehl révèle son talent d’arrangeur dans Space Time Continuum, son piano s’accommodant très bien des saxophones de Benny Golson et de Joe Temperley. Car le jazz se joue aussi avec d’autres instruments. Les voix de Melody Gardot et de David Linx, le saxophone alto de Géraldine Laurent, la contrebasse du défunt Charlie Haden n’ont pas été oubliés.

 

Des regrets, j’en ai chaque année. Difficile de sélectionner 13 disques, de faire un choix. “Blue Interval” du pianiste suedois Magnus Hjorth pour son swing élégant et la finesse de son toucher, “Solo” de Fred Hersch pour sa version admirable de Both Side Now, “Break Stuff” de Vijay Iyer, l’un de ses meilleurs albums malgré une prise de son qui met trop en avant son piano, “Colors” du bassiste Diego Imbert qui nous enchante en quartette, “Essais / Volume 1” de Pierre de Bethmann harmonisant avec son trio un matériel thématique inhabituel (son Pull Marine donne des frissons), méritaient de figurer dans mon palmarès. En citer d’autres serait fastidieux. Je vous confie mes 13 Chocs 2015. Faites en bon usage. Bonnes fêtes à tous et à toutes.  

 

Onze nouveautés…

Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions / www.illusionsmusic.fr)

Chronique dans le blog de Choc du 17 novembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Une grande année pour Bruno Angelini, auteur de deux disques enthousiasmants. Enregistré en quartette avec Régis Huby aux violons, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Edward Perraud à la batterie et aux percussions, “Instant Sharings” aurait très bien pu figurer dans ce palmarès. Je lui ai préféré “Leone Alone” dans lequel Bruno Angelini au piano, avec parfois de discrètes boucles de Fender pour accentuer l’aspect onirique de sa musique, revisite les musiques qu’Ennio Morricone composa pour “Giu La Testa” (“Il était une fois la révolution”) et “Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo” (“Le bon, la brute et le truand”), deux films de Sergio Leone. Imaginées par un pianiste au toucher délicat et sensible, les improvisations minimalistes aux harmonies colorées de cet album relèvent de l’essentiel.

Stanley COWELL : “Juneteenth” (Vision Fugitive / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 22 septembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Réduction pour piano d’une longue pièce pour orchestre symphonique, chœur et électronique, “Juneteenth” (contraction de June Nineteenth en souvenir du 19 juin 1865, jour de l’abolition de l’esclavage dans l’état du Texas), décrit la lutte des afro-américains pour l’obtention de leurs droits civiques. Pour en raconter l’histoire, Stanley Cowell adopte un jeu sobre, fait entendre un piano trempé dans des musiques authentiquement américaines. Le blues, le gospel y sont omniprésents. Le jazz y montre ses origines, déploie ses couleurs et sa modernité. Un écho lointain du célèbre We Shall Overcome introduit l’album. Une relecture spontanée et d’une durée réduite de la Juneteenth Suite le clôture. Considéré comme une œuvre essentielle du patrimoine musical américain par le New York Times, il est bien sûr indispensable.

Aaron DIEHL :

“Space Time Continuum” (Mack Avenue / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 19 octobre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Conçu comme une suite, “Space Time Continuum” met en évidence les qualités d’arrangeur d’Aaron Diehl. Sa section rythmique – David Wong à la contrebasse et Quincy Davis à la batterie – se voit parfois complétée par de jeunes espoirs (le trompettiste Bruce Harris, la chanteuse Charenee Wade) mais aussi par des vétérans de l’histoire du jazz : les saxophonistes Benny Golson et Joe Temperley tous les deux nés en 1929. Laissant beaucoup ses musiciens s’exprimer, le pianiste intervient toujours à bon escient, relance et commente la musique. Il préfère les tempos vifs et ternaires, les notes économes trempées à même le swing. Son piano élégant chante et enchante dans un disque très réussi.

Melody GARDOT : “Currency of Man” (Decca / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 15 juillet

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Conseillé par Maxime Le Guil, son ingénieur du son Melody Gardot et ses musiciens ont enregistré ce disque dans les conditions du direct, à l’ancienne, avec de vieux magnétophones analogiques, de vieux micros et des amplis à lampes. Les musiciens jouent souvent avec un léger retard sur le temps, ce qui donne à la musique la coloration soul de Philadelphie, la ville natale de la chanteuse. Les plages groovy, bénéficient de choristes, d’un orgue (Larry Goldings), de cuivres arrangés par Jerry Hey. Des morceaux funky aux basses puissantes profitent de leurs riffs, chantent et pleurent le blues. Arrangés par Clément Ducol, les cordes apportent un aspect romantique aux ballades nombreuses de l’album, les rendent élégantes et rêveuses. Produit par Larry Klein, mélange heureux de jazz, de soul, de blues et de gospel, “Currency of Man” reste le meilleur album d’une chanteuse incontournable.

Giovanni GUIDI : “This Is The Day” (ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 21 avril

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Enregistré avec Thomas Morgan qui affirme à la contrebasse un ample jeu mélodique et le batteur portugais João Lobo, tous deux présents dans “City of Broken Dreams” son disque précédent, Giovanni Guidi découvert chez Enrico Rava nous livre un album fort convaincant. Préférant éviter les tempos rapides – abstrait et dissonant, The Debate est une exception –, le pianiste privilégie ici les pièces modales et lentes qui mettent en valeur son toucher. La dynamique, la résonance, la durée de chaque note lui importent beaucoup. Influencé par la musique romantique, il apprécie les arpèges, les cascades de trilles. Jouées avec finesse et sensibilité, ses mélodies évidentes interpellent. Les quelques standards qu’il reprend confirment son enracinement dans le jazz et la valeur de son piano.

Keith JARRETT : “Creation” (ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 25 mai

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Les meilleurs moments de six concerts que Keith Jarrett donna en solo entre avril et juillet 2014. Des pièces enregistrées à Tokyo, Toronto, Paris et Rome que le pianiste a numérotées de I à IX et placées dans un ordre précis, partant de la première pour sélectionner les huit suivantes et constituer une suite. Adoptant un jeu plus sobre que d’habitude, Jarrett soigne l’architecture sonore de ses morceaux, fait sonner son piano comme le bourdon d’une cathédrale (Part VI et IX) et parvient à donner une réelle unité à ces pièces lentes, introspectives, drapées d’austérité, malgré une acoustique et un piano différent à chaque concert. Le 9 mai (Part V), il offre aux japonais de Tokyo une des grandes pages lyriques de cet album qui progressivement tend vers la lumière. À la noirceur de la première plage fait pendant la blancheur lumineuse de la dernière, majestueux crescendo de notes chatoyantes qui progressent et se hissent au delà des nuages pour retrouver le ciel. Le meilleur disque en solo de Keith Jarrett depuis “Radiance” (octobre 2002), également enregistré au Japon.

Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Chronique dans le blog de Choc du 26 octobre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Produit par Laurent De Wilde, enregistré dans les studios Vogue de Villetaneuse, “At Work” réunit six compositions originales et trois standards dont deux classiques du bop, Epistrophy de Thelonious Monk et Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus. Une nouvelle aventure pour Géraldine Laurent, musicienne au jeu d’alto énergique dont le (presque) nouveau quartette – Yoni Zelnik (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie) et Paul Lay (piano) – fait déjà sensation. Musicien cultivé, ce dernier éblouit par sa capacité à imaginer et à enrichir la musique par des dissonances, des accords altérés, des clusters qui la rendent singulièrement vivante. Quant à Géraldine, le jazz qu’elle joue est bel et bien moderne, en phase avec son époque, même si sa musique prend racine dans les années 50 et 60, lorsque Charlie Parker, Johnny Hodges, Paul Desmond, Stan Getz et Sonny Rollins soufflaient encore dans leurs binious.

LINX • FRESU • WISSELS / HEARTLAND :

“The Whistleblowers” (Bonsaï / Tŭk Music / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 24 novembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Quinze après “Heartland”, disque qui réunissait David Linx, Paolo Fresu, Diederick Wissels, un quatuor à cordes et une section rythmique (Palle Danielsson et Jon Christensen), l’aventure continue avec un nouvel album encore plus fort. Christophe Wallemme (contrebasse) et Helge Andreas Norbakken (batterie) en constituent désormais la rythmique, les cordes, présentes dans cinq des treize plages de cet opus mémorable, se voyant confiées au Quartetto Alborada. Véritable florilège de mélodies qu’habillent les arrangements raffinés de Wissels et de Margaux Vranken (As One), “The Whistleblowers” (« Les donneurs d’alerte ») met du baume au cœur. David Linx a signé les paroles et la musique de ce morceau espiègle et sautillant. Il chante Le Tue Mani, une ballade, en italien. Les ballades, nombreuses, lui donne l’occasion de franchir les octaves. Paolo Fresu assure les obbligatos et prend des chorus aériens. Un must tout simplement.

Nick SANDERS Trio : “You Are A Creature” (Sunnyside / Naïve)

Chronique dans le blog de Choc du 9 avril

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Deuxième disque de Nick Sanders, “You are a Creature” se révèle encore plus fascinant et étrange que “Nameless Neighbors”, l’un des treize Chocs 2013 de ce blog de Choc. Car ce pianiste ne joue pas du piano comme les autres et sa musique ne cherche pas à plaire. Possédant une culture harmonique très développée, Sanders a subi l’influence de Thelonious Monk et de Ran Blake dont il fut l’élève. Fred Hersch, qui fut aussi son professeur a produit ses deux albums. Abstraites et dissonantes, ses compositions n’en sont pas moins structurées, ses miniatures à tiroir, souvent des ritournelles, étant le fruit d’additions, de soustractions, de mises entre parenthèses, de notes fantômes et suggérées. Adoptant une liberté métrique qui libère son phrasé, sa main gauche souple et mobile, Henry Fraser (contrebasse) et Connor Baker (batterie), ses condisciples au New England Conservatory of Music de Boston, comblent les vides et remplissent les silences qui font partie de sa musique.

John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 12 octobre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Commandée à John Taylor pour le Cheltenham Jazz Festival et enregistrée par un quartette à l’instrumentation inhabituelle – piano, voix, tuba, batterie –, la musique de ce disque illustre une nouvelle de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. publiée en 1961. Confié à Oren Marshall, un tuba rythme la partition et s’offre plusieurs chorus mélodiques, mais loin d’évoquer les débuts du jazz et ses fanfares, la musique reste résolument contemporaine avec un piano qui privilégie l’harmonique, met en valeur les mélodies mélancoliques de John et les textes d’Alex, un des fils du pianiste qui se charge aussi des parties vocales de cet opéra de poche inclassable, un mélange de jazz et de folk-rock typiquement britannique. Un autre fils de John, Leo, assure la batterie, enveloppe les compositions de son père dans des rythmes binaires qu’il rend souples et légers.

Michael WOLLNY “Nachtfahrten” (ACT / Harmonia Mundi)

Chronique dans le blog de Choc du 24 novembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Après “Weltentraum” publié l’an dernier, Michael Wollny poursuit ses recherches esthétiques avec “Nachtfahrten” (“Trajets de nuits”), son nouvel opus, et nous surprend par un répertoire éclectique beaucoup plus sombre que celui de ses disques précédents. Enregistré avec le bassiste suisse Christian Weber et Eric Schaefer, son batteur habituel dont la puissante grosse caisse est souvent mise en avant, il rassemble des compositions originales parfois teintées de romantisme, des improvisations collectives mélancoliques, des musiques de Bernard Herrmann (“Psychose”) et d’Angelo Badalamenti (“Twin Peaks”), une ballade de Guillaume de Machaut et une composition de Chris Beier avec lequel Wollny étudia au conservatoire de Würzburg. Quatorze pièces brèves toutes chargées d’atmosphère, le pianiste affectionnant les morceaux en mineur, les tempos lents, les ambiances inquiétantes, la lumière se cachant derrière les ombres, le grand noir de la nuit que célèbre ici la musique.

… Et deux inédits :

Charlie HADEN - Gonzalo RUBALCABA :

“Tokyo Adagio” (Impulse ! / Universal)

Chronique dans le blog de Choc du 15 juin

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Nous sommes en 2005 et Gonzalo Rubalcaba et Charlie Haden se produisent au Blue Note de Tokyo. Le pianiste a canalisé sa fougue et les combinaisons d’accords, de couleurs, le préoccupent bien davantage que le rythme. La musicalité de “Tokyo Adagio”, un grand disque, en témoigne. Sa prise de son met en valeur la sonorité brillante d’un phrasé fluide qui détache toutes les notes de Solamente Una Vez, une célèbre chanson d’Agustín Lara. Le tempo est très lent. Depuis longtemps au répertoire du Liberation Music Orchestra, Sandino est tout aussi recueilli. Sollicitant le registre grave et médium de sa contrebasse, Haden cale son tempo infaillible sur les lignes de blues de When Will the Blues Leave d’Ornette Coleman et laisse son complice improviser. Il se réserve pour My Love and I, un thème de David Raksin, une de ses mélodies préférées, et semble mettre toute son âme dans les notes que font vibrer ses cordes.

Brad MEHLDAU “10 Years Solo Live” (Nonesuch / Warner)

Chronique dans le blog de Choc du 14 décembre

Chocs 2015 : 13 disques très regardés

-Dix-neuf concerts au sein desquels Brad Mehldau a extrait 32 morceaux en solo enregistrés sur dix ans. Un coffret de 4 CD(s) les contient, chacun d'eux possédant sa propre thématique. Brad isole souvent une séquence, le refrain ou le thème secondaire d’un morceau. Il peut en ré-harmoniser la mélodie ou longuement la développer, la conduire ailleurs. Dans une même plage cohabite ainsi tension et détente, les notes chantantes d’un thème pouvant se liquéfier en nappes sonores grondantes. “Dark / Light”, le premier disque fait alterner pièces sombres et moments de grâce. And I Love Her, une délicieuse mélodie des Beatles en est la pièce maîtresse. Le second reflète un concert type de Brad Mehldau en 2010-2011. Il emprunte alors ses thèmes à Nirvana, Massive Attack et Radiohead. L’amateur de jazz se rassurera avec le troisième qui comprend des compositions de Bobby Timmons, John Coltrane et Thelonious Monk. Éclectique, le pianiste ajoute aussi à son répertoire des mélodies du Pink Floyd (Hey You) des Beach Boys (God Only Knows) et de Léo Ferré (La Mémoire et la mer) Tous ces morceaux, Brad les développe et les transcende, se les approprie par son piano. Le miracle du jazz !

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 09:35
Coffrets forts

Une sélection de coffrets pour les fêtes. Ceux consacrés à Joe Castro (“Lush Life”) et à Erroll Garner (“The Complete Concert by the Sea”) ont fait l’objet de papiers dans ce blog. Vous en retrouverez facilement les chroniques grâce à son moteur de recherche. Celle que je consacre à Brad Mehldau est beaucoup plus longue que mes brèves sur Weather Report, Duke Ellington et la compilation “Jazz From America On Vogue”, mais j’aime trop ces inédits du pianiste pour ne pas leur consacrer une étude. Ces chroniques sont les dernières de l’année avant mes « Chocs de l’année » et la mise en sommeil de ce blog jusqu’à la mi-janvier. Patience...

Brad MEHLDAU : “10 Years Solo Live” (Nonesuch / Warner)

Coffrets forts

Un cadeau inestimable pour les uns, une musique surchargée de notes et d’une portée limitée pour les autres, les avis semblent partagés sur ce coffret de 4 CD(s) renfermant 32 pièces en solo enregistrées sur dix ans. Après avoir réécouté 40 de ses concerts, Brad Mehldau en a conservé dix-neuf au sein desquels il en a extrait ses morceaux. Il les a alors placés dans un ordre précis afin d’organiser chaque disque comme une suite, chacun d'eux possédant sa thématique.

Intitulé “Dark / Light”, le premier fait alterner pièces sombres et moments de grâce. Dans un même morceau peut aussi cohabiter tension et détente, obscurité et lumière. And I Love Her, une délicieuse et célèbre mélodie de Lennon / McCartney bénéficie de l’harmonisation splendide de son refrain. Brad isole souvent une séquence, quelques notes d’un morceau. Il peut longuement les développer ou tout aussi bien choisir d’en jouer très simplement la mélodie pour nous en révéler la beauté. Après cinq bonnes minutes, And I Love Her se transforme. Le pianiste ajoute des notes, les multiplie, adopte un jeu dur, percussif. La main gauche fait tourner un motif mélodico-rythmique obsessionnel. La droite épuise le thème jusqu’au vertige, jusqu’à le liquéfier en nappes sonores longtemps grondantes.

Le programme du second disque reflète fidèlement un concert type de Brad Mehldau en 2010-2011. La version qu’en donne Tori Amos lui a donné envie de reprendre Smells Like Teen Spirit de Nirvana. Il en martèle les notes pour les rendre hypnotiques. Brad qui a baigné dans le rock des années 90 emprunte alors ses thèmes à Massive Attack (Teardrope), Stone Temple Pilots (Interstate Love Songs) et Radiohead, des groupes que l’amateur de jazz ne connaît pas toujours bien. Composé par les musiciens de Radiohead, Jigsaw Falling into Place trouve ainsi sa place dans le CD1. Quant à Knives Out, le pianiste nous en livre deux versions. Dans la première riche en appoggiatures, la mélodie émerge de basses profondes inépuisablement martelées. Plus concise, la seconde met à rude épreuve les doigts de sa main gauche qui assure les basses d’un ostinato destiné à accompagner la mélodie.

Coffrets forts

S’offrant quelques incursions dans le blues (This Here de Bobby Timmons), Brad repense aussi des standards (I’m Old Fashioned), convie John Coltrane et Thelonious Monk à nourrir son piano. Contenant des morceaux plus courts, les plus anciens de ce coffret, le CD3 offre des versions de Countdown, Think of One et Monk’s Mood. Le pianiste ajoute aussi à son répertoire éclectique des mélodies de la pop music des années 60 et 70. Outre Blackbird des Beatles qu’il joue souvent, Hey You un extrait de “The Wall”, un disque phare du Pink Floyd, inspire ses improvisations. Brad le charge de notes jusqu’à la démesure après en avoir fait chanter le thème.

Hey You est un des six morceaux de “E Minor / E Major”, le 4ème CD du coffret, des enregistrements de 2011 pour la plupart. L’“Intermezzo en mi mineur opus 119” de Johannes Brahms mis à part, les pièces sont longues et témoignent de l’imagination inventive du pianiste. Les flots de notes qui vont et viennent dans sa version admirable de La mémoire et la mer (Léo Ferré) donnée à Paris à la Cité de la Musique traduisent l’incessant roulis des vagues, le grondement de leurs flots tempétueux. Composée par The Verve et également crédité au tandem Jagger / Richards à la suite d’un long procès, l’hypnotique Bitter Sweet Symphony débouche sur une des plus belles mélodies de Ray Davies, le leader des Kinks, celle de Waterloo Sunset. Quant à God Only Knows, une des merveilles que Brian Wilson écrivit pour les Beach Boys, Brad lui confère une architecture sonore aussi grandiose que complexe. Car s’il a enregistré de remarquables morceaux en trio, c’est bien en solo, lorsqu’il est seul aux commandes de sa musique que Brad Mehldau, concertiste iconoclaste, romantique et fougueux, innove réellement. Une somme pianistique aussi essentielle que les “Sun Bear Concerts” de Keith Jarrett ? L’avenir le dira, mais plusieurs écoutes attentives me le font déjà penser.

WEATHER REPORT : “The Legendary Live Tapes : 1978-1981”

(Columbia Legacy / Sony Music)

Coffrets forts

Les admirateurs de Weather Report vont se réjouir de ces inédits enregistrés lors de concerts du groupe en quartette en 1978, en quintette en 1980 et 1981, Robert Thomas Jr. (percussions) ayant rejoint la formation. Outre Joe Zawinul (claviers) et Wayne Shorter (saxophones), Weather Report compte alors dans ses rangs Jaco Pastorius, qui donne ses lettres de noblesse à la basse électrique et un jeune batteur (24 ans en 1978) : Peter Erskine. C’est à lui que nous devons ce coffret. Il en a sélectionné les bandes et rédigé les textes du livret. Largement emprunté à “Black Marquet”, “Heavy Weather” et “Night Passage”, le répertoire de ces quatre CD(s) offre des versions souvent très différentes des morceaux réalisés en studio. Moins sophistiqué, le matériel thématique se voit ainsi transformé par l’énergie du groupe, les longs et flamboyants chorus de Shorter, la virtuosité et la musicalité de Pastorius alors au meilleur de sa forme.

Duke ELLINGTON : “The Columbia Studio Albums Collection 1959-1961”

(Columbia Legacy / Sony Music)

Coffrets forts

Bien enregistrées, les œuvres que Duke Ellington imagina pour Columbia comptent de nombreux chefs-d’œuvre. Après un premier coffret en 2012 couvrant la période 1951-1958, Sony Music en réédite un second. Dix CD(s) accompagnés d’un livret dont la lecture est beaucoup plus facile que les pattes de mouche du dos des pochettes originales qui ont été réduites. On y entend Ellington en trio avec Aaron Bell (contrebasse) et Sam Woodyard (batterie) dans le légendaire “Piano in the Foreground”, en moyenne formation dans une “Unknown Session” de 1960 qui ne vit le jour qu’en 1979. Mais le plus souvent, signant des pages fondamentales de l’histoire du jazz, le Duke dirige son grand orchestre au sein duquel officiaient alors Johnny Hodges (Saxophone alto), Paul Gonsalves (saxophone ténor) et Harry Carney (saxophone baryton). Outre la musique du film d’Otto Preminger “Anatomy of a Murder” (“Autopsie d’un meurtre”) et le fameux “First Time”, rencontre au sommet des formations d’Ellington et de Count Basie, ce coffret indispensable contient aussi “Ellington Jazz Party” disque dans lequel plusieurs percussionnistes s’ajoutent à l’orchestre et colorent magnifiquement sa musique.

“Jazz From America On Vogue” (Vogue / Sony Music)

Coffrets forts

Ce bel objet réunit en 20 CD(s) une quarantaine de disques publiés à l’origine par des labels américains. À l’exception des “New Orleans Memories” de Jelly Roll Morton qui fut édité en 30cm, les disques Vogue qui en possédaient les licences pour le marché français les publia en 25cm ou en 45 tours, mélangeant et compilant des enregistrements, s’autorisant des montages inédits afin de les faire découvrir à un large public. Les disques que contient ce coffret reflète le réel souci d’éclectisme de Vogue qui proposait sur son label du jazz classique avec des faces d’Art Tatum, de Sidney Bechet, Kid Ory ou de Meade Lux Lewis, mais aussi de jeunes boppers qui inventaient un autre jazz, à commencer par Charlie Parker (matériel d’origine Dial), mais aussi Miles Davis alors sous contrat avec Blue Note, comme l’étaient Bud Powell et Thelonious Monk présents dans cette sélection. Une licence passée avec les disques Pacific Jazz permit également à Vogue de faire connaître à l’amateur de jazz français Chet Baker et Gerry Mulligan dignes représentants d’un jazz West Coast émergeant. Souvent dessinées par Pierre Merlin, la reproduction des pochettes originales est l’autre attrait de ce coffret préparé par Daniel Richard et François Lê Xuân, coffret dont Alain Tercinet a rédigé les notes pertinentes d’un copieux livret de 52 pages.

Photos Brad Mehldau © Michael Wilson

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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 09:00
La musique de la vie

Jadis, on pourfendait à grands coups d’estoc un ennemi bien visible et armé. Autres temps, autres mœurs, aujourd’hui on assassine lâchement à l’arme de guerre des innocents désarmés au nom d’un Dieu miséricordieux que l’on blasphème. On croit rêver ! Les guerres de religion, on les découvrait avec effroi dans les livres d’histoire. La Saint Barthelemy, les Croisades relevaient de temps anciens. La réalité nous a rattrapé le 13 novembre : les assassins sont parmi nous. Ils s’en sont pris à nos enfants, mitraillent les lieux qu’ils aiment visiter, les terrasses des cafés où il fait bon flâner, se retrouver, partager. J’ai eu peur pour mon fils qui était de sortie ce soir là, peur pour mes confrères journalistes qui assistent fréquemment à des concerts, fréquentent les clubs et pas seulement ceux qui programment du jazz. Le Bataclan avait accueilli Wynton Marsalis en 1994. J’y étais aussi lorsque le Velvet Underground s’y produisit en janvier 1972. Rouvrira-t-il après un tel massacre ?

 

Ce 13 novembre 2015 laisse un goût amer. Une blessure trop récente peine à se refermer. Les lumières de nos villes en sont affectées. Lyon a décidé de ne pas allumer les siennes. À Paris, les rues, les magasins sont plus vides que d’habitude. Les clubs aussi. Les concerts de novembre ont rarement fait le plein. Ceux de décembre restent incertains, certains musiciens préférant annuler. Les Fêtes approchent mais le cœur n’y est pas. Il faut pourtant sortir, lutter contre la peur. Ne laissons pas des fanatiques qui veulent nous ôter la vie bâillonner la musique. Comment peut-on préférer le silence de la mort ?

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

La musique de la vie

-Olivier Hutman au Sunside le 4 avec Darryl Hall à la contrebasse et Steve Williams, le batteur de “No Tricks” et de “Give Me The High Sign”, les deux disques que le pianiste réalisa avec la chanteuse Denise King. C’est en trio qu’Olivier enregistra “Six Songs” pour JMS en 1983. Toujours en trio, un album mémorable pour RDC, “Five in Green”, vit le jour en 2002 avec Thomas Bramerie et Bruce Cox. J’en conserve précieusement la mémoire. Outre un bon batteur pour rythmer sa musique, Olivier Hutman a besoin d’une basse complice pour la porter très haut et celle de Darryl lui convient à merveille. Refusant toute exhibition technique, il laisse parler son cœur, exprime ce jazz imbibé de blues qui enracine. Ses notes chaudes et tendres n’apportent que du bonheur.

La musique de la vie

-Pas facile de choisir un concert le 5. Il y en a trois qui interpellent. Au Sunside, Jean-Michel Pilc retrouve André Ceccarelli (batterie) et Diego Imbert (contrebasse) ce qui comblera les amateurs de piano exigeants. Un peu plus bas, au Sunset, Kevin Hays (photo), un autre grand pianiste, dialoguera avec Grégoire Maret à l’harmonica, instrument convenant bien aux morceaux de Jimmy Webb ou de Sixto Díaz Rodríguez (Sugar Man) que Kevin affectionne.

La musique de la vie

-Toujours le 5, Andy Sheppard (saxophones), Guillaume de Chassy (piano) et Christophe Marguet (batterie) présenteront à la Maison de la Poésie (20h00 au 157, rue Saint Martin 75003 Paris) leur disque “Shakespeare Songs” (Abalone), interludes instrumentaux inspirés par le théâtre du grand William. Guillaume et Christophe en ont composé les musiques. Lus par Kristin Scott Thomas, les textes seront ici confiés à Delphine Lanson. En première partie, Régis Huby (violon & effets) et Maria Laura Baccarini (chant) donneront à entendre des textes du grand auteur-compositeur transalpin Giorgio Gaber.

La musique de la vie

-Le 6 à 20h00, le Studio de l’Ermitage accueille le Caratini Jazz Ensemble – 15 musiciens parmi lesquels André Villéger et Matthieu Donarier (saxophones), Claude Egea et Pierre Drevet (trompettes), Denis Leloup (trombone), Alain Jean-Marie (piano), Thomas Grimmonprez (batterie) – pour un ciné-concert consacré à “Body & Soul”, film muet qu’Oscar Micheaux tourna en 1924 avec l’acteur Paul Robeson, l’histoire d’une jeune femme vertueuse victime d’un escroc cynique déguisé en homme d’église. Créée en juillet 2013 dans le cadre du Paris Jazz Festival, la partition de Caratini a fait l’objet d’un disque enregistré en public et publié l’an dernier. La reprise du “Bal”, invitation à la danse sur des arrangements de Patrice et de Pierre Drevet, clôturera la soirée.

La musique de la vie

-Né à Wichita dans le Kansas et parisien depuis 1991, Ronnie Lynn Patterson se rappelle à nous par ses trop rares concerts. Il est attendu au Duc des Lombards le 10 avec Felipe Cabrera à la contrebasse et Jeff Boudreaux, le batteur de “Mississippi”, l’album qui le fit connaître et qu’il enregistra en 2002. Ronnie Lynn n’a jamais oublié la discothèque familiale, les enregistrements de John Coltrane et de Miles Davis. Il apprécie Chick Corea et admire Keith Jarrett dont il reprend Mandala dans “Freedom Fighters” (2008). Recueil de standards qui ont jalonné son cheminement pianistique, “Music”, son disque le plus récent, date de 2010. On peine à le croire tant Ronnie Lynn joue un piano qui envoûte et séduit. Avis aux producteurs !

La musique de la vie

-Le 10 encore, Eric Le Lann nous présentera au Petit Journal Montparnasse le répertoire de “Life on Mars”, son nouvel album, un des meilleurs que le trompettiste a signé depuis le début de sa longue et fructueuse carrière. Paul Lay au piano, Sylvain Romano à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie accompagnent avec bonheur le chant de sa trompette dans un répertoire varié au sein duquel la Danse Profane de Claude Debussy rencontre Life on Mars de David Bowie et Everytime We Say Goodbye de Cole Porter. Une invitation au voyage qui embrasse les vastes contrées musicales que pénètre le jazz.

La musique de la vie

-L’événement du mois : Martial Solal en duo avec le saxophoniste Dave Liebman au Sunside le 10 et le 11 pour quatre concerts (19h30 et 21h30 le 10 – 20h00 et 22h00 le vendredi 11). Né en 1927, Martial Solal est une légende vivante, le plus respecté des pianistes français. Son immense technique lui permet de toujours renouveler les thèmes qu’il aborde. Il aime surprendre, le fait avec humour, s’amuse et nous comble de ses notes espiègles. S’il s’exprime beaucoup au soprano, Dave Liebman ne dédaigne pas le ténor. Son jeu est parfois âpre, tranchant comme un rasoir. Il peut aussi faire délicieusement chanter ses instruments, souffler de longues phrases lyriques et chaudes. Longtemps associé à un autre pianiste, Richie Beirach, Dave trouve avec Martial un autre partenaire à sa (dé)mesure.

La musique de la vie

-Comme chaque année en décembre, TSF organise son concert de jazz à l’Olympia. Retenez la date, le lundi 14. Au programme de cette nouvelle édition de You & Night & The Music : le quartette de Géraldine Laurent avec Paul Lay. Autres pianistes confirmés : Thomas Enhco et Yaron Herman. Moins célèbres, mais à suivre, Yonathan Avishai et Sullivan Fortner ont enregistré de bons disques cette année. Également attendus, le crooner Anthony Strong, l’organiste / pianiste Cory Henry, Fred Pallem et son Sacre du Tympan. J’allais oublier Biréli Lagrène dans cette liste. Car ils seront nombreux sur scène à jouer leur musique. On consultera le programme complet sur le site de l’Olympia.

La musique de la vie

-On parle beaucoup de Zhenya Strigalev, saxophoniste né à Saint-Pétersbourg et installé depuis cinq ans à New York, après quelques années passées à Londres qu’il quitta diplômé de la Royal Academy of Music. Le pianiste Taylor Eigsti, le bassiste Larry Grenadier et le trompettiste Ambrose Akinmusire l’accompagnent dans “Robin Goodie”, son quatrième disque. Zhenya Strigalev sera au Sunside le 15 avec Eric Harland, le batteur de l’album, Aaron Parks (piano) et Linley Marthe (basse) complétant une formation de jazz moderne très attendue.

La musique de la vie

-Le 18, le trompettiste Enrico Rava rejoint Aldo Romano au Sunside. Les deux hommes ont souvent joué et tourné ensemble. Ils se sont même retrouvés en studio en Italie en 2011 pour enregistrer “Inner Smile”, un disque Dreyfus publié sous le nom du batteur. Baptiste Trotignon (piano) participait à la séance et Thomas Bramerie assurait la contrebasse. Si Baptiste sera présent, Thomas indisponible se verra remplacer par Darryl Hall. Avec eux, attendons-nous à des mélodies ensoleillées, à ces thèmes chantants et lyriques qu’Enrico et Aldo savent si bien nous donner.

La musique de la vie

-Prévu le 8 au New Morning, le concert de sortie de “The Whistleblowers”, nouveau disque célébrant les retrouvailles de David Linx, Paolo Fresu et Diederick Wissels ayant été annulé, on retrouvera le 26 décembre au Sunside le chanteur et le pianiste au sein d’un quartette comprenant Christophe Wallemme le bassiste du disque et Donald Kontomanou à la batterie. Difficile de pallier l’absence de la trompette, des cordes qui habillent si bien certains morceaux, mais portée par la voix assurée de Linx, par le piano élégant de Wissels, la musique de l’album est si riche qu’elle devrait se suffire à elle-même.

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Maison de la Poésie : www.maisondelapoesieparis.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Petit Journal Montparnasse : www.petitjournalmontparnasse.com

-Olympia : www.olympiahall.com

 

Crédits photos : Olivier Hutman © Aurélie Vandenweghe – Patrice Caratini © Nathalie Mazeas – Ronnie Lynn Patterson © Philippe Marchin – Eric Le Lann © Renand Baur – Martial Solal © Heathcliff O’Malley – Zhenya Strigalev © Monika S. Jakubowska – Aldo Romano & Enrico Rava © Pierre de Chocqueuse – "Larme", Kevin Hays, Diederick Wissels & David Linx © Photos X/D.R.

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 10:55
Poids lourds européens

Qu’ils soient belges (David Linx, Diederick Wissels), italiens (Paolo Fresu) ou allemands (Michael Wollny), les musiciens européens inventent un jazz qui possède ses propres couleurs, affiche sa différence, sa singularité. Moins teinté de blues que celui de leurs confrères afro-américains et proposant un autre swing, il n’en reste pas moins d’une grande richesse harmonique. Chroniques de deux opus très réussis témoignant de sa bonne santé et qu’il est impossible d’ignorer.

LINX • FRESU • WISSELS / HEARTLAND :

“The Whistleblowers” (Bonsaï / Tŭk Music / Harmonia Mundi)

Poids lourds européens

La trompette de Paolo Fresu assurant de délicats contre-chants, la voix rare et sensible de David Linx nous fait monter au ciel dès As One composition co-écrite par le chanteur et le pianiste Diederick Wissels qui ouvre cet album. Les deux hommes ont beaucoup travaillé ensemble et se connaissent depuis longtemps. Leur discographie commune comprend un enregistrement pour Universal en 2000 que personne n’a oublié. “Heartland” réunissait autour d’eux, Paolo Fresu, Palle Danielsson, Jon Christensen et des cordes arrangées par Wissels. Quinze ans plus tard s’ouvre un nouveau chapitre de ce groupe. Christophe Wallemme (contrebasse) et Helge Andreas Norbakken (batterie) entourent désormais le trio Linx, Fresu, Wissels et les cordes du Quartetto Alborada les accompagne dans cinq des treize plages de ce nouvel opus. Dus à Wissels, mais aussi à Margaux Vranken (As One), des arrangements raffinés habillent de vraies mélodies. “The Whistleblowers” (« Les donneurs d’alerte ») en est rempli et met du baume au cœur. David Linx y pose ses propres paroles et les confie à son chant, à sa voix très juste toujours placée aux bons endroits. This Dwelling Place, une ballade très simple et très belle, lui donne l’occasion de franchir les octaves. Paolo Fresu y prend un chorus de bugle aérien. Il confie au groupe la musique de Trailblazers, assure les obbligatos, puis porte seul la mélodie avant de la rendre au chanteur. Son instrument s’enrichit parfois d’effets électroniques (dans December et Lodge notamment) mais le trompettiste n’en abuse pas. Avec David, il préfère faire swinguer Paris qui en a aujourd’hui bien besoin, comme en témoigne une actualité mouvementée. De légères nappes de cordes enveloppent avec bonheur le morceau. Paolo souffle le thème de O Grande Kilapy, un instrumental, à l’unisson de la voix. On retrouve des cordes frémissantes dans Le Tue Mani, une autre ballade que David Linx chante en italien. On lui doit les paroles et la musique de The Whistleblowers, un morceau enlevé, espiègle et sautillant qui donne son nom à un album mémorable.

Michael WOLLNY : “Nachtfahrten” (ACT / Harmonia Mundi)

Poids lourds européens

Récipiendaire l’an dernier du Prix du Jazz Européen décerné par l’Académie du Jazz, le jeune pianiste Michael Wollny nous surprend et nous touche par un album crépusculaire très éloigné de ses disques précédents. Enregistré avec le bassiste suisse Christian Weber et Eric Schaefer, son batteur habituel dont la puissante grosse caisse est souvent mise en avant, “Nachtfahrten” que l’on peut traduire par “Trajets de nuits”, apparaît comme un voyage musical rassemblant quatorze pièces brèves aussi intenses qu’expressives. À ses compositions originales parfois teintées de romantisme (le sublime et schubertien Der Wanderer, mais aussi Metzengerstein, nom d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, parodie de conte fantastique allemand se déroulant en Hongrie) s’ajoutent de sombres improvisations collectives (Feu follet, Nachtmahr), des musiques de films (“Twin Peaks” et “Psychose”), une ballade de Guillaume de Machaut (1300-1377) et même une composition de Chris Beier avec lequel Michael Wollny étudia au conservatoire de Würzburg. Ces morceaux éclectiques font la part belle aux atmosphères, le pianiste affectionnant les morceaux en mineur, les tempos lents, les ambiances inquiétantes. Ses choix harmoniques le conduisent à privilégier les couleurs, à chercher la lumière derrière les ombres, le grand noir de la nuit. En témoigne une version surprenante d’Au Clair de La Lune au cours duquel après un éblouissant cache-cache, les notes se rencontrent et s’assemblent au moment de la coda. Jouant un piano sensible et minimaliste et disposant d’un toucher magnifique, Michael Wollny parvient à sublimer ce matériel thématique hétéroclite et à nous faire rêver.

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 10:09
Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions/www.illusionsmusic.fr)

Dans la longue chronique que j’ai consacrée en juin dernier dans ce blog à “Instant Sharings”, le disque précédent de Bruno Angelini également de cette année, j’ai raconté avoir découvert ce pianiste avec “Never Alone”, un opus en solo de 2006, relecture onirique de “The Newest Sound Around”, célèbre album co-signé par Jeanne Lee et Ran Blake, un autre pianiste que j’affectionne. “Never Alone”, jamais seul, car comment l’être avec un piano pour s’exprimer, faire partager sa musique, ses émotions. Bruno Angelini, je l’ai bien sûr rencontré lors de ses concerts, sur la péniche l’Improviste avec Philippe Le Baraillec son complice qui enseigne comme lui à la Bill Evans Piano Academy. Pour ce dernier, j’ai écrit les notes du livret de “Involved”, un disque de 2011 produit par Jean-Jacques Pussiau, un ami de longue date. Philippe Ghielmetti en est un aussi. C’est lui qui supervisa les séances de “Never Alone” et qui fit enregistrer à Bruno son premier disque. Nous nous sommes connus à Paris Jazz Corner lorsqu’il débutait l’aventure de Sketch Records. J’ai appris à l’apprécier, à l’aimer. Sa qualité d’écoute est exceptionnelle et lorsqu’il m’a remis il y a quelques mois une copie du master de “Leone Alone”, enregistré en solo à la Buissonne, me demandant de l’aider à le sortir, j’ai très vite accepté, enthousiasmé par la prise de son de Gérard de Haro, par le piano accordé par Alain Massonneau et bien sûr par la musique, découverte sur cette même péniche en juin 2013.

Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions/www.illusionsmusic.fr)

Sauf à de rares moments (les plages 10 et 14 du CD), il faut prêter une oreille attentive pour reconnaître les musiques qu’Ennio Morricone composa pour “Giu La Testa” (“Il était une fois la révolution”) et “Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo” (“Le bon, la brute et le truand”), deux films de Sergio Leone. Comme l’a très justement écrit Vincent Cotro dans Jazz Magazine, les films de Leone « leur matière sonore inépuisable » inspirent les solos de Bruno. Ce sont leurs images qu’il poétise dans des improvisations colorées, parfois minimalistes, tant la musique prend le temps de respirer, de s’étaler sans jamais envahir. De toute beauté, l’harmonie structure les notes que pose un toucher délicat et sensible. Quelques effets sonores, de discrètes boucles de Fender s’ajoutent parfois au piano, donnent un effet miroir à des grappes de notes cristallines. Les tempos sont lents, rêveurs, hypnotiques. « Arrangements et improvisations de Bruno Angelini » indique la pochette. Leone n’est plus seul. Bruno réinvente la musique de ses films, en donne des images sonores inoubliables. Ce disque, les amateurs de beau piano devraient tous l’adopter. Avec le temps…

Concert de sortie au Sunside, mercredi 18 novembre à 21h00. Une recréation inédite de C’era una volta il West (“Il était une fois dans l’Ouest”) constituera le programme du second set auquel participera le saxophoniste Francesco Bearzatti (ténor et clarinette).

 

CD disponible contre 15€ (port payé) sur www.illusionsmusic.fr

Sergio Leone, Photo X/D.R. 

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 10:11
Joe Castro : fidèlement jazz

Oublié sauf des amateurs de Jazz West Coast, le pianiste Joe Castro réapparaît aujourd’hui grâce à la publication chez Sunnyside (distribué en France par Naïve) de “Lush Life, A Musical Journey” un coffret de six CD(s) entièrement constitué d’inédits. On le doit à Daniel Richard, infatigable chercheur de trésor explorant la jazzosphère en quête de précieuses pépites. Qu’il en soit remercié.

Joe Castro : fidèlement jazz

Joseph Armand Castro naquit en 1927 dans une obscure ville minière de l’Arizona. Installé en Californie, il parvint à se faire un petit nom dans le milieu du jazz de San Francisco, mais c’est après son service militaire que le destin lui sourit. En 1951, lors d’une tournée qu’il effectuait à Hawaï avec 3 Bees and a Queen, un groupe dont Ralph Peña fut un temps le bassiste (la chanteuse que l'on voit sur la photo en est Treasure Ford), il rencontra Doris Duke, unique héritière de James Buchanan Duke, magnat du tabac et de l’énergie électrique, la femme la plus riche du monde, à l’époque deux fois mariée et divorcée (son second mari était le diplomate et séducteur Porfirio Rubirosa). La liaison qu’il eut avec elle améliora nettement son ordinaire.

Joe Castro : fidèlement jazz

Occupant les somptueuses résidences de sa compagne, le pianiste y réunit souvent ses amis musiciens. En 1953, Doris Duke acquit Falcon Lair, la maison de Rudolph Valentino à Beverly Hills, et y installa un studio d’enregistrement. Surplombant le garage, la salle de musique contenait un Steinway de concert. Joe put ainsi jouer et enregistrer sa musique et les nombreuses jam sessions qui s’y déroulaient. Duke Farms, la propriété que Doris possédait dans le New Jersey fut également équipée pour des enregistrements. Doris finança également un label, Clover Records. Joe en assurait la direction artistique. De nombreuses heures de musique furent conservées, mais Clover ne publia qu’un seul album du pianiste, “Lush Life”, le dernier des trois disques qu’il édita sous son nom.

Joe Castro : fidèlement jazz

Après le décès de Joe Castro à Las Vegas en 2009, son fils cadet, James et Daniel Richard réunirent photos et documents sonores, se penchèrent sur des centaines de bandes magnétiques afin d’éditer ce premier coffret qui couvre la période 1954 - 1966. D’autres disques également inédits seront publiés en CD et en téléchargement, ce coffret Sunnyside ne constituant qu’une petite partie du matériel retrouvé.

Joe Castro : fidèlement jazz

Enregistrées à Falcon Lair au cours de l’été 1954, “Abstract Candy” (disque 1) réunit deux longues jam sessions. La première, en deux parties rassemble autour du pianiste John Anderson (trompette), Buddy Collette (flûte et clarinette), Buddy Woodson (contrebasse) et Chico Hamilton (batterie). Également improvisée et intitulée Abstract Sweet, la seconde réunit Hamilton, Castro et le bassiste Bob Bertaux.

Joe Castro : fidèlement jazz

Joe Castro ne participe pas à “Falcon Blues”, le second disque de ce coffret enregistré à Falcon Lair en 1955 et à Duke Farm en 1956. Teddy Wilson (photo) en est le pianiste et ses notes ont la légèreté, l’élégance aérienne des pas d’un danseur. En trio, mais surtout en quartette, un Stan Getz impérial (en 1955) et un Zoot Sims éblouissant (en 1956) se succèdent au saxophone ténor dans un répertoire de standards bénéficiant, comme ailleurs, d’une très bonne prise de son.

Joe Castro : fidèlement jazz

Sous le nom de “Just Joe” (disque 3) sont regroupées deux sessions enregistrées à Duke Farm les 4 et 5 février 1956. Au piano Joe Castro associe des lignes mélodiques raffinées à un jeu plus dur hérité des boppers, mais surtout Oscar Pettiford (en photo avec Joe Castro) tient la contrebasse et on mesure en l’écoutant le fossé qui le séparait de ses confrères sur le même instrument. Ses improvisations mélodiques sont pur bonheur et une leçon pour les bassistes d’aujourd’hui qui prennent trop souvent des chorus hors sujet. Pettiford est une exception, car à l‘époque le bassiste, pilier de l’édifice rythmique, est d’abord au service des solistes. Bon ami de Castro, il livre ici une version magistrale de Tricotism, un de ses thèmes les plus célèbres. Quatre des cinq plages enregistrées le 5 réunissent deux géants du saxophone : Zoot Sims et Lucky Thompson dont la sonorité exquise illumine ces sessions.

Joe Castro : fidèlement jazz

Après avoir travaillé en trio dans les clubs de New York, Joe Castro retrouva Los Angeles en 1958 et y créa un quartette avec Teddy Edwards au saxophone ténor, Leroy Vinnegar à la contrebasse et Billy Higgins à la batterie. Les musiciens travaillaient leurs morceaux à Falcon Lair et de nombreux thèmes y furent enregistrés. “Feeling the Blues” (disque 4) en rassemble une dizaine. C’est avec ce groupe que Joe enregistra en 1960 pour Atlantic “Groove Funk Soul”, son second disque, et l’année suivante sous le nom de Teddy Edwards la moitié de “Sunset Eyes” pour Pacific Jazz et “Teddy’s Ready !” pour Contemporary. Grand technicien, saxophoniste à la sensualité toute féline, Edwards excelle dans le blues, mais aussi dans les ballades. Autumn leaves « in progress », avec faux départs et prises avortées, en donne un aperçu.

Joe Castro : fidèlement jazz

On retrouve Teddy Edwards dans les rangs du big band que Joe Castro mit sur pied en février 1966 pour “Funky Blues” (disque 5), un album destiné à paraître sur Clover Records, mais qui ne vit jamais le jour. Le pianiste en écrivit lui-même les arrangements et chargea le trompettiste Al Porcino de rassembler des musiciens et de coordonner les séances d’enregistrements. Quatre sessions furent organisées à Hollywood, les deux premières aux Studios United Recorders le16 février et le 2 mars, les deux dernières au Studio RCA Victor le 27 mai. De nombreux musiciens de l’orchestre nous sont familiers. Conte Candoli et Stu Williamson apparaissent dans la section de trompette et Franck Rosolino dans celle des trombones. Anthony Ortega, Bob Cooper et Teddy Edwards en sont les principaux saxophonistes, la section rythmique comprenant Howard Roberts ou Ron Anthony à la guitare, Leroy Vinnegar à la contrebasse, Larry Bunker ou Clarence Johnston à la batterie. Si Castro en est l’un des principaux solistes, il accorde beaucoup de place à Edwards qui intervient dans ses propres compositions et dans celles, nombreuses, de Vinnegar, grand spécialiste de la walkin’bass qui, en décembre 1960 et en janvier 1961, se produira avec Castro et le batteur Charles Bellonzi (photo) au Mars Club de Paris.

Joe Castro : fidèlement jazz

Teddy Edwards (photo) est également à l’honneur dans “Angel City” (disque 6), un album du saxophoniste que Clover aurait dû éditer mais qui resta à l’état de bandes magnétiques. Edwards en écrivit les arrangements et l’enregistra en tentet au Sunset Sound Studio d’Hollywood, le 1er mars et le 4 mai 1966, Jack Wilson remplaçant Joe Castro au piano lors de cette seconde séance. Son originalité est liée à la présence d’un quatuor de trombones qui, associée à la trompette de Freddie Hill, donne à l’orchestre une sonorité spécifique. En grande forme, Teddy Edwards est le principal soliste d’un jazz aux riffs efficaces. Leroy Vinnegar et Carl Lott (batterie) assurent une rythmique musclée, Bear Tracks trempant même quelque peu dans le rock’n’roll.

Pour tout savoir sur Joe Castro, sa vie, son œuvre : www.joecastrojazz.com

 

PHOTOS : James Castro © George Hurrell / James Castro Collection – 3 Bees & A Queen © Romaine / James Castro Collection – James Castro & Doris Duke © James Castro Collection – Joe Castro (photo de presse) © James J. Kriegsmann / James Castro Collection – Teddy Wilson © photo X/D.R. – Joe Castro & Oscar Pettiford © Chuck Lilly / James Castro Collection  – Leroy Vinnegar, Charles Bellonzi & Joe Castro au Mars Club, Paris décembre 1960 © Jean-Philippe Charbonnier / James Castro Collection – Teddy Edwards © Ray Avery.

 

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Published by Pierre de Chocqueuse - dans Chroniques de disques
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