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14 janvier 2019 1 14 /01 /janvier /2019 09:37
Les ermites aussi partent à la retraite !

Janvier. Celui de la Montagne Sainte-Geneviève vient de prendre la sienne, au grand dam des amateurs de jazz et de blues fort contrariés par cette nouvelle. Cela faisait presque trente-trois ans que Gilles Coquempot s’était installé là-haut, à l’ombre du clocher de l’église Saint-Étienne-du-Mont qui chaque samedi soir à dix-huit heures trente, fait carillonner ses cloches, étourdissant vacarme rendant l’écoute de toute autre musique impossible. Dans son antre, Crocojazz, un ermitage d’une propreté exemplaire malgré l’usure du temps, le Père Gilles était l’un des derniers vendeurs de jazz à connaître parfaitement son métier. Ses clients venaient parfois de lointains pays pour acquérir telle ou telle pièce manquante de leur discothèque, “Gone With the Woodwinds! de Lyle Murphy que l’oncle Galip, grand amateur de jazz West Coast, avait fait entendre à Istanbul à ce client turc, alors qu’il n’était encore qu’un gamin en culottes courtes, ou la musique d’“Odds Against Tomorrow” – un album United Artists, l’UAL 4061 précisait l’ermite dont le savoir jazzistique impressionnait ses visiteurs – qui avait tant marqué cet australien de passage, une partition de John Lewis qui apporte beaucoup au film de Robert Wise qu’il avait vu adolescent dans un cinéma de Brisbane.

 

Des disques de jazz et de blues, le Père Gilles leur en avait vendu beaucoup, surtout des vinyles, des éditions originales aujourd’hui recherchées. Les pèlerins criaient miracle lorsqu’ils dénichaient l’album depuis si longtemps désiré. L’ermite exauçant souvent leurs prières, leurs cris de joie s’entendaient jusque dans la rue escarpée qu’ils avaient eu tant de mal à gravir. Oubliés les souffrances de la montée, les cœurs trop palpitants, les jambes lourdes et flageolantes. Ils repartaient aussi joyeux que s’ils avaient découvert le Saint Graal ou l’Arche d’Alliance.

 

De tels ermitages, il n’en existe presque plus à Paris. Les vinyles aujourd’hui fabriqués qui remplissent les bacs des FNAC et des grandes surfaces sont le plus souvent des copies numériques. Des rééditions analogiques, il n’y en a pas beaucoup. Le Père Maxime qui vend toujours d’anciennes et précieuses reliques au pied des arènes de Lutèce prend lui aussi de l’âge. Également fréquentée par beaucoup d’étrangers, la petite boutique de la rue de Navarre déborde de trésors. Les prix sont raisonnables. Les pièces rares coûtent beaucoup plus cher, mais personne ne vous oblige à les acheter. Paris Jazz Corner reste l’un des derniers magasins de disques qui vend encore du jazz dans une capitale qui naguère en comptait beaucoup. Aujourd’hui le clic remplace la claque d’une heureuse découverte. Quel plaisir peut-on éprouver à acheter sur internet ? Il faut se rendre à l’évidence, le disquaire parisien, hélas!, appartient au passé.

 

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

-Melanie De Biaso à la Seine Musicale (auditorium, 20h30) le 17 janvier. Ceux qui comme moi ont assisté au concert qu’elle donna au théâtre de l’Odéon en juin dernier ne l’ont pas oubliée. Sur scène la chanteuse se donne entièrement à son art, envoûte par sa voix expressive et grave, sa gestuelle, les fascinantes ambiances nocturnes d’une musique modale que traversent les troublantes improvisations qu’elle s’autorise à la flûte. Pour cette prestation très attendue, Matthieu Van (piano, vintage synthétiseurs), Axel Gilain (contrebasse, basse électrique, guitare) et Aarich Jespers (batterie, percussions) remplaceront les fidèles Pascal Mohy et Pascal Paulus aux claviers qui l’accompagnent depuis ses débuts discographiques. Publié en 2007 “A Stomach is Burning” relève encore du jazz. “No Deal” qui paraît six ans plus tard et contient 33 minutes de musique est une plongée dans un univers beaucoup plus personnel, une musique onirique au fort pouvoir de séduction. Un large public est au rendez-vous lorsque Melanie De Biaso fait paraître “Lilies” en 2017, un recueil de chansons qui étonnent et ouvrent davantage encore les portes du rêve.

Les ermites aussi partent à la retraite !

-Bobo Stenson au studio 104 de Radio France le 19 à 20h30 dans le cadre de l’émission Jazz Sur le Vif animé par Arnaud Merlin. Méconnu en France et jouant très rarement à Paris, le pianiste suédois est pourtant l’un des meilleurs de la planète jazz. Son toucher délicat, ses harmonies élégantes et sophistiquées, son goût du détail et de la mélodie n’ont pas échappé à l’Académie du Jazz qui, toujours vigilante lui décerna son Prix du Jazz Européen en 2001. À cette date, outre plusieurs albums sous son nom pour ECM, Bobo Stenson a déjà enregistré des albums importants avec Charles Lloyd et Tomasz Stanko. Il se déplace à Paris avec les musiciens de son trio habituel. Anders Jormin, son bassiste depuis les années 80 est également l’auteur d’une partie non négligeable d’un répertoire éclectique. Créant un tissu percussif souple et distendu qui donne beaucoup de liberté au pianiste, Jon Fält, son batteur depuis l’enregistrement de “Cantando” en décembre 2007, complète la formation. Le groupe BwaLaurent Coq (Fender Rhodes), Ralph Lavital (guitare), Swaéli Mbappé (basse électrique), Laurent-Emmanuel Tilo Bertholo (batterie) – assurera la première partie du concert.

-Martial Solal en solo Salle Gaveau le 23 (20h30), un événement que ne peut difficilement ignorer un amateur de piano. Né en 1927 (il a eu 91 ans le 23 août), Martial le sorcier espiègle fait chanter son instrument mieux que tout autre avec l’humour dont il sait si bien saupoudrer sa musique. L’esprit vif, les doigts toujours agiles, Martial, enchanteur beaucoup plus facétieux que Merlin, étonne toujours. Les notes qu’il bouscule et renverse joyeusement, les citations drôles et inattendues dont il aime truffer ses morceaux témoignent de l’art pianistique de la joie que sa musique fait entendre.

 

-“Histoires improvisées” (JMS / Pias) son dernier disque est sorti beaucoup trop tardivement pour que je puisse en parler. Je vous recommande ici cet album entièrement créé en studio par Martial qui, tirant d’un chapeau des petits papiers, découvrit les sujets de ses improvisations : Lizt, Alger, À bout de souffle, Claudia, What is this Lee… soit 19 pièces assez courtes à inventer. Le pianiste les commente oralement, puis les illustrant avec des notes aussi brillantes qu'inattendues, fait délicieusement tourner nos têtes.

-“Bird with Strings” à la Philharmonie le 27 (grande salle Pierre Boulez, 20h30). Charlie Parker qui rêvait de faire un album avec des cordes l’enregistra en novembre 1949. Rassemblés dans un coffret comprenant trois 78 tours, ces six morceaux connurent un grand succès. Un hautbois, quelques violons, un alto, un violoncelle, une harpe, un piano (Stan Freeman), et une section rythmique (Ray Brown et Buddy Rich) offraient de nouvelles combinaisons sonores au saxophoniste qui réclamait depuis longtemps des cordes à Norman Granz, le producteur de ses disques Mercury. Christophe Dal Sasso leur apportant aujourd’hui de nouveaux arrangements, ces standards du jazz (Just Friends, Summertime, Everything Happens to Me, April in Paris, I Didn’t Know What Time It Was, If I Should Lose You) se verront confiés aux saxophonistes Géraldine Laurent, Pierrick Pédron, Thomas de Pourquery, Olivier Bogé et Logan Richardson, le chef Bastien Stil assurant la direction de l’orchestre.

-Un concert en hommage au pianiste et compositeur Thierry Lalo, fondateur et directeur musical des Voice Messengers, disparu le 16 novembre dernier, aura lieu le dimanche 27 de 18h00 à minuit au Sunside. Pour son disque “Lumières d’Automne” (Black & Blue), la formation avait obtenu en 2007 le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz. Augmentée de ses anciens membres, elle interprétera les compositions et arrangements de Thierry. Michele Hendricks, Manuel Rocheman, Jean-Loup Longnon, François Laudet, Chloé Cailleton, Raphaël Dever, Philippe Soirat, Glenn Ferris, Jérôme Barde et plusieurs autres musiciens ont également confirmé leur présence à cette soirée. Les recettes serviront à financer le prochain album du groupe, son troisième. Je rappelle que la collecte mise en place pour y contribuer se poursuit pendant plusieurs semaines. Le lien pour y accéder est le suivant : www.helloasso.com/associations/les-voice-messengers-association-loi-1901

-La Seine Musicale : www.laseinemusicale.com

-Radio France – Jazz sur le vif : www.maisondelaradio.fr/concerts-jazz

-Salle Gaveau : www.sallegaveau.com

-Cité de la Musique / Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

 

Crédits Photos : Gilles Coquempot © L’Anachorète du Grand Désert – Bobo Stenson Trio © Catarina Di Perri / ECM Records – Thierry Lalo © Jean-Louis Blérol.

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1 janvier 2019 2 01 /01 /janvier /2019 00:17
Voeux 2019

  Bonne et Heureuse année  2019

                       Happy New Year

                                                         🎵🎵🎵

Felice anno nuovo - Frohes neues Jahr - Feliz año nuevo - Feliz ano novo

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21 décembre 2018 5 21 /12 /décembre /2018 10:35

Ce 21 décembre, le soleil entre dans le solstice d’hiver, l’annonce d’une année qui s’achève. Avec les fêtes, les familles se retrouvent, se réunissent. On fraternise avec le voisin, on réunit ses amis autour du sapin illuminé. Offrir, partager, prendre le temps de lire, écouter, rêver… Janvier, c’est aussi la traditionnelle remise des prix de l’Académie du Jazz, mais vous patienterez quelques semaines de plus pour les découvrir.

 

Comme je vous l’ai précédemment annoncé, le palmarès sera dévoilé le 9 février à la Seine Musicale au cours d’un concert hommage au pianiste Michel Petrucciani disparu il y a vingt ans en 1999. Ne tardez pas à acheter des billets pour cet événement exceptionnel réunissant les nombreux musiciens qui ont tenu à y participer. Franck Avitabile, Flavio Boltro, Laurent Coulondre, Géraldine Laurent, Joe Lovano, Philippe Petrucciani, Géraud Portal, Lucienne Renaudin Vary, Aldo Romano, Jacky Terrasson et Lenny White assureront la deuxième partie et les lauréats de l'Académie du Jazz la première.

 

Le blog de Choc a fêté ses dix ans en septembre. J'ai beaucoup hésité à l'arrêter mais votre fidélité m'en a finalement dissuadé. Cette aventure va donc se poursuivre en 2019 avec peut-être moins de chroniques, de concerts qui interpellent. L'actualité du jazz en décidera, mais les bons disques qui actuellement me parviennent et doivent bientôt paraître m'encouragent à garder le rythme.

 

Comme chaque année, ce blog sommeillera jusqu’à la mi-janvier. Pas plus tard, car des concerts alléchant sont prévus – Martial Solal à Gaveau, Bobo Stenson à Radio France – et, mon enthousiasme pour le jazz ne faiblissant pas, je me dois de vous en tenir informé.

 

                       Bonnes et heureuses fêtes de fin d’année.

 

-Réservation concert hommage à Michel Petrucciani à la Seine Musicale : www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/michel-petrucciani_e422

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14 décembre 2018 5 14 /12 /décembre /2018 09:58
Photo : Opération Greenhouse © Collection Everett

Photo : Opération Greenhouse © Collection Everett

Vous les attendiez ces 13 disques que je place au-dessus des autres, mes lauréats de 2018. Vous retrouverez dans ce palmarès des musiciens qui ont l’habitude d’y être. Fred Hersch, Brad Mehldau, Enrico Pieranunzi font régulièrement de grands disques. Bruno Angelini aussi. Déjà Choc de l’année en 2017, le batteur danois Snorre Kirk récidive avec un album encore plus enthousiasmant. Tous ont fait l’objet de chroniques dans ce blog ou dans Jazz Magazine. Comme à mon habitude, je n’écris que sur ceux qui m’éblouissent, préférant passer les autres sous silence. Ce choix subjectif correspond à mes goûts. Ceux qui me lisent régulièrement connaissent mon intérêt pour le piano mais Jacques Vidal est un contrebassiste, Eddie Daniels un clarinettiste et Snorre Kirk un batteur.

 

Des regrets, j’en ai bien sûr. Sélectionner 13 disques n’est pas facile. J’aurai pu tout aussi bien choisir “Wine & Waltzes” ou “Blue Waltz” d’Enrico Pieranunzi, mais “Monsieur Claude” garde ma préférence. Thomas Bramerie, Stephan Oliva, Stéphane Kerecki, Kenny Werner, John Surman et Andy Sheppard ont également sorti de bons albums cette année. Ces deux derniers sont des artistes ECM, un catalogue riche en merveilles. Présents dans ce palmarès, les CD(s) de Tord Gustavson, Bobo Stenson et Keith Jarrett (un de mes deux inédits) sont aussi des disques ECM. Ils confirment la bonne santé du jazz européen qui représente plus de 50% d’une sélection que je vous invite à découvrir et bien sûr à écouter.

 

11 nouveautés…

Bruno ANGELINI : “Open Land”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 16 avril

Open Land”, fait entendre un univers musical onirique d’une grande richesse, un jazz de chambre mélodique et largement ouvert à l’improvisation. Les timbres sont traités avec une grande douceur par les musiciens, Bruno Angelini (piano), Régis Huby (violons), Claude Tchamitchian (contrebasse) et Edward Perraud (batterie). Contrairement à “Instant Sharings”, son premier opus, la formation s’est rendue au studio la Buissonne avec un répertoire original apporté par son pianiste et rôdé en concert. Des compositions pensées pour les couleurs, les timbres des instruments qui, entremêlés, donnent au groupe sa sonorité particulière, sa signature qui le distingue de tous les autres.

Marc COPLAND : “Gary”

(Illusions / www.illusions-music.fr)

Chronique dans le blog de Choc le 15 novembre

Presque entièrement consacré à des compositions de Gary Peacock, produit par Philippe Ghielmetti et enregistré en avril à La Buissonne par Gérard de Haro, “Gary” est l’un des grands opus de Marc Copland, un disque en solo dans lequel le pianiste donne à ce répertoire qu’il connaît bien une grande dimension onirique. Mises en valeur, habillées d’harmonies flottantes et rêveuses que favorisent un jeu de pédales très élaboré et une grande finesse de toucher, les mélodies deviennent prétextes à d’inépuisables variations de couleurs harmoniques et acquièrent un aspect grandiose et introspectif que les propres enregistrements du bassiste sont loin de toujours posséder.

Eddie DANIELS : “Heart of Brazil”

(Resonance / Bertus)

Chronique dans le blog de Choc le 13 juillet  

De son propre aveu, Eddie Daniels ne connaissait pas la musique du compositeur brésilien Egberto Gismonti avant que George Klabin, le producteur de cet album, ne la lui fasse entendre. Éblouissant à la clarinette dont il est un virtuose incontesté, mais également très convaincant au saxophone ténor, Daniels habille ici de nouveaux arrangements la musique du compositeur brésilien, un mélange équilibré et savoureux de musique savante et populaire dépassant le cadre de la samba, du choro ou de la bossa nova. Un quartette comprenant le pianiste Josh Nelson (l’un des arrangeurs de cet album), le batteur brésilien Maurizio Zottarelli, et un quatuor à cordes qui dialogue souvent avec les solistes (le Harlem Quartet), en assure l’instrumentation.

Tord GUSTAVSEN Trio : “The Other Side”

(ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°709 - septembre (Choc)

Après plusieurs albums en quartette, et un disque en trio avec la chanteuse germano-afghane Simin Tander, Tord Gustavsen a choisi de revenir au trio piano, contrebasse, batterie. Enregistré avec Jarle Vespestad, son batteur habituel, et Sigurd Hole, un nouveau bassiste, “The Other Side” son huitième opus pour ECM est plus que jamais inspiré par la musique sacrée, hymnes religieux norvégiens et chorals de Jean-Sébastien Bach constituant une part importante du répertoire. L’épure, l’ascétisme musical que recherche le pianiste s’exprime dans son jeu qui ornemente a minima pour mieux dire l’essentiel. Les notes se font ici légères comme si l’Esprit Saint soufflait sur elles, la musique, lente, contemplative et d’une grande simplicité mélodique, acquérant une profondeur spirituelle à laquelle on n’est plus habitué.

Fred HERSCH Trio : “Live in Europe”

(Palmetto / Bertus)

Chronique dans Jazz Magazine n°705 - mai (Choc)

Enregistré dans un studio de Bruxelles lors d’une récente tournée européenne effectuée avec John Hébert (contrebasse) et Eric McPherson (batterie), ses musiciens habituels, ce “Live in Europe” est encore plus enthousiasmant que “Sunday Night at the Vanguard”, un disque que Fred Hersch considère comme étant le meilleur de ses nombreux albums en trio. C’est dire l’excellence du programme musical qui nous est ici proposé. Dédiant comme à son habitude ses compositions à des amis, des artistes qu’il affectionne, Hersh joue à cache-cache avec des notes que ses deux mains autonomes font sortir de son piano. Jouant simultanément plusieurs lignes mélodiques, recourant au contrepoint, il aborde blues et calypso, reprend deux thèmes de Wayne Shorter et termine sa prestation par un Blue Monk qui ensorcelle.

Snorre KIRK : “Beat”

(Stunt / Una Volta Music)

Chronique dans Jazz Magazine n°712 - décembre (Choc)

Le procédé est connu : on frappe dans ses mains pour se réchauffer. Le batteur Snorre Kirk vient du froid, du Danemark, non pour espionner mais pour battre d’autres tambours, rythmer une musique chaude comme de la braise. Count Basie, Duke Ellington et Wynton Marsalis se font entendre dans ses compositions, ses arrangements très soignés. Dans la même veine musicale que “Drummer & Composer” publié l’an dernier, l’un des treize Chocs 2017 de ce blog, “Beat” est encore plus enthousiasmant. Cocktail détonnant à base de swing, de blues et de rythmes afro-cubains, il réunit un sextette comprenant cornet, saxophone alto (ou clarinette) saxophone ténor, piano, contrebasse et batterie. Jan Harbeck, le ténor de la formation, a enregistré un album très réussi avec le saxophoniste Walter Smith III et son pianiste, Magnus Hjorth, est l’un des grands de l’instrument.

Brad MEHLDAU Trio : “Seymour Reads the Constitution !”

(Nonesuch / Warner)

Chronique dans Jazz Magazine n°706 - juin (Choc)

On peut lui préférer, “Blues and Ballads” publié il y a deux ans, l’un des treize Chocs 2016 de ce blog, un album aux tempos lents au sein duquel la mélodie est constamment privilégiée. D’une grande unité stylistique et lourd d’improvisations audacieuses “Seymour Reads the Constitution!” reste toutefois un grand disque de Brad Mehldau. Mêlant compositions nouvelles et standards – Beatrice de Sam Rivers et De-Dah de Elmo Hope, mais aussi Friends de Brian Wilson et Great Day de Paul McCartney –, le pianiste envoûte par son flot de notes, son univers harmonique aux longues phrases en constante expansion. Étroitement associés à sa musique Larry Grenadier et Jeff Ballard canalisent cette énergie qui le pousse à questionner sans relâche et jusqu’au vertige les thèmes qu’il aborde pour nous offrir la plus belle des musiques.  

Enrico PIERANUNZI / Diego IMBERT / André CECCARELLI :

“Monsieur Claude {A Travel with Claude Debussy}”

(Bonsaï Music / Sony Music)

Chronique dans le blog de Choc le 26 mars

Multipliant les enregistrements, Enrico Pieranunzi a fait paraître quatre albums en 2018. Je les aime tous, mais ma préférence va à ce “Monsieur Claude” consacré à des relectures de quelques pages de Claude Debussy, un disque publié en début d’année qui, du fait de la présence dans quatre morceaux de la chanteuse Simona Severini, fait polémique. C’est pourtant elle qui ajoute à ce enregistrement un supplément d’âme, le rend si attachant. Composé par le Maestro, L’adieu, un poème de Guillaume Apollinaire confié à sa voix, rencontre l’interprète idéale pour en chanter les notes. Dans quatre autres plages, David El Malek rejoint le trio du pianiste. Diego Imbert et André Ceccarelli  – l’album sort sous leurs trois noms – en constituent la section rythmique et font merveille en trio.

Bruno RUDER & Rémi DUMOULIN : “Gravitational Waves”

(Association du Hajeton / Absilone)

Chronique dans le blog de Choc le 23 février

Enregistré en public en janvier 2016 avec le batteur Billy Hart, qui trouve ici un répertoire sur mesure lui permettant d’exprimer pleinement son art, “Gravitational Waves” contient une musique généreuse, ouverte et étonnamment vivante. Le batteur apporte beaucoup à ces morceaux composés par le pianiste Bruno Ruder et le saxophoniste Rémi Dumoulin, leaders d’une formation que complète le trompettiste Aymeric Avice et le bassiste Guido Zorn. Adoptant une ponctuation rythmique inhabituelle, Hart suggère le tempo sans le jouer, profite des simples riffs, des courts motifs mélodiques qui structurent la musique pour inventer avec ses partenaires de jeu un jazz moderne parfois abstrait, souvent lyrique dont la trame musicale, riche en surprises, offre tous les possibles.

Bobo STENSON Trio : “Contra la indecisión”

(ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°702 - février (Choc)

Aucune note inutile chez ce grand Monsieur du piano dont le jeu délicatement introspectif est d’une telle finesse harmonique qu’il faut plusieurs écoutes pour pleinement la goûter. Avec le contrebassiste Anders Jormin qui signe ici la moitié du répertoire, Bobo Stenson a longtemps été le pianiste de Charles Lloyd, les deux complices se retrouvant également sur deux albums ECM du regretté Tomasz Stanko, le label munichois publiant aussi ceux de son trio. Jon Fält, son batteur, l’a rejoint en 2007 et “Contra la indecisión” est le troisième album qu’ils font ensemble. Une esthétique européenne du jazz s’affirme dans leur musique souvent modale. Leurs relectures décalées d’œuvres composées par Erik Satie, Béla Bartók et Federico Mompou comptent parmi les grands moments de cet opus d’une rare élégance.

Jacques VIDAL Quintet : “Hymn”

(Soupir Editions / Socadisc)

Chronique dans le blog de Choc le 24 octobre

Publié en 2007, “Mingus Spirit” aurait certainement été un de mes 13 Chocs de l’année 2007 si ce blog crée l’année suivante, avait alors existé. Comme lui, “Hymn” rassemble des compositions personnelles de Jacques Vidal sur lesquelles souffle l’esprit de Mingus. Une épaule démise l’empêchant de jouer de la contrebasse, Jacques s’est remis à l’écriture et réintroduit le piano dans sa musique. Arrangée par ses soins, elle reflète l’attention qu’il porte aux timbres, aux couleurs, aux volumes, un travail sur la forme, une mise en espace laissant beaucoup de liberté aux solistes, à Pierrick Pédron et Daniel Zimmermann déjà présents dans “Mingus Spirit”. Retrouvant son instrument un temps délaissé, Jacques donne une assise rythmique et livre des commentaires mélodiques à sa musique lyrique et inspirée.   

…Et deux inédits

 

Charlie HADEN & Brad MEHLDAU : “Long Ago and Far Away”

(Impulse / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 24 novembre

Charlie Haden a toujours aimé rencontrer d’autres musiciens. Plusieurs de ses disques sont des duos qui ont parfois été publiés après sa mort. Enregistré en public avec Brad Mehldau en novembre 2007, “Long Ago and Far Away” est presque du même niveau que trois autres albums dans lesquels il est associé à des pianistes, le sublime “Tokyo Adagio” avec Gonzalo Rubalcaba et les non moins enthousiasmant “Night and the City” avec Kenny Barron et “Nightfall” avec John Taylor. Les six standards qu’il contient permettent à Mehldau de jouer souvent son meilleur piano. Une contrebasse aussi mélodique que rythmique et au son volumineux l’accompagne sans jamais chercher à s’imposer. My Love and I de David Raskin, un morceau qu’Haden interprète souvent, et la somptueuse version de Everything Happens to Me qui conclut cette rencontre en sont les deux sommets.

Keith JARRETT Trio : “After the Fall”

(ECM / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 19 mars

Enregistré en novembre 1998, après la maladie qu’il l’a contraint d’arrêter tous ses concerts, “After The Fall” (après la chute) est le disque de la résurrection de Keith Jarrett, de son retour sur scène après presque deux ans d’absence. Il doute encore de lui, mais avec Gary Peacock et Jack DeJohnette, il sait qu’il peut donner le meilleur de lui-même et retrouver sa confiance. Bouncing With Bud de Bud Powell qui lui permet d’éprouver la mobilité de ses doigts, Doxy de Sonny Rollins, One For Majid de Pete La Roca, Scrapple from the Apple de Charlie Parker, le bebop est la musique idéale pour constater l’état de sa technique. When I Fall in Love, une ballade, révèle la délicatesse de son toucher et une version excitante d’Autumn Leaves, dans laquelle Jarrett dialogue avec son batteur et laisse parler une contrebasse inventive, témoignent de son piano retrouvé.

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 09:12
Les beaux cadeaux du Maestro

Pas moins de quatre enregistrements d’Enrico Pieranunzi ont été publiés en 2018. “Monsieur Claude” (Bonsaï Music), dans lequel le Maestro habille de rythmes et d’harmonies nouvelles la musique de Claude Debussy, a fait l’objet d’une chronique dans ce blog le 26 mars. Trois mois plus tard, en juin, Cam Jazz commercialisait “Wine & Waltzes”, un disque en solo du pianiste enregistré dans le chai d’une entreprise viticole du Frioul. Deux autres albums sont parus en novembre. Consacré à la musique du célèbre compositeur américain, “Play Gershwin” rassemble piano, clarinette et violon et relève de la musique de chambre. S’il peut dérouter l’amateur de jazz, ce dernier ne peut ignorer “Blue Waltz”, un duo au sommet avec le contrebassiste danois Thomas Fonnesbæk enregistré dans un club de Copenhague.

“Wine & Waltzes” (Cam Jazz / Pias)

Wine & Waltzes”, est l’un des six albums de la série « A Night at the Winery », tous enregistrés live entre le 5 et le 10 juin 2017 dans les caves et chais de six entreprises viticoles de la région Vénétie-Frioul Julienne. Le 6 juin, constamment inspiré par les imposants tonneaux qui l’entourent, Enrico Pieranunzi fait joyeusement chanter son piano dans le chai de la « Winery Bastianich ». Espiègle dans Wine & Waltzes qui introduit et donne son nom à cet opus en solo, rêveur dans Flowering Stones qui le conclut, le Maestro romain met ici sa grande technique au service d’un répertoire de valses qu’il a composées et dont certaines sont inoubliables. C’est le cas de sa célèbre Fellini’s Waltz qu’il enregistra en 2003 en duo avec Charlie Haden à la contrebasse et que contient son disque “FelliniJazz”. Des valses, il en a composées beaucoup. Je pense notamment à Sunday Waltz et à Waltz for a Future Movie qui se trouvent dans le second volume de ses enregistrements consacrés à Ennio Morricone, à September Waltz, également absent de ce programme, qu’il enregistra plusieurs fois en trio. Enrico a préféré reprendre Blue Waltz, un des morceaux de “Stories publié en 2014. Son balancement exquis, sa mélodie attachante lui inspire des variations qu’il développe avec brio. Mélancolique mais se faisant de plus en plus lyrique au fur et à mesure que progresse l’improvisation qui lui est attachée, sa cadence finale relevant du blues, B.Y.O.H. est un autre grand moment de ce concert auquel j’aurais aimé assister.

“Play Gershwin” (Cam Jazz / Pias)

Play Gershwin” rassemble Enrico Pieranunzi au piano, son frère Gabriele Pieranunzi au violon et Gabriele Mirabassi à la clarinette. Ce n’est pas un disque de jazz mais de la musique de chambre, la réduction pour trois instruments des deux plus célèbres pages symphoniques du compositeur (An American in Paris et Rhapsody in Blue), ces trois mêmes instruments se voyant confier un nouvel arrangement de quatre de ses Préludes pour piano. An American in Paris date de 1928 et c’est la première œuvre que George Gershwin a lui-même orchestrée. Pour la jouer en trio, Enrico Pieranunzi s’est appuyé sur une transcription pour piano de William Daly (Gershwin lui dédia en 1926 ses Préludes pour piano) et sur la version pour deux pianos que le compositeur nous a laissée. L’ajout de quelques mesures et d’une brève cadence peu avant la coda sont les seuls changements notables apportés à cette partition réorchestrée. Écrite en 1924, la Rhapsody in Blue fut plus difficile à transposer. Comment réduire la masse orchestrale à trois instruments sans dénaturer l’œuvre de Gershwin ? Le Maestro choisit de conserver les nombreuses parties de piano existantes et d’en ajouter d’autres, le piano restant plus que jamais l’instrument principal de cette œuvre pour piano et orchestre, les parties jouées par ce dernier se voyant habilement réparties entre le violon et la clarinette. Composé par Enrico Pieranunzi et permettant aux trois musiciens d’improviser, sa Variazoni su un tema di Gershwin complète avec bonheur ces transpositions musicales que Gershwin n’aurait pas désavouées.

(Avec Thomas Fonnesbæk) : “Blue Waltz” (Stunt / Una Volta Music)

Souvent invité à jouer à Copenhague, une ville qu’il apprécie beaucoup, Enrico Pieranunzi est un habitué de son festival de jazz qui chaque année s’y déroule en juillet. Deux soirs de suite, les 14 et 15 juillet 2017, le Bistro Gustav l’accueillit pour des concerts en duo avec le bassiste danois Thomas Fonnesbæk. Digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, ce dernier est LE bassiste européen à suivre de près. C’est auprès de Sinne Eeg que je l’ai découvert, son disque en duo avec cette dernière en 2015 étant pour moi le meilleur album de la chanteuse. Toujours pour Stunt Records, le bassiste a également enregistré un excellent disque en trio avec le pianiste Aaron Parks et le batteur Karsten Bagge. Vous en trouverez une chronique dans ce blog. “Blue Waltz” est une rencontre heureuse. Enrico Pieranunzi insuffle de la joie à ses compositions, y met beaucoup de lui-même et, partageant ses chorus avec une contrebasse très souvent mélodique, joue ici un merveilleux piano. Sa Blue Waltz qui donne son nom à l’album est particulièrement réussie. Les deux musiciens n’en font jamais trop, mais s’écoutent, placent toujours leurs notes aux bons endroits. Certaines pièces sont plus vives que d’autres, voire rythmiquement complexes (Wimp), mais un dialogue fluide prédomine ici, comme une conversation entre deux complices qui se retrouvent après une longue absence et ont beaucoup de choses à se dire. Composés par le Maestro, Come Rose Dai Muri, Molto Ancora, Miradas et leurs mélodies lumineuses génèrent des phrases lyriques, des échanges aussi passionnants qu’attachants.

 

Photo Enrico Pieranunzi © Soukizy

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 09:44
Ils font des trous partout !

Décembre. Sous le voile gris masquant le bleu du ciel, le piéton de Paris déambule difficilement dans l’immense chantier qu’est devenu la capitale, des travaux ordonnés par la Mairie pour bannir la voiture. Les résultats ne se sont pas fait attendre : l’autobus circule mal, se traîne cahin-caha au sein d’un flot de véhicules quasiment à l’arrêt ; pris en otage, le piéton évite difficilement vélos et patinettes qui empruntent indifféremment chaussées et trottoirs. Protégé par de chauds vêtements, il slalome entre les trous, les déviations, les désordres de rues. Pour faire ses achats de Noël – une bonne idée de cadeau : “À bâtons rompus” (Éditions MF), le livre d’entretiens de Daniel Humair avec Franck Médioni, visiter les rares disquaires en activité, rejoindre les clubs qui programment sa musique préférée, le piéton qui est aussi amateur de jazz affronte l’embouteillage quasi-permanent d’une ville sens dessus dessous atteinte comme beaucoup d’autres d'une violente épidémie de jaunisse qui gagne tout le pays.

 

Pour lutter contre l’adversité, la morosité ambiante qui gagne du terrain, rien de tel que la musique. La présence à Paris en décembre des pianistes Bill Carrothers (au Duc des Lombards le 6) et Tord Gustavsen (au Sunside le 8 et le 9) nous en offre l’occasion. Le premier ne quitte plus guère la petite ville du Michigan dans laquelle il réside et n’a pas fait de disque depuis cinq ans. Les visites du second se font rares. Enregistré cette année “The Other Side (ECM) est l’un de ses plus beaux albums.

 

Séduira-t-il dans quelques jours les membres de l’Académie du Jazz ? Vous l’apprendrez le 9 février prochain, date de sa cérémonie de remise des prix. À cette occasion, l’auditorium de la Seine Musicale ouvrira ses portes au public pour une soirée exceptionnelle au cours de laquelle sera donné un concert en hommage à Michel Petrucciani (Prix Django Reinhardt 1981) disparu il y a vingt ans en 1999. De nombreux musiciens ont déjà confirmé leur présence *(1). La première partie sera assurée par les lauréats des trophées 2018 de l’Académie dont vous découvrirez alors les noms. Pour vous faire patienter, mes incontournables Chocs de l’année vous seront révélés à la mi-décembre, un peu avant la mise en sommeil de ce blog jusqu’au 15 janvier prochain.

 

La disparition le 16 novembre du pianiste et compositeur Thierry Lalo, fondateur et directeur musical des Voice Messengers, endeuille cette année qui s’achève. Pour son disque “Lumières d’Automne” (Black & Blue), la formation avait obtenu en 2007 le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz. Le plus cher désir de Thierry, auteur d’une remarquable étude sur John Lewis aux éditions Parenthèses, était d’enregistrer avec elle un troisième album. Pour le financer, une collecte a été mise en place par sa famille et ses proches *(2). Elle devrait également permettre de réorganiser la production et la direction musicale du meilleur groupe de jazz vocal de l'hexagone afin qu'il puisse continuer à chanter et à faire vivre sa musique.

 

*(1) Franck Avitabile, Flavio Boltro, Laurent Coulondre, Géraldine Laurent, Joe Lovano, Philippe Petrucciani, Géraud Portal, Lucienne Renaudin Vary, Aldo Romano, Jacky Terrasson et Lenny White.

 

*(2) www.helloasso.com/associations/les-voice-messengers-association-loi-1901

 

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

Ils font des trous partout !

-Le Zoot Octet à la Petite Halle le 5 décembre. Je découvre la formation avec  “Zoot Suite Vol.2 (Zoot Records / Socadisc), son deuxième album, et elle m’impressionne. Organisés en collectif depuis septembre 2016, les jeunes musiciens qui le constituent en ont composé le répertoire, le graphisme et la couverture, enregistrant leur disque en analogique. Outre sa qualité sonore, il séduit par la fraîcheur de ses arrangements, ses emprunts au cœur même du jazz qui enrichissent sa musique. Un quatuor à cordes – Jeroen Suys et Clémence Mériaux (violon), Anna Sypniewski (alto), Floria Pons (violoncelle) apporte ses timbres à une masse orchestrale colorée au sein de laquelle se distingue Noé Codjia (trompette), Ossian Macary et Paco Andreo (trombone), Thomas Gomez (saxophone alto), Neil Saidi (saxophone baryton), Clément Trimouille (guitare), Pablo Campos (piano), Clément Daldosso (contrebasse) et David Paycha (batterie). Une belle surprise de fin d’année à glisser dans la hotte du Père Noël et à découvrir sur scène.

-Le 5 également, Madeleine Peyroux est attendue à la Cigale (20h00), avec probablement Peter Warren (claviers), David Baerwald (guitares électriques et acoustiques), Brian MacLeod (batterie, percussions) qui ont été étroitement associés à la création d’“Anthem” (Decca), un album magnifiquement produit par Larry Klein qui voit la chanteuse revenir à la composition, imaginer une multitude d’histoires différentes en prise direct avec l’actualité, la musique servant d’exutoire à sa colère. Bénéficiant d’arrangements brillants, ce disque aux textes engagés, l’un des meilleurs qu’elle a enregistré, mêle allègrement les genres musicaux de la grande Amérique.  

-La présence de Bill Carrothers au Duc des Lombards le 6 pour deux concerts (19h30 et 21h30) est assurément l’un des évènements de ce mois de décembre. Le pianiste habite une petite ville du Michigan que l’hiver recouvre de neige. Il n’a pas joué à Paris depuis longtemps et ses disques se font rares. Rien à ma connaissance depuis “Sunday Morning (Visions Fugitives) enregistré en 2013. Au Duc, il jouera en solo, un exercice qui lui est familier et dans lequel il excelle comme en témoignent ses deux albums consacrés à la guerre de Sécession, mais aussi “Family Life” (Pirouet), un portrait musical de sa famille, et “Excelsior” (Outhere), le plus beau de ses disques en solo, un opus également enregistré à la Buissonne dans lequel le pianiste se penche sur son passé, fait appel à sa mémoire, se souvient de la petite ville du Minnesota naguère célèbre pour son parc d’attraction dans laquelle il passa sa jeunesse.

Ils font des trous partout !

-Mes concerts du mois sont ceux que donneront Tord Gustavsen en trio au Sunside le 8 et le 9 décembre (19h00 et 21h30 le 8, 20h00 le 9). La dernière visite du pianiste remonte à janvier 2016, le Sunside l’accueillant alors avec la chanteuse Simin Tander et Jarle Vespestad, son batteur habituel à l’occasion de la sortie de “What Was Said” (ECM), un disque en partie consacré à des hymnes religieux norvégiens. “The Other Side” (ECM), son nouvel album enregistré en trio avec Vespestad à la batterie et un nouveau bassiste, Sigurd Hole, en contient quelques-uns, des pièces lentes et contemplatives d’une grande simplicité mélodique. Arrangés par Tord, des chorals de Jean-Sébastien Bach et quelques compositions complètent le répertoire, la musique d’église restant sa principale source d’inspiration. Modale et intimiste, elle s’étire, prend le temps de rêver et de nous faire rêver.

-Après des concerts au Sunside en septembre, c’est le 10 décembre au Pan Piper que le bassiste Jacques Vidal et les musiciens de sa formation – Daniel Zimmermann (trombone), Pierrick Pédron (saxophone alto), Richard Turegano (piano), et Philippe Soirat (batterie) – joueront le répertoire de son nouveau disque, “Hymn” (Soupir Editions), un recueil de compositions originales, une musique généreuse et sensuelle sur laquelle plane toujours l’ombre tutélaire du grand Charles Mingus. Les deux souffleurs de l’orchestre lui apportent leurs chorus flamboyants, les chaudes couleurs de leurs instruments. L’alto de Pierrick Pédron illumine Charles Mingus’ Sound of Love, Daniel Zimmermann au trombone se réservant Hymn, des pièces lentes et majestueuses, deux des nombreux sommets de cet album chaleureux et constamment inspiré.

-Le 17 (à partir de 20h00), la salle Pleyel accueille l’incontournable You & The Night & The Music qu’organise chaque année TSF Jazz. Douze formations sont au programme de cette 16ème édition, soit 3 heures de musique retransmises en direct sur l’antenne de la radio. Les deux orchestres de cérémonie sont l’Amazing Keystone Big Band et le NOLA French Connection Brass Band. Au programme également : Thomas Dutronc, Shai Maestro, Judi Jackson, le trio de l’excellent pianiste Christian Sands, la chanteuse Hailey Tuck (une des révélations de l‘année), le saxophoniste Samy Thiébault, le chanteur Hugh Coltman, le Florian Pellissier Quintet, la chanteuse Alina Engibaryan, , la violoniste Fiona Monbet, le Mingus Project du bassiste Géraud Portal, le Mario Canonge / Michel Zenino Quintet et des invités surprises. 

-Le 20 au Sunside (21h00), Leïla Olivesi présentera la musique de sa “Suite Andamane”, son cinquième album, qu’elle enregistrera en studio en janvier. Après “Utopia” (Jazz&People), elle a choisi de réunir autour de son piano Adrien Sanchez (saxophone ténor), Manu Codjia (guitare), Yoni Zelnik (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie) et de confier les parties vocales à la chanteuse Chloé Cailleton. L’autre partie du disque, orchestrale, rassemblera un nonette, Quentin Ghomari (trompette), Baptiste Herbin (saxophone alto) et Jean-Charles Richard (saxophone soprano et baryton) rejoignant la formation. Le sous-titre de l’album « Travel Songs », chansons que Leïla a partagées ces derniers mois avec Chloé Cailleton en résume la musique, fruits des nombreux voyages de la pianiste. Philippe Georges (trombone) et Stéphane Adsuar (qui remplace Donald à la batterie) seront également présents sur la scène du Sunside. Pour permettre de financer une partie de l’album, un crowdfunding est actuellement en cours sur le site d’HelloAsso - www.helloasso.com/associations/attention-fragile/collectes/suite-andamane

-Le 22 au Triton (20h30), le violoncelliste Vincent Courtois fêtera le septième anniversaire du trio qu’il anime avec Daniel Erdmann (saxophone ténor) et Robin Fincker (saxophone ténor et clarinette) et présentera à cette occasion un nouveau répertoire inspiré par des nouvelles et des romans de Jack London. « Je l’ai découvert assez tard, en automne 2016, d’abord, les “Chroniques des mers du Sud” puis l’initiatique et incontournable “Martin Eden”. L’œuvre dense et souvent autobiographique de cet écrivain américain, si riche et si puissante, n’a alors cessé de me suivre, d’accompagner mon quotidien, mes voyages et donc la musique que je joue. » (Vincent Courtois).

-Comme l’an dernier, aux mêmes dates, les 28, 29 et 30 décembre (deux concerts par soir, à 19h30 et à 21h30), mais avec Géraud Portal (contrebasse) et Lawrence Leathers (batterie), Jacky Terrasson retrouvera le public du Sunside. Je me souviens d'un autre concert en décembre 2016, quelques jours avant le nouvel an. Son disque avec Stéphane Belmondo était paru quelques mois plus tôt et nos deux complices en jouèrent les morceaux. On le voit moins souvent aujourd’hui dans les clubs. Le pianiste n’a pas enregistré de nouvel album en trio depuis “Take This” en 2014, un opus très décevant. On l’a entendu en petite forme cette année. Dommage, car nous sommes nombreux à souhaiter que Jacky Terrasson, l’un des grands de la planète jazz, retrouve son piano. Il peut tout aussi bien jouer d’exquises ballades mélancoliques et rêveuses que tenir des tempos déraisonnables et énergiques. Ancré dans le blues et le rythme, son jeu très physique étonne et enthousiasme.

-La Petite Halle : www.lapetitehalle.com

-La Cigale : www.lacigale.fr

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Pan Piper : www.pan-piper.com

-Salle Pleyel : www.sallepleyel.com

-Le Triton : www.letriton.com

 

Crédits Photos : Chantier à la Bastille © Pierre de Chocqueuse – Michel Petrucciani (affiche concert) © Jean Ber – Madeleine Peyroux © Yann Orhan – Madeleine Peyroux © Yann Orhan – Tord Gustavsen trio © Hans Fredrick Asbjornsen – Jacques Vidal © Alain Saillant – Leïla Olivesi © Rémi Denis – Vincent Courtois / Daniel Erdmann / Robin Fincker © Tina Merandon – Jacky Terrasson © Philippe Levy-Stab – Zoot Octet, Bill Carrothers © Photos X/D.R.  

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 10:22
Charlie HADEN & Brad MEHLDAU : “Long Ago and Far Away” (Impulse! / Universal)

C’est en septembre 1993, lors d’un concert du saxophoniste Joshua Redman en Pennsylvanie que Charlie Haden entend la première fois Brad Mehldau. Ce dernier est depuis quelques semaines le pianiste du quartette de Redman. Trois ans plus tard, en novembre 1996, au Jazz Bakery de Los Angeles, Haden, Mehldau et Lee Konitz enregistrent pour Blue Note l’album “Alone Together” qui sortira sous le nom du saxophoniste. Le club abritera le trio l’année suivante pour un second disque Blue Note, “Another Shade of Blue”. Rejoints par le batteur Paul Motian, nos trois musiciens se produiront également au Birdland de New York en décembre 2009. ECM en publia un enregistrement.

Et puis il y a ce disque de novembre 2007, la captation d’un concert donné dans une église, la Christuskirche de Mannheim, dans le cadre de l’Enjoy Jazz Festival. Un inédit que l’on doit à Jean-Philippe Allard, déjà responsable du magnifique “Tokyo Adagio” réunissant Charlie Haden et le pianiste Gonzalo Rubalcaba, un enregistrement de 2005 qu’Impulse! édita dix ans plus tard. Bien que différent – Mehldau et Rubalcaba ne jouent pas le même piano –, “Long Ago and Far Away” qui contient six longs standards est presque aussi bon. Construit sur une ligne de blues, Au Privave de Charlie Parker, son premier thème, n’est pas abordé sur un tempo très rapide. La contrebasse et le piano en détachent toutes les notes, cheminent ensemble sans se presser, sans que l’un des deux instruments ne prenne le dessus. Ce n’est pas le meilleur morceau de l’album mais d’emblée la contrebasse assure une assise solide à la musique. Le son épais, volumineux, de l’instrument traduit un jeu tout aussi mélodique que rythmique.

 

Dans ses solos, Charlie Haden ne perd jamais de vue le thème qu’il développe. Brad Mehldau peut en décliner deux à la fois. La grande indépendance de ses mains le lui permet. Comme Keith Jarrett, il possède un rare sens de la forme et construit ses improvisations avec une logique qui leur donne un aspect achevé. Ses longs chorus dans Long Ago and Far Away sont aussi ingénieux qu’inattendus. Il faut attendre la seconde plage, My Old Flame, pour les retrouver. Il en expose délicatement la mélodie avant de laisser Haden improviser. Les deux hommes reprennent My Love and I, un morceau que le contrebassiste affectionne et que David Raksin composa pour le film “Bronco Apache” (“Apache”). Il le joue à Tokyo avec Rubalcaba. Il l’a également enregistré avec son Quartet West et sait lui donner rythme et couleurs. Everything Happens to Me conclut magnifiquement cette rencontre au sommet. Jouées par Brad qui en reprend en solo la mélodie, ses dernières minutes sont inoubliables. Charlie Haden disparaîtra sept ans plus tard, le 11 juillet 2014.

 

Photo © Evert-Jan Hielema

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15 novembre 2018 4 15 /11 /novembre /2018 09:22
Marc COPLAND : “Gary” (Illusions / UVM)

Marc Copland et Gary Peacock ont très souvent joué ensemble. Gary tient la contrebasse dans le premier disque de Marc qui s’appelait alors Marc Cohen. C’était en 1988 et leur complicité dure toujours. Marc est aujourd’hui le pianiste du trio de Gary que complète le batteur Joe Baron. Deux albums existent sur ECM. Le premier, “Now This”, contient quatre des huit thèmes de “Gary”, un disque en solo presque entièrement consacré aux compositions du bassiste enregistré en avril par Gérard de Haro au studio La Buissonne. Deux d’entre elles, Requiem et Vignette, sont les deux dernières plages de “Gary” mais aussi de “What It Says”, l’un des deux opus que Marc et Gary ont enregistré en duo, un disque également produit par Philippe Ghielmetti.

Ces morceaux, Gary Peacock les a souvent joués. Avec Marc Copland mais aussi avec le pianiste Masabumi Kikuchi au sein du groupe Tethered Moon dont il fut le bassiste. “Voices” qu’il enregistra au Japon en 1971, où il séjourna longtemps, contient la toute première version de Voice from the Past. Dans “Gary”, Marc met en valeur sa mélodie et parvient à lui donner un aspect grandiose que ne possède pas l’original. Il prend le temps d’en poser les notes, de les faire sonner et respirer. Il fait de même dans Gary, un thème d’Annette Peacock qui fut l’épouse du bassiste avant de devenir celle de Paul Bley. L’album ECM “Paul Bley with Gary Peacock”, l’un des premiers que publia la firme munichoise, en contient une version plus abstraite en trio. Moor y figure aussi. Le bassiste l’enregistra également à Tokyo en 1970 avec Masabumi Kikuchi et Hiroshi Murakami à la batterie. Marc Copland le joue comme une valse lente, l’habille d’harmonies flottantes et rêveuses. Associée à un jeu de pédales très élaboré, la finesse de son toucher favorise le scintillement de ses notes. Dans Gaia, de légères vibrations sonores les diffractent comme si un miroir en renvoyait l’écho, une mélodie devenant ainsi prétexte à d’inépuisables variations de couleurs harmoniques. La version de Gaia en trio que contient “Now This” est un peu plus rapide et Marc y fait joliment tintinnabuler ses notes. En solo, sans un batteur pour marquer le tempo, le pianiste donne une bien plus grande dimension onirique à la musique.

Traversé de notes diaphanes et cristallines, Empty Carousel que Gary Peacock enregistra en 1993 avec Ralph Towner envoûte par son aspect sombre, la gravité de sa ligne mélodique. Random Mist est au départ une improvisation à la contrebasse, une mélodie née de l’instant. On la trouve dans le second des deux albums que Peacock enregistra en duo avec Paul Bley, une séance italienne de 1992 pour le label Soul Note. A la demande de Philippe Ghielmetti, Marc en a relevé le thème et greffe dessus une improvisation majestueuse. Requiem que Peacock enregistra plusieurs fois invite à un certain recueillement. C’est une pièce austère dont les accords alambiqués frappent l’oreille et que la mémoire conserve. “Gary” se referme sur une version de Vignette différente de toutes celles qui existent déjà. C’est la plus célèbre composition de Gary Peacock qui l’enregistra une première fois avec Keith Jarrett et Jack DeJohnette en 1977 pour “Tales of Another” (ECM). Jarrett fut si content de cette séance studio organisée par le bassiste qu’il constitua avec eux son trio dont les premiers disques verront le jour en 1983. Vignette, Marc Copland tarde à en dévoiler le thème pour le peindre tout autrement, donner de subtiles nuances à ses notes, rendre troubles et brumeuses leurs sonorités que magnifie un piano ne ressemblant à aucun autre.

 

1 CD Digipack disponible début décembre en magasin (UVM Distribution) ou sur www.illusionsmusic.fr  (15 euros port payé).

 

Photo © Philippe Ghielmetti

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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 09:20
Keith JARRETT : “La Fenice” (ECM / Universal)

Temple de l’opéra italien dont la construction s’acheva en 1792, la Fenice de Venise brûla deux fois, la seconde en 1996. Reconstruit à l’identique, le théâtre rouvrit ses portes en 2003. Trois ans plus tard, en juillet 2006, Keith Jarrett en occupe la scène pour un concert en solo. L’exercice lui est depuis longtemps familier. Depuis son “Köln Concert” qui l’a rendu célèbre, il s’est produit un peu partout dans le vaste monde, ECM publiant dans le plus grand désordre des enregistrements de ses concerts. Regroupés au sein d’un coffret de 4 CD(s) intitulé “A Multitude of Angels”, ceux qu’il donna à Gênes, Modène, Ferrare et Turin en 1996 ne virent le jour qu’en 2016. Vienne, Paris, Munich, Rio, Londres, New York, Milan (à la Scala, autre temple de l’opéra en 1995), plusieurs villes japonaises (ses “Sun Bear Concerts” de 1976 et “Radiance” enregistré à Osaka et à Tokyo en 2002, l’un des sommets de sa discographie) prirent le risque de l’accueillir. Car au moindre bruit (toux, pet, grincement de siège), le pianiste caractériel peut rentrer dans sa loge et ne plus en sortir. Mais à Venise, malgré un début de concert quelque peu laborieux, Keith Jarrett va progressivement jouer son meilleur piano.

Huit morceaux improvisés (Part I à VIII) et quelques standards constituent le programme de ce double CD. Le premier morceau (Part I), le plus long de ces deux disques (17 minutes environ) est un tour de chauffe pour ses doigts. Jarrett les fait courir dix bonnes minutes avant de décliner un thème, jouer rubato de sombres accords. Un flot de notes abstraites et dissonantes lui succède (Part II). Il est fin prêt à éblouir, à se transformer en derviche. À une suite de notes entoupinées dont la répétition envoûte (Part III), fait suite une ballade inventée en temps réel, si parfaite que l’on peine à la croire improvisée. Brillante et acrobatique, la Part V relève de la chevauchée fantastique. La sixième, une longue et enivrante progression d’accords, parfois grandioses, sonne magnifiquement. Avec un grand sens de la forme, le pianiste bâtit une cathédrale sonore au sein même d’un temple lyrique. Le lieu se prête à l’introspection de son répertoire. Jarrett le fait en reprenant The Sun Whose Rays, un des thèmes de “The Mikado”, opéra de Arthur Gilbert et A.S. Sullivan. Car les pièces lentes, celles qui lui permettent de jouer un piano intensément lyrique, sont bien les plus séduisantes de ces deux disques. Le second en contient davantage que le premier. À un blues expressif (Part VIII) succède une version éblouissante de My Wild Irish Rose. Le controversé “The Melody At Night With You” (1998) en contient une version beaucoup moins convaincante. Autre grand moment, Blossom joué en rappel. Keith Jarrett l’enregistra en 1974 avec Jan Garbarek, Palle Danielsson et Jon Christensen, pour “Belonging”, un de ses disques inoubliables.

 

Photo : © Roberto Masotti / ECM Records

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1 novembre 2018 4 01 /11 /novembre /2018 09:50
It's Monk's Time

Novembre. Le ronronnement de ma chaudière me fait comprendre que le froid frappe à ma porte. On s’emmitoufle dans des habits plus chauds. On apprécie les bons potages, les noix, les champignons lorsqu’on en trouve. Le brouillard est plus fréquent, les feuilles délaissent les arbres et il fait nuit beaucoup plus tôt. Il fait bon rester chez soi avec un livre. C’est la saison des prix littéraires, la commission livres de l’Académie du Jazz que je préside se réunit à la fin du mois et les ouvrages consacrés au jazz monopolisent mes lectures.

 

Celle d’un gros bouquin épatant, un roman graphique dessiné par Youssef Daoudi, “Monk !”, m’a récemment mis en joie. Les Éditions Martin de Halleux le mettent en vente le 8 novembre. L’amitié qui unissait Thelonious Monk à la baronne Pannonica de Koenigswarter est au centre de ce livre de 352 pages à la reliure cousue et cartonnée. Née Rothschild, Kathleen Annie Pannonica, conductrice d’ambulances pendant la guerre, fut la bénédiction des jazzmen. L’histoire ne retient que le dernier de ses prénoms, celui d’un papillon de nuit, que son père, féru d’entomologie, lui donna. Monk fit sa connaissance en 1953 et passa dans sa maison de Weehawken (New Jersey) les dernières années de sa vie. Elle lui servait de chauffeur, d’ange gardien. Ses avocats aidèrent des jazzmen qui, comme Monk, ne savaient se défendre.

 

Monk !” n’est pas une biographie classique et Youssef Daoudi n’a retenu que certains épisodes de la vie du pianiste. Il y a peu de textes dans ce roman graphique aux cadrages étonnants mais les indications que nous donne l’auteur suffisent à sa parfaite compréhension. Daoudi préfère laisser parler et rêver ses personnages. La musique est omniprésente dans ses dessins, dans ses onomatopées. En quelques traits, Monk vit, s’anime, danse, tourbillonne. Nica en papillon virevolte devant nos yeux. La mise en page aérée met en valeur leurs mouvements, nous fait entendre Sonny Rollins, Dizzy Gillespie, John Coltrane. Autre protégé de la baronne, Charlie Parker y fait chanter son instrument. Pour raconter en images et en sons cette histoire, Youssef Daoudi s’est inspiré de plusieurs ouvrages, le “Monk” de Laurent de Wilde, divers articles et revues. L’auteur cite ses sources. Il a mis trois ans à achever cet ouvrage en trois couleurs, une vraie réussite, un cadeau idéal pour les fêtes.

 

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT  

-Organisé par le FICEP (Forum des Instituts Culturels Etrangers de Paris), et parrainé par le pianiste Bojan Z, la 16ème édition du festival Jazzycolors se déroulera du 30 octobre au 30 novembre. Vingt et un concerts sont prévus dans onze centres et instituts culturels étrangers de la capitale. Les musiciens viennent de nombreux pays et je suis loin de tous les connaître. Parmi ceux qui me sont familiers, je vous recommande le concert du batteur danois Snorre Kirk à la Maison du Danemark le 15 novembre. Ne manquez pas non plus celui de la pianiste Ramona Horvath à l’Ambassade de Roumanie le 2. Autre pianiste que j’affectionne, Giovanni Guidi sera le 16 à l’Institut Culturel Italien pour un duo avec le saxophoniste Francesco Bearzatti. On consultera sur le net le programme complet de cette manifestation.     

-La pianiste roumaine Ramona Horvath en concert à l’ambassade de Roumanie (Hôtel de Béhague, 123 rue Saint-Dominique, 75007 Paris) le 2 novembre (20h00), dans le cadre du festival Jazzy Colors. Avec elle, les musiciens de son trio, les excellents Nicolas Rageau (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie), mais aussi Ronald Baker (trompette et vocal) qui sert le jazz avec énergie et passion. Diplômée du Conservatoire de Bucarest et installée à Paris depuis 2009, Ramona Horvath joue avec brio un jazz moderne qui n’oublie pas ses racines. “XS Bird et “Lotus Blossom”, les deux albums qu’elle a enregistrés pour le label Black & Blue, témoignent de la maîtrise de son piano. Invité sur quelques plages du second, un opus largement consacré à des standards, André Villéger y prend des chorus de ténor éblouissants.

-Le 7 (21h00), le New Morning accueille Stefano Bollani et les musiciens brésiliens de “Que Bom” (Alobar), un album qu’il a enregistré à Rio de Janeiro en décembre dernier. Jorge Helder (contrebasse), Jurim Moreira (batterie), Armando Marçal et Thiago Da Serrinha (percussions) en joueront la musique, des mélodies solaires aux harmonies colorées, certaines spécialement composées pour son disque, le premier qu’il sort sur son propre label. On regrettera l’absence sur la scène du New Morning de Caetano Veloso, João Bosco, Hamilton de Holanda, Jacques Morelenbaum les prestigieux invités de l'album. En forme, le pianiste virtuose peut se montrer éblouissant. Sa musique heureuse et séduisante possède un charme auquel il est tout à fait permis de succomber.

It's Monk's Time

-Le San Francisco Jazz Collective à la Cité de la Musique le 8 et le 9 (20H30). Fondée en 2004, cette formation dont les albums ne sont disponibles que sur internet en quantité limitée rassemble chaque année pour des concerts huit musiciens de jazz autour du répertoire d’un musicien célèbre. Chaque membre du groupe arrange un thème de ce dernier et lui rend hommage en signant une composition en son honneur. Miguel Zenon (saxophone alto), Robin Eubanks (trombone) et Edward Simon étaient déjà présents au sein du groupe lorsque ce dernier se produisit au New Morning en mars 2010. David Sanchez (saxophone ténor), Etienne Charles (trompette), Warren Wolf (vibraphone), Matt Brewer (contrebasse) et Obed Calvaire complètent cet All Star. Au programme de ces deux concerts : Miles Davis (le 8) et Antônio Carlos Jobim (le 9).

-Dave Liebman (saxophone) et Marc Copland (piano) au Sunside le 11(18h30 et 20h30). Ils ne se produisent pas souvent ensemble à Paris. J’ai le souvenir d’un concert enthousiasmant dans ce même Sunside en décembre 2011. Le saxophoniste qui a beaucoup joué avec Richie Beirach n’a enregistré que deux albums avec Copland pour le label HatOLOGY, “Lunar” en quartette en 2001, et “Bookends” en 2002, un duo piano / saxophone d’anthologie. Soufflant de la lave en fusion, Dave Liebman met souvent le feu à la musique. Il peut aussi se montrer fin mélodiste. On peut compter sur Marc Copland pour tempérer son ardeur, entraîner le saxophoniste sur des chemins plus lyriques. Entre les doigts de Marc, une mélodie devient prétexte à d’inépuisables variations de couleurs harmoniques. “Gary”, le disque en solo qu’il vient de faire paraître sur le label Illusions en témoigne.

-Jeff « Tain » Watts au Duc des Lombards, le 12, 13 et 14 novembre (19H30 et 21h30) avec Antonio Faraò (piano) et Ira Coleman (contrebasse), Jeff Watts assurant bien sûr la batterie. Le saxophoniste cubain Irving Acao se joindra au trio le 14. À lui seul, le batteur mérite le déplacement. Il s’est fait connaître dans les formations de Wynton et de Branford Marsalis, interprète le batteur Rhythm Jones dans le film “Mo’Better Blues” de Spike Lee et a enregistré une dizaine d’albums sous son nom. Au Duc, il rendra hommage au pianiste Kenny Kirkland disparu il y a vingt ans, le 12 novembre 1998. Kirkland a également joué avec les frères Marsalis et bien sûr avec le batteur. Il laisse un unique album solo “Kenny Kirkland” (GRP) enregistré en 1991.

-Mon concert du mois est celui du batteur Snorre Kirk le 15 (20h00) à la maison du Danemark (142 avenue des Champs-Élysées, 75008 Paris). Les musiciens qui l’accompagnent – Tobias Wiklund (cornet), Klas Lindquist (saxophone alto, clarinette), Jan Harbeck (saxophone ténor), Magnus Hjorth (piano), Lasse Mørck (contrebasse) – ont récemment enregistré avec lui un album enthousiasmant. “Beat” (Stunt Records, sortie française le 16 novembre)) est dans la même veine musicale que “Drummer & Composer” publié l’an dernier, l’un des treize Chocs 2017 de ce blog. Le batteur a réduit sa formation à un sextette mais la  musique, un cocktail détonnant à base de swing, de blues et de rythmes afro-cubains est bien la même. Count Basie, Duke Ellington et Wynton Marsalis se font entendre dans les étonnantes compositions aux arrangements très soignés du batteur. Ses musiciens sont formidables, à commencer par Magnus Hjorth, pianiste subtil et économe qui, le blues dans les doigts, place toujours des notes inattendues. Méconnu des amateurs de jazz français, Snorre Kirk souhaite vous faire écouter sa musique. Ne manquez pas son premier concert parisien.

-Giovanni Guidi (piano) et Francesco Bearzatti à l’Institut Culturel Italien (50, rue de Varenne, 75007 Paris) le 16. Un  premier album en 2006 sur le label Venus, quatre autres sur Cam Jazz et enfin deux disques sur ECM parmi lesquels le remarquable “This Is The Day” en trio, l’un des 12 Chocs 2015 de ce blogdeChoc, ont suffi à placer Giovanni Guidi dans le peloton de tête des meilleurs pianistes italiens. Souvent associé au Mo’Avast Band du bassiste Mauro Gargano et poids lourd du saxophone ténor, Francesco Bearzatti, Prix du Musicien Européen de l’Académie du Jazz en 2011, s’est imposé avec “Monk’N’Roll une relecture décalée de quelques œuvres de Thelonious Monk, et “This Machine Kills Fascists, un disque de 2015 dans lequel il s’attaque au répertoire de Woody Guthrie. Entre un saxophoniste qui aime tordre le cou à ses notes et un pianiste jouant avec finesse et sensibilité, mais qui peut tout aussi bien surprendre par des phrases abstraites et dissonantes, des harmonies inattendues, cette rencontre ne peut qu’être passionnante.

-The Aziza Quartet de Dave Holland au Studio 104 de Radio France le 17 à 20h30 dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif animée par Arnaud Merlin. Une rare occasion de découvrir une formation quelque peu fantôme, ses quatre musiciens Chris Potter au saxophone ténor, Lionel Loueke à la guitare et Eric Harland à la batterie et bien sûr Dave Holland à la contrebasse participant avec de nombreuses formations ce qui ne favorise pas leur réunion. Cet All Stars n'a fait paraître qu'un seul album sur Dare Records en 2016. Mal distribué, il est en outre loin de refléter la musique que le groupe est capable de jouer sur scène. Le Gaël Horellou / Ari Hoenig QuartetGaël Horellou (saxophone alto), Étienne Déconfin (piano), Victor Nyberg (contrebasse) et Ari Hoenig (batterie) assurera la première partie de ce concert.

-Chick Corea en solo à la Cité de la Musique le 20 et le 21 novembre (20H30). Le pianiste est depuis longtemps rompu à l’exercice, le pianiste entreprend actuellement une tournée mondiale (22 concerts entre le 10 octobre et le 29 novembre). Livré à lui même devant un public, il revient sur d’anciennes compositions, reprend les standards qui ont jalonné sa carrière, des œuvres de musiciens dont il apprécie la musique, Thelonious Monk, Bud Powell et Bill Evans, auxquels il a consacré des albums. Il joue aussi des pièces classiques, du Scriabin et du Bartók et ses Children’s Songs dont la composition s’étala sur une dizaine d'années. Son riche vocabulaire pianistique emprunte autant à la musique classique européenne qu’au jazz. Musicien romantique, Chick Corea affectionne une harmonie ample et délicate mais possède aussi touché percussif et apprécie les rythmes latins. Son magnifique piano ne laisse jamais indifférent.

-Monty Alexander en solo à la Seine Musicale le 23 (Auditorium, 20h30). Né en 1944 et originaire de la Jamaïque, il joue toujours avec la même aisance et le même bonheur son piano espiègle. Trempé dans le reggae et le calypso, son jazz possède des rythmes et des couleurs qui lui sont propres. Vif, coloré et souvent percussif, son jeu virtuose a souvent été comparé à celui d’Oscar Peterson. Les albums qu’il a enregistrés pour le label Motéma avec son Harlem-Kingston Express déménagent et contiennent d’étonnantes versions de The Harder They Come de Jimmy Cliff et de No Woman No Cry de Bob Marley, mais c’est en concert qu’il donne le meilleur de lui-même, s’amuse et soulève l’enthousiasme par son swing contagieux.

-Dominique Lemerle en quartette au Sunside le 27 (21h00) avec les musiciens de son album – Manuel Rocheman (piano), Michel Perez (guitare) et Tony Rabeson (batterie). Le contrebassiste s’est fait connaître dans les clubs de la capitale, auprès de Chet Baker, Michel Graillier, Tal Farlow, René Urtreger, Johnny Griffin et Jimmy Gourley pour ne pas citer tous les musiciens avec lesquels il a joué. “This is New” (Black & Blue) est le premier disque qu’il enregistre sous son nom. De facture classique, il ne renferme que des standards, certains forts célèbres – My Funny Valentine, My Foolish Heart, Manoir de mes rêves –, d’autres associés aux jazzmen qui les ont écrits – Miles Davis, Jim Hall, Bill Evans –, Lemerle nous en offrant des versions inspirées. Une réussite que l’on doit aussi aux deux principaux solistes de l’album Manuel Rocheman et Michel Perez, inventifs sur ce matériel thématique bien choisi.

-La bientôt célèbre Marie Mifsud retrouve le Jazz Café Montparnasse le 29. Son principal atout : une voix qui lui permet tout aussi bien de rugir comme une lionne que de murmurer des chansons douces et envoûter son public. L’orchestre qui l’accompagne en est l’écrin idéal. Quentin Coppale improvise à la flûte, Tom Georgel fournit les harmonies adéquates au piano, Victor Aubert à la contrebasse et Adrien Leconte complétant la section rythmique. Avec Marie, ce dernier écrit des textes malicieux et les met en musique, des chansons au sein desquelles le swing, le tango, le rock se donnent la main, quelques standards de jazz réinventés complétant le répertoire. Il faut absolument écouter la formation en concert. Intrépide, Marie Mifsud prend des risques, fait danser ses notes, plonge le verbe dans le swing. Une étonnante chanteuse à découvrir.

-Festival Jazzycolors : www.ficep.info/jazzycolors

-New Morning : www.newmorning.com

-Cité de la Musique / Philharmonie de Paris : www.philharmoniedeparis.fr

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Radio France - Jazz sur le Vif : www.maisondelaradio.fr/concerts-jazz

-La Seine Musicale : www.laseinemusicale.com

-Jazz Café Montparnasse : www.jazzcafe-montparnasse.com

 

Crédits Photos : Dessin de Thelonious Monk © Youssef Daoudi – Ramona Horvath, © Thierry Loisel – Stefano Bolani Que Bom Band © Vinicius Giffoni – San Francisco Jazz Collective © Jay Blakesberg – Giovanni Guidi & Francesco Bearzatti © Paolo Soriani – Aziza Quartet © Govert Driessen – Chick Corea © Toshi Sakurai – Marie Mifsud © Philippe Marchin – Marc Copland & Dave Liebman, Jeff « Tain » Watts, Snorre Kirk © Photos X/D.R.

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