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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 10:09
Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions/www.illusionsmusic.fr)

Dans la longue chronique que j’ai consacrée en juin dernier dans ce blog à “Instant Sharings”, le disque précédent de Bruno Angelini également de cette année, j’ai raconté avoir découvert ce pianiste avec “Never Alone”, un opus en solo de 2006, relecture onirique de “The Newest Sound Around”, célèbre album co-signé par Jeanne Lee et Ran Blake, un autre pianiste que j’affectionne. “Never Alone”, jamais seul, car comment l’être avec un piano pour s’exprimer, faire partager sa musique, ses émotions. Bruno Angelini, je l’ai bien sûr rencontré lors de ses concerts, sur la péniche l’Improviste avec Philippe Le Baraillec son complice qui enseigne comme lui à la Bill Evans Piano Academy. Pour ce dernier, j’ai écrit les notes du livret de “Involved”, un disque de 2011 produit par Jean-Jacques Pussiau, un ami de longue date. Philippe Ghielmetti en est un aussi. C’est lui qui supervisa les séances de “Never Alone” et qui fit enregistrer à Bruno son premier disque. Nous nous sommes connus à Paris Jazz Corner lorsqu’il débutait l’aventure de Sketch Records. J’ai appris à l’apprécier, à l’aimer. Sa qualité d’écoute est exceptionnelle et lorsqu’il m’a remis il y a quelques mois une copie du master de “Leone Alone”, enregistré en solo à la Buissonne, me demandant de l’aider à le sortir, j’ai très vite accepté, enthousiasmé par la prise de son de Gérard de Haro, par le piano accordé par Alain Massonneau et bien sûr par la musique, découverte sur cette même péniche en juin 2013.

Bruno ANGELINI : “Leone Alone” (Illusions/www.illusionsmusic.fr)

Sauf à de rares moments (les plages 10 et 14 du CD), il faut prêter une oreille attentive pour reconnaître les musiques qu’Ennio Morricone composa pour “Giu La Testa” (“Il était une fois la révolution”) et “Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo” (“Le bon, la brute et le truand”), deux films de Sergio Leone. Comme l’a très justement écrit Vincent Cotro dans Jazz Magazine, les films de Leone « leur matière sonore inépuisable » inspirent les solos de Bruno. Ce sont leurs images qu’il poétise dans des improvisations colorées, parfois minimalistes, tant la musique prend le temps de respirer, de s’étaler sans jamais envahir. De toute beauté, l’harmonie structure les notes que pose un toucher délicat et sensible. Quelques effets sonores, de discrètes boucles de Fender s’ajoutent parfois au piano, donnent un effet miroir à des grappes de notes cristallines. Les tempos sont lents, rêveurs, hypnotiques. « Arrangements et improvisations de Bruno Angelini » indique la pochette. Leone n’est plus seul. Bruno réinvente la musique de ses films, en donne des images sonores inoubliables. Ce disque, les amateurs de beau piano devraient tous l’adopter. Avec le temps…

Concert de sortie au Sunside, mercredi 18 novembre à 21h00. Une recréation inédite de C’era una volta il West (“Il était une fois dans l’Ouest”) constituera le programme du second set auquel participera le saxophoniste Francesco Bearzatti (ténor et clarinette).

 

CD disponible contre 15€ (port payé) sur www.illusionsmusic.fr

Sergio Leone, Photo X/D.R. 

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 10:11
Joe Castro : fidèlement jazz

Oublié sauf des amateurs de Jazz West Coast, le pianiste Joe Castro réapparaît aujourd’hui grâce à la publication chez Sunnyside (distribué en France par Naïve) de “Lush Life, A Musical Journey” un coffret de six CD(s) entièrement constitué d’inédits. On le doit à Daniel Richard, infatigable chercheur de trésor explorant la jazzosphère en quête de précieuses pépites. Qu’il en soit remercié.

Joe Castro : fidèlement jazz

Joseph Armand Castro naquit en 1927 dans une obscure ville minière de l’Arizona. Installé en Californie, il parvint à se faire un petit nom dans le milieu du jazz de San Francisco, mais c’est après son service militaire que le destin lui sourit. En 1951, lors d’une tournée qu’il effectuait à Hawaï avec 3 Bees and a Queen, un groupe dont Ralph Peña fut un temps le bassiste (la chanteuse que l'on voit sur la photo en est Treasure Ford), il rencontra Doris Duke, unique héritière de James Buchanan Duke, magnat du tabac et de l’énergie électrique, la femme la plus riche du monde, à l’époque deux fois mariée et divorcée (son second mari était le diplomate et séducteur Porfirio Rubirosa). La liaison qu’il eut avec elle améliora nettement son ordinaire.

Joe Castro : fidèlement jazz

Occupant les somptueuses résidences de sa compagne, le pianiste y réunit souvent ses amis musiciens. En 1953, Doris Duke acquit Falcon Lair, la maison de Rudolph Valentino à Beverly Hills, et y installa un studio d’enregistrement. Surplombant le garage, la salle de musique contenait un Steinway de concert. Joe put ainsi jouer et enregistrer sa musique et les nombreuses jam sessions qui s’y déroulaient. Duke Farms, la propriété que Doris possédait dans le New Jersey fut également équipée pour des enregistrements. Doris finança également un label, Clover Records. Joe en assurait la direction artistique. De nombreuses heures de musique furent conservées, mais Clover ne publia qu’un seul album du pianiste, “Lush Life”, le dernier des trois disques qu’il édita sous son nom.

Joe Castro : fidèlement jazz

Après le décès de Joe Castro à Las Vegas en 2009, son fils cadet, James et Daniel Richard réunirent photos et documents sonores, se penchèrent sur des centaines de bandes magnétiques afin d’éditer ce premier coffret qui couvre la période 1954 - 1966. D’autres disques également inédits seront publiés en CD et en téléchargement, ce coffret Sunnyside ne constituant qu’une petite partie du matériel retrouvé.

Joe Castro : fidèlement jazz

Enregistrées à Falcon Lair au cours de l’été 1954, “Abstract Candy” (disque 1) réunit deux longues jam sessions. La première, en deux parties rassemble autour du pianiste John Anderson (trompette), Buddy Collette (flûte et clarinette), Buddy Woodson (contrebasse) et Chico Hamilton (batterie). Également improvisée et intitulée Abstract Sweet, la seconde réunit Hamilton, Castro et le bassiste Bob Bertaux.

Joe Castro : fidèlement jazz

Joe Castro ne participe pas à “Falcon Blues”, le second disque de ce coffret enregistré à Falcon Lair en 1955 et à Duke Farm en 1956. Teddy Wilson (photo) en est le pianiste et ses notes ont la légèreté, l’élégance aérienne des pas d’un danseur. En trio, mais surtout en quartette, un Stan Getz impérial (en 1955) et un Zoot Sims éblouissant (en 1956) se succèdent au saxophone ténor dans un répertoire de standards bénéficiant, comme ailleurs, d’une très bonne prise de son.

Joe Castro : fidèlement jazz

Sous le nom de “Just Joe” (disque 3) sont regroupées deux sessions enregistrées à Duke Farm les 4 et 5 février 1956. Au piano Joe Castro associe des lignes mélodiques raffinées à un jeu plus dur hérité des boppers, mais surtout Oscar Pettiford (en photo avec Joe Castro) tient la contrebasse et on mesure en l’écoutant le fossé qui le séparait de ses confrères sur le même instrument. Ses improvisations mélodiques sont pur bonheur et une leçon pour les bassistes d’aujourd’hui qui prennent trop souvent des chorus hors sujet. Pettiford est une exception, car à l‘époque le bassiste, pilier de l’édifice rythmique, est d’abord au service des solistes. Bon ami de Castro, il livre ici une version magistrale de Tricotism, un de ses thèmes les plus célèbres. Quatre des cinq plages enregistrées le 5 réunissent deux géants du saxophone : Zoot Sims et Lucky Thompson dont la sonorité exquise illumine ces sessions.

Joe Castro : fidèlement jazz

Après avoir travaillé en trio dans les clubs de New York, Joe Castro retrouva Los Angeles en 1958 et y créa un quartette avec Teddy Edwards au saxophone ténor, Leroy Vinnegar à la contrebasse et Billy Higgins à la batterie. Les musiciens travaillaient leurs morceaux à Falcon Lair et de nombreux thèmes y furent enregistrés. “Feeling the Blues” (disque 4) en rassemble une dizaine. C’est avec ce groupe que Joe enregistra en 1960 pour Atlantic “Groove Funk Soul”, son second disque, et l’année suivante sous le nom de Teddy Edwards la moitié de “Sunset Eyes” pour Pacific Jazz et “Teddy’s Ready !” pour Contemporary. Grand technicien, saxophoniste à la sensualité toute féline, Edwards excelle dans le blues, mais aussi dans les ballades. Autumn leaves « in progress », avec faux départs et prises avortées, en donne un aperçu.

Joe Castro : fidèlement jazz

On retrouve Teddy Edwards dans les rangs du big band que Joe Castro mit sur pied en février 1966 pour “Funky Blues” (disque 5), un album destiné à paraître sur Clover Records, mais qui ne vit jamais le jour. Le pianiste en écrivit lui-même les arrangements et chargea le trompettiste Al Porcino de rassembler des musiciens et de coordonner les séances d’enregistrements. Quatre sessions furent organisées à Hollywood, les deux premières aux Studios United Recorders le16 février et le 2 mars, les deux dernières au Studio RCA Victor le 27 mai. De nombreux musiciens de l’orchestre nous sont familiers. Conte Candoli et Stu Williamson apparaissent dans la section de trompette et Franck Rosolino dans celle des trombones. Anthony Ortega, Bob Cooper et Teddy Edwards en sont les principaux saxophonistes, la section rythmique comprenant Howard Roberts ou Ron Anthony à la guitare, Leroy Vinnegar à la contrebasse, Larry Bunker ou Clarence Johnston à la batterie. Si Castro en est l’un des principaux solistes, il accorde beaucoup de place à Edwards qui intervient dans ses propres compositions et dans celles, nombreuses, de Vinnegar, grand spécialiste de la walkin’bass qui, en décembre 1960 et en janvier 1961, se produira avec Castro et le batteur Charles Bellonzi (photo) au Mars Club de Paris.

Joe Castro : fidèlement jazz

Teddy Edwards (photo) est également à l’honneur dans “Angel City” (disque 6), un album du saxophoniste que Clover aurait dû éditer mais qui resta à l’état de bandes magnétiques. Edwards en écrivit les arrangements et l’enregistra en tentet au Sunset Sound Studio d’Hollywood, le 1er mars et le 4 mai 1966, Jack Wilson remplaçant Joe Castro au piano lors de cette seconde séance. Son originalité est liée à la présence d’un quatuor de trombones qui, associée à la trompette de Freddie Hill, donne à l’orchestre une sonorité spécifique. En grande forme, Teddy Edwards est le principal soliste d’un jazz aux riffs efficaces. Leroy Vinnegar et Carl Lott (batterie) assurent une rythmique musclée, Bear Tracks trempant même quelque peu dans le rock’n’roll.

Pour tout savoir sur Joe Castro, sa vie, son œuvre : www.joecastrojazz.com

 

PHOTOS : James Castro © George Hurrell / James Castro Collection – 3 Bees & A Queen © Romaine / James Castro Collection – James Castro & Doris Duke © James Castro Collection – Joe Castro (photo de presse) © James J. Kriegsmann / James Castro Collection – Teddy Wilson © photo X/D.R. – Joe Castro & Oscar Pettiford © Chuck Lilly / James Castro Collection  – Leroy Vinnegar, Charles Bellonzi & Joe Castro au Mars Club, Paris décembre 1960 © Jean-Philippe Charbonnier / James Castro Collection – Teddy Edwards © Ray Avery.

 

Joe Castro : fidèlement jazz
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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 09:04
Les couleurs de la ville

Novembre : Retour de Clermont-Ferrand, de Jazz en Tête, des couleurs, des sons, des images plein la tête. Ron Carter en quartette avec la pianiste Renee Rosnes, le trio explosif du batteur Jeff Ballard associant le saxophone rêveur et rêvé de Chris Cheek à la guitare de tous les possibles de Lionel Loueke, la découverte du Blackstone Orchestra, big band clermontois de dix-sept musiciens survolant avec brio les partitions audacieuses de Franck Pilandon et d’Eric Pigeon en furent des moments forts. Le concert que donna le pianiste Sullivan Fortner marqua également les esprits, mais, je n’étais déjà plus à Clermont pour le voir.

 

La ville m’avait donné d’autres images à méditer, celles en noir et blanc de tristes rues quasi désertes. Car si les centres commerciaux et les cinémas de la place de Jaude conservent leurs clientèles et leurs couleurs, la vieille ville semble s’éteindre doucement autour de l’église Notre-Dame-du-Port restaurée et plus belle que jamais, comme si le Clermont historique connaissait une lente et inexorable mise au tombeau. La faute à qui ? Les grandes surfaces installées à la périphérie des villes et la progression du commerce en ligne accélère cette désertification. Les commerçants de la rue du Port et la rue Pascal ont presque tous fermé boutique. Mes flâneries de promeneur solitaire me conduisent à la porte d’un des rares disquaires qui n’a pas encore fait naufrage. Il survit grâce à la vente de vieux vinyles, des disques de pop, de rock, de soul. Il a aussi un peu de jazz qui peine à trouver preneur. Je découvre à l’état de neuf “Tutti”, un disque d’Antoine Hervé de 1985. Magnifique pochette de Daniel Jan. Au verso, Antoine a l’air d’un vrai gamin.

 

Les Parisiens ne se rendent pas compte de leur chance. Leur trépidante ville lumière fait le plein de boutiques en tous genres, même de miracles. On trouve tout avec de la patience. Se promener, prendre le temps sur le temps qui accélère, réduire son face à face avec le Net qui nous vole de précieuses heures, remplacer le clic par la claque que donne la découverte inespérée d’un album recherché chez un disquaire, boycotter Amazon pour visiter les FNAC et Gibert Joseph boulevard Saint-Michel. Pour les vinyles, Paris Jazz Corner, Crocojazz, la Dame Blanche vous attendent, vous conseillent et donnent des couleurs à la ville. N’est-ce pas mieux que l’écran sur lequel nos yeux s’usent ?

 

C’est un festival. Il a pour nom Jazzycolors et il existe depuis 13 ans. Les centres et instituts culturels étrangers de Paris abritent les concerts de ses participants, des musiciens qui nous viennent de plus de 20 pays. Patronné par le pianiste Bojan Z, il propose une programmation audacieuse qui a pour mérite de nous faire découvrir des inconnus. En 2011 la pianiste Julia Hülsmann s’invitait au Goethe Institut. En 2013 la chanteuse belge Mélanie De Biasio enthousiasmait l’Institut Culturel Italien, prélude à une reconnaissance devenue effective. L’an dernier, Jazzycolors conviait la pianiste roumaine Ramona Horvath et le pianiste italien Stefano Battaglia à jouer leur musique. Si la musique improvisée difficilement étiquetable que certains proposent n’a souvent pas grand chose à voir avec du jazz, ce festival apporte régulièrement son lot de bonnes surprises. On retiendra cette année les concerts du vibraphoniste luxembourgeois Pascal Schumacher, de la pianiste canadienne Emie Rioux-Roussel et du chanteur polonais Wojciech Myrczek en duo avec son compatriote Pawel Tomaszewski au piano.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT       

Les couleurs de la ville

-Le 2, Géraldine Laurent et son presque nouveau quartette occuperont la scène du Duc des Lombards. Presque nouveau, car si le fidèle Yoni Zelnick assure toujours la contrebasse, il est rejoint par Paul Lay au piano et Donald Kontomanou à la batterie. J’ai dit tout le bien que je pensais de “At Work”, nouvel album de la saxophoniste (alto) que vient de produire Laurent De Wilde. Son répertoire sera bien entendu au programme de ce concert. Epistrophy de Thelonious Monk et Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus, Chora Coraçao d’Antonio Carlos Jobim et de nouvelles compositions aussi brillantes qu’originales nous ferons oser Géraldine.

Les couleurs de la ville

-John Scofield retrouve le New Morning le 5 pour nous jouer son nouveau disque. Intitulé “Past Présent”, il réunit Joe Lovano (saxophone ténor), Larry Grenadier (contrebasse) et Bill Stewart (batterie). Ben Street remplace Grenadier pour cette tournée ce qui ne risque pas de trop bouleverser la musique du guitariste. Sauf que les compositions de Scofield se révèlent bien plus intéressantes lorsqu’elles sont jouées live, ses albums studio ne parvenant jamais à totalement convaincre.

Les couleurs de la ville

-Le 5 toujours, on peut préférer à la guitare de John Scofield le saxophone d’André Villéger. Ce dernier fête au Sunside la sortie d’un nouvel album enregistré avec Philippe Milanta au piano. Outre une paire de compositions originales, “For Duke and Paul” (le saxophoniste Paul Gonsalves) qu’a produit Michel Stochitch pour Camille Productions propose des relectures souvent inattendues de quelques thèmes du répertoire ellingtonien. Billy Strayhorn n’y est pas oublié (écoutez A Flower is a Lovesome Thing joué au soprano par André). Les deux hommes ne cherchent jamais à imiter leurs illustres aînés, mais leurs recréations traduisent l’élégance de leurs styles respectifs, jeux nuancés et subtils qui servent la musique.

Les couleurs de la ville

-Après deux soirées en octobre autour de la danse (« Le Bal ») et du mariage du jazz et de l’accordéon, Patrice Caratini retrouve le Studio de l’Ermitage le 8 avec un programme consacré aux rythmes afro-antillais. Un double plateau avec le Tropical Jazz Trio (Alain Jean-Marie au piano, Roger Raspail aux percussions et Patrice à la contrebasse) et le Latinidad Quintet que le bassiste créa en 2009 autour de son travail sur les percussions cubaines. Autour de lui : Rémi Sciuto au saxophone, Manuel Rocheman au piano et deux percussionnistes, Inor Sotolongo et Sebastian Quezada.

Les couleurs de la ville

-Une fois par mois, le Sunside accueille en résidence le Vintage Orchestra, formation de seize musiciens dirigée par le saxophoniste Dominique Mandin qui se consacre au répertoire du Thad Jones / Mel Lewis Big Band. Dans ses rangs, David Sauzay et Olivier Zanot (saxophones), Thomas Savy (clarinettes), Fabien Mary et Yoann Loustalot (trompettes), Daniel Zimmermann et Jerry Edwards (trombones) nous sont familiers. De même que Florent Gac (piano) Yoni Zelnik (contrebasse) et Andrea Michelutti (batterie) qui assurent la rythmique. La date : le 9 novembre.

Les couleurs de la ville

-Le 9 toujours, la chanteuse Indra Rios-Moore remarquée dans un album Impulse publié cette année s’offre le Divan du Monde (75, rue des Martyrs 75018 Paris). Produit par Larry Klein, “Heartland” mêle avec bonheur, jazz, folk, blues et country. Le répertoire éclectique comprend des compositions de Duke Ellington, David Bowie, Roger Waters (le célèbre Money), Doc Watson et Thomas Bartlett dont la chanson From Silence reste la préférée de Indra qui habite le Danemark. Avec elle, Benjamin Traerup, son mari, au saxophone ténor. Uffe Steen (guitare), Thomas Sejthen (contrebasse) et Jay Bellerose (batterie) complètent la formation.

Les couleurs de la ville

-Après l’Européen en mai 2014 et le Sunside cette année, Do Montebello s’invite le 10 au Studio de l’Ermitage pour chanter sa musique brésilienne mâtinée de jazz et de musiques du monde. Avec elle, Patrick Favre (piano), Sergio Farias (guitare), Ricardo Feijão (baixolão), Christophe de Oliveira (batterie) et Xavier Desandre Navarre (percussions), des musiciens complices qui offrent un écrin sur mesure à sa voix. Née à Albi, élevée en Algérie et grande voyageuse – ses nombreux déplacements l’ont conduite à découvrir les Caraïbes, les Etats-Unis et le Brésil –, Do Montebello chante et parle plusieurs langues et séduit par le message écologique de ses textes. Publié l’an dernier “Adamah”, son premier disque, cri d’amour rendu à la Terre malmenée et à tous les déracinés qui y vivent, est une grande réussite.

Les couleurs de la ville

-Bruno Angelini au Sunside le 18. Un concert en deux parties. En solo pour la première, Bruno interprétera le programme de “Leone Alone”, nouvel album paru sur le label Illusions et produit par Philippe Ghielmetti et moi-même. L’écoute de sa musique il y a quelques mois m’a décidé à casser ma tirelire, l’amateur de piano que je suis ayant été séduit par ces relectures inspirées de Giu la testa (“Il était une fois la révolution”) et de Il buono, il brutto, il cattivo (“Le bon, la brute et le truand”). En deuxième partie de programme, Bruno Angelini se verra rejoindre par Francesco Bearzatti (saxophone ténor, clarinette) pour une recréation inédite de C’era una volta il West (“Il était une fois dans l’Ouest”) Un sacré duel en perspective !

Les couleurs de la ville

-Dans le cadre du festival Jazzy Colors, le vibraphoniste luxembourgeois Pascal Schumacher est attendu le 19 à 20h00 à l’Institut Finlandais le (60, rue des Ecoles 75005 Paris) dans le cadre du festival Jazzy Colors. Son quartette qui existe depuis 2002 comprend aujourd’hui Franz von Chossy au piano Paul Belardi à la guitare basse et Jens Düppe à la batterie. Jeff Neve qui entreprend depuis quelques années une carrière sous son nom en a été le pianiste. Si l’ambitieux “Bang My Can” (2011) souffre d'une trop grande dispersion musicale, il n’en va pas de même avec “Left Tokyo Right”, un disque que lui ont inspiré plusieurs séjours au Japon, le vibraphoniste incorporant non sans finesse des éléments musicaux de la culture japonaise à sa musique.

Les couleurs de la ville

-Pour son émission Jazz sur le vif, le Studio 105 de la Maison de la Radio accueille Susanne Abbuehl et ses musiciens le samedi 21 à 17h30. Matthieu Michel (bugle), Wolfert Brederode (piano, harmonium indien) et Olavi Louhivuori (batterie, percussions) l’entourent dans “The Gift” un disque de 2013, son plus récent. Car Susanne Abbuehl est une chanteuse rare qui enregistre peu. Trois albums pour ECM en quinze ans ne l’empêche nullement d’être toujours proche de nous. Ses reprises de Carla Bley (Ida Lupino, Closer) ou les musiques qu’elle pose sur des poèmes de James Joyce, Emily Dickinson, Emily Brontë, pour ne citer qu’eux, servent une voix pure et aérienne qui allonge ou contracte les syllabes de ses mots pour mieux les rythmer et les faire respirer. Avec elle, le verbe devient images, paysages qui invitent à rêver. Le saxophoniste Sylvain Beuf et son quartette électrique – Manu Codjia (guitare), Christophe Wallemme (contrebasse) et Julien Charlet (batterie) assureront la première partie.

Les couleurs de la ville

-Pierre de Bethmann revient au trio avec un nouvel album dont il fêtera la sortie au Sunside les 24 et 25 novembre. Dans “Essais / Volume 1” (Aléa), Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) partagent avec lui un répertoire aussi éclectique qu’inattendu, repensent avec goût et imagination Promise of the Sun d’Herbie Hancock, Pull Marine de Serge Gainsbourg, Sicilienne de Gabriel Fauré, Indifference de Tony Murena mais aussi le Chant des Marais ou Chant des Déportés, que composa en 1933 un employé de commerce allemand enfermé par les nazis pour ses idées politiques. Laissons nous porter par cette musique improbable, fruit de l’invention commune de trois musiciens inspirés.

Les couleurs de la ville

-Sheila Jordan au New Morning le 20. Avec le temps sa voix s’est faite fragile, son chant tend vers l’épure, comme si les mots s’éteignaient doucement. On n’oublie pas ses grands disques, “Portrait of Sheila qu’elle enregistra pour Blue Note en 1962 avec Steve Swallow à la contrebasse, ses rencontres avec d’autres bassistes, Arild Andersen, Harvie Swartz et Cameron Brown. On se souvient aussi du quartette qu’elle co-dirigea avec le pianiste Steve Kuhn, un album superbe enregistré pour ECM en 1979, “Playground”, en résultant. Au New Morning, le bassiste sera François Moutin. Son frère Louis officiera à la batterie et Jean-Michel Pilc au piano. Ne manquez pas cette grande Dame du Jazz Vocal.

Les couleurs de la ville

-Le Gil Evans Paris Workshop que dirige Laurent Cugny, donnera son dernier concert de l’année le 25 au Studio de l’Ermitage. L’occasion de découvrir cette jeune formation de seize musiciens qui se consacre au répertoire de Gil Evans, reprend ses arrangements mais aussi ceux que Laurent confia naguère à ses propres orchestres, d’autres, plus récents, venant les compléter. Thisness de Miles Davis, Goodbye Pork Pie Hat de Charles Mingus, Blues in Orbit de George Russell, King Porter Stomp de Jelly Roll Morton arrangés par Evans, Time of the Barracudas écrit par lui-même, la musique est un feu d’artifice de swing, de couleurs et d’harmonies aussi raffinées qu’élégantes.

-Festival Jazzy Colors : www.jazzycolors.net

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Le Divan du Monde : www.divandumonde.com

ILLUSTRATION : Antoine Corbineau  PHOTOS : Géraldine Laurent & Paul Lay, Vintage Orchestra © Philippe Marchin – Joe Lovano & John Scofield © Nick Suttle – André Villéger & Philippe Milanta © Daniel Maignan – Patrice Caratini, Bruno Angelini, Pierre de Bethmann, Laurent Cugny © Pierre de Chocqueuse – Do Montebello © Ivan Silva – Pascal Schumacher © Illan Weiss – Susanne Abbuehl © Andrea Loux / ECM – Indra Rios-Moore, Sheila Jordan © photos X/D.R.

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26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 09:20
Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Géraldine Laurent n’aime pas trop les studios d’enregistrement. Elle préfère la scène, le contact avec le public. Peu de disques existent sous son nom. Telle une apparition, elle a brusquement surgi sur la scène du jazz, à Calvi, en 2005, son énergique jeu d’alto allant de pair avec une assurance confondante. Après deux albums pour Dreyfus Jazz, en 2007 et 2010, et le Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz en 2008, Géraldine, quarante ans et à la tête d’un (presque) nouveau quartette, ose aujourd’hui avec “At Work” une nouvelle aventure. Produit par Laurent De Wilde, enregistré dans les studios Vogue de Villetaneuse, l’album réunit six compositions originales et trois standards dont deux classiques du bop, Epistrophy de Thelonious Monk et Goodbye Porkpie Hat de Charles Mingus. Après avoir beaucoup joué les morceaux des autres, repris le répertoire de compositeurs qu’elle admire, elle ressent le besoin de créer le sien, de le confier à son saxophone et à ses musiciens.

Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Naguère membre du Time Out Trio avec lequel Géraldine Laurent enregistra son premier disque, le fidèle Yoni Zelnik assure toujours à la contrebasse. Il fallait un batteur au jeu ouvert et inventif capable de s’entendre avec lui et de faire rebondir la musique. Donald Kontomanou qui joue avec Yoni dans le quartette de la pianiste Leïla Olivesi correspondait au profil. Le choix de Paul Lay comme pianiste s’est également imposé. Musicien cultivé, fin connaisseur de l’histoire du jazz, capable de lire à vue de difficiles partitions de musique contemporaine, il éblouit ici par sa capacité à imaginer et à enrichir la musique par des dissonances, des accords altérés, des clusters qui la rendent singulièrement vivante. Ce qu’écrit Géraldine n’est pas spécialement facile, mais malgré de nombreux décalages harmoniques et rythmiques, la complexité de ses compositions n’est jamais apparente, tant sa musique coule, fluide, comme un fleuve vers la mer. Le jazz qu’elle joue est bel et bien moderne, mais ses racines nous plongent dans les années 60, lorsque les jazzmen n’avaient pas encore délaissé le swing associé au ternaire pour un jazz plus froid, plus libre et plus contestataire. Parfaitement en phase avec son époque, Géraldine garde en mémoire ce passé. Charlie Parker, Johnny Hodges, Paul Desmond mais aussi des ténors, Stan Getz et Sonny Rollins, se font entendre dans son alto. Elle a souvent repiqué leurs solos ce qui explique que les lignes mélodiques de ses compositions évoquent des morceaux que les labels Blue Note, Prestige ou Riverside auraient pu publier.

Géraldine LAURENT : “At Work” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Contrebasse et batterie donnent à Odd Folk son mouvement régulier. Le thème est une simple ritournelle. Géraldine enroule ses phrases autour de la mélodie, la développe, en poétise les notes pour les rendre lyriques. Dans les ballades, Chora Coraçao composé par Antonio Carlos Jobim, N.C. Way (N.C. : Niort City, la ville natale de Géraldine), ou dans Another Dance, une valse lente à trois temps, son alto sensible chante des notes capiteuses et chaudes. Sur tempos rapides, une Géraldine impétueuse les souffle avec fièvre, les étrangle pour mieux les dompter. At Work, le seul morceau en majeur de l’album, fait tourner un riff de bop acrobatique. On se demande comment, à cette très grande vitesse, la rythmique ne perd pas de vue les solistes, Géraldine mais aussi Paul Lay dont ne sait jamais ce qu’il va inventer, qui étonne par ses ambiguïtés harmoniques, ses accords inattendus. Sous ses doigts, Epistrophy se transforme, hérite d’un autre piano, se refait une jeunesse. Monk là haut doit en être tout ébaudi. Osez donc Géraldine !

Concert le 2 novembre au Duc des Lombards (19h30 et 21h30)

 

Photos : Géraldine Laurent © Marc Rouve - Géraldine Laurent Quartet © Benoît Erwann Boucherot

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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 09:18
Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Cécile McLORIN SALVANT : “For One to Love”

(Mack Avenue / Harmonia Mundi)

Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Dès les premières mesures de Fog, un des morceaux qu’elle a composé, la voix chaude et veloutée de Cécile McLorin Salvant subjugue. On l’écoute, la chair de poule au corps et au cœur. Impossible de chanter mieux. Sa large tessiture lui permet de changer d’octave, de se livrer à des acrobaties qui n’altèrent en rien sa justesse. Au début de Fog, elle semble jaillir de la cymbale que fouette Lawrence Leathers, le batteur de son quartette. L’effet est surprenant. À la contrebasse, Paul Sikivie. Au piano, Aaron Diehl, un orchestre à lui seul, émerveille. Fog fait entendre plusieurs changements de tempo. Les passages rapides en ternaire sont un vrai bonheur. Du jazz à l’ancienne, mais porté par un pianiste qui, le blues plein les doigts, lui apporte des couleurs et des harmonies contemporaines. Capable d’aborder tous les styles, Diehl adapte son jeu au répertoire de Cécile. Outre ses propres thèmes, pour la plupart très réussis (j’aime moins Left Over qu‘elle chante avec une voix de petite fille), elle reprend avec bonheur Le Mal de Vivre qu’interprétait Barbara, mais aussi plusieurs extraits de comédies musicales. Tiré de “West Side Story” et bénéficiant d’une improvisation judicieuse de son pianiste, Something’s Coming est une réussite. Wives and Lovers également. Mais Stepsisters’ Lament (“Cendrillon”) et The Trolley Song, une des chansons de “Meet Me in Saint-Louis” (“Le Chant du Missouri”), passent moins bien. Cécile minaude, en fait trop, et agace dans ces pièces trop datées à mon goût. Si “For One to Love” confirme la naissance d’une grande chanteuse et contient de grands moments, “Woman Child”, son disque précédent, me séduit davantage.

Aaron DIEHL : “Space Time Continuum”

(Mack Avenue / Harmonia Mundi)

Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Publié un peu avant l’été, le nouvel album d’Aaron Diehl, est quant à lui très réussi. Conçu comme une suite, il met en évidence les qualités d’arrangeur du pianiste, qui autour de sa section rythmique – David Wong à la contrebasse et Quincy Davis à la batterie – fait tourner des souffleurs de plusieurs générations. Après une version acrobatique et en trio d’Uranus, un thème que Walter Davis Jr. écrivit dans les années 70 pour Art Blakey et ses Jazz Messengers, Dahl introduit son premier invité. Né en 1929, Joe Temperley remplaça un temps Harry Carney au sein de l’orchestre de Duke Ellington. Employé depuis plusieurs années par Wynton Marsalis, ce musicien expressif et chaleureux dont le saxophone baryton émet un léger vibrato se voit confier la mélodie de The Steadfast Titan que Billy Strayhorn aurait pu composer. Dahl a également convié deux saxophonistes ténor à participer à ce projet. Dans Kat’s Dance, Stephen Riley impressionne par le souffle volumineux qui accompagne ses notes. On pense à Coleman Hawkins, à Ben Webster, aux grands anciens dont les fantômes hantent cet album. Benny Golson, également né en 1929, n’en est pas encore un. On est même surpris de l’entendre jouer aussi bien. Sa sonorité reste moelleuse, son phrasé fluide. La trompette de Bruce Harris, jeune espoir de l’instrument, intervient dans deux morceaux. L’un d’eux, Space Time Continuum (paroles de Cécile McLorin Salvant), fait également entendre la chanteuse Charenee Wade, beaucoup plus convaincante que dans son propre disque, “Offering”, consacré aux musiques de Gil Scott-Heron et de Brian Jackson. S’il laisse beaucoup de place à ses musiciens, Aaron Diehl prend aussi des chorus – celui, superbe, de Santa Maria au sein duquel il évoque fugacement Maria de “West Side Story” –, assure les liaisons, reprend la main pour relancer ou conclure. Enraciné dans le jazz, son piano élégant chante et enchante. A la virtuosité, il préfère les tempos vifs et ternaires qui donnent du poids à ses silences, à se notes économes trempées à même le swing. Un must tout simplement.

Cécile & Aaron : The Mack Avenue Connection

Cécile McLorin Salvant © Mark Fitter – Cécile McLorin Salvant & Aaron Diehl © Photo X/D.R.

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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 08:26
John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)
John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Commandée à John Taylor par la BBC Radio 3 pour le Cheltenham Jazz Festival, écrit pour un octette, mais enregistrée par un quartette à l’instrumentation inhabituelle – piano, voix, tuba, batterie –, la musique de ce disque est tout aussi originale qu’inattendue. Autour de John deux de ses fils : Alex, chargé des parties vocales et Leo de la batterie. Batteur du groupe The Invisible, ce dernier enveloppe les compositions du pianiste dans des rythmes binaires qu’il rend souples et légers. Rythmant également la partition, un tuba confié à Oren Marshall, un proche de la famille, assure les basses et, à l’instar d’un cor d’harmonie, prend plusieurs chorus mélodiques (l’introduction du morceau 2081 lui est également confiée). La musique est pourtant loin d’évoquer les débuts du jazz et ses fanfares. Au service d’une nouvelle de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. publiée en 1961 sous le titre d’Harrison Bergeron (Pauvre Surhomme en français), elle est même résolument contemporaine avec un piano qui privilégie les couleurs harmoniques, met en valeur les mélodies mélancoliques de John et les textes d’Alex, l’auteur du livret de cet opéra de poche inclassable, du jazz posé sur un mélange de folk-rock typiquement britannique. On pense aux bons groupes anglais des années 60 et 70, à Genesis (la mélodie superbe de Deer On The Moon que dévoile le piano associé au tuba) à Nick Drake aussi, lorsque la pop music était inventive et raffinée. Mais ici point de guitares. Le piano suffit à donner un écrin à la voix, à nourrir la musique, à la rendre touchante. Cet opus atypique témoigne de l’ouverture d’esprit de John Taylor et ne peut que nous faire regretter sa soudaine disparition.

John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Cam Jazz publie autour du 15 octobre un autre album de John Taylor en duo avec son vieux complice Kenny Wheeler disparu en septembre 2014. Les deux hommes l’enregistrèrent il y a plus de dix ans, en mars 2005. Sachant qu’il allait enfin paraître, le pianiste prit le temps de rédiger un texte un texte en la mémoire du trompettiste sous une forme épistolaire : « Ce fut pour moi un privilège de jouer avec toi et j’aurais aimé que tu puisses écouter la musique de ce disque avec moi ». J’aime à penser qu’ils font à nouveau de la musique ensemble, là haut, quelque part. “On the Way to Two” réunit dix morceaux, la plupart de Wheeler. Tour à tour véloce et tendre, ce dernier impose sa sonorité travaillée, son phrasé raffiné, un langage mélodique parfois sombre et soucieux. Une longue et émouvante version de A Flower is a Lovesome Thing (Billy Strayhorn) conclut cet opus plus conventionnel. Constamment à l’écoute de la trompette (ou du bugle), Taylor y joue un piano magnifique.

John TAYLOR : “2081” (Cam Jazz / Harmonia Mundi)

Photos : John, Alex, Leo Taylor & Oren Marshall © Andrea Boccalini

John Taylor & Kenny Wheeler © Peter Bastian

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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 08:58
Importants petits riens jazzistiques et elfiques

Octobre : les jours raccourcissent, et les soirées, plus fraîches, incitent à la prudence. Le parisien cherche à oublier qu’octobre est aussi le mois des impôts, après ceux de septembre, avant ceux d’octobre. Vache à lait des hommes politiques qui lui font payer leurs folles dépenses, il se console devant les séries TV qui font florès et songe déjà aux nourritures plus riches qu’il aura cet hiver sur sa table : Potages de légumes, choucroutes garnies, petit salé aux lentilles, velouté de champignons, pot-au-feu, fondue savoyarde, d’innombrables plats qui aident à lutter contre le froid. Mais la nourriture de l’amateur de jazz est également sonore. Octobre est un mois plein de surprises et s’il lui reste quelque argent après toutes les taxes qu’on lui colle sur le dos, une pluie de concerts et de disques l’invite à la dépense.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

Prestation inoubliable sur un piano mal accordé de l’elfe Erroll Garner en trio avec Eddie Calhoun à la contrebasse et Denzil Best à la batterie, médiocrement enregistré sous le manteau le 19 septembre 1955 à Carmel, par un admirateur disposant d’un magnétophone de fortune, “Concert by the Sea”, disque d’or en 1958, devint vite le disque le plus apprécié et le plus célèbre du pianiste. Soixante ans plus tard, Columbia Legacy le réédite dans une édition comprenant une interview de Garner et de ses musiciens et onze morceaux totalement inédits, des versions éblouissantes de Night and Day, Sweet and Lovely, Lullaby of Birdland, Bernie’s Tune, S’Wonderful, Laura, du bon, rien que du très bon. Fabuleux lorsque l’on sait qu’Erroll Garner, autodidacte, ne savait pas lire la musique. Ce qui n’empêcha pas les pianistes modernes d’adopter ses conceptions harmoniques et rythmiques. Jouant la mélodie avec un léger retard sur une main gauche marquant les temps de l’accord, Garner provoquait un décalage rythmique générant un swing incomparable. Produit par la pianiste Geri Allen et l’ingénieur du son Steve Rosenthal, entièrement remasterisé et restauré à partir des bandes analogiques d'origine, “The Complete Concert by the Sea” (3 CDs) s’est refait une jeunesse et sonne comme vous ne l’avez jamais entendu.

Un festival de jazz qui programme du jazz, rien que du jazz, ce qui le distingue de tous les autres, c’est Jazz en Tête qui, chaque année en octobre, et depuis 28 ans, fait de Clermont-Ferrand la capitale du jazz. Sa 28ème édition se déroulera cette année du 20 au 24. Une semaine par an, refusant placebos et ersatz partout diffusés, Jazz en Tête défend un jazz de qualité « fidèle aux origines et ouvert aux musiciens de demain ».

Vivre au rythme du jazz, c’est ce que propose l’Association Paris Jazz Club. La 4ème édition du Festival Jazz sur Seine qu’elle organise, se tiendra du 9 au 24 octobre. Une vingtaine de clubs parmi lesquels le Sunset / Sunside, le Duc des Lombards, le New Morning, le Studio de l’Ermitage, le Triton, mais aussi le théâtre du Châtelet y sont associés. 120 concerts – dont ceux de Nicholas Payton, Carla Bley, Romain Pilon et les Melody Makers, des « concerts qui interpellent » – sont ainsi proposés à des tarifs avantageux (Le pass 3 concerts à 40€).

Vous avez payé vos impôts, vous venez de prendre un aller-retour pour Clermont-Ferrand, vous avez acheté le coffret Erroll Garner, mais s’il vous reste encore une poignée d’euros dans votre cochon-tirelire, octobre est encore un bon mois pour sortir, découvrir des musiques qui vous aideront peut-être à traverser l’hiver.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Le 6 (20h30), le Gil Evans Paris Workshop retrouvera le Studio de l’Ermitage pour le premier des deux concerts qu’il y donnera cet automne. La formation y fêtera également son premier anniversaire. C’est en effet dans cette même salle, le 8 octobre 2014 qu’elle se produisit la première fois en public. Autour de Laurent Cugny aux claviers, de jeunes et talentueux musiciens pour célébrer Gil Evans, ses compositions et ses arrangements. Laurent joue également les siennes, des pièces inédites et d’autres plus anciennes naguère confiées à son Big Band Lumière et à l’Orchestre National de Jazz dont il assura la direction. Aujourd’hui seize musiciens créatifs donnent le meilleur d’eux-mêmes dans un répertoire d’exception. Comment peut-on les ignorer ?

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Le 12, dans le cadre de Jazz sur Seine, le guitariste Romain Pilon fêtera au Sunset la sortie de “The Magic Eyes”, son troisième album, son plus réussi. Avec lui deux saxophonistes américains qui comptent parmi les meilleurs : Ben Wendel et Walter Smith III, tous les deux au ténor. La rythmique sera bien sûr celle du disque, Yoni Zelnik (contrebasse) et Fred Pasqua (batterie), musiciens avec lesquels Romain a l’habitude de jouer. Financé par de généreux donateurs (Jazz&People est un label de jazz participatif), “The Magic Eyes” réunit en alternance des morceaux en trio et en quintette, des plages lyriques, singulières (The Oxygen Choices) à découvrir sans tarder.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Le Théâtre du Châtelet accueillera également le 12 (20h00) les Melody Makers, six musiciens qui ont enregistré chez ECM sous leur nom ou comme sideman et que rapproche un certain raffinement harmonique. Surtout connue comme chanteuse, Eliane Elias est aussi une pianiste émérite. Elle tient l’instrument dans deux disques ECM qu’a gravé Marc Johnson, son époux : “Shades of Jade” en 2004, et “Swept Away” en 2010. Le batteur en est Joey Baron. Il joue aussi dans “39 Steps”, le dernier album du guitariste John Abercrombie qui réunit Marc Copland au piano et Drew Gress à la contrebasse. Ils seront tous les six sur la scène du Châtelet pour constituer des duos, des trios, des quartettes, … Ne manquez pas ce concert événement.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Nicholas Payton au Duc des Lombards le 14 et le 15 (19h30 et 21h30) avec Vicente Archer (basse) et Carl Allen (batterie). Ses premiers disques pour Verve révèlent un trompettiste néo-orléanais jouant un jazz traditionnel. “Payton’s Place” (1998) le voit endosser des habits de bopper et changer de direction musicale. Mais c’est avec “Bitches” enregistré en 2009 et 2010, que la soul, le funk deviennent prépondérants dans sa musique. Délaissant son instrument, Payton adopte les claviers, chante, se transforme en homme orchestre. Il possède son propre label, Paytone Records, et vient de publier “Letters”, double CD de 26 morceaux salué par le pianiste Benny Green.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-« Plongée annuelle et profonde dans le jazz de chez jazz », la 28ème édition du Festival Jazz en Tête se déroulera cette année du 20 et le 24 octobre à Clermont-Ferrand. Déjà présent l’an dernier, plébiscité aujourd’hui dans tous les festivals, Cory Henry, claviériste virtuose, marie habilement, jazz, soul, funk et gospel et sera le 20 à Clermont. Le 21, Ron Carter, un des derniers géants de la contrebasse, rendra hommage à Miles Davis en reprenant des thèmes célèbres de son répertoire. Son quartette comprend une pianiste d’exception : Renee Rosnes. Deux têtes d’affiche le 22, Jeremy Pelt un habitué de Jazz en Tête – sa trompette souffle les notes d’un bop moderne et réjouissant –, et le très attendu « All Star Trio » de Jeff Ballard. Batteur de Brad Mehldau, musicien ouvert à toutes sortes d’aventures (on le trouve associé à de nombreux projets), Ballard innove au sein d’un trio qui mêle la guitare inventive et colorée de Lionel Loueke au saxophone ténor de Chris Cheek. Grande soirée également le 23 avec un jeune pianiste à découvrir sur scène, Sullivan Fortner, auteur d’un premier album qui vient de paraître sur le label Impulse ! À la tête de son Gipsy Project, le grand Bireli Lagrène enchantera les amateurs de guitare. La sienne chante mieux que beaucoup d’autres. Vous le constaterez par vous-même.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-La grande Carla Bley au New Morning le 21 avec Andy Sheppard (saxophones ténor et soprano) et le toujours fidèle Steve Swallow à la basse électrique. Pianiste modeste, la Dame compense aisément ses faiblesses techniques par ses nombreuses idées et pose de belles couleurs sur ses compositions. Swallow en fait constamment chanter les lignes mélodiques et Sheppard leur apporte un lyrisme non négligeable, souffle des notes d’une rare élégance. Ecoutez-le décliner la mélodie de Utviklingssang dans “Trios”, un disque ECM de 2013. Rien que du bonheur.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Les 20, 21 et 22 octobre, Jean-Marc Padovani investira la Chapelle des Lombards (19, rue de Lappe 75011 Paris) qui s’ouvre à nouveau au jazz avec un programme consacré aux compositions de Paul Motian. L’album s’intitule “Motian in Motian” et le saxophoniste en fêtera la sortie avec ses musiciens, Didier Malherbe au doudouk, Paul Brousseau aux claviers, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Ramon Lopez à la batterie. On peut ne pas toujours adhérer aux arrangements, parfois très éloignés du jazz qu’appréciait et pratiquait Motian, mais le disque traduit l’enthousiasme de « Pado » et de ses complices.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Pour ceux qui ne peuvent se rendre à Clermont-Ferrand, Sullivan Fortner, nouvel espoir du piano découvert auprès de Roy Hargrove, se produira le 26 et le 27 au Duc des Lombards. Avec lui, les musiciens d’un quartette comprenant Tivon Pennicott aux saxophones, Aidan Caroll à la contrebasse et Joe Dyson à la batterie. On espère l’entendre jouer davantage que dans “Aria”, un premier album dans lequel il laisse beaucoup trop de place à son saxophoniste, les quelques plages enregistrées en trio révélant un pianiste très talentueux.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Ayant facilement rempli l’Olympia en juin, Melody Gardot y retourne les 26 et 27 octobre pour deux autres concerts. Avec elle, trois souffleurs, un clavier, un guitariste, un bassiste souvent à la basse électrique et un batteur. Au programme : “Currency of Man” qu’elle a fait paraître début juin et qui mêle avec bonheur jazz, soul, blues et gospel, ses magnifiques compositions se voyant superbement arrangées. Sur scène la chanteuse captive par son charisme. On aurait tort de la bouder.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Arnault Cuisinier au Sunside le 27 pour fêter la sortie de son nouvel album “Anima”. Le bassiste l’a enregistré avec Guillaume de Chassy au piano, Jean- Charles Richard au soprano et Fabrice Moreau à la batterie. Un disque plus réussi que le précédent grâce à l’interaction qui y règne. Jean-Charles et Guillaume se partagent des solos lyriques et pertinents. Fabrice colore et rythme la musique et Arnault assure le discret leadership de ce quartette à suivre.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Aaron Goldberg au Duc des Lombards les 29, 30 et 31 octobre avec Reuben Rogers à la contrebasse et Leon Parker à la batterie. Le pianiste a donné un magnifique concert au New Morning en février, interprétant des extraits de “The Now” publié l’an dernier, un recueil de compositions personnelles voisinent avec des standards du bop, des pièces sud-américaines et un morceau traditionnel haïtien. Aaron aime surprendre par ses relectures inattendues des grands standards de l’histoire du jazz, ses interprétations raffinées de morceaux oubliés, ses harmonies chatoyantes nourrissant son jazz moderne et raffiné.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Lizz Wright au New Morning le 30. Les noms des musiciens qui l’accompagnent ne nous ont pas été communiqué. Produit par Larry Klein (Madeleine Peyroux, Melody Gardot), “Freedom & Surrender”, son nouveau disque comprenant compositions originales (co-écrites avec Klein et David Batteau qui, en 1970, enregistra un album mémorable avec John Compton : “In California”) et reprises (To Love Somebody des Bee Gees, River Man de Nick Drake dans lequel intervient le trompettiste Till Brönner). Bénéficiant de très bons musiciens (Dean Parks et Jesse Harris aux guitares, Vinnie Colaiuta à la batterie), invitant Gregory Porter à partager avec elle une chanson, Lizz Wright mêle avec bonheur blues, funk, gospel, folk et country et réussit un album commercial qui n’en reste pas moins attachant.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Greg Osby & Vein le 31 au Sunside. On a un peu perdu de vue le saxophoniste ces dernières années. Ses disques Blue Note n’ont pas tous été bien distribués et ses derniers albums ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Associé à Vein, trio helvète comprenant Michael Arbenz au piano, Thomas Lähns à la contrebasse et de Florian Arbenz à la batterie, Greg Osby apporte une touche personnelle et bienvenue à leur musique, un jazz moderne dont l’écriture très contemporaine accorde une large place au groove.

Importants petits riens jazzistiques et elfiques

-Toujours le 31, mais au Sunset, David Patrois fêtera la parution de “Flux tendu” (Arts et Spectacles), disque dont j’aime beaucoup la pochette. Il faut aussi en découvrir la musique, conversation énergique entre trois instruments – saxophone soprano (baryton dans In Walked Bud), vibraphone ou marimba, et batterie – qui vont à l’essentiel, non sans lyrisme comme en témoigne les rares ballades d’un album qui associe précision et vitesse (l’acrobatique Flux Tendu), les tempos rapides étant souvent de mise dans ce trio sans contrebasse. Complices, David Patrois, Jean-Charles Richard et Luc Isenmann s’y révèlent particulièrement inventifs.

-Festival Jazz sur Seine : www.jazzsurseine.fr

-Festival Jazz en Tête (Clermont-Ferrand) : www.jazzentete.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Théâtre du Châtelet : www.chatelet-theatre.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Chapelle des Lombards : www.la-chapelle-des-lombards.com

-Olympia : www.olympiahall.com

 

Crédits Photos : “Concert by the Sea” © Michelle Magdalena Maddox / Columbia Legacy –  Romain Pilon Trio + © Pauline Pénicaud – Carla Bley Trio © Bill Strode – Sullivan Fortner © Loop Productions – Melody Gardot © Pierre de Chocqueuse – Aaron Goldberg © Philippe Marchin – Lizz Wright © Concord Records – David Patrois Trio © Gildas Boclé – Gil Evans Paris Workshop, The Melody Makers (Eliane Elias, Marc Johnson & John Abercrombie), Nicholas Payton, Jean-Marc Padovani Quintet, Arnault Cuisinier Quartet, Greg Osby & Vein © Photos X/D.R .

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 09:50
Chi va piano, va sano

Qui va doucement, va sûrement : cette maxime s’applique bien à Antonio Faraò et à Enrico Rava qui jouent une musique souvent modale. Ralentissant le rythme harmonique, elle laisse une grande liberté, un large espace aux solistes. Italiens tous les deux, Faraò et Rava ont été influencé par Miles Davis qui en 1959 avec “Kind of Blue” fut le premier jazzman à libérer l’improvisation des accords. Dans “Boundaries”, Antonio Faraò reprend des thèmes d'Herbie Hancock et de Tony Williams, compagnons de Miles dans une aventure mélodique qui dura plusieurs années. Quant à Enrico Rava, il est devenu trompettiste après avoir entendu dans sa jeunesse un concert de Miles à Turin. Tous deux sortent de nouveaux albums. En voici les chroniques.

Chi va piano, va sano

Antonio FARAÒ :

“Boundaries” (Verve / Universal)

-Après “Domi” (2011), en trio avec Darryl Hall et André Ceccarelli et “Evan” (2013) qui réunit Joe Lovano, Ira Coleman et Jack DeJohnette, le pianiste Antonio Faraò continue de nous séduire par un jazz souvent modal au lyrisme très convaincant. “Boundaries” rassemble un quartette de musiciens italiens qui nous sont familiers. Collaborateur occasionnel de Richard Galliano, Mauro Negri a également travaillé avec Enrico Rava et Aldo Romano, enregistrant plusieurs disques avec eux (“Just Jazz” d’Aldo en 2008). Il délaisse ici la clarinette, lui préférant des saxophones ténor et soprano. Faraò retrouve Martin Gjakonovsky, un bassiste avec lequel il joue souvent. Mauro Beggio, le batteur, a également accompagné Rava, mais aussi Enrico Pieranunzi, Franco d’Andrea et Stefano Bollani.

Chi va piano, va sano

Dès Boundaries,la première plage qui donne son nom à l’album, la musique évoque le second quintette de Miles Davis, lorsque Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams entouraient le trompettiste. Une musique vive, brillamment sous tension en résulte. L’influence d’Hancock est bien sûr perceptible dans les choix harmoniques de Faraò qui n’hésite pas à reprendre son Maiden Voyage, à lui apporter un nouvel arrangement qui modifie son balancement et le rend très différent. Hand Jive de Williams que l’on trouve dans “Nefertiti”, un des plus beaux fleurons de la discographie de Miles, est également au programme d’un album qui est loin d’un pastiche davisien. Mauro Negri ne cherche nullement à jouer comme Shorter et la rythmique aussi souple que percutante, apporte ses propres tempos et personnalise autrement la musique. Le pianiste a composé les autres thèmes de l’album. Coolfunk et Not Easy, pièces dans lesquelles Luigi Di Nunzio se joint au quartette au saxophone alto, le montre plus énergique que d’habitude. Il attaque ses notes avec une agressivité inhabituelle, leur donne swing et intensité. My Sweetness résume bien le piano de Faraò : un beau toucher, un phrasé fluide, des harmonies raffinées. Avec lui, point de notes inutiles mais une technique toujours au service d’une ligne mélodique qui se laisse tendrement fêter.

Chi va piano, va sano

Enrico RAVA Quartet

+ Gianluca PETRELLA : “Wild Dance” (ECM / Universal)

-Enrico Rava sait bien s’entourer. Après avoir bénéficié des pianistes Stefano Bollani puis du jeune Giovanni Guidi, grand espoir du jazz transalpin, le trompettiste travaille depuis deux ans avec un nouveau quartette comprenant le guitariste Francesco Diodati et le batteur Enrico Morello. Le bassiste de la séance Gabriele Evangelista est une vieille connaissance, de même que le tromboniste Gianluca Petrella qui fut membre à part entière du quintette de Rava avant de poursuivre une carrière sous son nom. Présent dans de nombreuses plages, principal soliste dans F. Express, un des grands moments de l’album, il apporte une voix bienvenue, tant dans l’exposé de certains thèmes à l’unisson avec la trompette (Infant, une des courtes pièces qui relève du bop ; Wild Dance, morceau de forme chorale) que dans les dialogues que s’offrent leurs instruments, le trombone fournissant dans Not Funny un habile contrepoint à Rava. Loin d’enfermer les solistes dans des structures rigides, la section rythmique très souple, leur donne beaucoup d’espace, assure une pulsation régulière qui sied au tempo rubato des solistes.

Chi va piano, va sano

Simples, souvent mélancoliques, les compositions de Rava font aussi part belle à sa trompette. Dans les ballades, (Diva qui ouvre l’album), l’instrument chante sur les nappes sonores que crée la guitare. Musicien habile, Francesco Diodati sait varier ses effets et apporte bien des couleurs à la musique. Un long chorus lui est dévolu dans Space Girl construit sur une courte phrase mélodique servant d’ostinato. Dans Overboard, il étire longuement ses notes, le sustain qui les prolonge les plongeant dans le rock. Co-signée par tous les musiciens, Improvisation, la pénultième pièce de l’album, témoigne de la complicité qui les unit. Trompette et trombone mêlent leurs timbres, croisent et décroisent leurs lignes mélodiques, créant un va-et-vient de sonorités fugitives. Presque tous les morceaux ont d’ailleurs été enregistrés en une seule prise, ce qui leur donne une fraîcheur appréciable.

PHOTOS : Antonio Faraò Quartet © Carlo Cantini - Enrico Rava © Andrea Boccalini

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 09:00
Stanley COWELL : “Juneteenth” (Vision Fugitive / H. Mundi)
Stanley COWELL : “Juneteenth” (Vision Fugitive / H. Mundi)

Ce disque a une histoire : en 2006, Philippe Ghielmetti contacta Stanley Cowell pour lui faire enregistrer un album relatant la lutte des afro-américains pour l’obtention de leurs droits civiques, une musique porteuse de la mémoire du crime de l’esclavage et qui raconte le jazz. Le pianiste refusa pour finalement accepter. Une séance d’enregistrement fut programmée mais Philippe ne parvint pas à la financer. Cowell remania alors son travail, le transformant en une longue pièce pour orchestre symphonique, chœur et électronique. Intitulée Juneteenth Suite (contraction de June Nineteenth) en souvenir du 19 juin 1865, jour de l’abolition de l’esclavage dans l’état du Texas et désormais fête traditionnelle de la liberté des Noirs américains, l’œuvre fut jouée dans plusieurs universités outre-Atlantique.

Stanley COWELL : “Juneteenth” (Vision Fugitive / H. Mundi)

Grâce à l’opiniâtreté de Philippe et de Vision Fugitive, elle voit aujourd’hui le jour dans une réduction pour piano. Un écho lointain du célèbre We Shall Overcome la précède. Sombre comme l’a souvent été l’histoire de l'Amérique et comme elle l’est malheureusement encore (ces jeunes Noirs tués récemment par des policiers racistes), mais aussi porteuse d’espoir et de lumière, la musique que joue Stanley Cowell est mémoire. La guerre de Sécession la traverse. D’innombrables lynchages aussi. L’époque où, dans le Sud, cette pratique était un passe-temps collectif n’est pas si lointaine. Pour illustrer ces évènements peu glorieux, le pianiste adopte un jeu sobre, fait entendre un piano trempé dans des musiques authentiquement américaines. Le blues, le gospel y sont omniprésents. Le jazz y montre ses origines, déploie ses couleurs et sa modernité. Juneteenth Recollections, une relecture spontanée de la Juneteenth Suite, ferme l’album. Emmanuel Guibert en a réalisé la couverture. Un magnifique livret de photographies (36 pages) l’accompagne. Le considérant comme une œuvre essentielle du patrimoine musical américain, le New York Times en a salué la parution. Il est bien sûr indispensable.

Photo Stanley Cowell © Maxime Pécheteau

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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 09:42
Frontenay : le jazz en jaune

Frontenay (Franche-Comté) : accroché au flanc de la montagne, son château (XIIe siècle) et ses terrasses accueillent l’amateur de jazz. En contrebas, l’église et son cimetière qu’ombrage une allée de tilleuls. L’écrivain Bernard Clavel y repose. Un havre de paix que ne trouble guère la musique du festival qui s’y déroule tous les deux ans. On excuse d’ailleurs bien volontiers ces vibrations de l’air que portent des vents capricieux.

Frontenay : le jazz en jaune

La musique du batteur Mourad Benhammou et de ses Jazzworkers s’ancre dans le hard bop des années 50 et 60, celui des Jazz Messengers d’Art Blakey. Les thèmes sont le plus souvent exposés à l’unisson par la trompette de Fabien Mary, le saxophone de David Sauzay. Au piano, Pierre Christophe fait des merveilles. Ses harmonies nourrissent la musique, lui donnent des couleurs rubicondes.

Frontenay : le jazz en jaune

Les vins de la région colorent ainsi les joues de ceux qui en abusent. Difficile de résister aux Côtes du Jura Tradition, assemblage heureux de chardonnay et de savagnin. Vieilli en fût de chêne six ans et trois mois, ce même savagnin donne le fameux vin jaune qui ne ressemble à aucun autre. Une bouteille de 62cl, le clavelin, en garde les arômes. Dans clavelin, il y a clave, instrument et rythmes adoptés par la musique afro-cubaine. Le vin jaune se marie fort bien avec le jazz. Sa robe cousine avec celle du soleil.

Frontenay : le jazz en jaune

Celle que porte Lou Tavano met en valeur sa jolie plastique. Lou se déplace avec aisance. Elle a fait du théâtre, sait capter l’attention du public, le soulève, le subjugue. Sa voix est fraîche et joliment timbrée. Elle a beaucoup chanté dans les clubs de jazz de la capitale et les festivals sont aujourd’hui nombreux à l’accueillir. Avec elle de jeunes musiciens : Arno de Casanove (trompette) et Maxime Berton (saxophones) pour mettre des couleurs sur une musique qui tend la main à d’autres genres que le jazz, Alexandre Perrot (contrebasse) et Ariel Tessier (batterie) pour lui donner du rythme. Les arrangements habiles de son pianiste et compagnon, Alexey Asantcheeff font ressortir leurs mélodies. Après “Lou Tavano Meets Alexey Asantcheeff”, un premier disque auto-produit, le Lou Tavano Sextet a terminé l’enregistrement d’un album pour ACT. Sortie prévue en janvier 2016.

Frontenay : le jazz en jaune

Nikki et Jules s’entendent pour que la fête commence. Nikki c’est Nicole Rochelle. Elle danse, se trémousse, arpente la scène comme une coureuse de marathon. Difficile de la prendre en photo avec mon vieux Kodak ! Jules c’est Julien Brunetaud. Petit, il est tombé dans la potion magique du boogie et du blues. Avec eux, Bruno Rousselet fait vrombir sa basse électrique et Julie Saury cravache sa batterie. Le swing n’a pas de secrets pour eux. Ils savent chauffer une salle, préparer le terrain à la vedette de la soirée, à Lucky Peterson qui a manqué son avion. Mais ses musiciens sont là, ceux qu’il utilise pour ses concerts européens, de fameux bûcherons dont les cognées chantent les notes lourdes d’un rock’n’roll qui n’est pas ma tasse de thé. J’attends prudemment à la buvette que le brouhaha s’estompe. On y trouve des breuvages beaucoup plus à mon goût. Des agapes qui se poursuivent en jaune tard dans la nuit chez le clan Petitot, Nicolas et son père Dominique. Avec Jean-Claude Pacaud, ils sont les âmes fortes d’un festival qu’il fait bon fréquenter.

Photos © Pierre de Chocqueuse. Clavelin de vin jaune © Photo X/D.R.

Frontenay : le jazz en jaune
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