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1 juillet 2018 7 01 /07 /juillet /2018 09:00
Éloge de la lenteur

Juillet. « En marche » écrivais-je en septembre dernier. Le moment s’y prêtait. La République s’était décidée à marcher. Sa gauche insoumise appelait ses marcheurs à arpenter les rues, à battre les pavés des villes, les chemins des campagnes. Quelques mois plus tard, alors que la vitesse vient d'être réduite sur certaines routes, nos marcheurs ne pensent plus qu’à courir. Le Trésor Public court après les milliards dont il a grand besoin, les footballeurs après un ballon qui roule plus vite que leurs jambes, les musiciens après nos chroniques, et les français après les festivals qui courent après les subventions. Carla Bruni à Jazz à Juan, la rencontre d'Ibrahim Maalouf et de Wynton Marsalis à Marciac, mariage de la carpe et du lapin, donnent aussi envie de courir, de prendre ses jambes à son cou.

 

L’homme est aujourd’hui tellement pressé que marcher ne lui suffit plus. Il court, il court, comme la banlieue, le furet du bois joli. Il court si vite qu’il passe et repasse au même endroit sans même s’en rendre compte, tourne en rond comme un cheval de bois de manège.

 

La période estivale est pourtant propice aux promenades. Ombrés d’arbres centenaires, jardins et parcs floraux inspirent les flâneurs. S’installer dans un hamac avec un bon roman, réécouter de vieux vinyles, visiter à petits pas des musées oubliés, musarder, nager dans le grand bleu, faire la sieste, prendre du bon temps au lieu de vouloir en gagner en courant, sont pourtant des pratiques accessibles. Pourquoi s’obstiner à courir ?

 

Attiré par la lenteur, par le bien qu’elle apporte, ce blog restera en sommeil plus longtemps que les autres années. Cet éditorial est mon dernier avant septembre qui voit le soleil entrer dans la Balance. On y cueille le téton de Vénus et la coucourelle angélique qu’Alexandre Vialatte appréciait. N’espérez pas me rencontrer dans les festivals. Mon farniente sera discret, loin du bruit et des foules que je fuis sans empressement, d’un bon pas malgré tout. La musique, j’en écoute toute l’année dans les clubs de la capitale. Grâce aux disques, l’été permet une autre forme d’intimité avec elle. On l’écoute plus sereinement, moins stressé par le temps, ce grand dévoreur qui ne cesse de courir.

QUELQUES CONCERTS ET FESTIVALS QUI INTERPELLENT

 

L’American Jazz Festiv’Halles et le Festival Pianissimo au Sunset-Sunside, le Festival All Stars 2018 au New Morning, le Paris Jazz Festival au Parc Floral de Vincennes, les Parisiens gâtés n’ont pas besoin de partir loin pour écouter du bon jazz. Cette sélection de concerts à ne pas manquer cet été en témoigne.

-Charles Lloyd au New Morning le 5 juillet avec The Marvels (les Prodiges), groupe réunissant Bill Frisell (guitare), Greg Leisz (pedal steel guitare), Reuben Rogers (contrebasse) et Eric Harland (batterie). Après un premier opus pour Blue Note en 2016, la formation sort un nouvel album sur le même label. Enregistré avec la chanteuse Lucinda Williams, “Vanished Gardens” célèbre le mariage du jazz, du blues, et de la country music américaine. Lloyd et Frisell se sont rencontrés en 2013. Leisz est un vieux complice du guitariste. Reuben et Harland constituent la rythmique habituelle du saxophoniste. Porté par les nappes sonores des guitares, Charles Lloyd fait merveille dans un répertoire éclectique.

-Le 5 toujours, Baptiste Herbin (saxophones alto et soprano) se produira en quartette au Sunside avec Pierre de Bethmann (piano), Geraud Portal (contrebasse) et Benjamin Henocq (batterie). Pierre est le pianiste de “Brother Stoon (Naïve), le brillant premier opus de Baptiste qui en a enregistré trois sous son nom. Se promenant rue des Lombards avec ses instruments, il aime rencontrer d’autres musiciens, improviser avec eux sur un matériel thématique éclectique. Sa musique privilégie l’héritage afro-américain, le rythme, le swing, le blues. Elle traduit aussi sa passion pour les musiques malgaches et brésiliennes. Un excellent pianiste brésilien, Eduardo Farias, l’entoure dans “Dreams and Connections (Space Time Records), son disque le plus récent.  

-Le 6, le New Morning accueille le Golden Striker Trio qui réunit le pianiste Donald Vega, le guitariste Russell Malone et le célèbre bassiste Ron Carter. Piano, guitare et contrebasse, cette instrumentation que Nat King Cole fit sienne dès 1937, fut également adoptée par Art Tatum, Ahmad Jamal et Oscar Peterson. Le premier pianiste de la formation (une composition de John Lewis, Golden Striker, lui donne son nom) était Mulgrew Miller. Décédé en 2013, il a été remplacé par Vega. Quant à Malone, il est le guitariste du trio depuis sa création. Enregistré live en 2016 au Theatherstübchen de Kassel (Allemagne), “Golden Striker” son dernier disque contient Laverne Walk qu’Oscar Pettiford écrivit pour Stan Getz, Samba de Orfeu de Luiz Bonfá et une délicate version de My Funny Valentine.

-Dayna Stephens au Duc des Lombards le 11 juillet. Natif de Brooklyn, il a étudié le saxophone à la Berklee School of Music et au Thelonious Monk Institute of Jazz. Paru en 2017 aux Etats-Unis, “Gratitude” (Contagious Music), son huitième album, réunit autour de lui Brad Mehldau, Julian Lage, Larry Grenadier et Eric Harland. La même équipe l’entoure dans “Peace”, publié sur le label Sunnyside en 2014. Dayna Stephens a également enregistré avec les pianistes Aaron Parks et Taylor Eigsti et les saxophonistes Jaleel Shaw et Walter Smith III. Il joue du saxophone baryton dans le dernier disque du pianiste Gerald Clayton et du ténor dans “Concentric Circles”, un disque Verve de Kenny Barron récemment publié. Il est attendu au Duc avec Taylor Eigsti (piano), Michal Baranski (contrebasse) et Greg Hutchinson (batterie).

-Harold López-Nussa en trio au Sunside le 12 et le 13 avec Gaston Joya (contrebasse) et Ruy Adrián López-Nussa (batterie). Après “El Viaje” (en 2016), disque au sein duquel la musique y est plus africaine (la présence du bassiste sénégalais Alune Wade), le trio sort fin juin sur le label Mack Avenue “Un Día Cualquiera”, un disque enregistré à Boston contenant surtout des compositions originales du pianiste. Reflet de la richesse et de la diversité de la musique cubaine, celle d’Harold López-Nussa mêle le jazz et ses harmonies travaillées à des éléments classiques, folkloriques et populaires de son île natale. Rythmée et élégante, elle comprend des morceaux vifs aux rythmes chaloupés mais aussi des pièces lyriques et tendres, telle cette version de Contigo en la Distancia, un boléro écrit en 1946 par le chanteur-compositeur cubain Cesar Portillo de la Luz.

-Les deux mêmes soirs (ceux des 12 et 13 juillet), le pianiste Christian Sands vient jouer en trio au Duc des Lombards avec Yasushi Nakamura (contrebasse) et Jerome Barber (batterie). On l’écoutera dans les albums qu’il a réalisés avec le bassiste Christian McBride, notamment dans “Live at the Village Vanguard” (Mack Avenue). C’est également sur ce label qu’il a enregistré “Reach”, un disque publié l’an dernier dans lequel il mêle blues, hip-hop et rythmes afro-cubains. Yasushi Nakamura en est le bassiste. Gilad Hekselman (guitare), Marcus Strickland (saxophone ténor et clarinette basse) et Cristian Rivera (percussion) en sont les invités.

-Bassiste français installé à New York, Clovis Nicolas revient jouer le 13 au Sunset la musique de “Freedom Suite Ensuite”, un disque qu’il a enregistré en 2016 et que Sunnyside a publié aux Etats-Unis l’année suivante. Steve Fishwick (trompette), Dmitry Baevsky (saxophone alto) et Lawrence Leathers (batterie) en joueront avec lui le répertoire. Ce dernier comprend la Freedom Suite que Sonny Rollins enregistra en trio en février 1958 avec Oscar Pettiford à la contrebasse et Max Roach à la batterie, mais aussi Fine and Dandy et Little Girl Blue de Richard Rogers. Les autres morceaux sont des compositions originales de Clovis Nicolas qui, sans pianiste, ni guitariste, pose lui-même avec sa contrebasse les fondations harmoniques de sa musique.

-Le Gil Evans Paris Workshop au Parc Floral de Vincennes le 14 juillet (à 16h00, concert gratuit). Dirigée par Laurent Cugny ce grand orchestre de jazz, l’un des meilleurs de l’hexagone, fait revivre les arrangements de Gil Evans et ajoute constamment de nouveaux morceaux à son répertoire. Sister Satie d’Horace Silver, Guinnevere de David Crosby, Crepuscule with Nellie et Blue Monk de Thelonious Monk, Drizzling Rain du regretté Masabumi Kikuchi ont été joués lors des concerts que la formation a donnés cette année au Sunside. Les jeunes musiciens qui la constituent – certains font beaucoup parler d’eux – expérimentent, jouent une musique qui, jamais figée, se transforme constamment. Un thème du bluesman Willie Dixon, Spoonful, donne son nom au premier disque que le Gil Evans Paris Workshop a publié l’an dernier sur le label Jazz & People.

-Roy Hargrove au New Morning deux soirs de suite, les 16 et 17 juillet, dans le cadre de son Festival All Stars. Le trompettiste en est une. Il joue souvent dans ce club désormais chargé d’histoire de la rue des Petites Ecuries. Il y était en avril avec la même excellente formation : le fidèle Justin Robinson au saxophone alto, le pianiste Tadataka Unno pour colorer et nourrir sa musique d’harmonies sophistiquées, le bassiste Ameen Saleem qui parvient très bien à la porter. Un nouveau batteur, Evan Sherman, remplace Quincy Phillip. On attend qu’il donne un swing irrésistible à la musique généreuse du trompettiste. Avec eux, Roy Hargrove peut jouer sans problème le hard bop qu’il affectionne et que nous sommes nombreux à applaudir.

-Le Billy Hart Quartet au New Morning le 24. Joshua Redman remplace Mark Turner au saxophone ténor, Ben Street à contrebasse et Ethan Iverson, le pianiste de The Bad Plus restant membres de la formation du batteur. Cette dernière qui existe depuis 2003 a enregistré deux albums pour ECM : “All Our Reasons” en 2012 et “One Is The Other” en 2014. Sa musique, du jazz contemporain au continuum régulier, est judicieusement tempérée par les harmonies flottantes et inattendues d’Iverson. Car les musiciens aiment prendre des risques, les compositions ouvertes de Billy Hart, batteur à la frappe sèche, aux ponctuations énergiques et principal pourvoyeur des thèmes, offrant un vaste champ d’investigation à leurs recherches harmoniques et rythmiques.

-Connaissez-vous la chanteuse Marie Mifsud ? Vous répondez négativement, alors il est temps d’écouter sa musique. La péniche Marcounet la programme le 25. Avec elle, Quentin Coppale à la flûte, Tom Georgel au piano, Victor Aubert à la contrebasse et Adrien Leconte à la batterie, quatre musiciens qui ne gardent pas les mains dans leurs poches lorsqu’ils jouent. Le batteur écrit les originaux du répertoire, des morceaux malicieux taillés sur mesure pour la voix de la chanteuse, une voix de contralto qui contracte ou étire les syllabes pour leur donner du swing. Sur scène, Marie Mifsud et ses musiciens nous offrent un show inoubliable. Ils savent se servir de la scène pour faire passer leur musique et définitivement nous éblouir.

-Guilhem Flouzat au Duc des Lombard le 26 juillet. “A Thing Called Joe” (Sunnyside), disque que le batteur a enregistré l’an dernier sur le label Sunnyside, en a été la bonne surprise. Sullivan Fortner qui sort un nouvel album sur Impulse y joue un merveilleux piano. Au Duc, Sam Harris se verra confier l’instrument, Desmond White, bassiste habituel du batteur, complétant le trio. Pianiste du trompettiste Ambrose Akinmusire – il joue dans “A Rift in Decorum, Live at the Village Vanguard” et “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint” –, Sam Harris a publié un seul album sous son nom en 2014, “Interludes” sur le label Fresh Sound New Talent. Il cultive les dissonances mais peut tout aussi jouer des harmonies d ‘une grande beauté mélodique.

-Le Festival Pianissimo qu’organise chaque année le Sunside débutera le 24 juillet avec un concert en quartette de Thomas Enhco et s’étalera sur tout le mois d’août. On consultera le programme complet de cette 13ème édition sur le site du club. Les pianistes qui interpellent sont beaucoup trop nombreux pour se voir consacrer des notices. Je vous en donne les noms et les dates de leurs concerts.

Antonio Faraò en trio les 27 et 28, Vincent Bourgeyx (avec Darryl Hall et Laurence Leathers) le 4 août, Fred Nardin (avec Or Bareket et Leon Parker) le 7, le trio de Pierre de Bethmann le 8, Enrico Pieranunzi en solo le 9, en duo avec Rosario Giuliani pour un hommage à Duke Ellington le 10 et en quartette le 11, René Urtreger (avec Yves Torchinsky et Eric Dervieu) le 17, Géraldine Laurent transformant le trio en quartette le 18, Paul Lay et Eric Le Lann (pour interpréter le répertoire de “Thanks a Million”, un disque hommage à Louis Armstrong qui doit paraître en octobre) le 23, Ramona Horvath (en trio et quartette avec André Villeger) le 28, Yonathan Avishai en trio le 30 et en quintette (“The Parade”) le 31 août.

-New Morning : www.newmorning.com 

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Péniche Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

 

Crédits Photos : Charles Lloyd © Dorothy Darr – Baptiste Herbin, Clovis Nicolas, Guilhem Flouzat © Philippe Marchin – Dayna Stephens © Christopher Drukker – Christian Sands © Anna Webber – Roy Hargrove © Pierre de Chocqueuse – Montre et escargot (Eloge de la lenteur), The Golden Striker Trio, Harold Lopez-Nussa Trio, Billy Hart, Enrico Pieranunzi © Photo X/D.R.

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22 juin 2018 5 22 /06 /juin /2018 16:22
Une découverte inattendue

La sortie mondiale le 29 juin prochain d’une séance studio inédite de John Coltrane sur Impulse !, label qui abrita les œuvres du saxophoniste à partir de 1961, fait grand bruit dans le monde du jazz. Rudy Van Gelder en enregistra la musique le 6 mars 1963 dans son studio d’Englewood Cliffs (New Jersey), la veille de l’enregistrement de l’album “John Coltrane and Johnny Hartman”. Hormis une des deux versions de Vilia éditée sur la compilation “The Definitive Jazz Scene Volume 3”, ces bandes ne furent jamais exploitées. On les croyait perdues jusqu’à la découverte récente d’une copie en excellent état que l’ingénieur du son avait remis au saxophoniste, une bande de référence mono que ce dernier avait emportée chez lui pour la faire écouter à Naima, son épouse. C’est cette dernière qu’édite aujourd’hui Universal. L’édition standard (1CD) de “Both Directions at Once : The Lost Album” comprend sept des quatorze morceaux retrouvés. Une « Deluxe Edition » (2CD) réunit les sept autres, tous des alternates. Des vinyles (simple et double) ont également été pressés pour marquer l’événement.

Malgré un agenda très chargé en mars 1963, un engagement de quinze jours au Birdland accaparant ses soirées, John Coltrane s’est réservé l’après-midi du 6 pour enregistrer sa musique en studio dans des conditions d’un live avec ses musiciens habituels, McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie. Il a cinq heures devant lui, n’aime pas trop multiplier les prises et ne le fait que lorsque cela s’avère nécessaire. Il revient ainsi plusieurs fois sur Impressions, un morceau qu’il a enregistré l’année précédente sous un autre titre et qui va donner son nom à l’un de ses albums. Le saxophoniste le joue en trio, développant un puissant et ensorcelant langage incantatoire. S’étant libéré de ses obsédantes préoccupations harmoniques, il cherche alors, non sans violence, à aller le plus loin possible dans sa quête musicale, n’hésitant pas à revenir dans ses chorus à une technique plus ancienne, à ses fameuses sheets of sound, nappes sonores arpégées qu’il étale comme des vagues.  

Les premières versions de Untitled Original 11383 et Untitled Original 11386, deux morceaux inédits que John Coltrane joue au soprano, sont quasiment parfaites. Fait plutôt rare, Jimmy Garrison s’offre un solo à l’archet dans le premier dont nous n’avons qu’une prise. Morceau élégant à la saveur latine appréciable, le second – trois alternates nous en sont proposés – est un parfait support pour Coltrane qui, contrairement à son habitude, reprend le thème entre son solo et celui de son pianiste. Deux jours plus tôt, le 4 mars, McCoy Tyner a enregistré dans le même studio pour Impulse ! “Nights of Ballads & Blues”, l’un de ses meilleurs disques. Très en doigts, il enroule ses grappes de notes autour des thèmes, assoit la tonalité que le saxophoniste tout feu tout flamme cherche souvent à bousculer. Pianiste orchestral à la sonorité brillante, il fait chanter ses phrases chargées de notes et d’arabesques.

 

L’absence d’un pianiste donne toutefois à John Coltrane une plus grande liberté harmonique. Outre Impressions, c’est également en trio qu’il reprend ici pour la première fois Nature Boy popularisé en 1948 par Nat King Cole, contrebasse et batterie assurant un hypnotique accompagnement rythmique à son saxophone qui s’écarte peu du thème. McCoy Tyner reste également silencieux dans la première partie de One Up, One Down, morceau au tempo vif dont la première des deux prises contient un échange entre le batteur et le ténor. La musique est familière aux spécialistes de Coltrane grâce à un disque pirate enregistré au Birdland quelques jours plus tôt. McCoy Tyner n’intervient pas non plus pendant les premières minutes de Slow Blues, le dernier morceau de la séance au sein duquel, porté par sa rythmique, le saxophoniste s’offre un chorus brûlant sur une simple grille de blues. Extrait de l’opérette de Franz Lehár, “La Veuve Joyeuse”, Vilia est interprété au ténor puis au soprano par Coltrane, cette seconde version convenant mieux au lyrisme du morceau.

 

John COLTRANE : “Both Directions at Once : The Lost Album” (Impulse ! / Universal) – Sortie le 29 juin.

 

Photos : The John Coltrane Quartet © Jim Marshall - McCoy Tyner & John Coltrane © Joe Alpert

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 09:14

Deux bons disques que vous pourrez écouter tout l’été et bien plus tard encore. Des jazzmen français en sont les auteurs bien que Nelson Veras, dont la guitare occupe une place importante dans la formation de Fred Pasqua, soit brésilien. Batteur, ce dernier fait actuellement beaucoup parler de lui. On peut l’entendre dans “Copper”, un album du guitariste Romain Pilon privilégiant les alliages sonores électriques, et dans le nouvel opus de Lucky Dog, un groupe dans lequel on retrouve Yoann Loustalot, leader du trio Aérophone dont le batteur est Pasqua. Quant à Nicolas Moreaux, il sort son troisième album. Le précédent, “Fall Somewhere”, date de 2013 et reçut cette année là le Grand Prix de l’Académie Charles Cros.

Fred PASQUA : “Moon River” (Bruit Chic : L’Autre Distribution)

Une rencontre avec Nelson Veras est à l’origine de ce disque, le premier que Fred Pasqua enregistre sous son nom. Le jeu de guitare si personnel de Veras, la finesse de ses harmonies, la richesse de sa palette rythmique, le batteur les imagine associés à d’autres instruments, à la contrebasse de Yoni Zelnick qu’il connaît bien – tous deux sont membres de Lucky Dog –, au timbre plein et rond du bugle de Yoann Loustalot. Car il fallait une autre voix mélodique pour interpréter le répertoire que le batteur souhaitait enregistrer, The Peacocks de Jimmy Rowles, Black Narcissus de Joe Henderson, Nascente de Milton Nascimento et bien sûr Moon River, un thème qu’Henry Mancini écrivit pour le film de Blake Edwards “Breakfast at Tiffany’s”, des mélodies familières qui, une fois entendues, lui trottaient dans la tête.

 

Enchainés les uns aux autres, treize thèmes sortis de la mémoire du batteur se parent d’habits neufs, trempent dans un bain de douceur. Des morceaux repensés, transformés par les improvisations qui s’y attachent. On peine ainsi à reconnaître Circle, une des pièces de “Miles Smiles”. Elle repose sur très peu de notes et son aspect quelque peu immatériel est parfaitement rendu par les accords oniriques qu’égraine la guitare. Longtemps masquée, la mélodie de The Peacocks se révèle tardivement et il faut prêter l’oreille pour découvrir Black Narcissus dans la version en trio que nous en donne Nelson Veras, son jeu de guitare très technique restant toujours fluide et poétique. Ce dernier nous fait rêver dans Gentle Piece de Kenny Wheeler, une pièce douce et tendre comme la plupart de celles que propose ce répertoire. Riot d’Herbie Hancock dans lequel Fred Pasqua s’offre un court solo de batterie, est toutefois abordé sur un tempo plus rapide, Yoann Loustalot et Veras dialoguant souvent dans les nombreuses plages en quartette de l’album. Car, accueillant aussi quelques invités, “Moon River” combine plusieurs formations à géométrie variable. Nascente est ainsi interprété en quartette sans Loustalot mais avec Adrien Sanchez au saxophone ténor, ce dernier se réservant Something Sweet Something, une improvisation en solo. Veras et Zelnik interprètent en duo Timeless de John Abercrombie et Central Park West fait entendre le saxophone ténor de Robin Nicaise. Moon River est chanté par le batteur Jean-Luc Di Fraya, de même que le court extrait de Soupir, l’un des trois poèmes de Stéphane Mallarmé que Maurice Ravel mit en musique. Laurent Coq tient le piano dans ces deux morceaux.

Nicolas MOREAUX : “Far Horizons” (Jazz&People / Pias)

J’aime beaucoup ce que fait le bassiste Nicolas Moreaux, le jazz souvent teinté de folk de sa formation qui possède une sonorité bien spécifique. Ses deux batteurs, Karl Jannuska et Antoine Paganotti donnent du groove aux compositions, mais apportent aussi aux ballades un foisonnement sonore bénéfique, notamment dans To Blossom. Ce son de groupe, on le doit aussi aux saxophones d’Olivier Bogé et de Christophe Panzani, à leurs timbres diaphanes, doux, légers, et à la guitare de Pierre Perchaud, musicien de formation classique dont les riches harmonies, les couleurs aux effets sonores bien dosés, profitent à la musique.

 

Ceux qui comme moi ont découvert l’univers musical de Nicolas Moreaux lors de la parution de “Fall Somewhere” ne seront pas déçus. Les compositions sont toujours très lyriques, bien que certaines d’entre-elles se révèlent plus énergiques que d’habitude. Morceau stimulant, The Bard fait entendre une musique heureuse. Tout comme celle de Music of the Heart, dont le groove, le balancement rythmique sert un thème très chantant. Mais ce sont surtout dans les ballades que le jazz atmosphérique que distille la formation est le plus prégnant ; dans Bird Symbolic qui contient un beau solo de contrebasse de Moreaux ; dans Far Horizons, une pièce onirique introduite par une guitare sonnant comme un banjo et qui, portée avec suavité par le ténor de Christophe Panzani, fait entendre Olivier Bogé au piano (il en joue sur plusieurs plages de l’album). Au saxophone alto, ce dernier dialogue avec le ténor dans To Blossom, une pause bienvenue après le tempétueux Sister Soul largement confié aux batteurs. I’ve Seen You in Me qui ferme l’album possède également un fort pouvoir de séduction. La guitare, puis le piano égrainent sa mélodie délicate et champêtre. On ne s’attend pas à entendre chanter Nicolas Moreaux, quelques notes d’une trompette toutes aussi inattendues accompagnant sa voix.

 

Concerts de sortie au Sunside, les 22 et 23 juin.

 

Photo de Nicolas Moreaux © André Gloukhian

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 09:42
Folles années de ma jeunesse

Il m’a toujours été difficile de connaître les goûts musicaux de Serge Loupien. Responsable des pages jazz de Libération de 1976 à 2007, il prit un malin plaisir à éreinter disques et musiciens, allant même jusqu’à renier certaines musiques qu’il défendait. Il se fit bien des ennemis avec ses chroniques au vitriol. On les attendait avec crainte, et j’avoue avoir été surpris lorsqu’il en écrivit une, positive, sur “No Rush” un album d’Hal Singer enregistré en 1992 pour la FNAC Musique et dont j’étais le producteur exécutif. Il n’était pas de mes amis et je n’ai jamais compris le pourquoi de ses billets assassins. Un jeu probablement.

Serge Loupien consacre aujourd’hui un ouvrage de 400 pages à la France Underground des années 1965/1979*(1) sans jamais porter de jugement sur les musiques qui s’y bousculent, pour le meilleur et pour le pire. Il y est beaucoup question de jazz, de free jazz surtout. C’est une curieuse époque qui voit de bons musiciens – François Tusques, Michel Portal, Barney Wilen – abandonner l’harmonie et le rythme, tout balancer pour produire du chaos, les amateurs de jazz fuyant le navire en train de sombrer. Agressés par les couinements du saxophone d’Albert Ayler, ou le tintamarre que provoque le Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva, même les girafes se jettent à la mer, ce qui ne manque bien évidemment pas de sel. Côté rock et pop music, bien que le système tonal reste souvent préservé, ce n’est guère mieux. Qui écoute encore les disques d’Étron Fou Leloublan, Red Noise, Komintern, Barricade, Crium Delirium, formations au sein desquelles la politique et le chillum cosmique sont aussi importants que la musique ?

 

Médiatisés par une presse souvent confidentielle dont parle ce livre, ces groupes n’intéressaient presque personne. Serge Loupien leur consacre pourtant de nombreuses pages, souvent désopilantes. Car dans ces années libertaires, la contestation s’est installée partout au grand dam des peine-à-jouir. Situationnistes, maoïstes, trotskistes, anarchistes se bouffent déjà le nez. En attendant, la gratuité du rock est le mot d’ordre de tous ces opuscules souvent violents. A Sète, les portes du théâtre dont le Gong *(2) et Magma partagent l’affiche sont défoncées « avec des béliers comme au Moyen Âge » se souvient Didier Malherbe, alors saxophoniste du groupe de Daevid Allen. Le 31 janvier 1971, lors d‘un concert réunissant les musiciens de ce dernier, le Whole World de Kevin Ayers, Yes et le Soft Machine, le Palais des Sports de Paris est envahi par une horde d’enragés chevelus et aux yeux rouges, le contenu du bar entièrement bu dans la soirée, et la salle dévastée.

 

Serge Loupien raconte tout cela et davantage encore, même si l’on se perd un peu dans tous les noms qu’il cite, ses abondantes digressions ne facilitant pas la lecture de son livre auquel manque cruellement un index et qui n’évite pas quelques erreurs – ce n’est pas “Facing You” de Keith Jarrett, régulièrement fusillé par Loupien dans ses articles, qui assura une rente au jeune label ECM, mais son “Köln Concert”. Le monde musical tisse aussi des liens avec le théâtre et de nombreuses pages sont consacrées à la bande de Marc’O (Marc-Gilbert Guillaumin), auteur et metteur en scène très actif en ces folles années (“Les idoles” en 1966). Dans ses spectacles défilent une nouvelle génération de comédiens, Pierre Clémenti, Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Valérie Lagrange, Élisabeth Wiener, mais aussi Jacques Higelin dont nous suivons les aventures. Comme celle de la création des disques Savarah par Pierre Barouh et l’émergence de Brigitte Fontaine.

 

Ce livre passionnant et abondamment documenté qui me rappelle bien des souvenirs – j’ai connu personnellement nombre des protagonistes de cette saga – laisse souvent la parole à ses acteurs (témoignages souvent recueillis dans Libération et Jazz Magazine). Les années 70 sont encore étrangères à la chape de plomb du politiquement correct qui sévira plus tard. Une époque pleine de bruit et de fureur, apanage d’un underground bien français, une grande partie des formations de jazz ou de rock dont nous parle Serge Loupien, faisant beaucoup de bruit et peu de musique.

 

Ce ne sont d’ailleurs pas les artistes signés par Byg, label créé par Jean Georgakarakos, escroc au demeurant sympathique, des free jazzmen pour la plupart, qui déplacèrent les foules au festival d’Amougies en octobre 1969 mais des groupes britanniques – Pink Floyd, Soft Machine, Colosseum, Caravan, Ten Years After – et la présence de Frank Zappa qui mit sa guitare au service des meilleurs. Car, entre les mains d’apôtres de la déconstruction bien décidés à lui tordre le cou, et ce malgré l’émergence d’un jazz fusion et d’une pop music en plein essor, le jazz traverse alors une des périodes les moins riches de son étonnant parcours. Si les firmes indépendantes dénichent quelques talents, la bonne musique se crée surtout au sein des multinationales phonographiques qui n’ont pas encore remplacé leurs directeurs artistiques par des experts en marketing et commencé à vendre du disque comme du savon. Mais cela est une autre histoire, infiniment moins drôle et qui reste à écrire.

 

*(1) “La France Underground 1965/1979, Free Jazz et Rock Pop, le temps des utopies” (Éditions RivagesRouge)

 

*(2) Constitué en communauté et mêlant allègrement toutes sortes de musiques, le Gong de Daevid Allen (en couverture du livre), qui vit alors dans une ferme des environs de Sens, plante, récolte et fume les produits de son jardin. Leurs vaches normandes broutent la même herbe et fournissent la matière première d’un savoureux « camembert électrique » auquel le groupe doit son succès.

 

QUELQUES CONCERTS ET QUELQUES DISQUES QUI INTERPELLENT

-Le 9 juin au Studio 104 de Radio France (20h00), dans le cadre de l’émission Jazz sur le Vif présentée par Arnaud Merlin, le batteur Daniel Humair fêtera son 80ème anniversaire au sein d’un quartette comprenant Fabrice Martinez à la trompette, Marc Ducret à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse. Daniel qui est né un 23 mai garde intact ses passions, sa peinture, le plaisir qu’il éprouve à défricher de nouveaux territoires sonores avec de jeunes musiciens. Il aime prendre des risques, renouveler un répertoire riche en improvisations audacieuses. En duo avec Vincent Peirani à l’accordéon, le saxophoniste Emile Parisien assurera au soprano la première partie de ce concert exceptionnel.  

-Hailey Tuck au Café de la Danse le l2. La chanteuse  y fête la sortie de “Junk” (Silvertone / Sony Music), un disque enregistré au Sunset Sound Studio de Los Angeles et produit par Larry Klein (Melody Gardot, Madeleine Peyroux, Lizz Wright) après trois EP autoproduits. Il comprend des chansons de Leonard Cohen, Ray Davis, Joni Mitchell, Paul McCartney, Last in Line, sa seule contribution personnelle, s’intégrant parfaitement au programme de l’album. Née à Austin et installée à Paris, Hailey Tuck possède une voix dont le grain particulier interpelle. Sa reprise de Some Other Time n’est pas sans évoquer celle qu’en donne Blossom Dearie dans l’album Verve qu’elle consacre à Betty Comden et Adolph Green. On pense aussi à Madeleine Peyroux, son timbre de voix étant assez proche du sien. Superbement arrangée, sa musique se situant entre le jazz et le folk, ce disque devrait faire parler d’elle.

-Pierre Christophe dans un programme Erroll Garner au Duc des Lombards le 20 (deux concerts, 19h30 et 21h45), on peut s’y rendre les yeux fermés mais avec les oreilles grandes ouvertes. Pianiste caméléon capable de jouer une grande diversité de musique, prix Django Reinhardt 2007 de l’Académie du Jazz, Pierre nous fait revivre la musique de l’elfe dans une instrumentation que ce dernier appréciait. Il lui a consacré un album l’an dernier, “Tribute to Erroll Garner” (Camille Productions), reprenant 7-11 Jump, Dreamy, Dancing Tambourine et Misty, le morceau le plus célèbre de cet enchanteur du piano. Avec lui au Duc, Raphaël Dever à la contrebasse, Laurent Bataille à la batterie et Julie Saury aux congas. Une belle soirée en perspective.  

-Ne manquez pas le 20 juin au New Morning le quintette du pianiste Florian PellissierYoann Loustalot (trompette), Christophe Panzani (saxophone ténor), Yoni Zelnik (contrebasse) David Georgelet (batterie) – augmenté de quelques musiciens amis. La formation se révèle toujours épatante dans “Bijou Voyou Caillou” (Heavenly Sweetness) son nouvel opus qui conserve le graphisme et le bleu de ses autres pochettes. Bénéficiant de quelques invités (les chanteurs Arthur H et Anthony Joseph), sa musique mélodique, toujours ancrée dans le jazz des années 50 et 60, s’ouvre toutefois davantage à la danse. Les percussions de Roger Raspail et d’Erwan Loeffel ne sont pas pour rien dans cette joyeuse exubérance musicale, dans le groove intense que dégage Fuck with the Police qui introduit avec bonheur ce nouvel album, dans South Beach et le Jazz Carnival d’Azimuth au rythme irrésistible. Coup de foudre à Thessalonique est un habile démarquage du Take Five de Dave Brubeck, mais j’avoue avoir un faible pour Espion, un autre thème de Florian Pellissier qui confirme un réel talent de compositeur.

-Elle n’a peur de rien Marjolaine Reymond (la pochette de son nouvel album en témoigne) et c’est pour cela qu’elle nous est sympathique. Jouée par des musiciens de jazz et saupoudrée d’effets électroniques, sa musique un peu folle entremêle de nombreux genres musicaux, le rock, la musique répétitive et la musique savante européenne. Convoquant sérialisme et vérisme, elle invite Claude Debussy, Béla Bartók, Olivier Messiaen et Frank Zappa à se tendre la main. La voix (les voix, d’où une musique souvent polyphonique) y occupe bien sûr une place centrale. Le livret de “Demeter No Access” (Kapitaine Phoenix / Cristal Records) tire ses textes d’un manuscrit du Moyen-Âge, d’Ovide, Homère et de l’Ancien Testament). Denis Guivarc’h (saxophone alto), Bruno Angelini (piano, Fender Rhodes), Olivier Lété (basse électrique) et Christophe Lavergne (batterie) en sont les musiciens, un quatuor à cordes – Régis Huby et Clément Janinet (violons), Guillaume Roy (alto), Marion Martineau (violoncelle) – complétant la formation de la chanteuse qui a signé et arrangé la plupart des morceaux. Ils seront tous sur la scène du Studio de l’Ermitage le 22 juin (20h30) pour fêter la sortie d’un disque vraiment pas comme les autres.

-Le sextet du bassiste Nicolas MoreauxChristophe Panzani (saxophone ténor), Olivier Bogé (saxophone alto), Pierre Perchaud (guitare), Karl Jannuska et Antoine Paganotti (batterie) – fêtera les 22 et 23 juin au Sunside la sortie de “Far Horizons” (Jazz&People), son troisième album après “Fall Somewhere”, double CD atmosphérique et lyrique qui reçut le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros en 2013, “Belleville Project”, co-signé avec le saxophoniste américain Jeremy Udden et publié en 2015, étant un peu à part dans la discographie du bassiste. Tony Paeleman (un autre bon musicien) a assuré le mixage et le mastering de ce nouvel album enregistré en septembre 2015. Il contient neuf compositions originales, des morceaux aux rythmes et aux couleurs variés favorisant le jeu collectif des musiciens.

-Lucky Dog en concert sur la Péniche Marcounet le 25 juin (20h30). Après un premier opus en studio pour le label Fresh Sound New Talent en 2014, la formation vient de faire paraître “Live at the Pelzer Jazz Club”, un disque enregistré à Liège dans le club de jazz installé dans la maison du regretté saxophoniste. Séduits par l’acoustique du lieu, Frédéric Borey (saxophones), Yoann Loustalot (bugle), Yoni Zelnik (contrebasse) et Frédéric Pasqua (batterie) lui ont confié leurs nouvelles compositions saisies sur un deux pistes afin d’obtenir un son le plus naturel possible. Quartette sans piano, Lucky Dog n’est pas sans évoquer Old and New Dreams qui réunissait Don Cherry, Dewey Redman, Charlie Haden et Ed Blackwell. Sa musique 100% interactive y est largement improvisée. Quelques thèmes-riffs tels qu’en inventait avec bonheur Ornette Coleman, et les musiciens se jettent à l’eau avec gourmandise, mêlent leurs timbres au sein de riches et passionnants dialogues. Comme l’explique Frédéric Borey dans le communiqué de presse, cette prise de risque collective associe « calme et impatience, quiétude et emportement, délicatesse et dureté. » Une bonne définition de la musique oh combien vivante de cet excellent groupe !

-Dave Holland (contrebasse), Zakir Hussain (tablas) et Chris Potter (saxophone ténor) au New Morning également le 25 juin. Jazz, musique indienne, les trois hommes sont très capables d’en faire une habile synthèse. Tous les trois sont de grands techniciens de leurs instruments. Zakir Hussain est depuis de nombreuses années le grand joueur de tablas indien. Sa participation à Shakti (l’un des groupes du guitariste John McLaughling) l’a fait connaître en Occident. Depuis la disparition de Charlie Haden en 2014, Dave Holland est avec Gary Peacock l’un des derniers géants de la contrebasse. Il a joué avec Chick Corea, Miles Davis, Stan Getz et sa discographie, en partie abritée sur ECM, comprend de nombreux albums incontournables, à commencer par son “Conference of the Birds” enregistré en 1972. Natif de Chicago, Chris Potter a su imposer son ténor charnu dans de nombreuses formations dont celles de Dave Holland et de Paul Motian. Il a également beaucoup enregistré sous son nom. “The Dreamer Is the Dream”, son dernier opus, date de 2013. 

-Le pianiste Yonathan Avishai en duo avec le saxophoniste Sylvain Rifflet le 26 au Sunside dans le cadre de la saison « France / Israel 2018 », un concert organisé par l’association Paris Jazz Club. Auteur de deux excellents opus sur le label Jazz &People, Yonathan Avishai est aussi le pianiste du trompettiste Avishai Cohen, un artiste ECM. Yonathan Avishai vient lui-aussi d’enregistrer un disque sous son nom pour la firme munichoise. Hommage explicite au “Focus” de Stan Getz, “Re-Focus” (Verve) que Syvain Rifflet a fait paraître l’an dernier est l’un de mes 13 Chocs de 2018. On attend beaucoup de cette rencontre inédite.

-Radio France - Jazz sur le Vif : www.maisondelaradio.fr/concerts-jazz

-Café de la Danse : www.cafedeladanse.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com

-Péniche Marcounet : www.peniche-marcounet.fr

 

Crédits Photos : Le Gong en 1971 © Phil Franks – Daniel Humair © Pierre de Chocqueuse – Pierre Christophe © Philippe Marchin – Nicolas Moreaux Sextet © Carolina Katun – Chris Potter, Zakir Hussain & Dave Holland © Paul Joseph – Yonathan Avishai © Eric Garault.

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 09:10
Thomas BRAMERIE Trio : “Side Stories” (Jazz Eleven / Absilone)

Thomas Bramerie est depuis longtemps l’un des meilleurs bassistes de jazz de l’hexagone. Son instrument porte et rythme la musique mais chante aussi des mélodies, le bassiste devenant ainsi un des solistes de l’orchestre, une de ses voix mélodiques. Son nom revient souvent dans ce blogdeChoc car, très demandé, Thomas a enregistré et joué avec de nombreuses formations. Comment oublier “Five in Green” (IDA) enregistré en trio à Brooklyn en 2002 avec Bruce Cox et Olivier Hutman, un disque de ce dernier. “Always Too Soon” (Cristal) d’Hervé Sellin en 2017 et “Twenty” (Bonsaï Music), cosigné avec André Ceccarelli et Jean-Michel Pilc en 2014, comptent parmi mes Chocs de l’année. Thomas est aussi le bassiste de “Love For Chet” (Naïve) un opus en trio de Stéphane Belmondo consacré au répertoire du regretté Chet Baker, et de “Unknown” (Crescendo), le disque le plus récent de Pierrick Pédron.

C’est dans “Unknown” que j’ai entendu pour la première fois Carl-Henri Morisset, jeune pianiste qui accompagne Thomas Bramerie dans “Side Stories”*, premier album que le bassiste enregistre sous son nom et dans lequel, fraîchement diplômé du CNSM de Paris, Elie Martin-Charrière tient la batterie. Également diplômé du CNSM, et d’origine haïtienne (sa maîtrise des rythmes afro-cubains est évidente dans Chantez), Morisset surprend par ses accords inattendus, la pertinence de son jeu mélodique et rythmique. Le disque accueille deux autres pianistes, des amis de Thomas qui, en trente ans de carrière, a eu bien des occasions de s’en faire. Eric Legnini et Jacky Terrasson ont donc été invités à cette séance, mais aussi le trompettiste Stéphane Belmondo. Ils se sont tous retrouvés à Pompignan (Gard) dans le studio de Philippe Gaillot, ce dernier assurant la prise de son.

 

Après Pichò Bebei, une très courte introduction d’album que se réserve la contrebasse, Played Twice de Thelonious Monk atteste la grande cohésion du trio, la souplesse de sa section rythmique, Carl-Henri Morisset y osant des harmonies et des rythmes insolites. Grâce à lui – il reste le principal soliste de ce trio interactif –, la musique toujours interpelle. Yêïnou (prénom de la femme de Thomas) révèle à mi-parcours sa douceur mélodique. Le chaloupé Chantez transporte sous le chaud soleil des îles et Work Song, une « marche » de Nat Adderley, cache sous son aspect quelque peu militaire des chorus impressionnants. Les amateurs de ballades seront comblés par Salut d’amour (Liebesgruss) qu’Edward Elgar (1857-1934) composa en 1888, initialement pour violon et piano. Construit autour de la contrebasse de Thomas qui l’introduit avec bonheur à l’archet, Émile (prénom de son fils), pièce très chantante, renferme un mémorable chorus de l’instrument, l'enregistrement restituant avec beaucoup de naturel sa belle sonorité boisée. Autre ballade, Un jour tu verras que Georges Van Parys écrivit en 1954 pour le film d’Henri Decoin “Secrets d’Alcove” et que chanta Charles Trenet sur des paroles de Mouloudji. Un morceau interprété ici en quartette, Stéphane Belmondo jouant avec sensibilité sa belle mélodie. Il joue aussi dans Tròç De Vida, pièce délicatement latine dans laquelle Thomas s'exprime aussi à la guitare et où Carl-Henri s’offre un solo inspiré.

Stéphane Belmondo, on le retrouve encore dans Side Stories qui donne son nom à l’album. Dans cette ballade lumineuse, le piano, magnifique, est confié à Jacky Terrasson, qui trouve les justes accords pour ajouter des couleurs au bugle de Stéphane, jouer des notes tendres et aérées, citer brièvement Nefertiti de Wayne Shorter dans son improvisation. Jackie est également présent dans Now, un inoubliable duo piano contrebasse qui met en joie. Invité à jouer du Fender Rhodes sur deux morceaux, Eric Legnini, malgré tout son talent, ne parvient pas à lui donner une âme. Les pianistes qui en sont capables (Chick Corea, Kevin Hays) ne sont guère nombreux, l’instrument, utilisé à tort et à travers, se voyant aujourd’hui à la mode. Malgré son solo un peu laborieux, Here possède une mélodie chantante qui mériterait une seconde chance, un autre arrangement. La contrebasse tient heureusement une place importante dans All Alone et dans une reprise sensible et émouvante d’une immortelle chanson de Léo Ferré, Avec le temps qui conclut l’album. Thomas Bramerie l’interprète en solo. Qui peut encore prétendre que la contrebasse n’est pas un instrument mélodique ?

 

* Son livret contient les « stories » de Thomas, des textes écrits entre novembre 2016 et avril 2017.

 

Concert de sortie au Pan Piper, 2 et 4 Impasse Lamier 75011 Paris, le 2 juin (20h00) avec les musiciens et les invités de l’album.

 

Photos © Pascal Pittorino   

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23 mai 2018 3 23 /05 /mai /2018 10:15
Carré d'As

Retour sur les premiers mois d’une année qui, dans le domaine du jazz, a vu paraître un nombre déraisonnable de disques. Ceux qui m’ont séduit le plus (mon choix est bien sûr subjectif) ont fait l’objet d’une chronique dans ce blog ou dans Jazz Magazine. J’ai essayé de privilégier des nouveaux talents, de vous faire partager mon enthousiasme pour des albums peu médiatisés. Il m’a semblé plus urgent de contribuer à faire connaître le piano de Michael Wollny, de vous parler du disque que Bruno Ruder et Rémi Dumoulin ont enregistré avec Billy Hart, que de faire la chronique du nouveau CD de Joachim Kühn, au demeurant excellent. En mars, Bill Frisell n’a pas non plus eu droit à la sienne car il m’a été impossible de ne pas célébrer avec Hervé Sellin et Enrico Pieranunzi le centenaire de la disparition de Claude Debussy. Mieux vaut tard que jamais et je profite d’un mois de mai au cours duquel les sorties de disques s’espacent et se font moins nombreuses pour vous commenter ces deux albums. J’ajoute à cette sélection un enregistrement live de Martial Solal publié le 6 avril et le nouveau Kenny Barron, disponible depuis le 4 mai chez nos trop rares disquaires.

Joachim KÜHN New trio : “Love & Peace” (ACT Music / Pias)

Le piano adamantin que joue Joachim Kühn, né en 1944, conserve intact son pouvoir attractif. Je le préfère même davantage aujourd’hui car s’il reste un virtuose du clavier comme en témoigne l’introduction de Mustang, Kühn semble privilégier davantage la mélodie, son jeu dur et agressif se faisant plus lyrique. C’est donc un musicien plus apaisé que fougueux qui s’exprime dans cet album qu’il partage en trio avec Chris Jennings à la contrebasse et Eric Schaefer à la batterie, des jeunes musiciens avec lesquels Kühn a précédemment enregistré “Beauty & Truth” enregistré en 2015. On l’a entendu jouer un jazz plus moderne, mais ici le pianiste prend le temps de mettre de belles couleurs sur les mélodies qu’il propose – les siennes, mais aussi the Crystal Ship des Doors et Le vieux château (Il Vecchio Castello) de Modeste Moussorgsky –, de faire respirer ses notes abondantes et de les faire chanter.

Bill FRISELL : “Music Is” (OKeh / Sony Music)

Seul avec ses guitares – il en joue parfois plusieurs dans un morceau – Bill Frisell nous invite à voyager au sein des musiques de la grande Amérique. Country, rock, blues, bluegrass nourrissent l’imaginaire de ce jazzman pas comme les autres qui refuse les frontières entre les genres musicaux. Il joue peu de notes mais s’attache à leur timbre, à leurs couleurs, les quelques effets électroniques qu’il utilise les rendant très aériennes. Frisell a passé toute son enfance à Denver et ses musiques restent fortement enracinées à la terre, au bottleneck des bluesmen, à la pedal steel guitar des musiciens country. “Music Is” est son second album solo. Le premier, “Ghost Town” (Nonesuch), date de l’an 2000. Entre les deux, le guitariste a beaucoup enregistré, ses musiques mais aussi de la musique populaire américaine. Le récent “Guitar in the Space Age” (OKeh 2014) propose des reprises de Pete Seger, Brian Wilson et Merle Travis. “Music Is” ne contient que des compositions originales, parfois de vieux morceaux de son répertoire – Monica Jane, Ron Carter, Rambler, In Line - que Frisell réadapte avec bonheur et toujours avec lyrisme, ses mélodies bénéficiant des sonorités inimitables de ses guitares.

Martial SOLAL : “Live at Theater Gütersloh” (Intuition / Bertus)

« Dès que je suis au piano, je parviens à une concentration formidable » confie Martial Solal à Jazz Magazine (entretien publié en février 2018). Avec cet enregistrement de 2017, un concert en solo donné à Gütersloh, une ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie en novembre dernier dont il avoue avoir été très satisfait, Martial, 91 ans en août prochain, nous rassure. Il reste le pianiste incontournable du jazz français, son plus grand technicien, le seul capable d’organiser à tous moments notre stupéfaction (pour citer Alain Gerber que je salue ici). Martial n’a pas non plus perdu son humour comme en témoignent ici ses apartés en anglais avec un public allemand impressionné par son piano, mais aussi amusé par son anglais minimaliste. Plaçant la barre très haut au sein d’un répertoire de compositions originales et de standards, Martial jongle avec ses notes, les bouscule, change de rythme et de tonalité, « pour ne pas s’ennuyer », se répéter. Une prise de risque en temps réel qui le fait partir sur d’autres mélodies et multiplier les citations. Revenir au morceau qu’il interprète ne lui pose aucun problème, car si le pianiste se laisse aller à jouer les thèmes qui surgissent dans sa tête, il en anticipe les difficultés, donnant ainsi une grande cohérence à ses improvisations digressives. Treize morceaux, treize bonnes occasions de se laisser éblouir.

Kenny BARRON Quintet : “Concentric Circles” (Blue Note / Universal)

Édité en 2016, “Book of Intuition” (Impulse !) a été salué unanimement par la critique. Kenny Barron l’a enregistré en trio et c’est avec une contrebasse et une batterie qu’il nous a donné ses meilleurs albums. J’y ajoute “Night and the City” (Verve) son duo avec Charlie Haden de 1996. Outre Kiyoshi Kitagawa (contrebasse) et Johnathan Blake (batterie) qui accompagnent le pianiste depuis bientôt douze ans, “Concentric Circles” réunit Mike Rodriguez (trompette) et Dayna Stephens (saxophone), deux souffleurs qui exposent les thèmes à l’unisson et diversifient les couleurs de la musique, principalement du hard bop. Les morceaux qui n’appartiennent pas à ce genre restent toutefois les plus intéressants. A Short Journey, une pièce chorale, Aquele Frevo Axe, élégante bossa-nova délicatement introduite par le piano et In the Dark, une ballade, sont les trois grands moments de l’album. Il confirme le talent de Dayna Stephens, saxophoniste ténor au timbre ample et grave, auteur de deux disques pour le label Sunnyside. Très en doigts, ses attaques puissantes allant de pair avec un grand raffinement harmonique, Kenny Barron se réserve Reflections de Thelonious Monk, une plage en solo, la dernière d’un opus attachant.

 

Photo Martial Solal © Lutz Voigtländer 

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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 10:28
Jazz à Saint-Germain-des-Prés : que la fête commence !

Crée en 2001 par le regretté Joël Leroy, Donatienne Hantin et Frédéric Charbaut (tous deux sur la photo avec Laurent de Wilde et Ray Lema), les valeurs humanistes de leur association L'Esprit Jazz fondée deux ans plus tôt déterminant leurs choix artistiques, le festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés se déroule cette année du 24 mai au 4 juin. Outre de nombreux concerts dans quelques lieux emblématiques de ce quartier chargé d’histoire, le festival propose aussi des rencontres avec des musiciens (jazz & bavardages au Café Les Editeurs), des jam sessions « after jazz » au restaurant du Lucernaire, des concerts gratuits place Saint-Germain-des-Prés et des showcase(s) à la FNAC Montparnasse. Son tremplin jeunes talents qui existe depuis 2002 est soutenu, comme le festival, par la Fondation BNP Paribas. Défendre la créativité, l’audace, fait partie du credo de ce festival qui donne sa chance à de jeunes musiciens et permet de les faire découvrir. Je suis loin de toujours partager les goûts artistiques de Frédéric Charbaut, le responsable de sa programmation, mais avec un budget modeste, il prend des risques, fait venir des artistes que les gros festivals oublient trop souvent. Qu’il en soit remercié.

 

 

-Ce festival, le pianiste cubain Roberto Fonseca l’inaugure en trio le 24 avec Yandy Martinez Gonzalez (contrebasse et basse électrique) et Raul Herrera Martinez (batterie) dans le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas (1700 places) à 21h00.

 

-Le 25, le même amphithéâtre accueillera à partir de 20h00 le Aïres Trio – Airelle Besson (trompette), Édouard Ferlet (piano), Stéphane Kerecki (contrebasse) – qui mêle avec talent compositions originales et adaptations de thèmes du répertoire classique. Le quintette du saxophoniste Émile Parisien invitant Vincent Peirani (accordéon), Michel Portal (clarinettes) et Théo Ceccaldi conclura la soirée.

 

-Le 28, remplaçant Didier Lockwood qui devait se produire dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne (nous ne manquerons pas de penser à lui ce jour-là), le trio du pianiste Thomas EnhcoJérémy Bruyère (contrebasse), Nicolas Charlier (batterie) – et l’Ensemble Appassionato sous la direction de Mathieu Herzog célèbreront George Gershwin. Extraits de ses comédies musicales et standards bien connus des amateurs de jazz seront au programme de cette soirée hommage.

 

-Le mardi 29, le festival a la bonne idée d’inviter Indra Rios-Moore. La chanteuse fait merveille dans “Carry My Heart” (Verve) son second disque, “Heartland”, son premier, étant tout aussi bon. Benjamin Traerup (saxophone), Søren Bigum (guitare), Thomas Sejthen (basse) et Knuth Finsrud (batterie) l’accompagnent dans des reprises élaborées de standards et de chansons populaires de la grande Amérique, sa musique mêlant avec bonheur jazz, blues, gospel et folk. Initialement prévu à l'hôtel Lutetia, le concert aura lieu à la Maison des Océans (20h30).

 

-Le 31 à 20h30, le superbe amphithéâtre de la Maison des Océans, rue Saint-Jacques, accueille les pianistes Laurent de Wilde et Ray Lema. Jouer en duo reste un exercice périlleux pour des pianistes. Trop de notes et la musique peut devenir irrespirable. Il faut donc ne pas trop en jouer, les choisir avec discernement et éviter tout bavardage. Les deux hommes y parviennent magnifiquement dans “Riddles, un disque de 2016, le seul qu’ils ont enregistré ensemble. Le New Monk Trio de Laurent – Jérôme Regard (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie) dont l’album a reçu l’an dernier le Prix du Disque Français de l’Académie du Jazz est chargé de la seconde partie du concert. Nul doute qu’il fasse des étincelles.

 

-La Maison des Océans accueille aussi le Lars Danielsson Group 1er juin (avec Grégory Privat au piano) et les chanteuses Julie Erikssen et Camille Bertault le 2, mais l’événement de ce festival à la programmation éclectique reste la venue de la chanteuse Melanie De Biaso découverte en 2008 avec “A Stomach is Burning”, son premier album, et aujourd’hui consacrée. Elle est attendue le 4 juin au Théâtre de l’Odéon (20h30) avec Pascal Mohy (piano) et Pascal Paulus (claviers) qui l’accompagnent depuis longtemps et le batteur Alberto Malo. Chanteuse à la voix expressive et grave, Melanie propose une musique envoûtante qui déborde du cadre du jazz, nous fait entrer dans un univers onirique au fort pouvoir de séduction. “Lilies”, son disque le plus récent, en témoigne.

 

Crédits Photos : Laurent de Wilde, Ray Lema, Donatienne Hantin et Frédéric Charbaut © Pierre de Chocqueuse – Indra Rios-Moore © Pierrick Guidou – Melanie De Biasio © David Haesaert.   

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2 mai 2018 3 02 /05 /mai /2018 09:28
Festivals d'été : la ronde immuable des vedettes

Mai. Enrico Pieranunzi et Hervé Sellin sur la photo. C’était au Sunside le 25 avril. Enrico y donnait le concert de sortie de “Monsieur Claude” un disque hommage à Claude Debussy dont je dis grand bien dans ce blog. Je pensais écouter le maestro en trio avec Diego Imbert et André Ceccarelli qui l’accompagnent dans l’album. Ils étaient là mais avec David El Malek et Simona Severini également présents dans cet enregistrement. Entendre cette dernière chanter Nuit d’étoiles, Rêverie ou L’adieu, un poème de Guillaume Apollinaire magnifiquement mis en musique par Enrico fut un enchantement. Sa voix au grain si particulier apporte des teintes mélancoliques à ces morceaux qu’elle poétise. Hervé Sellin qui vient lui aussi de consacrer un disque à Claude Debussy, un opus en solo très réussi, écoutait attentivement la musique. Entre deux sets, les deux pianistes se sont salués et ont échangé leurs disques, le blogueur de Choc immortalisant leur rencontre.

 

Connaissez-vous Marie Mifsud ? Quelques jours plus tôt, la chanteuse et son groupe que je découvris l’an dernier aux Trophées du Sunside donnaient un concert au Jazz Café Montparnasse, un vendredi 13 pour faire mentir ceux qui le croient maléfique. Pour cette élève de la grande Sarah Lazarus, la scène est un théâtre, des planches sur lesquelles elle s’expose, donne de la voix. Une voix puissante escaladant les octaves avec une énergie qui étonne. Avec elle, quatre musiciens pour porter une musique mêlant chansons jazzifiées, standards de jazz dont certains adaptés en français avec un zeste de rock. Adrien Leconte, son batteur, en écrit les textes souvent humoristiques. Marie en fait swinguer les mots, les syllabes. Elle peut rugir comme Nina Hagen, ou chuchoter de délicieuses onomatopées.

 

Jazz à Juan, Jazz à Vienne, Marciac, le Nice Jazz Festival, Enrico Pieranunzi, Hervé Sellin et Marie Mifsud n’y sont pas annoncés. Les subventions que reçoivent ces festivals, les plus importants de l’hexagone, leur permettent de se payer des vedettes, souvent les mêmes à défaut de faire l’effort d’en trouver de nouvelles. Melodie Gardot sera présente dans les trois premiers, tout comme Marcus Miller et l’incontournable Ibrahim Maalouf que son public, qui croit entendre du jazz, plébiscite. Gregory Porter est invité dans les trois derniers. Bien que la rencontre Ibrahim Maalouf / Wynton Marsalis ne manque pas de questionner, Marciac fait très fort cet été avec le trio de Brad Mehldau, le quintette de Kenny Barron, l’Akoustic Band de Chick Corea reformé, et l'immense pianiste qu'est aujourd'hui Fred Hersch.

 

De grands musiciens vont s'y produire mais pas le Gil Evans Paris Workshop que dirige Laurent Cugny* ou le Tarkovsky Quartet de François Couturier. En octobre dernier, au Studio 104 de Radio France, Hervé Sellin fit magnifiquement revivre en tentet la musique de Thelonious Monk. Quel festival a pensé programmer cet orchestre ? Pourquoi ne pas faire jouer “Re-Focus” un disque que Sylvain Rifflet a enregistré l’an dernier avec les cordes de l’Ensemble Appassionato ? Est-il normal que le Contrapuntic Jazz Band que dirige Gilles Naturel ne trouve aucun engagement ? Qui pense demander à Patrice Caratini de jouer la belle musique qu’André Hodeir nous a laissée ? Car les musiciens qui ont le plus de succès ne sont pas forcément les meilleurs. Faire venir des vedettes ne doit pas faire oublier les autres, les grandes et moyennes formations qui nous enchantent et celles plus modestes lorsqu’elles sont talentueuses. Bien sûr cela coûte cher et demande un budget mais aussi des spectateurs. Ils existent. C’est aux grands festivals de les convaincre, de les fidéliser par une programmation de qualité. Puissions-nous les en persuader.

 

*La “Tectonique des Nuages” fut présenté pour la première fois à Vienne en 2006, l’opéra de Laurent Cugny trouvant un soutien indéfectible en la personne de Jean-Paul Boutellier qui présidait le festival. La récente formation de Laurent, le Gil Evans Paris Workshop, a joué à Vienne en 2015 et également à Marciac. C'est trop peu au regard de la valeur de cet orchestre.

 

CONCERTS ET DISQUES QUI INTERPELLENT

-Lorsque Stéphane Belmondo n’était encore qu’un jeune trompettiste prometteur, Chet Baker l’invita à venir jouer à ses côtés sur la scène du New Morning. Stéphane a rendu hommage à ce père spirituel en 2015 en publiant chez Naïve “Love for Chet”, un album principalement consacré à la période SteepleChase de Chet, lorsque le guitariste Doug Raney et le contrebassiste Niels-Henning Ørsted Pedersen étaient alors ses partenaires. C’est ce répertoire fort bien choisi que Stéphane Belmondo interprétera au Sunside les 4 et 5 mai en compagnie de Jesse Van Ruller à la guitare et de Sylvain Romano à la contrebasse.

-Outre le saxophoniste Joe Lovano et le trompettiste Dave Douglas qui en assurent le leadership, Sound Prints réunit Lawrence Fields au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse et Joey Baron à la batterie. La formation est attendue au New Morning le 7 à 21h00. “Scandal, son nouvel album publié sur le label Greenleaf Music, contient deux compositions de Wayne Shorter. Le nom du groupe est un démarquage de Footprints, un thème que Shorter écrivit à la demande de Miles Davis. “Miles Smiles” (1966) en contient la première version. Figures emblématiques de la scène jazz, Lovano et Douglas ont tous deux été membres du SF Jazz Collective. En 2008 la formation jouait sur scène un répertoire entièrement consacré aux œuvres du saxophoniste. Arrangé par sa pianiste, Renee Rosnes, le morceau Footprints était au programme de tous ses concerts.

-Dan Tepfer et Leon Parker au Sunside le 9 (21h30). Pianiste très demandé, le premier jouera sans difficultés les métriques parfois complexes que lui proposera le second. Les deux hommes s’amuseront certainement à se tendre des pièges, à rendre fluide et séduisante une musique aventureuse qui se nourrit également de belles lignes mélodiques. Dan Tepfer aime le risque et excelle dans l'art de l'improvisation comme en témoigne “Eleven Cages” un disque en trio publié l’an dernier sur le label Sunnyside. Quant à Leon Parker, il est davantage percussionniste que batteur. Une seule cymbale, une caisse claire, une grosse caisse, un seul tom lorsqu’il le juge nécessaire, son instrument réduit à l’essentiel n’en assure pas moins une large palette de rythmes dont profitera cette rencontre inédite.

-Emmanuel Borghi au Triton le 11 (21h00) pour le concert de sortie de “Secret Beauty” (Assai Records) un disque de jazz acoustique particulièrement réussi enregistré avec Jean-Philippe Viret à la contrebasse et Philippe Soirat à la batterie qui seront bien sûr présents. Loin de la fusion ou de électro-jazz, l’ex-pianiste de Magma nous invite dans les terres harmoniques de son jardin secret. Nourri par les dialogues que le piano entretient avec la contrebasse, un jazz élégant s’y fait entendre, Jean-Philippe Viret, un fin mélodiste lui aussi, signant deux compositions. Changed, la dernière plage de l’album, soulève l’enthousiasme et fait battre le cœur.

-Géraud Portal au Duc des Lombards les 14 et 15 mai (concerts à 19h30 et 21h30) pour fêter la sortie de “Let My Children Hear Mingus”, double album édité sur le label Jazz Family et enregistré au Duc en décembre dernier, le contrebassiste ayant longtemps assuré la direction artistique des jam-sessions du club le vendredi. Son disque reprend partiellement le nom d’un enregistrement Columbia de Charles Mingus – “Let My Children Hear Music” publié en 1972 –, les compositions du grand contrebassiste parmi lesquelles Orange Was the Color of Her Dress, Fables of Faubus et Haitian Fight Song étant bien sûr à son programme. Jouer avec Géraud Portal, c’est d’être assuré d‘avoir à ses côtés une basse solide, puissante et régulière. Mingus est bien sûr le modèle incontournable de cet amoureux du jazz, du blues et de l’improvisation. Les musiciens qui improvisent avec lui dans ce double CD hautement recommandable sont Quentin Ghomari à la trompette, César Poirier au saxophone alto, Luigi Grasso au saxophone baryton, Vahagn Hayrapetyan au piano et Kush Abadey à la batterie. Ils seront sur la scène du Duc et ne manqueront pas d’y briller.

-Toujours dans le cadre de l’hommage « Chet Baker Forever », Riccardo Del Fra se produira au Sunside les 19 et 20 mai (concerts à 21h30). Au programme : le répertoire de “My Chet My Song” (Cristal Records), le disque qu’il consacra au trompettiste en 2014, un recueil de ses compositions originales et de standards que Chet appréciait et interprétait. Pour mémoire, Riccardo fut l’un de ses bassistes. Pour ce concert, Airelle Besson cèdera sa place à Matthieu Michel (trompette et bugle), le jeune et talentueux Carl-Henri Morisset remplacera Bruno Ruder au piano et Ariel Tessier en sera le batteur et non pas Billy Hart. Déjà présent au saxophone alto lors de l’enregistrement de l’album, Pierrick Pédron complètera cette nouvelle formation.

-L’association à but humanitaire « Partage dans le monde » nous convie le 22 à 20h30 Salle Gaveau à un concert dont l’objectif est de financer ses missions et actions au Népal dont les populations démunies ont été lourdement pénalisées par des tremblements de terre en avril et mai 2015. Le quartette du pianiste Nicola SergioJean-Charles Richard (saxophones), Stéphane Kerecki (contrebasse), Fabrice Moreau (batterie) assurera la première partie de cette soirée avec des compositions extraites des quatre albums enregistrés par Nicola. Le pianiste Jean-François Zygel en animera la seconde, invitant Jean-Charles Richard pour des duos et Nicola Sergio pour improviser avec lui un quatre mains au piano.    

-Coup d’envoi de la dix-huitième édition du Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés le 24 avec un concert du pianiste cubain Roberto Fonseca dans le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas. Le quintette du saxophoniste Émile Parisien, le trio du pianiste Thomas Enhco et l’Ensemble Appassionato, les chanteuses Indra Rios-Moore, Julie Erikssen, Camille Bertault et Melanie De Biasio, le New Monk Trio du pianiste Laurent de Wilde en duo le même soir avec le pianiste Ray Lema, et le Lars Danielsson Group sont les autres têtes d’affiche de ce festival que soutient la Fondation BNP Paribas et qui se poursuivra jusqu’au 4 juin. Rendez-vous dans ce blogdeChoc autour du 10 mai pour en apprendre davantage.      

-Du 24 au 26 mai, le pianiste Randy Weston sera l'invité du Duc des Lombards pour six concerts (deux par soir, 19h30 et 21h30). Né le 6 avril 1926 et âgé de 92 ans, cette légende du jazz vient se produire en duo avec Alex Blake, le bassiste de son quintette. Ce dernier a souvent enregistré avec lui et est déjà présent dans “The Spirits of the Ancestors”, magnifique double album du pianiste arrangé par Melba Liston que Verve publia en 1992. Musicien singulier, Randy Weston plaque des basses et des accords puissants sur un piano qu'il n'oublie pas de rendre percussif, ses harmonies chatoyantes étant celles de l'Afrique qu'il a souvent visité, s'installant à Tanger, y ouvrant un centre culturel et y organisant un festival. Le continent africain lui inspire ses rythmes et sa musique généreuse, son jeu dynamique mêlant blues, gospel et be-bop. Ses compositions Little Niles et Hi-Fly sont devenues des standards du jazz. 

-Frank Woeste (piano) et Ryan Keberle (trombone) au Nubia, le nouveau club de jazz de l'île Seguin le 25 (19h30 et 22h30). Avec Vincent Courtois (violoncelle) et Jeff Ballard (batterie), ils ont enregistré l'an dernier “Reverso Suite Ravel” (PhonoArt), un album dont la musique s'inspire du “Tombeau de Couperin” que Maurice Ravel composa entre 1914 et 1917. Ce dernier l’écrivit en respectant les principes d’écriture d’une suite baroque en six mouvements : Prélude, Fugue, Forlane, Rigaudon, Menuet et Toccata. La formation dont l’instrumentation est pour le moins originale (trombone, piano, violoncelle et batterie) en propose une sorte de « miroir jazz » improvisé, l’œuvre de Ravel devenant la source d’inspiration d’un vrai disque de jazz.

-The Art of the Quartet les 30 et 31 mai au Duc des Lombards (19h30 et 21h30). La formation réunit Benjamin Koppel aux saxophones, Kenny Werner au piano, Johannes Weidenmueller à la contrebasse et Peter Erskine à la batterie. Enregistré avec Weidenmueller et le batteur Ari Hoenig, “Animal Crackers”, le disque le plus récent du pianiste, n’est pas son meilleur. Mais Werner est un grand musicien qui renouvelle brillamment les standards qu’il reprend. Avec Erskine pour rythmer la musique, on ne peut qu’aller applaudir cette dernière.   

-Le Studio de l’Ermitage accueille le 31 mai (21h00) La Diagonale du cube, formation rassemblant des musiciens des formations du pianiste Jean-Christophe Cholet et du saxophoniste Alban Darche. Associés au compositeur Mathias Ruëgg dont on connaît le travail avec le Vienna Art Orchestra, ils ont créé et enregistré une œuvre originale qui puise son inspiration et fait écho au “Concerto pour deux pianos et orchestre” de Francis Poulenc. Un « tombeau » est une composition rendant hommage à un musicien, ou à un homme célèbre et “Le Tombeau de Poulenc” (Yolk Music / L’autre distribution) s’ajoute aux quelques « tombeaux » composés au début du XXème siècle que sont “Le tombeau de Couperin” par Maurice Ravel et le “Tombeau de Claude Debussy” par Manuel de Falla. Construit sur le modèle d’un concerto grosso, ce “Tombeau de Poulenc” est joué par un orchestre de jazz privilégiant les anches et les cuivres, l'esprit de Poulenc se retrouvant dans une musique de forme libre imprégnée et respectueuse de son œuvre.

 

La Diagonale du Cube réunit pour ce concert autour de Jean-Christophe Cholet (piano) et Alban Darche (saxophones) : Nathalie Darche (piano), Olivier Laisney (trompette), Jean-Louis Pommier (trombone), Matthieu Donarier (saxophones, clarinettes), Pascal Vandenbulcke (flûtes), Marie-Violaine Cadoret (violon, alto), Mathias Quilbault (tuba), Stéphane Kerecki (contrebasse) et Christophe Lavergne (batterie).

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-New Morning : www.newmorning.com

-Le Triton : www.letriton.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Salle Gaveau : www.sallegaveau.com

-Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

-Le Nubia : www.clubnubia.com

-Studio de l’Ermitage : www.studio-ermitage.com

 

Crédits Photos : Enrico Pieranunzi & Hervé Sellin © Pierre de Chocqueuse – Stéphane Belmondo, Dan Tepfer, Nicola Sergio © Philippe Marchin – Sound Prints © Merrick Winter – Emmanuel Borghi © David Mathias – Riccardo Del Fra © Christian Ducasse – Randy Weston © Ariane Smoldoren – Ryan Keberle / Frank Woeste Quartet © Pauline Pénicaud – “Le Tombeau de Poulenc” (musiciens) © Gildas Boclé – The Art of the Quartet © Photo X/DR.

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 09:00
Philippe GAILLOT : “Be Cool” (Ilona / L’autre distribution)

Je l’ai connu adolescent lorsque, entre les mains de Miles Davis, Chick Corea, Joe Zawinul, Herbie Hancock et quelques autres, le jazz électrique vivait ses plus beaux jours. Philippe Gaillot en écoutait beaucoup et se rêvait musicien, guitariste comme son ami Dominique Gaumont qui allait devenir trop brièvement celui de Miles Davis. Musicien, Philippe l’a toujours été. Sa passion pour la prise de son le conduisit dès les années 70 à installer un premier studio dans la vieille maison d’un village du sud de la France. Son premier enregistrement, un disque que nous coproduisîmes, histoire de surfer sur une vague punk rock alors prometteuse, fut l’unique album de Béton Vibré, un groupe aujourd’hui oublié. Des studios, Philippe en eut plusieurs. L’appartement qu’il occupait à Montpellier dans les années 80 vit aussi naître sa musique, mais c’est son Recall Studio, ouvert depuis 1994 et installé un peu à l’écart du village de Pompignan aux pieds des Cévennes, qui forgea sa réputation d’ingénieur du son. Enregistrer la musique des autres, ne lui fit pourtant jamais oublier la sienne. Depuis toujours elle trottait dans sa tête, déjà habillée des instruments qu’il lui destinait, prête à naître avant même d’avoir été crée.

 

Les albums qui la contiennent et que Philippe Gaillot publia sont pourtant peu nombreux. Quatre disques en quarante ans, chacun d’eux ayant une histoire, reflet de l’époque bien précise qui l’a vu naître, des goûts et des désirs d’un musicien exigeant. Les deux premiers sortirent sous le nom de Concept, groupe qui l’accompagna à ses débuts. Impressionné par sa musique, Frank Hagège édita les deux derniers sur son label RDC, “Lady Stroyed” et “Between You and Me”, un enregistrement de 1995, son dernier avant “Be Cool” qui paraît aujourd’hui.

Philippe Gaillot  joue aussi de la guitare et des synthétiseurs dans “Kanakassi” et “Bamana”, deux albums du joueur de kora sénégalais Soriba Kouyaté que le label ACT publia en 1999 et 2001 et qu'il arrangea intégralement. Car, bien qu’accaparé par son métier d’ingénieur du son, Philippe a toujours fait de la musique, prenant le temps de soigner la sienne comme un couturier ses patrons. Ceux de ses morceaux, il les conçoit lui-même, en définit les grilles, les mesures. Il a d’ailleurs une idée précise des rythmes, des couleurs qu’il va poser sur les mélodies qu'il invente. Son studio accueillant de nombreux musiciens, il en profite pour les intégrer à son projet. Jacky Terrasson tient ainsi le piano dans Little Red Ribbon, une de ses compositions. Stéphane Belmondo est au bugle dans Be Cool, et Olivier Ker Ourio assure la partie d’harmonica de Back from Barca.

L’idée de ce nouveau disque est venue à Philippe Gaillot il y a plusieurs années lorsque, de passage à Marseille pour un concert, Mike Stern dont il avait été l’un des élèves, vint enregistrer chez lui deux morceaux. Moustille, la première plage de l’album, contient un flamboyant solo de guitare si caractéristique de son art. Son introduction n’en est pas moins somptueuse, avec ses arpèges de guitare et ses nappes de synthés, vagues sonores à l’écume onirique. Les grands moments ne manquent pas dans ce disque qui utilise toutes les ressources technologiques d’un studio mais dont la musique, aussi précise et complexe soit-elle, passe aussi très bien en concert. En témoigne Et puis un jour… Elles s’en vont, enregistré live au Nîmes Métropole Jazz Festival, morceau au sein duquel le saxophone soprano de Gérard Couderc se mêle aux harmonies colorées des claviers, la voix de Philippe, filtrée, transformée, démultipliée, devenant chorale à elle seule.

 

Présent dans tous les albums de Philippe, Gérard Couderc est tout aussi bon au ténor dans Tibetan Snow, une étourdissante et hypnotique tournerie dont son auteur a le secret. Le mélancolique Back from Barca ne cache pas ce qu’il doit à Weather Report. On pense à A Remark You Made que contient leur album “Heavy Weather”. La basse de Philippe Panel ronronne et chante comme celle de Jaco Pastorius, l’harmonica d’Olivier Ker Ourio – une idée magnifique ! – s’en voyant confier la mélodie. Irving Acao brille au ténor dans Just Before the Night, mais j’avoue avoir un faible pour Lé bamandi binolo et ses effets, son va et vient sonore en stéréo, les notes magiques de sa basse électrique (Linley Marthe), son magnifique et inattendu chorus de guitare acoustique (Olivier-Roman Garcia).

 

Il y a du monde, beaucoup de monde dans ce disque. Philippe Gaillot y a convié ses amis. Tous ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour servir sa musique. Philippe en a capté le son comme un entomologiste capture un papillon, délicatement, sans jamais en abîmer les ailes qui émettent une petite musique, celle des plus légères vibrations de l’air que le lépidoptère déplace sur son passage. Les mailles de son filet sont les entrelacs de câbles de sa console, des très nombreux instruments qu’il utilise. Ses oreilles grandes ouvertes saisissent les plus infimes nuances d’une musique qui est sienne et dont il donne à entendre les moindres frémissements.

 

Concert le 2 mai à Paris, au Jazz Café Montparnasse (21h00). Avec Philippe Gaillot (guitares, claviers et chant) et les musiciens d’Epicurean Colony, sextette réunissant Philippe Anicaux (trompette et bugle), Gérard Couderc (saxophones ténor et soprano, flûte), Rémi Ploton (piano, Fender Rhodes, synthés), Philippe Panel (basse électrique) et Julien Grégoire (batterie, percussions).

 

Photos © Vincent Bartoli

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 09:58
Bruno ANGELINI : “Open Land” (La Buissonne / Pias)

Pour Bruno Angelini (piano), Régis Huby (violons), Claude Tchamitchian (contrebasse) et Edward Perraud (batterie) l’aventure commença en 2014 avec l’enregistrement d’“Instant Sharings” au Studio La Buissonne. Un premier album au sein duquel des morceaux déjà existants du pianiste (un choix de ses préférés) cohabitent avec des compositions de Paul Motian, Wayne Shorter et Steve Swallow, le quartette parvenant sans difficulté aucune à les intégrer à son esthétique, à une musique apaisée, lente et d’un très fort lyrisme dûe à des moments d’intense communion. Née d’une rencontre sur scène – carte blanche avait été donnée au pianiste pour réunir sur la péniche Improviste des musiciens avec lesquels il avait joué ou qu’il appréciait –, la formation s’était rendue au studio La Buissonne sans que Bruno Angelini ne trouve le temps de lui écrire une musique spécifique. Il n’en va pas de même avec ce second opus. Le quartette a rôdé en concert le répertoire original que lui apporte le pianiste. Des compositions pensées pour les couleurs, les timbres des instruments qui, entremêlés, donnent au groupe sa sonorité particulière, une signature toute personnelle qui le distingue de tous les autres.  

Open Land” ouvre sur un magnifique hommage à John Taylor. Peu de notes, mais un thème mélancolique joué au piano. La contrebasse le reprend, puis le violon après une longue exposition onirique engageant les instruments, musique modale qui freine le temps et permet de mieux tirer parti de la ligne mélodique. Un martellement de toms accompagne celle, raffinée, de Perfumes of Quietness que le piano et le violon se partagent. Les cymbales bruissent, les cordes de la contrebasse assurent le tempo. La musique va progressivement se dissoudre avant de renaître forte et belle et se mettre à danser. Tout aussi attachant, le thème d’Indian imaginary Song nous fait voir des images. Le piano l’expose lentement, très lentement. Les notes s’étirent, s’allongent comme des journées de printemps avant que Bruno Angelini n’installe une cadence profitable à tous. Longues notes que l’archet du violon fait surgir, que l’électronique superpose couche après couche, foisonnement rythmique au sein duquel des instruments de peaux, de bois, et de métal font entendre leurs voix, un univers musical d’une grande richesse s’offre ici à nos oreilles émerveillées.

 

En apesanteur entre ciel et terre, Jardin Perdu est l’Éden que le violon regrette et pleure. Après une courte et mystérieuse âlâp (introduction lente d’un râga dans la musique indienne), qui en installe l’atmosphère, Régis Huby dévoile le thème d’Inner Blue. La contrebasse lui apporte une tension bénéfique. Confiée à Edward Perraud, coloriste dont les tambours chantent comme un instrument mélodique à part entière, la batterie offre un subtil contrepoint au violon. Les timbres sont partout traités avec une grande douceur par les musiciens, leur jazz de chambre largement ouvert à l’improvisation ne perdant jamais de vue la mélodie, si importante dans la musique du pianiste. Both Sides of a Dream scintille sous une pluie d’harmoniques. Claude Tchamitchian y impose la sonorité ronde et puissante de sa contrebasse. C’est aussi elle qui introduit You Left and You Stay, composition en trois parties dédiée à un ami disparu. Dans la première, lente et délicatement rythmée, le piano trempe ses notes dans le blues. Le violon adopte une voix grave et plaintive dans la deuxième, les quatre instruments se retrouvant dans la troisième, vibrations sonores tendant vers la lumière.

 

Photo Open Land Quartet © Clément Puig

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