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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 15:21
Brad MEHLDAU Trio : “Blues and Ballads” (Nonesuch / Warner)

Blues and Ballads est le premier disque en trio de Brad Mehldau depuis bientôt quatre ans, depuis “Where Do You Start”, Grand Prix de l’Académie du Jazz en 2012. Le pianiste s’est toutefois rappelé à nous l’an dernier avec “10 Years Solo Live”, un coffret de 4 CD(s) renfermant les meilleurs moments de ses concerts en solo, exercice dans lequel il excelle et prend des risques. Effectuées en temps réel, ses longues et babéliennes improvisations plongent alors l’auditeur dans le rêve, l’éternité d’un instant qui semble indéfiniment durer, le souvenir d’un moment unique qu'il a toujours souhaité retrouver. En trio, Brad est plus sage, surtout dans ce disque, le plus facile qu’il nous ait donné à entendre depuis longtemps. Non qu’il cherche à simplifier son jeu, mais jouer avec une contrebasse et une batterie tempère son piano aventureux, l’oblige à freiner ses ambitions, à mieux structurer son discours.

Brad MEHLDAU Trio : “Blues and Ballads” (Nonesuch / Warner)

Comme son titre l’indique, ce disque contient des blues et des ballades. Brad les joue avec une sensibilité énorme, ajoute des harmonies raffinées aux intervalles diminués qui constituent la spécificité du blues. Ce ne sont plus ceux des temps difficiles que les Noirs chantaient dans les plantations du Sud. La tristesse qu’ils véhiculaient s’est perdue, comme son histoire aujourd'hui trop oubliée. Composé par Buddy Johnson en 1945 et popularisé par son orchestre (sa sœur Ella en était la chanteuse), Since I Fell for You résume bien la démarche artistique du pianiste qui aère constamment son discours, trouve des harmonies adéquates pour chaque mélodie et privilégie la beauté de la note. Les tempos sont lents. La contrebasse de Larry Grenadier assure un discret contrepoint mélodique. La batterie de Jeff Ballard donne relief et souplesse à de longues phrases que Brad étire, improvise à partir des thèmes qu’il reprend.

Brad MEHLDAU Trio : “Blues and Ballads” (Nonesuch / Warner)

Des standards dont une version de I Concentrate on You (Cole Porter) teintée de samba, Cheryl de Charlie Parker abordé énergiquement sur tempo medium, deux morceaux de Paul McCartney, And I Love Her qu’il écrivit en 1964 lorsqu’il était l’un des Beatles, étant le plus célèbre, constituent le répertoire de l’album. Brad Mehldau les joue avec une infinie tendresse avant de les confronter à son propre langage, à son jeu ambidextre qui lui permet de jouer simultanément plusieurs thèmes, de converser avec lui-même, de répondre par des basses puissantes au questionnement mélodique de sa main droite. La section rythmique préfère alors se taire, écouter un piano inventif et porteur d’émotion. Pendant trois bonnes minutes, il est seul à réinventer These Foolish Things (Remind Me of You), à nous en offrir une version aussi dépouillée que subtile. Il fait de même dans My Valentine, un morceau de Paul McCartney que contient “Kisses on the Bottom publié en 2012. Dans la version originale arrangée par Alan Broadbent, naguère le pianiste du défunt Quartet West, le solo est confié à la guitare acoustique d’Eric Clapton. Ici, Brad reprend la mélodie en solo, la passe au prisme de ses propres harmonies avant de la retremper en trio dans le blues. And I Love Her est l’un des sommets de l’album. Ce n’est pas la première fois que le pianiste nous propose cette chanson que Paul composa pour le film “A Hard Day’s Night. Le coffret “10 Years Solo Live”, en contient une version en solo. Avec Grenadier et Ballard, il ne s’éloigne jamais du thème lorsqu’il improvise, mais la qualité de ses voicings, ses phrases qui ondulent comme des vagues, son élégant balancement rythmique, soulèvent l’enthousiasme. Le pianiste peut aussi adopter un jeu beaucoup plus simple. Dans Little Person, une chanson que Jon Brion, composa pour le film “Synecdoche, New York”, il joue la mélodie, l’effleure avec délicatesse et respect. Car c’est un Brad Mehldau serein et inspiré qui s’exprime tout au long de ce disque. Ses phrases chantantes, les belles couleurs harmoniques qu’il pose sur de grandes mélodies procurent beaucoup de joie.

Photos © Michael Wilson.

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25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 09:11
Tandem chic pour big band choc

Thad JONES / Mel LEWIS Orchestra : “All My Yesterdays”

(Resonance Records / Socadisc)

1966 : chargé des programmes de jazz de WKCR-FM, la station de radio de la Columbia University de Manhattan, George Klabin, 19 ans, aujourd’hui Président des disques Resonance, est aussi un ingénieur du son amateur. Fréquentant les clubs de New York et de ses environs, il enregistre les concerts auxquels il assiste et avec la permission des musiciens, les diffuse lors de ses émissions. Le jeune homme s’est lié d’amitié avec Alan Grant qui possède une émission journalière sur WABC-FM, une grosse radio new yorkaise, et apprécie son travail. Grant le contactera à deux reprises (7 février et 21 mars 1966) pour qu’il enregistre au Village Vanguard les premiers concerts du nouvel orchestre de Thad Jones & Mel Lewis dans le but d’intéresser une maison de disque.

 

Édité à l’occasion du 50ème anniversaire de la naissance de l’orchestre, “All My Yesterdays” (Resonance Records), un coffret de 2 CD(s), le second, 77 minutes environ, étant beaucoup plus long que le premier, réunit enfin la totalité exploitable de ces concerts (une édition pirate très incomplète en existait). Un copieux livret de 88 pages renfermant des interviews des survivants de l’orchestre et illustré de nombreuses photos l’accompagne. Préfacé par Zev Feldman (Executif Vice Président et General Manager de Resonance) et George Klabin, il contient également une étude sur les débuts de l’orchestre par Chris Smith, une interview de Jim McNeely qui rejoignit la formation en 1978.

Tandem chic pour big band choc

Le 7 février 1966, un lundi, George Klabin installe donc son matériel au Vanguard, un matériel léger mais d’excellente qualité, et occupe deux petites tables proches de la scène. Il dispose de six micros (Neumann U67, Beyer, AKG et Electro Voice), un pour chaque section (trombones, trompettes et saxophones), un pour la contrebasse, et le dernier pour Thad Jones qui fait face à l’orchestre, le dirige et prend quelques solos. Un magnétophone 2 pistes stéréo et une table de mixage complètent son « studio mobile » avec lequel il enregistre pour la première fois un big band de 18 musiciens.

Tandem chic pour big band choc

Trompettiste chez Count Basie de 1954 à 1963, Thad Jones l’a alors quitté pour jouer avec George Russell et intégrer le Concert Jazz Band de Gerry Mulligan. A la dissolution de ce dernier en 1964, il monte un quintette avec Pepper Adams et travaille pour les studios jusqu’à ce que Basie le contacte en 1965 pour lui confier le répertoire de son prochain album. Thad qui a souvent écrit des arrangements pour son orchestre lui propose alors des morceaux plus ambitieux : The Second Race, The Little Pixie, Low Down, Big Dipper, Back Bone, All My Yesterdays mais aussi Ah, That’s Freedom que son frère Hank à composé. Basie les essaye mais les refuse : trop compliqués, trop modernes et atypiques pour son big band. Pour les jouer, il s’associe avec Mel Lewis, le batteur du Concert Jazz Band (il fut aussi le batteur de Stan Kenton, Woody Herman et Benny Goodman) qui depuis longtemps souhaite créer son ensemble. Recruter des musiciens n’est pas un problème mais ils font souvent partie de plusieurs formations ce qui complique les répétitions et nécessite des remplaçants. Ces dernières débutent en décembre 1965 aux Studios A & R. Le Thad Jones / Mel Lewis Orchestra vient de naître.

Tandem chic pour big band choc

Le lundi 7 février, Thad Jones et Mel Lewis portent donc leur formation sur les fonts baptismaux. Le monde du jazz en émoi connaît déjà son existence et pour son tout premier concert le Village Vanguard affiche complet. George Klabin ne perd rien de la musique. L’absence de balance l’oblige à régler le volume de son magnétophone au cours des premiers morceaux. Heureusement, il y a deux sets et les compositions vont être jouées deux fois. 75 % de ce qu’il enregistre est ainsi exploitable. Le son est même étonnamment bon. Il sera meilleur encore le 21 mars. L’orchestre a besoin de davantage de matériel et Thad pense qu’il peut encore mieux jouer. Pour ce concert, Klabin installe quatre autres micros et apporte une seconde table de mixage. La batterie a désormais son propre microphone. Klabin connaît les arrangements et sait quand débute les solos ce qui lui permet aussi de mieux enregistrer la musique.

Mais qu’a-t-il de différent des autres cet orchestre ? Il réunit des jeunes – Jimmy Owens, Danny Stiles, Joe Farrell, Garnett Brown, Eddie Daniels –, des moins jeunes plus expérimentés – Snooky Young, Bill Berry, Jimmy Nottingham, Jerome Richardson, Jerry Dodgion, Pepper Adams, Marv « Doc » Holladay, Bob Brookmeyer, Jack Rains, Hank Jones, Sam Herman, Richard Davis –, des chrétiens et des juifs, des blancs et des noirs, ce qui est encore inhabituel à cette époque en Amérique. La musique qu’il propose est surtout beaucoup plus moderne que celle de la plupart des big band de l’époque.

Tandem chic pour big band choc

Au sein d’un même morceau, le Thad Jones / Mel Lewis Orchestra peut se transformer en trio, quartette, octette s’il est rejoint par une des sections, ou en une formation plus importante. Thad qui le dirige avec les mains, peut décider l’accélération d’un tempo, de changer un morceau en cours d’exécution, la musique, constamment « in progress » n‘étant jamais figée. Son étonnante vitalité, son groove, sa flexibilité éclatent dans ce répertoire sophistiqué que les musiciens n’ont découvert que quelques jours avant ces enregistrements. Le trompettiste essaye ses arrangements, en confie les solos aux musiciens qu’il estime les plus aptes à les jouer. Ils peuvent étirer une simple ligne de blues ou jouer ensemble des intervalles inhabituels, des lignes mélodiques compliquées. Obéissant aux ordres et dirigés par signes, ils alternent souplesse et rigueur au sein d’un vrai travail d’équipe. Co-leader de la formation, Mel Lewis fait de même. Il observe scrupuleusement les tempos demandés, réagit très vite au besoin d’autres rythmes, prend ici un solo dans Back Bone et Once Around et adapte son jeu à la taille de l’orchestre. Batteur puissant, il sait aussi tempérer le flux sonore, mettre en valeur, les sections, les instruments qu’il est chargé d’accompagner. Mel entend tout et donne puissance et finesse à un big band qui est aussi le sien.

Le matériel thématique comprend donc de nombreuses compositions de Thad Jones. De celles que le trompettiste destinait à Basie, The Second Race sera intégré plus tardivement au répertoire. Les autres, dont le fameux The Little Pixie, sont bien sûr joués ici. Morceau oh combien associé à la formation, il contient de longs chorus de Hank Jones, de Jerome Richardson (à l’alto), mais aussi de Thad qui phrase avec élégance, sculpte chacune de ses notes – il le fait aussi dans Low Down dont il est le seul soliste –, et réaffirme quel grand instrumentiste il était. Repris par toutes les sections, Big Dipper, une sorte de blues à rallonge (ses dix premières mesures en relèvent) dans lequel Jimmy Nottingham assure la trompette solo, sonne magnifiquement, et All My Yesterdays brille par l’orchestration somptueuse qui l’habille.

Tandem chic pour big band choc

Ces morceaux ne figurent pas dans “Presenting Thad Jones / Mel Lewis & The Jazz Orchestra”, premier disque que la formation enregistre en studio les 4, 5 et 6 mai 1966 pour le label Solid States. Thad préfère y inclure Don’t Ever Leave Me, le vitaminé Once Around dans lequel le baryton de Pepper Adams entretient la tension, Willow Weep For Me (l’arrangement est de Bob Brookmeyer) et Mean What You Say introduit par le piano élégant de Hank Jones et suivi par un chorus ébouriffant de Thad. Ces thèmes, les musiciens semblent les avoir parfaitement assimilés au Vanguard le 21 mars. The Little Pixie, Ah, That’s Freedom et les autres morceaux que joue l’orchestre – le drolatique Mornin’ Reverend au sein duquel une cloche à vache marque le tempo, Lover Man arrangé par Joe Farrell qui prend ici un chorus de ténor inoubliable – nous seront révélés par l’enregistrement que Phil Ramone, l’ingénieur du son des premiers albums Solid State de la formation, en fera dans ce même club le 28 avril 1967. A cette date, le Thad Jones / Mel Lewis Orchestra fait partie de l’histoire.

Tandem chic pour big band choc

Notes

-Lors du concert du 21 mars, Pepper Adams remplace Marv « Doc » Holladay au baryton ; Snooky Young indisponible, Dany Stiles prend sa place dans les trompettes et Tom McIntosh occupe le siège de Bob Brookmeyer chez les trombones.

 

-Thad Jones quitta la formation en 1978 pour s’installer à Copenhague. Rebaptisé The Mel Lewis Orchestra, l’orchestre continua à se produire au Village Vanguard tous les lundis sous la direction du batteur. Mel Lewis disparut en 1990, quatre ans après Thad Jones. Le Vanguard Jazz Orchestra lui succéda. Il perpétue le souvenir du Thad Jones / Mel Lewis Orchestra en se produisant tous les lundis dans le club new-yorkais.

 

-En France, le Vintage Orchestra, formation de seize musiciens que dirige le saxophoniste Dominique Mandin, reprend les arrangements que Thad Jones écrivit pour son orchestre. Depuis février 2015, il se produit une fois par mois au Sunside / Sunset. Prochain concert le 13 juin au Sunset.

 

PHOTOS : Chuck Stewart – Raymond Ross Archives  / CTS Images – Ray Avery / CTS Images.

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 09:19
Un duo bien assorti

MADELEINE & SALOMON : “A Woman's Journey

(Tzig’Art / Promised Land / Socadisc)

Un duo bien assorti

Flûtiste de formation, Clotilde Rullaud se décida tardivement à chanter. Sarah Lazarus l’initia au jazz vocal, lui apprit à improviser. Clotilde étudia aussi le chant classique et, renseignée par la chanteuse ethno musicologue Martina Catella, s’intéressa aux différentes techniques de chant existantes de part le monde. Elle avait publié un premier disque avec le guitariste Hugo Lippi lorsque Olivier Hutman me la présenta en 2008, l’année de la parution d’“In Extremis”, son second album, un opus plus ambitieux réalisé avec des musiciens talentueux – Olivier au piano, Dano Haider à la guitare, Antoine Paganotti à la batterie. Inclassable, ouvert à toutes sortes de musiques, à l’Afrique comme à l’Amérique du Sud, à la musique française, La noyée de Serge Gainsbourg se retrouvant au même programme que le Pie Jesus de Maurice Duruflé, “In Extremis” me déconcerta malgré la voix originale de Clotilde, son feeling, son groove, son franc sourire et sa franchise que j’apprécie.

Un duo bien assorti

Après de solides études de piano classique, Alexandre Saada passa à d’autres musiques, intégra un groupe de rock pour y jouer de l’orgue, se consacra au jazz, aux musiques improvisées, prolongeant sa formation auprès de Daniel Goyone, de Michel Petrucciani. Je fis sa connaissance chez Paris Jazz Corner, le disquaire de la rue de Navarre. Il me remit son premier disque, une autoproduction intitulée “Eveil” enregistré en trio dans les années 2000. Un opus fait à la va vite, un peu bancal mais plein de bonnes idées, la découverte d’un piano sensible aux harmonies riches, aux notes bien choisies. Après “Panic Circus”, un intermède coloré, recueil de chansons pop passées à la moulinette d’un jazz électrique, Alexandre m’impressionna par ses albums solo, recueils de miniatures aux notes économes, aux harmonies travaillées intégrant avec bonheur le silence à la musique. Des disques évoquant des paysages brumeux de petit matin, mais aussi des figures amis dans “Portraits”, le dernier de ses trois opus en solo. “Present”, un disque improvisé de 2009 dans lequel il renoue avec ses racines classiques, et “Continuation to the End”, quatorze photographies sonores d’instants mémorisés enregistrés chez lui sur son propre piano, témoignent de la profondeur de son univers poétique.

Se connaissant depuis longtemps, Clotilde et Alexandre se sont rapprochés à l’occasion d’une tournée en Asie. Se découvrant des goûts communs pour la poésie, ils ont décidé de s’associer pour partager leur commune approche minimaliste de la musique. Une invitation du Melbourne Recital Center (Australie) les incita à repenser l’American Songbook, à lui donner une dimension politique plus engagée. Ce travail est aujourd’hui un disque, leur premier qu’ils publient sous leurs prénoms d’emprunts : Madeleine et Salomon.

Un duo bien assorti

Hommage à des chanteuses militantes qui affirmèrent leur féminité et surent porter un regard personnel sur la société dans laquelle elles vivaient, “A Woman’s Journey” s’ouvre sur une composition de Nina Simone chantée à capella. Les paroles sont celles d’un poème très célèbre de William Waring Cuney (1906-1976). Clotilde, une mezzo, la chante dans le registre grave, sa voix se rapprochant ainsi de celle de Nina, une voix de contralto, Images (il manque le s, les images du poème étant plurielles) acquérant ici la dimension mystique d’un chant religieux. La voix de Clotilde reste grave dans une magnifique version de All the Pretty (Little) Horses (le Little de la chanson a ici disparu), une berceuse que tous les américains connaissent, mais qu’un piano inspiré enrichit ici de mémorables couleurs harmoniques. De Nina Simone, le duo reprend aussi Four Women, un des morceaux le plus poignant de son répertoire. Introduit à la flûte par Clotilde qui le chante avec autant d’émotion que de conviction, il contient un bref passage onirique, une rêverie pianistique de l’imprévisible Alexandre qui en pose sobrement les accords. De Strange Fruit, une chanson courageuse pour l’époque (1939), qui colla à la peau noire de Billie Holiday, Clotilde, bénéficiant des accords lumineux du piano, en donne une version dépouillée, murmurée comme si on cherchait à bâillonner la chanteuse, comme si le poème de Lewis Allen (alias Abel Meeropol) continuait à déranger l’Amérique bien pensante. Plus loin, Save the Children, un extrait de “What’s Going On”, le chef-d’œuvre de Marvin Gaye, fait entendre un arrangement inattendu, le re-recording permettant de multiplier flûtes et pianos, de créer plusieurs voix. Elles sont ainsi plusieurs à chanter Les Fleurs, morceau popularisé par le pianiste Ramsey Lewis en 1968 et que Minnie Ripperton reprit deux ans plus tard dans “Come to My Garden”, son premier disque.

Car loin de reprendre que des titres célèbres, Madeleine & Salomon puisent leur matériel thématique dans un vaste répertoire. L’amateur de jazz connaît Little Girl Blue, une chanson de 1935 co-signée Richard Rogers (pour la musique) et Lorenz Hart (pour les paroles), un standard bénéficiant ici de la riche palette harmonique dont dispose Alexandre. Janis Joplin la chanta. Mais, de cette dernière, l’amateur de jazz point trop curieux a-t-il déjà entendu Mercedes Benz ? Swallow Song de Mimi et Richard Farina lui est-il familier ? La sœur de Joan Baez et son mari l’enregistrèrent en 1965 dans “Reflections in a Crystal Wind”, leur second album et la cadence soutenue que lui donne le piano, celle d’une chevauchée fantasque et fantastique, est ici renversante.

Élargi à la soul et à la folk music, le répertoire de ce disque (qui contient aussi At Seventeen, une chanson de Janis Ian particulièrement cruelle et désabusée), provoque la surprise. J’écoute pour la première fois No Government, un protest song de Philip Anthony Johnson qu’interpréta Nicolette Suwoton, une chanteuse d’origine nigériane née à Glasgow et installée à Londres. Je découvre également High School Drag, un poème « beat » sur la guerre froide écrit par Mel Welles, un obscur scénariste de Série B. L’actrice Phillipa Fallon le récite dans le film “High School Confidential” (1958). Ces deux morceaux, Madeleine & Salomon les entremêlent, n’en font qu’un, les paroles de High School Drag semblant sortir d’un mégaphone. Alexandre les rythme avec un piano préparé qui rend ses notes métalliques. Le duo tire également de l’oubli The End of Silence d’Elaine Brown, membre actif du Black Panther Party qui en chanta son hymne. Embellie par les harmonies du piano, la voix d’abord lointaine et récitante, se fait puissante comme celle d’une afro-américaine adressant une prière à l’église.

Dans tous ces morceaux, Alexandre Saada, assure un piano aussi délicat que minimaliste, juste ce qu’il faut pour valoriser la voix, embrasser ses murmures. Nonchalamment, son piano tranquille émerveille. Le souffle, l’âme passent au premier plan dans ce disque artisanal et surnaturel qui baigne dans une atmosphère envoûtante. Vous faites partie de moi (I’ve Got You Under my Skin de Cole Porter adapté en français par Joséphine Baker) est même volontairement fragile. Une voix sensible la porte et nous offre son cœur.

Alexandre Saada et Clotilde Rullaud (Madeleine & Salomon) se produiront au New Morning le 15 juin à 20h30. Accompagnant la musique, de courts films oniriques constitués d'images d'archives seront projetés pendant leur concert.

 

Photos © Alexandre Saada

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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 09:06
À voix basse

Jean-Christophe CHOLET - Matthieu MICHEL “Whispers”

(La Buissonne / Harmonia Mundi)

 

Pianiste de formation classique, Jean-Christophe Cholet compose pour la danse, le théâtre, pour des orchestres symphoniques ou d’harmonie. Avec Heiri Känzig à la contrebasse et Marcel Papaux à la batterie, il possède le sien depuis 2002, un trio inventif et d’une rare cohésion avec lequel il a déjà enregistré sept albums que l’on peine à trouver dans les bacs des disquaires. Il donne de nombreux concerts en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Italie, mais je ne l’ai jamais vu sur une scène parisienne. L’écoute fortuite de “Beyond the Circle”, un disque de 2008, me fit découvrir sa musique, son piano raffiné qui privilégie l’harmonie, la couleur, la beauté de la note. La sortie de “Connex” en 2011 me donna l’occasion de rédiger une chronique enthousiaste.

À voix basse

Enregistré avec le trompettiste Matthieu Michel, un complice de vingt ans, le jazz de chambre apaisé de “Whispers” nous ouvre les portes des rêves. Matthieu ne joue ici que du bugle. Plus doux que celui d’une trompette, son timbre est mieux adapté à une conversation intime, à une musique qui semble naître de la brume, jaillir du silence, se chante, mais aussi se murmure, se chuchote (Whisper). Dès la première plage, Fair, le piano se fait mélancolique. Un bugle subtil à la sonorité ouatée répond à ses accords. Le dialogue entre les deux instruments s’instaure un peu plus tard, en douceur. He’s Gone, une composition de Charlie Mariano leur en donne l’occasion. Le tempo est lent, les harmonies magnifiques. Disposant d’un toucher élégant, Jean-Christophe Cholet fait magnifiquement sonner le piano du Studio La Buissonne. Peu de notes, mais de l’espace pour les faire respirer, pour goûter leurs nuances. On ne s’attend pas à ce qu’un accordéon introduise Rêve, le morceau suivant. L’instrument de Didier Ithursarry renforce l’aspect crépusculaire de la musique, lui ajoute grâce et mystère. De la couleur aussi. Rythmé par les tambours de Ramon Lopez qui s’invite aussi à ces agapes, Rêve est plus vif, plus tendu. Dans l’inquiétant Junction Point, également en quartette, le rythme n’est que foisonnement, ponctuation sonore. Il est souvent suggéré, esquissé. Le swing n’a pas vraiment sa place dans cet album poétique qui sort de l’ordinaire et ne se laisse pas facilement classifier.

Jazz ? Musique improvisée ou contemporaine ? Qu’importe, car la musique s’impose, majestueuse dans sa simplicité, son absence d’artifice. Dans The Fairground, un duo piano / batterie, Ramon Lopez ne se préoccupe pas des barres de mesure. Il aère et colore le tempo, fait bruisser ses cymbales et parler ses tambours. Il n'a pas besoin d'être toujours présent. Les plages que se réservent les deux leaders se suffisent à elles-mêmes. Zemer et Le tour de Marius, le plus long morceau de l'album, contiennent de magnifiques échanges mélodiques entre le piano et le bugle. Dialogue feutré entre le bugle et l’accordéon, Onnance éblouit par sa lumière, sa profonde sérénité. Ne manquez pas la plage cachée de ce disque habité. De la musique tout simplement.

Photo © Jean-Baptiste Millot

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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 09:31
Deux STUNT(s) sinon rien !

Depuis sa création en 1983, le label danois Stunt Records engendre rencontres et enregistrements de qualité. Après la récente “Suite of Time de Hank Ulrik célébrant le 75ème anniversaire de la Grundtvig Church à Copenhague (vous pouvez en lire la chronique dans ce blog), Stunt, distribué en France par Una Volta Music, met en circulation deux autres disques épatants qu’il me faut recommander.

Aaron PARKS - Thomas FONNESBÆK - Karsten BAGGE :

“Groovements (Stunt Records / Una Volta Music)

Deux STUNT(s) sinon rien !

Été 2014 : artiste en résidence au Danemark, le pianiste Aaron Parks rencontre le bassiste Thomas Fonnesbæk et le batteur Karsten Bagge. Le peu de temps qu’ils passent ensemble leur permet de se découvrir une même sensibilité artistique. Pour la partager, une séance d’enregistrement est organisée à Vanløsse, l’un des quartiers de Copenhague, une seule journée de studio qui fait naître les dix morceaux que contient cet album. Des compositions des trois musiciens, quelques standards, une version inattendue de I’m on Fire, un thème de Bruce Springsteen, et une improvisation collective très travaillée en constituent le répertoire. Né en 1983, Aaron Parks a fait ses classes auprès du trompettiste Terence Blanchard. Quatre albums confidentiels aujourd’hui recherchés, un enregistrement pour Blue Note, un autre en solo pour ECM constituent l’essentiel de sa discographie. Il est aussi le pianiste de James Farm, quartette au sein duquel le saxophoniste Joshua Redman officie (deux albums publiés à ce jour). Très demandé en studio, digne successeur de Niels-Henning Ørsted Pedersen (NHOP) et de Jesper Lundgaard, deux musiciens danois qui ont beaucoup servi l’instrument, Thomas Fonnesbæk force l’admiration dans le dernier disque de sa compatriote, la chanteuse Sinne Eeg, un duo voix / contrebasse qui compte parmi les grandes réussites du genre. Possédant une fermeté d’attaque impressionnante, une sonorité ample et puissante, Fonnesbæk apporte une seconde voix mélodique à la musique. Moins connu, mais rythmant à l’occasion les efforts d’un trio réunissant Kevin Hayes au piano et Scott Colley à la contrebasse, Karsten Bagge impose son jeu foisonnant, sa puissance de feu percussive. Arbitré par sa batterie, les chorus se succèdent, s’entremêlent, la contrebasse, très présente, enrichissant de commentaires pertinents le discours inspiré du piano. Le modèle est bien sûr Brad Mehldau qui fait suivre ses mélodies de variations inattendues, de plongées vertigineuses dans l’inconnu. Sans prendre les mêmes risques, Parks soigne la mise en couleurs de ses morceaux, développe de surprenantes lignes mélodiques, des voicings élégants. Nous sommes le 12 août 2014 à Copenhague, et Tit Er Jeg Glad, une page romantique de Carl August Nielsen, le plus célèbre compositeur danois, donne naissance à un des grands moments de l’album, sa plage la plus chantante. J’ajoute pour vous convaincre que le trio revisite avec talent Bolivia de Cedar Walton et que, cerise sur le gâteau, You and the Night and the Music, standard si fréquemment repris, se refait une jeunesse. Ce disque intelligent contient son poids de bonne musique. À vous maintenant d’en profiter.

Deux STUNT(s) sinon rien !

Scott HAMILTON - Karin KROG : “The Best Things in Life”

(Stunt Records / Una Volta Music)

Deux STUNT(s) sinon rien !

Invité l’an dernier à enregistrer un album pour fêter le centenaire de la naissance de Billie Holiday, le saxophoniste Scott Hamilton eut la bonne idée de demander à Karin Krog de joindre sa voix au projet. Une idée risquée au regard des derniers disques, peu convaincants, de la chanteuse norvégienne qui, dans un répertoire attractif adaptée à sa voix chaleureuse, déploie ici technique et métier. Karin Krog n’est pas seule à nous étonner. Pianiste surestimé, Jan Lundgren pratique ici un jeu sobre, élégant, qui sert constamment la musique, notamment dans l’instrumental We Will Be Together Again, une des ballades préférées de la chanteuse. Il est seul à l’accompagner dans How Am I To Know, une chanson de 1929 associée à Billie Holiday, mais aussi à Ava Gardner et Rosemary Clooney. Pris sur un tempo plutôt rapide, The Best Things in Life, une des rares pièces de l’American Songbook que Scott Hamilton n’avait jamais interprété, ouvre le disque. Une section rythmique irréprochable – Hans Backenroth à la contrebasse et Kristian Leth à la batterie – encadre la voix. Le saxophone ténor assure les obbligatos avant de souffler les notes en apesanteur de son chorus, de faire chanter son instrument. Sa sonorité ample et chaleureuse fait merveille dans les ballades de l’album, We Will Be Together Again déjà cité et I Must Have That Man que Billie Holiday popularisa. Karin Krog les chante avec assurance et justesse. Elle pratique l’art de la vocalese qui consiste à chanter des solos de musiciens sur lesquels ont été placées des paroles. Des improvisations de Stan Getz et de Lars Gullin dans Don’t Get Scared se prêtent ainsi au timbre de sa voix espiègle et séduisante. Elle fait de même dans Sometimes I’m Happy, reprenant avec des mots le chorus de contrebasse que s’offre Slam Stewart dans une ancienne version de ce morceau, un chorus à l’archet que Hans Backenroth, un fan de Stewart, joue fidèlement à ses côtés. De facture classique, la musique de ce disque n’est certes pas nouvelle, mais le bonheur qu’éprouvent ses interprètes à la jouer et le swing réjouissant qu’ils insufflent à leurs morceaux, la rendent très séduisante.

Crédits photos : Aaron Parks © Bill Douthart / ECM Records - Scott Hamilton / Karin Krog Band © Tore Sætre / Wikimedia.

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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 09:06
Masabumi KIKUCHI : “Black Orpheus” (ECM / Universal)

Donné au Bunka Kaikan Recital Hall de Tokyo en 2012, ce récital en solo de Masabumi Kikuchi reste le dernier concert de sa carrière. Le pianiste devait s’éteindre à New York le 6 juillet 2015. Son loft lui permettait d’accueillir de jeunes musiciens avec lesquels il aimait improviser. Parmi eux, Thomas Morgan assure la contrebasse dans “Sunrise, un album ECM que Masabumi enregistra en septembre 2009. Également décédé, Paul Motian en est le batteur. Publié en 2012, il permit à Kikuchi de rejouer au Japon, de nous faire cadeau de ce “Black Orpheus” après une longue carrière américaine qui le vit travailler avec Gil Evans, et plus longuement avec Motian et Gary Peacock, cofondateurs avec lui en 1990 de Tethered Moon, dont le trio, trop novateur pour l’époque, resta confidentiel. Quelques disques de Motian – je pense au remarquable “On Broadway Vol.5” (Winter & Winter), un des sommets de l’œuvre du batteur – jalonnent la discographie du pianiste qui pour le label Verve, grava plusieurs disques en solo, aussi envoûtants que méconnus. L’exercice lui était depuis longtemps familier. Il lui permettait d’inventer son propre univers musical, de larguer les amarres, de tendre vers l’inconnu.

Car, avec le temps, Masabumi Kikuchi, affectueusement surnommé Poo par ses amis, avait acquis une solide expérience. Il s’asseyait derrière son instrument sans trop savoir quoi jouer et laissait la musique jaillir, son piano fendant des flots comme la proue d’un navire, bravant ses propres tempêtes, vagues de notes donnant le mal de mer à des oreilles frileuses. À la croisée de plusieurs cultures, la modernité de sa musique doit beaucoup à l’écoute des grandes œuvres pianistiques du XXème siècle. Lui reprochant son manque de swing, son piano rubato, les puristes du jazz crient bien sûr au scandale.

Masabumi KIKUCHI : “Black Orpheus” (ECM / Universal)

Intitulés Tokyo et numérotés de I à IX, les neuf morceaux improvisés de “Black Orpheus possèdent tous leur propre logique. Une pièce sur deux est sombre, abstraite, voire atonale, comme si le brouillard qui envahit parfois la capitale nippone en brouillait la lecture. Les tempos ne sont jamais rapides et les rares mélodies disparaissent sous des accords tumultueux, des flots de notes martelées qu’accompagnent de nombreuses dissonances. Au sein d’une même improvisation, tension et détente cohabitent. Le tempo y est instable, les harmonies flottantes. Un morceau très lent peut se gonfler de notes ou une pièce agitée se transformer en véritable méditation sonore, la musique se faisant alors murmure (Tokyo Part VII) pour s’évaporer comme de l’eau au soleil. C’est toutefois dans les parties lentes que le pianiste se relâche. Il abandonne alors son toucher percussif pour faire sonner délicatement les harmonies de mélodies rêveuses, un peu comme si après le noir d’un long tunnel, il accédait à la lumière.

Masabumi KIKUCHI : “Black Orpheus” (ECM / Universal)

Placée au centre de l’album, sa tendre et pudique version de Manhã De Carnaval, thème du film de Marcel Camus “Orfeu Negro (“Black Orpheus) que l’on doit à Luiz Bonfá, apparaît ainsi comme un moment de grâce, une source inattendue à laquelle s’abreuver. Posant délicatement ses notes, ses longs silences lui donnant le temps de faire sonner leurs harmoniques, révéler leurs couleurs, Kikuchi aborde le thème avec une pudeur exquise. Il fait de même avec Little Abi, une ballade qu’il écrivit pour sa fille, probablement sa composition la plus célèbre et qu’il joue en rappel. Il l’enregistra une première fois en 1977 avec Elvin Jones dans “Hollow Out un disque Philips, puis la reprit avec Tethered Moon. “Triangle, un des premiers albums du trio, nous en offre une version développée. Celle de “Black Orpheus” reste toutefois la plus sensible. Tokyo part 9, une plage lente, mystérieuse, nous y prépare. Peu à peu le toucher du pianiste se fait miel. Des doigts de velours effleurent délicatement les touches, les marches et les feintes, exposent et font chanter un thème aux couleurs lumineuses. Carguant les voiles de son piano, Masabumi Kikuchi est arrivé au port.

Photos de Masabumi Kikuchi © Hiroyuki Ito / New York Times & John Rogers.

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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 09:00
Pierre PERCHAUD - Nicolas MOREAUX - Jorge ROSSY : “FOX”  (Jazz & People / Harmonia Mundi)
Pierre PERCHAUD - Nicolas MOREAUX - Jorge ROSSY : “FOX”  (Jazz & People / Harmonia Mundi)

Comment résister à cette version lyrique et raffinée de And I Love Her, une mélodie inoubliable de Paul McCartney, une des plus belles chansons de “Hard Day’s Night” que les Beatles publièrent en 1964. À la guitare, Pierre Perchaud découvert au sein de l’ONJ de Daniel Yvinec et auteur de deux albums sur Gemini Records. À la contrebasse, Nicolas Moreaux. Il joue dans les disques de Perchaud qui est aussi le guitariste de sa formation (deux albums sur Fresh Sound New Talent). À la batterie, Jorge Rossy, le batteur de Brad Mehldau avant que le pianiste ne lui préfère Jeff Ballard pour d’autres aventures. Un trio au sein duquel la guitare reste bien sûr le principal instrument soliste. Nicolas Moreaux n’aime pas trop se mettre trop en avant. Il prend bien quelques chorus, mais préfère commenter, assurer une discrète seconde voix mélodique, maintenir avec la batterie un tempo régulier. Sa contribution à l’album réside aussi dans les trois morceaux qu’il apporte, Moon Palace qui permet à la guitare de faire sonner ses harmoniques, Whisperings au sein duquel il cite brièvement un thème d’Ennio Morricone et Paloma Soñando qui interpelle par ses accords nostalgiques, sa guitare intimiste. Subtilement dosés, les effets sonores qu’il ajoute à l’instrument évoquent Kurt Rosenwinkel et John Scofield, l’influence de Jim Hall étant perceptible dans la délicatesse de son discours mélodique. Pierre Perchaud se révèle également un compositeur habile. Construit sur un riff, Fox met en valeur une guitare mobile qui alterne jeu en accords et single notes au sein d’une même improvisation. Un autre morceau, Pour Henri, séduit par sa mélodie chantante, son tempo lent que Jorge Rossy laisse pleinement respirer. Introduit par des arpèges de guitare, Paloma ouvre magnifiquement l’album. La contrebasse pose les principales notes d’un thème onirique qui donne envie d’en écouter davantage. Du jazz raffiné, en apesanteur entre ciel et terre, pourquoi s'en priver ?

PHOTO : Pierre Perchaud, Jorge Rossy, Nicolas Moreaux © Eric Garault

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 09:44
Pâques : le blogueur Goes to Church

Peu d’amateurs de jazz français connaissent Hans Ulrik, saxophoniste danois né en 1965 très apprécié dans son pays. Son imposante discographie comprend des enregistrements avec John Scofield, Lars Danielsson et Peter Erskine (“Short Cuts” en 2000), Steve Swallow, Bobo Stenson et Ulf Wakenius (“Believe in Spring” en 2008). Gary Peacock, Adam Nussbaum et Eiving Aaset ont également travaillé avec Ulrik, musicien qui, pour Pâques, nous emmène à l’église. Avec lui, le blogueur de Choc “Goes to Church” (pour reprendre le titre d’un disque en big band de Carla Bley) et vous invite à le suivre.

Pâques : le blogueur Goes to Church

En 2015, Hans Ulrik fut invité à composer la musique d’un office religieux pour célébrer le 75ème anniversaire de l’église Grundtvig. Depuis 1940, date de son inauguration officielle, elle se dresse, majestueuse sur la colline du Bispebjerg au nord ouest de Copenhague. C’est son architecte, Peder Vilhelm Jensen Klint, qui eut l’idée de bâtir une église à la mémoire de Nikolai Frederik Severin Grundtvig (1783 - 1872), pasteur luthérien, écrivain, poète, historien et pédagogue (peint ici par Constantin Hansen) dont l’influence fut grande sur la culture danoise. À la première pierre posée en 1921, furent ajoutées six millions de briques de couleur ocre. Car l’édifice, plutôt imposant, peut accueillir 1.800 personnes. La hauteur de son campanile fait 49 mètres. Hautes de 22 mètres, ses trois nefs ont une longueur totale de 76 mètres et une largeur de 35 mètres. Si Klint s’est inspiré de l’église traditionnelle du village danois c’est pour lui donner la dimension harmonieuse d’une cathédrale gothique.

Hans ULRIK : “Suite of Time” (Stunt Records / Una Volta Music)

Pâques : le blogueur Goes to Church

Introduite par un prélude, complétée par un hymne, un sacrement et un postlude, la Suite of Time d’Hans Ulrik (saxophones ténor et soprano) comprend quatre mouvements, chacun d’eux associé à une date chapitrant un texte de l’historien Henrik Jensen que le livret de l’album reproduit. Examinant la période écoulée depuis la construction de l’église, Jensen met en avant les années 1945 (fin de l’occupation allemande le 5 mai), 1967 (le Summer of Love), 1989 (chute du mur de Berlin le 9 novembre) et 2001 (destruction des tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre).

Pâques : le blogueur Goes to Church

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la musique de ce disque n’est en rien religieuse. Faites la écouter à un mélomane averti, il vous dira que c’est du jazz à cent pour cent. Même l’hymne Min Jesus, lad mit hjerte få (Mon Jésus, laisse mon cœur te recevoir) et le sacrement O du Guds lam (O, Agneau de Dieu) relèvent du jazz. Pour le jouer, cinq excellents musiciens inconnus à nos oreilles, la sixième, Marilyn Mazur qui brille aux percussions sur trois plages, nous étant familière. La section rythmique a beau se révéler excellente avec Kaspar Vadsholt à la contrebasse (ses basses rondes, profondes et pneumatiques font danser la musique) et Anders Mogensen à la batterie, la batteuse / percussionniste apporte un foisonnement rythmique appréciable à la musique, et ce dès le Præludium (prélude) qui ouvre le disque. Ulrik le joue au soprano et en est le seul soliste. Le lyrisme de son chorus, sa sonorité volumineuse ne laissent pas insensible et l’orchestration soignée du morceau donne une idée de la qualité de ce qui va suivre.

Pâques : le blogueur Goes to Church

À commencer par la longue pièce de résistance de l'album, cette Suite of Time en quatre parties introduite par Ulrik au ténor. Confiée à Peter Rosendal qui joue aussi du piano électrique Wurlitzer, une trompette basse (une octave plus basse que la trompette habituelle) double subtilement le thème puis toujours en compagnie du ténor, ajoute des riffs derrière le solo d‘Henrik Gunde, le très actif pianiste de la séance. Porté par une section rythmique qui a adopté un confortable tempo de croisière, le morceau swingue comme aux plus beaux jours du jazz. Le ténor a repris la main avant de laisser le batteur démarrer le mouvement suivant, un thème riff au tempo encore plus rapide sur lequel Ulrik improvise de courtes phrases mélodiques. Derrière lui, la basse ronronne, la batterie assure un bon vieux ternaire et les claviers chantent. La troisième partie de l’œuvre met en valeur la contrebasse de Kaspar Vadsholt. Trompette basse (flugabone) et saxophone exposent son thème magnifique. C’est au tour du piano d’introduire la partie suivante tout aussi lyrique et captivante, pleine de swing et de souffle. Après une dernière improvisation du ténor, c’est au tour des deux pianistes de dialoguer, de mêler leurs timbres, le batteur mettant un point final à cette suite inspirée.

Pâques : le blogueur Goes to Church

Trois autres plages lui succèdent. L’hymne Min Jesus, lad mit hjerte få, une ballade, fait entendre une mélodie superbe. Le saxophone la décline, le piano la trempe dans un bain harmonique qui lui donne de tendres couleurs. Marilyn Mazur enrichit à nouveau l’espace sonore de ses percussions. Elle fait de même dans The Sacrement / O du Guds Lam, un morceau plus tendu, plus sombre, son thème hypnotique se voyant répété ad libitum. Peter Rosendal s’offre enfin un chorus de trompette basse dont le timbre évoque beaucoup celui du trombone. La tension s’estompe, remplacée par le chant apaisé du soprano. C’est sur ce dernier instrument, en duo avec son pianiste, qu’Hans Ulrik, en état de grâce, achève sa “Suite of Time par un sobre Postludium (postlude) dans lequel il reprend le thème d’ouverture et conclut magnifiquement une œuvre impressionnante.

Pâques : le blogueur Goes to Church

Photos X/D.R.

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 10:14
 Ian SHAW “The Theory of Joy” (Jazz Village / Harmonia Mundi)

Un nouveau disque de Ian Shaw sur le label Jazz Village, voilà une bonne nouvelle. Les jazzmen britanniques ne traversent pas souvent la Manche pour nous rendre visite. On les voit peu, on les connaît mal, bien que certains d’entre eux nous soient familiers. Jamie Cullum qui admire Ian Shaw le considère comme le meilleur chanteur de Grande-Bretagne. Moi aussi. Le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz qui lui échappa de peu en 2006 ne l’empêcha pas de venir chanter au foyer du Châtelet lors de la remise des prix en décembre. Vainqueur cette année-là des BBC Jazz Awards, Shaw se produisit quelques mois plus tard au Sunside. Entièrement consacré au répertoire de Joni Mitchell, “Drawn to All Things” (Linn Records) était la principale cause de cet engouement médiatique. Outre A Case of You et River qu’affectionnent les jazzmen, Shaw reprend une douzaine d’autres chansons de la songwriter canadienne, les habille de couleurs inédites et en donne des versions personnelles. Cette réussite n’empêcha pas le chanteur, célébré dans de nombreux pays, de se faire oublier dans l'hexagone.

 Ian SHAW “The Theory of Joy” (Jazz Village / Harmonia Mundi)

Après plusieurs albums mal distribués, Ian Shaw fait à nouveau l’actualité avec “The Theory of Joy enregistré l’été dernier avec trois de ses compatriotes. Pianiste très demandé en studio, auteur de plusieurs disques en trio pour Moletone Records, Barry Green sert la voix de Shaw avec beaucoup d’à propos et de finesse. Brillant improvisateur, il se plait à préserver la ligne mélodique des morceaux qu’il interprète, sa parfaite connaissance du vocabulaire du jazz lui permettant aisément de swinguer. Avec lui, la contrebasse solide de Mick Hutton et le drumming précis de Dave Ohm assurent des tempos pneumatiques, un confort qui profite assurément à la musique. Bien entouré, Ian Shaw n’a pas à forcer son talent pour séduire dans un répertoire étonnamment éclectique. Car le chanteur enthousiasme constamment par sa justesse, le parfait placement rythmique de sa voix. You Fascinate Me So que chantait Blossom Dearie bénéficie de cette fluidité et dans Everything que Barbara Streisand popularisa en 1976, Shaw module longuement ses notes, trouve les intonations qui conviennent pour raconter l’histoire que contient la chanson. You’ve Got to Pick a pocket or Two, un des thèmes de la comédie musicale “Oliver ! adaptée à l’écran par Carol Reed, est tout aussi enlevé. De même que In France They Kiss on Main Street de Joni Mitchell, en partie transformé par le quartette. Une autre reprise, The Low Spark of High Heeled Boys du tandem Steve Winwood / Jim Capaldi, hérite aussi d’un nouvel arrangement. On peut toutefois lui préférer la longue version à l’instrumentation plus conséquente qu’en donna Traffic en 1971 dans l’album du même nom.

 Ian SHAW “The Theory of Joy” (Jazz Village / Harmonia Mundi)

Sobrement chanté dans les deux langues, Ne me quitte pas, en anglais If You Go Away, n’égale pas la version qu’en donna Nina Simone. La voix rauque et plaintive de cette dernière fait la différence bien que Shaw chante avec émotion, ce qu’il fait très bien dans les ballades. Il parvient mieux à convaincre dans Brother, une chanson écrite à la mémoire de son frère Gareth disparu deux ans avant sa naissance. Une autre ballade, une reprise de How Do You Keep the Music Playing composé en 1982 par Michel Legrand pour le film “Best Friends (un tube pour Patti Austin un an plus tard) illumine ce disque, véritable boîte à merveilles. Where Are We Now, un extrait de “The Next Day, album que David Bowie fit paraître en 2013, en reste l’indépassable sommet. Accompagnée par une contrebasse à la sonorité ronde et pleine, un piano lyrique et enveloppant, des tambours caressés, la voix souple et agile de Ian Shaw, une voix de baryton martin, la plus élevée des voix graves, traduit pleinement la nostalgie de cette évocation berlinoise et nous touche profondément.

“The Theory of Joy” est également disponible en double album vinyle comprenant trois titres supplémentaires : Last Man Alive, The Shadow et Born to Be Blue (Mel Tormé).

 

Photos © Tim Francis

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10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 09:06
Avec tambour et trompettes

Deux disques de trompettistes sortent simultanément sur ECM. Hommage à son père récemment disparu, celui d’Avishai Cohen est plus émouvant et accessible que celui de Ralph Alessi au lyrisme plus abstrait, à l'approche plus difficile. Les deux albums ont toutefois en commun de réunir le même batteur, Nasheet Waits, et de proposer des paysages mélancoliques envoûtants, une musique modale que Yonathan Avishai et Gary Versace, les pianistes de ces deux séances, font intensément respirer.

 

Ralph Alessi Quartet : “Quiver” (ECM / Universal)

Avec tambour et trompettes

Trompettiste très demandé à New York, Ralph Alessi est un peu mieux connu ici depuis la sortie de “Baida, son premier disque pour ECM en 2013. Un album en duo avec Fred Hersch, un autre plus récemment avec Enrico Pieranunzi mettent enfin en lumière un musicien qui a d’excellents disques mal distribués à son actif. Également enregistré pour ECM, “Quiverreprend la même section rythmique de “Baida, le fidèle Drew Gress à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie. Jason Moran cède toutefois le piano à Gary Versace sans que la musique n’en soit réellement transformée. Moins audacieux, ce dernier donne de l’élégance à ces pièces austères et largement improvisées, des compositions ouvertes, mélancoliques (Window Goodbyes), presque toujours construites sur des tempos lents ou médiums, excepté Do Over, une ritournelle fermant l’album. Énergique dans Scratch, mais souvent utilisée comme un instrument mélodique, la batterie met en avant ses timbres et apporte des couleurs au tissu musical. Comme ses collègues, Nasheet Waits participe pleinement à cette création collective, des compositions signées par Alessi dans lesquelles tous s’expriment et déposent leurs idées. La trompette de ce dernier y tient bien sûr une place prépondérante. Dès Here Tomorrow qui ouvre le disque, elle impose sa sonorité élégante et ronde, cuivrée et travaillée, s’envole sur les accords arpégés du piano. Malgré sa discrétion, Versace reste son interlocuteur privilégié. Il assoit et structure les propositions mélodiques du leader, impose ses choix harmoniques. Il faut attendre Smooth Descent, la troisième plage, pour l’entendre prendre un vrai chorus, le découvrir dans un solo si fluide qu’on le croirait écrit. Pianiste du John Hollenbeck Large Ensemble et du Refuge Trio, mais aussi organiste et accordéoniste au sein du Maria Schneider Orchestra, il pratique un jeu subtil et économe, n’hésite pas dans Heist à détacher chacune de ses notes, à les rendre rêveuses dans Gone Today, Here Tomorrow, pièce abstraite de près de dix minutes qui se tend, se détend, se transforme, et dans laquelle les musiciens rivalisent d’invention.

Ralph Alessi et les musiciens de “Quiver seront au Duc des Lombards le 19 mars (deux concerts, 19h30 et 21h30).

Avec tambour et trompettes

Avishai COHEN : “Into The Silence (ECM / Universal)

Avec tambour et trompettes

Dans ce disque, le premier que le trompettiste Avishai Cohen enregistre sous son nom pour ECM, le musicien virtuose économise ses notes, joue de longues phrases tranquilles et aérées qui ne ressemblent pas à ce qu’il fait d’habitude. Life and Death qui ouvre l’album est une pièce particulièrement émouvante. Munie d’une sourdine, sa sonorité ample et profonde évoquant Miles Davis, la trompette entonne un lamento que le piano complice de Yonathan Avishai habille des tendres couleurs du blues. Inspiré par une écoute obsessionnelle des Préludes et des Etudes de Sergueï Rachmaninov, mais aussi par “Out to Lunch d’Eric Dolphy qu’Avishai avait alors constamment en tête, le répertoire de ce disque, des morceaux qu’Avishai Cohen écrivit dans les six mois qui suivirent la mort de son père en novembre 2014, n’a pas été joué avant son enregistrement au Studio La Buissonne en juillet 2015. La seule répétition que s’accorda le trompettiste fut une mise à plat préalable des thèmes avec Yonathan au piano. La contrebasse d’Eric Revis et la batterie de Nasheet Waits fournissent de pertinents commentaires rythmiques. Avec souplesse, ils ouvrent et distendent le temps, le suggèrent. Modale, mélancolique, la musique est spontanément embellie par des musiciens réactifs qui lui offrent beaucoup d’espace. Jamais tributaire des barres de mesure, elle accueille constamment le silence. Invité inattendu, Bill McHenry double au saxophone ténor le thème de Quiescence, une pièce lente au balancement délicat, une des belles mélodies de l’album. Dans Dream Like a Child son saxophone dialogue brièvement avec la trompette et Behind the Broken Glass lui donne l’occasion de prendre un chorus affirmant son lyrisme. Quant au piano, Yonathan Avishai en caresse délicatement ses notes, en joue peu, les choisit bien et les fait merveilleusement sonner. Que se soit avec la seule section rythmique (surtout dans Dream Like a Child, la trompette réveillant tardivement sa longue méditation poétique) ou en solo dans Life and Death - Epilogue, dernière pièce de l’album, il occupe une place essentielle dans le processus créatif.

Crédits Photos : Ralph Alessi © Lena – Avishai Cohen © Catarina di Perri / ECM Records.

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