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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 10:29
Thelonious MONK : “Palo Alto” (Impulse ! / Universal)

1968, une année difficile pour l’Amérique. Le 4 avril, le pasteur Martin Luther King est assassiné à Memphis. Le 6 juin, sur le point d’être investi candidat à l’élection présidentielle par le parti démocrate, Robert Kennedy est abattu à Los Angeles. Des émeutes raciales éclatent cette année là dans plusieurs grandes villes du pays. De nombreuses manifestations contre la guerre du Vietnam s’y déroulent également, notamment à Chicago lors de la Convention nationale démocrate qui voit élire comme candidat le vice-président sortant Hubert Humphrey.

Pour Thelonious Monk, l’année n’est pas non plus très bonne. Le 15 avril sort “Underground” un album dont la pochette souhaitée par Columbia sa maison de disques fait sensation (il y apparait en résistant, mitraillette sur l’épaule) et qui contient quatre nouvelles compositions. Le pianiste l’a enregistré en trois séances (14 et 21 décembre 1967 et 14 février 1968) au cours desquelles le producteur Teo Macero fait peu de cas de sa musique. En mai, il est hospitalisé après une attaque et passe deux jours dans le coma. Rétabli, il enchaîne les concerts. Toronto et Pittsburgh l’accueillent en juin, Denver en juillet et Saint-Louis en août. Début septembre, Monk est en Californie. Son quartette – Charlie Rouse (saxophone ténor), Larry Gales (contrebasse) et Ben Riley (batterie) – donne un concert mémorable au San Diego Sport Arena devant 7000 personnes. Du 5 au 17 septembre, il se produit au Shelly’s Manne Hole de Los Angeles et en octobre est engagé pour deux semaines au Jazz Workshop de San Francisco.

C’est le moment que choisit Danny Scher, un lycéen de seize ans, pour proposer au pianiste de donner un concert dans son lycée de Palo Alto. Située au sud de la péninsule de San Francisco, la ville, a connu elle-aussi des émeutes. Séparée par une autoroute, la localité voisine de East Palo Alto abrite de nombreux afro-américains peu fortunés. Le chômage touche 12% de la population et les tensions raciales se sont exacerbées depuis l’assassinat du Dr. King. Réunissant les leaders du Black Panther Stokely Carmichael et Eldridge Cleaver, un important congrès du Black Power s’y est déroulé en septembre. Entre les deux communautés, les tensions restent vives.

 

Danny Scher tient pourtant à son projet. Il joue de la batterie dans un orchestre, et donne des conférences sur l’histoire du jazz. Ses relations avec des journalistes et des disc-jockeys dont il suit à la radio les émissions lui ont permis d’obtenir les téléphones de nombreux musiciens. Le pianiste Vince Guaraldi, le chanteur Jon Hendricks et le vibraphoniste Cal Tjader sont déjà venus jouer dans son lycée, les bénéfices engendrés servant à financer la construction d’écoles au Kenya et au Pérou. Monk est l’une de ses idoles, il a appris qu'il doit se produire dans un club de San Francisco et, pour le faire venir, contacte son manager Jules Colomby qui, moyennant 500 $, accepte le concert. Reste à en organiser la promotion. Palo Alto abrite aussi le campus de l’université de Stanford et Danny Scher espère bien en rameuter les étudiants. Malgré un avis défavorable de la police locale, il placarde également des affiches dans East Palo Alto, non sans un certain scepticisme de la part de ses habitants de couleur qui imaginent mal que le pianiste puisse jouer chez les Blancs.

Thelonious MONK : “Palo Alto” (Impulse ! / Universal)

Les billets se vendent difficilement malgré l’annonce de la présence de deux formations locales, le Jimmy Marks Afro-Ensemble et le quintette du vibraphoniste Salah Woodi Webb en partie constitué par des étudiants de Stanford. Membre du Roscoe Mitchell Quartet, son trompettiste, Fred Berry, est affilié à l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians) coopérative de jeunes musiciens afro-américains dont l’ambition est la création d’une « Great Black Music » neuve et expérimentale. Quant au saxophoniste Kenny Washington, il codirige le syndicat des étudiants noirs de Stanford. Dans le doute, la communauté afro-américaine s’est toutefois déplacée ce dimanche 27 octobre. Bien avant le début du concert annoncé à 14h00, ils sont nombreux malgré la pluie à attendre le pianiste devant les portes de l’auditorium de la Palo Alto High School, à guetter son improbable venue. Ce n’est que lorsque Monk et ses musiciens sortent de leur van pour gagner la salle de classe transformée en loge qu’ils se presseront pour acheter leurs billets, les deux communautés se voyant réunies par la musique.

Ce concert, nous pouvons l’écouter aujourd’hui grâce au concierge du lycée qui, l’enregistrant sur un magnétophone à cassette, sut parfaitement capter le son des instruments. On y entend les musiciens s’accorder avant que Charlie Rouse au ténor ne développe Ruby My Dear. Monk le composa pour Rubie Richardson, sa petite amie de l’époque, et l’enregistra pour Blue Note en 1947 (“Genius of Modern Music Vol. One”). Bien calé sur le solide tempo médium que la contrebasse pneumatique de Larry Gales donne à la musique, Ben Riley s’autorise aux balais quelques fioritures rythmiques sur sa caisse claire et fait chanter les peaux de ses tambours. Les deux hommes assuraient la section rythmique de Johnny Griffin et d’Eddie « Lockjaw » Davis au Minton’s en 1960 et l’année suivante celle du pianiste Junior Mance avant de rejoindre Monk en 1964, en janvier pour Riley, en octobre pour Gales. Dans Well, You Needn’t, un autre thème des années 40 abordé sur un tempo plus musclé que d’habitude, ce dernier prend un élégant solo à l’archet, Ben Riley, batteur souvent discret, s’y révélant exubérant. Particulièrement inspiré Monk se lance dans un long et étonnant chorus qui en transcende la mélodie.

En solo, il se réserve Don’t Blame Me, co-écrit par Dorothy Fields et Jimmy McHugh, un thème qu’il joue en stride depuis 1963. Son album “Criss-Cross” en contient une version plus lente que celle acrobatique du présent concert, le pianiste très en forme multipliant dissonances et cascades de notes arpégées. Est-ce parce que Monk l’appréciait particulièrement que la version de Blue Monk qui vient après est si joyeuse ? Pour le label Prestige, il l’enregistra en trio en 1954 avec Percy Heath et Art Blakey peu de temps après l’avoir composée. Là encore le tempo est vif et régulier, une autoroute pour Charlie Rouse qui improvise six chorus, Monk qui lui succède obligeant parfois sa rythmique à accélérer. Rouse est son saxophoniste depuis 1958. Il  l’a connu dans les années 40 alors qu’il se produisait au Minton’s Playhouse de Harlem. Co-écrit avec le batteur Kenny Clarke, dont le drumming très moderne fonctionnait très bien avec les conceptions rythmiques monkiennes, Epistrophy date de cette époque. Le pianiste qui le jouait à la fin de ces concerts en donne ici une version plus longue et plus énergique que d’habitude. Brièvement exposée en solo, la mélodie de I Love You Sweetheart of All My Dreams, une chanson de 1928 que popularisa Rudy Vallee, conclut une prestation mémorable de 47 minutes aujourd’hui ressuscitée.

 

Crédits Photos : Thelonious Monk (photo pochette “Palo Alto”) © Larry Fink –  Thelonious Monk & Larry Gales © Lee Tanner – Thelonious Monk & Charlie Rouse © Veryl Oakland – Thelonious Monk (portrait) © Jim Marshall.

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:56
Sur quelques disques déjà parus (2)

Second volet consacré à des chroniques d’albums déjà disponibles que l’ouverture tardive de mon blog le 1er octobre a quelque peu retardées. “Masters in Paris” réunissant Martial Solal et Dave Liebman est paru au début de l’été et “Valentine” de Bill Frisell le 14 août. Le vendredi 18 septembre “More Morricone” du duo Ferruccio Spinetti / Giovanni Ceccarelli et “Lonely Shadows” de Dominik Wania étaient mis en vente. Une semaine plus tard, le 25 septembre, sortait “Mondenkind”, un album solo de Michael Wollny.  Tous ces enregistrements sont à écouter sans modération.    

Martial SOLAL / Dave LIEBMAN : “Masters in Paris ”

(Sunnyside / Socadisc)

J’aime beaucoup Martial Solal. Âgé de 93 ans, c’est un charmant vieux monsieur qui se déplace avec quelque difficulté, mais conserve intacte sa mémoire, son humour et son piano. Lorsqu’il pose ses doigts sur un clavier, on peine à croire qu’il puisse jouer toutes ces notes, jongler avec elles sur des rythmes changeants et surprenants qui font battre nos cœurs. Martial est un sorcier. On le sait depuis longtemps, mais les rares concerts qu’il donne sont encore de grands moments d’étonnement. Celui-ci date du 29 octobre 2016. Presque trois mois se sont donc écoulés depuis sa prestation bordelaise du 4 août publiée par Sunnyside sous le nom de “Masters in Bordeaux”. Né un 23 août, le pianiste a donc 89 ans lorsqu’il retrouve Dave Liebman sur la scène du studio 104 de Radio France. Ce dernier sait qu’il a intérêt à être au meilleure de sa forme, Martial en embuscade ne lui fera pas de cadeaux. Dave a vingt ans de moins que son illustre aîné qui l’oblige à se surpasser. Son soprano caresse les mélodies de Stella By Starlight, Satin Doll et Summertime avant d’en violenter les notes aigües, registre que le saxophoniste affectionne. Son ténor leur tord le cou avec rage et véhémence. Un festival de passe d’armes à fleurets mouchetés nous est donc donné à entendre, nos escrimeurs rivalisant d’adresse pour remettre à neuf, non sans les avoir désossés, sept standards archi-célèbres, et pour interpréter avec brio trois de leurs compositions.

Bill FRISELL : “Valentine” (Blue Note / Universal)

Enregistré en trois jours à Portland (Oregon) après deux ans de concerts et un engagement de deux semaines au Village Vanguard de New York, “Valentine” réunit pour la première fois autour du guitariste Bill Frisell, le bassiste Thomas Morgan et le batteur Rudy Royston. Avec Morgan, Frisell a enregistré deux albums pour ECM. Il apprécie cette contrebasse qui se projette souvent en amont de la musique comme si elle savait quelles notes sa guitare allait jouer. Rudy Royston qui passa comme lui sa jeunesse dans le Colorado ne fige jamais un tempo mais commente avec sensibilité une musique ouverte, jouée rubato et largement improvisée. Car Frisell n’est pas un jazzman comme les autres. Sa guitare aux notes économes dispose dans l’espace des sons aériens très travaillés. Le folk et la country music, mais aussi le blues et le rock nourrissent sa musique, onirique et profondément américaine. Nombreuses dans ce nouveau disque, ses compositions séduisent par la sonorité inimitable, les harmonies qu’il leur apporte. Le morceau Valentine est un clin d’œil à Thelonious Monk. Écrit pour un film de Bill Morrison, Levees baigne dans blues et une nouvelle et splendide version de Winter Always Turns to Spring interpelle. Des thèmes de Billy Strayhorn, Burt Bacharach, du chanteur malien Boubacar Traore, et un classique de la country music, Wagon Wheels, complètent cet album au répertoire éclectique. Une magnifique interprétation de We Shall Overcome le conclut en beauté.    

Ferruccio SPINETTI & Giovanni CECCARELLI : “More Morricone”

(Bonsaï Music / L’autre distribution)

Pour rendre hommage et célébrer les musiques d’Ennio Morricone qu’il admirait depuis ses jeunes années, Pierre Darmon, le producteur de cet album, eut l’idée de réunir en 2019, plusieurs mois avant la disparition du compositeur, deux musiciens italiens, Ferruccio Spinetti et Giovanni Ceccarelli. Tous deux sélectionnèrent le répertoire avec Massimo Cardinaletti, un ami de Morricone connaissant bien son œuvre, Pierre Darmon s’impliquant également dans ce choix. Outre de la contrebasse, Ferruccio Spinetti joue de basse électrique, de la guitare et du bouzouki. Giovanni Ceccarelli utilise de nombreux claviers acoustiques et électriques et la chanteuse belge Chrystel Wautier interprète trois morceaux, My Heart and I restant le plus émouvant. Si les deux hommes se partagent donc de nombreux instruments, quelques notes de piano suffisent à traduire la noirceur de Ricatto, à reconnaître Le clan des siciliens ou le magnifique Nuovo Cinéma Paradisio dont le Tema d’Amore, simplement joué par un piano et une contrebasse, est inoubliable. Comme le sont à jamais les thèmes choisis d’“Il était une fois la révolution” (I Figli Morti) et d’“Il était une fois en Amérique” (Poverty), mon film préféré de Sergio Leone car porté par l’une des plus belles musiques d’Ennio Morricone.

Dominik WANIA : “Lonely Shadows” (ECM / Universal)

En Pologne – il y est né en 1981 –, Dominik Wania a été l’un des pianistes du trompettiste Tomasz Stanko qui savait fort bien les choisir. Il travaille aujourd’hui avec le compositeur Zbigniew Preisner (“La double vie de Véronique”, “Trois couleurs”) et est membre du quartette du saxophoniste Maciej Obara qui a gravé deux disques pour ECM. La qualité de son piano sur ces enregistrements n’a pas échappé à Manfred Eicher qui lui a proposé d’en faire un en solo. Wania qui a étudié l’instrument à Cracovie puis à Boston possède une solide formation classique. Composés entre 1904 et 1906, les Miroirs de Maurice Ravel ont d’ailleurs été les principales sources d’inspiration de “Ravel”, son premier album. Dans Lonely Shadows, un morceau d’un grand raffinement qui ouvre ce premier opus en solo, il convoque les ombres des compositeurs du début du XXème siècle qu’il admire, Ravel mais aussi Erik Satie et Claude Debussy. La main gauche installe un doux balancement hypnotique, la droite de subtiles variations harmoniques. Car c’est un piano très maîtrisé que joue Dominik Wania dans ces onze pièces improvisées dans le silence de l’auditorium Stelio Molo de Lugano. Inspiré par la sonorité magnifique de son instrument, le pianiste fait surgir de ses doigts des musiques aux tempos et aux climats variés, certaines vives et aux notes cristallines (Liquid Fluid), d’autres recueillies et plus sombres (Towards the Light, AG76 dédié au peintre Zdzislaw Beksiński), toutes en profonde résonnance avec lui-même.

Sur quelques disques déjà parus (2)

Michael WOLLNY : “Mondenkind” (ACT / Pias)

Cet album en solo, son premier, Michael Wollny l’a enregistré en deux jours en avril dernier dans la solitude d’un vaste studio berlinois. En pleine période de confinement, le pianiste s’est souvenu de Michael Collins, l’un des trois astronautes d’Apollo 11 qui, resté seul dans la navette spatiale Columbia, perdait tout contact avec la terre à chaque passage orbital autour de la lune pendant 46 minutes et 38 secondes, la durée exacte de ce disque. Après une courte introduction, “Mondenkind” (Enfant de la lune) s’ouvre sur Father Lucifer, un morceau au thème séduisant de la chanteuse Tori Amos sur lequel le pianiste brode de délicates variations. Car ses propres musiques, Michael Wollny les réunit ici à des compositions empruntées à des musiciens qu’il admire. Des pièces du répertoire classique, Schliesse mir die Augen beide d’Alban Berg, le deuxième mouvement de la septième sonatine de Rudolf Hindemith (1900-1974), le jeune frère de Paul Hindemith, côtoient ainsi des compositions du groupe de folk rock canadien Timber Timbre et du chanteur Sufjan Stevens. Reprenant Mercury, une des plages du “Planetarium” de Stevens, le pianiste offre un grand raffinement harmonique à une mélodie lumineuse. Tirant une grande dynamique de son instrument, Wollny mêle ici des pièces lentes et expressives souvent en mode mineur, à des morceaux plus sombres, de courtes pièces abstraites. De ses notes surgissent des paysages, des atmosphères rêveuses, des moments inquiétants. En pleine possession de ses moyens, un musicien inventif donne vie à un opus majeur de sa discographie.

 

Crédits Photos :  Martial Solal & Dave Liebman © Jean-Baptiste Millot – Michael Wollny © Jörg Steinmetz / ACT.  

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 09:31
Sur quelques disques déjà parus (1)

Retardé de plusieurs mois par un virus tenace qui continue d’inquiéter, “Skin in the Game” de David Linx est dans les bacs des disquaires depuis le 18 septembre. J’en publie la chronique à l’occasion du concert que le chanteur donne en octobre au New Morning. Ce même 18 septembre paraissait “Faune”, un opus très remarqué du batteur Raphaël Pannier. Le 19 juin sortait “Les heures propices” de Franck Tortiller et Misja Fitzgerald-Michel. Enfin le 28 août étaient mis en vente “1291” du trio Humair / Blaser / Känzig et le “No Solo” d’Andy Emler. Ma chronique élogieuse de ce dernier peut vous surprendre, mais contre toute attente, il est inoubliable.

Andy EMLER : “No Solo” (La Buissonne / Pias)

Tout en la respectant, je ne suis guère sensible à la musique d’Andy Emler. Ses arrangements millimétrés pour son MegaOctet me laissent froid malgré les excellents musiciens qui l’entourent. Je n’en crois pas mes oreilles en découvrant ce “No Solo”, voyage musical au sein duquel les compositions du pianiste bien qu’écrites sur mesure pour ses invités, s’ouvrent à l’imprévu et irradient un feeling inhabituel. Ces pièces aménagées comme une suite, Andy Emler les a enregistrées en solo avant de les confier aux musiciens pour lesquelles elles ont été pensées, chacun d’eux rajoutant en re-recording dans un autre studio sa propre partie instrumentale ou vocale. “No Solo”, pas vraiment car les deux premières pièces de l’album, Andy Emler les réserve à son seul piano avant que l’instrument ne donne le jour à des duos et à des trios, à une musique qui s’éveillant à la lumière, devient quasi orchestrale. Les harmonies lumineuses de The Warm Up évoquent les envolées lyriques de “Selling England By The Pound”, l’un des grands disques de Genesis. Une flûte admirable, celle de la syrienne Naïssim Jalal plonge For Nobody dans un bain de douceur. Les voix de l’iranienne Aïda Nosrat, de la malienne Aminata « Nakou » Dramé  que la kora de Ballaké Sissoko accompagne, de Thomas de Pourquery chantant comme Robert Wyatt humanisent une musique sensible et colorée qui devient pure magie lorsque Géraldine Laurent y insuffle son âme, longues et miraculeuses notes de saxophone alto portées par un ostinato de piano envoûtant.

HUMAIR / BLASER / KÄNZIG : “1291” (OutNote / Outhere Music)

Premier disque qu’enregistrent ensemble Daniel Humair (batterie), Samuel Blaser (trombone) et Heiri Känzig (contrebasse), “1291” fait entendre une musique ouverte et inventive jouée sans filet par un trio interactif à l’instrumentation inhabituelle. Samuel Blaser nous est connu pour son éclectisme musical, son jeu énergique. Entre ses mains, l’instrument fait entendre une voix nouvelle, des sonorités inouïes. Le tromboniste tord souvent le cou à ses notes, les fait grogner et crier. Mais c’est aussi un grand mélodiste qui n’hésite pas à actualiser le blues et à dépoussiérer des œuvres de Claudio Monteverdi ou de Guillaume de Machaut comme en témoigne sa discographie. Daniel Humair aime lui aussi les défis, les combinaisons sonores improbables qu’il nourrit d’un drumming très libre. Associée à la contrebasse ronde et puissante d’Heiri Känzig qui pratique aussi un jeu mélodique, sa batterie colore la musique et porte haut le langage expressif du trombone, l’absence d’un piano ou d’une guitare offrant une grande liberté harmonique au trio. Le titre de l’album, fait référence à la Suisse, leur terre natale, fondée en 1291 par un pacte fédéral unissant les cantons d’Uri, de Schwytz et de Nidwald. Outre des compositions originales, le répertoire comprend des pièces d’Edward Kid Ory et de Sidney Bechet (Les Oignons) le grégorien d’un saint neuchâtelois, un cantique et un chant traditionnel suisses (Guggisberglied). Trois jazzmen d’exception nous en livrent des versions modernes et inattendues qu’il faut absolument écouter.  

David LINX : “Skin in the Game” (Cristal / Sony Music)

Ses musiciens  – Gregory Privat (piano), Chris Jennings (contrebasse) et  Arnaud Dolmen (batterie) –, le chanteur les a rencontrés le 14 février 2018, jour de la Saint Valentin, sur la scène de l’Auditorium de Radio France. De ce coup de foudre musical résulte cet opus, l’un des meilleurs enregistrements de David Linx qui, idéalement accompagné, se livre et donne le meilleur de lui-même. Plusieurs morceaux particulièrement réussis, rendent hommage à des femmes qui comptent ou ont compté dans sa vie. Prophet Birds est dédié à la romancière Toni Morrison, Azadi à Aisha Karefa-Smart, la nièce de l'écrivain James Baldwin que David évoque dans la pièce qui donne son nom à l'album, et On the Other Side of Time à l’épouse de Claude Nougaro. Sa voix expressive impressionne par sa justesse, l’émotion qu’elle dégage, les sentiments qu’elle exprime. Invitée sur plusieurs plages, la guitare de Manu Codjia colore très subtilement l’espace sonore. Auteur de ses textes, David s’implique (« Skin in the Game » signifie s’impliquer, se positionner), chante haut et fort la beauté du monde et ses musiques splendidement orchestrées nous la fait approcher.    

Raphaël PANNIER : “Faune” (French Paradox / L’autre distribution)

Agencé comme une seule et grande pièce dont chaque morceau est l’un des éléments, “Faune”, enregistré à New York sous la direction artistique du saxophoniste Miguel Zenón, est le premier disque que le batteur Raphaël Pannier publie sous son nom. Il rassemble des compositions originales habiles et séduisantes (l’étonnant Lullaby porté par l’alto de Zenón), des thèmes écrits par des jazzmen (Lonely Woman d’Ornette Coleman, ESP de Wayne Shorter) mais aussi Forlane de Maurice Ravel et Le Baiser de l’Enfant-Jésus d’Olivier Messiaen qui bénéficient d’arrangements très séduisants et du piano de Giorgi Mikase (présent également dans Monkey Puzzle Tree), Aaron Golberg le jouant dans les autres morceaux. Réduite à un saxophone alto, un piano, une contrebasse et une batterie, l’instrumentation parvient à donner une grande richesse de timbres à ce jazz moderne rythmiquement complexe que soutient avec brio la contrebasse attentive de François Moutin. Une seule réserve, la batterie trop présente laisse peu respirer la musique. Pourquoi constamment saturer l’espace sonore de coups de cymbales, de roulements intempestifs ? Colorer la musique, oui, mais un drive plus discret aurait sûrement mieux convenu à celle, superbe, qu’il a si finement arrangée.

Sur quelques disques déjà parus (1)

Franck TORTILLER / Misja FITZGERALD-MICHEL :

“Les heures propices” (Label MCO / Socadisc)

Depuis qu’il avait entendu Misja Fitzgerald-Michel interpréter en concert son disque autour de la musique de Nick Drake, “Time of no Replay”, Franck Tortiller souhaitait jouer avec lui. Après avoir tester en quartette la musique d’un album, ils choisirent de l’enregistrer en duo et sans aucune amplification, l’absence d’une section rythmique pour les accompagner leur permettant de retrouver le son naturel de leurs instruments, un son acoustique qui convient parfaitement aux mélodies qu’ils interprètent, un son chaud qu’ont capté avec précision les vieux micros à ruban de l’ingénieur du son Ludovic Lanen. Des compositions originales séduisantes de Franck Tortiller, mais aussi Air, Love and Vitamins écrit par le guitariste autrichien Harry Pepl, aujourd’hui un standard, et une délicieuse version de Redemption Song que Bob Marley enregistra en 1980 en constituent le programme. Utilisant deux guitares (6 et 12 cordes), Misja fait entendre les belles sonorités de ses instruments, son jeu folk et mélodique répondant aux notes cristallines du vibraphone de Franck. Se répartissant avec bonheur des chorus fluides et inspirés, les deux hommes donnent vie à une musique heureuse, reflétant la joie qu’ils éprouvent à la jouer.

Crédits Photos : Andy Emler © Christophe Charpenel – Misja Fitzgerald-Michel & Franck Tortiller © Jean-Baptiste Millot.

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6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 09:32
Ambrose AKINMUSIRE : “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”  (Blue Note / Universal)

Dans “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”, une nouveauté de juin, Ambrose Akinmusire s’interroge sur la place des Noirs dans une Amérique raciste qui assassine impunément certains de ses enfants. Enregistré avant le meurtre de George Floyd à Minneapolis le 25 mai dernier, il témoigne de l’engagement politique de l’artiste et est parfaitement d’actualité.

En dédiant une de ses compositions, My Name is Oscar, à Oscar Grant, tué en 2009 à Oakland par un policier alors qu’il n’était pas armé, Ambrose Akinmusire dénonçait déjà les violences policières dans “When The Heart Emerges Glistening”, son premier disque pour Blue Note (le second de sa discographie), un album que prolonge “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”. En colère, il interpelle également les forces de l’ordre qui tirent sur des Noirs désarmés dans Free, White And 21, un des morceaux d’“Origami Harvest”, un album déroutant de 2018 dans lequel le trompettiste s’efface derrière le compositeur.

 

Son instrument se retrouve à nouveau au premier plan dans ce nouvel opus enregistré avec ses musiciens habituels, un quartette dont il est le principal soliste. Avec lui,  Sam Harris, son pianiste depuis “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint” en 2014, Harish Raghavan, bassiste qu’il rencontra au Thelonious Monk Institute of Jazz, et Justin Brown déjà présent à la batterie dans “Prelude… To Cora”, son premier disque enregistré en 2007, l’année où il remporta la prestigieuse Thelonious Monk International Jazz Competition. Avec eux, Ambrose Akinmusire élabore une musique savante d’une écoute difficile, un jazz moderne et urbain qui intègre le hip-hop, la soul, le gospel et le funk et ouvre de nouvelles perspectives mélodiques et rythmiques au jazz afro-américain. Portés par une section rythmique inventive qui affectionne les tempos fluctuants et les métriques irrégulières, piano, contrebasse et batterie se voyant étroitement associés à la trame orchestrale de la musique, le trompettiste souffle, module et cisèle les longues notes détachées d’une musique labyrinthique et ambitieuse.

 

Amour, poésie, mais aussi fureur, désespoir et pleurs irriguent les lignes mélodiques expressives du trompettiste, son phrasé délié baignant dans le blues. Un blues contemporain qui, éloigné de ses grilles habituelles, prend ici diverses formes. Il est ainsi présent dans les notes plaintives et sombres du mélancolique Yessss, dans celles, funèbres et chagrinées, de Reset, morceau dans lequel le trompettiste tire des notes poignantes de son instrument. On le trouve aussi dans Cynical Sideliners, une étrange berceuse qu’interprète Geneviève Attardi, seule voix de l’album avec celle de Jesus Diaz. Ce dernier intervient dans Tide of Hyacinth, une composition de forme très libre qui intègre des rythmes afro-cubains dans sa partie centrale. Hommage à Roy Hargrove disparu en 2018, Roy, pièce intensément lyrique et émouvante, s’inspire d’un cantique religieux et Mr. Roscoe (Consider the Simultaneus) est dédié à Roscoe Mitchell l’un des fondateurs de l’Art Ensemble of Chicago, une des sources d’inspiration du trompettiste. Dans Hooded Procession (Read the Names Aloud), un Fender Rhodes sonne le glas d’une procession funèbre à la mémoire des disparus. Un enfant citait leurs noms dans Rollcall for those Absent, un des morceaux de “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint”. Ici la musique elle-même les évoque, une musique d'une force peu commune dont la tristesse indicible soulève l’émotion.

 

Photos © Saito Ogata

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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 10:00
Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

Big Wheel” de Thomas Grimmonprez, je l’ai trouvé d’occasion chez Gibert Joseph quelques jours avant le confinement. “8 Kindred Spirits” de Charles Lloyd et “New Visions” d’Enrico Pieranunzi étaient également commercialisés avant que la Covid-19 ne contraigne les rares magasins qui vendent encore des disques à fermer leurs portes le 17 mars. Me refusant à vous encourager à les acheter sur internet ou sur des plateformes de téléchargement, j’ai préféré attendre leurs réouvertures pour vous en parler. “The Love Songs”, que m’a envoyé le saxophoniste Manuel Hermia, l’un de ses trois cosignataires, est l’un des rares CD que j’ai reçu lors de cette nécessaire réclusion. “Secrets Are The Best Stories” de Kurt Elling et “Freya” de Tineke Postma ont fait l’objet de chroniques dans le numéro d’avril de Jazz Magazine mais ne paraissent que maintenant. “Promontoire”, un projet en solo du pianiste Benjamin Moussay et “Songs For A Flying Man” de l’inclassable Alexandre Saada devaient aussi sortir en avril. Par ordre alphabétique, en voici les chroniques.

Kurt ELLING :

“Secrets Are The Best Stories”

(Edition Records / UVM)

Chanteur au phrasé exceptionnel, Kurt Elling aime poser des mots sur les musiques des autres. Ce nouveau disque, l’un de ses meilleurs, emprunte une partie de son matériel thématique à Jaco Pastorius, Django Bates, Vince Mendoza et Wayne Shorter que Danilo Pérez, le pianiste de cet album, a beaucoup accompagné. Avec Elling, Pérez en a choisi les musiciens. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et les morceaux de Django Bates qu’ils interprètent en duo sont très réussis. Pérez apporte également des compositions sur lesquelles le chanteur, inspiré par la littérature, a mis des paroles. Gratitude est dédié au poète Robert Bly et Beloved à Toni Morrison disparue l’an dernier. Porté par le drumming musclé de Jonathan Blake, le saxophoniste Miguel Zenón y prend un chorus incandescent. Chantée en espagnol, une belle version de Rabo de Nube du chanteur et guitariste cubain Silvio Rodríguez complète le répertoire.

Thomas GRIMMONPREZ :

“Big Wheel” (OutNote / Outhere Music)

Enregistré en quartette, ce disque est le fruit d’une séance pas comme les autres tant l’entente semble avoir été parfaite entre les musiciens. À l’écoute des uns des autres, ces derniers improvisent sur les thèmes simples et chantants du batteur Thomas Grimmonprez qui les rythme de manière à toujours les laisser respirer. Tout en assurant un tempo infaillible, Jérôme Regard réagit constamment aux propositions des solistes. Sa contrebasse (ou celle de Matyas Szandai dans trois morceaux) s’intègre à la riche polyphonie de timbres que tissent le piano de Benjamin Moussay et la guitare de Manu Codjia. Ce dernier qui tire mille couleurs de son instrument est ici particulièrement inspiré. Souvent modale et bien que non dénuée d’une certaine tension dans Sweet Cake et Hypnosis notamment, la musique, aussi rêveuse qu’interactive, provoque un rare bonheur d’écoute.

Manuel HERMIA / Pascal MOHY / Sam GERSTMANS :

“The Love Songs”

(Jazz Avatars / L’autre distribution)

Saxophoniste belge, Manuel Hermia s’intéresse à toutes sortes de jazz mais aussi aux musiques du monde dont il introduit des instruments dans ses disques. Je n’ai pas été convaincu par son récent album avec l’Orchestra Nazionale Della Luna (“There is Still on Earth” sur BMC Records), mais “The Love Songs”, enregistré en trio, est très séduisant. Au programme quelques standards célèbres, des « Love Songs » que les trois hommes interprètent avec tendresse et sensibilité, la musique, rythmée par une contrebasse faussement nonchalante (Sam Gerstmans), se passant très bien de batteur. Manuel Hermia souffle de longues phrases chantantes dans ses saxophones (ténor et alto) et nous offre une version émouvante de Soul Eyes que John Coltrane n’aurait probablement pas reniée. Découvert auprès de Mélanie De Biasio, Pascal Mohy  joue peu de notes mais organise judicieusement ses chorus. I Aime You (de Manuel Hermia) et You Don’t Know What Love is en témoignent.

Charles LLOYD :

“8 – Kindred Spirits Live from the Lobero Theatre”

(Blue Note / Universal)

Le 15 mars 2018, à l’occasion de ses 80 ans, Charles Lloyd réunissait autour de lui les musiciens de son quartette – Gerald Clayton (piano), Reuben Rogers (contrebasse) et Eric Harland (batterie) – et invitait le guitariste Julian Lage et l’organiste Booker T. Jones. La prestation de ce dernier n'est disponible que dans un coffret de luxe en édition limitée qui contient l’intégralité du concert. Le présent disque et le DVD qui l’accompagne en proposent les meilleurs moments, quatre longs morceaux qui suffisent à notre bonheur. Dream Weaver qui donne son nom au premier album Atlantic du saxophoniste bénéficie d’une fascinante introduction modale. La Llorona (un traditionnel), Part 5, Ruminations et Requiem sont souvent joués par le saxophoniste qui les a enregistrés plusieurs fois. On lui pardonnera ses notes approximatives, tant ses improvisations ruisselantes de feeling sont touchées par la grâce.   

Benjamin MOUSSAY :

“Promontoire” (ECM / Universal)

Il utilise souvent de nombreux claviers, mais le piano acoustique reste son instrument de prédilection. C’est sur ce dernier que Benjamin Moussay a enregistré son premier disque en solo, “Promontoire”, qui relève autant du jazz que de la musique classique européenne qu’il a étudiée au Conservatoire de Strasbourg avant de se consacrer au jazz. Soigneusement ciselées et souvent improvisées, ses courtes pièces (des miniatures tant elles sont brèves) révèlent un musicien romantique qui fait chanter les notes des belles mélodies qu’il invente. Associées à des paysages, à des portraits (Théa, celui de sa jeune sœur), elles nous invitent à en imaginer les images. Si trois morceaux de l’album ont été conçus pour accompagner celles de “Nana”, un film muet de Jean Renoir, la montagne reste sa principale source d’inspiration, un pic rocheux du massif des Vosges qui reste cher à son cœur donnant son nom à l’album.

Enrico PIERANUNZI Trio :

“New Visions” (Storyville / UVM)

S’il aime composer des thèmes mélodiques et les faire chanter par son piano, Enrico Pieranunzi apprécie aussi d’être bousculé par des rythmiques qui le poussent au dialogue et à changer ses habitudes. Entendu auprès du trio de Christian McBride, le drumming lourd et musclé du batteur Ulysses Owens Jr. avec lequel il enregistre pour la première fois le conduit à tenir compte des métriques irrégulières que propose ce dernier et à adopter un jeu plus dur et plus tendu. Quant à Thomas Fonnesbæk, il allie une sonorité ample et puissante à des attaques impressionnantes et apporte une seconde voix mélodique à la musique. Ils ont déjà joué et enregistré ensemble – “Blue Waltz” sur Stunt Records en 2017. Que ce soit dans les pièces improvisées de l’album ou dans les délicieuses ballades qu’il contient, leur complicité inventive force l’admiration.

Tineke POSTMA :

“Freya” (Edition Records / UVM)

Septième album de la saxophoniste hollandaise depuis “Sonic Halo” (Challenge Records) enregistré en 2014 avec Greg Osby, “Freya” (déesse de la fertilité germano-scandinave) marque pour elle un nouveau départ. Influencée par sa découverte en 2015 au North Sea Jazz Festival de la formation Made in Chicago de Jack DeJohnette, Tineke Postma imagine une musique ouverte dans laquelle est mis en avant le discours collectif, l’implication des solistes qui y déposent leurs propres idées mélodiques et les font circuler. Si Kris Davis joue du piano dans quelques morceaux, la trompette cuivrée et expressive de Ralph Alessi reste le principal interlocuteur de son saxophone, un alto le plus souvent. Avec eux, Matthew Brewer à la contrebasse et à la basse électrique et Dan Weiss à la batterie tissent une toile rythmique souple et mobile qui encadre mais n’enferme jamais les improvisations, le jeu interactif confié à des musiciens talentueux étant constamment privilégié.

Alexandre SAADA :

“Songs For A Flying Man”

(Labrador / Proper Music Group)

Après un disque réjouissant avec la chanteuse Clotilde Rullaud dans lequel le jazz, la soul music et le folk font bon ménage, Alexandre Saada tourne le dos au jazz et à l’improvisation pour se faire le chantre d’un univers musical aussi séduisant que l’était la pop music sophistiquée des années 60 et 70. Recueil de chansons souvent autobiographiques écrites avec la chanteuse Mélissa Bon, “Songs For A Flying Man” est aussi le fruit d’un minutieux travail de studio. Alexandre Saada sait mettre en valeur les mélodies délicieuses qu’il porte en lui. Une instrumentation à chaque fois différente les habille, ce qui donne à son album une grande variété de couleurs et d’ambiances. Ses nombreux claviers (piano, orgue, clavinet), les guitares électriques et acoustiques de Laurent Brifo, la contrebasse d’Alexandre Perrot et la batterie de Bertrand Perrin sont au cœur d’un dispositif orchestral qui accueille d’autres instruments, proches et ami(e)s contribuant aux parties vocales d’un opus en apesanteur.

Photo : Danilo Pérez & Kurt Elling © Anna Webber

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:01
Quelques Blue Note à rechercher (2)

“Tokyo Live” de Tony Williams, “No Words” de Tim Hagans, “Seventh Sense” de Kevin Hays, “The Invisible Hand” de Greg Osby, s’ajoutent aux disques Blue Note de Don Grolnick, Bill Stewart et Stefon Harris dont vous avez pu lire les chroniques la semaine dernière. Bien que passés inaperçus, vous les connaissez peut-être. Je vous invite à les (re)découvrir et à les (ré)écouter. Les mêmes musiciens s’y font parfois entendre. Seamus Blake joue du saxophone ténor dans les albums de Kevin Hays et de Bill Stewart, ce dernier étant également le batteur de celui de Tim Hagans. Greg Osby joue aussi du saxophone alto dans le disque de Stefon Harris, l’autre saxophoniste de la séance, Gary Thomas, accompagnant Greg Osby dans son propre disque. Présent au concert de Tokyo de Tony Williams, le trompettiste Wallace Roney, nous a quitté le 31 mars, emporté par le Covid-19. Il avait 59 ans. Ma chronique de “Tokyo Live” lui est dédiée.

Tony WILLIAMS : “Tokyo Live” (2 CD(s) enregistrés en mars 1992)

On doit à Tony Williams (1945-1997) l’un des chefs-d’œuvre du jazz moderne, “Life Time”, un disque Blue Note, le premier qu’il enregistra sous son nom. Il a travaillé avec Jackie McLean – il joue dans “One Step Beyond”, l’un des plus beaux disques du saxophoniste –, mais a surtout été le batteur du second quintette de Miles Davis avec Wayne Shorter, Herbie Hancock et Ron Carter, musiciens qu’il va retrouver à partir de 1976 au sein du VSOP, les années 70 le voyant également rejoindre Hank Jones et Ron Carter au sein du Great Jazz Trio. À son Lifetime, formation à géométrie variable qu’il reforme à plusieurs reprises entre 1969 et 1976, succèdera entre 1985 et 1992 un excellent quintette de bop moderne. Après plusieurs changements de personnel, Wallace Roney (trompette), Bill Pierce (saxophones ténor et soprano), Mulgrew Miller (piano) et Ira Coleman (contrebasse) en seront les membres définitifs.

 

Avec eux, en février 1992, Tony Williams s’envole pour le Japon. En mars, la formation joue une semaine à Tokyo et en profite pour enregistrer cet album, le seul live de sa carrière, un disque difficile à trouver. Il n’a pas été réédité dans le coffret Mosaic Select qui regroupe ses cinq albums studio pour Blue Note et n’a jamais existé en vinyle. Une bonne partie du répertoire, de la plume du batteur Blackbird excepté, provient de “Civilization”, le second album du quintette enregistré en 1986 avec Charnett Moffett à la contrebasse. Les morceaux sont beaucoup plus développés qu’en studio. Wallace Roney et Bill Pierce exposent les thèmes à l’unisson et tous y prennent des solos. Tony Williams s’en offre plusieurs, longs, sculpturaux, tous soigneusement construits. Ses toms parfaitement accordés avec sa caisse claire, ses cymbales finement bruissées, introduisent Warriors, Sister Cheryl, Mutants On the Beach et Geo Rose. Dans ce dernier, Mulgrew Miller y prend deux chorus fluides et imbibés de blues. Sa riche palette harmonique se fait surtout entendre dans Citadel. Il est seul à le jouer pendant neuf minutes (le morceau en dure dix-huit), et son imagination semble intarissable. Raffiné dans Sister Cheryl, son piano est aussi d’une grande élégance dans Angel Street, un grand thème du batteur, une mélodie sur laquelle Wallace Roney brille à la trompette et que Miles Davis aurait sûrement aimé jouer.

Tim HAGANS : “No Words” (enregistré en décembre 1993)

Né en 1954, trompettiste aux attaques franches dont la sonorité claire et droite évoque parfois Kenny Wheeler, Tim Hagans, fait peu parler de lui. Après trois ans dans l’orchestre de Stan Kenton et quelques mois dans celui de Woody Herman il s’installe en Suède et travaille avec Thad Jones – sa principale influence avec Freddie Hubbard auquel il consacra un album – qui l’encourage à poursuivre une carrière musicale et enregistre une de ses compositions. Tim Hagans a joué et enregistré avec Joe Lovano, le Bob Belden Ensemble, Bob Mintzer, le quartette de Gary Peacock, mais a peu fait de disques sous son nom. Les labels Pirouet (“Beautiful Lily” en 2006 et “Alone Together” en 2008, tous les deux avec Marc Copland) et Palmetto (“The Moon is Waiting” en 2011) abritent ses rares albums, mais c’est pour Blue Note en 1993 que Tim Hagans a gravé son meilleur opus, “No Words”.

 

Si Tim Hagans reste le principal soliste de son disque, Joe Lovano (saxophones ténor et soprano), John Abercrombie (guitare) et Marc Copland (piano et Fender Rhodes) se partagent avec lui les chorus. Largement improvisé, “No Words” est coproduit par Lovano qui, l’année précédente, a invité Hagans à participer à l’enregistrement de son “Universal Language”. Scott Lee qui en est l’un des bassistes, assure ici la rythmique avec le batteur Bill Stewart. Les envolées lyriques sont l’apanage de la guitare de John Abercrombie qui brode de délicats contre-chants derrière la trompette. Les tempos rapides, le tonique Nog Rhythms, contraignent Marc Copland à jouer un piano nerveux. Les petites notes qu’il fait sonner dans Walking Iris, celles légères et brumeuses de Passing Giants, nous sont davantage familières. Le pianiste leur apporte de subtiles nuances, des harmonies raffinées. Avec ses parties jouées par les souffleurs à l’unisson, Walking Iris bénéficie d’un arrangement soigné. C’est un des trois morceaux dans lequel se fait entendre Joe Lovano. Au chorus enveloppant de son ténor répondent les longues notes tenues par la trompette. Improvisation aux modulations vagabondes riches en audaces harmoniques, Immediate Left mêle avec bonheur instruments électriques et acoustiques. Copland fait gronder son Fender Rhodes derrière une guitare véloce et rageuse, Lovano soufflant dans l’urgence les notes brûlantes de son imaginaire.

Kevin HAYS : “Seventh Sense” (enregistré en janvier 1994)

Né à New York le 1er mai 1968, le pianiste Kevin Hays a joué avec les Harper Brothers, Benny Golson et Joe Henderson avant d’enregistrer son premier disque en août 1990 (“El Matador”) avec ce dernier comme invité. Tout en poursuivant une carrière de sideman auprès de Sonny Rollins et de John Scofield, il ajoute dans les années 90 trois SteepleChase et trois Blue Note à sa discographie (le troisième avec Ron Carter et Jack DeJohnette) avant de l’augmenter de plusieurs disques en trio avec Doug Weiss et Bill Stewart. Après s’être retiré trois ans au Nouveau-Mexique (“Open Range” en solo est un peu le reflet musical de cette période), il publie en 2010 “Modern Music” (Nonesuch) un opus en duo avec Brad Mehldau. Hays excelle aussi au Fender Rhodes. Ses derniers enregistrements sont disponibles sur Sunnyside et Edition Records (“Hope” en duo avec le guitariste Lionel Loueke).

 

Premier des trois opus que Kevin Hays enregistra pour Blue Note, “Seventh Sense”, produit par John Scofield, reste l’un des sommets de sa discographie. C’est aussi son premier disque avec Doug Weiss à la contrebasse, orthographié Wiess sur la pochette. Brian Blade complète la rythmique d’un quintette qui comprend Seamus Blake au saxophone ténor et Steve Nelson au vibraphone. Ce dernier va bientôt s’illustrer au sein du quintette de Dave Holland qu’il rejoint l’année suivante. Kevin Hays qui a derrière lui de solides études de piano – il a notamment étudié l’instrument avec la pianiste Eleanor Hancock remerciée sur la pochette –, ne dédaigne pas adapter des pièces du répertoire classique. Mais si Interlude de Paul Hindemith évoque ainsi lointainement la musique du Modern Jazz Quartet, “Seventh Sense” est un disque de jazz moderne dans lequel les musiciens prennent tour à tour d’excellents chorus. Ceux de Seamus Blake donnent de l’énergie à la musique de Hays dont le jeu brillant est aussi d’une grande finesse mélodique. Three Pillars qui dégage un subtil parfum oriental, et My Man’s Gone de Gershwin, ré-harmonisé et joué sur un tempo inhabituellement rapide, en témoignent. Hays aime surprendre, diversifier ses couleurs harmoniques. Sa version de Little B’s Poem (une composition de Bobby Hutcherson) s’inspire de Black Narcissus, célèbre thème de Joe Henderson qui conclut magnifiquement son disque. 

Greg OSBY : “The Invisible Hand” (enregistré en septembre 1999)

Engagé comme saxophoniste au sein de la Special Edition du batteur Jack DeJohnette en 1987 – il est présent sur trois albums de la formation –, Greg Osby est avec les saxophonistes Steve Coleman et Gary Thomas, la pianiste Geri Allen, et la chanteuse Cassandra Wilson l’un des membres fondateurs du M-Base Collective, mouvement qui dans les années 80 tente une synthèse de toutes les musiques afro-américaines. Après trois disques pour la firme allemande JMT – “Sound Theatre”, son premier, date de 1987 –, Greg Osby va enregistrer quatorze albums pour Blue Note avant de fonder son propre label, Inner Circle Music. “Friendly Fire” (Blue Note) associe Greg Osby à Joe Lovano. “Round & Round” et “Night Call”(Nagel Heyer Records) réunissent Greg Osby et Marc Copland.   

 

Retrouver dans un même album Jim Hall et Andrew Hill s’explique par la présence de Greg Osby dans plusieurs de leurs disques – “Panorama” et “By Arrangement” de Jim Hall, “Eternal Spirit” et “But Not Farewell” d’Andrew Hill. C’est la première fois que les deux hommes jouent ensemble et que Hall accepte de participer à une séance qui n’est pas une des siennes depuis 1964. “The Invisible Hand” rassemble également Gary Thomas (saxophone ténor, flûte et flûte en sol), Scott Colley (contrebasse) et Terry Lyne Carrington (batterie), cette dernière ayant mission de colorer une musique très ouverte. Associées aux clarinettes que Greg Osby joue en re-recording, les flûtes de Thomas offrent de magnifiques couleurs à Nature Boy et à Who Needs Forever que Quincy Jones composa pour le film de Sidney Lumet “A Deadly Affair” (“M.15 demande protection”). Greg Osby fait subir un profond lifting à Indiana qu’il reprend en trio, le Jitterbug Waltz de Fats Waller étant pareillement déconstruit. La sonorité feutrée de son alto, son phrasé fluide, son lyrisme s’accordent bien avec les intervalles inattendus du pianiste, son approche élastique du tempo. Les deux versions de The Watcher qu’ils interprètent en duo témoignent de leur complicité, l’univers pianistique de Hill se reflétant dans ses compositions, Tough Love et Ashes qu’il a écrit pour cette séance. Sanctus de Jim Hall est également un original. Jouant une guitare raffinée, le guitariste privilégie l’harmonie, la spontanéité de son jeu étant d’une fraîcheur délectable.

 

Photo d'ouverture : Le quintette de Tony Williams en 1992 © Michele Clement / Blue Note Records

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 10:24
Quelques Blue Note à rechercher (1)

“Weaver of Dreams” de Don Grolnick, “Telepathy” de Bill Stewart, “BlackActionFigure” de Stefon Harris, trois disques Blue Note que vous connaissez peut-être et que je livre à votre attention. D'autres feront l’objet de chroniques la semaine prochaine. Je ne vous communique pas leurs noms pour vous en laisser la surprise. Enregistrés entre 1990 et 1999, mal ou pas du tout distribués dans l’hexagone, ces enregistrements passés inaperçus n’ont jamais existé en vinyle. En attendant que les magasins rouvrent leurs portes et que paraissent les nouveautés discographiques dont les sorties ont été repoussées, je vous propose de les (re)découvrir en deux temps et, si cela vous est possible, de les (ré)écouter.

Don GROLNICK : “Weaver of Dreams” (enregistré en 1990)

Décédé en 1996 à l’âge de 48 ans, le pianiste Don Grolnick n’enregistra que cinq albums, mais participa à quantité de séances avec des jazzmen et des pop stars dont il assurait les claviers. On trouve son nom au générique d’enregistrements de James Taylor, Linda Ronstadt, Paul Simon, Garland Jeffreys, Phoebe Snow, Michael Franks, Boz Scaggs et Steely Dan. Très lié aux Brecker Brothers (il joue sur plusieurs de leurs disques et produisit le premier album de Michael Brecker), il fut aussi le premier pianiste de Steps. “Weaver of Dreams” est son second disque après “Hearts and Numbers” (Hip Pocket Records 1985), et le premier de ses deux enregistrements pour Blue Note, “Nighttown“ (1992) étant presque aussi bon.

 

Weaver of Dreams” réunit un septuor de musiciens qui ont déjà travaillé avec lui. Exposant le thème à l’unisson, Randy Brecker (trompette), Barry Rogers (trombone), Michael Brecker (saxophone ténor) et Bob Mintzer (clarinette basse) font merveille dans Taglioni, une frémissante pièce chorale dans laquelle Barry Rogers montre son savoir-faire. Son trombone est également à l’honneur dans His Majesty the Baby que la contrebasse de Dave Holland et les cymbales de Peter Erskine rythment avec souplesse. Musicien de studio et de salsa, Barry Rogers s’éteignit en 1991, moins d’un an après cette session. Composé en 1925, le bientôt centenaire I Want to Be Happy est l’occasion d’un réjouissant lifting. Michael Brecker et Bob Mintzer s’y époumonent à cœur joie. Jouant un piano raffiné, Don Grolnick se fait seulement accompagner par sa rythmique dans Weaver of Dreams, l’autre standard de ce disque dont les arrangements très réussis impressionnent. L’influence de George Russell est perceptible dans les accentuations et les changements de rythmes de Nothing Personnal. Comme dans le lent et crépusculaire Pensimmons, la trompette de Randy Brecker s’envole, son frère Michael se réservant un chorus d’anthologie dans Five Bars, dernière plage d’un album honteusement méconnu.

Bill STEWART : “Telepathy” (enregistré en septembre 1996)

Batteur très demandé pour son sens des nuances et la finesse de son jeu, mais également pianiste, Bill Stewart, né à Des Moines (Iowa) en 1966, a participé à un grand nombre de séances. L’une de ses premières fut pour “Out A Day”, un album en trio du pianiste Franck Amsallem avec Gary Peacock à la contrebasse. La même section rythmique joue sur “Home Row” enregistré en 1992 par le pianiste Bill Carrothers mais commercialisé en 2008. Membre du quartette de John Scofield et du trio du pianiste/organiste Larry Goldings, Bill Stewart a fait peu de disques sous son nom. Si les deux derniers, Incandescence” (2008) et “Space Squid” (2015) sur le label Pirouet ne sont pas ses meilleurs, son premier, “Think Before You Think” (Jazz City 1989) et les deux albums qu’il enregistra pour Blue Note dans les années 90, le second étant “Telepathy, révèlent aussi un compositeur inspiré.          

 

Telepathy”, réunit autour de lui Steve Wilson (saxophones alto et soprano), Seamus Blake (saxophone ténor), Bill Carrothers (piano) et Larry Grenadier (contrebasse). Quelques thèmes relèvent du hard bop, Thelonious Monk et Jacky McLean signent deux plages du répertoire mais, composés par Stewart, la plupart des morceaux de l’album possèdent des harmonies inhabituelles et leur cheminement mélodique est souvent inattendu. Wayne Shorter aurait très bien pu les écrire. On pense à lui à l’écoute de Myrnah qui se termine par un court solo de batterie, de These Are They qui abrite de nombreuses dissonances. Son solo de piano semble surgir de nulle part. Bill Carrothers en ralentit le rythme, emprunte des sentiers qui bifurquent pour mieux faire ressortir son aspect onirique. Le pianiste brille aussi dans les deux ballades de l’album, Lyra dont les harmonies flottantes évoquent un paysage brumeux et Calm une invitation au rêve que la contrebasse de Grenadier accompagne. Ce dernier a rejoint le trio de Brad Mehldau et va bientôt se faire connaître. Quant à Carrothers, il est alors quasiment inconnu. Les rares disques qu’il a enregistrés, il les a produit lui-même sur son label. C’est à l’écoute de “Telepathy” que je l’ai découvert. Enthousiasmé par cet album, Dany Michel l’invita quelques mois plus tard à se produire à La Villa, club de la rue Jacob dont il assurait la programmation. Sa carrière ne faisait que commencer.

Stefon HARRIS : “BlackActionFigure” (enregistré en février 1999)

Diplômé de la Manhattan School of Music en 1994, le vibraphoniste Stefon Harris entreprit d’emblée une carrière de sideman. Influencé par Milt Jackson et Bobby Hutcherson –, il remplace ce dernier en 2008 au sein du SF Jazz Collective – il apporte d’autres couleurs et d’autres rythmes à l’instrument. Membre du Classical Jazz Quartet (quatre disques avec Kenny Barron, Ron Carter et Lewis Nash), il a enregistré avec Steve Turre, Joe Henderson (“Porgy & Bess”), Cassandra Wilson, Greg Osby, Jason Moran, Joshua Redman et Kurt Elling (“Man in the Air). Ses propres albums, Stefon Harris les a publiés sur Blue Note jusqu’en 2006. Henri Renaud ne tarissait pas d’éloges sur “A Cloud of Red Dust” (1998), son premier. “Kindred” (2001) est cosigné avec Jacky Terrasson.

 

Second opus de Stefon Harris pour Blue Note, “BlackActionFigure” rassemble sept musiciens. De ceux qui ont enregistré avec lui “A Cloud of Red Dust”, il garde Steve Turre au trombone, Greg Osby au saxophone alto* et Jason Moran au piano. Un nouveau flûtiste (Gary Thomas qui joue aussi du saxophone ténor) et une nouvelle rythmique – Tarus Mateen à la contrebasse et Eric Harland à la batterie – répondant mieux à son désir d’ouverture musicale, complètent son septuor. Ils ne jouent pas toujours ensemble, “BlackActionFigure” étant pensé et organisé comme une suite, de courts intermèdes en duo et en solo unissant les morceaux. Conversation at the Mess, un duo vibraphone-batterie, introduit ainsi BlackActionFigure, l’une des deux pièces en quartette de l’album, une conversation nerveuse entre le vibraphone et le piano dont la tension est entretenue par la section rythmique. Collage, une composition du pianiste Onaje Allen Gumbs, met en valeur la flûte en sol (alto flute) de Gary Thomas, son long solo s’écartant des barres de mesure pour en poétiser le thème. L’instrument donne à l’arrangement d’Alovi sa couleur chatoyante et se joint au trombone de Steve Turre dans Chorale, une pièce dont le motif mélodique joué à l’unisson  introduit Faded Beauty, ballade à l’orchestration soignée dans laquelle Stefon Harris exprime tout son talent.

 

*Coproducteur de cette séance, Greg Osby va enregistrer deux mois plus tard pour Blue Note “Inner Circle” avec presque le même personnel.

 

Don Grolnick © Photo X/D.R.

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 10:40
Daniel ERDMANN’s VELVET REVOLUTION : “Won’t Put No Flag Out” (BMC / Socadisc)

Très actif dans le monde du jazz, récipiendaire du Prix du Jazz Européen 2019 de l’Académie du Jazz, le saxophoniste Daniel Erdmann se consacre aussi à ses propres formations, Das Kapital, trio qu’il codirige depuis 2002, et Velvet Revolution. J’ai découvert tardivement “A Short Moment of Zero G” le premier des deux albums que le groupe, un trio également, a enregistré à Budapest en 2016. “Won’t Put No Flag Out” qui paraît aujourd’hui est tout aussi attachant. Créée en 2015, Velvet Revolution réunit autour d’Erdmann le violoniste Théo Ceccaldi et le vibraphoniste britannique Jim Hart. Saxophone ténor, violon et vibraphone, son instrumentation inhabituelle réserve bien des surprises.

Emprunté à la révolution non-violente que connut la Tchécoslovaquie en 1989 et qui précipita la chute du régime communiste, le nom du trio, Velvet Revolution, la Révolution de Velours, définit assez bien sa musique, novatrice et douce, intimiste et profondément expressive. C’est sur le plan des timbres que le trio innove. Ces instruments n’ont pas l’habitude de se retrouver ensemble. Le violon et le piano font depuis longtemps bon ménage, mais réunir un violon ou un alto – Théo Ceccaldi se sert des deux – , un saxophone ténor et un vibraphone est beaucoup plus rare. Une sonorité de groupe originale et distincte en résulte.

 

Associer deux saxophones ténor (ou un saxophone ténor et une clarinette) à un violoncelle n’est pas plus fréquent. Vincent Courtois le fait avec son trio dont Daniel Erdmann est l’un des membres. Les deux formations ont des points communs. Toutes deux utilisent des cordes dont la pratique s’est aujourd’hui répandue dans le jazz européen. Le violoncelle est plus grave et sa tessiture plus étendue, mais il est parfois difficile de distinguer un alto d’un violoncelle lorsque les deux instruments sont joués en pizzicato, les cordes aiguës du violoncelle étant alors sollicitées. En outre, le saxophoniste possède un son propre au ténor, un moelleux, chaleureux et non dénué d’une certaine raucité.

Les deux trios n'ont toutefois pas les mêmes timbres. Au sein de Velvet Revolution la sonorité brillante et cristalline du vibraphone de Jim Hart apporte une couleur spécifique au savant maillage que tissent les instruments, un libre entrelacement harmonique et rythmique dont profite la musique. Hart est aussi un percussionniste et les cadences de certaines pièces (Except the Velvet Flag, La Tigresse) peuvent être très appuyées. En outre, Théo Ceccaldi marque aussi les rythmes sur son violon, en frappe les cordes avec ses doigts. Composés par Daniel Erdmann, les thèmes sont aussi d’une grande richesse mélodique. Give the Soul Some Rest, un morceau triste et lent, mêle un choral de Bach à un motif mélodico-rythmique ouest-africain. Rythmé par les notes aériennes du vibraphone, Outcast associe les plaintes du violon à celles du saxophone, Erdmann se montrant particulièrement lyrique dans Kauas pilvat karkaaat, la plus longue pièce du disque. Pour être complexe, cette musique de chambre non dénuée d’humour, a de nombreuses sources d’inspiration. Le Berlin de l’entre-deux guerres de Kurt Weill et de son “Opéra de quat’sous” est l’une d’elles. The Fuel of Life, une ritournelle un peu canaille, et le seul standard de l’album, une version d’Over the Rainbow ensorcelante par la nonchalance et le romantisme désuet de son interprétation, en subissent probablement l'influence.

 

Photos : Velvet Revolution Trio © Krisztina Csendes Daniel Erdmann © Pierre de Chocqueuse 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 09:45
Joachim KÜHN / Mateusz SMOCZYŃSKI : “Speaking Sound” (ACT)

La genèse de ce disque remonte à 2009. Cette année-là à Cracovie, Joachim Kühn et Mateusz Smoczyński sont membres de l’orchestre qui interprète pour la première fois devant un public polonais le concerto de violon de Zbigniew Seifert. Décédé d’un cancer en 1979 à l’âge de trente-deux ans, ce dernier avait enregistré plusieurs disques avec Kühn dans les années 70.

 

L’œuvre fut rejouée en 2018 à Katowice par les mêmes musiciens. Émerveillé par le violon de Smoczyński, le pianiste improvisa avec lui quelques pièces dans les loges du Philharmonic Hall où se tenait le concert. Cinq mois plus tard, en avril 2019 les deux hommes enregistraient cet album à Ibiza. Une séance limpide, lumineuse, une seule prise pour chaque morceau, une demi-journée de travail pour la mener à terme. Joachim Kühn s’y est installé en 1994 et possède une maison dans la partie la plus reculée de l’île. C’est dans le même studio qu’a été enregistré pour ACT “Melodic Ornette Coleman”, son disque précédent. Mais ici son Steinway dialogue avec le violon d’un musicien qui partage les mêmes racines que les siennes. Tous deux ont sérieusement étudié la musique classique, avant de se consacrer au jazz et tenter la fusion des genres.

Né en 1944 à Leipzig, en RDA jusqu’à l’effondrement du bloc communiste en 1990, Joachim Kühn donna son premier concert classique à l’âge de 5 ans. Leipzig est associé à Jean-Sébastien Bach qui occupa le poste de cantor de l’église luthérienne Saint-Thomas, l’une des deux plus importantes de la ville. Devenu le pianiste de jazz le plus célèbre d’Allemagne, Kühn intégrera à son répertoire des œuvres de ce dernier, notamment la chaconne de la deuxième partita pour violon seul en ré mineur. Né en 1984 et diplômé de l’Académie Frédéric Chopin de Varsovie sa ville natale, Mateusz Smoczyński est le co-fondateur du Atom String Quartet, le premier quatuor à cordes polonais à avoir joué du jazz. Il a enregistré sous son nom plusieurs disques en trio et en quintette et entre 2012 et 2015, a été membre d’un autre quatuor à cordes, le Turtle Island Quartet fondé en 1985 à San Francisco, et dont le répertoire mêle jazz, musique classique et rock.

Le rock n’a pas sa place dans le jazz de chambre fortement mâtiné de classique de leur duo. La mer toute proche, le ciel toujours bleu, la nature luxuriante des Baléares expliquent sans doute que Joachim Kühn, musicien fougueux, longtemps apôtre du free jazz européen, sert aujourd’hui la mélodie. Ses compositions gagnent en douceur, en sérénité, son jeu tendu et agressif se fait plus lyrique. L’ouverture de l’album, le séduisant Epilog der Hoffnung, en témoigne. Kühn laisse le violon exposer le thème qu’il a composé. Il donne le rythme, et accompagne sobrement les variations admirables que Mateusz Smoczyński invente à grands coups d’archet. Il écoute le violon chanter, lui répond, ses petites notes délicates s’ajoutant aux glissandos de l’instrument. Dans After the Morning, le violon accompagne en pizzicato une de ses rares improvisations, l’autre étant celle, trop brève, de Paganini, une pièce qu’il a également écrite. Privilégiant le chant intérieur, le pianiste préfère mettre son partenaire en valeur, donner le temps de briller à son violon virtuose. De mélancolique et lente, la musique de Maria devient peu à peu une conversation animée entre deux instruments. Dans Love and Peace que Smoczyński confie à un violon baryton, ils adoptent un jeu plus abstrait, des harmonies libres et flottantes qui en réveillent la mélodie. Si Kühn garde un toucher dur et attaque toujours puissamment ses notes, c’est pour sculpter des cadences, accompagner par de courtes phrases les envolées lyrique du violon, peindre de couleurs sonores adéquates l’Orient de Gurdjieff et de Rabih Abou-Khalil et en retrouver les parfums qui enivrent.

 

Photos © Tomasz Sagan

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:18
Le jazz pluriel de Marc Benham

Curieux parcours que celui de Marc Benham. C’est en 2008, aux Trophées du Sunside, que j’entendis pour la première fois son piano, subjugué par sa virtuosité et l’abondance de ses idées mais décontenancé par un répertoire allant de James P. Johnson et Fats Waller à Bud Powell et Chick Corea. Je me souviens lui avoir demandé avec quel jazz il se sentait le plus en phase. « Avec tous » m’avait-il alors répondu. Un garçon capable de rassembler toutes les périodes de son histoire dans un piano espiègle, de jouer avec un égal bonheur du stride, du dixieland, du swing, du bop et du jazz moderne, ce n’était vraiment pas banal.

Plus tard, me documentant sur lui, je découvris qu’il avait appris très jeune le piano classique, joué dans des orchestres de New Orleans et de Dixieland, accompagné des films muets, suivi les cours de la Bill Evans Academy dans laquelle il enseigne aujourd’hui, enregistré avec des chanteurs et chanteuses de variété et composé des musiques de film.

 

Ses deux premiers disques en solo sur Frémeaux & Associés, “Herbst” (2013) et “Fats Food” (2016) autour de Fats Waller, m’ont laissé sceptiques malgré des moments aussi réjouissants qu’inattendus. Dans le second, Marc se permet de convoquer François Couperin pour déconstruire sa musique et la jouer en stride (Les Barricades Mystérieuses). “Fats Food” révèle également un compositeur habile jamais en panne d'idées. Tes Zygomatiques et son mélange de fantaisie et d’ingéniosité, Madreza et ses étranges et poétiques harmonies, ancrent son piano dans la modernité. Mais le plus souvent, au sein d’un même morceau, Marc Benham passe sans transition d’un jazz à un autre, des écarts ne facilitant nullement l’écoute de sa musique.

Réunissant des compositions originales et des standards de Thelonious Monk, Sidney Bechet, Charles Mingus et Bud Powell, son disque suivant, “Gonam City” (NeuKlang), publié en 2018, fait entendre un jazz de chambre au sein duquel tradition et modernité fusionnent avec cohérence. Marc l’a enregistré sur un piano de 102 notes avec le trompettiste Quentin Ghomari. Si certains thèmes nous sont familiers, la musique l’est moins. Imprévisible, chargée d’un humour malicieux, le jazz d’hier greffé sur celui moderne d’aujourd’hui, elle ne ressemble à aucune autre.

Son originalité musicale ne prépare nullement au choc que provoque l’écoute de “Biotope” (SteepleChase / Socadisc) récemment publié. Un disque enregistré à Rueil-Malmaison en 2018 en une seule journée avec John Hebert (contrebasse) et Eric McPherson, la section rythmique de Fred Hersch, pianiste que Marc Benham admire avec raison. Un choix idéal pour accompagner les escapades de sa musique buissonnière. Le matériel thématique de l'album vient parfois de loin. Mood Indigo de Duke Ellington date de 1930, Jitterbug Waltz de Fats Waller de 1942 et Moonlight in Vermont de 1944. Jouée sur un tempo très lent, cette dernière pièce bénéficie d’une délicate introduction onirique. Un charme puissant se dégage également de Mood Indigo. Dans cette ballade raffinée, les notes choisies par Marc scintillent comme des étoiles et John Hébert y fait chanter sa contrebasse. Si l’instrument n’a pas sa place dans un Jitterbug Waltz humoristique et décoiffant, il introduit Con Alma, un autre standard qui, rajeuni et profondément transformé, étonne par son audace et sa modernité. Composé en 1954 par Sonny Rollins, Airegin donne ici le vertige, mais reste ancré dans le bop, l'un des nombreux styles de jazz que le pianiste affectionne.

Les morceaux de Marc Benham sont tout aussi étonnants. L’introduction brillante de Pablo n’annonce en rien sa musique chaloupée et acrobatique, un dandinement de notes étourdissantes habitées par le swing. Liée au nombre d’or et aux nombres entiers, sa Suite de Fibonacci est une petite merveille d’écriture conciliant profondeur, virtuosité et lyrisme. Écrit spécialement pour cette séance, le crépusculaire Year of the Monkey qu’il introduit en solo fascine par ses harmonies étranges, sa séduisante ligne mélodique. Enfin Samurai Sauce, morceau énergique et complexe partiellement construit sur une ligne de blues, referme avec bonheur un album en trio d’une musicalité exceptionnelle, l'un des plus enthousiasmants de ce début d'année.

Le jazz pluriel de Marc Benham

Photos : Marc Benham © Monsieurtok – Eric McPherson, Marc Benham, John Hebert © Joël Fajerman.

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