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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 09:15

DukeDeux disques consacrés à Duke Ellington paraissent le même jour (27 février) et soulèvent l’enthousiasme. Benoît Delbecq réinvente sa musique tout en l’intégrant à son propre univers. Le Duke Orchestra la restitue fidèlement et nous invite à découvrir de passionnants inédits, des pièces incomplètes que son chef, Laurent Mignard, a patiemment reconstituées.

 

Benoît DELBECQ : “Crescendo in Duke (Nato / L'autre distribution) 

B. Delbecq - Crescendo in Duke, coverRien ne laissait supposer que Benoît Delbecq consacrerait un disque entier aux compositions de Duke Ellington. Au cours de sa carrière, le pianiste n’a quasiment interprété que les siennes. Everything Happens to Me et Smile sont les seuls standards de sa discographie et c’est en tant que sideman qu’il les joue. Ce projet est donc inattendu. Tout comme l’est sa musique, car on peine à croire que l’on écoute son nouvel opus tant sa première plage, une version explosive et funky de Bateau, est proche du rhythm’n’blues. Comme trois autres morceaux de l’album, elle a été enregistrée à Minneapolis avec les Hornheads, souffleurs du NPG (New Power Generation) de Prince et une section rythmique. Les autres titres ont été enregistrés au studio de Meudon, avec trois saxophonistes appartenant à trois générations de musiciens : Antonin-Tri Hoang (né en 1989), Tony Malaby (né en 1964) et Tony Coe (né en 1934). Ce dernier fit deux disques avec Paul Gonsalves, le Duke’s man qui mit debout le festival de Newport en 1956 avec son interprétation de Diminuendo and Crescendo in Blue que Benoît reprend ici. Réunissant deux fidèles compagnons d’aventure du pianiste, Jean-Jacques Avenel à la contrebasse et Steve Argüelles à la batterie et aux effets électroniques, la section rythmique encadre des solistes qui travaillent sur une musique ouverte et lui apportent de nouvelles couleurs. Dans une interview récemment accordée à Stéphane Ollivier et publiée dans le numéro de février de Jazz Magazine / Jazzman, Benoît confie qu’ayant relevé toutes les parties orchestrales de ces quinze morceaux, il ne les a pas réorchestrés de manière rigide afin de permettre à ses musiciens d’y déposer leurs idées. Ses souffleurs utilisent plusieurs instruments : saxophone soprano et clarinette pour Coe ; soprano et ténor pour Malaby ; alto et clarinette basse pour Hoang. Leurs timbres se mêlent avec élégance, notamment dans Portrait of Mahalia Jackson (un extrait de la New Orleans Suite). Benoît Delbecq réserve The Spring et Fontainebleau Forest à son seul piano. Son jeu semble avoir assimilé celui, raffiné, d’Ellington qu’il décrit comme « un monde de danse, de chavirements et d’orfèvrerie sonore », l’instrument, préparé dans Portrait of Wellman Braud, lui conférant un aspect jungle et africain. On goûtera ses chorus dans Acht O’Clock Rock, dans Tina qu’il reprend en trio. Il se glisse avec sa musique dans celle du Duke et la réinvente sans la trahir.

 

Laurent Mignard DUKE ORCHESTRA : Ellington French Touch  

(Juste une Trace / Sony Music)

Duke Orchestra - Ellington French Touch, coverLaurent Mignard prend son temps pour soigner et faire revivre la musique de Duke Ellington. Le précédent disque de son Duke Orchestra date de 2009. C’est peu pour une formation mise sur pied il y a bientôt dix ans. Chaque concert lui offre la possibilité d’en corriger les imprécisions, d’en affiner la mise en place. Son orchestre de quinze musiciens montre sa vraie valeur sur scène, face à un public qui en apprécie le swing et les couleurs. Ce nouvel album a donc été enregistré live, à l’Auditorium Henri Dutilleux de Clamart. Il rend parfaitement justice à ce big band que nous envie l’Amérique et qui, loin d’être un simple orchestre de répertoire, propose des œuvres inédites. A partir des partitions originales qu’il relève, son chef complète et parachève des pièces inachevées. Consacré aux créations françaises du Duke, cet “Ellington French Touch” en contient un certain nombre, à commencer par trois pièces manquantes de la Goutelas Suite composées en 1971. L’une d’elles, Goof, met particulièrement en valeur le piano ellingtonien de Philippe Milanta. D’autres inédits proviennent du film “Paris Blues”. Ellington en composa la musique au début des années 60. Comme l’explique en détail Claude Carrière dans les notes passionnantes du livret, le générique qu’en donne Laurent combine celui du disque à celui du film. Le thème est également décliné un ton plus haut et habillé de nouvelles couleurs dans Paris Blues - Alternate Bed dont la partition a été retrouvée dans  les archives de la Smithsonian Institution de Washington. Ce nouveau disque renferme aussi l’intégralité de la musique qu’Ellington et Billy Strayhorn son alter ego composèrent pour “Turcaret” à la demande de Jean Vilar qui dirigeait alors le TNP. Retranscrite à partir d’une bande magnétique passablement abîmée, cette musique de scène apparaît pour la première fois sur disque. Duke Ellington aimait la France et appréciait le public parisien qui plébiscitait ses concerts. Un de ses albums s’intitule d’ailleurs “A Midnight in Paris”. C’est aussi une composition de Strayhorn reprise ici, « quatre minutes de dialogue entre le piano et un orchestre chatoyant » commente Claude Carrière. Le Duke connaissait aussi les chansons populaires que chantaient Edith Piaf, Yves Montand, Henri Salvador, Maurice Chevalier. Il en enregistra quelques-unes : Sous le ciel de Paris, Non je ne regrette rien, Clopin-clopant. Le Duke Orchestra les reprend ainsi que The Good Life dont Sacha Distel fit un tube dans les années 60. Une belle vie que nous promet l’écoute de cet album, un grand plein de bonheur.  

  

Le Duke Orchestra donnera un concert au Palace (8, rue du Faubourg Montmartre 75009 Paris), le 12 mars prochain à 20h30.

 

Duke Ellington © X/D.R.       

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 01:00

JP-Mas--Juste-Apres--cover.jpgOn le suit depuis longtemps, depuis cette rue de Lourmel qui porte le nom de son disque le plus célèbre, un des premiers produit par Jean-Jacques Pussiau qui venait de créer Owl Records et nous le fit connaître. C’était en 1976. Jean-Pierre Mas jouait alors en duo avec Cesarius Alvim. D’autres albums ont suivi et avec eux le temps qui passe et nous fait oublier. La scène du jazz, Jean-Pierre s’en est un peu écarté, composant pour des films qu’il sait vêtir de son pour les rendre plus beaux. Il n’a pourtant jamais oublié ses amis, les invitant à partager sa passion pour la musique. L’un d’entre eux, Aldo Romano, a écrit un court texte pour ce nouvel album, pour lui, son plus réussi. Il a probablement raison. Le pianiste tend ici les paumes de ses mains à d’invisibles tambours, des rythmes qu’il confie à des musiciens qualifiés pour les faire danser. Avec Sylvain Marc à la basse électrique et Xavier Desandre à la batterie et aux percussions, ses compositions héritent de couleurs tropicales. Construit sur un ostinato, Bâton dansant donne envie de danser dans les rues de Rio ou de Puerto Rico. La basse funky de Sylvain Marc, la vitalité d’Eric Seva soufflant des notes brûlantes au ténor, le martèlement percussif de Desandre, on entre dans ce disque avec joie, tant le bonheur qu’il communique est palpable. Car même dans des pièces aux rythmes chaloupés, Los Lilas, morceau afro-cubain, ou l’irrésistible Rumba pompon, le pianiste n’oublie jamais d’y mettre des mélodies. Le rythme se fait chair autour de vrais thèmes et lorsque, surfant en cadence sur le flux et le reflux de leurs vagues, le piano danse et se déhanche, il fait aussi des yeux doux. “Juste après” privilégie autant les ballades que les plages de notes qui tanguent en plein soleil. J’aime beaucoup Un peu, un grand plein de tendresse. Eric Seva en cisèle la mélodie délicate, la rend tendre et sensuelle. Juste après est plus mélancolique. Il donne son nom à ce nouvel album, la juste suite de “Juste avant”, disque de 2010 enregistré avec une autre rythmique. Jean-Pierre le reprend en boléro, lui donne un aspect nostalgique. Il possède un phrasé élégant, un beau toucher et en fait profiter sa musique. Les trois pièces en solo bénéficient de ses tendres couleurs harmoniques. Rue de l’aqueduc et Danse avec les mots séduisent par leur simplicité. Jean-Pierre Mas fait chanter ses notes, et comme au cinéma, installe le rêve au fond des yeux. On remet vite le disque pour en voir les images.  

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 09:20

Susi-Hyldgaard-c-Nicola-Fasano--a.jpgQuatre chanteuses, un quartette porté par un chanteur, la voix, instrument capable de faire frémir les mots de l’âme, est à l’honneur dans ce blogdechoc. Comme le rappelait récemment Michel Sardaby, « le chant est la racine, l’essence de toute musique. » En Norvège, au Conservatoire de Trondheim dont Tord Gustavsen suivait les cours, les professeurs enseignent le chant, apprennent aux élèves à improviser vocalement avant de les mettre au piano. 

 

Malia--blackorchid---cover.jpgOn savait Malia attirée par le jazz. Jackie Terrasson l’a invitée l’an dernier à rejoindre son trio sur la scène de la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand dans laquelle se déroule le festival Jazz en Tête. Ses enregistrements relèvent de la soul, mais cette chanteuse originaire du Malawi aime aussi Nina Simone « une orchidée noire, mystérieuse, belle, puissante… ». Elle la célèbre dans “Black Orchid” , puisant dans ses ballades. Nina chantait Billie Holiday, Jacques Brel, George Gershwin, Randy Newman. Malia fait de même, et sa voix grave, sensuelle, un peu rauque bouleverse dans Don’t Explain, If You Go Away (version anglaise de Ne me quitte pas), I Love you Porgy et Baltimore. Si les tempos sont lents, langoureux, l’orchestration minimaliste de l’album n’en reste pas moins subtile. Au piano, à l’orgue (dans I Put a Spell on You) ou avec une kalimba, Alexandre Saada pose de tendres et magnifiques couleurs sur la musique. Daniel Yvinec y dépose les sons cristallins d’un vibraphone modèle réduit. Jean-Daniel Botta (guitare et contrebasse) et Laurent Sériès (batterie, kas kas) contribuent discrètement aux arrangements de ce disque émouvant.

 

Christelle-Pereira---The-Maestro--cover.jpegChristelle Pereira aime le jazz classique, les standards que les jazzmen ont depuis longtemps adoptés. Elle apprécie également le bop et “The Maestro(s) ”, son second disque, comprend des thèmes de Cedar Walton et de Sonny Stitt dont elle reprend en scat Eternal Triangle. Chanteuse d’expérience, elle s’est souvent produite au Caveau de la Huchette et au Jazz Club Lionel Hampton avec le Bad Boys Big Band que dirige Claude Tissendier. Christelle a aussi travaillé avec Stan Laferrière qui a signé les arrangements d’“Opus One” son album précédent, et avec Jean-Loup Longnon qui n’a pas l’habitude d’engager des chanteuses débutantes. La large tessiture de sa voix lui permet de prendre des risques, de nous offrir des versions personnelles de thèmes qu’elle affectionne. Avec elle, Dado Moroni, pianiste sensible et stimulant, dont les notes chatoyantes posent le swing au cœur de la musique. Michel Rosciglione à la contrebasse et Philippe Soirat à la batterie assurent un accompagnement parfait dans cinq plages de l’album.

 

Laura-Littardi---Inner-Dance--cover.pngInner Dance”, second disque de Laura Littardi, chanteuse italienne installée en France depuis 1987, séduit par la fraîcheur de ses arrangements. Bénéficiant de nouvelles harmonies, d’autres tempos, on peine à reconnaître Old Man (Neil Young), Another Star, Higher Ground et Isn’t she Lovely (Stevie Wonder), Carried Away (Graham Nash). Des morceaux des années 70 que Laura réinvente, jazzifie avec malice. Carine Bonnefoy apporte les riches couleurs de ses claviers. Francesco Bearzatti assure chorus et obbligatos dans cinq plages dont une version décoiffante et improvisée de Proud Mary, l’un des grands tubes de Creedence Clearwater Revival. Pour le chanter, Laura adopte une voix expressive qui flirte avec le cri, et parvient à nous faire complètement oublier l’original. Elle compose aussi de bonnes chansons, son nostalgique Sunny Days, mais aussi Beautiful Flower pris sur un rythme de bossa, s’intégrant parfaitement à cette sélection. Autre bonne idée, la présence de Mauro Gargano dont la contrebasse chantante et mélodique donne une belle assise à la musique. Guillaume Dommartin et Fabrice Moreau se partagent la batterie dans un disque qui confirme le talent d’une chanteuse sincère et attachante.

 

S.-Hyldgaard--Dansk---cover-copie-1.jpgLa danoise Susi Hyldgaard surprend et enchante par la diversité et l’originalité de ses disques. Elle soigne leurs orchestrations et possède un univers qui ne rentre dans aucune catégorie précise. Susi manqua de peu le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz pour “Homesweethome” en 2003. La parution de“Blush”, son quatrième album, au sein duquel la musique électronique tient une place importante, étonna en 2005. Après le somptueux “It’s Love We Need” avec le NDR Big Band arrangé par Roy Nathanson et Bill Ware des Jazz Passengers en 2008, elle vient de publier une petite merveille d’intelligence et de sensibilité musicale. “Dansk” (Danois), travail de studio étalé sur deux ans, entremêle quatre langues : le danois, l’anglais, le français et l’allemand. S’aidant du re-recording et utilisant des samples, Susi les superpose, donne de la poésie à ses morceaux et du swing à se mots. Certains titres portent ainsi des noms français. Jazz, pop, folk, difficile de situer ce disque en partie enregistré dans son home studio et dans lequel, outre du piano, elle joue de nombreux claviers, de l’accordéon et même de la guitare. Avec elle, Jannick Jansen qui l’accompagne depuis longtemps à la basse électrique, Benita Haastrup sa jolie batteuse blonde, Freja Emilie et Emma Scheuer Hyldgaard pour d’autres voix. Celle de Susi envoûte. La chanteuse compose des mélodies entêtantes, les enveloppe d’harmonies délicates et les saupoudre d’électronique, parvenant à leur transmettre sa sensibilité d’artiste. Le Sunside l'accueillera le 3 mars prochain avec son trio.

 

Mild Dream Je ne savais rien de Mild Dream, avant que Kevin Norwood, leur chanteur, ne me fasse parvenir “Real Brother”, un disque consacré au répertoire de Jeff Buckley. Né en 1966, décédé en 1997 à l’âge de 30 ans, ce dernier fascina toute une génération par sa voix couvrant quatre octaves, ses compositions et ses reprises. Sa version d’Hallelujah de Leonard Cohen est plus émouvante que l’originale. Cette chanson, vous ne la trouverez pas dans ce disque. Le groupe la joue lors de ses concerts, l’offre en cadeau à ceux qui se déplacent. Porté par la voix de baryton Martin de Norwood qui rappelle celle de Buckley, bénéficiant de la palette harmonique de Vincent Strazzieri au piano, de la solide contrebasse de Fabien Gilles qui a arrangé tous les morceaux, et du drumming raffiné et précis de Cedrick Bec (Christophe Leloil, Dress Code), ce second opus de Mild Dream crée la surprise. Le groupe cherche un distributeur. Contact :  kevin.norwood86@gmail.com

 

-MALIA : “Black Orchid” (EmArcy / Universal)

-Christelle PEREIRA : “The Maestro(s) ” (Dzess Music /www.christellepereira.com )

-Susi HYLDGAARD : “Dansk”  (Yellowbird / Harmonia Mundi)

-Laura LITTARDI : “Inner Dance” (Great Winds / Musea)

-MILD DREAM : “Real Brother” (Terre Musique /www.milddream.com )

 

Photo de Susi Hyldgaard © Nicola Fasano

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 09:59

Mauro-Gargano-Mo-Avast--cover.jpgParisien depuis 1998 et contrebassiste très demandé - René Urtreger, Christophe Marguet, Giovanni Mirabassi, Nicolas Folmer, Philippe Le Baraillec utilisent ses services - , Mauro Gargano a choisi de donner à ce disque le nom de sa formation, Mo’ Avast, « ça suffit ! » dans le dialecte de Bari, ville des Pouilles qui le vit naître. Son existence remonte à 2003, mais Mauro n’avait jamais enregistré avec elle, préférant attendre pour la faire connaître sur disque. La longue période qui s’est écoulée depuis sa création a ainsi permis aux musiciens d’affiner un jeu interactif, de parfaire des compositions ouvertes qui leur laissent beaucoup de place pour improviser. Dans les notes de livret de l’album qu’il a rédigées, le contrebassiste avoue avoir conservé dans la mesure du possible un maximum de premières prises « même à défaut d’une certaine précision formelle » ce qui donne fraîcheur et spontanéité à la musique du groupe. Poids lourd du saxophone ténor, mais aussi clarinettiste, Francesco Bearzatti a l’habitude de mêler ses instruments à l’alto de Stéphane Mercier qu’il provoque. Leurs discussions sont vives, passionnées. Tous deux exposent les thèmes, leurs unissons s’effilochant pour devenir dialogues, interrogations ludiques, va et vient permanent de questions et de réponses. Si Francesco souffle des notes souvent brûlantes, son agressivité au ténor se voit tempéré par l’aspect chantant et mélodique des compositions de Mauro dont la contrebasse ronde et inventive structure la musique, l’encadre souplement. Avec elle pour réagir, faire silence, doubler ou modifier le tempo, les tambours et les cymbales de Fabrice Moreau, batteur coloriste qui suggère et caresse les rythmes, attache de l’importance au son, à la dynamique de sa batterie. Mauro Gargano aime les couleurs d’où l’importance de la clarinette dans Respiro del Passato, l’un des thèmes chantants de cet album dans lequel il se réserve quelques solos de contrebasse (dans Bass“A” Line notamment), Rootz (4min 40) étant entièrement dévolu à l’instrument. Dans 1903, la clarinette cite clairement Nino Rota. La composition semble pourtant inspirée par Lonely Woman d’Ornette Coleman dont l’esprit souffle sur la musique. Lorsque Bruno Angelini y ajoute son piano, elle acquiert d’autres couleurs, mais aussi une assise harmonique plus franche. Mars surtout en bénéficie. S’appuyant sur l’ostinato que joue la contrebasse, le pianiste pose les accords du thème, lui offre des harmonies chatoyantes. Des relectures de Turkish Mambo(méconnaissable sans le piano de Lennie Tristano) et de When God Put a Smile Upon Your Face (un tube de Coldplay), complètent un album dont la richesse ne se dévoile qu’après plusieurs écoutes. 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 15:00

Chocs-2011.jpgDécembre, le temps des bilans, des récompenses. L’Académie du Jazz remettra ses prix début janvier. Jazz Magazine/Jazzman a publié ses Chocs de l’année dans son numéro de décembre. Laurent Sapir m’a gentiment fait parvenir le choix de TSF. Quant à l’Académie Charles Cros, nous avions son palmarès dès le 24 novembre. Vous attendiez donc le mien avec impatience. Le voici. Philippe Etheldrède râle déjà car il contient quatre piano solo. Le genre me plaît et il m’était difficile d'écarter les CD de Bill Carrothers et de Richie Beirach qui comptent parmi les plus beaux de l’année. Philippe se consolera avec le big band de Gerald Wilson qu’il apprécie beaucoup. Je m’en veux un peu de n'avoir mis que 4 étoiles à son disque dans Jazz Magazine/Jazzman, car en le réécoutant – et je l’écoute souvent – il me plaît de plus en plus. Sélectionner douze nouveautés et une réédition n’a pas été facile. Tous les disques dont j’assure la chronique sortent déjà du lot, possèdent des qualités qui les placent au-dessus des autres. Il est d’ailleurs impossible de parler de tous les CD que l’on m’adresse. La plupart d’entre eux ne dépassent pas une honnête moyenne. Les bonnes surprises sont rares. “Reflets” de Michel El Malem, un disque inattendu dont l'écoute m’a subjugué, m'est d'autant plus précieux. Il a sa place aux côtés d’enregistrements de jazzmen confirmés qui sont loin d’être tous médiatisés, reconnus à leur juste valeur. Mes Chocs 2011 sont donc très différents des autres palmarès. Aucun disque en commun avec TSF, un seul avec Jazz Magazine/Jazzman – “Impressions of Tokyo” de Richie Beirach. L’Académie Charles Cros a primé Ambrose Akinmusire et Roy Haynes dont j’ai chroniqué les disques sans pour autant les retenir. Question de goût, de choix. J’ai beaucoup hésité à inclure “Patience”, un disque très attachant de Stéphane Kerecki et John Taylor, mais “Houria”, l’enregistrement précédent de Stéphane, a fait partie de cette sélection en 2009. Il ne m‘en voudra probablement pas de ne pas compter parmi mes treize finalistes quoique, pour certains, figurer à ce palmarès soit la plus belle des récompenses. Je vous rappelle également que cette chronique est la dernière de l'année. Le blogdechoc sommeillera jusqu'aux premiers jours de janvier. Bonnes fêtes à tous et à toutes. 

 

Douze nouveautés…

Corea, Clarke & White, cover-COREA, CLARKE & WHITE : “Forever” (Concord/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 25 janvier

Chick Corea, Stanley Clarke et Lenny White jouent sur des instruments acoustiques sur le premier disque de ce double CD. Il réunit les meilleurs moments d’une tournée « unplugged » effectuée en 2009. On aurait aimé assister à ces concerts. Les trois hommes tiennent une forme éblouissante et rajeunissent leur répertoire. Virtuosité et musicalité se tendent la main pour des bouquets de notes luxuriantes. Jean-Luc Ponty, mais aussi la chanteuse Chaka Khan et Bill Connors, le premier guitariste de Return to Forever, les rejoignent sur le second qui contient une autre plage en trio, une reprise époustouflante de 500 Miles High enregistré en état de grâce au festival de Monterey.

 

S. Oliva - Film Noir, cover-Stéphan OLIVA : “Film Noir” (Illusions/ www.illusionsmusic.fr) Chroniqué dans le blogdechoc le 18 Février

Le film noir parle à Stéphan Oliva. Le pianiste consacre un disque entier au genre, terrain d’élection de cinéastes « émigrés » qui connut son âge d’or dans les années 40 et 50. Dix des treize longs-métrages qu’évoque cet album datent de cette période. Oliva en a relevé les musiques et effectue un véritable travail de remontage des thèmes ou des séquences musicales qu’il reprend. Une utilisation fréquente de la pédale forte lui permet d’en traduire les nuances les plus sombres, d’augmenter la noirceur des accords qu’il plaque dans les graves du clavier. Mis à nu par Stéphane, ces compositions vénéneuses retrouvent leur splendeur mélodique, se révèlent à nous comme si elles venaient d’être écrites.

 

Laïka Fatien, cover-Laïka FATIEN : “Nebula” (Verve/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 27 février

Le cœur chavire à l’écoute de cette voix chaude et douce que Laïka Fatien met au service de thèmes peu chantés. Elle préfère la justesse et la sincérité au maniérisme et aux effets de style, s’exprime avec sensibilité et naturel, et pose ses propres paroles sur des instrumentaux de Wayne Shorter, Joe Henderson, Tina Brooks et Jackie McLean. On doit à Meshell Ndegeocello les arrangements très soignés de “Nebula”, un album dans lequel la guitare accentue l’aspect folk de certaines ballades et tient une place essentielle. Laïka chante aussi Stevie Wonder, Villa-Lobos et Björk. Elle murmure à nos oreilles des musiques évanescentes, nébuleuses comme sorties du plus profond d’un rêve.

 

Brad Mehldau - Live in Marciac, cover-Brad MEHLDAU : “Live in Marciac” (Nonesuch/Warner) Chroniqué dans le blogdechoc le 9 mars

Pas moins de trois rappels pour Brad Mehldau à Marciac ce 2 août 2006, un concert privilégiant feux d’artifices de notes et improvisations méphistophéliques aux rythmes échevelés. Le pianiste renouvelle les improvisations d’un répertoire qui nous est en partie familier, les dote d’une architecture sonore achevée. Ses deux mains dialoguent, la gauche, section rythmique à elle seule, répondant au discours mélodique d’une main droite exubérante. Troisième enregistrement de Brad en solo après “Elegiac Cycle”  (1999) et “Live in Tokyo” (2003), c’est le premier dont nous avons des images, un DVD qui permet de visualiser le choix de ses notes, la précision métronomique de son jeu.

 

F. Couturier Tarkovsky Quartet, cover-François COUTURIER : “Tarkovsky Quartet” (ECM/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 16 avril

Dernier volet d’une trilogie consacrée à Andreï Tarkovsky le cinéaste préféré de François Couturier, ce “Tarkovsky Quartet” aurait très bien pu sortir sur le label ECM New Series réservé à la musique contemporaine et aux œuvres classiques. Car le pianiste s’intéresse moins au swing qu’à l’élaboration d’une musique ouverte dépassant le cadre du jazz et conçue pour les quatre instruments de son quartette, le violoncelle d’Anja Lechner, l’accordéon de Jean-Louis Matinier et le saxophone soprano de Jean-Marc Larché s’ajoutant à son propre piano. Neuf pièces musicales illustratives et féeriques qui malgré quelques emprunts à Pergolèse, Bach, Chostakovitch, échappent à toute classification, nous font passer de l’autre côté du miroir où la musique se rêve et fait voir des images.

 

EXCELSIOR, Bill Carrothers,cover-Bill CARROTHERS : “Excelsior” (Out Note/ Harmonia Mundi) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°625 - mai (Choc)

Excelsior, une petite ville tranquille du Minnesota de 3000 habitants construite au bord du lac Minnetonka. Bill Carrothers y passa sa jeunesse. L’été, les habitants de Minneapolis y passaient leurs vacances, leurs enfants raffolant de son parc d’attractions, les manèges et les montagnes russes de l’Excelsior Amusement Park aujourd’hui disparu. Après avoir jazzifié chants patriotiques et hymnes de l’Amérique et consacré un disque entier au répertoire de Clifford Brown, le pianiste se penche sur son passé, se remémore Excelsior qu’il n’a pas oublié. Bill en a presque entièrement improvisé la musique en studio en octobre 2010, inventant des mélodies exquises, des images nostalgiques débordantes de tendresse.    

 

Gerald-Clayton-Bond--cover.jpg-Gerald CLAYTON : “Bond, The Paris Sessions” (EmArcy/Universal) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°626 - juin (Choc)

Tout en restant en phase avec la tradition du jazz et son vocabulaire harmonique, Gerald Clayton prend des libertés avec les standards qu’il aborde. La nouvelle jeunesse qu’il leur offre tient beaucoup à leur transformation rythmique. La contrebasse nerveuse et réactive de Joe Sanders, la frappe asymétrique de son batteur Justin Brown apportent un swing différent proche du funk et du hip-hop, une polyrythmie qui traduit d’autres influences que celle du jazz. Le blues dans les doigts, le pianiste fait chanter ses compositions chaloupées et y sème un grain de folie réjouissant.

 

Richie Beirach, cover 2-Richie BEIRACH : “Impressions of Tokyo” (Out Note/Harmonia Mundi) Chroniqué dans le blogdechoc le 16 juin

Richie Beirach aime le Japon. Il s’y est souvent rendu et affectionne Tokyo, lieu de rencontre du passé et du futur dont il livre ici ses impressions intimes sous la forme d’haïkus, courts poèmes visant à cerner l’évanescence des choses par l’ellipse et l’allusion. Le regard affectueux qu’il lui porte est celui d’un improvisateur imprégné de musique classique européenne. Evitant les rapsodies jazzistiques dont raffolent les habitants du pays du soleil levant, le pianiste s'amuse à faire danser de courtes pièces abstraites ou invente des mélodies magnifiques. Il leur réserve ses plus belles couleurs, mais privilégie l’épure, comme si quelque chose du Japon, son essence impalpable, s’exprimait à travers sa musique.

 

G Wilson Orchestra, Legacy cover-Gerald WILSON Orchestra : “Legacy” (Mack Avenue/Codaex) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°627 – juillet (4 étoiles)

Quelques bons disques en grand orchestre ont été publiés cette année, mais celui de Gerald Wilson, 94 ans depuis septembre, s’impose par sa musique et la qualité de ses solistes. L’arrangeur est un coloriste qui soigne ses peintures sonores et trempe dans le swing ses couleurs harmoniques. On a envie d’applaudir à l’écoute de cet album qui regorge de thèmes admirables. Outre une longue suite en sept mouvements sur Chicago, la cité des vents, il contient des variations habiles autour de thèmes de Stravinsky, Beethoven et Puccini. L’œuvre de ce dernier, une aria de son opéra “Turandot”, met particulièrement en valeur les délicates couleurs impressionnistes de ce big band de rêve. 

 

Diego Imbert Next Move, cover-Diego IMBERT : “Next Move” (Such Prod/ Harmonia Mundi) Chroniqué dans le blogdechoc le 24 octobre

Depuis 2007, Diego Imbert compose et arrange ses propres morceaux pour un quartette comprenant Alex Tassel au bugle, David El-Malek au ténor et Franck Agulhon à la batterie. Garante du tempo, sa contrebasse stabilise le flux musical, lui donne une forte assise rythmique. La solidité et la logique de ses lignes de basse vont de pair avec l’attention qu’il porte aux mélodies, ces dernières guidant et inspirant son travail. “A l’ombre du saule pleureur”, son disque précédent, mêlait déjà écriture et improvisation au sein de morceaux ouverts réservant de grands espaces de liberté aux solistes. La formation eut l’occasion de donner de nombreux concerts et les compositions de “Next Move”, son second opus, s’agencent avec une fluidité remarquable.

 

E. Rava, Tribe cover-Enrico RAVA : “Tribe” (ECM/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 7 novembre

Trois ans après “New York Days”, un enregistrement new-yorkais qui compte parmi les grands opus de sa discographie, Enrico Rava retrouve son groupe transalpin. Remplaçant Stefano Bollani qui possède désormais son propre trio et donne des concerts en duo avec Chick Corea, le jeune Giovanni Guidi fait merveille au piano. Il possède un toucher délicat, un sens profond des couleurs, économise ses notes et enrichit les thèmes par ses nuances. Rava reprend ici de vieux thèmes de son répertoire. Cinq des douze morceaux que contient l'album ont été précédemment enregistrés pour divers labels. De courtes pièces modales complètent cet album, l’un des plus lyriques de la discographie du trompettiste.

 

Michel-El-Malem--cover.jpg-Michel EL MALEM : “Reflets”  (Arts et Spectacles/Rue Stendhal) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°632 - décembre (Révélation)

Saxophoniste, Michel El Malem possède un son épais et chaleureux aussi bien au ténor qu’au soprano. Ce disque, le second qu’il enregistre, fascine par sa richesse est tout simplement fascinant. “First Step” son premier opus séduisait déjà par sa cohérence musicale, mais “Reflets”  est un immense pas en avant comme si le groupe en état de grâce communiait avec la musique. Aux musiciens de “First Step” – Michael Felberbaum à la guitare, Marc Buronfosse à la contrebasse, Luc Isenmann à la batterie – s’ajoute Marc Copland qui apporte une dimension poétique à l’album tout en jouant un piano différent, plus énergique que d’habitude, les musiciens parvenant à transcender les compositions du saxophoniste, des thèmes simples aux lignes mélodiques transparentes.   

 

...et une réédition partiellement inédite

M.-Davis-Live-in-Europe--cover-b.jpg-Miles DAVIS Quintet : “Live in Europe 1967” (Columbia/Sony) Chroniqué dans le blogdechoc le 26 septembre

Chichement empaqueté dans un coffret réunissant 3 CD et 1 DVD, ces cinq concerts européens de 1967 donnés par Miles Davis et son second quintette (Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams) sont incontournables. De bonne qualité, le son et les images proviennent des radios ou des télévisions des pays visités. Les trois CD audio ne sont pas totalement inédits. Il existe des éditions pirates des concerts d’Anvers et de Paris, mais ce dernier est pour la première fois publié dans sa totalité. Les concerts filmés à Stockholm et à Karlsruhe ont été précédemment inclus en 2009 dans le coffret “Miles Davis : The Complete Columbia Album Collection”. Fascinante, ouverte, disciplinée malgré sa tension, cette musique modale et colorée révèle l’interaction quasi télépathique qui règne alors au sein du groupe, l'un des meilleurs de l'histoire du jazz.

Montage photo © Pierre de Chocqueuse

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 10:50

Il serait dommage d'ignorer ces trois enregistrements tardivement publiés. Contrairement à mon précédent « repêchage », ils ne sont pas à mettre entre toutes les mains. J’en entends déjà certains râler. Philippe Etheldrède risque d’en faire une congestion. Jean-Paul fâché ne m’adresse plus la parole. Les Puristes du jazz ne vont pas apprécier. J'attends leurs commentaires. Ce sont mes dernières chroniques de disques avant la mise en sommeil de ce blog pour les fêtes. Ne manquez pas vers le 20 mes Chocs 2011 pour le clore en beauté.  

 

J.-Udden--Plainville-cover.jpgJeremy UDDEN’s Plainville : “If the Past Seems So Bright” (Sunnyside/Naïve)

Saxophoniste de jazz dont la sonorité diaphane évoque l’alto de Lee Konitz, Jeremy Udden qui joue aussi du soprano et de la clarinette propose une musique inclassable dans laquelle jazz, blues, rock, folk et country se mélangent pour évoquer les vastes plaines de la grande Amérique. Plainville dont le groupe tire son nom est une bourgade rurale de la Nouvelle-Angleterre dans laquelle Udden passa sa jeunesse. C’est aussi le nom du précédent disque de la formation publié en 2009 sur le label Fresh Sound New Talent. Certains titres sonnent très rock, d’autres baignent dans un folk jazz mélodique. On pense aux premiers disques de Neil Young, au Band qui accompagna Bob Dylan et dont les premiers opus “Music from Big Pink” et “The Band” ne sont pas si éloignés de l’univers champêtre proposé par Udden. Les instruments inhabituels qu’utilise Pete Rende - orgue à pompe, piano Wurlitzer - confèrent une sonorité particulière à la musique. Brandon Seabrook la nourrit de ses guitares parfois électriques. Son banjo lui donne un fort aspect rural. Avec Eivind Opsvik à la contrebasse et R.J. Miller au jeu volontairement minimaliste à la batterie, Plainville possède un son unique, l’instrumentation du groupe se voyant renforcée par d’autres guitares acoustiques, les voix amies de Nathan Blehar et de Justin Keller. Les puristes du jazz pousseront de grands cris. Les curieux endosseront leurs caches poussières pour écouter ces images sonores typiquement américaines.

 

Kevin-Hays-Variations--cover.jpgKevin HAYS : “Variations” (Pirouet/Codaex)

Les amateurs de jazz risquent de diversement accueillir ces “Variations”, de courtes sonates qui relèvent davantage de la musique classique que du jazz. Kevin Hays est pourtant un jazzman authentique qui a accompagné Benny Golson, James Moody et Sonny Rollins. Trois albums Blue Note dont l’un en trio avec Ron Carter et Jack DeJohnette l’ont placé au premier rang des pianistes de sa génération (il est né en 1968). Son bagage technique impressionnant lui a permis d’enregistrer du Brahms et du Webern. Publié récemment, “Modern Music” (Nonesuch Records) le fait entendre en duo avec Brad Mehldau dans un programme constitué d’œuvres de Steve Reich, Philip Glass et Patrick Zimmerli. Saxophoniste de jazz devenu compositeur, ce dernier est à l’origine de ce disque dont il est co-producteur. Hays s’enferma deux jours dans un studio du New Jersey et enregistra de nombreuses improvisations, l’équivalent de quatre heures de musique. 24 d’entre-elles ont été sélectionnées pour ce disque qui débute et se conclut par des variations autour de la première des quatre fugues pour piano de Robert Schumann opus 72. Un CD organisé en trois parties contenant chacune huit pièces, toutes différentes malgré plusieurs versions d’un même morceau. Le pianiste développe un tempo, un ostinato ou part d’un motif mélodique pour improviser. Les exercices rythmiques restent toutefois minoritaires. Hays préfère diversifier ses couleurs harmoniques pour traduire ses sentiments. On passe tour à tour de l’obscurité à la lumière, mais contrairement à “Open Range”, un enregistrement en solo de 2004 inspiré par une retraite qu'il effectua au Nouveau-Mexique, les pièces sombres sont ici plus nombreuses, la ville de New York souvent sous les nuages lui dictant une musique plus dépouillée, mais tout aussi profonde.

 

Theo-Bleckmann--Hello-Earth--cover.jpgTheo BLECKMANN : “Hello Earth !” (Winter & Winter/Abeille)

Né en Allemagne et installé à New York depuis 1987, Theo Bleckmann a longtemps travaillé au sein du groupe vocal qui entoure Meredith Monk. La musique contemporaine est davantage son domaine que le jazz bien que Peace (Ornette Coleman) et Misterioso (Thelonious Monk) figurent au répertoire du Refuge Trio dont il est l’un des membres. Après avoir chanté Charles Ives avec le groupe Kneebody, mais aussi Robert Schumann, Hanns Eisler et Kurt Weill, il consacre son nouveau disque à des reprises de chansons de Kate Bush, une des rares pop stars possédant un univers. Avec sa voix de ténor léger, ses orchestrations pour le moins singulières, Bleckmann a aussi le sien. Il retrouve ici son vieux complice John Hollenbeck qui assure batterie et percussions. Henry Hey aux claviers, Caleb Burhans, à la guitare et au violon électrique et Skúli Sverrisson à la basse électrique complètent une formation qui soigne les timbres des morceaux qu'elle reprend, enveloppe les thèmes de sonorités inédites, les pare d’autres couleurs. Violin, un rock speedé mis à part, Bleckmann fait volontairement flotter les sons. La mise en boucle des voix et la spatialisation des instruments, notamment dans And Dream of Sheep et This Woman’s Work rendent la musique profondément onirique. Les albums très personnels que Kate Bush publia dans les années 80 ne sont pas exempts de défauts. Leurs boîtes à rythme donnent un aspect mécanique à certaines compositions. Le chanteur évite ce piège, modifie les tempos, les rend souples, les étire jusqu’à totalement repenser les harmonies de la chanteuse. Running Up That Hill hérite ainsi d’un long prologue onirique, le martèlement rythmique de la pièce surgissant beaucoup plus tard. Seule l’introduction de Saxophone Song relève du jazz dans ce disque inventif d’une fraîcheur étonnante.   

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 00:00

Publiés cet automne, ces deux disques ne méritent pas l'oubli. Jean-Paul peut sans danger les offrir à Monsieur Michu. Merci d’y prêter attention.

 

Roy Haynes, Roy-Alty coverRoy HAYNES : “Roy-Alty” (Dreyfus Jazz/Sony)

À 86 ans, Roy Haynes n’est plus un tout jeune homme. Batteur préféré de Charlie Parker, il a été de l’aventure du bop et garde le jazz en mémoire. Rien d’étonnant donc à ce que ses disques restent ancrés dans son histoire. Reconnaissable à sa sonorité mate et contrastée, sa batterie bat le blues et le bop et place le groove au cœur de la musique. Attaché aux standards et à la tête de son Fountain of Youth Band au sein duquel David Wong remplace John Sullivan à la contrebasse, Roy reprend These Foolish Things, joue Thelonious Monk, Sonny Rollins et Miles Davis. Son disque contient aussi de grandes versions de Tin Tin Deo et Passion Dance, un thème de McCoy Tyner. Le batteur a toujours aimé s’entourer de jeunes musiciens et en a découvert un grand nombre. Après avoir gardé quinze ans à ses côtés le pianiste David Kikoski, il travaille depuis quelques années avec Martin Bejerano qui donne de belles couleurs à sa musique. Au saxophone alto, Jaleel Shaw n’a pas encore la notoriété d’un Kenny Garrett ou d’un Marcus Strickland qui l’ont précédé dans la formation du batteur, mais il possède un réel talent de soliste. Pinky, une ballade, témoigne de son inspiration. Cet album est aussi l’occasion pour Roy Haynes d’inviter Roy Hargrove et son vieux complice Chick Corea qui tient une forme éblouissante. Outre une version brillante de Off Minor, les deux hommes nous surprennent dans All the Bars are Open, une improvisation modale que Roy colore de ses timbres.

 

Greg Reitan Daybreak coverGreg REITAN : “Daybreak” (Sunnyside/Naïve)

Pour nous montrer qu’il est capable d’enfiler des notes comme d’autres des perles, Greg Reitan introduit son disque par un court morceau virtuose. Il peut multiplier l’exercice, mais la pure technique ne l’intéresse pas. Sa musique n’est pas une voiture de course lancée à vive allure ; elle n’a pas besoin de vitesse pour révéler sa profondeur. Après “Some Other Time”  et “Antibes”, le pianiste poursuit sa quête musicale avec le même trio, Jack Daro à la contrebasse et Dean Koba à la batterie. S’il nous confie quelques bonnes compositions personnelles, la plus réussie étant The Bells of Soledad, une sorte de valse inspirée par une visite à la Nuestra Señora de la Soledad, mission du district de Monterey, il préfère reprendre des standards, les retravailler à sa manière, y greffer ses propres harmonies pour en laisser des versions aussi personnelles que neuves. Ils constituent un matériel inépuisable pour un pianiste inventif au toucher fin et délicat qui surprend par la fraîcheur de ses idées, la qualité de son langage mélodique. On pense à Bill Evans, à Vince Guaraldi qu’il admire et dont il interprète Great Pumpkin Waltz après avoir enregistré en 2008 Star Song, une autre de ses compositions. Greg aime aussi célébrer Wayne Shorter et Bill Evans. Après Re: Person I Knew (sur “Antibes”), Blue in Green s’ajoute à son répertoire, de même que Toy Tune de Shorter. Chelsea Bridge de Billy Strayhorn dont il réharmonise les premières notes du thème et Lament, probablement la plus belle pièce de J.J. Johnson, complètent un disque d’une rare élégance que couronne une magnifique version de Blue In Green longuement introduite en solo.

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 00:00

Delbecq-Houle--cover.jpgBenoît Delbecq travaille avec François Houle depuis 1996. Lorsque la distance le lui permet. Directeur artistique du Vancouver Creative Music Institute et grand clarinettiste, ce dernier joue aussi bien Mozart que Messiaen, du jazz que du classique. C’est à l’occasion de quelques concerts donnés en France en janvier 2011 que cet album, leur troisième, a été rendu possible. “Dice Thrown” leur précédent, date de 2002. Neuf ans donc que Delbecq et Houle n’ont pas joué ensemble, et pourtant les premières mesures de The Mystery Song donnent l’impression qu’ils ne se sont jamais quittés tant la musique se fait inventive et fluide. Duke Ellington l’écrivit pour le danseur à claquettes Eddie Rector au début des années 30, lorsque avec son orchestre, il faisait les beaux soirs du Cotton Club de Harlem. Il le grava pour le label Victor, le 17 juin 1931. Son étrange mélodie chromatique jouée pianissimo par les cuivres ressort ici encore plus mystérieuse. Les notes graves du Bösendorfer 225 se marient à la clarinette dont les aigus, tels des cris de mouettes rieuses, renforcent l’envoûtement. L’autre reprise de cet opus est Clichés de Steve Lacy, un extrait de “Prospectus”, disque de 1982 que le label hatOLOGY réédita en 1999. Benoît a placé dans certaines cordes de son instrument des morceaux de bois ou des gommes qui en modifient le timbre. Il fait de même dans Pour Pee Wee. Simple jeu de miroirs et de résonances, Le bois debout, la pièce la plus courte de l’album, introduit Because She Hoped, composition très lente, presque austère, dont la structure, le fil conducteur reste mélodique. Le morceau privilégie les timbres, les couleurs et abrite des échanges spontanés. Le concombre de Chicoutimi  (dédié au hockeyeur Georges Vezina) et Binoculars semblent également improvisés. Les instruments s’écoutent, se complètent, se lâchent. La musique coule, se déplace avec aisance, le piano se faisant liquide dans un Binoculars onirique. Ando nous entraîne sur des terres africaines. Benoît le joue en solo dans “Circles and Calligrams”, en trio dans “The Sixth Jump”. Son piano préparé devient instrument de percussion, sonne comme un balaphon. Les notes graves font office de tambours. La clarinette se glisse et y trouve naturellement sa place. Les deux dernières plages ont été enregistrées live au Petit Faucheux. Elles s’étalent dans la durée, la scène étant propice aux longs développements. Nancali donne son titre à leur premier album. On mesure le travail accompli : une plus grande expérience, une profonde connaissance de la musique de l’autre. Celle de Benoît est un univers sonore. La clarinette de François s’y intègre avec beaucoup de naturel. Son chant en parfait la musique.

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 09:30

Beirach--Unspoken-cover.jpgMembres fondateurs de Quest, groupe renaissant aujourd’hui de ses cendres, Dave Liebman et Richie Beirach ont enregistré cinq disques en duo. “Chant”  le précédent date de 1989. Plus de vingt ans le sépare donc de ce sixième opus qui témoigne du chemin parcouru. Si Beirach pratique sensiblement le même piano, Liebman se montre moins agressif, assume un jeu plus mélodique. Au soprano, il affectionne le registre aigu de l’instrument, monte même jusqu’au suraigu à la fin de Transition qu’il enrobe pourtant d’un baume apaisant. Au ténor, il possède un son ample, volumineux. Il peut violenter ses notes jusqu’au cri (Awk Dance, l’introduction de Prayer for Michael), mais leur fait souvent chanter des mélodies. Celle de All The Things You Are qu’il aborde au soprano se voit conséquemment enrichie par les inventions harmoniques de Beirach. Ce dernier a choisi de mettre au répertoire Invention (l’Adagio pour cordes de la seconde suite de “Gayaneh”) d’Aram Khatchaturian, adagio (une andante dans la version intégrale du ballet) que Stanley Kubrick utilise dans “2001 : A Space Odyssey”. Construit sur une simple phrase, Ballad 1 captive par la profondeur harmonique de ses dialogues. Composé dans les années 70, Awk Dance est plus sombre. Le pianiste plaque des accords dans les graves, donne une consistance quasi matérielle au morceau. Dans Waltz for Lenny (qui figure dans un vieux disque Owl de Liebman) il surprend par l’étendu de son vocabulaire pianistique, ses accords percussifs et inattendus, l’usage de la pédale forte lui permettant de multiplier les effets sonores. New Life est plus abstrait. Le piano assure un contrepoint mélodique à un soprano parfois rêveur. Morceau préféré de Jean-louis Chautemps auteur de l’un des deux textes du livret - « peut-être le chef-d’œuvre de ce CD » écrit-il -, Tender Mercies est une prière d’une grande richesse harmonique que Liebman joue à la flûte. Hymn for Mom et Prayer for Michael concluent l’album. Le saxophoniste composa le premier à la disparition de sa mère en 2005. Le piano de Beirach lui apporte densité et mystère. Dans Prayer for Michael, hommage de Liebman à Michael Brecker décédé en 2007, le ténor pleure des flots de notes paroxystiques. Contre la mort qui frappe son vieil ami, il crie haut et fort sa colère.    

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 09:45

E.-Rava--Tribe-cover.jpgApôtre du free jazz dans les années 70, Enrico Rava utilisait le cri, la démesure paroxystique comme moyen d’expression. Privilégiant la mélodie, il préfère aujourd’hui souffler de la douceur, arrondir ses notes brumeuses pour les rendre plus belles. Trois ans après “New York Days”, un enregistrement new- yorkais qui compte parmi les grands opus de sa discographie, le trompettiste retrouve son groupe transalpin, mais sans Stefano Bollani qui possède son propre trio et donne des concerts en duo avec Chick Corea. Pour le remplacer, Enrico a engagé un jeune musicien qu’il suit depuis longtemps. Il l’a connu âgé de 12 ans et l’a vu travailler son piano sans relâche. « Pour continuer d’inventer j’ai besoin de me mettre en situation d’être surpris. Giovanni Guidi est comme Bollani ou Petrella : il m’étonne constamment. » On ne le serait pas moins à l’écoute de ce pianiste au toucher délicat qui possède un sens profond des couleurs, économise ses notes pour les placer aux bons endroits, et enrichit les thèmes par ses nuances. Rava reprend ici de vieux thèmes de son répertoire. Cinq des douze morceaux que contient l'album ont été précédemment gravés pour ECM, Label Bleu et Soul Note. Les trois premiers s’enchaînent parfaitement, comme s’ils avaient été conçus ainsi. Le mélancolique Amnesia introduit Garbage Can Blues qui, confié à un trio (piano, contrebasse, batterie), sert de prélude à Choctow. Émule de Paul Motian, son jeu mélodique allant de pair avec un travail sur les timbres de l'instrument, Fabrizio Sferra marque le temps sur la grande cymbale. Associée à la contrebasse complice de Gabriele Evangelista qui assure souvent une simple pédale, sa batterie rythme les dialogues de Rava et de Gianluca Petrella au trombone. Le thème de Cornettology relève du bop, mais très vite, le morceau bifurque, s’ouvre aux improvisations collectives des solistes, le ralentissement du rythme harmonique leur donnant une grande liberté. Invitée dans F. Express, la guitare de Giacomo Ancillotto en souligne la ligne mélodique. Tears For Neda nous tire effectivement des larmes. Son tempo est lent ; de ses notes chagrines coulent des pleurs. Une série de courtes compositions complètent l’album. Song Tree évoque le Miles Davis de Lonely Fire. Autre pièce modale et lente, Paris Baguette subjugue par la magie de son lyrisme, la trompette de Rava servant le cantabile avec une grande variété d’inflexions. Un des disques les plus attachants de l’année.

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