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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 15:00

Chocs-2011.jpgDécembre, le temps des bilans, des récompenses. L’Académie du Jazz remettra ses prix début janvier. Jazz Magazine/Jazzman a publié ses Chocs de l’année dans son numéro de décembre. Laurent Sapir m’a gentiment fait parvenir le choix de TSF. Quant à l’Académie Charles Cros, nous avions son palmarès dès le 24 novembre. Vous attendiez donc le mien avec impatience. Le voici. Philippe Etheldrède râle déjà car il contient quatre piano solo. Le genre me plaît et il m’était difficile d'écarter les CD de Bill Carrothers et de Richie Beirach qui comptent parmi les plus beaux de l’année. Philippe se consolera avec le big band de Gerald Wilson qu’il apprécie beaucoup. Je m’en veux un peu de n'avoir mis que 4 étoiles à son disque dans Jazz Magazine/Jazzman, car en le réécoutant – et je l’écoute souvent – il me plaît de plus en plus. Sélectionner douze nouveautés et une réédition n’a pas été facile. Tous les disques dont j’assure la chronique sortent déjà du lot, possèdent des qualités qui les placent au-dessus des autres. Il est d’ailleurs impossible de parler de tous les CD que l’on m’adresse. La plupart d’entre eux ne dépassent pas une honnête moyenne. Les bonnes surprises sont rares. “Reflets” de Michel El Malem, un disque inattendu dont l'écoute m’a subjugué, m'est d'autant plus précieux. Il a sa place aux côtés d’enregistrements de jazzmen confirmés qui sont loin d’être tous médiatisés, reconnus à leur juste valeur. Mes Chocs 2011 sont donc très différents des autres palmarès. Aucun disque en commun avec TSF, un seul avec Jazz Magazine/Jazzman – “Impressions of Tokyo” de Richie Beirach. L’Académie Charles Cros a primé Ambrose Akinmusire et Roy Haynes dont j’ai chroniqué les disques sans pour autant les retenir. Question de goût, de choix. J’ai beaucoup hésité à inclure “Patience”, un disque très attachant de Stéphane Kerecki et John Taylor, mais “Houria”, l’enregistrement précédent de Stéphane, a fait partie de cette sélection en 2009. Il ne m‘en voudra probablement pas de ne pas compter parmi mes treize finalistes quoique, pour certains, figurer à ce palmarès soit la plus belle des récompenses. Je vous rappelle également que cette chronique est la dernière de l'année. Le blogdechoc sommeillera jusqu'aux premiers jours de janvier. Bonnes fêtes à tous et à toutes. 

 

Douze nouveautés…

Corea, Clarke & White, cover-COREA, CLARKE & WHITE : “Forever” (Concord/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 25 janvier

Chick Corea, Stanley Clarke et Lenny White jouent sur des instruments acoustiques sur le premier disque de ce double CD. Il réunit les meilleurs moments d’une tournée « unplugged » effectuée en 2009. On aurait aimé assister à ces concerts. Les trois hommes tiennent une forme éblouissante et rajeunissent leur répertoire. Virtuosité et musicalité se tendent la main pour des bouquets de notes luxuriantes. Jean-Luc Ponty, mais aussi la chanteuse Chaka Khan et Bill Connors, le premier guitariste de Return to Forever, les rejoignent sur le second qui contient une autre plage en trio, une reprise époustouflante de 500 Miles High enregistré en état de grâce au festival de Monterey.

 

S. Oliva - Film Noir, cover-Stéphan OLIVA : “Film Noir” (Illusions/ www.illusionsmusic.fr) Chroniqué dans le blogdechoc le 18 Février

Le film noir parle à Stéphan Oliva. Le pianiste consacre un disque entier au genre, terrain d’élection de cinéastes « émigrés » qui connut son âge d’or dans les années 40 et 50. Dix des treize longs-métrages qu’évoque cet album datent de cette période. Oliva en a relevé les musiques et effectue un véritable travail de remontage des thèmes ou des séquences musicales qu’il reprend. Une utilisation fréquente de la pédale forte lui permet d’en traduire les nuances les plus sombres, d’augmenter la noirceur des accords qu’il plaque dans les graves du clavier. Mis à nu par Stéphane, ces compositions vénéneuses retrouvent leur splendeur mélodique, se révèlent à nous comme si elles venaient d’être écrites.

 

Laïka Fatien, cover-Laïka FATIEN : “Nebula” (Verve/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 27 février

Le cœur chavire à l’écoute de cette voix chaude et douce que Laïka Fatien met au service de thèmes peu chantés. Elle préfère la justesse et la sincérité au maniérisme et aux effets de style, s’exprime avec sensibilité et naturel, et pose ses propres paroles sur des instrumentaux de Wayne Shorter, Joe Henderson, Tina Brooks et Jackie McLean. On doit à Meshell Ndegeocello les arrangements très soignés de “Nebula”, un album dans lequel la guitare accentue l’aspect folk de certaines ballades et tient une place essentielle. Laïka chante aussi Stevie Wonder, Villa-Lobos et Björk. Elle murmure à nos oreilles des musiques évanescentes, nébuleuses comme sorties du plus profond d’un rêve.

 

Brad Mehldau - Live in Marciac, cover-Brad MEHLDAU : “Live in Marciac” (Nonesuch/Warner) Chroniqué dans le blogdechoc le 9 mars

Pas moins de trois rappels pour Brad Mehldau à Marciac ce 2 août 2006, un concert privilégiant feux d’artifices de notes et improvisations méphistophéliques aux rythmes échevelés. Le pianiste renouvelle les improvisations d’un répertoire qui nous est en partie familier, les dote d’une architecture sonore achevée. Ses deux mains dialoguent, la gauche, section rythmique à elle seule, répondant au discours mélodique d’une main droite exubérante. Troisième enregistrement de Brad en solo après “Elegiac Cycle”  (1999) et “Live in Tokyo” (2003), c’est le premier dont nous avons des images, un DVD qui permet de visualiser le choix de ses notes, la précision métronomique de son jeu.

 

F. Couturier Tarkovsky Quartet, cover-François COUTURIER : “Tarkovsky Quartet” (ECM/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 16 avril

Dernier volet d’une trilogie consacrée à Andreï Tarkovsky le cinéaste préféré de François Couturier, ce “Tarkovsky Quartet” aurait très bien pu sortir sur le label ECM New Series réservé à la musique contemporaine et aux œuvres classiques. Car le pianiste s’intéresse moins au swing qu’à l’élaboration d’une musique ouverte dépassant le cadre du jazz et conçue pour les quatre instruments de son quartette, le violoncelle d’Anja Lechner, l’accordéon de Jean-Louis Matinier et le saxophone soprano de Jean-Marc Larché s’ajoutant à son propre piano. Neuf pièces musicales illustratives et féeriques qui malgré quelques emprunts à Pergolèse, Bach, Chostakovitch, échappent à toute classification, nous font passer de l’autre côté du miroir où la musique se rêve et fait voir des images.

 

EXCELSIOR, Bill Carrothers,cover-Bill CARROTHERS : “Excelsior” (Out Note/ Harmonia Mundi) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°625 - mai (Choc)

Excelsior, une petite ville tranquille du Minnesota de 3000 habitants construite au bord du lac Minnetonka. Bill Carrothers y passa sa jeunesse. L’été, les habitants de Minneapolis y passaient leurs vacances, leurs enfants raffolant de son parc d’attractions, les manèges et les montagnes russes de l’Excelsior Amusement Park aujourd’hui disparu. Après avoir jazzifié chants patriotiques et hymnes de l’Amérique et consacré un disque entier au répertoire de Clifford Brown, le pianiste se penche sur son passé, se remémore Excelsior qu’il n’a pas oublié. Bill en a presque entièrement improvisé la musique en studio en octobre 2010, inventant des mélodies exquises, des images nostalgiques débordantes de tendresse.    

 

Gerald-Clayton-Bond--cover.jpg-Gerald CLAYTON : “Bond, The Paris Sessions” (EmArcy/Universal) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°626 - juin (Choc)

Tout en restant en phase avec la tradition du jazz et son vocabulaire harmonique, Gerald Clayton prend des libertés avec les standards qu’il aborde. La nouvelle jeunesse qu’il leur offre tient beaucoup à leur transformation rythmique. La contrebasse nerveuse et réactive de Joe Sanders, la frappe asymétrique de son batteur Justin Brown apportent un swing différent proche du funk et du hip-hop, une polyrythmie qui traduit d’autres influences que celle du jazz. Le blues dans les doigts, le pianiste fait chanter ses compositions chaloupées et y sème un grain de folie réjouissant.

 

Richie Beirach, cover 2-Richie BEIRACH : “Impressions of Tokyo” (Out Note/Harmonia Mundi) Chroniqué dans le blogdechoc le 16 juin

Richie Beirach aime le Japon. Il s’y est souvent rendu et affectionne Tokyo, lieu de rencontre du passé et du futur dont il livre ici ses impressions intimes sous la forme d’haïkus, courts poèmes visant à cerner l’évanescence des choses par l’ellipse et l’allusion. Le regard affectueux qu’il lui porte est celui d’un improvisateur imprégné de musique classique européenne. Evitant les rapsodies jazzistiques dont raffolent les habitants du pays du soleil levant, le pianiste s'amuse à faire danser de courtes pièces abstraites ou invente des mélodies magnifiques. Il leur réserve ses plus belles couleurs, mais privilégie l’épure, comme si quelque chose du Japon, son essence impalpable, s’exprimait à travers sa musique.

 

G Wilson Orchestra, Legacy cover-Gerald WILSON Orchestra : “Legacy” (Mack Avenue/Codaex) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°627 – juillet (4 étoiles)

Quelques bons disques en grand orchestre ont été publiés cette année, mais celui de Gerald Wilson, 94 ans depuis septembre, s’impose par sa musique et la qualité de ses solistes. L’arrangeur est un coloriste qui soigne ses peintures sonores et trempe dans le swing ses couleurs harmoniques. On a envie d’applaudir à l’écoute de cet album qui regorge de thèmes admirables. Outre une longue suite en sept mouvements sur Chicago, la cité des vents, il contient des variations habiles autour de thèmes de Stravinsky, Beethoven et Puccini. L’œuvre de ce dernier, une aria de son opéra “Turandot”, met particulièrement en valeur les délicates couleurs impressionnistes de ce big band de rêve. 

 

Diego Imbert Next Move, cover-Diego IMBERT : “Next Move” (Such Prod/ Harmonia Mundi) Chroniqué dans le blogdechoc le 24 octobre

Depuis 2007, Diego Imbert compose et arrange ses propres morceaux pour un quartette comprenant Alex Tassel au bugle, David El-Malek au ténor et Franck Agulhon à la batterie. Garante du tempo, sa contrebasse stabilise le flux musical, lui donne une forte assise rythmique. La solidité et la logique de ses lignes de basse vont de pair avec l’attention qu’il porte aux mélodies, ces dernières guidant et inspirant son travail. “A l’ombre du saule pleureur”, son disque précédent, mêlait déjà écriture et improvisation au sein de morceaux ouverts réservant de grands espaces de liberté aux solistes. La formation eut l’occasion de donner de nombreux concerts et les compositions de “Next Move”, son second opus, s’agencent avec une fluidité remarquable.

 

E. Rava, Tribe cover-Enrico RAVA : “Tribe” (ECM/Universal) Chroniqué dans le blogdechoc le 7 novembre

Trois ans après “New York Days”, un enregistrement new-yorkais qui compte parmi les grands opus de sa discographie, Enrico Rava retrouve son groupe transalpin. Remplaçant Stefano Bollani qui possède désormais son propre trio et donne des concerts en duo avec Chick Corea, le jeune Giovanni Guidi fait merveille au piano. Il possède un toucher délicat, un sens profond des couleurs, économise ses notes et enrichit les thèmes par ses nuances. Rava reprend ici de vieux thèmes de son répertoire. Cinq des douze morceaux que contient l'album ont été précédemment enregistrés pour divers labels. De courtes pièces modales complètent cet album, l’un des plus lyriques de la discographie du trompettiste.

 

Michel-El-Malem--cover.jpg-Michel EL MALEM : “Reflets”  (Arts et Spectacles/Rue Stendhal) Chroniqué dans Jazz Magazine/Jazzman n°632 - décembre (Révélation)

Saxophoniste, Michel El Malem possède un son épais et chaleureux aussi bien au ténor qu’au soprano. Ce disque, le second qu’il enregistre, fascine par sa richesse est tout simplement fascinant. “First Step” son premier opus séduisait déjà par sa cohérence musicale, mais “Reflets”  est un immense pas en avant comme si le groupe en état de grâce communiait avec la musique. Aux musiciens de “First Step” – Michael Felberbaum à la guitare, Marc Buronfosse à la contrebasse, Luc Isenmann à la batterie – s’ajoute Marc Copland qui apporte une dimension poétique à l’album tout en jouant un piano différent, plus énergique que d’habitude, les musiciens parvenant à transcender les compositions du saxophoniste, des thèmes simples aux lignes mélodiques transparentes.   

 

...et une réédition partiellement inédite

M.-Davis-Live-in-Europe--cover-b.jpg-Miles DAVIS Quintet : “Live in Europe 1967” (Columbia/Sony) Chroniqué dans le blogdechoc le 26 septembre

Chichement empaqueté dans un coffret réunissant 3 CD et 1 DVD, ces cinq concerts européens de 1967 donnés par Miles Davis et son second quintette (Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams) sont incontournables. De bonne qualité, le son et les images proviennent des radios ou des télévisions des pays visités. Les trois CD audio ne sont pas totalement inédits. Il existe des éditions pirates des concerts d’Anvers et de Paris, mais ce dernier est pour la première fois publié dans sa totalité. Les concerts filmés à Stockholm et à Karlsruhe ont été précédemment inclus en 2009 dans le coffret “Miles Davis : The Complete Columbia Album Collection”. Fascinante, ouverte, disciplinée malgré sa tension, cette musique modale et colorée révèle l’interaction quasi télépathique qui règne alors au sein du groupe, l'un des meilleurs de l'histoire du jazz.

Montage photo © Pierre de Chocqueuse

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 10:50

Il serait dommage d'ignorer ces trois enregistrements tardivement publiés. Contrairement à mon précédent « repêchage », ils ne sont pas à mettre entre toutes les mains. J’en entends déjà certains râler. Philippe Etheldrède risque d’en faire une congestion. Jean-Paul fâché ne m’adresse plus la parole. Les Puristes du jazz ne vont pas apprécier. J'attends leurs commentaires. Ce sont mes dernières chroniques de disques avant la mise en sommeil de ce blog pour les fêtes. Ne manquez pas vers le 20 mes Chocs 2011 pour le clore en beauté.  

 

J.-Udden--Plainville-cover.jpgJeremy UDDEN’s Plainville : “If the Past Seems So Bright” (Sunnyside/Naïve)

Saxophoniste de jazz dont la sonorité diaphane évoque l’alto de Lee Konitz, Jeremy Udden qui joue aussi du soprano et de la clarinette propose une musique inclassable dans laquelle jazz, blues, rock, folk et country se mélangent pour évoquer les vastes plaines de la grande Amérique. Plainville dont le groupe tire son nom est une bourgade rurale de la Nouvelle-Angleterre dans laquelle Udden passa sa jeunesse. C’est aussi le nom du précédent disque de la formation publié en 2009 sur le label Fresh Sound New Talent. Certains titres sonnent très rock, d’autres baignent dans un folk jazz mélodique. On pense aux premiers disques de Neil Young, au Band qui accompagna Bob Dylan et dont les premiers opus “Music from Big Pink” et “The Band” ne sont pas si éloignés de l’univers champêtre proposé par Udden. Les instruments inhabituels qu’utilise Pete Rende - orgue à pompe, piano Wurlitzer - confèrent une sonorité particulière à la musique. Brandon Seabrook la nourrit de ses guitares parfois électriques. Son banjo lui donne un fort aspect rural. Avec Eivind Opsvik à la contrebasse et R.J. Miller au jeu volontairement minimaliste à la batterie, Plainville possède un son unique, l’instrumentation du groupe se voyant renforcée par d’autres guitares acoustiques, les voix amies de Nathan Blehar et de Justin Keller. Les puristes du jazz pousseront de grands cris. Les curieux endosseront leurs caches poussières pour écouter ces images sonores typiquement américaines.

 

Kevin-Hays-Variations--cover.jpgKevin HAYS : “Variations” (Pirouet/Codaex)

Les amateurs de jazz risquent de diversement accueillir ces “Variations”, de courtes sonates qui relèvent davantage de la musique classique que du jazz. Kevin Hays est pourtant un jazzman authentique qui a accompagné Benny Golson, James Moody et Sonny Rollins. Trois albums Blue Note dont l’un en trio avec Ron Carter et Jack DeJohnette l’ont placé au premier rang des pianistes de sa génération (il est né en 1968). Son bagage technique impressionnant lui a permis d’enregistrer du Brahms et du Webern. Publié récemment, “Modern Music” (Nonesuch Records) le fait entendre en duo avec Brad Mehldau dans un programme constitué d’œuvres de Steve Reich, Philip Glass et Patrick Zimmerli. Saxophoniste de jazz devenu compositeur, ce dernier est à l’origine de ce disque dont il est co-producteur. Hays s’enferma deux jours dans un studio du New Jersey et enregistra de nombreuses improvisations, l’équivalent de quatre heures de musique. 24 d’entre-elles ont été sélectionnées pour ce disque qui débute et se conclut par des variations autour de la première des quatre fugues pour piano de Robert Schumann opus 72. Un CD organisé en trois parties contenant chacune huit pièces, toutes différentes malgré plusieurs versions d’un même morceau. Le pianiste développe un tempo, un ostinato ou part d’un motif mélodique pour improviser. Les exercices rythmiques restent toutefois minoritaires. Hays préfère diversifier ses couleurs harmoniques pour traduire ses sentiments. On passe tour à tour de l’obscurité à la lumière, mais contrairement à “Open Range”, un enregistrement en solo de 2004 inspiré par une retraite qu'il effectua au Nouveau-Mexique, les pièces sombres sont ici plus nombreuses, la ville de New York souvent sous les nuages lui dictant une musique plus dépouillée, mais tout aussi profonde.

 

Theo-Bleckmann--Hello-Earth--cover.jpgTheo BLECKMANN : “Hello Earth !” (Winter & Winter/Abeille)

Né en Allemagne et installé à New York depuis 1987, Theo Bleckmann a longtemps travaillé au sein du groupe vocal qui entoure Meredith Monk. La musique contemporaine est davantage son domaine que le jazz bien que Peace (Ornette Coleman) et Misterioso (Thelonious Monk) figurent au répertoire du Refuge Trio dont il est l’un des membres. Après avoir chanté Charles Ives avec le groupe Kneebody, mais aussi Robert Schumann, Hanns Eisler et Kurt Weill, il consacre son nouveau disque à des reprises de chansons de Kate Bush, une des rares pop stars possédant un univers. Avec sa voix de ténor léger, ses orchestrations pour le moins singulières, Bleckmann a aussi le sien. Il retrouve ici son vieux complice John Hollenbeck qui assure batterie et percussions. Henry Hey aux claviers, Caleb Burhans, à la guitare et au violon électrique et Skúli Sverrisson à la basse électrique complètent une formation qui soigne les timbres des morceaux qu'elle reprend, enveloppe les thèmes de sonorités inédites, les pare d’autres couleurs. Violin, un rock speedé mis à part, Bleckmann fait volontairement flotter les sons. La mise en boucle des voix et la spatialisation des instruments, notamment dans And Dream of Sheep et This Woman’s Work rendent la musique profondément onirique. Les albums très personnels que Kate Bush publia dans les années 80 ne sont pas exempts de défauts. Leurs boîtes à rythme donnent un aspect mécanique à certaines compositions. Le chanteur évite ce piège, modifie les tempos, les rend souples, les étire jusqu’à totalement repenser les harmonies de la chanteuse. Running Up That Hill hérite ainsi d’un long prologue onirique, le martèlement rythmique de la pièce surgissant beaucoup plus tard. Seule l’introduction de Saxophone Song relève du jazz dans ce disque inventif d’une fraîcheur étonnante.   

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 00:00

Publiés cet automne, ces deux disques ne méritent pas l'oubli. Jean-Paul peut sans danger les offrir à Monsieur Michu. Merci d’y prêter attention.

 

Roy Haynes, Roy-Alty coverRoy HAYNES : “Roy-Alty” (Dreyfus Jazz/Sony)

À 86 ans, Roy Haynes n’est plus un tout jeune homme. Batteur préféré de Charlie Parker, il a été de l’aventure du bop et garde le jazz en mémoire. Rien d’étonnant donc à ce que ses disques restent ancrés dans son histoire. Reconnaissable à sa sonorité mate et contrastée, sa batterie bat le blues et le bop et place le groove au cœur de la musique. Attaché aux standards et à la tête de son Fountain of Youth Band au sein duquel David Wong remplace John Sullivan à la contrebasse, Roy reprend These Foolish Things, joue Thelonious Monk, Sonny Rollins et Miles Davis. Son disque contient aussi de grandes versions de Tin Tin Deo et Passion Dance, un thème de McCoy Tyner. Le batteur a toujours aimé s’entourer de jeunes musiciens et en a découvert un grand nombre. Après avoir gardé quinze ans à ses côtés le pianiste David Kikoski, il travaille depuis quelques années avec Martin Bejerano qui donne de belles couleurs à sa musique. Au saxophone alto, Jaleel Shaw n’a pas encore la notoriété d’un Kenny Garrett ou d’un Marcus Strickland qui l’ont précédé dans la formation du batteur, mais il possède un réel talent de soliste. Pinky, une ballade, témoigne de son inspiration. Cet album est aussi l’occasion pour Roy Haynes d’inviter Roy Hargrove et son vieux complice Chick Corea qui tient une forme éblouissante. Outre une version brillante de Off Minor, les deux hommes nous surprennent dans All the Bars are Open, une improvisation modale que Roy colore de ses timbres.

 

Greg Reitan Daybreak coverGreg REITAN : “Daybreak” (Sunnyside/Naïve)

Pour nous montrer qu’il est capable d’enfiler des notes comme d’autres des perles, Greg Reitan introduit son disque par un court morceau virtuose. Il peut multiplier l’exercice, mais la pure technique ne l’intéresse pas. Sa musique n’est pas une voiture de course lancée à vive allure ; elle n’a pas besoin de vitesse pour révéler sa profondeur. Après “Some Other Time”  et “Antibes”, le pianiste poursuit sa quête musicale avec le même trio, Jack Daro à la contrebasse et Dean Koba à la batterie. S’il nous confie quelques bonnes compositions personnelles, la plus réussie étant The Bells of Soledad, une sorte de valse inspirée par une visite à la Nuestra Señora de la Soledad, mission du district de Monterey, il préfère reprendre des standards, les retravailler à sa manière, y greffer ses propres harmonies pour en laisser des versions aussi personnelles que neuves. Ils constituent un matériel inépuisable pour un pianiste inventif au toucher fin et délicat qui surprend par la fraîcheur de ses idées, la qualité de son langage mélodique. On pense à Bill Evans, à Vince Guaraldi qu’il admire et dont il interprète Great Pumpkin Waltz après avoir enregistré en 2008 Star Song, une autre de ses compositions. Greg aime aussi célébrer Wayne Shorter et Bill Evans. Après Re: Person I Knew (sur “Antibes”), Blue in Green s’ajoute à son répertoire, de même que Toy Tune de Shorter. Chelsea Bridge de Billy Strayhorn dont il réharmonise les premières notes du thème et Lament, probablement la plus belle pièce de J.J. Johnson, complètent un disque d’une rare élégance que couronne une magnifique version de Blue In Green longuement introduite en solo.

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 00:00

Delbecq-Houle--cover.jpgBenoît Delbecq travaille avec François Houle depuis 1996. Lorsque la distance le lui permet. Directeur artistique du Vancouver Creative Music Institute et grand clarinettiste, ce dernier joue aussi bien Mozart que Messiaen, du jazz que du classique. C’est à l’occasion de quelques concerts donnés en France en janvier 2011 que cet album, leur troisième, a été rendu possible. “Dice Thrown” leur précédent, date de 2002. Neuf ans donc que Delbecq et Houle n’ont pas joué ensemble, et pourtant les premières mesures de The Mystery Song donnent l’impression qu’ils ne se sont jamais quittés tant la musique se fait inventive et fluide. Duke Ellington l’écrivit pour le danseur à claquettes Eddie Rector au début des années 30, lorsque avec son orchestre, il faisait les beaux soirs du Cotton Club de Harlem. Il le grava pour le label Victor, le 17 juin 1931. Son étrange mélodie chromatique jouée pianissimo par les cuivres ressort ici encore plus mystérieuse. Les notes graves du Bösendorfer 225 se marient à la clarinette dont les aigus, tels des cris de mouettes rieuses, renforcent l’envoûtement. L’autre reprise de cet opus est Clichés de Steve Lacy, un extrait de “Prospectus”, disque de 1982 que le label hatOLOGY réédita en 1999. Benoît a placé dans certaines cordes de son instrument des morceaux de bois ou des gommes qui en modifient le timbre. Il fait de même dans Pour Pee Wee. Simple jeu de miroirs et de résonances, Le bois debout, la pièce la plus courte de l’album, introduit Because She Hoped, composition très lente, presque austère, dont la structure, le fil conducteur reste mélodique. Le morceau privilégie les timbres, les couleurs et abrite des échanges spontanés. Le concombre de Chicoutimi  (dédié au hockeyeur Georges Vezina) et Binoculars semblent également improvisés. Les instruments s’écoutent, se complètent, se lâchent. La musique coule, se déplace avec aisance, le piano se faisant liquide dans un Binoculars onirique. Ando nous entraîne sur des terres africaines. Benoît le joue en solo dans “Circles and Calligrams”, en trio dans “The Sixth Jump”. Son piano préparé devient instrument de percussion, sonne comme un balaphon. Les notes graves font office de tambours. La clarinette se glisse et y trouve naturellement sa place. Les deux dernières plages ont été enregistrées live au Petit Faucheux. Elles s’étalent dans la durée, la scène étant propice aux longs développements. Nancali donne son titre à leur premier album. On mesure le travail accompli : une plus grande expérience, une profonde connaissance de la musique de l’autre. Celle de Benoît est un univers sonore. La clarinette de François s’y intègre avec beaucoup de naturel. Son chant en parfait la musique.

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 09:30

Beirach--Unspoken-cover.jpgMembres fondateurs de Quest, groupe renaissant aujourd’hui de ses cendres, Dave Liebman et Richie Beirach ont enregistré cinq disques en duo. “Chant”  le précédent date de 1989. Plus de vingt ans le sépare donc de ce sixième opus qui témoigne du chemin parcouru. Si Beirach pratique sensiblement le même piano, Liebman se montre moins agressif, assume un jeu plus mélodique. Au soprano, il affectionne le registre aigu de l’instrument, monte même jusqu’au suraigu à la fin de Transition qu’il enrobe pourtant d’un baume apaisant. Au ténor, il possède un son ample, volumineux. Il peut violenter ses notes jusqu’au cri (Awk Dance, l’introduction de Prayer for Michael), mais leur fait souvent chanter des mélodies. Celle de All The Things You Are qu’il aborde au soprano se voit conséquemment enrichie par les inventions harmoniques de Beirach. Ce dernier a choisi de mettre au répertoire Invention (l’Adagio pour cordes de la seconde suite de “Gayaneh”) d’Aram Khatchaturian, adagio (une andante dans la version intégrale du ballet) que Stanley Kubrick utilise dans “2001 : A Space Odyssey”. Construit sur une simple phrase, Ballad 1 captive par la profondeur harmonique de ses dialogues. Composé dans les années 70, Awk Dance est plus sombre. Le pianiste plaque des accords dans les graves, donne une consistance quasi matérielle au morceau. Dans Waltz for Lenny (qui figure dans un vieux disque Owl de Liebman) il surprend par l’étendu de son vocabulaire pianistique, ses accords percussifs et inattendus, l’usage de la pédale forte lui permettant de multiplier les effets sonores. New Life est plus abstrait. Le piano assure un contrepoint mélodique à un soprano parfois rêveur. Morceau préféré de Jean-louis Chautemps auteur de l’un des deux textes du livret - « peut-être le chef-d’œuvre de ce CD » écrit-il -, Tender Mercies est une prière d’une grande richesse harmonique que Liebman joue à la flûte. Hymn for Mom et Prayer for Michael concluent l’album. Le saxophoniste composa le premier à la disparition de sa mère en 2005. Le piano de Beirach lui apporte densité et mystère. Dans Prayer for Michael, hommage de Liebman à Michael Brecker décédé en 2007, le ténor pleure des flots de notes paroxystiques. Contre la mort qui frappe son vieil ami, il crie haut et fort sa colère.    

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 09:45

E.-Rava--Tribe-cover.jpgApôtre du free jazz dans les années 70, Enrico Rava utilisait le cri, la démesure paroxystique comme moyen d’expression. Privilégiant la mélodie, il préfère aujourd’hui souffler de la douceur, arrondir ses notes brumeuses pour les rendre plus belles. Trois ans après “New York Days”, un enregistrement new- yorkais qui compte parmi les grands opus de sa discographie, le trompettiste retrouve son groupe transalpin, mais sans Stefano Bollani qui possède son propre trio et donne des concerts en duo avec Chick Corea. Pour le remplacer, Enrico a engagé un jeune musicien qu’il suit depuis longtemps. Il l’a connu âgé de 12 ans et l’a vu travailler son piano sans relâche. « Pour continuer d’inventer j’ai besoin de me mettre en situation d’être surpris. Giovanni Guidi est comme Bollani ou Petrella : il m’étonne constamment. » On ne le serait pas moins à l’écoute de ce pianiste au toucher délicat qui possède un sens profond des couleurs, économise ses notes pour les placer aux bons endroits, et enrichit les thèmes par ses nuances. Rava reprend ici de vieux thèmes de son répertoire. Cinq des douze morceaux que contient l'album ont été précédemment gravés pour ECM, Label Bleu et Soul Note. Les trois premiers s’enchaînent parfaitement, comme s’ils avaient été conçus ainsi. Le mélancolique Amnesia introduit Garbage Can Blues qui, confié à un trio (piano, contrebasse, batterie), sert de prélude à Choctow. Émule de Paul Motian, son jeu mélodique allant de pair avec un travail sur les timbres de l'instrument, Fabrizio Sferra marque le temps sur la grande cymbale. Associée à la contrebasse complice de Gabriele Evangelista qui assure souvent une simple pédale, sa batterie rythme les dialogues de Rava et de Gianluca Petrella au trombone. Le thème de Cornettology relève du bop, mais très vite, le morceau bifurque, s’ouvre aux improvisations collectives des solistes, le ralentissement du rythme harmonique leur donnant une grande liberté. Invitée dans F. Express, la guitare de Giacomo Ancillotto en souligne la ligne mélodique. Tears For Neda nous tire effectivement des larmes. Son tempo est lent ; de ses notes chagrines coulent des pleurs. Une série de courtes compositions complètent l’album. Song Tree évoque le Miles Davis de Lonely Fire. Autre pièce modale et lente, Paris Baguette subjugue par la magie de son lyrisme, la trompette de Rava servant le cantabile avec une grande variété d’inflexions. Un des disques les plus attachants de l’année.

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 15:54

R.-Bottlang--Teatro-Museo--cover.jpgAu début des années 80, dans le petit bureau qu’il occupait rue Liancourt, Jean-Jacques Pussiau me fit écouter “In Front”, le premier disque en solo de René Bottlang qu’il s’apprêtait à sortir sur Owl Records, l’opus 22 de son label. Un deuxième album “At the Movies” allait suivre deux ans plus tard. Je perdis de vue le pianiste suisse et sa musique pour la retrouver en 2003 avec “Solongo” publié par l’AJMI (Association pour le Jazz et la Musique Improvisée) que préside Jean-Paul Ricard. Revenant d’un long séjour en Mongolie, René y dévoile d’autres rythmes, une musique inspirée par ses rencontres avec des musiciens traditionnels, sa découverte d’un autre monde. Après “Trilongo” et “Artlongo”, l’AJMI édite aujourd’hui un nouvel enregistrement de René. Un disque que le pianiste partage avec deux musiciens aussi curieux que lui. On ne présente plus Barre Phillips, le premier contrebassiste qui a osé publier un disque solo entièrement improvisé (“Journal Violone”  en 1968). Quant à Christian Lété, s’il accompagna Claude Nougaro et pendant dix ans Charles Aznavour, il a été le batteur de l’ONJ de Claude Barthelemy, a joué avec moult jazzmen et n’a jamais cessé de constituer des groupes, le dernier en date avec Claude Terranova et Tony Bonfils. “Teatro Museo”  procède d’une autre démarche. Avec Barre Phillips et Christian Lété, René Bottlang converse en toute liberté, choisit de jouer une musique ouverte et collective. Rien ne semble avoir été prémédité dans ce disque qui prend le temps de respirer, de s’écouter. On y entend des cordes, du bois, du métal, des peaux vibrer et résonner. La musique est ici sons et matières. Sa nature tellurique touche à quelque chose de profond, de primitif dans ces improvisations entre trois instruments qui s’épaulent, inventent, parlent ensemble d’une même voix. Dans A l’écoute, Travellers, Sur un bateau jusqu’à une île, Post-Composum, l’harmonie structure le jeu collectif. Plus abstraites, les autres plages s’organisent davantage autour du rythme. Dans Handscript et Off to the Side, les mains frappent, percutent les instruments et participent au processus créatif. Au départ, You, Me and You n’est qu’un simple ostinato joué par le piano. Il déclanche des commentaires abondants, un foisonnement mélodique et rythmique pour le moins télépathique. Introduit par quelques notes obsédantes, Teatro Museo génère une improvisation collective fascinante et témoigne de la remarquable interaction d’un trio pas comme les autres.    

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 10:00

Diego-Imbert-Next-Move--cover.jpgAyant choisi la contrebasse pour exprimer sa musique, Diego Imbert compose et arrange ses propres morceaux pour un quartette au personnel stable qui vit le jour en 2007. Garant du tempo, il stabilise le flux musical, lui donne une forte assise rythmique. La solidité et la logique de ses lignes de basse vont de pair avec l’attention qu’il porte aux mélodies, ces dernières guidant et inspirant son travail. Enregistré en octobre 2008, “A l’ombre du saule pleureur” mêlait déjà écriture et improvisation au sein de compositions ouvertes réservant de grands espaces de liberté aux solistes. Le groupe eut l’occasion de donner de nombreux concerts et ses membres apprirent à mieux se connaître, développant ensemble une véritable complicité dont tombent aujourd’hui des fruits réellement mûrs. Nul hasard donc si les rythmes, les mélodies et les improvisations s’agencent ici avec une remarquable fluidité. “Next Move” n’est que le second opus de la formation et pourtant la prise de risque, l’interactivité qui y règne font croire qu’elle existe depuis très longtemps. Se réservant de courts intermezzos, Diego écrit pour le bugle d’Alex Tassel, le saxophone ténor de David El-Malek, la batterie de Franck Agulhon, mais c’est ensemble que les protagonistes de cette aventure mettent les mains dans une pâte sonore qu’ils soulèvent et portent à bonne cuisson. Les compositions soignées séduisent par leurs couleurs, leurs justes proportions (équilibre parfait entre écriture et improvisation). Approchant les dix-huit minutes, la suite en quatre parties qui ouvre l’album est représentative de la musique qu’on y entend. Portés par le drumming foisonnant du batteur, les thèmes se voient exposés à l’unisson par des solistes qui développent des contre-chants, recherchent le dialogue tout en soignant l’aspect purement sonore de leur discours. De sombres nuages semblent traverser un troisième mouvement de forme chorale qui génère une improvisation collective gourmande des quatre instruments. Une certaine mélancolie se dégage de la plupart des ballades. November Rain se pare de couleurs automnales. Next Move et Snow ouvrent les portes du rêve, cette dernière pièce s’achevant par un solo de batterie inattendu. Les morceaux rapides sont tout aussi convaincants. Franck Agulhon fait danser ses tambours dans le funky Fifth Avenue. Les accords du bop propulsent vers les sommets des gratte-ciel l’énergique Electric City. La liberté insolente avec laquelle le tandem Alex Tassel / David El-Malek abordent le bref et allègre Shinjuku n’est pas très éloignée de celle que s’accordent Don Cherry et Gato Barbieri dans “Complete Communion”, le saxophoniste soufflant toutefois des phrases plus tranquilles et apaisées que celles, véhémentes, du ténor argentin. Quant à Diego Imbert, c’est souvent Dave Holland qu’il évoque par ses basses justes et précises, sa musique généreuse qui se passe de piano.

 

Pour fêter la sortie de leur album, Diego Imbert, Alex Tassel, David El-Malek et Franck Agulhon donneront un concert au New Morning jeudi prochain 27 octobre.

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 09:30

Denny-Zeitlin---Labyrinth--cover.jpgEnregistré en juillet 2008 et juin 2010, “Labyrinth” rassemble les meilleurs moments de deux concerts donnés par Denny Zeitlin au Ernie Shelton’s House de Sebastopol (Californie), un petit club intime (moins d’une centaine de places) qu’il apprécie pour la qualité de son public. Le pianiste (73 ans aujourd’hui) conserve intacts ses moyens techniques. Il articule parfaitement ses notes, contrôle leurs attaques et leurs résonances au sein d’un jeu dynamique qui met en valeur une main gauche puissante et espiègle. L’histoire du jazz reste présente dans sa musique. Le blues et ses ambiguïtés harmoniques, ses notes bleues qui oscillent entre les modes majeur et mineur, la teinte de façon particulière. Zeitlin aime aussi les intervalles distendus, les tensions dissonantes (septièmes majeures, quartes augmentées) souvent recherchées pour elles-mêmes. Son harmonie n’est pas toujours linéaire. Dans Footprints qui ouvre le disque, il tourne autour du thème, le segmente, en isole les huit premières mesures. Fruit d’une réflexion personnelle, le morceau de Wayne Shorter devient prétexte à des variations inattendues. Dancing in the Dark bénéficie d’une nouvelle jeunesse harmonique tandis que Sail Away et People Will Say We’re In Love inspirent à l’interprète de longues improvisations lyriques. Ce dernier joue un piano rubato et rêveur, s’attarde sur les mélodies qu’il décante et transforme, en fait ressortir les belles notes. Celles de As Long as There’s Music, presque une valse, sonnent avec beaucoup d’autorité. La composition de Jule Styne hérite de basses puissantes. Une main gauche virevoltante pose les arpèges et les notes perlées. Ce n’est pas la première fois que Zeitlin nous en offre une version enregistrée. Le chaloupé Brazilian Steet Dance a également fait l’objet d’enregistrements en solo, en trio et en duo. Slipstream et Labyrinth datent des années 60 et furent gravés pour Columbia. Cette dernière pièce, la plus longue de l’album, fascine par ses chausse-trapes. Le pianiste s’amuse à se tendre des pièges, explore sans jamais se perdre tout le registre de son clavier, utilise sa table d’harmonie comme un miroir sonore déformant. Il aime terminer ses concerts par des prestissimo éblouissants. Slipstream nous y prépare, un thème que Lazy Bird écrit par John Coltrane surpasse en pure virtuosité.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 11:00

M. Davis Live in Europe 1967, cover1967 : une année très riche pour Miles Davis sur le plan musical. Depuis que Wayne Shorter l’a rejoint en septembre 1964, le trompettiste possède un quintette régulier dont les membres le poussent à toutes les audaces. Avec eux, il enregistre de nouveaux morceaux, transforme et modernise en concert son ancien répertoire, le rend méconnaissable et neuf. « On pouvait garder un thème pendant un an, vous ne le reconnaissiez pas en fin d’année » raconte Miles dans son autobiographie. Sa santé revenue, Miles a repris la route. Tendue vers l’aigu, se passant de sourdine, sa sonorité ample et ronde semble plus brillante que jamais. Avec Shorter au saxophone ténor, Herbie Hancock au piano, Ron Carter à la contrebasse et Tony Williams à la batterie, sa musique atteint une sophistication qu’elle n’a jamais encore possédée. Le quintette se produit à Chicago, Philadelphie, Boston et au Village Vanguard de New York, le saxophone de Joe Henderson s’ajoutant parfois à la formation. Après avoir entrepris une tournée sur la « côte ouest » en avril, le quintette de retour à New York enregistre en mai, juin et juillet de nouvelles compositions publiées dans “Sorcerer” (séances des 16, 17 et 24 mai) et “Nefertiti” (séances des 7, 13, 22, 23 juin et 19 juillet). Certains titres injustement écartés verront le jour beaucoup plus tard (notamment les trois compositions de Shorter que contient l’album “Water Babies”). Après de nouvelles dates en Californie, le groupe se rend en octobre en Europe. Organisée par George Wein et baptisée Newport Jazz Festival in Europe, la tournée réunit Thelonious Monk, Archie Shepp, Sarah Vaughan, Herbie Mann. Le musicien le plus âgé est le banjoïste Elmer Snowden, 67 ans. Le plus jeune, Tony Williams, en a seulement 21. Dix-sept villes sont visitées. Deux formations se produisent à chaque concert ce qui assure une rotation. Obligé certains soirs de partager la scène avec un Archie Shepp professant un free jazz radical « je n’arrivais pas à entrer dans ce qu’il faisait » (1), Miles ne garde pas un très bon souvenir de la tournée : « Il y avait trop de groupes, et ça a été rapidement la merde. »

 

Miles-Davis.jpgColumbia édite aujourd’hui en coffret (3 CD + 1 DVD) les concerts que Miles Davis et son quintette donnèrent à Anvers (28 octobre 1967), Copenhague (2 novembre) et Paris (6 novembre). Ceux filmés à Stockholm (31 octobre) et Karlsruhe (7 novembre) ont été précédemment inclus en 2009 dans le coffret “Miles Davis : The Complete Columbia Album Collection”  (70 CD). Il en existe des pirates. Le matériel audio présenté ici n’est pas non plus totalement inédit. Bien qu’illégalement édités, on trouve depuis longtemps les concerts d’Anvers et de Paris, mais ce dernier est pour la première fois publié dans sa totalité, bien complet de ses premiers morceaux, Agitation et Footprints. Il n’existait pas d’enregistrements publics officiels de cette période avant cette édition de bonne qualité sonore. Les bandes et les films proviennent des radios ou télévisions belge, française, danoise, allemande et suédoise.

 

Miles-Davis---Wayne-Shorter.jpgAu Plugged Nickel de Chicago, en décembre 1965, le quintette joue encore All Blues, If I Were a Bell, Four, Milestones, Stella by Starlight, So What, My Funny Valentine. Deux ans plus tard, le même groupe a enregistré quatre albums studio, renouvelant partiellement son matériel thématique. Il conserve ‘Round Midnight (joué à Anvers, Copenhague, Paris et Karlsruhe), On Green Dolphin Street (Anvers et Paris), I Fall in Love Too Easily (Paris et Karlsruhe), Walkin’ (Paris) et Agitation joué à tous ses concerts jusqu’en 1969. Enregistré en janvier 1965, il figure sur “ESP”, album dans lequel Miles n’a pas encore retrouvé son aisance à la trompette. Depuis quelques mois, il conçoit ses programmes comme des suites musicales et enchaîne ses morceaux : « Ma musique s‘étirait de gamme en gamme, je n’avais pas envie d’en briser le climat par des arrêts ou des pauses. Je passais directement au titre suivant. » Bien que sa sonorité tende déjà vers l’aigu, Wayne Shorter n’a pas encore adopté le soprano. Herbie-Hancock-copie-1.jpgIl composa Footprints à la demande du trompettiste qui souhaitait un nouveau morceau, et l’enregistra en février 1966 pour Blue Note (l’album“Adam’s Apple qu’il publia sous son nom). Le quintette en grava le 25 octobre une version profondément remaniée. “Miles Smiles” le renferme, avec Gingerbread Boy, une composition de Jimmy Heath provenant de la même séance. Le groupe les reprend sur scène ainsi que Riot et Masqualero inclus respectivement dans “Nefertiti” et “Sorcerer”. No Blues, un thème riff très bref qui permet à tous les musiciens d’improviser, complète un répertoire que Miles et ses hommes n’ont de cesse de transformer. Masqualero est presque méconnaissable. Au sein d’un même morceau, les mesures deviennent floues et incertaines, les mouvements mélodiques s’étirent ou se compriment. Enregistré à Anvers, Riot est survitaminé. Même constat pour ‘Round Midnight et On Green Dolphin Street exposés au feu de la mitraille de Tony Williams. La version enregistrée avec Bill Evans en 1958 permet de mesurer le chemin M.-Davis-Quintet-Live-Europe-1967--coffret.jpgparcouru. Pourtant au sein de cette agitation (le morceau porte bien son titre), les cinq musiciens parviennent à préserver leur espace sonore, à isoler leurs instruments des autres pour mieux organiser leurs chorus. Les faces plus sereines enregistrées à Paris Salle Pleyel en témoignent, notamment I Fall in Love Too Easily et On Green Dolphin Street. Le trompettiste écoute davantage sa rythmique, s’arrête plus souvent sur des notes tenues qui donnent de la respiration à ses phrases. Le piano d’Herbie lui offre aussi beaucoup d’espace : « Il m’arrivait de ne lui faire jouer aucun accord, juste un solo dans le médium, et je laissais la basse ancrer le tout. Ça sonnait d’enfer. » De bonne qualité (surtout celles de Copenhague), les images du DVD reflète bien l’interaction quasi télépathique qui règne au sein du groupe. En grande condition physique, contrôlant parfaitement sa sonorité, Miles n’intervient qu’à bon escient et laisse ses partenaires constamment inventer. Renouvelée par des métriques variées, par la densité polyrythmique que lui apportent une contrebasse et une batterie émancipées, cette musique ouverte reste disciplinée malgré sa tension. Modes et couleurs se substituent au fardeau des accords et rendent l’aventure fascinante.

 

(1) Les citations de cet article sont empruntées au livre de Miles Davis avec Quincy Troupe : “Miles, l’autobiographie” (Presses de la Renaissance, 1989).

 

PHOTOS : X /D.R.

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