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24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 11:25
Chaud au Nord

L’année commence fort pour Stunt Records. Après avoir fait paraitre de magnifiques albums de Jan Harbeck et de Tobias Wiklund l’an dernier, le label danois commercialise deux disques à se procurer sans tarder. Accompagnée par les musiciens du Danish Radio Big Band, la chanteuse danoise Sinne Eeg signe une production ambitieuse rappelant cet âge d’or des grands orchestres qui fleurit en Amérique dans les années 30 avant que la guerre et le fracas des armes envoyant leurs musiciens sous les drapeaux ne les conduisent à disparaître. Insensible à la modernité, le batteur Snorre Kirk fait revivre dans son nouvel opus les années swing du jazz. Disposant de grands solistes et respectueux des règles du genre, Kirk en propose la quintessence, sa musique chaude et sensuelle étant mise en valeur par la beauté de ses compositions et de ses arrangements.

Sinne EEG & The Danish Radio Big Band : “We’ve Just Begun” (Stunt / UVM)

En grande forme, la large tessiture de sa voix de mezzo-soprano lui permettant de phraser comme un instrument, Sinne Eeg est ici accompagnée par le célèbre Danish Radio Big Band, aujourd’hui l’un des meilleurs orchestres de jazz européen. Produit par André Fischer (Nathalie Cole, Tony Bennett, Michael Franks), mixé par Al Schmitt dans les studios Capitol de Los Angeles, “We’ve Just Begun” brille par ses arrangements qui laissent de la place aux solistes et mettent en valeur une chanteuse à la voix assurée. Ils sont trois à se partager le travail sur des standards et des compositions originales. Le trompettiste Jesper Riis nous est familier pour avoir notamment arrangé les cuivres qui enrichissent deux des plages de “Face the Music”, disque primé en 2014 par l’Académie du Jazz. Tromboniste devenu l’un des arrangeurs du DR Big Band, Peter Jensen a obtenu un Danish Music Award en 2016. Enfin, disparu en novembre 2018, le saxophoniste Roger Neumann s’est fait connaître par ses arrangements pour Count Basie, Buddy Rich et Ray Brown. L’album lui est dédié.

 

Dès sa première plage, We’ve Just Begun, on est conquis par la rutilance des timbres, les tutti des trompettes, les basses puissantes des trombones de l’orchestre. Portée par la section rythmique, sa voix enserrée dans un écrin de sonorités chatoyantes, la chanteuse impose d'emblée son éblouissante maîtrise technique. Dialoguant avec la section de saxophones, elle improvise en scat les dernières mesures du thème. Le soliste en est le saxophoniste Hans Ulrik, auteur en 2015 d’une inoubliable “Suite of Time” sur Stunt Records. Henrik Gunde, le pianiste de l’album, est aussi celui de “The Sound The Rhythm”, disque de Jan Harbeck largement consacré à Ben Webster publié l’an dernier. Le chorus qu’il prend dans Like a Song renforce l’aspect sentimental de cette composition de Sinne Eeg qui sait aussi créer des mélodies séduisantes. Performante sur tempo rapide et émouvante dans les ballades, cette dernière a bien sa place dans le peloton de tête des grandes chanteuses européennes.  

Chaud au Nord

Snorre KIRK Quartet with Stephen RILEY : “Tangerine Rhapsody” (Stunt / UVM)

Batteur attaché au swing, à cette pulsation, cette respiration rythmique que le jazz moderne semble avoir quelque peu oublié, Snorre Kirk enracine sa musique dans le jazz et son histoire. S’il reprend parfois des standards, il interprète surtout des compositions originales qu’il arrange avec soin et élégance, préférant marquer sobrement le rythme à toute exhibition de savoir-faire. Après “Drummer & Composer” confié à un septuor et “Beat” à un sextette, “Tangerine Rhapsody” voit le batteur danois réduire encore sa formation. S’il conserve Magnus Hjorth, pianiste au jeu aussi précis qu’économe, Jan Harbeck, son saxophoniste, ne joue que sur deux plages. Les autres, en quartette, sont confiées à l’américain Stephen Riley. Auteur de quatorze disques sous son nom sur le label SteepleChase, Kirk l’accompagna par deux fois en tournée. Héritée de Ben Webster et de Paul Gonsalves, la sonorité suave de son ténor convient bien à la douceur mélodique des compositions et les rend particulièrement attractives. Comment ne pas fondre à l’écoute de Unsentimental, la ballade qui introduit l’album ? D’un grand romantisme, celle que se réserve Magnus Hjorth, The Nightingale & the Lake, reste l’un des sommets de l’album. Snorre Kirk n’oublie pas non plus le blues (Festival Grease) et la musique afro-cubaine. West Indian Flower, un calypso, met en valeur Anders Fjeldsted, le nouveau bassiste de sa formation. Très inspiré par Count Basie et confié aux deux souffleurs, Blues Jump dégage un swing irrésistible ; même chose pour Uptown Swing Theme et Nocturne, confession lyrique d’un ténor inventif.

 

Photos © Stephen Freiheit

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17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 09:48
Un triplé enivrant

Trois disques, tous différents, tous méritant des oreilles attentives. Prix du Jazz Européen 2019 de l’Académie du Jazz, le saxophoniste Daniel Erdmann joue dans les deux premiers, un hommage à Sophie Scholl, jeune résistante honteusement suppliciée par les nazis en 1943, et un album du violoncelliste Vincent Courtois autour de l’œuvre de Jack London. L’auteur du troisième, John Greaves, tient un rôle important dans “Oakland”, lecture musicale que Courtois, conjointement à son disque, consacre à “Martin Eden”, l’un des grands livres de London. Fermant la boucle, le violoncelliste joue également dans le disque de John, musicien inclassable et précieux, depuis longtemps de bien des aventures.

Daniel ERDMANN / Bruno ANGELINI : “La dernière nuit”  (AE001*)

Composée et interprétée par Daniel Erdmann (saxophone ténor) et Bruno Angelini (piano), la musique de ce disque accompagne une évocation de Sophie Scholl créée sous sa forme théâtrale au Goethe-Institut de Paris en septembre 2018, la comédienne Olivia Kryger incarnant cette dernière. Sophie Scholl (1921-1943) fut exécutée par les nazis avec son frère Hans pour avoir imprimé et diffusé des tracts hostiles au régime et à la guerre. Écrit par Alban Lefranc, un écrivain français résidant à Berlin, le texte, un monologue, décrit le flot de pensées et d’images qui la traverse, ses craintes et ses espoirs, “La dernière nuit” étant celle qu’elle passa à Munich, à la prison de Stadelheim, avant son exécution le 22 février 1943. C’est en allant voir en 2006 le beau film que lui a consacré Marc Rothemund, “Sophie Scholl, les derniers jours” que j’ai découvert le grand courage de cette résistante chrétienne à la foi inébranlable, figure emblématique du réseau « La Rose Blanche » condamnée à mort pour avoir refusé de nier ses convictions.

Pour sa dernière nuit, Daniel Erdmann et Bruno Angelini ont conçu une musique généreuse, forte et entière qui lui ressemble, une musique traduisant ses états d’âme en ces derniers instants, expression d’une large palette de sentiments, la joie, l’angoisse, l’espoir de vaincre la peur et d’entrer sereinement dans la mort. Le portrait de Sophie Scholl qu’ils en donnent est celui d’une âme sereine et apaisée. Privilégiant la lumière, leurs compositions d’une grande douceur posent sur le visage juvénile de l’héroïne de subtiles couleurs harmoniques, créant ainsi une œuvre intensément lyrique et poétique. Évitant tout pathos, la musique – une dizaine de thèmes presque toujours mélodiques sur lesquels se greffent des improvisations particulièrement inspirées –, se fait délicate et légère, pure comme l’est cette jeune fille qui va bientôt mourir. C’est bien la voix intérieure de Sophie Scholl que font entendre les notes tendres et émouvantes du piano, le souffle si expressif du saxophone. En communion avec elle, et en état de grâce, Daniel Erdmann et Bruno Angelini nous font intimement partager ses pensées.

 

*Disque uniquement disponible sur les plateformes numériques et le site de Bruno Angelini www.brunoangelini.com. L’intégralité du texte d’Alban Lefranc est également disponible, en français et en Allemand, sur le site de Bruno.

Vincent COURTOIS “Love of Life” (La Buissonne / Pias)

Si Jack London (1876-1916) ne connut pas une fin de vie aussi dramatique que celle de Sophie Scholl – un empoisonnement du sang provoqué par une urémie fut la cause probable de sa mort –, il n’eut pas moins une existence difficile avant de devenir célèbre. Tour à tour employé dans une conserverie de saumon, pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, pelleteur de charbon, vagabond, chercheur d’or (le Klondike lui inspira quatre romans et six volumes de nouvelles), l’écrivain ne rencontra véritablement le succès qu’en 1903 avec “L’Appel de la forêt” (“Call of the Wild”) et les grandes étendues blanches de ses romans d’aventure.

Vincent Courtois ne cache pas avoir découvert Jack London tardivement, en 2016, par la lecture de ses “Contes des mers du sud” (“South Sea Tales”) puis de “Martin Eden”, roman partiellement autobiographique écrit en 1909. Subjugué par la puissance évocatrice de ses récits, le violoncelliste entreprit avec Robin Fincker (saxophone ténor et clarinette) et Daniel Erdmann (saxophone ténor), une tournée américaine les menant sur les terres de l’écrivain dans la Sonoma Valley où il s’y fit construire un ranch, incendié en 1913 avant qu’il n’ait pu l’habiter. La photo de couverture de l'album a été prise près des ruines de sa demeure, à quelques mètres de sa tombe sur laquelle nos trois musiciens improvisèrent. Gérard de Haro, l’ingénieur du son du studio La Buissonne, l'enregistra à Oakland, ville dans laquelle Jack London vécut, étudia, milita dans les rangs socialistes et s’initia à la littérature.

Excepté Am I Blue, un standard de 1929 qu’interprétèrent Dinah Washington, Ray Charles et même Eddie Cochran, tous les morceaux ont pour noms des titres de romans et de nouvelles de l’écrivain, Martin Eden* étant l'un d'entre eux. Car, contrairement au disque précédent de Vincent Courtois consacré à des relectures des bandes-son de quelques films, ce n’est plus l’image qui influence la musique, mais les histoires de Jack London, ses récits inspirant mélodies et cadences au violoncelliste, principal pourvoyeur de thème du trio. Les cordes pincées de son instrument joué comme une guitare introduisent le thème majestueux et lent de Love of Life, une nouvelle que Jack London écrivit en 1907 et qui donne son nom à l’album.

Détailler le contenu de ses treize morceaux serait long et fastidieux. Mais comment ne pas évoquer la cadence hypnotique de The Road, celle très « panthère rose » de Goliah (signé Daniel Erdmann), celles hallucinantes de The Sea-Wolf (de Robin Fincker) et de South of the Slot ? Comment passer sous silence les nombreux moments pendant lesquels, ses cordes frottées par l’archet, le violoncelle donne volume et puissance à la musique ? Sa tessiture est grande. Il possède des basses profondes et chante dans les aigus. Souvent lyrique, toujours intense, ce disque offre une combinaison de timbres que l’on entend rarement dans le jazz. La richesse de leurs sonorités impressionne. On se laisse emporter dans un tourbillon de notes fiévreuses dont on sort tout ébloui.

 

*Sous le nom d’“Oakland”, le texte de “Martin Eden” fait également d’une lecture musicale par Pierre Baux et John Greaves, la musique étant assurée par le trio.       

John GREAVES : “Life Size” (Manticore / Believe)

Il est pour le moins curieux que cet album, le seizième de John Greaves, activiste d’une musique inclassable, soit passé inaperçu lors de sa sortie probable en mai dernier. J’ai même longtemps douté de son existence, invisible qu’il était dans les bacs des disquaires. Jusqu’au moment où, il y a deux mois, j’en découvris un par hasard chez Gibert, dans les « G divers » du rayon jazz. La presse a également été peu réactive. Une courte chronique dans Citizen Jazz, rien dans les Dernières Nouvelles du Jazz, rien non plus dans Jazz Magazine comme si la rédaction ne l’avait pas reçu. Ce disque ne mérite pas l’étrange silence qui le recouvre. La présence de John au sein du trio de Vincent Courtois pour une lecture de “Martin Eden” me donne enfin l’occasion d’en parler.

Un triplé enivrant

Faisant appel à une instrumentation très variée, guitares acoustiques et électriques, hautbois (Camillo Mozzoni), violons, alto et violoncelle (Vincent Courtois) colorant une palette sonore des plus riches, “Life Size”, album à la beauté stupéfiante, réunit une brochette impressionnante de musiciens. John Greaves n’est pas seul à assurer les parties vocales de l’album qui se déclinent en français, en anglais et en italien. Trois chanteuses l’accompagnent. La soprano Valérie Gabail fait merveille dans cet Air de la lune dont la mélodie semble portée par les ailes d'un ange, et dans Hôtels, une chanson écrite sur un texte de Guillaume Apollinaire. Outre une voix magnifique, la jeune Annie Barbazza joue également du piano et de la guitare acoustique. Avec John, elle reprend l’émouvant How Beautiful You Are que Peter Blegvad (Slapp Happy) enregistra en 1983 sur son premier disque solo. Quant à Himiko Paganotti, sa voix envoûtante semble sortir d’un brouillard cotonneux. Nous la connaissons par ses disques qui, comme ceux de John, reflètent un univers qui lui est personnel. Les deux pôles de leur monde fusionnent comme par magie dans La lune blanche, morceau flottant entre ciel et terre sur lequel Sophia Domancich joue du piano préparé. Dans God Song, une chanson de Robert Wyatt, la guitare électrique de Jakko Jakszyk (King Crimson) se mêle aux stridences des cordes du violoncelle. Autre reprise de choix, Kew Rhône is Real, étonnant monologue parlé que Tom Waits aurait très bien pu interpréter. Enregistré en Italie et publié sur Manticore, label créé par Greg Lake, le bassiste d’Emerson, Lake & Palmer dans les années 70, ce disque d’une insoupçonnable richesse, tant mélodique que sonore, demande à sortir de l’oubli.

 

Né le 23 février 1950, John Greaves aura 70 ans dans quelques jours. Cette chronique lui est dédiée.

 

Photos : Vincent Courtois / Daniel Erdmann / Robin Fincker © Loïc Vincent – Vincent Courtois au violoncelle © Pierre de Chocqueuse – John Greaves © Franz Soprani – Sophie et Hans Scholl © Photo X/D.R.

    

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21 novembre 2019 4 21 /11 /novembre /2019 09:49
Jacky TERRASSON : “53” (Blue Note / Universal)

Grand pianiste – en forme, il donne des concerts inoubliables –, Jacky Terrasson a toujours eu plus de mal à réussir ses albums. Il lui aurait fallu un producteur, quelqu’un capable de lui dire que tel ou tel morceau n’allait pas, de lui donner de précieux conseils afin de le recentrer sur son piano et sa musique. Son enregistrement en duo avec Stéphane Belmondo mis à part, “Take This”, le seul autre disque de Jacky après l'excellent “Gouache” (2012), est même l'un des moins satisfaisants de sa carrière. Et puis nous arrive cet album, l’un de ses meilleurs, un disque varié qui lui ressemble vraiment. Le musicien fougueux et sensible qui enthousiasme avec seulement quelques notes de piano est à nouveau parmi nous.

“53”, l’âge de Jacky Terrasson au moment où il a conçu et enregistré cet album, le quinzième publié sous son nom. Aucun standard mais un recueil de compositions originales en trio réunissant plusieurs rythmiques : Géraud Portal et Ali Jackson ; Sylvain Romano et Gregory Hutcherson ; Thomas Bramerie et Lukmil Perez. Les morceaux sont tous reliés les uns aux autres. On passe sans transition d’un trio à un autre, d’une pièce à une autre. Les compositions sont récentes mais pas toutes. Je me souviens avoir écouté une autre version de La Part des anges avec Jacky et Philippe Gaillot en 2012 au Studio Recall, version dans laquelle Stéphane Belmondo joue du bugle. Comme précédemment, c’est ici une ballade, une pièce intimiste et Géraud Portal (contrebasse) et Ali Jackson (batterie) soutiennent délicatement un piano rêveur. Mais pourquoi un peu plus loin reprendre ce thème derrière un poème de Charles Baudelaire (Enivrez-Vous) ? Malgré ses parties de piano virtuoses et excitantes, This is Mine, trop racoleur, n’apporte également rien à l’album.

 

Qu’ils soient lents ou rapides, les autres morceaux s’écoutent avec bonheur et sans modération. Alma a été écrit pour “La Sincérité”, un film de Charles Guerin Surville.  Géraud Portal y joue de la basse électrique, sa mélodie est superbe et ses notes exquises. Hommage à Keith Jarrett qu’il admire et respecte, Kiss Jannett for Me déroule lentement son chapelet d’harmonies fines, ses notes bleues, ses phrases gorgées de blues. Ali Jackson y marque le rythme sur sa caisse claire détimbrée. Démarquage de Poinciana dont Jacky reprend partiellement le chorus et dans lequel se retrouve la même tension rythmique, The Call, qui ouvre le disque, est un hommage à Ahmad Jamal. Autre clin d’œil, mais au Pat Metheny inventif de la fin des années 80 lorsque Lyle Mays officiait aux claviers, le joyeux Palindrome fait entendre un étonnant piano. La voix est celle de Philippe Gaillot, l’ingénieur du son de la séance, un excellent musicien également. L’immense Wolfgang Amadeus Mozart fait bien sûr partie des compositeurs admirés par Jacky qui reprend en solo le Lacrimosa de sa messe de Requiem. Mozart en écrivit les huit premières mesures et ne l’acheva pas. Joué par Jacky, un second clavier assure les basses. 

 

Mais Jacky Terrasson aime aussi les pièces au sein desquelles il peut plaquer puissamment ses accords, jouer des grappes de notes enveloppantes, exprimer son jeu très physique. Ritournelle groovy au thème très simple, Babyplum est une fantaisie qui balance et déhanche. Introduit par un solo de batterie de Gregory Hutchinson, Mirror est couplé à Jump!, morceau rapide et nerveux relevant du bop. Autre cavalcade de notes toujours portée par la paire rythmique Sylvain Romano / Gregory Hutchinson qui tire ici son épingle du jeu, What Happens au 6ème (on aimerait s’y trouver) annonce Lys, morceau au subtil parfum brésilien dans lequel Thomas Bramerie improvise à la contrebasse, Jacky nous offrant un chorus aussi audacieux qu’inventif. Si ce dernier fait belle la part des anges, le tendre et mélancolique Résilience, hommage à sa mère qui conclut magnifiquement cet opus, reçoit leur visite. On y perçoit un doux bruissement d’ailes. Comment imaginer coda plus émouvante ?

 

Photos © Marc Obin

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28 octobre 2019 1 28 /10 /octobre /2019 09:15
Enrico RAVA / Joe LOVANO : “Roma” (ECM / Universal)

On ne présente plus les deux leaders de cette rencontre. En novembre 2018, le trompettiste italien Enrico Rava, 80 ans cette année, s’associa au saxophoniste américain d’origine sicilienne Joe Lovano le temps d’une brève tournée européenne. Avec eux, le jeune Giovanni Guidi qui fut l’un des pianistes de Rava et une section rythmique comprenant le bassiste Dezron Douglas et le batteur Gerald Cleaver. Le 10, le quintet se produisit à Rome, dans l’Auditorium Parco Della Musica. C’est ce moment enthousiasmant qui nous est ici proposé.

Naguère l’un des pionniers du free jazz transalpin, Enrico Rava est aujourd’hui un musicien lyrique qui privilégie la mélodie et souffle sur elle de la douceur. Avec le temps, le musicien fougueux s’est souvenu de Miles Davis, de ce concert que ce dernier donna à Turin en 1957 alors qu’il jouait du dixieland au trombone, concert qui le décida à devenir trompettiste. Hier tout feu tout flamme, Rava se consacre aujourd’hui à rendre les plus belles possibles ses phrases mélodiques. Deux de ses compositions ouvrent cet enregistrement live, des pièces dans lesquelles il ne joue que du bugle. Interiors, une pièce modale et crépusculaire qu’il a précédemment enregistrée pour ECM en 2008 (“New York Days” le contient), lui permet de sculpter de longues phrases chantantes, de tenir longtemps ses notes.

Dans Secrets, morceau que Rava composa dans les années 80, le bugle souffle les couleurs éclatantes d’une mélodie diaprée et porte la musique au delà des nuages. On y perçoit nettement le rôle essentiel que tient ici la section rythmique, contrebasse et batterie galvanisant les solistes. Musicien dont la sonorité suave et chaleureuse fait merveille dans les ballades, Joe Lovano peut aussi muscler son jeu, tremper son saxophone dans les accords du bop, dans les méandres du chant coltranien qu’il admire.

Hommage à Ornette Coleman et à Dewey Redman, tous deux originaires de Fort Worth (Texas), la composition de Lovano portant ce nom, une des trois qu’il signe ici, est un blues funky de 24 mesures qu’il a plusieurs fois enregistré – en trio avec Dave Holland et Ed Blackwell en 1991, au Village Vanguard avec le trompettiste Tom Harrell en 1994 –, ne nous en donnant jamais les mêmes versions. Le thème de ce Fort Worth, une ritournelle, est ici longuement exposé à l’unisson par les souffleurs. Porté par la rythmique, par la walking basse ronronnante de Dezron Douglas, musicien sur lequel il va falloir compter, la musique s’emballe, les échanges se font plus nombreux entre les instruments. Giovanni Guidi y impose un piano flamboyant. C’est le meilleur des jeunes pianistes italiens. Il a lui-même constitué la section rythmique du quintette et apporte des couleurs attrayantes à une musique qu’il joue très librement. Son piano raffiné est aussi très dynamique comme en témoigne le jeu percussif et martelé qu’il adopte dans Drum Song. Que ce soit dans Divine Timing, une pièce modale et abstraite que Lovano a spécialement écrite pour cet ensemble dans laquelle le flux sonore se distend, ou dans Interiors, morceau au tempo ralenti qui fait une large place au silence, Giovanni Guidi surprend constamment.

Première pièce d’un medley de trois morceaux, Drum Song fit l’objet d’un enregistrement par le Us Five de Joe Lovano en 2008. L’orchestration en est ici bien différente. Accompagné seulement par la rythmique, le saxophoniste joue du tarogató, un instrument hongrois en bois, à anche simple, dont la sonorité évoque une clarinette, avant de reprendre son ténor pour nous offrir une version particulièrement lyrique de Spiritual (John Coltrane), Giovanni Guidi, seul au piano, concluant ce concert par un Over the Rainbow d’une grande intensité poétique, son sens profond des couleurs et de la nuance imprégnant la musique.

 

Photos © Roberto Cifarelli / ECM Records

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18 octobre 2019 5 18 /10 /octobre /2019 09:14
Franck AMSALLEM : “Gotham Goodbye” (Jazz&People / Pias)

Il fait peu parler de lui, pas assez au regard de son talent, sa déjà longue carrière. Né à Oran, élevé à Nice, Franck Amsallem vécut vingt ans aux Etats-Unis où il s’installa en 1982. Diplômé du Berklee College of Music de Boston deux ans plus tard, il poursuivit ses études à la Manhattan School of Music de New York obtenant un Master de composition jazz avec Bob Brookmeyer. Le jazz, Franck en connaît la grammaire et le vocabulaire. Mettant son piano au service des autres avant de créer sa propre musique, il a beaucoup joué de standards dans les nombreux clubs de jazz de la ville, apprenant à bien les connaître pour les ré-harmoniser, les réinventer à sa manière. Gagner sa vie comme musicien de jazz à New-York l’obligea à compter parmi les meilleurs, à jouer avec les meilleurs. Gerry Mulligan, Charles Lloyd, Joe Chambers (qui tient la batterie sur l’un de ses albums), Roy Hargrove et beaucoup d’autres le sollicitèrent comme pianiste. Gary Peacock et Bill Stewart l’accompagnent sur “Out A Day”, son premier disque enregistré en 1990. Car Franck Amsallem sait mettre en valeur les lignes mélodiques d’un thème qu’il soit de lui ou fasse partie de l’inusable Great American Song Book, bible des musiciens de jazz. Appréciant les belles mélodies, il accompagne avec finesse les chanteurs et les chanteuses qui le lui demandent. Phrasant comme un instrumentiste, il les chante également et leur a consacré deux albums. “Sings Vol.II a été l’un de mes Chocs de l’année 2014. Vous en trouverez la chronique dans ce blog.

Ces thèmes, Franck Amsallem les garda en mémoire lorsqu’il retrouva Paris en 2004, vingt ans après avoir quitté la capitale. Fort de son expérience new-yorkaise, il devint une figure familière des clubs parisiens, du Sunside, du Duc des Lombards. Ce dernier l’accueillit en juillet 2016 avec les musiciens de ce nouvel album, Irving Acao au saxophone ténor, Viktor Nyberg à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie. Après avoir enregistré un disque en piano solo en septembre 2016 – publié en début d’année le coffret “At Barloyd’s” (Jazz&People) le contient –, il sort enfin avec eux un album de ses compositions, “Gotham Goodbye”, un adieu à New York, à une mégalopole dont il n’a pas oublié la musique, du jazz moderne que le blues et de solides racines irriguent, du jazz habité par le rythme comme à ses plus beaux jours.

De nationalité cubaine, Irving Acao se plaît à enrouler ses phrases sensuelles autour des thèmes et possède un son bien à lui au saxophone ténor. Ce familier d’un autre club de la rue des Lombards, le Baiser Salé, ensorcèle par une sonorité chaude, chaleureuse qui donne un aspect solaire à la musique. La section rythmique est européenne. Le bassiste suédois Victor Nyberg vit depuis longtemps en France. Ancien élève du CSNM de Paris, il a également appris son métier en Amérique, à la North Texas University. Ses racines européennes lui apportent aussi un précieux bagage harmonique comme en témoigne A Night in Ashland, une ballade qu’il introduit conjointement avec le piano. Des ballades, il y en a plusieurs dans ce disque. Franck Amsallem improvise avec bonheur sur leurs belles mélodies. La partie de piano de Last Night When We Were Young, seul standard de l’album, est d’une rare élégance. Confiées au saxophone, les notes enveloppantes d’In Memoriam évoquent le générique d’une célèbre série TV. Je vous laisse deviner laquelle. Hamsa et son rythme chaloupé, son doux balancement, est également très séduisant. Batteur très demandé (Flash Pig, le défunt Gil Evans Paris Workshop), Gautier Garrigue officie aux tambours. Qu’il les martèle ou qu’il en caresse tendrement les peaux, il donne constamment du swing aux pièces toujours chantantes de l’album et ce malgré des métriques parfois impaires et inhabituelles. From Twelve to Four, un blues au tempo plutôt rapide, en témoigne. Ne manquez surtout pas cet opus que met en valeur sa pochette, une magnifique photo en noir et blanc de Philippe Lévy-Stab.

 

-Concert de sortie le 29 octobre au Sunside (21h00).

 

Photos © Philippe Lévy-Stab (pochette & Portrait) & Leonard Courtaux (quartet).

 

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 12:13
Laurent COULONDRE : “Michel On My Mind” (New World / L’autre distribution)

Michel, c’est bien sûr Michel Petrucciani disparu il y a vingt ans, en 1999. Laurent Coulondre n’en a que dix cette année-là. Il joue du piano et de la batterie mais ne connaît pas encore la musique de Michel. Il la découvre avec “Michel Plays Petrucciani” (Blue Note) qu’il écoute en boucle, sans jamais s’en lasser, un disque que lui offrent ses parents. Devenu pianiste de jazz, elle n’a jamais cessé de faire tourner sa tête et chavirer son cœur. En novembre 2018, à l’occasion d’une carte blanche au Bal Blomet, il interprète pour la première fois en public le répertoire qui sera celui de ce disque, un « tribute » à son musicien préféré. Il est également présent au piano et à l’orgue Hammond (un B3 avec pédalier et cabine Leslie) lors d’une soirée hommage organisée par l’Académie du Jazz à la Seine Musicale le 9 février 2019. Réuni par François Lacharme, cet All Stars de onze musiciens s’est également produit cet été à Marciac. Joués lors de ces deux soirées, Looking Up, September Second, Rachid et Little Peace in C figurent dans “Michel On My Mind”, son nouvel album.

Car entre-temps, Laurent Coulondre a cassé sa tirelire, créé son label, New World Production, et enregistré ce disque, en trio avec Jérémy Bruyère à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie. Au programme : onze compositions de Michel et une d’Eddy Louiss (Les Grelots). Deux thèmes de Laurent s’y ajoutent, la révélation d’un compositeur. Le répertoire de l’album provient des albums Blue Note (entre 1985 et 1993) et Dreyfus Jazz (entre 1994 et 1998) de Michel Petrucciani. Laurent ne reprend aucun des morceaux que ce dernier enregistra pour Owl Records, sa première maison de disques. Ce sont eux qui révélèrent l’immense pianiste qu’il était, l’attachement à la mélodie de ce musicien énergique qui martelait puissamment ses notes pour mieux les faire sonner.

 

Sans avoir la virtuosité de Michel, Laurent Coulondre parvient pourtant à faire constamment chanter sa musique. Ces morceaux, il s’est attaché à préserver leur groove, à mettre en évidence leur aspect solaire, et n’a pas trop cherché à les arranger autrement.  D’une grande délicatesse harmonique, Michel On My Mind, le thème qu’il lui dédie et qui donne son nom à l’album, témoigne de la compréhension qu’il a de sa musique. En la jouant comme il le fait, avec générosité et gourmandise, il reste parfaitement lui-même. Ne devient-on pas ce que l’on est en imitant les autres ? Dynamisée par la parfaite osmose de ses musiciens, la musique de ce disque met en joie. Les trois morceaux empruntés à “Music” – Memories of Paris, Looking Up et Bite –, sont irrésistibles. Colors et le tonique She Did It Again que Michel enregistra avec Gary Peacock et Roy Haynes (l’album “Michel Plays Petrucciani”) bénéficient d’un merveilleux piano. Laurent Coulondre fait danser ses notes. Toujours utilisé à bon escient, son orgue tisse des nappes sonores qui enchantent. J’arrête là, les compliments. Ce disque, je vais beaucoup l’écouter.

Laurent COULONDRE : “Michel On My Mind” (New World / L’autre distribution)

Outre le CD déjà disponible, un double vinyle de “Michel On My Mind” doit paraître le 18 octobre avec quatre morceaux supplémentaires.

Concert de sortie le 10 octobre au Bal Blomet (20h30).

 

Photos © Vincent Le Gallic (trio) & Marc Ribes

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15 juillet 2019 1 15 /07 /juillet /2019 09:26
Un antidote muy caliente

Dans son nouveau disque, “Antidote”, Chick Corea dont la famille est originaire de Sicile et de Calabre célèbre à nouveau ses origines latines. “Antidote” est aussi un hommage au guitariste de flamenco Paco de Lucía (1947-2014) avec lequel il travailla. Cet héritage musical qu’il revendique, le pianiste lui a consacré un album au titre évocateur en 1976, “My Spanish Heart”, aujourd’hui le nom de son groupe. Je m’en souviens d’autant mieux qu’il contient la première version du célèbre Armando’s Rhumba et que, travaillant alors chez Polydor, j’avais moi-même supervisé la sortie française de ce disque. Avant de devenir un classique, il reçut un accueil mitigé, les fans de Return to Forever ne s’attendant pas à écouter une telle musique. Les années ont passé, Chick Corea joue toujours aussi bien du piano et son talent d’arrangeur reste intact comme en témoigne ce nouveau fleuron de sa très longue discographie.

 

« Mes origines sont italiennes, mais mon cœur est espagnol et j’ai grandi avec cette musique » déclare Chick Corea dans les notes du livret de ce nouveau disque. Ses premiers concerts à New-York, il les donna avec Mongo Santamaria au début des années 60 avant de rejoindre la formation du percussionniste portoricain Willie Bobo. Chick s’était initié à la musique latino-américaine à Boston au sein de l’orchestre de Phil Barboza. En 1967, il enregistra “Sweet Rain” avec Stan Getz dont il est alors le pianiste, mais c’est la parution l’année suivante de “Now He Sings, Now He Sobs” enregistré avec Miroslav Vitous et Roy Haynes qui suscita l’enthousiasme et l’admiration des amateurs de jazz. Loin de renier ses origines latines, Chick Corea en orchestrera brillamment les musiques. Spain, sa plus célèbre composition, n’est-elle pas inspirée par le Concerto d’Aranjuez de Joaquín Rodrigo ? Comprenant le batteur percussionniste Airto Moreira et la chanteuse Flora Purim, le premier disque de Return to Forever mêle brillamment jazz et musique brésilienne. Il contient La Fiesta, une espagnolade qu’il reprendra souvent. Le flamenco est à l’honneur dans “Touchstone”, un album de 1982 sur lequel le pianiste invite Paco de Lucía, et dans “The Ultimate Adventure”, un « poème symphonique » (« Tone Poem ») de 2006 dans lequel l’Espagne et ses musiques nourrissent ses visions musicales.

Chick COREA & The Spanish Heart Band : “Antidote” (Concord Jazz / Universal)

Pour célébrer à nouveau le côté latin de son héritage musical, Chick Corea a réuni autour de lui Steve Davis au trombone, Michael Rodriguez à la trompette, Jorge Pardo à la flûte et au saxophone, Niño Josele à la guitare, le bassiste cubain Carlitos Del Puerto, le batteur Marcus Gilmore, le percussionniste vénézuélien Luisito Quintero et le Tap Dancer Niño de Los Reyes, étoile montante de la danse flamenca contemporaine. Certains d’entre eux nous sont familiers à commencer par Marcus Gilmore, petit fils du grand Roy Haynes, souvent associé au pianiste Vijay Iyer. Musicien très demandé, le tromboniste Steve Davis, un protégé de Jackie McLean, a été membre du sextet de ce dernier, mais aussi des Jazz Messengers et du groupe Origin de Chick Corea. Les espagnols Niño Josele et Jorge Pardo ont tous les deux travaillé avec Paco de Lucía qui, comme Astor Piazzolla avec le tango, modernisa la guitare flamenca. Pardo joue également sur plusieurs disques de Corea. On l’entend beaucoup dans le trop méconnu “The Ultimate Adventure”. Deux plages de “Trilogy”, My Foolish Heart et Spain, enregistrées live à Madrid en 2012, témoignent de sa grande maîtrise de la flûte.  

Antidote” contient une reprise de Zyryab, une composition de Paco de Lucía. Elle devint familière au pianiste lorsque le guitariste d’Algésiras l’invita à l’enregistrer avec lui à Madrid en 1990. Dans cette nouvelle version, la guitare de Niño Josele, la flûte de Jorge Pardo et le piano de Chick Corea mêlent leurs timbres et leurs rythmes obsédants. S’y ajoutent les « palmas » (claquements de mains) des musiciens et les claquettes de Niño de Los Reyes. Une plateforme de bois a été construite spécialement pour lui en studio. Il intervient également dans The Yellow Nimbus, à l’origine un duo écrit pour Paco et Chick. L’album “Touchstone” le contient. Dans cette danse flamenca, la guitare répond ici aux riffs des cuivres et la flûte improvise fièrement sur fond de percussions hypnotiques. Les doigts mobiles du pianiste prennent le relais. La sonorité est riche et brillante, le toucher ferme et souvent percussif. La main gauche plaque des accords avec une précision toute rythmique ; la droite, fluide et souple ornemente avec élégance et brio. Dans son disque, Chick Corea joue aussi des claviers électriques et un Moog Voyager utilisé avec sensibilité et parcimonie.

Également dans “Touchstone“ Duende bénéficie d'un nouvel arrangement. Le « duende » c’est le moment de grâce pendant lequel le joueur de flamenco (ou le torero, le terme se retrouvant dans la tauromachie) prend tous les risques afin de transcender son art et atteindre un niveau d’expression supérieur. Piano, flûte, trombone, trompette, les instruments s’expriment à tour de rôle, portés par une orchestration brillante, des rythmes irrésistibles. Composé pour cette séance, Antidote est chanté par le panaméen Rubén Blades qui intervient aussi dans My Spanish Heart pour lequel Chick a écrit un bref Prelude. Gayle Moran son épouse y assure toutes les voix. “My Spanish Heart”, l’album de 1976, en renferme une toute autre version. Elle ne dure qu’une minute trente-sept secondes mais reste inoubliable. Déjà confié à Gayle Moran, un chœur y intervient mais le piano de Chick est le seul autre instrument de cette pièce romantique. Du même disque provient le populaire Armando’s Rhumba. Le violon de Jean-Luc Ponty et la contrebasse de Stanley Clarke font merveille dans la version initiale. Introduite par une fanfare, la nouvelle, tout aussi enlevée, se voit confiée à tous les instruments de l’orchestre, chacun y allant de son chorus, les percussions rythmant joyeusement la musique.

Les musiques latines que célèbre ici le pianiste comprennent aussi la Bossa Nova que Stan Getz popularisa dans les années 60 avec Antonio Carlos Jobim, João Gilberto et quelques autres. Outre “Sweet Rain”, Chick participa en 1972 à un autre album du saxophoniste, “Captain Marvel” dans lequel ce dernier emprunte la section rythmique du premier Return to Forever. Corea a souvent joué Desafinado de Jobim avec Getz. Au piano électrique, il le reprend ici dans une version vocale colorée et sensuelle. Maria Bianca en est la chanteuse. Dernière surprise de ce disque, Admiration, sa dernière plage, est introduit par une adaptation pianistique du Pas de deux de la troisième scène du “Baiser de la fée” (“The Fairy’s Kiss”), un ballet qu’Igor Stravinsky composa en hommage à Piotr Ilitch Tchaïkovsky et qui fut créé à L’Opéra de Paris en 1928.

 

Magnifiquement enregistré par Bernie Kirsh, l'ingénieur du son attitré de Chick Corea, cet album solaire réunit quelques-uns des plus beaux arrangements du pianiste. Il ne sera pas oublié.

 

PHOTOS © The Mad Hatter Studios - Couverture de l'album “Antidote” © Mikolaj Rutkowski.

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 09:51
Stan GETZ Quartet : “Getz at The Gate” (Verve / Universal)

Des CD(s) inédits de Stan Getz, il n’en sort pas tous les jours, surtout lorsqu’ils sont doubles, contiennent près de 2h20 de musique et bénéficient d’une excellente prise de son. La parution en juin de “Getz at The Gate” constitue donc un événement. Enregistrées le 26 novembre 1961 par Verve, sa compagnie de disques, au Village Gate de New-York, ces faces témoignent de la grandeur du musicien, styliste incomparable du saxophone ténor dont la sonorité moelleuse et suave fait toujours battre les cœurs.

 

Janvier 1961. De retour aux Etats-Unis après un long séjour en Europe, Stan Getz constitue rapidement un groupe avec Steve Kuhn au piano, Scott LaFaro à la contrebasse et Pete LaRocca à la batterie. Quelques titres sont enregistrés à Chicago le 21 février. Le groupe se produit au Festival de Jazz de Newport le 3 juillet, Roy Haynes remplaçant LaRocca à la batterie. Avec lui et toujours en juillet, Getz va enregistrer “Focus”, un chef-d’œuvre, un album à part dans sa discographie. Le bassiste en est John Neves car, trois jours après Newport, LaFaro s’est tué dans un accident de voiture. Neves participe également à l’album en quintette que Getz grave en septembre avec Bob Brookmeyer. “Fall 1961”, une grande réussite, replace le saxophoniste au devant d’une scène qu’occupe Sonny Rollins et John Coltrane depuis son absence. En mai et juin, ce dernier vient d’enregistrer avec Eric Dolphy “Africa/Brass”. La musique modale qu’il y adopte lui donne une plus grande liberté que les grilles d’accords dont il s’est finalement délivré. En Californie, un certain Ornette Coleman développe un jazz libre et neuf qui rénove le langage de Charlie Parker.  

Les temps changent et Stan Getz, adepte du délicat phrasé mélodique de Lester Young, incarne un jazz autrement plus cool. Doté d’un timbre aérien, son instrument chante des notes fluides et tendres, caresses qui possèdent un intense pouvoir de séduction. Son public a toutefois oublié que le saxophoniste est aussi un bopper et qu'il peut adopter un jeu plus dur, souffler des notes agressives. C’est ce qu’il fait avec son groupe au Village Gate de New-York le 26 novembre, lors du dernier des quatre concerts qu’il y donna. Verve enregistra les deux sets de la soirée en prévision d’un album qui ne fut jamais publié.

 

Le musicien décontracté que l’on connaît s’abandonne à son lyrisme dans les ballades. Les tempos lents conviennent toujours bien à sa sonorité feutrée qui enveloppe les mélodies qu’il reprend. When the Sun Comes Out qu’il a beaucoup joué en Europe, Where Do You Go ? d’Alec Wilder, et Spring Can Really Hang You Up the Most, sont des sommets de langueur, d’élégance poétique. Mais Getz est aussi désireux de produire un jazz plus moderne, de s’exprimer de manière plus viril. John Coltrane l’a détrôné dans les référendums des magazines et il tient à lui montrer de quoi il est capable.

 

Avant qu’il ne choisisse McCoy Tyner comme pianiste, Steve Kuhn joua brièvement avec Coltrane, à la Jazz Gallery notamment. Élève de Margaret Chaloff, la mère du saxophoniste baryton Serge Chaloff, il apprit les accords de Yesterday’s Gardenias avec ce dernier. Sous ses conseils, Getz le reprend et laisse son trio interpréter Impressions de Coltrane qu’il annonce comme étant So What de Miles Davis – les deux morceaux ont la même structure modale et leur mélodie est empruntée à la Pavanne de Morton Gould (1913-1996). Kuhn le développe pendant plus de onze minutes. Pianiste au toucher raffiné, il joue alors comme Bill Evans, plaque des accords ouverts, parfois ambigus sur un plan harmonique. L’instrument dont il dispose n’est sans doute pas un piano de concert, mais Kuhn colore la musique par un jeu mélodique au sein duquel single-notes et block chords font bon ménage.

Sans avoir le génie mélodique de Scott LaFaro dans les solos qu’il s’accorde dans Impressions, Yesterday’s Gardenias, Stella By Starlight et une très longue version de Jumpin’ With Symphony Sid, un thème de Lester Young le père spirituel, belle occasion pour Stan Getz de lui rendre hommage, John Neves se révèle un gardien de tempo exigeant et solide. Sa walking bass fait merveille dans le tonique It’s You Or No One, un des thèmes dans lesquels Getz attaque ses notes avec une puissance inhabituelle. Le saxophoniste fait de même dans une reprise musclée de Airegin, un des thèmes de Rollins qu’il admire. Woody’N You de Dizzy Gillespie et 52nd Street de Thelonious Monk révèlent également le bopper tout feu tout flamme, ici plus proche de Charlie Parker que de Lester Young. 52nd Street donne aussi à Roy Haynes l’occasion d’un long solo de batterie. Il a joué avec Monk et a enregistré avec Getz Wildwood de Gigi Gryce en 1951 lors d’une séance new-yorkaise réunissant Horace Silver au piano et Jimmy Raney à la guitare. Incontestablement, Haynes a un son. Sa frappe de caisse claire, la sonorité mate de ses tambours le distingue de ses confrères. C’est la seule version de 52nd Street par Getz que nous possédons et il aura fallu attendre presque 60 ans pour l'écouter.

 

En février 1962, Stan Getz enregistrait “Jazz Samba” avec le guitariste Charlie Byrd revenu du Brésil où l’avait conduit une tournée avec son trio. Véritable triomphe commercial – il resta 70 semaines au classement du Billboard – l’album mit la Bossa Nova à la mode. Sa compagnie de disques mit donc les enregistrements du Village Gate en sommeil, préférant faire graver au saxophoniste “Big Band Bossa Nova” avec l’orchestre de Gary McFarland,  “Jazz Samba Encore” avec le guitariste Luiz Bonfá et Antonio Carlos Jobim et surtout l’album “Getz-Gilberto” avec João Gilberto*, Antonio Carlos Jobim et Astrud Gilberto, la plus grosse vente de Getz, nouveau champion du Box Office.

 

*Décédé à Rio de Janeiro à l'âge de 88 ans le samedi 6 juillet.

 

Photos © Lee Tanner & Bob Parent / Verve Records

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 09:51
Dan TEPFER “Natural Machines” (Sunnyside / Socadisc)

Après avoir exploré dans “Eleven Cages” (Sunnyside 2017), son disque précédent, la malléabilité du temps musical, ce battement de vide et de plein qui s’étire comme un ruban de caoutchouc et que l’on peut remplir de notes ou de silence, Dan Tepfer, pianiste mais aussi astrophysicien de formation, propose avec “Natural Machines” un album solo révolutionnaire sur lequel il improvise sur des algorithmes de sa création. La musique et les images qui en résultent sont enthousiasmantes.

Son seul instrument : un Disklavier, piano à queue relié et piloté par un ordinateur portable que Yamaha commercialisa en 1987. Utilisant la technologie solénoïde (dispositif constitué d’un fil électrique enroulé hélicoïdalement de façon à former une bobine parcourue par un courant produisant un champ magnétique) et des capteurs électroniques, l’instrument est une sorte de piano mécanique au sein duquel un programme informatique remplace les rouleaux mécaniques qui jadis en permettaient le fonctionnement. Dan Tepfer découvrit le potentiel créatif du Disklavier il y a cinq ans. Enthousiasmé, il se mit à écrire des programmes qui permettent de réagir en temps réel à ses improvisations, à une musique créée intuitivement. Programmés par Dan, des algorithmes analysent ce qu’il est en train de jouer et renvoient une réponse au piano, les touches de l’instrument, prédéterminées par des règles précises, s’activant d’elles-mêmes. Sa musique peut ainsi être répétée comme dans un jeu de miroir, les aigus devenir graves, les graves devenir aigus. La note jouée en actionne une autre sans que votre doigt n’ait eu besoin de se poser sur le clavier. Selon les instructions communiquées à l’ordinateur, l’instrument peut par exemple jouer la même note une octave plus basse, le pianiste dialoguant ainsi avec lui-même. Les harmonies de All the Things you Are de Jerome Kern, seul standard de l’album, font naître un contrepoint polyphonique, un canon à l’octave. On pense à Jean-Sébastien Bach auquel Dan a consacré un album à ses “Variations Goldberg”. Le même procédé est repris dans Inversion et Metricmod, deux pièces spectaculaires sur le plan sonore, comme si plusieurs pianistes improvisaient sur un même thème.

Dan TEPFER “Natural Machines” (Sunnyside / Socadisc)

Dans ce jeu formel, l’improvisateur réagit en temps réel à la musique qui lui est renvoyée et dont il a programmé les règles. Il est libre d’inventer mais dans le cadre précis qu’il a préalablement fixé à chaque pièce. Les onze morceaux de “Natural Machines” ont été enregistrés en une seule prise. Comme son nom l’indique, Looper repose sur la mise en boucle de phrases musicales. Dans ce long morceau, de féériques tintinnabulements de notes introduisent une mélodie inoubliable qui surgit peu avant la coda. Car les algorithmes qui structurent chaque morceau n’empêchent nullement Dan Tepfer de faire preuve de lyrisme. Les effets de tremolo qui donnent son nom à une de ses compositions servent et transcendent un thème admirable. Triadsculpture, le seul dans lequel le pianiste introduit des sonorités électroniques est également très beau.

Ajoutons que la musique de “Natural Machines” est non seulement sonore mais visuelle. Le programme créé par Tepfer génère aussi des projections algorithmiques, formes géométriques en mouvement qui sous-tendent la structure musicale de chaque pièce : sa hauteur, sa dynamique, son attaque, son rythme, son harmonie. On en visionnera les images sur YouTube : www.dantepfer.com/naturalmachines. Outre la sortie de l’album le 14 juin, un site sur lequel Dan Tepfer travaille actuellement permettra de le découvrir en réalité virtuelle. Soutenu par la Fondation BNP Paribas, une expérience interactive intégrale sera tentée le 25 juin prochain au Café de la Danse. Chaque spectateur se verra remettre un Google cardboard lui permettant, via son smartphone, de rentrer le temps de quelques morceaux dans un monde tridimensionnel. On ne manquera pas ce concert événement.

 

Photo pochette “Natural Machines” © Josh Goleman - Autres photos © Dan Tepfer

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 09:01
Jan HARBECK Quartet : “The Sound The Rhythm” (Stunt / UVM)

Loin de la musique de Paul Motian ou de celle du trio ORBIT dont je vous ai récemment entretenu, le saxophoniste danois Jan Harbeck publie un disque de jazz classique que l’on peine à croire venu du froid tant il dégage de chaleur. Membre de plusieurs formations dont celle du batteur Snorre Kirk – son disque “Beat” a manqué de peu l’an dernier le Grand Prix de l’Académie du Jazz –, Jan Harbeck, né en 1975, brille aussi avec la sienne, un quartette avec lequel il a enregistré quatre albums. L’un d’entre eux, “Variations in Blue” accueille le saxophoniste Walter Smith III, l’un des meilleurs ténor américain. Toujours en 2018, Harbeck et Henrik Gunde, son fidèle pianiste, ont remporté conjointement le Prix Ben Webster, l’une des plus prestigieuses récompenses musicales du royaume du Danemark.

C’est autour du saxophoniste Ben Webster (1909-1973) que s’organise le répertoire de ce nouvel album. Originaire de Kansas City, ce dernier fit partie des orchestres de Fletcher Henderson, Duke Ellington et Count Basie (pour ne citer qu’eux) et termina sa carrière à Copenhague où il s’installa en 1969. Une rue porte aujourd’hui son nom. Il enregistra plusieurs disques au Jazzhus Montmartre, le plus célèbre club de jazz de la ville. Lui rendre hommage était tentant pour Jan Harbeck. Le concert qu’il donna avec Henrik Gunde au cours de la cérémonie de remise du Prix Ben Webster comprenait plusieurs morceaux de ce dernier, pourquoi ne pas les enregistrer. “The Sound The Rhythm” en contient quatre. Les six autres sont de Harbeck qui, outre les membres de son quartette – Gunde au piano, Eske Nørrelykke à la contrebasse et Anders Holm à la batterie –, invite un second batteur, Morten Ærø, à rythmer deux plages, le saxophoniste alto Jan Zum Vohrde lui donnant la réplique sur I’D Be There, un thème co-signé par Webster et Johnny Hodges.

Comme Ben Webster, Jan Harbeck est un amoureux de la mélodie. Il la célèbre, la chante, enroule ses notes autour d’elle. Chaudes, suaves, enveloppantes, il nous les souffle à l’oreille. Webster excellait dans les ballades. Harbeck fait de même. Dans le mélancolique Tangorrus Field qu’il introduit brièvement en solo, il les étale, leur donne la douceur du velours. Un peu en retrait, le doigté caressant, Henrik Gunde, son pianiste, espace les siennes pour mieux faire ressortir celles du saxophone ténor. Une autre ballade leur est réservée. Introduite par un clin d’œil à Chopin, Circles envoûte par sa mélodie. C’est le seul duo de l’album et le plaisir que les deux hommes éprouvent à la jouer s’entend dans le choix de leurs notes, la délicatesse de leurs ornementations. L’arrangement de I’D Bee There est particulièrement soigné. Webster le joue en sextet avec Hodges dans “The Complete 1960 Jazz Cellar Session” (Solar Records). Harbeck le reprend avec Jan Zum Vohrde. Les deux saxophones (alto et ténor) jouent à l’unisson sa délicieuse mélodie, improvisent avec le piano des variations qui enchantent. Composé par Billy Strayhorn, Johnny Come Lately nous est familier. Harbeck, souffle et chuchote des phrases tendres, lyriques, aériennes et sensuelles.

S’il chérit le son, Jan Harbeck ne délaisse pas le rythme. Celui chaloupé de Woke Up Clipped que Ben Webster enregistra en 1944, est propice au déhanchement, à la danse. Les deux batteurs qui accompagnent le ténor sont toutefois beaucoup plus présents dans Shorty Gull que Webster interprète également avec Hodges au Jazz Cellar de San Francisco. Anders Holm et Morten Ærø ne rythment pas seulement l’improvisation fiévreuse d’Harbeck qui semble activée par un feu intérieur. Ils la commentent, dialoguent avec son saxophone, l’inattendu surgissant de leurs échanges. Introduit par le piano d’Henrik Gunde, Blues Crescendo évoque bien sûr le célèbre Crescendo in Blue de Duke Ellington. Bien que tout feu tout flamme dans l’exercice, Jan Harbeck, n’aligne toutefois pas vingt-sept chorus de ténor comme le fit Paul Gonsalves, un autre admirateur de Webster, au festival de Newport en juillet 1956.

 

Indissociable de cette musique, le blues y est partout présent. Dans ce Blues Crescendo vitaminé mais aussi dans Poutin’, un autre thème de l’oncle Ben, et Tail That Rhythm, le morceau de bravoure de l’album. D’un ténor volubile, d’un piano que titille ici la prouesse, les notes fusent, syncopées, le jazz en fête se fait swing. Intemporel, fier de ses racines, il est jubilatoire dans la patrie d’Hamlet.

 

Photos : Jan Harbeck Quartet © Søren Wesseltoft – Henrik Gunde & Jan Harbeck © Photo X/D.R. 

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