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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 10:03

Ce nouvel album de John Taylor en solo ne dévoile pas aisément ses secrets. Son approche en est même difficile. Le pianiste anglais construit un univers sonore raffiné dans lequel les thèmes complexes et durs à mémoriser naissent de savantes constructions harmoniques. A peine entrevus, ils nous échappent, génèrent d’autres mélodies tout aussi fugitives. John Taylor joue une musique souvent abstraite. Son langage introspectif et poétique évoque des images, fait travailler l’imagination. Sa vision du jazz est européenne. Son vocabulaire, ses choix mélodiques traduisent des influences classiques, surtout le court Prelude n°3, dans lesquelles il donne poids et volume à ses notes inquiétantes. Les “Phases“ qu’il décrit, ce sont celles des saisons. Dans Spring, la musique semble sortir d’un long sommeil, hésite puis se transforme, devient vive et lumineuse. Summer déploie de riches couleurs harmoniques. Le piano esquisse des pas de danse, chante de délicates ritournelles. Autumn, une pièce sombre, lente, mélancolique, s’articule autour d’une mélodie circulaire. Le début de Winter est presque un ostinato. Le piano chante les mêmes petites notes puis improvise des variations qui étrangement relèvent du blues. Ces quatre saisons, John Taylor ne les joue pas les unes derrière les autres, mais intercale entre-elles des compositions fascinantes. Les ambiguïtés harmoniques de Ritual, une pièce très noire, le mystérieux et envoûtant Frolics qui révèle davantage sa beauté à chaque écoute sont quelques-unes des miniatures constituant le programme de ce disque. Quatre d’entre-elles dépassent les cinq minutes. Eulogy fut enregistré par Taylor avec le groupe Azimuth en 1978 et une première version d’Autumn apparaît dans “Départ“, le troisième disque de cette formation. John Taylor joue aussi du célesta dans Foil et Duetto, deux morceaux plus accessibles. Dans le premier, le piano brode un contrepoint mélodique autour des notes répétitives du célesta. Dans le second, le piano assure le travail rythmique et le célesta improvise. Avec Fedora, une composition de Kenny Wheeler jouée staccato, Duetto est une des rares plages de l’album à posséder une véritable cadence. For Carol et son beau thème nostalgique est également d’un accès plus facile. Soyez patients avec ce disque. Il faut plusieurs écoutes pour en saisir les richesses.

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9 mars 2009 1 09 /03 /mars /2009 12:07

Sur scène, Yaron Herman prend son temps et développe les idées harmoniques qui lui passent par la tête. Il cherche, repense ses morceaux et ceux des autres, en donne des versions toujours différentes et se dépense sans compter dans de longues improvisations souvent oniriques. En studio, le pianiste canalise son énergie, réduit ses voicings et va à l’essentiel. Les morceaux de son disque précédent restent des esquisses enregistrées par un groupe qui n’a pas encore appris à se connaître. Ils seront retravaillés en concert. Perpétuellement insatisfait, Yaron cherchera sans doute à faire de même avec les compositions de ce nouvel album. Beaucoup plus abouti, il traduit pourtant une maturité nouvelle. Le pianiste fougueux place désormais sa technique au service d’une musique dont il a très soigneusement peaufiné les arrangements. La cohésion exceptionnelle du trio qui l’accompagne rend possible ce travail sur la forme. Matt Brewer à la contrebasse et Gerald Cleaver à la batterie apportent une grande fluidité rythmique aux morceaux. Le batteur fascine par la légèreté de son jeu de cymbales. Une contrebasse complice à la sonorité magnifique commente, installe un groove dont profite habilement le pianiste. Les rythmes interviennent beaucoup dans la composition de Vertigo et de Twins, morceaux exigeant une grande précision d’exécution. Matt Brewer apporte deux mélodies et Yaron en a puisé d’autres chez des compositeurs hébreux, Alexander Argov et Naomi Shemer, grande dame de la chanson israélienne. De cette dernière, Yaron reprend Lu Yehi, en solo, moment tendre et magnifique. Ecrit par Bjork, Isobel hérite des magnifiques couleurs qu’installe le Quatuor Ebène. Ce sont encore les cordes qui dans Muse répondent au piano. Cette pièce, la première de l’album, rappelle beaucoup Vision, l’ouverture d’“Expectations“, double album que Keith Jarrett enregistra pour Columbia en 1972. Bien que l’influence de ce dernier soit encore prépondérante, Yaron tend à s’en dégager. Intelligemment construites, ses longues phrases accueillent le silence. Joliment ciselées et restituées par une magnifique prise de son, les notes respirent, réservent de nombreux moments magiques, forment la trame d’un vaste tissu poétique. Joya et Rina Ballé éblouissent par leurs voicings. Cette dernière pièce, la plus longue du disque, abrite une splendide partie d’alto. Le Quatuor Ebène répète sans cesse le thème, le piano chante, les doigts égrainent un tapis de petites notes ensorcelantes qui réconfortent et ne lassent pas. Particulièrement inspiré, Yaron nous offre ici son plus beau disque.
Pour fêter sa sortie, Yaron Herman donne ce soir à 20 heures un concert unique au théâtre des Champs-Elysées: http://www.theatrechampselysees.fr/ 
 

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23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 10:50

De bonnes chroniques de ce disque dans Jazzman et Jazz Magazine, Vladimir enthousiaste à la Fnac Montparnasse, m’ont donné envie de découvrir la musique de Christophe Leloil que je ne connaissais pas. « Bonne écoute » a écrit Jean-Paul Ricard le directeur artistique de l’Ajmi sur la carte postale qui accompagnait son envoi. Mes oreilles ont été enthousiastes. Outre la révélation d’un jeune trompettiste qui n’hésite pas à utiliser toutes sortes de sourdines pour rechercher divers effets de growl et vocaliser le discours instrumental, la compétence de l’arrangeur et l’agencement des épisodes orchestraux de cette suite instrumentale subtilement orchestrée impressionnent. "E.C.H.O.E.S." (Extended Composition Heard On Evolutive Swing) réunit une série de compositions à tiroirs s’enchaînant sans aucune pause. De fréquents changements de tempo au sein même de chaque morceau favorisent la déclinaison de nombreux interludes mélodiques qui introduisent habilement les chorus. Christophe se réserve ceux de la première pièce : Play the Blues and See What Happens, avant d’inviter ses musiciens à improviser. Trempée dans le blues, sa musique sonne résolument moderne. Nourrie du bop de Clifford Brown, elle s’enracine dans le swing de Roy Eldridge et dans le jazz des années 20. Le blues habite cette trompette agile et chaleureuse qui concilie tradition et modernité et passe aussi aisément d’un style à un autre que la nuit succède au jour. Car c’est un véritable voyage dans l’histoire du jazz qu’effectue ce sextet qui parvient à sonner comme un petit big band. Comment ne pas penser aux suites que Wynton Marsalis a composées pour son septet au début des années 90, à “Citi Movement“ notamment. Il faut saluer les protagonistes de cette belle aventure musicale qui, sans jamais tomber dans le syncrétisme, réunit le jazz d’hier et d’aujourd’hui. Omniprésente au piano, Carine Bonnefoy brode des harmonies délicates et assoit l’harmonie derrière les solistes. Il faut l’entendre improviser dans Roulette Russe et La Petite Ternade, composition qui étonne par sa modernité. Raphaël Imbert et Thomas Savy se partagent clarinettes et saxophones et donnent de chaudes couleurs à ces pages pleines de vie. Simon Tailleu et Cédrick Bec installent le swing et portent à ébullition une grande variété de rythmes. Avec eux, la musique jamais ennuyeuse acquiert une dynamique et une mobilité stupéfiantes. 

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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 14:00

Je n’ai jamais été un grand fan de Baptiste Trotignon. Dans ses précédents albums en trio ou avec David El-Malek, le pianiste étale un peu trop sa technique. Bon musicien, mais acrobate du bop, il jongle avec ses notes et donne peu d’émotion. Plus intéressants, ses deux disques en solo réservent de bons moments. Le piano se fait tendre, le discours devient sensible et poétique et la musique y gagne. On entend cela dans cet album new-yorkais. Le langage y est constamment musical, le pianiste met sa technique au service de la musique et n'en fait jamais trop. Baptiste nous offre des thèmes simples, élégants et souvent mélodiques, à l'écriture travaillée. Ses morceaux à tiroirs réservent des surprises, des thèmes secondaires, des cadences qui étonnent et stimulent la section rythmique. La contrebasse très souple de Matt Penman réagit comme un élastique à ces tensions inattendues. Eric Harland jongle avec une grande variété de rythmes. Sa batterie ne marque pas seulement le tempo, mais colore et nourrit le flux musical. Otis Brown officie dans les morceaux plus ternaires, dans Dexter, une pièce bop que chauffent à blanc le saxophone ténor de Mark Turner et le bugle de Tom Harrell. Ce dernier s’offre un très beau duo avec Baptiste dans Blue, une pièce douce et magique. Contrairement à de nombreux saxophonistes, Mark a beaucoup à dire. Il raconte des histoires, possède une sonorité et un langage harmonique bien à lui. Dans Flow, son saxophone chante la mélodie avec le piano, en décline les harmonies par petites touches, joue de courtes phrases personnelles. On retrouve les deux souffleurs dans Samsara, un thème élégant qu’ils habillent de couleurs éclatantes. Nerveux et virtuose, le piano chante de délicates petites musiques. Peace dans lequel on entend quelques notes du 4ème prélude de Chopin est très attachant. On ne s’ennuie pas une seconde à l’écoute de ces onze plages, le meilleur disque de Baptiste Trotignon. 

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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 08:38

Troisième volet des “New York Trio Recordings“ de Marc Copland. Après Gary Peacock et Bill Stewart dans le premier, Gary Peacock et Paul Motian dans le second, le pianiste change à nouveau de section rythmique, reprend Stewart et remplace Peacock par Drew Gress, sa musique se voyant ainsi portée d’une autre manière. Stewart semble mieux convenir que Motian pour la rythmer, la pousser en avant. Il prend des initiatives, anticipe le flux harmonique, rentre davantage dans la musique. On peut préférer le premier volume au second, mais Gress joue plus juste que Peacock et donne beaucoup d’épaisseur à ses notes rondes et puissantes. Dans Like it Never Was, une des compositions de “7 Black Butterflies“, un de ses albums, il se place volontairement en retrait pour laisser Stewart ponctuer la musique de ses cymbales. Night Whispers débouche vite sur une improvisation collective et dans Space Acres et The Bell Tolls, Copland revient obstinément sur les mêmes accords pour permettre à ses partenaires d’embellir harmoniquement et rythmiquement les morceaux. Le pianiste fait beaucoup jouer ses musiciens. Il les provoque, les relance par quelques notes, par un motif rythmique inlassablement répété qui les oblige à façonner une musique de groupe. Copland ne joue pas non plus comme les autres pianistes. Trois courtes versions d’Emily en solo, différentes les unes des autres, témoignent de la singularité de son langage harmonique. Son utilisation judicieuse des pédales lui permet de nuancer constamment son phrasé legato, de modifier la couleur de ses notes raffinées, d’allonger ou de diminuer leur résonance. Ce nouvel album de Marc Copland confirme sa place auprès des grands. On l’écoute avec un plaisir intense.

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:46

Etonnant parcours que celui d’Enrico Rava. En 1957 à Turin, il assiste à un concert de Miles Davis et décide de jouer du bop à la trompette alors qu’il pratique du dixieland au trombone. Dans les années 60, il joue avec Gato Barbieri, Steve Lacy, souffle des notes de feu, recherche le jaillissement du cri. Installé  à New York en 1967, il se produit tout naturellement avec les musiciens d’avant-garde, travaille au sein de la Jazz Composer’s Orchestra Association de Carla Bley et Mike Mantler. Cette esthétique free qui est la sienne jusqu’aux années 90 va progressivement s’estomper. Enrico Rava s’intéresse alors à l’écriture musicale, compose en se préoccupant davantage de la forme. Il adoucit son jeu, fait sonner sa trompette comme celle de Miles Davis. C’est un musicien lyrique qui grave une nouvelle série d’albums pour ECM à partir de 2003. “Easy Living“ est même une énorme surprise. Nulle urgence dans son jeu, mais des phrases chantantes, une célébration de la mélodie inattendue. A ses côtés, Stefano Bollani, un jeune pianiste italien, fait déjà parler de lui. Il joue dans ce “New York Days“, enregistré en quintette à New York. Le trompettiste y retrouve Paul Motian, le batteur d’“Escalator Over the Hill“ et de “Tati“, un grand disque en trio. Larry Grenadier assure la contrebasse et le saxophoniste Mark Turner complète le groupe. Bien que ce dernier aime les accords tarabiscotés, sa sonorité réfléchie s’accorde à celle, chantante, de Rava. Il muscle la musique par la vivacité de ses chorus, pousse le trompettiste à monter dans les aigus, à retrouver un peu le vertige de ses années rebelles. Le jazz abordé est ici est largement modal. Le trompettiste avoue avoir réduit sa musique à l’essentiel, à des mélodies très simples (le thème de Certi Angoli Segreti fait penser à du Nino Rota). Il laisse ainsi ses musiciens tisser des fils harmoniques, embellir la musique et la faire respirer. Les climats sont plus sombres que d’habitude. Les tempos plus lents favorisent la recherche de paysages sonores proches de l’abstraction (Outsider). Comme d’habitude, Motian commente, propose un langage rythmique qui lui est personnel. Attentif, Grenadier économise ses notes, joue les plus utiles, fait parfois tenir à sa contrebasse un rôle de bourdon. Le flux harmonique ralenti permet l’enchevêtrement de nombreuses séquences rythmiques. Constamment à l’écoute, Bollani cimente les échanges, les contre-chants auxquels se livrent la trompette et le saxophone. Ses petites notes élégantes relancent le discours mélodique, le prolongent par de belles improvisations (Lady Orlando). Un des très beaux disques de cette nouvelle année.

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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 10:44

Theo Bleckmann enregistre beaucoup. Il travaille avec Moss, groupe vocal prometteur dont on attend un second album et vient de publier un recueil de chansons de Charles Ives dans lequel le groupe Kneebody l’accompagne. Convié en 2002 à un Wall-to-Wall Joni Mitchell Marathon Concert, Bleckmann avait alors formé un trio avec Gary Versace et John Hollenbeck. Ce Refuge Trio sort aujourd’hui un premier opus inattendu sur le label Winter & Winter. Il s’ouvre sur une version dépouillée de Refuge of the Roads, un morceau de Mitchell, le dernier d’“Hejira“, un des grands disques de la chanteuse. Une minute et neuf secondes sans aucun autre instrument que la voix très pure de Bleckmann. Des effets électroniques en prolongent le timbre dans To What Shall I Compare This Life introduit à l’accordéon. La voix chante inlassablement les paroles d’un mantra dont le piano égraine les notes. Le xylophone lui confère un aspect étrange. Les musiciens profitent des possibilités que leur offre le studio pour étoffer l’instrumentation de leur répertoire. Excellent pianiste, Gary Versace est aussi un spécialiste de l’orgue Hammond et un accordéoniste chevronné. Batteur, percussionniste, John Hollenbeck joue aussi du vibraphone et des métallophones. La musique créée par le groupe est ainsi une suite de paysages musicaux aux couleurs très variées. Edge, un court morceau d’accordéon composé par Versace, sert d’introduction à l’illustration musicale d’un texte écrit au XVIIe siècle par Mizuta Masahide, poète et samouraï. Bleckmann vocalise sur Peace d’Ornette Coleman. La mélodie apparaît tardivement sous les doigts du pianiste. Un habile bruissement percussif le commente. Misterioso de Thelonious Monk génère un délire sonore auquel participe activement un piano atonal. On cherche vainement à reconnaître le thème dans les phrases abstraites que joue Versace, mais c’est Bleckmann qui en chante les notes. Hollenbeck tire des sons cristallins de ses vibraphones et ses crotales (cymbales à doigts) tintinnabulent joyeusement. La pièce se nomme Yang Peiyi, du nom de la petite fille à la voix superbe que la télévision chinoise préféra ne pas montrer lors des derniers Jeux Olympiques. Elle est suivie par Hymn, une prière, un des plus beaux moments d’un disque féerique.

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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 10:06

Six morceaux en trio, cinq en double trio (deux batteries et deux contrebasses entourent le saxophoniste) et deux en quartette avec un seul batteur. Les contrebassistes Larry Grenadier et Reuben Rogers, les batteurs Brian Blade et Gregory Hutchinson se partagent le travail, permutent selon les plages sans nullement modifier la sonorité générale de l’album. Principal soliste de cette musique austère, Joshua Redman s’est déjà confronté au trio avec contrebasse et batterie dans “Black East“, enregistré en 2007 avec trois sections rythmiques différentes. Il sait trouver la musique en lui-même, possède suffisamment d’imagination et de maîtrise technique pour se passer de filet protecteur. L’absence d’un piano, d’une guitare ou d’un autre instrument harmonique constitue un véritable piège pour un saxophoniste sans expérience. S’il permet d’improviser plus librement, de s’échapper des barres de mesure et du cadre harmonique, le musicien peut se perdre dans la multitude de notes et d’accords que permet son instrument. Prologue de ce nouvel album, Uncharted exprime bien l’intériorité du projet. Redman minimise les risques en construisant ses improvisations sur de véritables thèmes qu’il développe et harmonise avec lyrisme. Hutchhiker’s Guide et Round Reuben relèvent même du bop. Le saxophoniste en modernise le vocabulaire, s’en sert comme point d ‘appui. Il procède autrement dans Identity Thief, suite d’accords abstraits sur lesquels les musiciens greffent des rythmes. Redman s‘embarque dans cette aventure avec des complices. Ils l’ont maintes fois accompagné et lui permettent de placer la barre très haut, d’aller plus loin dans sa quête musicale. Deux contrebassistes et deux batteurs sont loin de troubler son jeu de ténor. Le soutien harmonique de l’une des contrebasses parfois jouée à l’archet lui apporte une assise confortable. Sa musique profite d’une plus grande richesse sonore, d’un foisonnement rythmique appréciable. On ne peut que s’en réjouir.

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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 09:36

Depuis “Hide & Seek“ publié en 2001, Michael Mantler n’avait pas enregistré un album entier de nouvelles compositions. Sept concertos (pour trompette, guitare, saxophone, marimba et vibraphone, trombone, piano et percussion) pallient aujourd’hui à ce manque. Les musiciens du Kammerensemble Neue Musik Berlin, un orchestre de chambre de quinze membres, accompagnent les solistes dont certains viennent du jazz (Roswell Rudd, Bob Rockwell) et du rock (Nick Mason). Loin de casser les formes par un langage libertaire, ces derniers improvisent sur des thèmes, suivent des partitions. Le premier concerto, le plus cuivré, relève de la musique contemporaine. La musique y serait austère sans les notes de jazz émises par la trompette. Dans le second, les cordes cohabitent mieux avec la guitare de Bjarne Roupé. Ils parviennent à s’entendre sur un discours et une cadence commune. Les cuivres affichent une certaine réserve et la musique se fait moins agressive. Celle sur laquelle Bob Rockwell improvise tient de la forme chorale. Ecriture et improvisation s’équilibrent avec bonheur dans ce concerto pour saxophone. Rockwell souffle des phrases tendres et lyriques. L’orchestre pose les couleurs sonores d’un paysage inquiétant, des pages abstraites que réchauffe le ténor. Confiée à Pedro Carneiro, la pièce suivante pour marimba et vibraphone, une des plus réussie, met également en valeur les cordes. Les lamelles de bois du marimba donnent une couleur inimitable à la musique. La partition de Roswell Rudd est également très belle. L’orchestre tisse de longues nappes sonores, étale le même accord en attente des questions que soulève le trombone. Il finit par répondre à ce dernier et esquisse tardivement les pas d’une danse à laquelle se mêle la voix rauque et primitive de l’instrument soliste. Contrairement aux autres, le concerto pour piano et orchestre, le plus long de l’album (un peu plus de 12 minutes) semble entièrement écrit. La pianiste Marjella Stockhausen, la fille de Karlheinz, tient le piano. Le langage est moderne, agréablement dissonant, mais tonal. Célèbre pour avoir rythmé pendant de longues années la musique du Pink Floyd, Nick Mason assure la batterie et les instruments rythmiques du dernier morceau, un concerto pour percussions. La masse orchestrale s’enrichit de nouvelles couleurs, scande des mesures binaires, abrite une guitare électrique et brouille davantage les frontières entre les genres que les concertos précédents.

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 17:10

Pitié!“ est un spectacle, un ballet pour dix danseurs proche d’un opéra, une transposition moderne de la "Passion selon Saint Matthieu" de Jean Sébastien Bach. L’audition de la partition originale dure quatre heures. Associé au chorégraphe Alain Platel, le saxophoniste Fabrizio Cassol l’a réduite, n’essaye pas de la faire sonner comme une musique occidentale, mais la mêle aux sons du jazz, la teinte de blues et de gospel, y introduit des influences maliennes et africaines. Sa relecture préserve ses principaux arias et chorals, mais change certaines mélodies. Une nouvelle instrumentation les colore autrement. Egalement modifié, le récit accorde un rôle important à Marie la mère du Christ, absente dans l’oeuvre de Bach, et s’attache à exprimer sa douleur, ce qui donne un poids émotif important à la nouvelle partition.
S’appuyant sur une tradition ésotérique selon laquelle le Christ est à la fois une âme masculine et féminine, Cassol choisit pour tenir le rôle la voix androgyne d’un jeune contre-ténor congolais, Serge Kakudji. Marie est confiée à une soprano et Marie-Madeleine, l’âme sœur, à une mezzo. Magic Malik, l’ange, joue de la flûte et son chant de tradition orale diffère des autres vocalistes. Plus lyriques que baroques, leurs voix ont du caractère, un timbre spécifique.
Outre le groupe Aka Moon (Michel Hatzigeorgiou à la basse électrique, Stéphane Galland à la batterie, lui-même au saxophone alto), Cassol utilise un orchestre de dimensions modestes. Trompette (celle «féminine» d’Airelle Besson représente l’intuition), violon, violoncelle, accordéon enveloppent les récitatifs traités comme des chansons. La mélodie initiale et la polyphonie à trois voix d’Erbarme Dich, vibrant appel à la miséricorde, sont préservées. Les parties instrumentales (le Prélude, les prologues de certaines arias), offrent quelques solos, des contrepoints mélodiques. Les deux violons brodent un joli dialogue dans Ich will dir mein Herze schenken ; Sanne van Hek s’offre un chorus de trompette dans Gerne wil ich mich ; l’accordéon de Philippe Thuriot tient un grand rôle dans Tränen et l’étonnant Sturm donne à plusieurs instrumentistes la possibilité d’improviser. Après Erbarme Dich, l’une des arias les plus célèbres de l’œuvre, sa pièce centrale, l’univers de Bach est laissé de côté au profit d’une approche plus africaine de la musique dont l’écoute se révèle fascinante. Ja ! freilich relève du gospel et la polyphonie du chœur final est transposée pour sept instruments mélodiques. Une version pas comme les autres d’un chef-d’œuvre de l’art lyrique.

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