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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 10:03
Mario STANTCHEV : “Musica Sin Fin” (Cristal / Believe Digital)

Dès le premier festival de jazz de Sofia, sa ville natale, en 1977, Mario Stantchev, né en 1948, fait sensation. Il est le pianiste à écouter. Il compose, improvise, passe souvent à la radio, à la télévision, occupe une fonction administrative au Conservatoire, et est apprécié par la jeunesse bulgare qui, via Radio Free Europe, écoute le jazz américain. Son succès croissant se voit pourtant freiner par les autorités communistes de son pays qui lui interdisent tout voyage à l’étranger. Il a créé à 22 ans le Mario Stantchev Quartet, a joué toutes sortes de musiques et sa carrière ne fait que commencer. Son compatriote Milcho Leviev s’est enfui aux USA et vient de rejoindre le Don Ellis Big Band en tant que pianiste et arrangeur. Avec la complicité de sa mère qui est retournée vivre en France, son pays d’origine, Mario Stantchev va faire de même. En 1980, dans la voiture de deux amis français qui se rendent à Istanbul, il réussit à franchir la frontière sous l’identité d’un journaliste de Libération qui lui a remis son passeport.

Quelques semaines avant sa fuite rocambolesque, son épouse Silvia, violoncelliste à la Philharmonie de Sofia, a obtenu un visa pour la France et intégré l’orchestre de Lyon. Mario Stantchev devient donc accompagnateur de la classe de danse du Conservatoire de la ville. Les années qui suivent le voient participer à l’aventure de l’école de musique de Villeurbanne, publier trois méthodes de piano-jazz et, en 1984, fonder le département jazz du Conservatoire national de région de Lyon où il enseigne. La même année, il enregistre un premier disque sous son nom, “Un certain parfum” avec Mike Richmond et Daniel Humair. Dans les années 90, donnant des cours à l’IMFP de Salon de Provence que dirige le trompettiste Michel Barrot, il constitue avec ce dernier, le Mario Stantchev Sextet avec lequel il va enregistrer deux albums.

 

Le pianiste qui a également travaillé avec des ensembles de musique contemporaine (2E2M, Intervalles) n’a jamais cessé de s’intéresser au répertoire classique. Franz Liszt, Frédéric Chopin, Jean-Sébastien Bach (ses “Variations Goldberg”) et George Gershwin lui inspirent plusieurs projets, mais c’est “Jazz Before Jazz”, un disque enregistré en 2014 pour Cristal Records avec le saxophoniste Lionel Martin et consacré à la musique de Louis Moreau Gottschalk, qui est particulièrement remarqué par la critique. “Musica Sin Fin”, un disque en solo qui vient de paraître chez Cristal* m’enchante davantage encore, ce qui explique la longue introduction que je consacre à Mario Stantchev dont je connais mal les albums, introuvables pour la plupart.

Musica Sin Fin” passe et repasse sur mon lecteur de CD. Il débute par un Épilogue et se clôt par Musica Sin Fin comme si malgré sa concision – il ne dure que trente-cinq minutes –, sa musique n’allait jamais s’arrêter, que la musique inoubliable du morceau qui donne son nom à l’album allait durer éternellement. On n’a d‘ailleurs pas envie de quitter ce disque tant on en adopte la musique, des miniatures sonores d’une quasi perfection qui naviguent avec bonheur entre le classique et le jazz, la gaieté et la mélancolie. Son piano, Mario Stantchev aime en faire sonner les graves, leur donner poids et puissance. Sa main gauche offre des basses solides à ses compositions ; la droite leur confie des mélodies délicieuses. Dans Rockefeller : une belle âme, morceau au titre énigmatique construit sur un ostinato, ses accords résonnent comme des cloches de cathédrale.

 

Mario Stantchev aime solliciter tout le clavier, répondre à une tonalité par une autre. C’est un pianiste en pleine possession de son art qui fait chanter son instrument et raconte des histoires courtes, dépourvues de fioritures et de notes inutiles. Joke, un morceau vif et primesautier dont la cadence enlevée est celle d’une pièce classique, se conclut par une citation de Frère Jacques. Son Requiem, dont certaines parties relèvent du jazz, n’a rien de funèbre. La musique cubaine s’invite dans Le Départ, une pièce joyeuse et dansante. D’une grande mélancolie, La Tricoteuse lui succède. En écoutant « La Traviata » (Alice) en est également imprégné. Le pianiste en berce délicatement les notes, comme Erik Satie le fait si bien dans ses “Gymnopédies” et ses “Gnossiennes”. Les douze morceaux de “Musica Sin Fin” sont si enveloppants qu’il est difficile d’en abandonner l’écoute. C’est rare. Mario Stantchev nous en donne ici magnifiquement l’occasion.

 

*En CD chez Cristal Records et en vinyle chez Ouch ! Records, label fondé à Lyon en 2016 par le saxophoniste Lionel Martin. – www.ouchrecords-vinyls.com

 

P-S – Comme tous les parisiens et les parisiennes, c’est avec émotion et tristesse que j’ai suivi hier soir la destruction partielle de Notre-Dame de Paris. Il y a certes d’autres cathédrales en France, Albi, Chartres, Reims, Rouen pour ne pas les citer toutes, mais celle de Paris, plus emblématique que les autres, en est le cœur, l’âme de la ville. Assister impuissant à l’incendie qui en a ravagé la toiture, sa « forêt » (1300 chênes ont été nécessaires à sa construction), et mis à terre sa flèche me fait mal. La restaurer demandera des dizaines d’années. Puisse-t-elle se dresser à nouveau entière comme sur cette photo dans le ciel de Paris. 

 

 

Photos : Notre-Dame de Paris © Pierre de Chocqueuse - Mario Stantchev © Cristal Records

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9 avril 2019 2 09 /04 /avril /2019 09:15
Nick SANDERS Trio : “Playtime 2050” (Sunnyside / Socadisc)

Ses deux précédents disques en trio “Nameless Neighbors” et “You Are A Creature”, Chocs de l’année 2013 et 2015 de ce blog, témoignent de la singularité d’un pianiste qui non seulement joue un piano différent, mais explore une musique neuve dont la modernité porte aussi le poids du passé. Enregistré avec ses musiciens habituels et ne contenant pour la première fois que des compositions originales, “Playtime 2050” confirme le talent d’un musicien à part, un créateur inspiré.

Sa pochette qui met quelque peu mal à l’aise, est une œuvre de Leah Saulnier, une artiste du Nouveau Mexique qui réalisa celle de “You Are A Creature”. Son aspect étrange convient bien à une musique dont l’écoute ne nécessite nullement un masque à gaz mais qui, aussi singulière soit-elle, ne tombe pas du ciel, possède une grammaire et un vocabulaire qui est celui du jazz. Originaire de la Nouvelle-Orléans, le pianiste l’a étudiée à Boston avec Ran Blake. C’est au New England Conservatory of Music où enseigne ce dernier qu’il a rencontré les deux musiciens qui constituent la section rythmique de ses disques en trio, le bassiste Henry Fraser et le batteur Connor Baker qui lui permettent de structurer un discours musical souvent imprévisible. Danilo Perez, Jason Moran et Fred Hersch furent ses autres professeurs. Ce dernier a d’ailleurs produit les deux premiers albums de son jeune élève. Les quelques standards qu’il y reprend expliquent ses influences : Ran Blake qui attache une grande importance aux timbres du piano, affectionne les graves du clavier, les dissonances, et laisse le silence habiter sa musique ; Ornette Coleman dont les ritournelles inoubliables nourrissent le répertoire du jazz ; Thelonious Monk, grand amateur de rythmes discontinus et qui sait lui aussi sait remplir les vides avec du silence ; Herbie Nichols qui avec Monk a fait entrer le stride dans le piano moderne.

 

Nick Sanders le pratique. Une main gauche souple et mobile lui a permis de remporter trois années de suite le Marion and Eubie Blake International Piano Award. Il en joue un peu dans le chaloupé I Don’t Want to Set the World on Fire, un vieux tube des Ink Spots, dernière plage de “Nameless Neighbors”, son premier disque. Il a pratiqué la batterie et introduit souvent ruptures et décalages rythmiques dans ses compositions savamment structurées. Une musique dont on peut avoir du mal à saisir la logique, mais qui pourtant fascine par ses audaces, son aspect imprévisible. Après plusieurs écoutes, elle nous devient familière, goûteuse comme un gumbo idéalement épicé.

Produit par Nick Sanders, “Playtime 2050” témoigne une fois encore de la capacité de ce dernier à jouer du trio comme si son piano, la contrebasse de Henry Fraser et la batterie de Connor Baker ne constituaient qu’un seul instrument. Endless, une pièce abstraite et répétitive repose beaucoup sur la complicité qui unit Sanders et son batteur. Ils parviennent même à dialoguer dans The Number 3 qui surprend par sa construction non linéaire, ses changements fréquents de tempo, son agressivité. Démarrant comme un cheval au galop, la musique de l’obsédant Manic Maniac est tout aussi heurtée et anguleuse. Dans Hungry Ghost c’est un foisonnement sonore de tambours et de cymbales qui accompagne et commente la courte cellule mélodique répétitive du morceau. Live Normal, une ritournelle primesautière, s’assombrit progressivement dans sa partie centrale. Quant à Playtime 2050, morceau au tempo fluide et régulier, son thème et l’improvisation qui s’y rattache relèvent d’un bop modernisé.

 

Si It’s Like This envoûte par le va-et-vient de notes spiralées de sa mélodie, celle de Still Considering, une ballade, s’ancre dans la musique classique européenne, de même que les harmonies d’Interlude for S.L.B., un hommage en solo de Nick Sanders à sa mère qui lui transmit son amour de la musique. RPD est une pièce sombre et lente que le pianiste enregistra en 2016 avec le saxophoniste Logan Strosahl. Intitulé “Janus”, leur album contient des extraits des “Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus” d’Olivier Messiaen ainsi que des œuvres de Guillaume Machaut et de François Couperin.

 

Prepared for the Blues et Prepared for the Accident sont les deux pièces pour piano préparé de l’album. Dans la première, un blues de facture classique, les modifications apportées à l’instrument sont légères. Dans la seconde, le piano change de sonorité, adopte un langage abstrait et dissonant qui introduit #2 Longfellow Park (l’adresse d’une vieille église près de Boston), le morceau le plus émouvant du disque. Ressemblant à une prière, il fait entendre une musique apaisée que l’on peut aisément décrypter.

 

Photos X/DR.

Illustration Leah Saulnier.

Nick SANDERS Trio : “Playtime 2050” (Sunnyside / Socadisc)
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25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 09:19
Joachim KÜHN : “Melodic Ornette Coleman” (ACT / Pias)

Instrumentiste controversé – son saxophone n’est pas pour des oreilles que son violon et sa trompette mettent au supplice –, Ornette Coleman (9 mars 1930 - 11 juin 2015) n’en reste pas moins un compositeur important. Ressemblant à des comptines, ses mélodies joyeuses et simples font régulièrement le tour de la planète jazz. Lonely Woman, The Blessing, Peace, Ramblin’, W.R.U. sont des morceaux qui nous sont familiers, des standards dont on connaît les thèmes. Consacrer un disque entier à la musique d’Ornette Coleman n’est pourtant pas fréquent. Aldo Romano le fit en 1989 avec “To Be Ornette to Be” (OWL), l’un de ses meilleurs albums. À la demande de Philippe Ghielmetti, un disque presque entièrement consacré à des interprétations de Lonely Woman, le thème d’Ornette le plus célèbre, fut enregistré en 2005 et 2006*. Le pianiste Joachim Kühn reprend aujourd’hui des compositions que le saxophoniste n’avait jamais publiées, des thèmes aux mélodies attachantes que chante un piano devenu plus lyrique.

Avec Walter Norris à ses débuts et Geri Allen dans les années 90, Joachim Kühn fut l’un des rares pianistes qui enregistra avec le saxophoniste. Son agent, Geneviève Peyregne, fut à l’origine de leur rencontre. Un album, “Colors : Live from Leipzig”, en résulta en 1997. Entre 1995 et 2000, le pianiste donna 16 concerts avec Ornette. Dix compositions originales de ce dernier étaient jouées à chaque concert, des morceaux que les deux hommes avaient au préalable enregistrés à l’Harmolodic Studio de Harlem. Ornette apportait les mélodies et, à la demande du saxophoniste, Joachim, choisissait leurs accords, se basant sur des sons et non sur des notes pour les mettre en forme, les pliant à un système harmonique de son invention. Les concerts terminés, ces morceaux ne furent jamais repris. Lonely Woman excepté, c’est dans ces 170 morceaux représentant une cinquantaine d’heures de musique que Joachim Kühn a puisé le répertoire de ce disque.

Le pianiste qui vient de fêter ses 75 ans l’a enregistré à Ibiza, une île dans laquelle il s’est installé en 1994. Il la célèbre dans “Free Ibiza” (Out Note), un album solo de 2010 que l’on doit à Jean-Jacques Pussiau. Joachim Kühn habite la partie la plus reculée de l’île, La Méditerranée, le bleu du ciel, une nature luxuriante avec laquelle il est constamment au contact semblent avoir eu une influence positive sur son jeu. Pianiste virtuose nourri par la longue pratique de la musique classique du temps de sa jeunesse, il garde un toucher ferme et précis, une attaque toujours puissante de la note, mais tempère aujourd’hui son ardeur. Son piano adamantin s’ouvre à la douceur. Privilégiant les mélodies, il a sélectionné des morceaux lyriques d’une grande fraîcheur qu’il approche en musicien romantique, en pianiste classique.

Si Physical Chemistry et Food Stamps on the Moon, des ritournelles, sont bien des thèmes colemanien, on peine à croire que Songworld ou Somewhere ont été écrits par le saxophoniste. Joachim Kühn a étroitement participé à leur naissance. Il prend le temps d’en détacher les notes, de leur donner poids et résonnance. Tears That Cry contient une pointe de tristesse et Hidden Knowledge est presque une page classique. Franz Liszt se fait entendre dans les cascades de notes de Lost Thoughts et de Food Stamps On the Moon, courtes improvisations musclées au regard de la tendresse des thèmes exposés. Lonely Woman est ici joué deux fois. Dans la première qui ouvre le disque, les basses sont lourdes et percutantes, les aigus sonores et cristallins. Plus mélancolique, la seconde version envoûte davantage. Kühn a composé la dernière plage, un hommage au saxophoniste. Les premières mesures et la coda de The End of the World sont graves et austères ; la partie centrale révèle le pianiste impétueux. Sous ses doigts, la musique d’Ornette Coleman chante et respire autrement.  

 

*Intitulé “8 Femmes seules & l’échafaud” et réunissant d’excellents pianistes parmi lesquels Stephan Oliva, Marc Copland, Bruno Angelini et Bill Carrothers, il était offert en 2006 pour l’achat des cinq disques de la collection « Standard Visit » (Minium Records).

 

Photos : Joachim Kühn devant son piano © Steven Haberland – Ornette Coleman & Joachim Kühn à New York en 1997 © Austin Trevett.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:15
Joe LOVANO : “Trio Tapestry” (ECM / Universal)

Enregistré avec Marilyn Crispell (piano) et Carmen Castaldi (batterie et percussions) au Sear Sound Studio (New York) et mixé par Gérard de Haro au studio La Buissonne, cet album en trio, le premier que Joe Lovano enregistre sous son nom pour ECM, est à part dans la longue discographie du saxophoniste. Onze compositions fondées sur la technique des douze tons enseignée par Gunther Schuller avec lequel Lovano travailla (le répertoire de “Rush Hour” un de ses disques Blue Note, a été composé, arrangé et dirigé par Schuller) sont au programme d’une œuvre qui envoûte l’auditeur et l’invite à méditer.

Au saxophone ténor, Joe Lovano souffle de longues notes apaisées, prend le temps de les faire respirer. Le son est chaud, enveloppant, comme le silence que l’on entend beaucoup ici. C’est le concept japonais du « ma ». Les musiciens l’ont intégré à un flux sonore volontairement distendu, à des bribes de mélodies richement harmonisées. Piano et saxophone peuvent exposer conjointement un thème (Sparkle Lights, Rare Beauty) ou l’un d’entre eux improviser librement. Ensemble ou séparément, ils peuvent aussi commenter une phrase, développer une idée. Certaines pièces sont plus particulièrement réservées au saxophone, d’autres au piano.

 

Confié à Marilyn Crispell, experte en harmonies raffinées associant intellect et émotion, le piano fait entendre des images, des couleurs. Depuis longtemps une artiste ECM, on lui est redevable d’un double CD inoubliable consacré à la musique d’Annette Peacock, “Nothing ever was, anyway. Le troisième membre de la formation, Carmen Castaldi, est l’un des batteurs de “Viva Caruso”, un disque que Joe enregistra pour Blue Note en 2001. Loin de marquer le tempo, il strie l’espace de sonorités et joue librement avec les timbres. Baguettes et balais glissent, frottent, martèlent, caressent peaux et métaux. Son rôle est d’ajouter des couleurs à la tapisserie sonore que tisse le trio. Souple et léger, son tissu percussif profite à la musique.

 

Joe Lovano utilise aussi des gongs, les harmonise, Dans Mystic, la pièce centrale de l’album, la plus longue, il joue du tarogató, un instrument hongrois en bois, à anche simple, ressemblant à une clarinette. De discrets roulements de tambours accompagnent son chant, méditation onirique aussi belle qu’intimiste. Les dernières plages font entendre une musique quelque peu différente. Spirit Lake est plus proche du jazz. Tarassa et The Smiling Dog aussi. Adoptant un jeu abstrait, la pianiste cultive les dissonances, adopte un vocabulaire moins mélodique et plus libre. Les chorus de ténor sont musclés, les rythmes plus marqués. Sortis de leurs rêves, des paysages contemplatifs qu’ils ont imaginés, nos trois musiciens retrouvent des terres plus souvent explorées, parlent un langage jazzistique qui nous est familier.

 

À lire : l’entretien que Joe Lovano a récemment accordé à Bruno Pfeiffer, journaliste à Libération et membre de l’Académie du Jazz, à l’occasion de l’hommage rendu à Michel Petrucciani à La Seine Musicale. http://jazz.blogs.liberation.fr/

 

Photos : Joe Lovano © Dick Katz / ECM Records - Marilyn Crispell, Joe Lovano & Carmen Castaldi © Bart Babinsky / ECM Records

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26 février 2019 2 26 /02 /février /2019 10:45
Quelques « Sunnyside » de la GRANDE Amérique

Distribué en France par Socadisc, fondé en 1982 par François Zalacain, Sunnyside Records compte aujourd’hui plusieurs centaines d’albums à son catalogue. Nombre d’entre eux ont fait l’objet de chroniques dans ce blog, notamment des disques de Kevin Hays, Fred Hersch, Jean-Michel Pilc, Greg Reitan, Guilhem Flouzat (en trio avec le pianiste Sullivan Fortner), Dan Tepfer, Jeremy Udden, Denny Zeitlin et le coffret consacré au pianiste Joe Castro. En attendant la sortie prochaine des nouveaux albums de Nick Sanders et de Russ Lossing, trois disques récents du catalogue ont retenu mon attention. Vous trouverez la chronique du nouveau CD d’Aaron Goldberg dans le numéro de mars de Jazz Magazine qui sort ces jours-ci. Les deux autres, je vous invite présentement à les découvrir.

QUARTETTE OBLIQUE

(Sunnyside / Socadisc)

Dave Liebman aux saxophones (ténor et soprano), Marc Copland au piano, Drew Gress à la contrebasse et Michael Stephans à la batterie, soit le Quartette Oblique, quatre amis réunis sous l’égide du batteur qui a rédigé les notes de pochette de l’album, un opus enregistré live au Deer Head Inn (Delaware), le 3 juin 2017. Une majorité de standards dont trois thèmes de Miles Davis y sont interprétés. All Blues et So What, les plus longues plages du disque, les plus fiévreuses, sont pain béni pour Dave Liebman. Au soprano dans All Blues, au ténor dans So What, il souffle des phrases brûlantes, de longues plaintes véhémentes qui peuvent blesser certaines oreilles. Le saxophoniste tord aussi le cou à ses notes dans Nardis, les fait hurler. Au sein de Quest, un autre pianiste, Richie Beirach, éteignait l’incendie. Marc Copland fait de même, refroidit quelque peu la musique lorsqu’elle devient incandescente. En utilisant le vocabulaire du bop (dans All Blues notamment, morceau qui voit les musiciens s’écarter habilement du thème), mais en jouant aussi un piano cristallin aux notes tintinnabulantes. Une splendide version de In a Sentimental Mood dans laquelle chante le soprano, Vertigo, un thème de John Abercrombie qu’il enrichit d’une improvisation onirique, et Vesper, une valse flottante composée par Drew Gress, témoignent de la singularité de son art pianistique, un jeu volontairement brumeux, des accords qui étonnent et respirent. L’utilisation judicieuse des pédales de l’instrument lui permet de nuancer constamment son phrasé legato, de modifier la couleur de ses notes, d’allonger ou de diminuer leur résonance. Dans ces ballades, le saxophoniste tempère son ardeur. Ses instruments se font miel. Vesper lui donne l’occasion de solliciter les graves de son ténor. Adoptant un jeu mélodique, Dave Liebman souffle ses notes avec douceur et révèle son lyrisme.

Steve KUHN Trio

“To And From The Heart”

(Sunnyside / Socadisc)

Après “Wisteria” (ECM en 2011) et “At This Time…” (Sunnyside en 2016), ce disque est le troisième que Steve Kuhn, Steve Swallow et Joey Baron enregistrent ensemble. C’est aussi le plus réussi, les trois hommes parvenant ici à fusionner leurs instruments, à rendre leur musique étonnamment fraîche et mélodique. Batteur toujours à l’écoute de ses partenaires, Joey Baron adapte sa frappe au volume de la musique, pratique un jeu aussi fin que fluide dans les ballades, plus musclé lorsque la matière sonore nécessite de l’épaisseur. Toujours à la basse électrique, Steve Swallow reprend deux de ses thèmes dont Thinking of Loud qui introduit le disque. Sa belle mélodie est l’un des fleurons de “Real Book” (XtraWatt), un opus de 1993 qui réunit autour du bassiste Tom Harrell, Joe Lovano, Mulgrew Miller et Jack DeJohnette. Après avoir laissé Kuhn l’introduire au piano, il prend un premier solo. L’instrument ronronne, assure une judicieuse « walking bass », mais développe aussi le thème et chante comme un instrument mélodique. Swallow s’impose ici comme un soliste, prend des chorus sur de nombreux morceaux, le pianiste devenant alors accompagnateur de son bassiste. Si Kuhn connaît parfaitement les grilles du bop, c’est ici Bill Evans et non Bud Powell qui lui sert de modèle. Ballades qui nous sont familières (Never Let Me Go), incursions sur tempo médium au sein de mélodies parfois inattendues (Into the New World de la pianiste japonaise Michika Fukumori), la musique s’approche ici avec délicatesse, se joue avec le cœur. Réunies en un seul morceau, Trance et Oceans in the Sky, deux célèbres compositions de Kuhn, lui donnent l’occasion de jouer un piano plus modal, plus orchestral. Les belles notes ruissèlent sous les doigts du pianiste qui en fait chanter les thèmes et les rend inoubliables.

 

Quartette Oblique © Photo X/D.R.

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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 09:46
THE BARLOYD’S SESSIONS

“At Barloyd’s” (Jazz&People / Pias)

Coffret de 9 CD(s) réunissant 9 pianistes et quelques invités.

 

Le dénominateur commun de ces neuf enregistrements est le piano de concert à partir duquel ils ont été réalisés, un magnifique Steinway D longtemps abandonné à son sort au fond d’un hangar. Accordeur réputé, Bastien Herbin, le frère de Baptiste, le saxophoniste, l’acquit et le restaura patiemment, redonnant vie à l'instrument maltraité. Une fois réglé, ce piano avait besoin d’être joué pour à nouveau chanter, gronder, crier, pleurer faire pleinement battre son cœur remis à neuf.

 

L’instrument fut donc déposé dans le salon de l’appartement que Laurent Courthaliac alias Barloyd habite près de la République. Outre l’assurance que l’occupant des lieux allait beaucoup en jouer, Bastien Herbin savait aussi que d’autres pianistes parisiens allaient être tentés d’y poser leurs doigts, de faire fonctionner ses mécaniques. Partant de là, pourquoi ne pas en profiter pour les enregistrer ? Un studio mobile fut donc installé chez Barloyd par Julien Bassères, l’un des ingénieurs du son du studio de Meudon, chaque pianiste ne disposant que d’une seule journée pour jouer la musique de son choix, seul ou accompagné par un complice, un saxophoniste ou un bassiste dialoguant parfois avec lui. Neuf d’entre eux sont donc aujourd’hui réunis dans cet élégant coffret. Olivier Linden en a réalisé la maquette et Laurent Castanet les photos, des images en couleur de la capitale.

Tous reprennent des standards, des thèmes empruntés à des comédies musicales de Broadway et des compositions de jazzmen devenues fameuses. Thelonious Monk est ici le musicien le plus joué. Cinq de nos neuf pianistes jouent ses morceaux, Ask Me Know faisant l’objet de deux versions. Bien que diversifié, ce matériel thématique atteste leur attachement à un genre musical qui outre une grammaire et un vocabulaire spécifique, possède aussi une longue histoire. Le jazz, Franck Amsallem, Vincent Bourgeyx, Pierre Christophe, Laurent Coq l’ont d’ailleurs étudié et vécu en Amérique. Féru de be-bop, Laurent Courthaliac a été l’élève de Barry Harris et Pierre Christophe celui de Jaki Byard. Alain Jean-Marie, le vétéran de ces pianistes, a accompagné et enregistré avec de grands musiciens américains et le trio de Fred Nardin, le benjamin, comprend le contrebassiste israélien Or Barket et le batteur américain Leon Parker.

 

Plus de la moitié du CD de Laurent Coq et la presque totalité de celui de Pierre De Bethmann sont des compositions originales. La seule reprise de ce dernier, Ambleside est un morceau que John Taylor jouait souvent et qu’il a plusieurs fois enregistré. Tous les autres sont de Pierre. Leur complexité ne les empêche nullement d’être accessibles. Attends et son balancement, son thème étrange et insaisissable, est même très séduisant. S’y ajoutent trois Barloydesque(s), trois courtes improvisations. Pour être savante, la musique de Pierre est moins imprégnée de blues, des racines de la musique afro-américaine. On est plus proche de la musique classique européenne, mais le savoir-faire est évident et la technique considérable. Contrairement aux standards qui apportent des repères, une base mélodique sur laquelle l’auditeur peut s’appuyer, cette musique, fort intrigante au demeurant, demande une écoute attentive.

 

Pierre Christophe n'a pas la même démarche. Il n’est pas ici le compositeur inspiré de “Valparaiso” un disque Black & Blue entièrement consacré à ses compositions, mais l’humble et talentueux serviteur d’un répertoire dont il conserve et transmet la mémoire. Parfois accompagné par Olivier Zanot au saxophone alto, il est le seul pianiste de ce coffret qui délaisse ses œuvres au profil de celles des autres. Avec une seule composition personnelle, Laurent Courthaliac fait de même. Homme de culture, il apprécie les chansons inusables du « Great American Song Book », nombreuses dans un album qu’il partage avec Clovis Nicolas, présent à la contrebasse sur trois plages. Alain Jean-Marie aussi ne joue que des standards. Enfin, presque, car il reprend un morceau de Baptiste Herbin qui joue abondamment du saxophone alto dans son disque. Alain s’est toutefois réservé Lament (J.J. Johnson) et Drop Me Off in Harlem (Duke Ellington), deux thèmes dans lesquels il n’est plus l’accompagnateur dévoué du saxophoniste, mais un maître du piano.

 

Franck Amsallem et Fred Nardin jouent également peu leurs compositions. Franck chante sur Young and Foolish et Young at Heart mais c’est ici le pianiste qui impressionne. Son Bud Will Be Back Shortly, l’un des deux thèmes qu’il a écrit, est d’une rare élégance harmonique. Plus jeune, Fred Nardin a moins d’expérience mais est tout aussi talentueux. Ses reprises, il va les chercher chez des musiciens de jazz reconnus, John Coltrane, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Duke Pearson et plus près de nous Eric Reed. “Opening” (Jazz Family) le premier disque qu’il a publié sous son seul nom, abrite Hope et Travel to, deux morceaux qu’il a écrits. Sa nouvelle version de Hope, en solo, est très réussie. Pour l'accompagner, Fred fait parfois appel à un bassiste, Samuel Hubert.  

 

Vincent Bourgeyx procède pareillement dans l’album qui lui est consacré. Son interlocuteur à la contrebasse est Pierre Boussaguet avec lequel il a enregistré “Hip”, l’un de mes treize Choc de 2012. “Short Trip”, son disque le plus récent pour Fresh Sound New Talent, contient Abbey et When She Sleeps, deux des trois thèmes qu’il a composés et qu’il reprend ici. Associant Kurt Weill et Ira Gershwin, This is New y figure aussi. Sa nouvelle version de When She Sleeps est beaucoup plus développée, plus lyrique que la précédente. Contrairement à ce qu'indique la pochette, Vincent l’interprète en solo.

 

Grand technicien du piano, Manuel Rocheman joue avec autant de bonheur des standards du bop, des classiques de Broadway que ses propres compositions – Promenade et Heart to Heart que contient “MisTeRIO” (Bonsaï), son plus récent album. Depuis sa découverte tardive de Bill Evans, Manuel tempère toutefois sa virtuosité et laisse davantage respirer les belles lignes mélodiques de sa musique. Le disque qu’il lui a consacré en trio en 2010, “The Touch of your Lips” (Naïve), contient d’ailleurs La valse des chipirons. Autre reprises, You Must Believe in Spring de Michel Legrand qui donne son titre à un album posthume de Bill Evans et B Minor Waltz, une des célèbres compositions de ce dernier.

 

Ils seront tous au Sunside en février, Pierre De Bethmann, Vincent Bourgeyx, Pierre Christophe et Laurent Coq le 8, Franck Amsallem, Alain Jean-Marie, Fred Nardin, et Manuel Rocheman le 9. Maître de cérémonie, Laurent Courthaliac sera présent aux deux concerts. 

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 09:12
Les beaux cadeaux du Maestro

Pas moins de quatre enregistrements d’Enrico Pieranunzi ont été publiés en 2018. “Monsieur Claude” (Bonsaï Music), dans lequel le Maestro habille de rythmes et d’harmonies nouvelles la musique de Claude Debussy, a fait l’objet d’une chronique dans ce blog le 26 mars. Trois mois plus tard, en juin, Cam Jazz commercialisait “Wine & Waltzes”, un disque en solo du pianiste enregistré dans le chai d’une entreprise viticole du Frioul. Deux autres albums sont parus en novembre. Consacré à la musique du célèbre compositeur américain, “Play Gershwin” rassemble piano, clarinette et violon et relève de la musique de chambre. S’il peut dérouter l’amateur de jazz, ce dernier ne peut ignorer “Blue Waltz”, un duo au sommet avec le contrebassiste danois Thomas Fonnesbæk enregistré dans un club de Copenhague.

“Wine & Waltzes” (Cam Jazz / Pias)

Wine & Waltzes”, est l’un des six albums de la série « A Night at the Winery », tous enregistrés live entre le 5 et le 10 juin 2017 dans les caves et chais de six entreprises viticoles de la région Vénétie-Frioul Julienne. Le 6 juin, constamment inspiré par les imposants tonneaux qui l’entourent, Enrico Pieranunzi fait joyeusement chanter son piano dans le chai de la « Winery Bastianich ». Espiègle dans Wine & Waltzes qui introduit et donne son nom à cet opus en solo, rêveur dans Flowering Stones qui le conclut, le Maestro romain met ici sa grande technique au service d’un répertoire de valses qu’il a composées et dont certaines sont inoubliables. C’est le cas de sa célèbre Fellini’s Waltz qu’il enregistra en 2003 en duo avec Charlie Haden à la contrebasse et que contient son disque “FelliniJazz”. Des valses, il en a composées beaucoup. Je pense notamment à Sunday Waltz et à Waltz for a Future Movie qui se trouvent dans le second volume de ses enregistrements consacrés à Ennio Morricone, à September Waltz, également absent de ce programme, qu’il enregistra plusieurs fois en trio. Enrico a préféré reprendre Blue Waltz, un des morceaux de “Stories publié en 2014. Son balancement exquis, sa mélodie attachante lui inspire des variations qu’il développe avec brio. Mélancolique mais se faisant de plus en plus lyrique au fur et à mesure que progresse l’improvisation qui lui est attachée, sa cadence finale relevant du blues, B.Y.O.H. est un autre grand moment de ce concert auquel j’aurais aimé assister.

“Play Gershwin” (Cam Jazz / Pias)

Play Gershwin” rassemble Enrico Pieranunzi au piano, son frère Gabriele Pieranunzi au violon et Gabriele Mirabassi à la clarinette. Ce n’est pas un disque de jazz mais de la musique de chambre, la réduction pour trois instruments des deux plus célèbres pages symphoniques du compositeur (An American in Paris et Rhapsody in Blue), ces trois mêmes instruments se voyant confier un nouvel arrangement de quatre de ses Préludes pour piano. An American in Paris date de 1928 et c’est la première œuvre que George Gershwin a lui-même orchestrée. Pour la jouer en trio, Enrico Pieranunzi s’est appuyé sur une transcription pour piano de William Daly (Gershwin lui dédia en 1926 ses Préludes pour piano) et sur la version pour deux pianos que le compositeur nous a laissée. L’ajout de quelques mesures et d’une brève cadence peu avant la coda sont les seuls changements notables apportés à cette partition réorchestrée. Écrite en 1924, la Rhapsody in Blue fut plus difficile à transposer. Comment réduire la masse orchestrale à trois instruments sans dénaturer l’œuvre de Gershwin ? Le Maestro choisit de conserver les nombreuses parties de piano existantes et d’en ajouter d’autres, le piano restant plus que jamais l’instrument principal de cette œuvre pour piano et orchestre, les parties jouées par ce dernier se voyant habilement réparties entre le violon et la clarinette. Composé par Enrico Pieranunzi et permettant aux trois musiciens d’improviser, sa Variazoni su un tema di Gershwin complète avec bonheur ces transpositions musicales que Gershwin n’aurait pas désavouées.

(Avec Thomas Fonnesbæk) : “Blue Waltz” (Stunt / Una Volta Music)

Souvent invité à jouer à Copenhague, une ville qu’il apprécie beaucoup, Enrico Pieranunzi est un habitué de son festival de jazz qui chaque année s’y déroule en juillet. Deux soirs de suite, les 14 et 15 juillet 2017, le Bistro Gustav l’accueillit pour des concerts en duo avec le bassiste danois Thomas Fonnesbæk. Digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, ce dernier est LE bassiste européen à suivre de près. C’est auprès de Sinne Eeg que je l’ai découvert, son disque en duo avec cette dernière en 2015 étant pour moi le meilleur album de la chanteuse. Toujours pour Stunt Records, le bassiste a également enregistré un excellent disque en trio avec le pianiste Aaron Parks et le batteur Karsten Bagge. Vous en trouverez une chronique dans ce blog. “Blue Waltz” est une rencontre heureuse. Enrico Pieranunzi insuffle de la joie à ses compositions, y met beaucoup de lui-même et, partageant ses chorus avec une contrebasse très souvent mélodique, joue ici un merveilleux piano. Sa Blue Waltz qui donne son nom à l’album est particulièrement réussie. Les deux musiciens n’en font jamais trop, mais s’écoutent, placent toujours leurs notes aux bons endroits. Certaines pièces sont plus vives que d’autres, voire rythmiquement complexes (Wimp), mais un dialogue fluide prédomine ici, comme une conversation entre deux complices qui se retrouvent après une longue absence et ont beaucoup de choses à se dire. Composés par le Maestro, Come Rose Dai Muri, Molto Ancora, Miradas et leurs mélodies lumineuses génèrent des phrases lyriques, des échanges aussi passionnants qu’attachants.

 

Photo Enrico Pieranunzi © Soukizy

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 10:22
Charlie HADEN & Brad MEHLDAU : “Long Ago and Far Away” (Impulse! / Universal)

C’est en septembre 1993, lors d’un concert du saxophoniste Joshua Redman en Pennsylvanie que Charlie Haden entend la première fois Brad Mehldau. Ce dernier est depuis quelques semaines le pianiste du quartette de Redman. Trois ans plus tard, en novembre 1996, au Jazz Bakery de Los Angeles, Haden, Mehldau et Lee Konitz enregistrent pour Blue Note l’album “Alone Together” qui sortira sous le nom du saxophoniste. Le club abritera le trio l’année suivante pour un second disque Blue Note, “Another Shade of Blue”. Rejoints par le batteur Paul Motian, nos trois musiciens se produiront également au Birdland de New York en décembre 2009. ECM en publia un enregistrement.

Et puis il y a ce disque de novembre 2007, la captation d’un concert donné dans une église, la Christuskirche de Mannheim, dans le cadre de l’Enjoy Jazz Festival. Un inédit que l’on doit à Jean-Philippe Allard, déjà responsable du magnifique “Tokyo Adagio” réunissant Charlie Haden et le pianiste Gonzalo Rubalcaba, un enregistrement de 2005 qu’Impulse! édita dix ans plus tard. Bien que différent – Mehldau et Rubalcaba ne jouent pas le même piano –, “Long Ago and Far Away” qui contient six longs standards est presque aussi bon. Construit sur une ligne de blues, Au Privave de Charlie Parker, son premier thème, n’est pas abordé sur un tempo très rapide. La contrebasse et le piano en détachent toutes les notes, cheminent ensemble sans se presser, sans que l’un des deux instruments ne prenne le dessus. Ce n’est pas le meilleur morceau de l’album mais d’emblée la contrebasse assure une assise solide à la musique. Le son épais, volumineux, de l’instrument traduit un jeu tout aussi mélodique que rythmique.

 

Dans ses solos, Charlie Haden ne perd jamais de vue le thème qu’il développe. Brad Mehldau peut en décliner deux à la fois. La grande indépendance de ses mains le lui permet. Comme Keith Jarrett, il possède un rare sens de la forme et construit ses improvisations avec une logique qui leur donne un aspect achevé. Ses longs chorus dans Long Ago and Far Away sont aussi ingénieux qu’inattendus. Il faut attendre la seconde plage, My Old Flame, pour les retrouver. Il en expose délicatement la mélodie avant de laisser Haden improviser. Les deux hommes reprennent My Love and I, un morceau que le contrebassiste affectionne et que David Raksin composa pour le film “Bronco Apache” (“Apache”). Il le joue à Tokyo avec Rubalcaba. Il l’a également enregistré avec son Quartet West et sait lui donner rythme et couleurs. Everything Happens to Me conclut magnifiquement cette rencontre au sommet. Jouées par Brad qui en reprend en solo la mélodie, ses dernières minutes sont inoubliables. Charlie Haden disparaîtra sept ans plus tard, le 11 juillet 2014.

 

Photo © Evert-Jan Hielema

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15 novembre 2018 4 15 /11 /novembre /2018 09:22
Marc COPLAND : “Gary” (Illusions / UVM)

Marc Copland et Gary Peacock ont très souvent joué ensemble. Gary tient la contrebasse dans le premier disque de Marc qui s’appelait alors Marc Cohen. C’était en 1988 et leur complicité dure toujours. Marc est aujourd’hui le pianiste du trio de Gary que complète le batteur Joe Baron. Deux albums existent sur ECM. Le premier, “Now This”, contient quatre des huit thèmes de “Gary”, un disque en solo presque entièrement consacré aux compositions du bassiste enregistré en avril par Gérard de Haro au studio La Buissonne. Deux d’entre elles, Requiem et Vignette, sont les deux dernières plages de “Gary” mais aussi de “What It Says”, l’un des deux opus que Marc et Gary ont enregistré en duo, un disque également produit par Philippe Ghielmetti.

Ces morceaux, Gary Peacock les a souvent joués. Avec Marc Copland mais aussi avec le pianiste Masabumi Kikuchi au sein du groupe Tethered Moon dont il fut le bassiste. “Voices” qu’il enregistra au Japon en 1971, où il séjourna longtemps, contient la toute première version de Voice from the Past. Dans “Gary”, Marc met en valeur sa mélodie et parvient à lui donner un aspect grandiose que ne possède pas l’original. Il prend le temps d’en poser les notes, de les faire sonner et respirer. Il fait de même dans Gary, un thème d’Annette Peacock qui fut l’épouse du bassiste avant de devenir celle de Paul Bley. L’album ECM “Paul Bley with Gary Peacock”, l’un des premiers que publia la firme munichoise, en contient une version plus abstraite en trio. Moor y figure aussi. Le bassiste l’enregistra également à Tokyo en 1970 avec Masabumi Kikuchi et Hiroshi Murakami à la batterie. Marc Copland le joue comme une valse lente, l’habille d’harmonies flottantes et rêveuses. Associée à un jeu de pédales très élaboré, la finesse de son toucher favorise le scintillement de ses notes. Dans Gaia, de légères vibrations sonores les diffractent comme si un miroir en renvoyait l’écho, une mélodie devenant ainsi prétexte à d’inépuisables variations de couleurs harmoniques. La version de Gaia en trio que contient “Now This” est un peu plus rapide et Marc y fait joliment tintinnabuler ses notes. En solo, sans un batteur pour marquer le tempo, le pianiste donne une bien plus grande dimension onirique à la musique.

Traversé de notes diaphanes et cristallines, Empty Carousel que Gary Peacock enregistra en 1993 avec Ralph Towner envoûte par son aspect sombre, la gravité de sa ligne mélodique. Random Mist est au départ une improvisation à la contrebasse, une mélodie née de l’instant. On la trouve dans le second des deux albums que Peacock enregistra en duo avec Paul Bley, une séance italienne de 1992 pour le label Soul Note. A la demande de Philippe Ghielmetti, Marc en a relevé le thème et greffe dessus une improvisation majestueuse. Requiem que Peacock enregistra plusieurs fois invite à un certain recueillement. C’est une pièce austère dont les accords alambiqués frappent l’oreille et que la mémoire conserve. “Gary” se referme sur une version de Vignette différente de toutes celles qui existent déjà. C’est la plus célèbre composition de Gary Peacock qui l’enregistra une première fois avec Keith Jarrett et Jack DeJohnette en 1977 pour “Tales of Another” (ECM). Jarrett fut si content de cette séance studio organisée par le bassiste qu’il constitua avec eux son trio dont les premiers disques verront le jour en 1983. Vignette, Marc Copland tarde à en dévoiler le thème pour le peindre tout autrement, donner de subtiles nuances à ses notes, rendre troubles et brumeuses leurs sonorités que magnifie un piano ne ressemblant à aucun autre.

 

1 CD Digipack disponible début décembre en magasin (UVM Distribution) ou sur www.illusionsmusic.fr  (15 euros port payé).

 

Photo © Philippe Ghielmetti

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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 09:20
Keith JARRETT : “La Fenice” (ECM / Universal)

Temple de l’opéra italien dont la construction s’acheva en 1792, la Fenice de Venise brûla deux fois, la seconde en 1996. Reconstruit à l’identique, le théâtre rouvrit ses portes en 2003. Trois ans plus tard, en juillet 2006, Keith Jarrett en occupe la scène pour un concert en solo. L’exercice lui est depuis longtemps familier. Depuis son “Köln Concert” qui l’a rendu célèbre, il s’est produit un peu partout dans le vaste monde, ECM publiant dans le plus grand désordre des enregistrements de ses concerts. Regroupés au sein d’un coffret de 4 CD(s) intitulé “A Multitude of Angels”, ceux qu’il donna à Gênes, Modène, Ferrare et Turin en 1996 ne virent le jour qu’en 2016. Vienne, Paris, Munich, Rio, Londres, New York, Milan (à la Scala, autre temple de l’opéra en 1995), plusieurs villes japonaises (ses “Sun Bear Concerts” de 1976 et “Radiance” enregistré à Osaka et à Tokyo en 2002, l’un des sommets de sa discographie) prirent le risque de l’accueillir. Car au moindre bruit (toux, pet, grincement de siège), le pianiste caractériel peut rentrer dans sa loge et ne plus en sortir. Mais à Venise, malgré un début de concert quelque peu laborieux, Keith Jarrett va progressivement jouer son meilleur piano.

Huit morceaux improvisés (Part I à VIII) et quelques standards constituent le programme de ce double CD. Le premier morceau (Part I), le plus long de ces deux disques (17 minutes environ) est un tour de chauffe pour ses doigts. Jarrett les fait courir dix bonnes minutes avant de décliner un thème, jouer rubato de sombres accords. Un flot de notes abstraites et dissonantes lui succède (Part II). Il est fin prêt à éblouir, à se transformer en derviche. À une suite de notes entoupinées dont la répétition envoûte (Part III), fait suite une ballade inventée en temps réel, si parfaite que l’on peine à la croire improvisée. Brillante et acrobatique, la Part V relève de la chevauchée fantastique. La sixième, une longue et enivrante progression d’accords, parfois grandioses, sonne magnifiquement. Avec un grand sens de la forme, le pianiste bâtit une cathédrale sonore au sein même d’un temple lyrique. Le lieu se prête à l’introspection de son répertoire. Jarrett le fait en reprenant The Sun Whose Rays, un des thèmes de “The Mikado”, opéra de Arthur Gilbert et A.S. Sullivan. Car les pièces lentes, celles qui lui permettent de jouer un piano intensément lyrique, sont bien les plus séduisantes de ces deux disques. Le second en contient davantage que le premier. À un blues expressif (Part VIII) succède une version éblouissante de My Wild Irish Rose. Le controversé “The Melody At Night With You” (1998) en contient une version beaucoup moins convaincante. Autre grand moment, Blossom joué en rappel. Keith Jarrett l’enregistra en 1974 avec Jan Garbarek, Palle Danielsson et Jon Christensen, pour “Belonging”, un de ses disques inoubliables.

 

Photo : © Roberto Masotti / ECM Records

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