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24 octobre 2018 3 24 /10 /octobre /2018 09:39
À voix basses

On ne présente plus Stéphane Kerecki et Jacques Vidal. Leurs contrebasses chantent depuis longtemps au sein de l’hexagone. Ils ont récemment publié deux albums qui ne se ressemblent pas. Celui de Stéphane rassemble des compositions associées à la vague musicale électro que nos voisins d’outre manche baptisèrent « French Touch ». Celui de Jacques est entièrement consacré à de nouveaux morceaux, ce qu’il n’avait pas fait depuis plus de dix ans. Deux réussites du jazz made in France. 

Stéphane KERECKI Quartet : “French Touch” (Incises / Outhere)

Après “Nouvelle Vague” (Out Note), Prix du disque français 2014 de l’Académie du Jazz, un disque au sein duquel Stéphane Kerecki reprend et adapte les thèmes de quelques films de François Truffaut, Jean-Luc Godard, Louis Malle, Jacques Demy, le bassiste se penche aujourd’hui sur la « French Touch », une vague musicale électro apparue dans les années 90 et dont les groupes phares, Air (Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin) et Daft Punk, (Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo) donnèrent une touche sonore bien française à une « house music » qui n’a jamais été ma tasse de thé et dont j’avoue ne presque rien connaître. C’est donc avec appréhension que j’ai abordé cet album et son écoute m’a agréablement surpris. Loin de reposer sur des effets sonores, des rythmes répétitifs et assourdissants, il fait entendre de vraies mélodies (celle, magnifique, de Wait, probable sommet et conclusion de l’album) jouées dans un contexte acoustique. Les thèmes génèrent de savoureuses improvisations, apportent des moments de grâce inattendus. Souvent enthousiasmant au saxophone soprano, Émile Parisien fait chanter son instrument et élève le discours musical jusqu’à des cimes lyriques insoupçonnables. Jozef Dumoulin n’abuse jamais des effets qu’il tire de ses claviers. Ses nombreuses interventions au piano révèlent la beauté de ses couleurs harmoniques. Portée par la contrebasse à la sonorité ample de Stéphane qui dialogue à part entière avec les autres instruments, et par la batterie de Fabrice Moreau, peintre de sons au drive subtil qui sait faire respirer ses rythmes, la musique de ce disque est l’un des évènements de cette rentrée.

Jacques VIDAL Quintet : “Hymn” (Soupir Éditions / Socadisc)  

Plusieurs disques consacrés à Charles Mingus ont été publiés cette année parmi lesquels “Let My Children Hear Mingus” (Jazz Family), un double CD de Géraud Portal paru en mai, et “My Mingus Soul” (Ahead Records), un enregistrement récent du saxophoniste Philippe Chagne. Reprendre des compositions de Mingus, Jacques Vidal le fait depuis longtemps dans ses disques. Il sort aujourd’hui “Hymn”, un recueil de compositions personnelles toutes imprégnées par l’esprit de Mingus, ce qu’il n’avait plus fait depuis “Mingus Spirit” (Nocturne) en 2006, une réussite qui témoignait déjà de sa filiation étroite avec le contrebassiste disparu. Un accident de vélo, une épaule démise et une longue convalescence l’empêchant de jouer de la contrebasse lui ont donné le temps de renouer avec l’écriture. To Dance, le morceau groovy et chaloupé qui ouvre l’album, permet de découvrir un habile pianiste, Richard Turegano, Jacques réintroduisant ainsi le piano dans sa musique. Les autres solistes nous sont davantage familiers. Pierrick Pédron et Daniel Zimmermann accompagnent la contrebasse de Jacques depuis des années. Dans Walk in New York, l’alto du premier nous immerge dans un ciel bleu et sans nuages. Le lamento de son saxophone illumine Charles Mingus’ Sound of Love et émeut profondément. Daniel Zimmermann fait merveille dans Hymn, morceau au sein duquel son trombone dialogue avec la contrebasse. Daniel fait aussi entendre sa voix dans Miles, un autre grand moment de cet album de jazz écrit et arrangé avec soin et tendresse, un disque qui permet à tous les musiciens de s’exprimer, une « Jazz attitude » dont témoigne la composition du même nom. Au fil des plages, la contrebasse de Jacques Vidal assure assise rythmique et commentaires mélodiques, les coups d’archet de sa Variation sur le thème d’Alice relevant de la poésie. Cette musique inspirée, chaleureuse et respectueuse des codes du jazz, Charles Mingus l’aurait certainement approuvée.       

À voix basses

Crédits Photos : Stéphane Kerecki « French Touch » Quartet © Franck Juery – Jacques Vidal Quintet © Philippe Marchin.      

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 10:00
Sont-elles vraiment si différentes ?

Née en Géorgie, Madeleine Peyroux a grandi entre Brooklyn et le Quartier Latin. Elle parle deux langues et a toujours introduit quelques chansons françaises dans son répertoire. Née à Miami de mère française et de père haïtien, Cécile McLorin Salvant vécut un temps à Aix en Provence. Elle aussi est bilingue et ses albums contiennent également de vieilles chansons françaises. La voix de Madeleine évoque Billie Holiday, surtout dans ses deux premiers disques. Celle de Cécile rappelle plutôt Sarah Vaughan. Toutes deux aiment reprendre des blues. “Dreamland” (1996), le premier opus que Madeleine enregistra, contient des reprises de Bessie Smith, Billie Holiday et Fats Waller. “Woman Child” (2013), le premier vrai album de Cécile après un premier enregistrement confidentiel s’ouvre sur St. Louis Blues et renferme une version de Baby Have Pity on Me de Clarence Williams. Au regard de ces similitudes, sont-elles vraiment si différentes ?

Madeleine PEYROUX : “Anthem” (Decca / Universal)

Magnifiquement produit par Larry Klein avec lequel elle enregistra en 2004 “Careless Love” et “Bare Bones” en 2009, deux de ses meilleurs albums, “Anthem” voit Madeleine Peyroux revenir à la composition. Ses morceaux, elle les signe avec ses musiciens, un processus collectif d’écriture conduisant à imaginer une multitude d’histoires différentes en prise direct avec l’actualité – l’état du monde, l’Amérique de Donald Trump focalisé sur l’argent et qui oublie ses pauvres –, la musique servant d’exutoire à sa colère. « Réunis dans la même pièce, chacun laissant ses sentiments et ses expériences personnelles engendrer de nouvelles idées », Peter Warren (claviers), David Baerwald (guitares électriques et acoustiques), Larry Klein (basse et claviers), Brian MacLeod (batterie, percussions) ont été étroitement associés à la création de cet album.

 

All My Heroes est ainsi un hommage aux grandes figures disparues qui surent « allumer des feux dans la pénombre » et Lullaby l’émouvante berceuse que chante pour son enfant une migrante au milieu de l’océan. Paul Eluard écrivit son poème Liberté pendant la dernière guerre mondiale. Francis Poulenc le mit en musique en 1944. La version proposée ici a été adaptée et arrangée par Madeleine et Larry Klein. Anthem, une composition de Léonard Cohen dont le sujet est l’espoir (rien n’est parfait, mais l’imperfection contient beauté, foi et espoir) tranche avec ce pessimisme tout en « reliant entre elles toutes les histoires présentées dans le disque ».

 

Mais sa réussite tient aussi à sa musique. Avec ses complices, la chanteuse mêle allègrement les genres musicaux de la grande Amérique. Down on Me est un blues électrique bien graisseux animé par la guitare de David Baerwald qui étire ses notes et fait rugir son instrument. L’instrumentation de All my Heroes relève du folk. Grégoire Maret joue de l’harmonica dans On a Sunday Afternoon et Party Tyme que des choristes colorent de soul. Chris Cheek se distingue au saxophone baryton dans The Brand New Deal, composition à l’orchestration et au beat irrésistibles. Servi par les arrangements brillants mais jamais clinquants de Larry Klein, “Anthem” est un des sommets de la discographie de la chanteuse.

Cécile McLorin Salvant “The Window” (Mack Avenue / PIAS)

Elle a une fois encore dessiné et peint la pochette de son disque. Dans “The Window”, la chanteuse ne s’engage pas sur des sujets de société, mais médite sur la nature versatile de l’amour. Cécile chante l’amour impossible, l’amour contrarié à travers un répertoire remontant parfois fort loin. J’ai l’cafard qu’elle interprète en français date de 1926. Fréhel et Damia l’interprétèrent. On se demande qui lui a fait connaître cette antiquité, cette vieille romance de caf’conc. Tell Me Why (1951) a été un des grands tubes des Four Aces, quartet vocal très populaire en Amérique. Stevie Wonder enregistra Visions en 1973. Cécile nous en livre une version magnifique. Avec Obsession, un thème du guitariste et chanteur brésilien Dori Caymmi, c'est le morceau le plus récent du répertoire de cet album que complètent des extraits de comédies musicales mais aussi Wild is Love que Nat « King » Cole enregistra en 1960. Un sujet de circonstance pour la chanteuse qui conclut son album sur une version inattendue de The Peacocks, probablement le thème le plus célèbre du pianiste Jimmy Rowles. La chanteuse Norma Winstone y posa des paroles et l’enregistra avec Rowles en 1993 sous le nom de A Timeless Place.

 

Ce morceau, Cécile McLorin Salvant l’a enregistré live au Village Vanguard, invitant la saxophoniste chilienne Melissa Aldana à s’y exprimer au ténor. Ever Since the One I Love’s Been Gone de Buddy Johnson et Somewhere, un extrait de “West Side Story” proviennent du même club. Ce n’est pas Aaron Diehl qui accompagne la chanteuse dans ce disque, mais Sullivan Fortner. Comme lui, il trempe ses doigts agiles dans le blues non sans moderniser un répertoire quelque peu poussiéreux. On se surprend à suivre ses surprenantes lignes mélodiques, à se réjouir de ses audaces, à le préférer à la chanteuse. Car dans cet album largement enregistré en studio et en duo, Cécile en fait parfois trop, compense une instrumentation réduite à un simple piano par des effets vocaux parfois déplacés. Théâtralisant les morceaux qu’elle reprend, elle passe du murmure au cri, donne sans prévenir de l’ampleur à sa voix comme si les micros n’existaient pas, comme une chanteuse de Vaudeville des années 20.

 

Les amateurs de jazz classique boivent du petit lait, séduits par l’aspect vieillot d’une partie de ce répertoire, par cet orgue à pompe que Fortner utilise dans J’ai l’cafard, par cette voix en or tenant du miracle. Celle, plus limitée, de Madeleine Peyroux parvient néanmoins à émouvoir. En phase avec les courants musicaux actuels, son disque est plus attractif que celui de Cécile. Il manque à cette dernière un directeur artistique, quelqu’un qui puisse lui faire connaître d’autres musiques, lui fasse davantage chanter des mélodies de son temps.

Crédits Photos : Madeleine Peyroux © Yann Orhan – Cécile McLorin Salvant & Sullivan Fortner © Mark Fitton

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13 juillet 2018 5 13 /07 /juillet /2018 09:46
Rio, Carmo, destination Brésil

Le Brésil fait toujours rêver les jazzmen. Le pianiste Stefano Bollani s’y rend souvent et son nouvel album n’est pas le premier qu’il consacre à sa musique. Ayant découvert celle d’Egberto Gismonti, le clarinettiste / saxophoniste Eddie Daniels la reprend dans un disque enthousiasmant.  Deux opus aux capiteux parfums brésiliens pour accompagner vos vacances.

Stefano BOLLANI : “Que Bom (Alobar / UVM distribution)

Né à Milan en 1972, Stefano Bollani aime depuis longtemps la musique brésilienne. En 2007, il enregistrait à Rio “Carioca” (EmArcy), un album malheureusement un peu trop commercial, et en 2013 paraissait sur le label ECM “O que será”, un duo avec Hamilton de Holanda. Dans “Que Bom”, son nouveau disque, le premier qu‘il publie sur Alobar, son propre label, Bollani invite quelques amis musiciens, et non des moindres, à le rejoindre. Le bandolim de Hamilton de Holanda donne la réplique à son piano dans Ho Perduto Il Moi Pappagallino, un choro vitaminé. Caetano Veloso l’accompagne en italien dans La Nebbia a Napoli et dans une nouvelle version de Michelangelo Antonioni, un thème que nous découvrîmes il y a dix-huit ans déjà dans son “Noites do Norte”. Le violoncelliste Jacques Morelenbaum qui en signa l’arrangement est là aussi. De même que João Bosco et sa guitare. Il chante Nação, une de ses compositions. On y trouve certes quelques morceaux racoleurs au sein desquels le pianiste virtuose se livre à quelques facilités, Stefano Bollani en faisant parfois trop. Mais très vite le charme de cette musique opère et on se laisse séduire par ses couleurs, son aspect solaire prononcé, le pianiste parvenant à nous faire partager le plaisir qu’il éprouve à la jouer. Les nombreuses mélodies qu’il a composées pour cette séance ruissèlent d’harmonies élégantes, Habarossa, Ravaskia et Criatura Dourada reflétant la richesse de son imaginaire. Enregistré à Rio avec la même section rythmique de “Carioca”, mais beaucoup plus réussi que ce dernier, “Que Bom” et sa musique heureuse donne envie de rejoindre la terre de la samba.

Eddie DANIELS “Heart of Brazil” (Resonance / Bertus)

On n’attendait pas Eddie Daniels dans un « tribute to Egberto Gismonti ». Il ne connaissait d’ailleurs pas la musique du compositeur brésilien avant que George Klabin, le producteur de cet album, ne la lui fasse entendre. Dans les notes de pochette rédigées pour le livret, ce dernier avoue avoir longtemps cherché un musicien capable de reprendre ces musiques chères à son cœur, et de les arranger différemment sans les dénaturer. Eddie Daniels fut immédiatement conquis par ces mélodies influencées certes par le folklore brésilien, mais dépassant le cadre de la samba, du choro ou de la bossa nova. La musique aux arrangements sophistiqués (Maurice Ravel reste une des principales influences d'Egberto Gismonti) relève aussi de la musique classique européenne. Né en 1947 à Carmo, petite ville de l’état de Rio de Janeiro, ce dernier enregistra plusieurs albums pour le label ECM dans les années 80 et 90 (notamment avec Charlie Haden et Jan Garbarek au sein du trio Magico). Ceux qu’il fit au Brésil pour EMI-Odéon dominent toutefois sa discographie.

 

C’est ce répertoire que reprend largement Eddie Daniels qui emprunte aussi quelques compositions des années 80. Eblouissant à la clarinette, dont il est un virtuose incontesté – Lôro, la première plage, suffit à s’en convaincre ; quant à Folia, cette version enthousiasma Gismonti  –, Daniels joue souvent du ténor dans ce disque. Piano, contrebasse, batterie (le brésilien Maurizio Zottarelli), mais aussi un quatuor à cordes, le Harlem Quartet, dialoguant avec les solistes complètent l’instrumentation. Confiés au saxophoniste Ted Nash, mais aussi à Kuno Schmid, à Josh Nelson qui est l’excellent pianiste de cet album, et à Mike Patterson, les arrangements respectent les musiques originales du compositeur, son univers raffiné, mélange équilibré de musique savante et populaire, l’absence de parties vocales n’étant nullement un handicap. Les réussites sont ainsi très nombreuses dans ce magnifique opus qui offre des versions neuves de morceaux à jamais familiers – Água & Vinho, Adágio, Trem Noturno – des thèmes qu’Egberto Gismonti écrivit lorsqu’il était au sommet de son art.

 

 Vue aérienne de Rio de Janeiro © photo X/D.R.

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 09:14

Deux bons disques que vous pourrez écouter tout l’été et bien plus tard encore. Des jazzmen français en sont les auteurs bien que Nelson Veras, dont la guitare occupe une place importante dans la formation de Fred Pasqua, soit brésilien. Batteur, ce dernier fait actuellement beaucoup parler de lui. On peut l’entendre dans “Copper”, un album du guitariste Romain Pilon privilégiant les alliages sonores électriques, et dans le nouvel opus de Lucky Dog, un groupe dans lequel on retrouve Yoann Loustalot, leader du trio Aérophone dont le batteur est Pasqua. Quant à Nicolas Moreaux, il sort son troisième album. Le précédent, “Fall Somewhere”, date de 2013 et reçut cette année là le Grand Prix de l’Académie Charles Cros.

Fred PASQUA : “Moon River” (Bruit Chic : L’Autre Distribution)

Une rencontre avec Nelson Veras est à l’origine de ce disque, le premier que Fred Pasqua enregistre sous son nom. Le jeu de guitare si personnel de Veras, la finesse de ses harmonies, la richesse de sa palette rythmique, le batteur les imagine associés à d’autres instruments, à la contrebasse de Yoni Zelnick qu’il connaît bien – tous deux sont membres de Lucky Dog –, au timbre plein et rond du bugle de Yoann Loustalot. Car il fallait une autre voix mélodique pour interpréter le répertoire que le batteur souhaitait enregistrer, The Peacocks de Jimmy Rowles, Black Narcissus de Joe Henderson, Nascente de Milton Nascimento et bien sûr Moon River, un thème qu’Henry Mancini écrivit pour le film de Blake Edwards “Breakfast at Tiffany’s”, des mélodies familières qui, une fois entendues, lui trottaient dans la tête.

 

Enchainés les uns aux autres, treize thèmes sortis de la mémoire du batteur se parent d’habits neufs, trempent dans un bain de douceur. Des morceaux repensés, transformés par les improvisations qui s’y attachent. On peine ainsi à reconnaître Circle, une des pièces de “Miles Smiles”. Elle repose sur très peu de notes et son aspect quelque peu immatériel est parfaitement rendu par les accords oniriques qu’égraine la guitare. Longtemps masquée, la mélodie de The Peacocks se révèle tardivement et il faut prêter l’oreille pour découvrir Black Narcissus dans la version en trio que nous en donne Nelson Veras, son jeu de guitare très technique restant toujours fluide et poétique. Ce dernier nous fait rêver dans Gentle Piece de Kenny Wheeler, une pièce douce et tendre comme la plupart de celles que propose ce répertoire. Riot d’Herbie Hancock dans lequel Fred Pasqua s’offre un court solo de batterie, est toutefois abordé sur un tempo plus rapide, Yoann Loustalot et Veras dialoguant souvent dans les nombreuses plages en quartette de l’album. Car, accueillant aussi quelques invités, “Moon River” combine plusieurs formations à géométrie variable. Nascente est ainsi interprété en quartette sans Loustalot mais avec Adrien Sanchez au saxophone ténor, ce dernier se réservant Something Sweet Something, une improvisation en solo. Veras et Zelnik interprètent en duo Timeless de John Abercrombie et Central Park West fait entendre le saxophone ténor de Robin Nicaise. Moon River est chanté par le batteur Jean-Luc Di Fraya, de même que le court extrait de Soupir, l’un des trois poèmes de Stéphane Mallarmé que Maurice Ravel mit en musique. Laurent Coq tient le piano dans ces deux morceaux.

Nicolas MOREAUX : “Far Horizons” (Jazz&People / Pias)

J’aime beaucoup ce que fait le bassiste Nicolas Moreaux, le jazz souvent teinté de folk de sa formation qui possède une sonorité bien spécifique. Ses deux batteurs, Karl Jannuska et Antoine Paganotti donnent du groove aux compositions, mais apportent aussi aux ballades un foisonnement sonore bénéfique, notamment dans To Blossom. Ce son de groupe, on le doit aussi aux saxophones d’Olivier Bogé et de Christophe Panzani, à leurs timbres diaphanes, doux, légers, et à la guitare de Pierre Perchaud, musicien de formation classique dont les riches harmonies, les couleurs aux effets sonores bien dosés, profitent à la musique.

 

Ceux qui comme moi ont découvert l’univers musical de Nicolas Moreaux lors de la parution de “Fall Somewhere” ne seront pas déçus. Les compositions sont toujours très lyriques, bien que certaines d’entre-elles se révèlent plus énergiques que d’habitude. Morceau stimulant, The Bard fait entendre une musique heureuse. Tout comme celle de Music of the Heart, dont le groove, le balancement rythmique sert un thème très chantant. Mais ce sont surtout dans les ballades que le jazz atmosphérique que distille la formation est le plus prégnant ; dans Bird Symbolic qui contient un beau solo de contrebasse de Moreaux ; dans Far Horizons, une pièce onirique introduite par une guitare sonnant comme un banjo et qui, portée avec suavité par le ténor de Christophe Panzani, fait entendre Olivier Bogé au piano (il en joue sur plusieurs plages de l’album). Au saxophone alto, ce dernier dialogue avec le ténor dans To Blossom, une pause bienvenue après le tempétueux Sister Soul largement confié aux batteurs. I’ve Seen You in Me qui ferme l’album possède également un fort pouvoir de séduction. La guitare, puis le piano égrainent sa mélodie délicate et champêtre. On ne s’attend pas à entendre chanter Nicolas Moreaux, quelques notes d’une trompette toutes aussi inattendues accompagnant sa voix.

 

Concerts de sortie au Sunside, les 22 et 23 juin.

 

Photo de Nicolas Moreaux © André Gloukhian

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 09:10
Thomas BRAMERIE Trio : “Side Stories” (Jazz Eleven / Absilone)

Thomas Bramerie est depuis longtemps l’un des meilleurs bassistes de jazz de l’hexagone. Son instrument porte et rythme la musique mais chante aussi des mélodies, le bassiste devenant ainsi un des solistes de l’orchestre, une de ses voix mélodiques. Son nom revient souvent dans ce blogdeChoc car, très demandé, Thomas a enregistré et joué avec de nombreuses formations. Comment oublier “Five in Green” (IDA) enregistré en trio à Brooklyn en 2002 avec Bruce Cox et Olivier Hutman, un disque de ce dernier. “Always Too Soon” (Cristal) d’Hervé Sellin en 2017 et “Twenty” (Bonsaï Music), cosigné avec André Ceccarelli et Jean-Michel Pilc en 2014, comptent parmi mes Chocs de l’année. Thomas est aussi le bassiste de “Love For Chet” (Naïve) un opus en trio de Stéphane Belmondo consacré au répertoire du regretté Chet Baker, et de “Unknown” (Crescendo), le disque le plus récent de Pierrick Pédron.

C’est dans “Unknown” que j’ai entendu pour la première fois Carl-Henri Morisset, jeune pianiste qui accompagne Thomas Bramerie dans “Side Stories”*, premier album que le bassiste enregistre sous son nom et dans lequel, fraîchement diplômé du CNSM de Paris, Elie Martin-Charrière tient la batterie. Également diplômé du CNSM, et d’origine haïtienne (sa maîtrise des rythmes afro-cubains est évidente dans Chantez), Morisset surprend par ses accords inattendus, la pertinence de son jeu mélodique et rythmique. Le disque accueille deux autres pianistes, des amis de Thomas qui, en trente ans de carrière, a eu bien des occasions de s’en faire. Eric Legnini et Jacky Terrasson ont donc été invités à cette séance, mais aussi le trompettiste Stéphane Belmondo. Ils se sont tous retrouvés à Pompignan (Gard) dans le studio de Philippe Gaillot, ce dernier assurant la prise de son.

 

Après Pichò Bebei, une très courte introduction d’album que se réserve la contrebasse, Played Twice de Thelonious Monk atteste la grande cohésion du trio, la souplesse de sa section rythmique, Carl-Henri Morisset y osant des harmonies et des rythmes insolites. Grâce à lui – il reste le principal soliste de ce trio interactif –, la musique toujours interpelle. Yêïnou (prénom de la femme de Thomas) révèle à mi-parcours sa douceur mélodique. Le chaloupé Chantez transporte sous le chaud soleil des îles et Work Song, une « marche » de Nat Adderley, cache sous son aspect quelque peu militaire des chorus impressionnants. Les amateurs de ballades seront comblés par Salut d’amour (Liebesgruss) qu’Edward Elgar (1857-1934) composa en 1888, initialement pour violon et piano. Construit autour de la contrebasse de Thomas qui l’introduit avec bonheur à l’archet, Émile (prénom de son fils), pièce très chantante, renferme un mémorable chorus de l’instrument, l'enregistrement restituant avec beaucoup de naturel sa belle sonorité boisée. Autre ballade, Un jour tu verras que Georges Van Parys écrivit en 1954 pour le film d’Henri Decoin “Secrets d’Alcove” et que chanta Charles Trenet sur des paroles de Mouloudji. Un morceau interprété ici en quartette, Stéphane Belmondo jouant avec sensibilité sa belle mélodie. Il joue aussi dans Tròç De Vida, pièce délicatement latine dans laquelle Thomas s'exprime aussi à la guitare et où Carl-Henri s’offre un solo inspiré.

Stéphane Belmondo, on le retrouve encore dans Side Stories qui donne son nom à l’album. Dans cette ballade lumineuse, le piano, magnifique, est confié à Jacky Terrasson, qui trouve les justes accords pour ajouter des couleurs au bugle de Stéphane, jouer des notes tendres et aérées, citer brièvement Nefertiti de Wayne Shorter dans son improvisation. Jackie est également présent dans Now, un inoubliable duo piano contrebasse qui met en joie. Invité à jouer du Fender Rhodes sur deux morceaux, Eric Legnini, malgré tout son talent, ne parvient pas à lui donner une âme. Les pianistes qui en sont capables (Chick Corea, Kevin Hays) ne sont guère nombreux, l’instrument, utilisé à tort et à travers, se voyant aujourd’hui à la mode. Malgré son solo un peu laborieux, Here possède une mélodie chantante qui mériterait une seconde chance, un autre arrangement. La contrebasse tient heureusement une place importante dans All Alone et dans une reprise sensible et émouvante d’une immortelle chanson de Léo Ferré, Avec le temps qui conclut l’album. Thomas Bramerie l’interprète en solo. Qui peut encore prétendre que la contrebasse n’est pas un instrument mélodique ?

 

* Son livret contient les « stories » de Thomas, des textes écrits entre novembre 2016 et avril 2017.

 

Concert de sortie au Pan Piper, 2 et 4 Impasse Lamier 75011 Paris, le 2 juin (20h00) avec les musiciens et les invités de l’album.

 

Photos © Pascal Pittorino   

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23 mai 2018 3 23 /05 /mai /2018 10:15
Carré d'As

Retour sur les premiers mois d’une année qui, dans le domaine du jazz, a vu paraître un nombre déraisonnable de disques. Ceux qui m’ont séduit le plus (mon choix est bien sûr subjectif) ont fait l’objet d’une chronique dans ce blog ou dans Jazz Magazine. J’ai essayé de privilégier des nouveaux talents, de vous faire partager mon enthousiasme pour des albums peu médiatisés. Il m’a semblé plus urgent de contribuer à faire connaître le piano de Michael Wollny, de vous parler du disque que Bruno Ruder et Rémi Dumoulin ont enregistré avec Billy Hart, que de faire la chronique du nouveau CD de Joachim Kühn, au demeurant excellent. En mars, Bill Frisell n’a pas non plus eu droit à la sienne car il m’a été impossible de ne pas célébrer avec Hervé Sellin et Enrico Pieranunzi le centenaire de la disparition de Claude Debussy. Mieux vaut tard que jamais et je profite d’un mois de mai au cours duquel les sorties de disques s’espacent et se font moins nombreuses pour vous commenter ces deux albums. J’ajoute à cette sélection un enregistrement live de Martial Solal publié le 6 avril et le nouveau Kenny Barron, disponible depuis le 4 mai chez nos trop rares disquaires.

Joachim KÜHN New trio : “Love & Peace” (ACT Music / Pias)

Le piano adamantin que joue Joachim Kühn, né en 1944, conserve intact son pouvoir attractif. Je le préfère même davantage aujourd’hui car s’il reste un virtuose du clavier comme en témoigne l’introduction de Mustang, Kühn semble privilégier davantage la mélodie, son jeu dur et agressif se faisant plus lyrique. C’est donc un musicien plus apaisé que fougueux qui s’exprime dans cet album qu’il partage en trio avec Chris Jennings à la contrebasse et Eric Schaefer à la batterie, des jeunes musiciens avec lesquels Kühn a précédemment enregistré “Beauty & Truth” enregistré en 2015. On l’a entendu jouer un jazz plus moderne, mais ici le pianiste prend le temps de mettre de belles couleurs sur les mélodies qu’il propose – les siennes, mais aussi the Crystal Ship des Doors et Le vieux château (Il Vecchio Castello) de Modeste Moussorgsky –, de faire respirer ses notes abondantes et de les faire chanter.

Bill FRISELL : “Music Is” (OKeh / Sony Music)

Seul avec ses guitares – il en joue parfois plusieurs dans un morceau – Bill Frisell nous invite à voyager au sein des musiques de la grande Amérique. Country, rock, blues, bluegrass nourrissent l’imaginaire de ce jazzman pas comme les autres qui refuse les frontières entre les genres musicaux. Il joue peu de notes mais s’attache à leur timbre, à leurs couleurs, les quelques effets électroniques qu’il utilise les rendant très aériennes. Frisell a passé toute son enfance à Denver et ses musiques restent fortement enracinées à la terre, au bottleneck des bluesmen, à la pedal steel guitar des musiciens country. “Music Is” est son second album solo. Le premier, “Ghost Town” (Nonesuch), date de l’an 2000. Entre les deux, le guitariste a beaucoup enregistré, ses musiques mais aussi de la musique populaire américaine. Le récent “Guitar in the Space Age” (OKeh 2014) propose des reprises de Pete Seger, Brian Wilson et Merle Travis. “Music Is” ne contient que des compositions originales, parfois de vieux morceaux de son répertoire – Monica Jane, Ron Carter, Rambler, In Line - que Frisell réadapte avec bonheur et toujours avec lyrisme, ses mélodies bénéficiant des sonorités inimitables de ses guitares.

Martial SOLAL : “Live at Theater Gütersloh” (Intuition / Bertus)

« Dès que je suis au piano, je parviens à une concentration formidable » confie Martial Solal à Jazz Magazine (entretien publié en février 2018). Avec cet enregistrement de 2017, un concert en solo donné à Gütersloh, une ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie en novembre dernier dont il avoue avoir été très satisfait, Martial, 91 ans en août prochain, nous rassure. Il reste le pianiste incontournable du jazz français, son plus grand technicien, le seul capable d’organiser à tous moments notre stupéfaction (pour citer Alain Gerber que je salue ici). Martial n’a pas non plus perdu son humour comme en témoignent ici ses apartés en anglais avec un public allemand impressionné par son piano, mais aussi amusé par son anglais minimaliste. Plaçant la barre très haut au sein d’un répertoire de compositions originales et de standards, Martial jongle avec ses notes, les bouscule, change de rythme et de tonalité, « pour ne pas s’ennuyer », se répéter. Une prise de risque en temps réel qui le fait partir sur d’autres mélodies et multiplier les citations. Revenir au morceau qu’il interprète ne lui pose aucun problème, car si le pianiste se laisse aller à jouer les thèmes qui surgissent dans sa tête, il en anticipe les difficultés, donnant ainsi une grande cohérence à ses improvisations digressives. Treize morceaux, treize bonnes occasions de se laisser éblouir.

Kenny BARRON Quintet : “Concentric Circles” (Blue Note / Universal)

Édité en 2016, “Book of Intuition” (Impulse !) a été salué unanimement par la critique. Kenny Barron l’a enregistré en trio et c’est avec une contrebasse et une batterie qu’il nous a donné ses meilleurs albums. J’y ajoute “Night and the City” (Verve) son duo avec Charlie Haden de 1996. Outre Kiyoshi Kitagawa (contrebasse) et Johnathan Blake (batterie) qui accompagnent le pianiste depuis bientôt douze ans, “Concentric Circles” réunit Mike Rodriguez (trompette) et Dayna Stephens (saxophone), deux souffleurs qui exposent les thèmes à l’unisson et diversifient les couleurs de la musique, principalement du hard bop. Les morceaux qui n’appartiennent pas à ce genre restent toutefois les plus intéressants. A Short Journey, une pièce chorale, Aquele Frevo Axe, élégante bossa-nova délicatement introduite par le piano et In the Dark, une ballade, sont les trois grands moments de l’album. Il confirme le talent de Dayna Stephens, saxophoniste ténor au timbre ample et grave, auteur de deux disques pour le label Sunnyside. Très en doigts, ses attaques puissantes allant de pair avec un grand raffinement harmonique, Kenny Barron se réserve Reflections de Thelonious Monk, une plage en solo, la dernière d’un opus attachant.

 

Photo Martial Solal © Lutz Voigtländer 

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 09:00
Philippe GAILLOT : “Be Cool” (Ilona / L’autre distribution)

Je l’ai connu adolescent lorsque, entre les mains de Miles Davis, Chick Corea, Joe Zawinul, Herbie Hancock et quelques autres, le jazz électrique vivait ses plus beaux jours. Philippe Gaillot en écoutait beaucoup et se rêvait musicien, guitariste comme son ami Dominique Gaumont qui allait devenir trop brièvement celui de Miles Davis. Musicien, Philippe l’a toujours été. Sa passion pour la prise de son le conduisit dès les années 70 à installer un premier studio dans la vieille maison d’un village du sud de la France. Son premier enregistrement, un disque que nous coproduisîmes, histoire de surfer sur une vague punk rock alors prometteuse, fut l’unique album de Béton Vibré, un groupe aujourd’hui oublié. Des studios, Philippe en eut plusieurs. L’appartement qu’il occupait à Montpellier dans les années 80 vit aussi naître sa musique, mais c’est son Recall Studio, ouvert depuis 1994 et installé un peu à l’écart du village de Pompignan aux pieds des Cévennes, qui forgea sa réputation d’ingénieur du son. Enregistrer la musique des autres, ne lui fit pourtant jamais oublier la sienne. Depuis toujours elle trottait dans sa tête, déjà habillée des instruments qu’il lui destinait, prête à naître avant même d’avoir été crée.

 

Les albums qui la contiennent et que Philippe Gaillot publia sont pourtant peu nombreux. Quatre disques en quarante ans, chacun d’eux ayant une histoire, reflet de l’époque bien précise qui l’a vu naître, des goûts et des désirs d’un musicien exigeant. Les deux premiers sortirent sous le nom de Concept, groupe qui l’accompagna à ses débuts. Impressionné par sa musique, Frank Hagège édita les deux derniers sur son label RDC, “Lady Stroyed” et “Between You and Me”, un enregistrement de 1995, son dernier avant “Be Cool” qui paraît aujourd’hui.

Philippe Gaillot  joue aussi de la guitare et des synthétiseurs dans “Kanakassi” et “Bamana”, deux albums du joueur de kora sénégalais Soriba Kouyaté que le label ACT publia en 1999 et 2001 et qu'il arrangea intégralement. Car, bien qu’accaparé par son métier d’ingénieur du son, Philippe a toujours fait de la musique, prenant le temps de soigner la sienne comme un couturier ses patrons. Ceux de ses morceaux, il les conçoit lui-même, en définit les grilles, les mesures. Il a d’ailleurs une idée précise des rythmes, des couleurs qu’il va poser sur les mélodies qu'il invente. Son studio accueillant de nombreux musiciens, il en profite pour les intégrer à son projet. Jacky Terrasson tient ainsi le piano dans Little Red Ribbon, une de ses compositions. Stéphane Belmondo est au bugle dans Be Cool, et Olivier Ker Ourio assure la partie d’harmonica de Back from Barca.

L’idée de ce nouveau disque est venue à Philippe Gaillot il y a plusieurs années lorsque, de passage à Marseille pour un concert, Mike Stern dont il avait été l’un des élèves, vint enregistrer chez lui deux morceaux. Moustille, la première plage de l’album, contient un flamboyant solo de guitare si caractéristique de son art. Son introduction n’en est pas moins somptueuse, avec ses arpèges de guitare et ses nappes de synthés, vagues sonores à l’écume onirique. Les grands moments ne manquent pas dans ce disque qui utilise toutes les ressources technologiques d’un studio mais dont la musique, aussi précise et complexe soit-elle, passe aussi très bien en concert. En témoigne Et puis un jour… Elles s’en vont, enregistré live au Nîmes Métropole Jazz Festival, morceau au sein duquel le saxophone soprano de Gérard Couderc se mêle aux harmonies colorées des claviers, la voix de Philippe, filtrée, transformée, démultipliée, devenant chorale à elle seule.

 

Présent dans tous les albums de Philippe, Gérard Couderc est tout aussi bon au ténor dans Tibetan Snow, une étourdissante et hypnotique tournerie dont son auteur a le secret. Le mélancolique Back from Barca ne cache pas ce qu’il doit à Weather Report. On pense à A Remark You Made que contient leur album “Heavy Weather”. La basse de Philippe Panel ronronne et chante comme celle de Jaco Pastorius, l’harmonica d’Olivier Ker Ourio – une idée magnifique ! – s’en voyant confier la mélodie. Irving Acao brille au ténor dans Just Before the Night, mais j’avoue avoir un faible pour Lé bamandi binolo et ses effets, son va et vient sonore en stéréo, les notes magiques de sa basse électrique (Linley Marthe), son magnifique et inattendu chorus de guitare acoustique (Olivier-Roman Garcia).

 

Il y a du monde, beaucoup de monde dans ce disque. Philippe Gaillot y a convié ses amis. Tous ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour servir sa musique. Philippe en a capté le son comme un entomologiste capture un papillon, délicatement, sans jamais en abîmer les ailes qui émettent une petite musique, celle des plus légères vibrations de l’air que le lépidoptère déplace sur son passage. Les mailles de son filet sont les entrelacs de câbles de sa console, des très nombreux instruments qu’il utilise. Ses oreilles grandes ouvertes saisissent les plus infimes nuances d’une musique qui est sienne et dont il donne à entendre les moindres frémissements.

 

Concert le 2 mai à Paris, au Jazz Café Montparnasse (21h00). Avec Philippe Gaillot (guitares, claviers et chant) et les musiciens d’Epicurean Colony, sextette réunissant Philippe Anicaux (trompette et bugle), Gérard Couderc (saxophones ténor et soprano, flûte), Rémi Ploton (piano, Fender Rhodes, synthés), Philippe Panel (basse électrique) et Julien Grégoire (batterie, percussions).

 

Photos © Vincent Bartoli

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 09:58
Bruno ANGELINI : “Open Land” (La Buissonne / Pias)

Pour Bruno Angelini (piano), Régis Huby (violons), Claude Tchamitchian (contrebasse) et Edward Perraud (batterie) l’aventure commença en 2014 avec l’enregistrement d’“Instant Sharings” au Studio La Buissonne. Un premier album au sein duquel des morceaux déjà existants du pianiste (un choix de ses préférés) cohabitent avec des compositions de Paul Motian, Wayne Shorter et Steve Swallow, le quartette parvenant sans difficulté aucune à les intégrer à son esthétique, à une musique apaisée, lente et d’un très fort lyrisme dûe à des moments d’intense communion. Née d’une rencontre sur scène – carte blanche avait été donnée au pianiste pour réunir sur la péniche Improviste des musiciens avec lesquels il avait joué ou qu’il appréciait –, la formation s’était rendue au studio La Buissonne sans que Bruno Angelini ne trouve le temps de lui écrire une musique spécifique. Il n’en va pas de même avec ce second opus. Le quartette a rôdé en concert le répertoire original que lui apporte le pianiste. Des compositions pensées pour les couleurs, les timbres des instruments qui, entremêlés, donnent au groupe sa sonorité particulière, une signature toute personnelle qui le distingue de tous les autres.  

Open Land” ouvre sur un magnifique hommage à John Taylor. Peu de notes, mais un thème mélancolique joué au piano. La contrebasse le reprend, puis le violon après une longue exposition onirique engageant les instruments, musique modale qui freine le temps et permet de mieux tirer parti de la ligne mélodique. Un martellement de toms accompagne celle, raffinée, de Perfumes of Quietness que le piano et le violon se partagent. Les cymbales bruissent, les cordes de la contrebasse assurent le tempo. La musique va progressivement se dissoudre avant de renaître forte et belle et se mettre à danser. Tout aussi attachant, le thème d’Indian imaginary Song nous fait voir des images. Le piano l’expose lentement, très lentement. Les notes s’étirent, s’allongent comme des journées de printemps avant que Bruno Angelini n’installe une cadence profitable à tous. Longues notes que l’archet du violon fait surgir, que l’électronique superpose couche après couche, foisonnement rythmique au sein duquel des instruments de peaux, de bois, et de métal font entendre leurs voix, un univers musical d’une grande richesse s’offre ici à nos oreilles émerveillées.

 

En apesanteur entre ciel et terre, Jardin Perdu est l’Éden que le violon regrette et pleure. Après une courte et mystérieuse âlâp (introduction lente d’un râga dans la musique indienne), qui en installe l’atmosphère, Régis Huby dévoile le thème d’Inner Blue. La contrebasse lui apporte une tension bénéfique. Confiée à Edward Perraud, coloriste dont les tambours chantent comme un instrument mélodique à part entière, la batterie offre un subtil contrepoint au violon. Les timbres sont partout traités avec une grande douceur par les musiciens, leur jazz de chambre largement ouvert à l’improvisation ne perdant jamais de vue la mélodie, si importante dans la musique du pianiste. Both Sides of a Dream scintille sous une pluie d’harmoniques. Claude Tchamitchian y impose la sonorité ronde et puissante de sa contrebasse. C’est aussi elle qui introduit You Left and You Stay, composition en trois parties dédiée à un ami disparu. Dans la première, lente et délicatement rythmée, le piano trempe ses notes dans le blues. Le violon adopte une voix grave et plaintive dans la deuxième, les quatre instruments se retrouvant dans la troisième, vibrations sonores tendant vers la lumière.

 

Photo Open Land Quartet © Clément Puig

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9 avril 2018 1 09 /04 /avril /2018 09:28
Paire gagnante

S’il ne nous rend pas souvent visite, Michael Wollny, co-récipiendaire du Prix du Jazz Européen 2014 de l’Académie du Jazz, n’a pas chômé depuis l’enregistrement en 2015 de “Nachtfahrten”, son disque précédent. Vingt sept nouveaux morceaux ont été ajoutés au répertoire de son trio après trois jours de répétitions intenses au printemps 2017. Certains d’entre eux ont été enregistrés à Oslo en septembre dernier, la capitale norvégienne donnant son nom au premier des deux nouveaux albums du pianiste paraissant simultanément. Le Norwegian Wind Ensemble (22 musiciens) rejoint sa formation dans quelques titres. Le second disque est un concert donné le 15 septembre 2017 au château de Wartburg, monument exceptionnel de la période féodale situé sur une colline au sud-ouest d’Eisenach en Thuringe. Émile Parisien y participe au saxophone soprano.

 “Oslo” (ACT / Pias) permet à Michael Wollny d’explorer de nouvelles pistes musicales avec son trio habituel. Eric Schaefer joue depuis longtemps avec lui et cette complicité profite à une musique largement interactive. Christian Weber les a rejoint en 2015, peu avant l’enregistrement de “Nachtfahrten”. Sa contrebasse marque les temps avec assurance mais assure aussi de nombreux contrechants mélodiques. Dans Make a Wish, le Norwegian Wind Ensemble assure un contrepoint cuivré au piano, sa masse orchestrale donnant un surplus de couleurs au morceau. Whiteness of the Whale, le mini concerto qui referme l’album, est plus ambitieux. Les longues notes que tiennent les vents ajoutent non sans grandiloquence, un certain mystère à la musique. À un percutant solo de batterie succède le chant d’un piano en apesanteur. Le piano de Michael Wollny ne peut que me plaire. Joachim Kühn excepté, aucun pianiste allemand ne m’a autant séduit. Son jeu n’est pas aussi dur que celui de Kühn qui plaque souvent des accords agressifs sur son clavier et tire une grande dynamique de l’instrument. Son toucher est ferme, mais privilégiant les couleurs, les atmosphères rêveuses, il sait rendre ses notes légères et évite le tumulte. Nul doute que Walter Norris et John Taylor, ses professeurs, ne sont pas étrangers à ses choix esthétiques.

 

Éclectique, Michael Wollny reprend souvent des pièces du répertoire classique et les trempe dans des harmonies élégantes. Farbenlehre, Roses are Black du saxophoniste Heinz Sauer, le Trio pour piano, violon et violoncelle Opus 120 de Gabriel Fauré et le Cantus Arcticus de Einojuhani Rautavaara sont des pièces lentes que le pianiste s’attache à rendre expressives. Son adaptation de Nuits blanches de Claude Debussy l’est aussi. Batteur à la frappe lourde, Eric Schaefer le pousse à muscler son jeu tendre et romantique, à le rendre plus vif. Sa batterie est très présente dans le funky Hello Dave et dans les deux morceaux puissamment rythmés aux notes tourbillonnantes qui portent sa signature : Zweidrei et Perpetuum Mobile. Un intense martellement rythmique accompagne Interludium, un des onze interludes des Ludus Tonalis que Paul Hindemith composa en 1942 aux Etats-Unis.

“Wartburg” (ACT / Pias) a été enregistré quelques mois plus tard. C’est un concert et le trio reprend plusieurs thèmes que contient “Oslo”, non sans quelque peu en modifier les musiques. Sa version du tonique Perpetuum Mobile est plus agressive. Make a Wish, la dernière plage de l’album, bénéficie du saxophone soprano d’Émile Parisien, la contrebasse de Christian Weber s’y montrant très présente. Synonym, une habile improvisation collective partiellement construite sur un rythme ternaire, précède une adaptation moins heurtée d’Interludium. Composé par Eric Schaefer, Atavus fait entendre une agréable petite mélodie. Ré-harmonisée, celle de Big Louise, une chanson que Scott Walker (des Walker Brothers qui n’ont jamais été frères) écrivit en 1969, a l'étoffe d'un standard. Pièce abstraite au sein de laquelle la contrebasse jouée à l’archet tient une place importante, Antonym introduit Gravité, pièce à la forte tension rythmique. Autre reprise, une version lumineuse de White Blues, une composition que Bob Brookmeyer enregistra pour ACT en 1990 avec John Abercrombie à la guitare et quelques cuivres de WDR Big Band. Le soprano de Parisien lui apporte de chaudes et magnifiques couleurs. Teknonik permet à ce dernier, non sans talent, de tordre le cou à ses notes. La pièce est vive, enlevée, pleine de surprises, à l’image de ce concert pour le moins convaincant.

 

Photo Michael Wollny © Jörg Steinmetz

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26 mars 2018 1 26 /03 /mars /2018 09:20
Claude Debussy : hommages croisés

Musicien ô combien! admiré des pianistes de jazz, Claude Debussy (1862-1918), s’attacha à découvrir et à exploiter toutes les possibilités de l’instrument. Son jeu dur était équilibré par la grande sensibilité de son toucher, et la délicatesse de ses sonorités contrôlée par un impressionnant jeu de pédales. Le chatoiement harmonique d’un impressionnisme décoratif n’était cependant pas sa préoccupation première. Rompant avec les formes et la logique harmonique existante, il privilégiait la couleur de l’accord, considérait ce dernier comme un élément autonome, un assemblage de sons possédant une couleur spécifique. « J’aime presque autant les images que la musique » écrivait-il à Edgard Varèse en 1911. Catalogues d’images au sein desquelles vacille la tonalité, ses œuvres inaugurent une conception nouvelle du temps et de l’espace. Le son y acquiert un sens, le timbre reconsidéré devient un des éléments essentiels d’un nouveau monde musical. À l’occasion du centenaire de sa mort – il est décédé le 25 mars 1918 –, deux grands jazzmen européens lui consacrent des albums, relisent très librement quelques pages de ses œuvres. Hervé Sellin et Enrico Pieranunzi ont tous deux étudié le piano classique. Attirés par la liberté du jazz, ils en sont devenus deux des grands interprètes. La musique de Claude Debussy leur est familière. Ils la racontent à leur manière, avec leurs rythmes, leurs harmonies et un profond respect.

Dans son “Claude Debussy Jazz Impressions” (IndéSens / Socadisc), Hervé Sellin, lui-aussi grand pétrisseur d’harmonie et de matière sonore, s’empare des mélodies évanescentes du compositeur pour leur donner les rythmes et les couleurs du jazz. Ces « divagations » comme il les appelle, un travail sur les sons, les parfums et les rythmes, recréent la magie de ces jeux de lumière, nappes liquides dont Debussy savait si bien traduire en musique la transparence. Extrait du premier livre des “Images”, Reflets dans l’eau reste lent et grave, presque majestueux. Le compositeur voyait sa pièce comme une méditation devant la tombe de Jean-Philippe Rameau. Insatisfait de sa première mouture, il en écrivit une seconde « sur des donnés nouvelles et d’après les plus récentes découvertes de la chimie harmonique. »*

 

Hervé Sellin propose la sienne, avec ses rythmes, ses notes bleues, ses syncopes. Les mélodies sont de Debussy mais le pianiste leur impose de nouvelles cadences, improvise sur des rythmes qui appartiennent au jazz. Avec Le petit nègre qu’il compose en 1879 et qui préfigure Golliwogg’s cake-walk, une des six pièces de ses “Children’s Corner” dédiées à sa fille Chouchou, Debussy installe l’ambiance du jazz dans sa musique. Apparue en Virginie autour de 1870, le rythme du cake-walk (marche du gâteau) passera dans le ragtime, genre pianistique beaucoup plus élaboré et codifié. Sellin l’introduit dans des passages de Doctor Gradus ad Parnassum, un extrait du “Children’s Corner”, et dans le délicieux In the Mist que Bix Beiderbecke composa en 1927, pièce influencée par une écoute attentive des harmonies de Debussy.

Sous ses doigts, la Sarabande, l’une des trois pièces du recueil “Pour le piano” est moins sombre et plus vive. Hervé Sellin en respecte l’écriture ingénieuse, ses accords qui ne semblent pas toujours vivre en fonction de leurs voisins. Maurice Ravel l’orchestra en 1903. Par ses notes graves et profondes et ses ruptures de ton, La plus que lente, une valse impossible à danser, perd son humour pour gagner en intensité dramatique. Enregistrés avec le pianiste Yves Henry, et donc à quatre mains, Ballet, dernier mouvement de la “Petite Suite”, et Doctor Gradus ad Parnassum, satire des fameux exercices de Czerny pour l’instrument, sont des festivals de rythmes sautillants, de cadences excitantes. Sa version du Prélude à l’après-midi d’un faune reste assez proche de celle que contient “Passerelles”, rencontre réussie du jazz et de la musique classique publiée l’an dernier. La richesse de son orchestration est parfaitement rendue dans le jeu orchestral de Sellin. Le rêve habite son piano comme il tapisse l’intérieur de la flûte du faune. Cent ans après la disparition du compositeur, les sons et les parfums tournent toujours dans l’air du soir.

 

* Lettre à Jaques Durand, son éditeur.     

Dans “Monsieur Claude (A Travel with Claude Debussy)” (Bonsaï Music / Sony) Enrico Pieranunzi – avec Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, l’album sort sous leurs trois noms – plonge davantage encore les partitions de Claude Debussy dans le jazz. Modifiant leurs harmonies et leurs rythmes, le pianiste les transforme, les rend méconnaissables, ces pages classiques entrant dans un monde différent de celui qui est le leur. Il s’est déjà livré à cet exercice dans “Ménage à Trois” un disque de 2016 enregistré en trio avec la même section rythmique. Il y reprend Gollywogg’s cake-walk de Debussy, une des pages de ses “Children’s Corner”, interprété ici en quartette toujours sous le nom de Mr. Gollywogg. Le morceau n’est plus un cake-walk, ni même un ragtime. Modernisé, ré-harmonisé, générant d’époustouflants chorus, il devient un vrai moment de jazz. Rebaptisée Bluemantique, la Valse romantique que Debussy publia en 1890 se voit de même transformée par le balancement pneumatique de son rythme. Plus rapide, le tempo n’est pas celui d’une valse. Présent dans quatre morceaux, David El Malek chante les principales notes du thème au saxophone et se partage avec le piano les parties improvisées.

Également interprétée en quartette, Ballade, malicieusement intitulée L’autre ballade par Pieranunzi, n’est plus du tout la pièce aux couleurs fauréennes que Debussy écrivit. Son tempo plutôt rapide, son nouveau découpage mélodique modifient beaucoup cette œuvre de jeunesse du compositeur. 1890, c’est également l’année où sa “Suite Bergamesque” voit le jour. Enrico Pieranunzi reprend son Passepied, une danse qu’avec son trio il modifie sensiblement. Du premier livre des “Préludes”, il choisit La fille aux cheveux de lin, une des rares pièces calme et apaisée du recueil. Dans son disque, Hervé Sellin la teinte de blues, lui donne cadence et dynamisme. Enrico la trempe dans l’humour et la métamorphose par ses harmonies, son rythme sautillant, ce qui subsiste du thème étant confié au saxophone.

Deux compositions d’Enrico Pieranunzi enregistrées en trio complètent les instrumentaux de son disque, l’énergique Blues for Claude et le délicieux My Travel with Claude dans lequel les couleurs harmoniques chères à Monsieur Claude sont nettement perceptibles. Le pianiste met également en musique L’adieu, un poème de Guillaume Apollinaire qu’il confie à la voix de Simona Severini, un des grands moments de cet album. Sur un faux rythme de bossa et des harmonies de toute beauté, sa voix suave, faussement fragile, envoûte, le piano soulignant les mots du poème par des notes tendres et lumineuses. La chanteuse est présente dans trois autres morceaux. Nuit d’étoiles et Romance font partie des Mélodies de Debussy. Théodore de Banville et Paul Bourget sont les auteurs de ces poèmes. Simona Severini y pose son timbre délicat et leur donne un surplus d’émotion. Rêverie, que Debussy écrivit pour le piano en 1890, est prétexte à de magnifiques vocalises. Sa mélodie exquise et diaphane rencontre la voix idéale pour en chanter les notes. Un très discret piano électrique voile la musique et en renforce le mystère. Enrico Pieranunzi lui donne mille couleurs et fait aussi de la poésie.

 

-Enrico Pieranunzi, Diego Imbert et André Cecarelli interprèteront ce répertoire au Sunside les 24 et 25 avril.

 

Crédits Photos : Hervé Sellin © Jean-Baptiste Millot – André Ceccarelli avec Diego Imbert et Enrico Pieranunzi © Pierre Colletti – Claude Debussy, Enrico Pieranunzi & Simona Severini © Photo X/D.R.   

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