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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 09:25
Keith JARRETT Trio : “After the Fall” (ECM / Universal)

Les années 90 furent pour Keith Jarrett une période d’intense activité musicale. Depuis 1983, le pianiste possède un trio régulier avec lequel il donne des concerts en Europe, en Amérique et au Japon. Il enregistre également pour ECM New Series avec plus ou moins de réussite des œuvres de Jean-Sébastien Bach et de Georg Friedrich Haendel, les concertos pour piano et orchestre de Wolfgang Amadeus Mozart et les “Préludes et Fugues” de Dmitri Chostakovitch. Il se produit également en solo en Italie en 1995 (concert à La Scala de Milan en février) et en 1996. En octobre, cette année-là, il joue à Modène, Ferrare, Turin et Gênes une musique qu’il invente au moment même où ses mains se posent sur le clavier.* (1) Un exercice de création spontanée et de longue durée qui l’épuise. Keith Jarrett est malade. Il souffre d’un syndrome de fatigue chronique et ne le sait pas encore. Après cette tournée, il n’improvisera plus aussi longuement en solo, ne se produira plus sans s’accorder la moindre pause à l’intérieur de chaque set. Contraint de s’arrêter après Gênes, il ne donne plus de concerts pendant presque deux ans et enregistre chez lui dans le New Jersey en 1998 “The Melody At Night, With You”, un album en solo très controversé dans lequel les standards qu’il reprend naviguent sur des tempos d’une lenteur inhabituelle.

La même année, le 14 novembre, Keith Jarrett remonte sur scène avec Gary Peacock et Jack DeJohnette. Ils l’accompagnent régulièrement depuis qu'ils ont enregistré ensemble, à New York en janvier 1983, ses deux premiers recueils de standards. *(2) Le pianiste n’est pas prêt de redémarrer sa carrière par des concerts en solo mais il sait qu’avec eux il pourra faire vibrer de l’intérieur les mélodies immortelles du « Great American Songbook » – The Masquerade is Over que le trio reprend dans “Standards, Vol.1”, Old Folks joué à Oslo le 7 octobre 1989 (“Standards in Norway”) – et des classiques du bop. Enregistré à Newark dans le New Jersey, non loin de chez lui, “After The Fall” (après la chute, la maladie) se situe dans sa longue discographie avant “Whisper Not”, l’enregistrement d’un concert donné à Paris au Palais des Congrès en juillet 1999. Mais sur la scène du New Jersey Performing Arts Center, le pianiste tient une forme éblouissante. Il a retrouvé son piano, son toucher, ses idées mélodiques et son « Standards Trio ».

 

Pour éprouver sa technique, constater que ses doigts sont toujours agiles, le bebop est la musique idéale. Depuis que son trio existe, Keith Jarrett en a joué quelques thèmes, Billie’s Bounce de Charlie Parker, Woody’n’You de Dizzy Gillespie, Solar de Miles Davis. Pour son retour, il en choisit d’autres, ceux qui peuvent lui offrir des tempos confortables. Bouncing With Bud de Bud Powell est une magnifique occasion d’éprouver la mobilité de ses doigts. Sans trop s’éloigner de la grille harmonique, il tricote beaucoup de notes chantantes, les articule avec aisance et manifeste sa joie. Jarrett reprendra ce morceau quelques mois plus tard à Paris avec un Jack DeJohnette plus agressif. Pour l’heure, il se concentre sur Doxy de Sonny Rollins, un thème bénéficiant de la basse pneumatique de Gary Peacock qui se réserve un chorus et assure avec le batteur un tempo régulier. Scrapple from the Apple de Charlie Parker témoigne de sa virtuosité retrouvée. Les notes fusent, jouées à grande vitesse par un pianiste qui a retrouvé tous ses moyens. Peu avant la coda, il s’offre une série d’échanges avec la batterie avant de conclure de façon plutôt abrupte. Je me suis amusé à comparer cette version avec celle, plus groovy et un peu plus longue de “Up for It”, un disque enregistré à Juan-Les-Pins en juillet 2002. Plus nerveux, Jarrett y joue un piano agressif et tendu. Elle contient un excellent solo de Peacock et son jeu de walking bass impressionne.

Composé par le batteur Pete La Roca, One For Majid qui relève également du bop n’est pas souvent au répertoire des jazzmen. Le trompettiste Art Farmer le joue en quartette dans “Sing Me Softly of the Blues”, un album Atlantic de 1965. Autre surprise, Moment’s Notice que John Coltrane enregistra en 1957 et que “Blue Train”, un de ses disques les plus célèbres, donne à entendre. Après en avoir exposé le thème, Jarrett se lance dans une énergique improvisation mobilisant une bonne partie des notes de son clavier. Après un tel feu d’artifice, on est content d’écouter When I Fall in Love, une ballade qui révèle le toucher délicat du pianiste. Ses notes bien choisies respirent, s’envolent et font rêver, Gary Peacock tisse de subtils contre-chants mélodiques. Le tempo ralentit progressivement avant la coda, les notes perdurent, immobiles avant de se fondre dans le néant. “Whisper Not” s’achève également par When I Fall in Love. Le tempo y est plus rapide, les notes scintillent davantage mais ne véhiculent pas le même poids d’émotion.

 

L’autre grand moment d’“After the Fall” est sa version d’Autumn Leaves. Adoptant un tempo medium, le pianiste en dévoile d’emblée la mélodie pour longuement improviser, égrainer de longs chapelets de notes entrecoupées de courts silences. DeJohnette en martèle le rythme sur sa caisse claire, puis sur ses cymbales. La musique tourne à plein régime depuis plus de cinq minutes lorsque Peacock qui s’est jusque-là montré discret, se manifeste en prenant un solo aussi inattendu qu’inventif. Par de courtes phrases répétitives qui donnent de la tension à la musique, Jarrett contraint alors sa rythmique à partager avec lui l’espace sonore. C’est d’abord avec la batterie que son piano dialogue avant de réexposer le thème et de laisser parler la contrebasse, lui laissant conclure le morceau par une série de notes répétitives, brèves phrases musicales installant l’hypnose. La version d’Autumn Leaves, enregistrée à Juan-les-Pins, est encore plus longue. Son thème génère une longue improvisation baptisée Up For It, qui donne son nom à l’album. Son interminable ostinato de piano libère la rythmique, la pousse également au dialogue mais la musique, moins tendue, n’est pas aussi excitante.

 

Avec “Whisper Not”, “Up for It” reste toutefois une des plus grandes réussites du trio. Il faut désormais ajouter “After the Fall”. Avec lui, Keith Jarrett ouvre une nouvelle page de sa carrière. Les années qui suivent le verront moins jouer avec son trio aujourd’hui dissous. S’étant remis à donner des concerts en solo, il y improvise des pièces plus courtes, lyriques ou abstraites, crée des mondes sonores contrastés qui reflètent son éclectisme. Enregistré entre avril et juillet 2014 (chronique dans le blog de Choc le 25 mai 2015), “Creation” son disque le plus récent, témoigne de la grandeur et des questionnements de ce géant du piano. 

 

* (1) Sous le nom de “A Multitude of Angels”, ECM a publié en 2016 l’intégralité de ces quatre concerts.

*(2) Les trois hommes ont toutefois enregistré pour ECM, en février 1977, l’album “Tales of Another” publié sous le nom de Gary Peacock.  

 

Photos © Patrick Hinely / ECM et Daniela Yohannes

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:39
Stephan OLIVA + Stéphane OSKERITZIAN : “Cinéma invisible”  (Illusions / www.illusionsmusic.fr)

D’emblée, la pochette étonne. Une diagonale la coupe en deux. Elle sépare des lettres noires et blanches. Le fond uniformément jaune clair rend ces dernières peu lisibles. Dans ce disque, seul le piano de Stephan Oliva se fait entendre. Le nom de Stéphane Oskeritzian apparaît également sur la pochette mais il ne joue aucun instrument. Sans lui, la musique de ce “Cinéma invisible” serait pourtant bien différente. Il en est l’un des producteurs, le monteur et le metteur en scène. Carte blanche lui a été donnée pour imaginer une histoire à partir des libres improvisations de Stephan Oliva, l’unique acteur-musicien de cette bande-son destinée à un film que chacun pourra visionner dans sa tête.

Philippe Ghielmetti et Stéphane Oskeritzian lui ont très peu parlé du contenu de cet album avant son enregistrement. Ce n’est qu’une fois rendus au studio La Buissonne et juste avant chaque prise, qu’ils lui révèlent les termes de technique cinématographique à partir desquels il va improviser – Arrêt sur image, travelling, hors-champ, flashback –, des indications qui deviendront les titres des morceaux de l’album. Stephan Oliva se met au piano mais ignore quelles scènes, quelles séquences musicales, seront conservées au montage par Stéphane Oskeritzian qui possède le final cut de l’album. Ses doigts feront naître des images, la musique d’un film invisible qu’il nous appartient d’imaginer.

Puisant dans sa mémoire de cinéphile, des scènes de films défilent sous ses yeux. Je l’imagine les projeter dans sa tête, sur un écran blanc de cinéma. On lui demande d'improviser sur Plongée. Se remémorant les images d'un film noir en noir et blanc, il adopte de sombres accords. Pour une contre-plongée, il pense au ciel, adopte la couleur pour en montrer le bleu. Nous sommes au cinéma et le piano caméra de Stephan Oliva joue et filme parfois la même scène sous un angle différent. Un piano qui évoque souvent des péripéties dramatiques, installe des accords obsédants, des climats ténébreux. Un piano dont les notes, Hors-Champ, se font espiègles, champêtres et mutines. Dans l’ombre, à l’arrière-plan (5 plages portent ce titre), la musique devient floue, d’une imprécision dissonante. Défiant l’obscurité, écartant son voile noir, surgissent ça et là quelques mélodies lumineuses, celles des deux musique de film de l’album et son ralenti de notes heureuses plongées dans un presque silence.

Stephan OLIVA + Stéphane OSKERITZIAN : “Cinéma invisible”  (Illusions / www.illusionsmusic.fr)

Fascinés, nos yeux écoutent, nous font voir des images, le gros-plan d’un visage, des yeux. Ceux de Laura Mars peut-être, ou ceux, sans visage, d’Édith Scob dans le film inquiétant du grand Georges Franju. Quel Travelling inspire Stephan Oliva ? Grandes ouvertes, nos oreilles imaginent des personnages qui se déplacent, se rapprochent ou s’éloignent. Consistant à montrer simultanément sur l’écran plusieurs scènes, le Split Screen est abondamment utilisé dans “Thomas Crown Affair” (“L’Affaire Thomas Crown”) de Norman Jewison. Le long flashback onirique qui referme l’album permet de remonter le temps, de revenir en arrière. “A Letter to Three Wives” (“Chaînes conjugales”) un film de Joseph Leo Mankiewicz, est entièrement construit sur ce procédé narratif. “The Bad and the Beautiful” (“Les ensorcelés”) de Vincente Minnelli avec Kirk Douglas et Barry Sullivan (ensemble sur la photo) également. Le chef monteur du film est Conrad A. Nervig (A. pour Albinus). Né en 1889, il a 63 ans et une longue carrière derrière lui lorsqu’en 1952 Minnelli lui en confie les rushes. Il a obtenu un oscar deux ans plus tôt pour “King Solomon’s Mines” (“Les Mines du roi Salomon” de Compton Bennett) et connaît son métier.

 

Stéphane Oskeritzian aussi. Il n’a jamais monté de films, mais c’est un couturier du son, un virtuose de la coupe et de l’assemblage. Il n’est pas au piano, mais s’empare de la musique, la retravaille, lui donne un rythme et un sens comme si elle était sa propre partition. 45 minutes patiemment extraites de 5 heures d’enregistrement, 24 morceaux aux noms des mots du cinéma. Une seule note passant à l’envers (c’est ce que croit deviner mon oreille, mais je peux me tromper) introduit le premier, un Générique sur fond rouge. Car son travail n’a pas seulement consisté à choisir et à ordonner certains moments de cette séance. Un passage de Plongée, contre plongée, la cinquième plage, superpose 5 séquences musicales issues de trois sources différentes. Split Screen, la quatorzième, réunit 15 points de montage. Le sur mesure, Stéphane Oskeritzian connaît et pratique. Ce disque étonnant et complice en témoigne.

 

“Cinéma invisible” 1 CD digipack disponible uniquement contre 15 euros port payé

sur www.illusionsmusic.fr

 

Photos : Stephan Oliva & Stéphane Oskeritzian © Nathalie Rocher – Stephan Oliva au piano © Pierre de Chocqueuse – Kirk Douglas & Barry Sullivan, photo extraite du film de Vincente Minnelli “The Bad and the Beautiful” © MGM 1952.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 15:22
Robin Verheyen : un musicien du plat pays

C’est le 5 novembre 2009, un jeudi, à l’occasion d’un concert qu’il donnait au Duc des Lombards, que j’ai rencontré le saxophoniste belge Robin Verheyen. Le label Pirouet m’avait envoyé un de ses disques, “Starbound”, enregistré avec Bill Carrothers, Nicholas Thys et Dré Pallemaerts qui l’accompagnaient ce soir-là. Né à Turnhout, une ville de Flandre dans la province d’Anvers, Robin Verheyen connaissait Paris. Il y avait vécu une année entière après un studieux séjour en Hollande, remportant en 2006 avec le Belfin Quartet, un groupe de musiciens finlandais et belges, le prix de la meilleure composition au Festival de la Défense. Installé à New York l’année suivante, il n’y perd pas son temps, joue avec des célébrités et des musiciens qui me sont inconnus avant d’enregistrer un album pour W.E.R.F. Records avec le groupe que je découvris avec lui au Duc. Je connaissais Bill Carrothers, son pianiste (et quel pianiste !) et c’est peut-être lui qui me le présenta. Je pense lui avoir parlé de sa musique, de son disque. Nous sympathisâmes. Mon blog était encore dans sa prime jeunesse, mais il insista pour être intégré à ma mailing list et la reçoit encore.

De lui, je n’avais plus de nouvelles. Jusqu’à ce que Universal Belgique me fasse récemment parvenir “When the Birds Leave, un album enregistré à Brooklyn (N.Y.) avec Marc Copland au piano. Je l’ai bien sûr vite écouté, constatant que nous aimions les mêmes pianistes. Avec Drew Gress à la contrebasse et Billy Hart à la batterie, pour compléter la formation, son disque ne pouvait que me séduire. La plupart des thèmes sont de Verheyen qui apprécie les harmonies flottantes, les morceaux joués rubato. Des thèmes qui  conviennent très bien au jeu aéré du batteur. Loin d’enfermer la musique dans des barres de mesure, Hart fouette et caresse toms et cymbales et la laisse librement respirer. Drew Gress prend lui aussi des libertés avec le tempo, impose un jeu mélodique d’une grande souplesse, laisse l’air circuler entre ses notes. Il apporte Vesper, une de ses compositions. Le tempo en est lent, ondoyant. Il y prend un solo de contrebasse, Robin Verheyen soufflant dans un ténor. Le saxophoniste l’utilise aussi dans Jabali’s Way et dans Melody for Paul, un morceau tendre et lyrique, une plage modale et aérée dans laquelle chante le piano de Marc. Ce dernier donne une dimension onirique à Rest Mode et à Operator, des morceaux construits sur de courtes cellules mélodiques répétitives. Robin y improvise au soprano, en tire des sons suaves et veloutés. L’instrument colore de bleu When the Bird Leave, une ballade au tempo medium lent, et plane entre ciel et terre dans Stykkishólmur, un des temps forts d’un album fourmillant d’idées mélodiques et de moments inattendus.

 

Le groupe joue au Duc des Lombards jeudi et vendredi prochain, les 1er et 2 mars (deux concerts par soir à 19h30 et à 21h30). Sans Billy Hart remplacé par Eric McPherson, le batteur attitré de Fred Hersch (encore un grand pianiste !). Avec lui, ce sont d’autres couleurs, d’autres rythmes, une autre approche de la musique, des improvisations individuelles et collectives différentes. Toujours inventer et réinventer, n’est-ce pas cela le propre du jazz ?

 

Site de Robin Verheyen : www.robinverheyen.be

 

Photo © John Rogers

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 10:24
Bruno RUDER & Rémi DUMOULIN : “Gravitational Waves”  (Association du Hajeton / Absilone)

Ce disque est la bonne surprise de ce début d’année. De la part de Bruno Ruder et de Rémi Dumoulin, je n’attendais pas une musique si réussie, un projet si cohérent. Malgré de bons passages, “Lisières”, le premier disque en solo de Ruder ne m’avait pas vraiment séduit. Manquant d’expérience, le pianiste aurait dû attendre avant se livrer à ce redoutable exercice de création sans filet. Sans section rythmique pour la structurer, sa musique semble se chercher, victime d’un discours parfois trop erratique. Son piano, je l’ai bien davantage goûté dans les miniatures du trio Yes is a Pleasant Country, lorsque, associé au saxophone de Vincent Lê Quang, il accompagne la voix singulière de Jeanne Added. Co-leader de la formation, Rémi Dumoulin fut l’un des saxophonistes de l’O.N.J. de Daniel Yvinec dont j’écoute toujours avec plaisir certains disques. Avec eux, le trompettiste Aymeric Avice, un élève de Fabrice Martinez et, de nationalité italienne, le bassiste Guido Zorn, deux musiciens dont je ne connais, en vérité, que peu de choses. J’en sais bien davantage sur Billy Hart que les amateurs de jazz et les admirateurs du groupe Quest connaissent bien.

Enregistrée en public au cours d’une résidence du pianiste à l’Amphi Opéra de Lyon en janvier 2016, la musique de ce disque convient à merveille au batteur. Composée par Ruder et Dumoulin, ces morceaux très ouverts lui permettent d’exprimer pleinement son art. Adoptant une ponctuation rythmique inhabituelle – cymbales et peaux de tambours librement caressées et fouettées –, Billy Hart suggère le tempo sans le jouer. Sa frappe sèche (sur une caisse claire qui accordée par ses soins possède une sonorité bien spécifique), ses roulements de toms épaississent à bon escient la masse orchestrale. Hart apporte beaucoup à la formation car la musique point trop écrite le lui permet. Sur de simples riffs ou de courts motifs mélodiques s’invente un jazz moderne plein de surprise ouvrant grandes les portes de l’inattendu, les musiciens tissant ensemble une trame musicale offrant tous les possibles. Sur une fanfare quelque peu dissonante (Step by Steppes) ou une brève ritournelle (Sagremor le Démesuré, morceau au sein duquel une walking bass accompagne le chabada d’un tempo swing) se greffent des improvisations tantôt lyriques, tantôt abstraites, les débordements – brefs cris convulsifs électrisant la musique –, peu nombreux, n’y étant pas exclus. Le piano percussif de Bruno Ruder chante souvent des chorus mélodiques. Même chose pour les vents, le saxophone de Rémi Dumoulin et la trompette d’Aymeric Avice soufflant le froid, mais surtout le chaud et sa large palette de couleurs harmoniques. Car les musiciens expérimentent, improvisent une musique généreuse qu’ils parviennent à rendre étonnamment vivante. Un grand disque assurément !

-Concerts de sortie (avec Billy Hart) les 23 et 24 mars au Sunside (21h00).

 

-Site de Bruno Ruder : www.brunoruder.com

-Photo © Christophe Charpenel

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:57
Wes MONTGOMERY : “In Paris – The Definitive ORTF Recording”  (2 CD(s) Resonance / Bertus)

En 1965, le 27 mars précisément, le guitariste donnait à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, un mémorable concert que la défunte ORTF (Office de Radio Télévision Française), grâce à André Francis, eut la bonne idée d’enregistrer. Sa musique, les nombreux admirateurs de Wes qui n’avaient pu s’y rendre la connaissaient depuis longtemps par diverses éditions pirates d’une médiocre qualité sonore. De même que le  “Larry Young in Paris – The ORTF Recording”, édité en 2016 par Resonance, le producteur américain Zev Feldman en acquit les droits auprès de l’INA où les bandes originales avaient été déposées. Nettoyées, remasterisées en haute-définition, ces dernières voient enfin le jour dans une édition légale et officielle.

En 1965, Wes Montgomery qui décédera trois ans plus tard n’a encore jamais foulé le sol français. Sa peur de l’avion l’a souvent empêché de voyager. C’est au cours de sa seule tournée européenne que ce disque fut enregistré. C’est même l’unique concert parisien du guitariste qui n’avait guère quitté Indianapolis, sa ville natale, avant d’y être découvert. Deux ans de tournées au sein du grand orchestre de Lionel Hampton à la fin des années 40 ne l’avaient guère mis en vedette. De retour à Indianapolis, il travaillait comme ouvrier dans une usine de postes de radio. La nuit il jouait de la guitare dans les clubs de la ville pour un maigre cachet. C’est dans l’un d’entre eux, le Missile Room, que Julian Cannonball Adderley l’entendit. Enthousiasmé, le saxophoniste le recommanda au producteur Orrin Keepnews qui, un mois plus tard, lui fit enregistrer “New Concepts in Jazz Guitar” son premier disque pour Riverside, son propre label. C’était en octobre 1959. Wes qui avait 36 ans entamait sans le savoir une brève et tardive carrière de « guitar hero ».

Autodidacte, Wes Montgomery s’était mis à la guitare à l’âge de dix-neuf ans à l’écoute des disques de Charlie Christian. Profondément marqué par le blues, il savait exprimer en peu de notes l’essentiel d’une mélodie. Son jeu surtout intriguait. Se passant de mediator et utilisant le pouce de sa main droite, il tirait de ses cordes une sonorité bien particulière. Ses chorus, il les jouait aussi bien en « single notes » (une seule note à la fois) qu’en octaves ou en accords, passant parfois de l’un à l’autre comme dans sa composition Four On Six, un démarquage de Summertime, qui ouvre son concert parisien.

 

Le public s’y est déplacé nombreux. Philippe Carles et Jean-Louis Comolli qui assurent le compte-rendu du concert pour Jazz Magazine remarquent la présence dans la salle d’un important contingent de guitaristes, parmi lesquels Joseph Reinhardt, le frère de Django, et René Thomas. Si les disques de Wes ne font pas encore l’unanimité dans le camp des critiques, l’Académie Charles Cros vient de couronner son album “Boss Guitar” et ce concert est attendu avec impatience.

Wes MONTGOMERY : “In Paris – The Definitive ORTF Recording”  (2 CD(s) Resonance / Bertus)

Wes Montgomery n’est pas seul sur scène puisque ses musiciens ont fait le voyage avec lui. Un groupe mis sur pied avant son départ par John Levy, son manager et agent. Ce dernier est aussi celui du pianiste Harold Mabern remarqué au sein du Jazztet que dirigent Art Farmer et Benny Golson, puis auprès du tromboniste Jay Jay Johnson. Levy lui apprend que le bassiste Arthur Harper et le batteur Jimmy Lovelace avec lesquels il a déjà joué partent avec lui en Europe. Ils y ont donné quelques concerts avant celui du Théâtre des Champs-Elysées, rôdant ainsi un répertoire dont le très attendu Four On Six est le morceau d’ouverture. Wes l’a enregistré en 1960 pour l’album “The Incredible Jazz Guitar of Wes Montgomery”. Il y exhibe sa singulière technique, le chorus de Mabern conciliant aisance rythmique et élégance mélodique. La finesse de toucher du pianiste se révèle également dans une version latinisée de Here‘s That Rainy Day. Wes a enregistré ce titre douze jours plus tôt. Il paraîtra dans “Bumpin’”, un des nombreux albums que Verve publie cette année-là.  

Interrogé sur ce concert dont il est le seul musicien survivant, Harold Mabern avoue préférer Jingles un morceau joué à grande vitesse qui lui permet de défier un Wes Montgomery pourtant survolté. Il cite aussi Twisted Blues, le dernier morceau joué ce soir-là, le seul qui contient un solo de contrebasse. Dans son disque “So Much Guitar”, enregistré pour Riverside en 1961, Wes en donne une version plus rapide. Mabern aime également Full House. Le morceau donne son nom à un autre album Riverside que le guitariste a enregistré trois ans plus tôt au Tsubo, un coffee house de Berkeley avec Johnny Griffin. Le saxophoniste habite l’Europe depuis quelques mois. Il est même à Paris et profite de la visite de Wes pour lui prêter main forte. Full House, il le connaît par cœur et prend le relais de la guitare pour l’enrichir d’un long chorus aussi inventif qu’inattendu. Round Midnight lui permet d’exprimer avec assurance son lyrisme ; Blue ‘N Boogie (couplé avec West Coast Blues), un tour de force, lui offre l’occasion d’exprimer son art en solo.  

Les avis furent partagés sur ce concert. Le jazz évoluait alors à très grande vitesse, Ornette Coleman et John Coltrane bousculant les habitudes. De ce dernier, le guitariste reprend Impressions mais sa musique paraissait beaucoup trop sage à une critique désireuse de ne pas perdre une miette de cette avant-garde chère à son cœur. Wes Montgomery ne révolutionnait en rien le jazz et ses derniers disques « commerciaux » pour le label A & M ne sont pas des plus heureux. Certains reprocheront à cet enregistrement live la longueur de ses chorus, et une certaine répétition dans le procédé consistant à enchaîner single notes, octaves et accords. On peut lui préférer d’autres disques en public, notamment “Full House” et “Smokin’ at the Half Note” (Verve) enregistré avec le trio du pianiste Wynton Kelly en juin 1965 – trois des cinq morceaux de l’album original proviennent d’une séance studio organisée la même année en septembre. Mais à Paris le guitariste fait aussi entendre la musique qu’il aime, une musique profondément ancrée dans la tradition du blues. C’est bien cette façon si personnelle de la jouer, cette technique qu’il avait inventée seul, qui le rend aujourd’hui immortel.

 

-Wes Montgomery : “In Paris – The Definitive ORTF Recording” (Resonance / Bertus), existe en  (double) vinyle(s) dans une édition limitée à 3000 exemplaires et en double CD(s). Leurs livrets contiennent de nombreuses photos du concert prises par Jean-Pierre Leloir. Les textes sont de Vincent Pelote de la Rutgers University (New Jersey), de Pascal Rozat, chargé de mission à l’INA et membre de l’Académie du Jazz, et du producteur Zev Feldman. Des interviews d’Harold Mabern et du guitariste Russell Malone par Zev Feldman enrichissent également les livrets.

 

Photos © Jean-Pierre Leloir  

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 10:48
John SURMAN : “Invisible Threads” (ECM / Universal)

J’ai découvert John Surman en 1970 dans “How Many Clouds Can You See”, un album Deram, sous-marque de Decca qui abrite d’excellents disques de Mike Westbrook et de Michael Gibbs. Entouré de nombreux souffleurs et jouant du saxophone baryton, il improvise une musique libre et brûlante. Dérangé dans mes habitudes d’écoute mais également fasciné, je me procurai la même année à Londres, “The Trio”, double album d’une musique à la modernité tout aussi radicale enregistrée avec Barre Phillips à la contrebasse et Stu Martin à la batterie. Toute blanche, avec seulement en bas à droite “The Trio” tapé à la machine à écrire, sa pochette rappelait celle du fameux « double blanc » que les Beatles, officiellement dissous depuis avril, avaient publié deux ans auparavant.

Ce n’est que dix ans plus tard, que John Surman se rappela à mon bon souvenir. Il enregistrait chez ECM, et Phonogram qui distribuait ses disques me les faisait parvenir. L’écoute de “Upon Reflection” (1979) bientôt suivi de très nombreux albums parmi lesquels l’admirable “Private City” (1988) dans lequel il joue tous les instruments (saxophones baryton et soprano, clarinette basse et synthétiseurs) me permit de constater que le saxophoniste ne jouait plus la même musique, qu’il la trempait désormais allègrement dans le lyrisme. Écrite pour un ballet, celle de Portrait of a Romantic dévoile le mélodiste qu’il est devenu. Originaire du Devonshire, il en a souvent utilisé les thèmes folkloriques pour nourrir ses compositions. Enregistré en 2011, l’album “Saltash Bells” met en musique de nombreux souvenirs personnels, tel l’écho des cloches de Saltash résonnant sur l’eau de la Tamar River, dans cette vallée du sud-ouest de l’Angleterre qui abrita ses jeunes années.

John Surman qui vit à Oslo avec la chanteuse norvégienne Karin Krog sort aujourd’hui un nouveau disque. Un projet qui remonte à une dizaine d’années, lorsque voyageant au Brésil, le saxophoniste eut l’occasion de rencontrer et de jouer avec le pianiste Nelson Ayres. Également arrangeur et  compositeur, ce dernier travailla avec des chanteuses et chanteurs brésiliens, la partie la mieux connue de son travail étant sa participation au groupe Pau Brasil. Souhaitant enregistrer en duo avec lui, John commença à écrire des morceaux, mais se rendit vite compte qu’une troisième voix mélodique en enrichirait la musique. Il finit par la trouver en la personne de Rob Waring qui joue du vibraphone et du marimba et que l’on peut entendre dans “Rubicon”, un récent disque ECM du bassiste Mats Eilertsen. Originaire de New-York, Waring avait étudié la percussion classique à la Juillard School, la musique indonésienne à Bali et habitait Oslo depuis le début des années 80. Une chance pour Surman qui n’avait plus qu’à faire venir Nelson Ayres en Norvège. Auparavant, il le retrouva à Sao Paulo pour mettre au point avec lui le répertoire, Ayres ajoutant l’une de ses compositions à “Invisible Threads” que les trois hommes enregistrèrent à Oslo, au Rainbow Studio, en juillet 2017.

Le disque célèbre avant tout la mélodie. Fort belles, elles servent les improvisations du leader qui, comme à son habitude, joue du soprano, du baryton et de la clarinette basse. Mais ici, John Surman ne recourt à aucun re-recording, ni à des boucles de synthétiseurs. Le piano et le vibraphone donnent une assise souvent cristalline aux phrases aériennes du soprano que Surman utilise beaucoup. Il s’en sert avec une grande justesse, le fait abondamment chanter. Dans The Admiral, sorte de danse lente et moyenâgeuse scandée par la clarinette basse, Rob Waring joue aussi du marimba. L’instrument introduit longuement Pitanga Pitomba, un morceau qui commence doucement, très doucement pour se faire vif et allègre. Les harmonies colorées de Nelson Ayres lui apportent une riche consistance sonore. Si ce dernier s’offre de courts solos, il préfère asseoir et colorer la musique, Byndweed mettant toutefois en valeur la subtilité de son jeu pianistique. La pièce laisse beaucoup de place au vibraphone et Surman y rentre tardivement pour en exposer au soprano le thème mélancolique. Celui de Another Reflection, un morceau d’une minute trente, porte tout autant son poids de tristesse. Un paysage hivernal prend vie devant nos yeux.  De Byndweed proviennent les harmonies de At First Sight, une pièce chorale qui introduit l’album, une idée de Manfred Eicher qui a supervisé la séance. Le soprano est seul à jouer sa très belle mélodie. Sur un nuage, porté par des tapis de notes moelleuses, John Surman est aussi le principal soliste de ce nouvel opus. Il fait merveille à la clarinette basse dans l’envoûtant Concentric Circles dont les courtes phrases souvent répétitives dessinent des boucles sonores. L’instrument rend tout aussi fascinant On Still Waters, plage onirique toute frémissante d’arpèges et de notes liquides. Stoke Damerel appartient au répertoire que John et l’organiste Howard Mundy jouent en concert, “Rain on the Window”, un disque ECM de 2006, réunissant les deux hommes. Le joyeux Summer Song au sein duquel le soprano dialogue avec le vibraphone et le piano est de Nelson Ayres, mais n’a rien de brésilien. Très inspiré, Surman a composé tous les autres morceaux d’un album qui ne sera pas oublié.  

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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 09:48

Je vous ai fait attendre amis lecteurs, mais la présente sélection, reflet fidèle de mes goûts, ne devrait pas trop vous choquer. Treize Chocs, c’est peut-être beaucoup pour des âmes sensibles et pacifiques. Les miens n’ont toutefois rien de physique. Ils s’écoutent même sans modération. Si les très grands disques ne sont jamais légion, 2017 fut une bonne année pour le jazz, surtout pour le jazz européen, le jazz, musique que l’on n’a jamais su bien définir, n’étant plus chasse gardée de la grande Amérique.

 

En octobre 1947, sourd au be-bop et à l’évolution du jazz, le pape montalbanais Hugues Panassié excommuniait du Hot Club de France le déviationniste Charles Delaunay. Beaucoup moins violentes, les querelles sont encore nombreuses aujourd’hui entre les partisans d’un jazz attaché au blues et à la primauté du swing et les tenants d’un jazz intégrant les spécificités culturelles des pays européens qui l’ont accueilli, lui donnant ses lettres de noblesse et plaçant l’harmonie au cœur de la musique. Qu’il se fonde dans la musique baroque avec “Les idées heureuses”, le disque hommage de Jean-Philippe Viret à François Couperin, ou se rapproche de la musique de chambre, ce que font le Tarkovsky Quartet de François Couturier, formation à l’instrumentation inhabituelle, ou le trio réunissant Vincent Courtois (violoncelle), Daniel Erdmann et Robin Fincker (saxophones) dans “Bandes Originales” un disque qui méritait d’apparaître dans cette sélection, le jazz européen, souvent proche de la musique contemporaine, affiche une santé insolente.

 

Ses racines afro-américaines ne sont pas pour autant ignorées. La musique que joue le quartette d’Hervé Sellin dans “Always Too Soon” relève du bop. En reprenant des arrangements de Gil Evans, Laurent Cugny et son orchestre de jeunes musiciens restent fidèle à un jazz de répertoire qui, modernisé, a encore de beaux jours devant lui. Quant au “Drummer & Composer” du batteur danois Snorre Kirk, un disque profondément ancré dans le swing, on croirait écouter du jazz américain. Ce dernier possède toujours de grands artistes pour porter ses couleurs. En congé du trio de Keith Jarrett qu’il a servi pendant plus de trente ans, Gary Peacock fait merveille avec le sien. Aaron Parks, s’affirme comme l’un des grands pianistes de demain et le nouvel album de Fred Hersch en solo est l’un des plus enthousiasmant de sa discographie. Je vous en livre mes commentaires et vous laisse le soin de les écouter.

 

12 nouveautés…

François COUTURIER / TARKOVSKY Quartet :

“Nuits Blanches” (ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°694 - mai (Choc)

Pour moi, le plus beau disque du Tarkovsky Quartet, formation de musique de chambre réunissant autour du pianiste François Couturier, grand admirateur du cinéaste, Anja Lechner (violoncelle), Jean-Marc Larché (saxophone soprano) et Jean-Louis Matinier (accordéon). Du pays des songes où ils semblent puiser leur inspiration, ils nous ramènent des images, des improvisations rêvées. Intercalées entre une reprise sublime du Cum dederit dilectis suis somnum d’Antonio Vivaldi et les compositions originales de Couturier qui interprète deux de ses thèmes en solo, ces rêves parfois abstraits nous renvoient à l’univers profondément spirituel d’Andreï Tarkovsky et en dévoilent la lumière intérieure.  

-GIL EVANS PARIS WORKSHOP : “Spoonful” (Jazz&People / PIAS)

Chronique dans Jazz Magazine n°693 - avril (Choc)

Depuis 2014, à la tête d’une formation de jeunes musiciens enthousiasmants et enthousiastes, Laurent Cugny célèbre la mémoire de Gil Evans (1912-1988). Modernisés, les arrangements de ce dernier héritent d’un nouvel équilibre entre parties écrites et improvisées, les solistes de l’orchestre y possédant un vaste espace de liberté. Si le premier disque de ce double album est consacré à la musique de Laurent et à des morceaux qu’il a lui-même arrangés – Lilia de Milton Nascimento, My Man’s Gone Now, Manoir de mes rêves –, le second reprend de nombreux chefs-d’œuvre d’Evans épatamment revus par Cugny. Spoonful, une composition de Willie Dixon s’étalant sur une quinzaine de minutes et le célèbre et envoûtant Time of the Barracudas en sont les moments forts.  

Fred HERSCH : “{Open Book}” (Palmetto / Bertus Distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 17 novembre

Sans nul doute l’un des sommets de l’importante discographie du pianiste, “{Open Book}” est un florilège des concerts en solo que Fred Hersch donna trois soirs de suite au JJC Art Center de Séoul en avril 2017. Morceau d’une vingtaine de minute, libre improvisation sans thème préétabli également enregistrée en public, Through the Forest complète l’album. Se laissant guider par son imagination, Hersch met les voiles et part à l’aventure. Également au programme, Eronel de Thelonious Monk et une relecture éblouissante de Zingaro, composition d’Antonio Carlos Jobim auquel il a consacré un album entier. Musicien dont on oublie la technique tant la musique reste fluide, Fred Hersch déroule de longues tapisseries de notes et séduit par ses harmonies rêveuses et poétiques, les belles couleurs dont il éclaire ses morceaux.

Snorre KIRK : “Drummer & Composer” (Stunt / UVM)

Chronique dans Jazz Magazine n°698 - septembre (Révélation !)

C’est au sein du trio de Magnus Hjorth, le pianiste suédois de cette séance dont l’album “Blue Interval” (Stunt Records) fit l’objet d’une chronique dans ce blogdeChoc que j’ai découvert ce batteur danois apprécié dans les pays scandinaves, mais largement méconnu des amateurs de jazz français. Snorre Kirk est aussi un compositeur / arrangeur qui nous révèle ici sa propre musique en septet. Trombone, cornet, clarinette, saxophones (alto et ténor), piano, contrebasse et batterie, l’instrumentation rappelle celle naguère adopté par Wynton Marsalis pour ses propres albums. Conçu et organisé comme une suite, ce disque enthousiasmant nous raconte le jazz et son histoire, la Nouvelle-Orléans, les Caraïbes et ses danses, le blues et les grandes heures du swing.

-Paul LAY : “The Party” (Laborie Jazz / Socadisc)

Chronique dans le blog de Choc le 21 février

Inclus dans un coffret contenant un second disque bien moins intéressant, “The Party” est le meilleur album de Paul Lay à ce jour. À son écoute, on mesure le chemin parcouru par ce jeune pianiste qui, en 2015, obtenait le très convoité Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz. Enregistré en trio avec Clemens Van Der Feen à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie, “The Party”, disque conçu « comme une illustration sonore de scènes cinématographiques qui se déroulent lors d'une fête », étonne par la qualité de son matériel thématique, des compositions originales pour la plupart au sein desquelles il est bien difficile de recommander un morceau plutôt qu’un autre. Paul Lay s’est trouvé une section rythmique qui interroge son piano et libère son imagination. Sa version de I Fall in Love Too Easily, une pièce en solo qui conclut cet opus, une merveille, devrait convaincre les plus réticents.

-Nathalie LORIERS / Tineke POSTMA / Nicolas THYS :

“We Will Really Meet Again” (W.E.R.F. Records)

Chronique dans le blog de Choc le 23 janvier

Enseignante très demandée, pianiste attitrée du Brussels Jazz Orchestra, le meilleur big band de jazz de Belgique, Nathalie Loriers ne nous visite pas souvent. Heureusement il y a ses disques, qui bien que mal distribués passent toutefois la frontière. “We Will Really Meet Again”, le second qu’elle enregistre avec la saxophoniste Tineke Postma, est l’un de ses plus beaux. Bassiste expérimenté, Nicolas Thys complète un trio qui se passe très bien de batteur. Mis à part trois miniatures improvisées et une magnifique version de Luiza, une composition d’Antonio Carlos Jobim, les thèmes sont de Nathalie Loriers. Le blues qu’elle transmet à ses doigts, la douceur de son toucher irrigue une musique souvent mélancolique, des ballades que le piano et le saxophone rendent particulièrement lumineuses.

Stephan OLIVA / Susanne ABBUEHL / Øyvind HEGG-LUNDE :

“Princess” (Vision Fugitive / L’Autre Distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 27 mars

S’il se produit souvent en solo ou avec son complice Jean-Marc Foltz, le pianiste Stephan Oliva travaille aussi depuis longtemps avec Susanne Abbuehl. Il lui écrit des musiques douces et tendres, enveloppe sa voix très pure de notes soyeuses qui mettent en valeur son timbre aérien. La chanteuse fait peu de disques. Seulement quatre albums depuis son premier en 2001. Elle a enregistré quelques morceaux avec Oliva mais c’est la première fois qu’un album entier les réunit. Øyvind Hegg-Lunde, un percussionniste norvégien choisi par Susanne, complète un trio qui se consacre largement à la musique de Jimmy Giuffre, des thèmes principalement issus des deux disques que ce dernier enregistra dans les années 70 pour le label Choice Records. Great Bird, un morceau de Keith Jarrett et quelques pièces d’Oliva complètent cet opus. Y ajoutant des paroles, allongeant ou contractant leurs syllabes, Susanne les chante magnifiquement.

Aaron PARKS : “Find the Way” (ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°694 - mai (Choc)

Artiste ECM et pianiste du quartette James Farm, Aaron Parks enregistra en 2011 un très bel album en solo (son premier) pour la firme munichoise. Il récidive avec ce disque en trio contenant de nombreuses ballades aux harmonies élégantes et sophistiquées. Par sa frappe énergique et sèche, son jeu expressif et varié, Billy Hart qui enregistre pour la première fois avec le pianiste, en tonifie quelque peu les musiques. Le batteur a convié à cette séance Ben Street, le bassiste de son propre quartette, le trio nous livrant un album lyrique et inspiré. Outre une version très « laid back » d’Unravel, pièce précédemment enregistrée par James Farm, Find the Way que chanta Rosemary Clooney sur des arrangements de Nelson Riddle témoigne de l’intelligence de Parks qui jouant un piano rubato, ne cesse de nous surprendre par ses lignes mélodiques chantantes, ses improvisations rêveuses qu’il sait rendre attachantes. 

Gary PEACOCK Trio : “Tangents” (ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°698 - septembre (Choc)

Dans ce disque enregistré en trio avec Marc Copland au piano et Joey Baron à la batterie, Gary Peacock, 82 ans  – il a accompagné Bill Evans, Paul Bley et servi le piano de Keith Jarrett pendant plus de trente ans –, fait chanter sa contrebasse comme il ne l’a encore jamais fait. Si la prise de son d’une rare précision y contribue beaucoup, la musique reste ici la préoccupation première de ce mélodiste. Comme lui, Copland et Baron préfèrent souvent ignorer les barres de mesure pour laisser la musique respirer, prendre le temps de se créer. Laissant la contrebasse défricher le terrain musical et occuper l’espace sonore, Copland cultive davantage l’abstraction que dans ses propres albums tout en faisant toujours tintinnabuler ses notes par des effets de pédales. Cette musique souvent onirique, le batteur la colore, la porte à faible volume tout en lui insufflant une dose subtile de rythme. 

-Sylvain RIFFLET : “Re-Focus” (Verve / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°699 - octobre (Choc)

Une vraie surprise, car les albums de Sylvain Rifflet, un excellent saxophoniste au demeurant, ne m’ont jamais convaincu. Ce concerto pour orchestre à cordes et saxophone dont le modèle avoué est le “Focus de Stan Getz, m’a même réellement étonné. Si les arrangements pour cordes de Fred Pallem s’inspirent de ceux qu’Eddie Sauter écrivit pour Getz – Night Run ressemble même beaucoup à I’m Late, I’m Late qui ouvre le “Focus de 1961 –, “Re-Focus” contient un autre répertoire et est loin d’être une relecture de l’original. Vibraphone et marimba y tiennent une place importante, de même que la batterie confiée à Jeff Ballard et présente dans cinq des neuf plages de l’album. Le plus bel hommage rendu à Stan Getz depuis sa disparition en 1991.

-Hervé SELLIN Quartet : “Always Too Soon” (Cristal / Sony Music)

Chronique dans le blog de Choc le 24 novembre

Dédié à Phil Woods qu’Hervé Sellin avait plusieurs fois accompagné en tournée, “Always to Soon” (Cristal / Sony Music) rassemble des musiques que le saxophoniste disparu en 2015 aimait jouer. Admirateur de Charlie Parker, Woods avait travaillé avec Lennie Tristano, et Thelonious Monk dont il fut membre du grand orchestre. Pour reprendre des thèmes de ce dernier, mais aussi Lennie’s Pennies, un des thèmes les plus célèbres de Tristano, Autumn in New York de Vernon Duke et une poignée de compositions originales, Pierrick Pédron s’imposait. Musicien à la sonorité d’alto généreuse, il enthousiasme par ses audaces et son jeu mélodique. Thomas Bramerie (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) complètent avec bonheur le quartette d’un admirable pianiste qui n’avait pas enregistré de disque depuis “Marciac New-York Express” en 2008.

-Jean-Philippe VIRET : “Les idées heureuses” (Mélisse / Outhere Music)

Chronique dans le blog de Choc le 27 juin

Enregistré avec Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle), quatuor à cordes à l’instrumentation inhabituelle, Jean-Philippe Viret, remplaçant le second violon par sa contrebasse, “Les idées heureuses” tourne autour de François Couperin. De ce dernier, La muse plantine, est la seule composition que contient cet album. Trois morceaux directement inspirés par trois de ses nombreuses pièces pour clavecin et cinq compositions personnelles de Viret en complètent ce programme. Rendue intemporelle par un subtil mélange de timbres et de textures, cette musique heureuse, mi-écrite, mi-improvisée autour de mélodies séduisantes, remonte le temps  – En un mot commençant relève davantage de Schubert que de Couperin – pour fondre son aspect baroque dans le jazz, voire le tango de notre siècle.

… Et un inédit :

 

Thelonious MONK : “Les Liaisons dangereuses 1960” (Sam Records - Saga / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 28 juillet

La découverte et la publication de l’intégralité de la musique enregistrée en 1959 par Thelonious Monk aux Nola Studios de New York pour le film de Roger Vadim, “Les liaisons dangereuses 1960” est un cadeau tombé du ciel. Avec Charlie Rouse au saxophone ténor, Sam Jones à la contrebasse, Art Taylor à batterie, et Barney Wilen présent sur quatre plages, Monk qui n’avait aucun nouveau morceau à proposer joua six de ses compositions habituelles, une improvisation autour d’un blues, et un gospel de Charles Albert Tindley. Une trentaine de minutes de la musique enregistrée ce jour-là seront utilisées dans le film. Joué par Monk en solo, Crepuscule With Nellie en constitua le générique.

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 10:09
Hervé Sellin d’un disque à l’autre

Professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSM) et à Sciences-Po Paris, Hervé Sellin n’avait pas fait de disques depuis “Marciac New-York Express”  en 2008, une commande du festival de Marciac, une suite pour tentet qu’il présenta en 2003 au Lincoln Center de New York à la demande de Wynton Marsalis. Encensé par la critique, l’album obtint le Prix du Meilleur Disque de Jazz Français décerné par une Académie du Jazz qui avait reconnu son talent dès 1989 en lui décernant le prestigieux Prix Django Reinhardt. Longtemps « rythmique à tout faire » du Petit Opportun avec Riccardo Del Fra (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie), Hervé Sellin était alors le pianiste de la chanteuse Dee Dee Bridgewater et celui, attitré, du saxophoniste Johnny Griffin, collaboration qui durera plus de quinze ans. Bien que toujours très occupé par ses activités pédagogiques, Hervé Sellin a trouvé le temps d’enregistrer et de sortir simultanément deux albums qui reflètent fidèlement ses goûts artistiques. Le premier, “Always to Soon”, traduit son attachement au jazz, plus particulièrement au bop qu’il actualise avec bonheur. Comme son nom l’indique “Passerelles”, le second, est une tentative de rapprochement du jazz et de la musique classique européenne dont l’étude fut pour lui une influence majeure et formatrice.

Dédié à Phil Woods disparu en septembre 2015, “Always to Soon” (Cristal / Sony Music) ne contient aucune composition du saxophoniste. Hervé Sellin l’avait accompagné en tournée en 2010 et 2011 et s’était lié d’amitié avec lui. Woods s’était pris de passion pour le jazz après avoir entendu Charlie Parker jouer Koko. Il adopta le saxophone alto et travailla avec Lennie Tristano, mais aussi avec Thelonious Monk dont il fut membre du grand orchestre pour une tournée et au moins deux concerts légendaires. Celui que Monk donna au Town Hall de New York en février 1959, Hervé Sellin le rejoua à la tête d’une semblable formation en octobre dernier au Studio 104 de Radio France. Il est beaucoup question de Monk dans ce disque qui contient un long pot-pourri de quatre de ses œuvres et rassemble des musiques que Woods aimait jouer, Ya Know de l’obscur Joe Emley, Gratitude de Tom Harrell et Autumn in New York de Vernon Duke, une ballade pour monter au ciel.

Choisir une bonne section rythmique n’était pas trop difficile. Musiciens expérimentés, Thomas Bramerie (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) portent ce répertoire avec finesse et sensibilité. Mais il fallait un saxophoniste parkérien pour le jouer, un musicien fougueux et à la sonorité d’alto généreuse, ancrée dans le lyrisme. Possédant tout cela, Pierrick Pédron s’imposait. Tout feu tout flamme sur tempo rapide dans une version brûlante de Lennie’s Pennies, un des thèmes les plus célèbres de Tristano, Pierrick, lui aussi grand admirateur de Monk (il jouait de l’alto dans l’orchestre de Sellin au 104, Bramerie et Soirat assurant la rythmique) renoue une nouvelle fois avec sa musique, nous enthousiasme par ses audaces, son phrasé sinueux et parfois abstrait, mais aussi par son jeu mélodique. Ses chorus dans Ask Me Now ou dans le très beau Remembering Phil de Carine Bonnefoy en portent témoignage. Trois autres compositions originales complètent l’album. De Pierrick Pédron, Dark Machine est un morceau tristanien enlevé mais dont les chorus de piano et d’alto n’excluent pas certaines dissonances. Introduit par les accords répétitifs de All Blues, Willow Woods emprunte quelque peu la grille harmonique de Willow Weep for Me, une chanson de 1932 qu’aimait beaucoup Phil Woods. Également de Sellin, Always Too Soon, une valse, met en valeur son jeu de piano. D’Oscar Peterson qui fut longtemps son modèle, il a gardé la brillance orchestrale, sait donner de la profondeur, du poids à ses nombreuses notes qui, loin d'étouffer le tissu musical, le nourrissent et l'apprêtent élégamment.

Enregistré avec quelques-uns de ses anciens élèves – Rémi Fox (saxophone soprano), Emmanuel Forster (contrebasse) et Kevin Lucchetti (batterie), “Passerelles” (Cristal / Sony Music) mêle habilement jazz et musique classique, les deux univers cohabitant sans jamais complètement fusionner. Hervé Sellin a étudié le piano classique avec Pierre Sancan et Aldo Ciccolini dans sa jeunesse et les arrangements qu’il apporte sont assez habiles pour que ces musiques s’enrichissent mutuellement. Certaine morceaux du répertoire classique se prêtent toutefois davantage à ce rapprochement. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy (ici interprété avec brio et insolence par Sellin seul au piano) ou la 3ème Gnossienne d’Erik Satie, des pièces modales dont le chromatisme n’est point ignoré des jazzmen. Mais Hervé Sellin, les transforme, les refaçonne à sa manière, leur donne des couleurs, des cadences qui appartiennent au jazz.

Reprendre et orchestrer le 3ème mouvement de la Sonate pour piano d’Henri Dutilleux sans trahir l’œuvre relève de l’exploit. Hervé Sellin y parvient, non sans la bousculer par un chorus de soprano tumultueux. Autre gageure, habiller de jazz quelques-unes des Kinderszenen (Scènes d’enfants) de Robert Schumann sans les dénaturer, garder l’aspect un magique de ces pièces pour piano. Le compositeur les avait adressées à Clara Wieck dont il était amoureux et qui deviendra son épouse avec ses mots « Tu prendras sans doute plaisir à jouer ces petites pièces, mais il te faudra oublier que tu es une virtuose, te garder des effets, mais te laisser aller à leur grâce toute simple, naturelle et sans apprêt. » Confiant souvent leurs thèmes à un saxophone soprano inventif, Hervé Sellin invite une jeune concertiste classique internationalement reconnue, Fanny Azzuro, à partager avec lui leurs parties de piano. Il les plonge dans un grand bain de jazz, les réinvente tout en conservant intact leur poésie juvénile.

 

Concert de sortie le mardi 5 décembre au Studio de l'Ermitage (21h00) avec les deux formations au complet.

Photos © Jean-Baptiste Millot

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17 novembre 2017 5 17 /11 /novembre /2017 09:45
Fred HERSCH : “{Open Book}” (Palmetto / Bertus Distribution)

Écouter Fred Hersch, c’est se rendre compte de l’énorme différence qui existe entre un bon pianiste et un maître du piano. Ces derniers ne sont pas nombreux. Fred Hersch qui est l’un d’entre eux n’est pourtant presque jamais invité dans les festivals de Jazz. Il faut se rendre dans les clubs parisiens pour l’entendre, au Duc des Lombards ou au Sunside qui le fêtent régulièrement. Les nombreux disques qu’il a naguère enregistrés pour Nonesuch ne sont plus disponibles et Palmetto qui abrite depuis plusieurs années sa musique n’avait plus de distributeur français. Il semble en avoir retrouvé un, puisqu’une attachée de presse bien avisée m’a fait parvenir cet “{Open Book}”, un des sommets de sa discographie.     

Dès les premières notes de The Orb, morceau qui introduit l’album, on est saisi par la profonde musicalité de son piano. Magnifiée par la douceur d’un toucher sensible, une tapisserie de notes intelligemment tissée nous caresse au sein d’un flux musical aussi surprenant que varié. Improvisation sans mélodie apparente, The Orb parvient pourtant à captiver, par son cheminement harmonique, ses accords mystérieux. Il suffit de se laisser bercer par ces phrases subtilement amenées qui traduisent la délicatesse de sentiments de ce pianiste pas comme les autres. “{Open Book}” est un florilège des concerts en solo que Fred Hersch donna trois soirs de suite au JJC Art Center de Séoul en avril 2017. Longue improvisation enregistrée live le 1er novembre 2016, Through the Forest complète l’album. Partir à l’aventure sans thème préétabli pendant près de vingt minutes n’est pas donné à tout le monde et le pianiste ne sait pas plus que nous où son imagination va le conduire. Se laissant aller à une rêverie inhabituelle, il se laisse guider par elle, joue des impressions, des souvenirs, teinte de couleurs une toile sonore qu’il fait respirer, chaque note restant parfaitement audible au sein d’une polyphonie aérée. Dans la seconde partie plus tendue, des progressions d’accords labyrinthiques apparaissent. Fred Hersch joue avec l’ombre et la lumière, s’amuse sans jamais se perdre.

Le pianiste qui reprend toujours un thème de Thelonious Monk en concert nous offre ici une version fascinante d’Eronel, morceau coécrit par le saxophoniste Sahib Shihab (et non par Sadik Hakim crédité par erreur sur la pochette) témoignant de sa stupéfiante maîtrise rythmique. Sans jamais se tromper, ses deux mains installent simultanément plusieurs lignes mélodiques comme si deux pianistes inspirés dialoguaient entre eux. Monk n’est pas le seul musicien que Fred Hersch affectionne. Il a également consacré un disque entier aux compositions d’Antonio Carlos Jobim et nous livre ici une relecture admirable de Zingaro dont il masque longtemps le thème. Il a travaillé avec Gunther Schuller au New England Conservatory de Boston et pose de tendres nuances sur les harmonies rêveuses et poétiques de la composition. Méconnaissable, Whisper Not de Benny Golson est prétexte à une fugue. Très soucieux de la perfection formelle de ses interprétations, Hersch en organise en temps réel le flux contrapuntique. Grand technicien, il rend sa musique si fluide que l’on ne perçoit pas le travail qu’elle demande. And So It Goes, la ballade de Billy Joel qui referme ce magnifique album, lui inspire des harmonies si délicates que l’on se demande après son écoute si on ne les a pas rêvées.

 

-Fred Hersch qui vient de recevoir le Prix in Honorem de l’Académie Charles Cros pour l’ensemble de sa carrière se produira au Sunside le 21 et le 22 novembre (21h00) avec les musiciens de son trio habituel, John Herbert à la contrebasse et Eric Mc Pherson à la batterie.

 

Fred Hersch au piano © Jim Wilkie - Portrait de Fred Hersch © Photo X/D.R.

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10 novembre 2017 5 10 /11 /novembre /2017 09:16
Vincent COURTOIS – Daniel ERDMANN – Robin FINCKER :  “Bandes Originales” (La Buissonne / Pias)

Ce n’est pas la première fois que Vincent Courtois (violoncelle) Daniel Erdmann (saxophone ténor) et Robin Fincker (saxophone ténor et clarinette) travaillent et enregistrent ensemble. Deux autres disques du label La Buissonne, les réunissent : “Mediums” (2011) et “West” (2014) dans lequel le pianiste Benjamin Moussay les rejoint. Un opus que j’apprécie beaucoup mais que je découvris trop tardivement pour en faire une chronique. Depuis qu’il m’a été donné cet automne, “Bandes Originales” n’a jamais quitté ma platine CD. Ce n’est pas un disque de jazz et pas davantage un recueil de musiques de films. Nos trois complices reprennent les thèmes de neuf d’entre eux pour les relire à leur manière et nous emmener en voyage. Dépaysement garanti.

Associés à dix musiques, dix films furent sélectionnés lorsque ce projet vit le jour en 2015. “Les Aventuriers” de Robert Enrico et “Freaks” de Tod Browning ont été écartés de l’album et “Paris qui dort” de René Clair s’y ajoute. C’est le premier film du cinéaste. Il date de 1925 et c’est un muet. Le gardien de la Tour Eiffel découvre un matin que les habitants de la capitale ont été foudroyés par un rayon paralysant. Sauf cinq personnes qui déambulent dans la ville déserte. La musique que lui invente Vincent Courtois est donc basée sur son propre rapport à l’image, ce qu’il fit quelques années plus tôt en composant la bande-son d’“Ernest et Célestine”, un film d’animation. À une première partie lente et grave succède une seconde plus joyeuse, une sorte de chanson quelque peu dissonante comme si les instruments pris de boisson balbutiaient. Si “Tous les matins du monde” dont la musique est de Marin Marais (1656-1728) garde sa rigueur toute janséniste, les timbres des trois instruments (ici violoncelle, saxophone ténor et clarinette) en modifient la structure sonore et lui apportent des couleurs pour le moins inédites, une combinaison sonore rarement entendue qui rend toutes ces musiques profondément neuves et permet de les relier entre-elles.

De “Plein Soleil” (René Clément, musique de Nino Rota), on reconnaît le générique que chantent les deux ténors et que rythment en pizzicato les cordes du violoncelle. La clarinette introduit la tragédie dans une partition sensuelle et méditerranéenne, les trois instruments nous entraînant dans une tarentelle, non meurtrière mais au rythme vif et soutenu. Seule pièce rapide de l’album, elle contraste fortement avec la musique  que Giovanni Fusco composa pour “Hiroshima mon amour” d’Alain Resnais, une musique qu’un tempo immuable et un thème répétitif rend particulièrement lancinante. “Le Ballon Rouge” (un film d’Albert Lamorisse, musique de Maurice Leroux que la télévision française diffusait de temps en temps dans mon enfance) repose sur une cadence tenue par les saxophones et permet au violoncelle de s’envoler comme le ballon rouge de Pascal (joué par le fils d’Albert Lamorisse), ou ces ballons multicolores emportant ce dernier dans les airs. “Le Ballon Rouge” fait aussi l’objet d’une improvisation collective qui permet aux saxophones de se libérer à leur tour, le violoncelle marquant alors la cadence.

Moins célèbre que The Windmills of Your Mind (Les Moulins de mon cœur), His Eyes, Her Eyes, un autre extrait de “L’Affaire Thomas Crown” (de Norman Jewison, musique de Michel Legrand), emporte par son lyrisme. D’une inspiration très différente, Variation sur Thomas Crown tente d’atteindre le sens profond et poétique du film. Car les trois hommes n’hésitent jamais à s’écarter des mélodies, déclencheurs émotionnels qui, dans un film, renforcent l’attrait des images, pour en proposer des lectures décalées et neuves possédant leur propre pouvoir de séduction. Bien que peu nombreux à garder en mémoire le thème du “Rayon Vert” que Jean-Louis Valero écrivit pour le film d’Eric Rohmer, la musique d’“Hiroshima mon amour” ou celle du “Ballon Rouge”, on est surpris de découvrir ici et là, surgissant d’un tissu sonore plus ou moins épais, parfois même orchestral selon les diverses combinaisons instrumentales choisies, des bribes de mélodies qui nous sont familières comme celle de la “Guerre des étoiles” déjà présente dans “E.T”. Des partitions qui, métamorphosées par ce nouvel éclairage, s’écoutent très bien sans leurs images.

 

Crédits photos : Robin Fincker, Vincent Courtois & Daniel Erdmann sur scène © Maxime François – Les mêmes en extérieur © Quentin Vigier – Vincent Courtois au violoncelle © Christophe Charpenel.       

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