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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 09:00
Philippe GAILLOT : “Be Cool” (Ilona / L’autre distribution)

Je l’ai connu adolescent lorsque, entre les mains de Miles Davis, Chick Corea, Joe Zawinul, Herbie Hancock et quelques autres, le jazz électrique vivait ses plus beaux jours. Philippe Gaillot en écoutait beaucoup et se rêvait musicien, guitariste comme son ami Dominique Gaumont qui allait devenir trop brièvement celui de Miles Davis. Musicien, Philippe l’a toujours été. Sa passion pour la prise de son le conduisit dès les années 70 à installer un premier studio dans la vieille maison d’un village du sud de la France. Son premier enregistrement, un disque que nous coproduisîmes, histoire de surfer sur une vague punk rock alors prometteuse, fut l’unique album de Béton Vibré, un groupe aujourd’hui oublié. Des studios, Philippe en eut plusieurs. L’appartement qu’il occupait à Montpellier dans les années 80 vit aussi naître sa musique, mais c’est son Recall Studio, ouvert depuis 1994 et installé un peu à l’écart du village de Pompignan aux pieds des Cévennes, qui forgea sa réputation d’ingénieur du son. Enregistrer la musique des autres, ne lui fit pourtant jamais oublier la sienne. Depuis toujours elle trottait dans sa tête, déjà habillée des instruments qu’il lui destinait, prête à naître avant même d’avoir été crée.

 

Les albums qui la contiennent et que Philippe Gaillot publia sont pourtant peu nombreux. Quatre disques en quarante ans, chacun d’eux ayant une histoire, reflet de l’époque bien précise qui l’a vu naître, des goûts et des désirs d’un musicien exigeant. Les deux premiers sortirent sous le nom de Concept, groupe qui l’accompagna à ses débuts. Impressionné par sa musique, Frank Hagège édita les deux derniers sur son label RDC, “Lady Stroyed” et “Between You and Me”, un enregistrement de 1995, son dernier avant “Be Cool” qui paraît aujourd’hui.

Philippe Gaillot  joue aussi de la guitare et des synthétiseurs dans “Kanakassi” et “Bamana”, deux albums du joueur de kora sénégalais Soriba Kouyaté que le label ACT publia en 1999 et 2001 et qu'il arrangea intégralement. Car, bien qu’accaparé par son métier d’ingénieur du son, Philippe a toujours fait de la musique, prenant le temps de soigner la sienne comme un couturier ses patrons. Ceux de ses morceaux, il les conçoit lui-même, en définit les grilles, les mesures. Il a d’ailleurs une idée précise des rythmes, des couleurs qu’il va poser sur les mélodies qu'il invente. Son studio accueillant de nombreux musiciens, il en profite pour les intégrer à son projet. Jacky Terrasson tient ainsi le piano dans Little Red Ribbon, une de ses compositions. Stéphane Belmondo est au bugle dans Be Cool, et Olivier Ker Ourio assure la partie d’harmonica de Back from Barca.

L’idée de ce nouveau disque est venue à Philippe Gaillot il y a plusieurs années lorsque, de passage à Marseille pour un concert, Mike Stern dont il avait été l’un des élèves, vint enregistrer chez lui deux morceaux. Moustille, la première plage de l’album, contient un flamboyant solo de guitare si caractéristique de son art. Son introduction n’en est pas moins somptueuse, avec ses arpèges de guitare et ses nappes de synthés, vagues sonores à l’écume onirique. Les grands moments ne manquent pas dans ce disque qui utilise toutes les ressources technologiques d’un studio mais dont la musique, aussi précise et complexe soit-elle, passe aussi très bien en concert. En témoigne Et puis un jour… Elles s’en vont, enregistré live au Nîmes Métropole Jazz Festival, morceau au sein duquel le saxophone soprano de Gérard Couderc se mêle aux harmonies colorées des claviers, la voix de Philippe, filtrée, transformée, démultipliée, devenant chorale à elle seule.

 

Présent dans tous les albums de Philippe, Gérard Couderc est tout aussi bon au ténor dans Tibetan Snow, une étourdissante et hypnotique tournerie dont son auteur a le secret. Le mélancolique Back from Barca ne cache pas ce qu’il doit à Weather Report. On pense à A Remark You Made que contient leur album “Heavy Weather”. La basse de Philippe Panel ronronne et chante comme celle de Jaco Pastorius, l’harmonica d’Olivier Ker Ourio – une idée magnifique ! – s’en voyant confier la mélodie. Irving Acao brille au ténor dans Just Before the Night, mais j’avoue avoir un faible pour Lé bamandi binolo et ses effets, son va et vient sonore en stéréo, les notes magiques de sa basse électrique (Linley Marthe), son magnifique et inattendu chorus de guitare acoustique (Olivier-Roman Garcia).

 

Il y a du monde, beaucoup de monde dans ce disque. Philippe Gaillot y a convié ses amis. Tous ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour servir sa musique. Philippe en a capté le son comme un entomologiste capture un papillon, délicatement, sans jamais en abîmer les ailes qui émettent une petite musique, celle des plus légères vibrations de l’air que le lépidoptère déplace sur son passage. Les mailles de son filet sont les entrelacs de câbles de sa console, des très nombreux instruments qu’il utilise. Ses oreilles grandes ouvertes saisissent les plus infimes nuances d’une musique qui est sienne et dont il donne à entendre les moindres frémissements.

 

Concert le 2 mai à Paris, au Jazz Café Montparnasse (21h00). Avec Philippe Gaillot (guitares, claviers et chant) et les musiciens d’Epicurean Colony, sextette réunissant Philippe Anicaux (trompette et bugle), Gérard Couderc (saxophones ténor et soprano, flûte), Rémi Ploton (piano, Fender Rhodes, synthés), Philippe Panel (basse électrique) et Julien Grégoire (batterie, percussions).

 

Photos © Vincent Bartoli

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 09:58
Bruno ANGELINI : “Open Land” (La Buissonne / Pias)

Pour Bruno Angelini (piano), Régis Huby (violons), Claude Tchamitchian (contrebasse) et Edward Perraud (batterie) l’aventure commença en 2014 avec l’enregistrement d’“Instant Sharings” au Studio La Buissonne. Un premier album au sein duquel des morceaux déjà existants du pianiste (un choix de ses préférés) cohabitent avec des compositions de Paul Motian, Wayne Shorter et Steve Swallow, le quartette parvenant sans difficulté aucune à les intégrer à son esthétique, à une musique apaisée, lente et d’un très fort lyrisme dûe à des moments d’intense communion. Née d’une rencontre sur scène – carte blanche avait été donnée au pianiste pour réunir sur la péniche Improviste des musiciens avec lesquels il avait joué ou qu’il appréciait –, la formation s’était rendue au studio La Buissonne sans que Bruno Angelini ne trouve le temps de lui écrire une musique spécifique. Il n’en va pas de même avec ce second opus. Le quartette a rôdé en concert le répertoire original que lui apporte le pianiste. Des compositions pensées pour les couleurs, les timbres des instruments qui, entremêlés, donnent au groupe sa sonorité particulière, une signature toute personnelle qui le distingue de tous les autres.  

Open Land” ouvre sur un magnifique hommage à John Taylor. Peu de notes, mais un thème mélancolique joué au piano. La contrebasse le reprend, puis le violon après une longue exposition onirique engageant les instruments, musique modale qui freine le temps et permet de mieux tirer parti de la ligne mélodique. Un martellement de toms accompagne celle, raffinée, de Perfumes of Quietness que le piano et le violon se partagent. Les cymbales bruissent, les cordes de la contrebasse assurent le tempo. La musique va progressivement se dissoudre avant de renaître forte et belle et se mettre à danser. Tout aussi attachant, le thème d’Indian imaginary Song nous fait voir des images. Le piano l’expose lentement, très lentement. Les notes s’étirent, s’allongent comme des journées de printemps avant que Bruno Angelini n’installe une cadence profitable à tous. Longues notes que l’archet du violon fait surgir, que l’électronique superpose couche après couche, foisonnement rythmique au sein duquel des instruments de peaux, de bois, et de métal font entendre leurs voix, un univers musical d’une grande richesse s’offre ici à nos oreilles émerveillées.

 

En apesanteur entre ciel et terre, Jardin Perdu est l’Éden que le violon regrette et pleure. Après une courte et mystérieuse âlâp (introduction lente d’un râga dans la musique indienne), qui en installe l’atmosphère, Régis Huby dévoile le thème d’Inner Blue. La contrebasse lui apporte une tension bénéfique. Confiée à Edward Perraud, coloriste dont les tambours chantent comme un instrument mélodique à part entière, la batterie offre un subtil contrepoint au violon. Les timbres sont partout traités avec une grande douceur par les musiciens, leur jazz de chambre largement ouvert à l’improvisation ne perdant jamais de vue la mélodie, si importante dans la musique du pianiste. Both Sides of a Dream scintille sous une pluie d’harmoniques. Claude Tchamitchian y impose la sonorité ronde et puissante de sa contrebasse. C’est aussi elle qui introduit You Left and You Stay, composition en trois parties dédiée à un ami disparu. Dans la première, lente et délicatement rythmée, le piano trempe ses notes dans le blues. Le violon adopte une voix grave et plaintive dans la deuxième, les quatre instruments se retrouvant dans la troisième, vibrations sonores tendant vers la lumière.

 

Photo Open Land Quartet © Clément Puig

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9 avril 2018 1 09 /04 /avril /2018 09:28
Paire gagnante

S’il ne nous rend pas souvent visite, Michael Wollny, co-récipiendaire du Prix du Jazz Européen 2014 de l’Académie du Jazz, n’a pas chômé depuis l’enregistrement en 2015 de “Nachtfahrten”, son disque précédent. Vingt sept nouveaux morceaux ont été ajoutés au répertoire de son trio après trois jours de répétitions intenses au printemps 2017. Certains d’entre eux ont été enregistrés à Oslo en septembre dernier, la capitale norvégienne donnant son nom au premier des deux nouveaux albums du pianiste paraissant simultanément. Le Norwegian Wind Ensemble (22 musiciens) rejoint sa formation dans quelques titres. Le second disque est un concert donné le 15 septembre 2017 au château de Wartburg, monument exceptionnel de la période féodale situé sur une colline au sud-ouest d’Eisenach en Thuringe. Émile Parisien y participe au saxophone soprano.

 “Oslo” (ACT / Pias) permet à Michael Wollny d’explorer de nouvelles pistes musicales avec son trio habituel. Eric Schaefer joue depuis longtemps avec lui et cette complicité profite à une musique largement interactive. Christian Weber les a rejoint en 2015, peu avant l’enregistrement de “Nachtfahrten”. Sa contrebasse marque les temps avec assurance mais assure aussi de nombreux contrechants mélodiques. Dans Make a Wish, le Norwegian Wind Ensemble assure un contrepoint cuivré au piano, sa masse orchestrale donnant un surplus de couleurs au morceau. Whiteness of the Whale, le mini concerto qui referme l’album, est plus ambitieux. Les longues notes que tiennent les vents ajoutent non sans grandiloquence, un certain mystère à la musique. À un percutant solo de batterie succède le chant d’un piano en apesanteur. Le piano de Michael Wollny ne peut que me plaire. Joachim Kühn excepté, aucun pianiste allemand ne m’a autant séduit. Son jeu n’est pas aussi dur que celui de Kühn qui plaque souvent des accords agressifs sur son clavier et tire une grande dynamique de l’instrument. Son toucher est ferme, mais privilégiant les couleurs, les atmosphères rêveuses, il sait rendre ses notes légères et évite le tumulte. Nul doute que Walter Norris et John Taylor, ses professeurs, ne sont pas étrangers à ses choix esthétiques.

 

Éclectique, Michael Wollny reprend souvent des pièces du répertoire classique et les trempe dans des harmonies élégantes. Farbenlehre, Roses are Black du saxophoniste Heinz Sauer, le Trio pour piano, violon et violoncelle Opus 120 de Gabriel Fauré et le Cantus Arcticus de Einojuhani Rautavaara sont des pièces lentes que le pianiste s’attache à rendre expressives. Son adaptation de Nuits blanches de Claude Debussy l’est aussi. Batteur à la frappe lourde, Eric Schaefer le pousse à muscler son jeu tendre et romantique, à le rendre plus vif. Sa batterie est très présente dans le funky Hello Dave et dans les deux morceaux puissamment rythmés aux notes tourbillonnantes qui portent sa signature : Zweidrei et Perpetuum Mobile. Un intense martellement rythmique accompagne Interludium, un des onze interludes des Ludus Tonalis que Paul Hindemith composa en 1942 aux Etats-Unis.

“Wartburg” (ACT / Pias) a été enregistré quelques mois plus tard. C’est un concert et le trio reprend plusieurs thèmes que contient “Oslo”, non sans quelque peu en modifier les musiques. Sa version du tonique Perpetuum Mobile est plus agressive. Make a Wish, la dernière plage de l’album, bénéficie du saxophone soprano d’Émile Parisien, la contrebasse de Christian Weber s’y montrant très présente. Synonym, une habile improvisation collective partiellement construite sur un rythme ternaire, précède une adaptation moins heurtée d’Interludium. Composé par Eric Schaefer, Atavus fait entendre une agréable petite mélodie. Ré-harmonisée, celle de Big Louise, une chanson que Scott Walker (des Walker Brothers qui n’ont jamais été frères) écrivit en 1969, a l'étoffe d'un standard. Pièce abstraite au sein de laquelle la contrebasse jouée à l’archet tient une place importante, Antonym introduit Gravité, pièce à la forte tension rythmique. Autre reprise, une version lumineuse de White Blues, une composition que Bob Brookmeyer enregistra pour ACT en 1990 avec John Abercrombie à la guitare et quelques cuivres de WDR Big Band. Le soprano de Parisien lui apporte de chaudes et magnifiques couleurs. Teknonik permet à ce dernier, non sans talent, de tordre le cou à ses notes. La pièce est vive, enlevée, pleine de surprises, à l’image de ce concert pour le moins convaincant.

 

Photo Michael Wollny © Jörg Steinmetz

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26 mars 2018 1 26 /03 /mars /2018 09:20
Claude Debussy : hommages croisés

Musicien ô combien! admiré des pianistes de jazz, Claude Debussy (1862-1918), s’attacha à découvrir et à exploiter toutes les possibilités de l’instrument. Son jeu dur était équilibré par la grande sensibilité de son toucher, et la délicatesse de ses sonorités contrôlée par un impressionnant jeu de pédales. Le chatoiement harmonique d’un impressionnisme décoratif n’était cependant pas sa préoccupation première. Rompant avec les formes et la logique harmonique existante, il privilégiait la couleur de l’accord, considérait ce dernier comme un élément autonome, un assemblage de sons possédant une couleur spécifique. « J’aime presque autant les images que la musique » écrivait-il à Edgard Varèse en 1911. Catalogues d’images au sein desquelles vacille la tonalité, ses œuvres inaugurent une conception nouvelle du temps et de l’espace. Le son y acquiert un sens, le timbre reconsidéré devient un des éléments essentiels d’un nouveau monde musical. À l’occasion du centenaire de sa mort – il est décédé le 25 mars 1918 –, deux grands jazzmen européens lui consacrent des albums, relisent très librement quelques pages de ses œuvres. Hervé Sellin et Enrico Pieranunzi ont tous deux étudié le piano classique. Attirés par la liberté du jazz, ils en sont devenus deux des grands interprètes. La musique de Claude Debussy leur est familière. Ils la racontent à leur manière, avec leurs rythmes, leurs harmonies et un profond respect.

Dans son “Claude Debussy Jazz Impressions” (IndéSens / Socadisc), Hervé Sellin, lui-aussi grand pétrisseur d’harmonie et de matière sonore, s’empare des mélodies évanescentes du compositeur pour leur donner les rythmes et les couleurs du jazz. Ces « divagations » comme il les appelle, un travail sur les sons, les parfums et les rythmes, recréent la magie de ces jeux de lumière, nappes liquides dont Debussy savait si bien traduire en musique la transparence. Extrait du premier livre des “Images”, Reflets dans l’eau reste lent et grave, presque majestueux. Le compositeur voyait sa pièce comme une méditation devant la tombe de Jean-Philippe Rameau. Insatisfait de sa première mouture, il en écrivit une seconde « sur des donnés nouvelles et d’après les plus récentes découvertes de la chimie harmonique. »*

 

Hervé Sellin propose la sienne, avec ses rythmes, ses notes bleues, ses syncopes. Les mélodies sont de Debussy mais le pianiste leur impose de nouvelles cadences, improvise sur des rythmes qui appartiennent au jazz. Avec Le petit nègre qu’il compose en 1879 et qui préfigure Golliwogg’s cake-walk, une des six pièces de ses “Children’s Corner” dédiées à sa fille Chouchou, Debussy installe l’ambiance du jazz dans sa musique. Apparue en Virginie autour de 1870, le rythme du cake-walk (marche du gâteau) passera dans le ragtime, genre pianistique beaucoup plus élaboré et codifié. Sellin l’introduit dans des passages de Doctor Gradus ad Parnassum, un extrait du “Children’s Corner”, et dans le délicieux In the Mist que Bix Beiderbecke composa en 1927, pièce influencée par une écoute attentive des harmonies de Debussy.

Sous ses doigts, la Sarabande, l’une des trois pièces du recueil “Pour le piano” est moins sombre et plus vive. Hervé Sellin en respecte l’écriture ingénieuse, ses accords qui ne semblent pas toujours vivre en fonction de leurs voisins. Maurice Ravel l’orchestra en 1903. Par ses notes graves et profondes et ses ruptures de ton, La plus que lente, une valse impossible à danser, perd son humour pour gagner en intensité dramatique. Enregistrés avec le pianiste Yves Henry, et donc à quatre mains, Ballet, dernier mouvement de la “Petite Suite”, et Doctor Gradus ad Parnassum, satire des fameux exercices de Czerny pour l’instrument, sont des festivals de rythmes sautillants, de cadences excitantes. Sa version du Prélude à l’après-midi d’un faune reste assez proche de celle que contient “Passerelles”, rencontre réussie du jazz et de la musique classique publiée l’an dernier. La richesse de son orchestration est parfaitement rendue dans le jeu orchestral de Sellin. Le rêve habite son piano comme il tapisse l’intérieur de la flûte du faune. Cent ans après la disparition du compositeur, les sons et les parfums tournent toujours dans l’air du soir.

 

* Lettre à Jaques Durand, son éditeur.     

Dans “Monsieur Claude (A Travel with Claude Debussy)” (Bonsaï Music / Sony) Enrico Pieranunzi – avec Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, l’album sort sous leurs trois noms – plonge davantage encore les partitions de Claude Debussy dans le jazz. Modifiant leurs harmonies et leurs rythmes, le pianiste les transforme, les rend méconnaissables, ces pages classiques entrant dans un monde différent de celui qui est le leur. Il s’est déjà livré à cet exercice dans “Ménage à Trois” un disque de 2016 enregistré en trio avec la même section rythmique. Il y reprend Gollywogg’s cake-walk de Debussy, une des pages de ses “Children’s Corner”, interprété ici en quartette toujours sous le nom de Mr. Gollywogg. Le morceau n’est plus un cake-walk, ni même un ragtime. Modernisé, ré-harmonisé, générant d’époustouflants chorus, il devient un vrai moment de jazz. Rebaptisée Bluemantique, la Valse romantique que Debussy publia en 1890 se voit de même transformée par le balancement pneumatique de son rythme. Plus rapide, le tempo n’est pas celui d’une valse. Présent dans quatre morceaux, David El Malek chante les principales notes du thème au saxophone et se partage avec le piano les parties improvisées.

Également interprétée en quartette, Ballade, malicieusement intitulée L’autre ballade par Pieranunzi, n’est plus du tout la pièce aux couleurs fauréennes que Debussy écrivit. Son tempo plutôt rapide, son nouveau découpage mélodique modifient beaucoup cette œuvre de jeunesse du compositeur. 1890, c’est également l’année où sa “Suite Bergamesque” voit le jour. Enrico Pieranunzi reprend son Passepied, une danse qu’avec son trio il modifie sensiblement. Du premier livre des “Préludes”, il choisit La fille aux cheveux de lin, une des rares pièces calme et apaisée du recueil. Dans son disque, Hervé Sellin la teinte de blues, lui donne cadence et dynamisme. Enrico la trempe dans l’humour et la métamorphose par ses harmonies, son rythme sautillant, ce qui subsiste du thème étant confié au saxophone.

Deux compositions d’Enrico Pieranunzi enregistrées en trio complètent les instrumentaux de son disque, l’énergique Blues for Claude et le délicieux My Travel with Claude dans lequel les couleurs harmoniques chères à Monsieur Claude sont nettement perceptibles. Le pianiste met également en musique L’adieu, un poème de Guillaume Apollinaire qu’il confie à la voix de Simona Severini, un des grands moments de cet album. Sur un faux rythme de bossa et des harmonies de toute beauté, sa voix suave, faussement fragile, envoûte, le piano soulignant les mots du poème par des notes tendres et lumineuses. La chanteuse est présente dans trois autres morceaux. Nuit d’étoiles et Romance font partie des Mélodies de Debussy. Théodore de Banville et Paul Bourget sont les auteurs de ces poèmes. Simona Severini y pose son timbre délicat et leur donne un surplus d’émotion. Rêverie, que Debussy écrivit pour le piano en 1890, est prétexte à de magnifiques vocalises. Sa mélodie exquise et diaphane rencontre la voix idéale pour en chanter les notes. Un très discret piano électrique voile la musique et en renforce le mystère. Enrico Pieranunzi lui donne mille couleurs et fait aussi de la poésie.

 

-Enrico Pieranunzi, Diego Imbert et André Cecarelli interprèteront ce répertoire au Sunside les 24 et 25 avril.

 

Crédits Photos : Hervé Sellin © Jean-Baptiste Millot – André Ceccarelli avec Diego Imbert et Enrico Pieranunzi © Pierre Colletti – Claude Debussy, Enrico Pieranunzi & Simona Severini © Photo X/D.R.   

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 09:25
Keith JARRETT Trio : “After the Fall” (ECM / Universal)

Les années 90 furent pour Keith Jarrett une période d’intense activité musicale. Depuis 1983, le pianiste possède un trio régulier avec lequel il donne des concerts en Europe, en Amérique et au Japon. Il enregistre également pour ECM New Series avec plus ou moins de réussite des œuvres de Jean-Sébastien Bach et de Georg Friedrich Haendel, les concertos pour piano et orchestre de Wolfgang Amadeus Mozart et les “Préludes et Fugues” de Dmitri Chostakovitch. Il se produit également en solo en Italie en 1995 (concert à La Scala de Milan en février) et en 1996. En octobre, cette année-là, il joue à Modène, Ferrare, Turin et Gênes une musique qu’il invente au moment même où ses mains se posent sur le clavier.* (1) Un exercice de création spontanée et de longue durée qui l’épuise. Keith Jarrett est malade. Il souffre d’un syndrome de fatigue chronique et ne le sait pas encore. Après cette tournée, il n’improvisera plus aussi longuement en solo, ne se produira plus sans s’accorder la moindre pause à l’intérieur de chaque set. Contraint de s’arrêter après Gênes, il ne donne plus de concerts pendant presque deux ans et enregistre chez lui dans le New Jersey en 1998 “The Melody At Night, With You”, un album en solo très controversé dans lequel les standards qu’il reprend naviguent sur des tempos d’une lenteur inhabituelle.

La même année, le 14 novembre, Keith Jarrett remonte sur scène avec Gary Peacock et Jack DeJohnette. Ils l’accompagnent régulièrement depuis qu'ils ont enregistré ensemble, à New York en janvier 1983, ses deux premiers recueils de standards. *(2) Le pianiste n’est pas prêt de redémarrer sa carrière par des concerts en solo mais il sait qu’avec eux il pourra faire vibrer de l’intérieur les mélodies immortelles du « Great American Songbook » – The Masquerade is Over que le trio reprend dans “Standards, Vol.1”, Old Folks joué à Oslo le 7 octobre 1989 (“Standards in Norway”) – et des classiques du bop. Enregistré à Newark dans le New Jersey, non loin de chez lui, “After The Fall” (après la chute, la maladie) se situe dans sa longue discographie avant “Whisper Not”, l’enregistrement d’un concert donné à Paris au Palais des Congrès en juillet 1999. Mais sur la scène du New Jersey Performing Arts Center, le pianiste tient une forme éblouissante. Il a retrouvé son piano, son toucher, ses idées mélodiques et son « Standards Trio ».

 

Pour éprouver sa technique, constater que ses doigts sont toujours agiles, le bebop est la musique idéale. Depuis que son trio existe, Keith Jarrett en a joué quelques thèmes, Billie’s Bounce de Charlie Parker, Woody’n’You de Dizzy Gillespie, Solar de Miles Davis. Pour son retour, il en choisit d’autres, ceux qui peuvent lui offrir des tempos confortables. Bouncing With Bud de Bud Powell est une magnifique occasion d’éprouver la mobilité de ses doigts. Sans trop s’éloigner de la grille harmonique, il tricote beaucoup de notes chantantes, les articule avec aisance et manifeste sa joie. Jarrett reprendra ce morceau quelques mois plus tard à Paris avec un Jack DeJohnette plus agressif. Pour l’heure, il se concentre sur Doxy de Sonny Rollins, un thème bénéficiant de la basse pneumatique de Gary Peacock qui se réserve un chorus et assure avec le batteur un tempo régulier. Scrapple from the Apple de Charlie Parker témoigne de sa virtuosité retrouvée. Les notes fusent, jouées à grande vitesse par un pianiste qui a retrouvé tous ses moyens. Peu avant la coda, il s’offre une série d’échanges avec la batterie avant de conclure de façon plutôt abrupte. Je me suis amusé à comparer cette version avec celle, plus groovy et un peu plus longue de “Up for It”, un disque enregistré à Juan-Les-Pins en juillet 2002. Plus nerveux, Jarrett y joue un piano agressif et tendu. Elle contient un excellent solo de Peacock et son jeu de walking bass impressionne.

Composé par le batteur Pete La Roca, One For Majid qui relève également du bop n’est pas souvent au répertoire des jazzmen. Le trompettiste Art Farmer le joue en quartette dans “Sing Me Softly of the Blues”, un album Atlantic de 1965. Autre surprise, Moment’s Notice que John Coltrane enregistra en 1957 et que “Blue Train”, un de ses disques les plus célèbres, donne à entendre. Après en avoir exposé le thème, Jarrett se lance dans une énergique improvisation mobilisant une bonne partie des notes de son clavier. Après un tel feu d’artifice, on est content d’écouter When I Fall in Love, une ballade qui révèle le toucher délicat du pianiste. Ses notes bien choisies respirent, s’envolent et font rêver, Gary Peacock tisse de subtils contre-chants mélodiques. Le tempo ralentit progressivement avant la coda, les notes perdurent, immobiles avant de se fondre dans le néant. “Whisper Not” s’achève également par When I Fall in Love. Le tempo y est plus rapide, les notes scintillent davantage mais ne véhiculent pas le même poids d’émotion.

 

L’autre grand moment d’“After the Fall” est sa version d’Autumn Leaves. Adoptant un tempo medium, le pianiste en dévoile d’emblée la mélodie pour longuement improviser, égrainer de longs chapelets de notes entrecoupées de courts silences. DeJohnette en martèle le rythme sur sa caisse claire, puis sur ses cymbales. La musique tourne à plein régime depuis plus de cinq minutes lorsque Peacock qui s’est jusque-là montré discret, se manifeste en prenant un solo aussi inattendu qu’inventif. Par de courtes phrases répétitives qui donnent de la tension à la musique, Jarrett contraint alors sa rythmique à partager avec lui l’espace sonore. C’est d’abord avec la batterie que son piano dialogue avant de réexposer le thème et de laisser parler la contrebasse, lui laissant conclure le morceau par une série de notes répétitives, brèves phrases musicales installant l’hypnose. La version d’Autumn Leaves, enregistrée à Juan-les-Pins, est encore plus longue. Son thème génère une longue improvisation baptisée Up For It, qui donne son nom à l’album. Son interminable ostinato de piano libère la rythmique, la pousse également au dialogue mais la musique, moins tendue, n’est pas aussi excitante.

 

Avec “Whisper Not”, “Up for It” reste toutefois une des plus grandes réussites du trio. Il faut désormais ajouter “After the Fall”. Avec lui, Keith Jarrett ouvre une nouvelle page de sa carrière. Les années qui suivent le verront moins jouer avec son trio aujourd’hui dissous. S’étant remis à donner des concerts en solo, il y improvise des pièces plus courtes, lyriques ou abstraites, crée des mondes sonores contrastés qui reflètent son éclectisme. Enregistré entre avril et juillet 2014 (chronique dans le blog de Choc le 25 mai 2015), “Creation” son disque le plus récent, témoigne de la grandeur et des questionnements de ce géant du piano. 

 

* (1) Sous le nom de “A Multitude of Angels”, ECM a publié en 2016 l’intégralité de ces quatre concerts.

*(2) Les trois hommes ont toutefois enregistré pour ECM, en février 1977, l’album “Tales of Another” publié sous le nom de Gary Peacock.  

 

Photos © Patrick Hinely / ECM et Daniela Yohannes

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:39
Stephan OLIVA + Stéphane OSKERITZIAN : “Cinéma invisible”  (Illusions / www.illusionsmusic.fr)

D’emblée, la pochette étonne. Une diagonale la coupe en deux. Elle sépare des lettres noires et blanches. Le fond uniformément jaune clair rend ces dernières peu lisibles. Dans ce disque, seul le piano de Stephan Oliva se fait entendre. Le nom de Stéphane Oskeritzian apparaît également sur la pochette mais il ne joue aucun instrument. Sans lui, la musique de ce “Cinéma invisible” serait pourtant bien différente. Il en est l’un des producteurs, le monteur et le metteur en scène. Carte blanche lui a été donnée pour imaginer une histoire à partir des libres improvisations de Stephan Oliva, l’unique acteur-musicien de cette bande-son destinée à un film que chacun pourra visionner dans sa tête.

Philippe Ghielmetti et Stéphane Oskeritzian lui ont très peu parlé du contenu de cet album avant son enregistrement. Ce n’est qu’une fois rendus au studio La Buissonne et juste avant chaque prise, qu’ils lui révèlent les termes de technique cinématographique à partir desquels il va improviser – Arrêt sur image, travelling, hors-champ, flashback –, des indications qui deviendront les titres des morceaux de l’album. Stephan Oliva se met au piano mais ignore quelles scènes, quelles séquences musicales, seront conservées au montage par Stéphane Oskeritzian qui possède le final cut de l’album. Ses doigts feront naître des images, la musique d’un film invisible qu’il nous appartient d’imaginer.

Puisant dans sa mémoire de cinéphile, des scènes de films défilent sous ses yeux. Je l’imagine les projeter dans sa tête, sur un écran blanc de cinéma. On lui demande d'improviser sur Plongée. Se remémorant les images d'un film noir en noir et blanc, il adopte de sombres accords. Pour une contre-plongée, il pense au ciel, adopte la couleur pour en montrer le bleu. Nous sommes au cinéma et le piano caméra de Stephan Oliva joue et filme parfois la même scène sous un angle différent. Un piano qui évoque souvent des péripéties dramatiques, installe des accords obsédants, des climats ténébreux. Un piano dont les notes, Hors-Champ, se font espiègles, champêtres et mutines. Dans l’ombre, à l’arrière-plan (5 plages portent ce titre), la musique devient floue, d’une imprécision dissonante. Défiant l’obscurité, écartant son voile noir, surgissent ça et là quelques mélodies lumineuses, celles des deux musique de film de l’album et son ralenti de notes heureuses plongées dans un presque silence.

Stephan OLIVA + Stéphane OSKERITZIAN : “Cinéma invisible”  (Illusions / www.illusionsmusic.fr)

Fascinés, nos yeux écoutent, nous font voir des images, le gros-plan d’un visage, des yeux. Ceux de Laura Mars peut-être, ou ceux, sans visage, d’Édith Scob dans le film inquiétant du grand Georges Franju. Quel Travelling inspire Stephan Oliva ? Grandes ouvertes, nos oreilles imaginent des personnages qui se déplacent, se rapprochent ou s’éloignent. Consistant à montrer simultanément sur l’écran plusieurs scènes, le Split Screen est abondamment utilisé dans “Thomas Crown Affair” (“L’Affaire Thomas Crown”) de Norman Jewison. Le long flashback onirique qui referme l’album permet de remonter le temps, de revenir en arrière. “A Letter to Three Wives” (“Chaînes conjugales”) un film de Joseph Leo Mankiewicz, est entièrement construit sur ce procédé narratif. “The Bad and the Beautiful” (“Les ensorcelés”) de Vincente Minnelli avec Kirk Douglas et Barry Sullivan (ensemble sur la photo) également. Le chef monteur du film est Conrad A. Nervig (A. pour Albinus). Né en 1889, il a 63 ans et une longue carrière derrière lui lorsqu’en 1952 Minnelli lui en confie les rushes. Il a obtenu un oscar deux ans plus tôt pour “King Solomon’s Mines” (“Les Mines du roi Salomon” de Compton Bennett) et connaît son métier.

 

Stéphane Oskeritzian aussi. Il n’a jamais monté de films, mais c’est un couturier du son, un virtuose de la coupe et de l’assemblage. Il n’est pas au piano, mais s’empare de la musique, la retravaille, lui donne un rythme et un sens comme si elle était sa propre partition. 45 minutes patiemment extraites de 5 heures d’enregistrement, 24 morceaux aux noms des mots du cinéma. Une seule note passant à l’envers (c’est ce que croit deviner mon oreille, mais je peux me tromper) introduit le premier, un Générique sur fond rouge. Car son travail n’a pas seulement consisté à choisir et à ordonner certains moments de cette séance. Un passage de Plongée, contre plongée, la cinquième plage, superpose 5 séquences musicales issues de trois sources différentes. Split Screen, la quatorzième, réunit 15 points de montage. Le sur mesure, Stéphane Oskeritzian connaît et pratique. Ce disque étonnant et complice en témoigne.

 

“Cinéma invisible” 1 CD digipack disponible uniquement contre 15 euros port payé

sur www.illusionsmusic.fr

 

Photos : Stephan Oliva & Stéphane Oskeritzian © Nathalie Rocher – Stephan Oliva au piano © Pierre de Chocqueuse – Kirk Douglas & Barry Sullivan, photo extraite du film de Vincente Minnelli “The Bad and the Beautiful” © MGM 1952.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 15:22
Robin Verheyen : un musicien du plat pays

C’est le 5 novembre 2009, un jeudi, à l’occasion d’un concert qu’il donnait au Duc des Lombards, que j’ai rencontré le saxophoniste belge Robin Verheyen. Le label Pirouet m’avait envoyé un de ses disques, “Starbound”, enregistré avec Bill Carrothers, Nicholas Thys et Dré Pallemaerts qui l’accompagnaient ce soir-là. Né à Turnhout, une ville de Flandre dans la province d’Anvers, Robin Verheyen connaissait Paris. Il y avait vécu une année entière après un studieux séjour en Hollande, remportant en 2006 avec le Belfin Quartet, un groupe de musiciens finlandais et belges, le prix de la meilleure composition au Festival de la Défense. Installé à New York l’année suivante, il n’y perd pas son temps, joue avec des célébrités et des musiciens qui me sont inconnus avant d’enregistrer un album pour W.E.R.F. Records avec le groupe que je découvris avec lui au Duc. Je connaissais Bill Carrothers, son pianiste (et quel pianiste !) et c’est peut-être lui qui me le présenta. Je pense lui avoir parlé de sa musique, de son disque. Nous sympathisâmes. Mon blog était encore dans sa prime jeunesse, mais il insista pour être intégré à ma mailing list et la reçoit encore.

De lui, je n’avais plus de nouvelles. Jusqu’à ce que Universal Belgique me fasse récemment parvenir “When the Birds Leave, un album enregistré à Brooklyn (N.Y.) avec Marc Copland au piano. Je l’ai bien sûr vite écouté, constatant que nous aimions les mêmes pianistes. Avec Drew Gress à la contrebasse et Billy Hart à la batterie, pour compléter la formation, son disque ne pouvait que me séduire. La plupart des thèmes sont de Verheyen qui apprécie les harmonies flottantes, les morceaux joués rubato. Des thèmes qui  conviennent très bien au jeu aéré du batteur. Loin d’enfermer la musique dans des barres de mesure, Hart fouette et caresse toms et cymbales et la laisse librement respirer. Drew Gress prend lui aussi des libertés avec le tempo, impose un jeu mélodique d’une grande souplesse, laisse l’air circuler entre ses notes. Il apporte Vesper, une de ses compositions. Le tempo en est lent, ondoyant. Il y prend un solo de contrebasse, Robin Verheyen soufflant dans un ténor. Le saxophoniste l’utilise aussi dans Jabali’s Way et dans Melody for Paul, un morceau tendre et lyrique, une plage modale et aérée dans laquelle chante le piano de Marc. Ce dernier donne une dimension onirique à Rest Mode et à Operator, des morceaux construits sur de courtes cellules mélodiques répétitives. Robin y improvise au soprano, en tire des sons suaves et veloutés. L’instrument colore de bleu When the Bird Leave, une ballade au tempo medium lent, et plane entre ciel et terre dans Stykkishólmur, un des temps forts d’un album fourmillant d’idées mélodiques et de moments inattendus.

 

Le groupe joue au Duc des Lombards jeudi et vendredi prochain, les 1er et 2 mars (deux concerts par soir à 19h30 et à 21h30). Sans Billy Hart remplacé par Eric McPherson, le batteur attitré de Fred Hersch (encore un grand pianiste !). Avec lui, ce sont d’autres couleurs, d’autres rythmes, une autre approche de la musique, des improvisations individuelles et collectives différentes. Toujours inventer et réinventer, n’est-ce pas cela le propre du jazz ?

 

Site de Robin Verheyen : www.robinverheyen.be

 

Photo © John Rogers

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 10:24
Bruno RUDER & Rémi DUMOULIN : “Gravitational Waves”  (Association du Hajeton / Absilone)

Ce disque est la bonne surprise de ce début d’année. De la part de Bruno Ruder et de Rémi Dumoulin, je n’attendais pas une musique si réussie, un projet si cohérent. Malgré de bons passages, “Lisières”, le premier disque en solo de Ruder ne m’avait pas vraiment séduit. Manquant d’expérience, le pianiste aurait dû attendre avant se livrer à ce redoutable exercice de création sans filet. Sans section rythmique pour la structurer, sa musique semble se chercher, victime d’un discours parfois trop erratique. Son piano, je l’ai bien davantage goûté dans les miniatures du trio Yes is a Pleasant Country, lorsque, associé au saxophone de Vincent Lê Quang, il accompagne la voix singulière de Jeanne Added. Co-leader de la formation, Rémi Dumoulin fut l’un des saxophonistes de l’O.N.J. de Daniel Yvinec dont j’écoute toujours avec plaisir certains disques. Avec eux, le trompettiste Aymeric Avice, un élève de Fabrice Martinez et, de nationalité italienne, le bassiste Guido Zorn, deux musiciens dont je ne connais, en vérité, que peu de choses. J’en sais bien davantage sur Billy Hart que les amateurs de jazz et les admirateurs du groupe Quest connaissent bien.

Enregistrée en public au cours d’une résidence du pianiste à l’Amphi Opéra de Lyon en janvier 2016, la musique de ce disque convient à merveille au batteur. Composée par Ruder et Dumoulin, ces morceaux très ouverts lui permettent d’exprimer pleinement son art. Adoptant une ponctuation rythmique inhabituelle – cymbales et peaux de tambours librement caressées et fouettées –, Billy Hart suggère le tempo sans le jouer. Sa frappe sèche (sur une caisse claire qui accordée par ses soins possède une sonorité bien spécifique), ses roulements de toms épaississent à bon escient la masse orchestrale. Hart apporte beaucoup à la formation car la musique point trop écrite le lui permet. Sur de simples riffs ou de courts motifs mélodiques s’invente un jazz moderne plein de surprise ouvrant grandes les portes de l’inattendu, les musiciens tissant ensemble une trame musicale offrant tous les possibles. Sur une fanfare quelque peu dissonante (Step by Steppes) ou une brève ritournelle (Sagremor le Démesuré, morceau au sein duquel une walking bass accompagne le chabada d’un tempo swing) se greffent des improvisations tantôt lyriques, tantôt abstraites, les débordements – brefs cris convulsifs électrisant la musique –, peu nombreux, n’y étant pas exclus. Le piano percussif de Bruno Ruder chante souvent des chorus mélodiques. Même chose pour les vents, le saxophone de Rémi Dumoulin et la trompette d’Aymeric Avice soufflant le froid, mais surtout le chaud et sa large palette de couleurs harmoniques. Car les musiciens expérimentent, improvisent une musique généreuse qu’ils parviennent à rendre étonnamment vivante. Un grand disque assurément !

-Concerts de sortie (avec Billy Hart) les 23 et 24 mars au Sunside (21h00).

 

-Site de Bruno Ruder : www.brunoruder.com

-Photo © Christophe Charpenel

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:57
Wes MONTGOMERY : “In Paris – The Definitive ORTF Recording”  (2 CD(s) Resonance / Bertus)

En 1965, le 27 mars précisément, le guitariste donnait à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, un mémorable concert que la défunte ORTF (Office de Radio Télévision Française), grâce à André Francis, eut la bonne idée d’enregistrer. Sa musique, les nombreux admirateurs de Wes qui n’avaient pu s’y rendre la connaissaient depuis longtemps par diverses éditions pirates d’une médiocre qualité sonore. De même que le  “Larry Young in Paris – The ORTF Recording”, édité en 2016 par Resonance, le producteur américain Zev Feldman en acquit les droits auprès de l’INA où les bandes originales avaient été déposées. Nettoyées, remasterisées en haute-définition, ces dernières voient enfin le jour dans une édition légale et officielle.

En 1965, Wes Montgomery qui décédera trois ans plus tard n’a encore jamais foulé le sol français. Sa peur de l’avion l’a souvent empêché de voyager. C’est au cours de sa seule tournée européenne que ce disque fut enregistré. C’est même l’unique concert parisien du guitariste qui n’avait guère quitté Indianapolis, sa ville natale, avant d’y être découvert. Deux ans de tournées au sein du grand orchestre de Lionel Hampton à la fin des années 40 ne l’avaient guère mis en vedette. De retour à Indianapolis, il travaillait comme ouvrier dans une usine de postes de radio. La nuit il jouait de la guitare dans les clubs de la ville pour un maigre cachet. C’est dans l’un d’entre eux, le Missile Room, que Julian Cannonball Adderley l’entendit. Enthousiasmé, le saxophoniste le recommanda au producteur Orrin Keepnews qui, un mois plus tard, lui fit enregistrer “New Concepts in Jazz Guitar” son premier disque pour Riverside, son propre label. C’était en octobre 1959. Wes qui avait 36 ans entamait sans le savoir une brève et tardive carrière de « guitar hero ».

Autodidacte, Wes Montgomery s’était mis à la guitare à l’âge de dix-neuf ans à l’écoute des disques de Charlie Christian. Profondément marqué par le blues, il savait exprimer en peu de notes l’essentiel d’une mélodie. Son jeu surtout intriguait. Se passant de mediator et utilisant le pouce de sa main droite, il tirait de ses cordes une sonorité bien particulière. Ses chorus, il les jouait aussi bien en « single notes » (une seule note à la fois) qu’en octaves ou en accords, passant parfois de l’un à l’autre comme dans sa composition Four On Six, un démarquage de Summertime, qui ouvre son concert parisien.

 

Le public s’y est déplacé nombreux. Philippe Carles et Jean-Louis Comolli qui assurent le compte-rendu du concert pour Jazz Magazine remarquent la présence dans la salle d’un important contingent de guitaristes, parmi lesquels Joseph Reinhardt, le frère de Django, et René Thomas. Si les disques de Wes ne font pas encore l’unanimité dans le camp des critiques, l’Académie Charles Cros vient de couronner son album “Boss Guitar” et ce concert est attendu avec impatience.

Wes MONTGOMERY : “In Paris – The Definitive ORTF Recording”  (2 CD(s) Resonance / Bertus)

Wes Montgomery n’est pas seul sur scène puisque ses musiciens ont fait le voyage avec lui. Un groupe mis sur pied avant son départ par John Levy, son manager et agent. Ce dernier est aussi celui du pianiste Harold Mabern remarqué au sein du Jazztet que dirigent Art Farmer et Benny Golson, puis auprès du tromboniste Jay Jay Johnson. Levy lui apprend que le bassiste Arthur Harper et le batteur Jimmy Lovelace avec lesquels il a déjà joué partent avec lui en Europe. Ils y ont donné quelques concerts avant celui du Théâtre des Champs-Elysées, rôdant ainsi un répertoire dont le très attendu Four On Six est le morceau d’ouverture. Wes l’a enregistré en 1960 pour l’album “The Incredible Jazz Guitar of Wes Montgomery”. Il y exhibe sa singulière technique, le chorus de Mabern conciliant aisance rythmique et élégance mélodique. La finesse de toucher du pianiste se révèle également dans une version latinisée de Here‘s That Rainy Day. Wes a enregistré ce titre douze jours plus tôt. Il paraîtra dans “Bumpin’”, un des nombreux albums que Verve publie cette année-là.  

Interrogé sur ce concert dont il est le seul musicien survivant, Harold Mabern avoue préférer Jingles un morceau joué à grande vitesse qui lui permet de défier un Wes Montgomery pourtant survolté. Il cite aussi Twisted Blues, le dernier morceau joué ce soir-là, le seul qui contient un solo de contrebasse. Dans son disque “So Much Guitar”, enregistré pour Riverside en 1961, Wes en donne une version plus rapide. Mabern aime également Full House. Le morceau donne son nom à un autre album Riverside que le guitariste a enregistré trois ans plus tôt au Tsubo, un coffee house de Berkeley avec Johnny Griffin. Le saxophoniste habite l’Europe depuis quelques mois. Il est même à Paris et profite de la visite de Wes pour lui prêter main forte. Full House, il le connaît par cœur et prend le relais de la guitare pour l’enrichir d’un long chorus aussi inventif qu’inattendu. Round Midnight lui permet d’exprimer avec assurance son lyrisme ; Blue ‘N Boogie (couplé avec West Coast Blues), un tour de force, lui offre l’occasion d’exprimer son art en solo.  

Les avis furent partagés sur ce concert. Le jazz évoluait alors à très grande vitesse, Ornette Coleman et John Coltrane bousculant les habitudes. De ce dernier, le guitariste reprend Impressions mais sa musique paraissait beaucoup trop sage à une critique désireuse de ne pas perdre une miette de cette avant-garde chère à son cœur. Wes Montgomery ne révolutionnait en rien le jazz et ses derniers disques « commerciaux » pour le label A & M ne sont pas des plus heureux. Certains reprocheront à cet enregistrement live la longueur de ses chorus, et une certaine répétition dans le procédé consistant à enchaîner single notes, octaves et accords. On peut lui préférer d’autres disques en public, notamment “Full House” et “Smokin’ at the Half Note” (Verve) enregistré avec le trio du pianiste Wynton Kelly en juin 1965 – trois des cinq morceaux de l’album original proviennent d’une séance studio organisée la même année en septembre. Mais à Paris le guitariste fait aussi entendre la musique qu’il aime, une musique profondément ancrée dans la tradition du blues. C’est bien cette façon si personnelle de la jouer, cette technique qu’il avait inventée seul, qui le rend aujourd’hui immortel.

 

-Wes Montgomery : “In Paris – The Definitive ORTF Recording” (Resonance / Bertus), existe en  (double) vinyle(s) dans une édition limitée à 3000 exemplaires et en double CD(s). Leurs livrets contiennent de nombreuses photos du concert prises par Jean-Pierre Leloir. Les textes sont de Vincent Pelote de la Rutgers University (New Jersey), de Pascal Rozat, chargé de mission à l’INA et membre de l’Académie du Jazz, et du producteur Zev Feldman. Des interviews d’Harold Mabern et du guitariste Russell Malone par Zev Feldman enrichissent également les livrets.

 

Photos © Jean-Pierre Leloir  

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 10:48
John SURMAN : “Invisible Threads” (ECM / Universal)

J’ai découvert John Surman en 1970 dans “How Many Clouds Can You See”, un album Deram, sous-marque de Decca qui abrite d’excellents disques de Mike Westbrook et de Michael Gibbs. Entouré de nombreux souffleurs et jouant du saxophone baryton, il improvise une musique libre et brûlante. Dérangé dans mes habitudes d’écoute mais également fasciné, je me procurai la même année à Londres, “The Trio”, double album d’une musique à la modernité tout aussi radicale enregistrée avec Barre Phillips à la contrebasse et Stu Martin à la batterie. Toute blanche, avec seulement en bas à droite “The Trio” tapé à la machine à écrire, sa pochette rappelait celle du fameux « double blanc » que les Beatles, officiellement dissous depuis avril, avaient publié deux ans auparavant.

Ce n’est que dix ans plus tard, que John Surman se rappela à mon bon souvenir. Il enregistrait chez ECM, et Phonogram qui distribuait ses disques me les faisait parvenir. L’écoute de “Upon Reflection” (1979) bientôt suivi de très nombreux albums parmi lesquels l’admirable “Private City” (1988) dans lequel il joue tous les instruments (saxophones baryton et soprano, clarinette basse et synthétiseurs) me permit de constater que le saxophoniste ne jouait plus la même musique, qu’il la trempait désormais allègrement dans le lyrisme. Écrite pour un ballet, celle de Portrait of a Romantic dévoile le mélodiste qu’il est devenu. Originaire du Devonshire, il en a souvent utilisé les thèmes folkloriques pour nourrir ses compositions. Enregistré en 2011, l’album “Saltash Bells” met en musique de nombreux souvenirs personnels, tel l’écho des cloches de Saltash résonnant sur l’eau de la Tamar River, dans cette vallée du sud-ouest de l’Angleterre qui abrita ses jeunes années.

John Surman qui vit à Oslo avec la chanteuse norvégienne Karin Krog sort aujourd’hui un nouveau disque. Un projet qui remonte à une dizaine d’années, lorsque voyageant au Brésil, le saxophoniste eut l’occasion de rencontrer et de jouer avec le pianiste Nelson Ayres. Également arrangeur et  compositeur, ce dernier travailla avec des chanteuses et chanteurs brésiliens, la partie la mieux connue de son travail étant sa participation au groupe Pau Brasil. Souhaitant enregistrer en duo avec lui, John commença à écrire des morceaux, mais se rendit vite compte qu’une troisième voix mélodique en enrichirait la musique. Il finit par la trouver en la personne de Rob Waring qui joue du vibraphone et du marimba et que l’on peut entendre dans “Rubicon”, un récent disque ECM du bassiste Mats Eilertsen. Originaire de New-York, Waring avait étudié la percussion classique à la Juillard School, la musique indonésienne à Bali et habitait Oslo depuis le début des années 80. Une chance pour Surman qui n’avait plus qu’à faire venir Nelson Ayres en Norvège. Auparavant, il le retrouva à Sao Paulo pour mettre au point avec lui le répertoire, Ayres ajoutant l’une de ses compositions à “Invisible Threads” que les trois hommes enregistrèrent à Oslo, au Rainbow Studio, en juillet 2017.

Le disque célèbre avant tout la mélodie. Fort belles, elles servent les improvisations du leader qui, comme à son habitude, joue du soprano, du baryton et de la clarinette basse. Mais ici, John Surman ne recourt à aucun re-recording, ni à des boucles de synthétiseurs. Le piano et le vibraphone donnent une assise souvent cristalline aux phrases aériennes du soprano que Surman utilise beaucoup. Il s’en sert avec une grande justesse, le fait abondamment chanter. Dans The Admiral, sorte de danse lente et moyenâgeuse scandée par la clarinette basse, Rob Waring joue aussi du marimba. L’instrument introduit longuement Pitanga Pitomba, un morceau qui commence doucement, très doucement pour se faire vif et allègre. Les harmonies colorées de Nelson Ayres lui apportent une riche consistance sonore. Si ce dernier s’offre de courts solos, il préfère asseoir et colorer la musique, Byndweed mettant toutefois en valeur la subtilité de son jeu pianistique. La pièce laisse beaucoup de place au vibraphone et Surman y rentre tardivement pour en exposer au soprano le thème mélancolique. Celui de Another Reflection, un morceau d’une minute trente, porte tout autant son poids de tristesse. Un paysage hivernal prend vie devant nos yeux.  De Byndweed proviennent les harmonies de At First Sight, une pièce chorale qui introduit l’album, une idée de Manfred Eicher qui a supervisé la séance. Le soprano est seul à jouer sa très belle mélodie. Sur un nuage, porté par des tapis de notes moelleuses, John Surman est aussi le principal soliste de ce nouvel opus. Il fait merveille à la clarinette basse dans l’envoûtant Concentric Circles dont les courtes phrases souvent répétitives dessinent des boucles sonores. L’instrument rend tout aussi fascinant On Still Waters, plage onirique toute frémissante d’arpèges et de notes liquides. Stoke Damerel appartient au répertoire que John et l’organiste Howard Mundy jouent en concert, “Rain on the Window”, un disque ECM de 2006, réunissant les deux hommes. Le joyeux Summer Song au sein duquel le soprano dialogue avec le vibraphone et le piano est de Nelson Ayres, mais n’a rien de brésilien. Très inspiré, Surman a composé tous les autres morceaux d’un album qui ne sera pas oublié.  

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