Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:57
Wes MONTGOMERY : “In Paris – The Definitive ORTF Recording”  (2 CD(s) Resonance / Bertus)

En 1965, le 27 mars précisément, le guitariste donnait à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, un mémorable concert que la défunte ORTF (Office de Radio Télévision Française), grâce à André Francis, eut la bonne idée d’enregistrer. Sa musique, les nombreux admirateurs de Wes qui n’avaient pu s’y rendre la connaissaient depuis longtemps par diverses éditions pirates d’une médiocre qualité sonore. De même que le  “Larry Young in Paris – The ORTF Recording”, édité en 2016 par Resonance, le producteur américain Zev Feldman en acquit les droits auprès de l’INA où les bandes originales avaient été déposées. Nettoyées, remasterisées en haute-définition, ces dernières voient enfin le jour dans une édition légale et officielle.

En 1965, Wes Montgomery qui décédera trois ans plus tard n’a encore jamais foulé le sol français. Sa peur de l’avion l’a souvent empêché de voyager. C’est au cours de sa seule tournée européenne que ce disque fut enregistré. C’est même l’unique concert parisien du guitariste qui n’avait guère quitté Indianapolis, sa ville natale, avant d’y être découvert. Deux ans de tournées au sein du grand orchestre de Lionel Hampton à la fin des années 40 ne l’avaient guère mis en vedette. De retour à Indianapolis, il travaillait comme ouvrier dans une usine de postes de radio. La nuit il jouait de la guitare dans les clubs de la ville pour un maigre cachet. C’est dans l’un d’entre eux, le Missile Room, que Julian Cannonball Adderley l’entendit. Enthousiasmé, le saxophoniste le recommanda au producteur Orrin Keepnews qui, un mois plus tard, lui fit enregistrer “New Concepts in Jazz Guitar” son premier disque pour Riverside, son propre label. C’était en octobre 1959. Wes qui avait 36 ans entamait sans le savoir une brève et tardive carrière de « guitar hero ».

Autodidacte, Wes Montgomery s’était mis à la guitare à l’âge de dix-neuf ans à l’écoute des disques de Charlie Christian. Profondément marqué par le blues, il savait exprimer en peu de notes l’essentiel d’une mélodie. Son jeu surtout intriguait. Se passant de mediator et utilisant le pouce de sa main droite, il tirait de ses cordes une sonorité bien particulière. Ses chorus, il les jouait aussi bien en « single notes » (une seule note à la fois) qu’en octaves ou en accords, passant parfois de l’un à l’autre comme dans sa composition Four On Six, un démarquage de Summertime, qui ouvre son concert parisien.

 

Le public s’y est déplacé nombreux. Philippe Carles et Jean-Louis Comolli qui assurent le compte-rendu du concert pour Jazz Magazine remarquent la présence dans la salle d’un important contingent de guitaristes, parmi lesquels Joseph Reinhardt, le frère de Django, et René Thomas. Si les disques de Wes ne font pas encore l’unanimité dans le camp des critiques, l’Académie Charles Cros vient de couronner son album “Boss Guitar” et ce concert est attendu avec impatience.

Wes MONTGOMERY : “In Paris – The Definitive ORTF Recording”  (2 CD(s) Resonance / Bertus)

Wes Montgomery n’est pas seul sur scène puisque ses musiciens ont fait le voyage avec lui. Un groupe mis sur pied avant son départ par John Levy, son manager et agent. Ce dernier est aussi celui du pianiste Harold Mabern remarqué au sein du Jazztet que dirigent Art Farmer et Benny Golson, puis auprès du tromboniste Jay Jay Johnson. Levy lui apprend que le bassiste Arthur Harper et le batteur Jimmy Lovelace avec lesquels il a déjà joué partent avec lui en Europe. Ils y ont donné quelques concerts avant celui du Théâtre des Champs-Elysées, rôdant ainsi un répertoire dont le très attendu Four On Six est le morceau d’ouverture. Wes l’a enregistré en 1960 pour l’album “The Incredible Jazz Guitar of Wes Montgomery”. Il y exhibe sa singulière technique, le chorus de Mabern conciliant aisance rythmique et élégance mélodique. La finesse de toucher du pianiste se révèle également dans une version latinisée de Here‘s That Rainy Day. Wes a enregistré ce titre douze jours plus tôt. Il paraîtra dans “Bumpin’”, un des nombreux albums que Verve publie cette année-là.  

Interrogé sur ce concert dont il est le seul musicien survivant, Harold Mabern avoue préférer Jingles un morceau joué à grande vitesse qui lui permet de défier un Wes Montgomery pourtant survolté. Il cite aussi Twisted Blues, le dernier morceau joué ce soir-là, le seul qui contient un solo de contrebasse. Dans son disque “So Much Guitar”, enregistré pour Riverside en 1961, Wes en donne une version plus rapide. Mabern aime également Full House. Le morceau donne son nom à un autre album Riverside que le guitariste a enregistré trois ans plus tôt au Tsubo, un coffee house de Berkeley avec Johnny Griffin. Le saxophoniste habite l’Europe depuis quelques mois. Il est même à Paris et profite de la visite de Wes pour lui prêter main forte. Full House, il le connaît par cœur et prend le relais de la guitare pour l’enrichir d’un long chorus aussi inventif qu’inattendu. Round Midnight lui permet d’exprimer avec assurance son lyrisme ; Blue ‘N Boogie (couplé avec West Coast Blues), un tour de force, lui offre l’occasion d’exprimer son art en solo.  

Les avis furent partagés sur ce concert. Le jazz évoluait alors à très grande vitesse, Ornette Coleman et John Coltrane bousculant les habitudes. De ce dernier, le guitariste reprend Impressions mais sa musique paraissait beaucoup trop sage à une critique désireuse de ne pas perdre une miette de cette avant-garde chère à son cœur. Wes Montgomery ne révolutionnait en rien le jazz et ses derniers disques « commerciaux » pour le label A & M ne sont pas des plus heureux. Certains reprocheront à cet enregistrement live la longueur de ses chorus, et une certaine répétition dans le procédé consistant à enchaîner single notes, octaves et accords. On peut lui préférer d’autres disques en public, notamment “Full House” et “Smokin’ at the Half Note” (Verve) enregistré avec le trio du pianiste Wynton Kelly en juin 1965 – trois des cinq morceaux de l’album original proviennent d’une séance studio organisée la même année en septembre. Mais à Paris le guitariste fait aussi entendre la musique qu’il aime, une musique profondément ancrée dans la tradition du blues. C’est bien cette façon si personnelle de la jouer, cette technique qu’il avait inventée seul, qui le rend aujourd’hui immortel.

 

-Wes Montgomery : “In Paris – The Definitive ORTF Recording” (Resonance / Bertus), existe en  (double) vinyle(s) dans une édition limitée à 3000 exemplaires et en double CD(s). Leurs livrets contiennent de nombreuses photos du concert prises par Jean-Pierre Leloir. Les textes sont de Vincent Pelote de la Rutgers University (New Jersey), de Pascal Rozat, chargé de mission à l’INA et membre de l’Académie du Jazz, et du producteur Zev Feldman. Des interviews d’Harold Mabern et du guitariste Russell Malone par Zev Feldman enrichissent également les livrets.

 

Photos © Jean-Pierre Leloir  

Partager cet article
Repost0
22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 10:48
John SURMAN : “Invisible Threads” (ECM / Universal)

J’ai découvert John Surman en 1970 dans “How Many Clouds Can You See”, un album Deram, sous-marque de Decca qui abrite d’excellents disques de Mike Westbrook et de Michael Gibbs. Entouré de nombreux souffleurs et jouant du saxophone baryton, il improvise une musique libre et brûlante. Dérangé dans mes habitudes d’écoute mais également fasciné, je me procurai la même année à Londres, “The Trio”, double album d’une musique à la modernité tout aussi radicale enregistrée avec Barre Phillips à la contrebasse et Stu Martin à la batterie. Toute blanche, avec seulement en bas à droite “The Trio” tapé à la machine à écrire, sa pochette rappelait celle du fameux « double blanc » que les Beatles, officiellement dissous depuis avril, avaient publié deux ans auparavant.

Ce n’est que dix ans plus tard, que John Surman se rappela à mon bon souvenir. Il enregistrait chez ECM, et Phonogram qui distribuait ses disques me les faisait parvenir. L’écoute de “Upon Reflection” (1979) bientôt suivi de très nombreux albums parmi lesquels l’admirable “Private City” (1988) dans lequel il joue tous les instruments (saxophones baryton et soprano, clarinette basse et synthétiseurs) me permit de constater que le saxophoniste ne jouait plus la même musique, qu’il la trempait désormais allègrement dans le lyrisme. Écrite pour un ballet, celle de Portrait of a Romantic dévoile le mélodiste qu’il est devenu. Originaire du Devonshire, il en a souvent utilisé les thèmes folkloriques pour nourrir ses compositions. Enregistré en 2011, l’album “Saltash Bells” met en musique de nombreux souvenirs personnels, tel l’écho des cloches de Saltash résonnant sur l’eau de la Tamar River, dans cette vallée du sud-ouest de l’Angleterre qui abrita ses jeunes années.

John Surman qui vit à Oslo avec la chanteuse norvégienne Karin Krog sort aujourd’hui un nouveau disque. Un projet qui remonte à une dizaine d’années, lorsque voyageant au Brésil, le saxophoniste eut l’occasion de rencontrer et de jouer avec le pianiste Nelson Ayres. Également arrangeur et  compositeur, ce dernier travailla avec des chanteuses et chanteurs brésiliens, la partie la mieux connue de son travail étant sa participation au groupe Pau Brasil. Souhaitant enregistrer en duo avec lui, John commença à écrire des morceaux, mais se rendit vite compte qu’une troisième voix mélodique en enrichirait la musique. Il finit par la trouver en la personne de Rob Waring qui joue du vibraphone et du marimba et que l’on peut entendre dans “Rubicon”, un récent disque ECM du bassiste Mats Eilertsen. Originaire de New-York, Waring avait étudié la percussion classique à la Juillard School, la musique indonésienne à Bali et habitait Oslo depuis le début des années 80. Une chance pour Surman qui n’avait plus qu’à faire venir Nelson Ayres en Norvège. Auparavant, il le retrouva à Sao Paulo pour mettre au point avec lui le répertoire, Ayres ajoutant l’une de ses compositions à “Invisible Threads” que les trois hommes enregistrèrent à Oslo, au Rainbow Studio, en juillet 2017.

Le disque célèbre avant tout la mélodie. Fort belles, elles servent les improvisations du leader qui, comme à son habitude, joue du soprano, du baryton et de la clarinette basse. Mais ici, John Surman ne recourt à aucun re-recording, ni à des boucles de synthétiseurs. Le piano et le vibraphone donnent une assise souvent cristalline aux phrases aériennes du soprano que Surman utilise beaucoup. Il s’en sert avec une grande justesse, le fait abondamment chanter. Dans The Admiral, sorte de danse lente et moyenâgeuse scandée par la clarinette basse, Rob Waring joue aussi du marimba. L’instrument introduit longuement Pitanga Pitomba, un morceau qui commence doucement, très doucement pour se faire vif et allègre. Les harmonies colorées de Nelson Ayres lui apportent une riche consistance sonore. Si ce dernier s’offre de courts solos, il préfère asseoir et colorer la musique, Byndweed mettant toutefois en valeur la subtilité de son jeu pianistique. La pièce laisse beaucoup de place au vibraphone et Surman y rentre tardivement pour en exposer au soprano le thème mélancolique. Celui de Another Reflection, un morceau d’une minute trente, porte tout autant son poids de tristesse. Un paysage hivernal prend vie devant nos yeux.  De Byndweed proviennent les harmonies de At First Sight, une pièce chorale qui introduit l’album, une idée de Manfred Eicher qui a supervisé la séance. Le soprano est seul à jouer sa très belle mélodie. Sur un nuage, porté par des tapis de notes moelleuses, John Surman est aussi le principal soliste de ce nouvel opus. Il fait merveille à la clarinette basse dans l’envoûtant Concentric Circles dont les courtes phrases souvent répétitives dessinent des boucles sonores. L’instrument rend tout aussi fascinant On Still Waters, plage onirique toute frémissante d’arpèges et de notes liquides. Stoke Damerel appartient au répertoire que John et l’organiste Howard Mundy jouent en concert, “Rain on the Window”, un disque ECM de 2006, réunissant les deux hommes. Le joyeux Summer Song au sein duquel le soprano dialogue avec le vibraphone et le piano est de Nelson Ayres, mais n’a rien de brésilien. Très inspiré, Surman a composé tous les autres morceaux d’un album qui ne sera pas oublié.  

Partager cet article
Repost0
15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 09:48

Je vous ai fait attendre amis lecteurs, mais la présente sélection, reflet fidèle de mes goûts, ne devrait pas trop vous choquer. Treize Chocs, c’est peut-être beaucoup pour des âmes sensibles et pacifiques. Les miens n’ont toutefois rien de physique. Ils s’écoutent même sans modération. Si les très grands disques ne sont jamais légion, 2017 fut une bonne année pour le jazz, surtout pour le jazz européen, le jazz, musique que l’on n’a jamais su bien définir, n’étant plus chasse gardée de la grande Amérique.

 

En octobre 1947, sourd au be-bop et à l’évolution du jazz, le pape montalbanais Hugues Panassié excommuniait du Hot Club de France le déviationniste Charles Delaunay. Beaucoup moins violentes, les querelles sont encore nombreuses aujourd’hui entre les partisans d’un jazz attaché au blues et à la primauté du swing et les tenants d’un jazz intégrant les spécificités culturelles des pays européens qui l’ont accueilli, lui donnant ses lettres de noblesse et plaçant l’harmonie au cœur de la musique. Qu’il se fonde dans la musique baroque avec “Les idées heureuses”, le disque hommage de Jean-Philippe Viret à François Couperin, ou se rapproche de la musique de chambre, ce que font le Tarkovsky Quartet de François Couturier, formation à l’instrumentation inhabituelle, ou le trio réunissant Vincent Courtois (violoncelle), Daniel Erdmann et Robin Fincker (saxophones) dans “Bandes Originales” un disque qui méritait d’apparaître dans cette sélection, le jazz européen, souvent proche de la musique contemporaine, affiche une santé insolente.

 

Ses racines afro-américaines ne sont pas pour autant ignorées. La musique que joue le quartette d’Hervé Sellin dans “Always Too Soon” relève du bop. En reprenant des arrangements de Gil Evans, Laurent Cugny et son orchestre de jeunes musiciens restent fidèle à un jazz de répertoire qui, modernisé, a encore de beaux jours devant lui. Quant au “Drummer & Composer” du batteur danois Snorre Kirk, un disque profondément ancré dans le swing, on croirait écouter du jazz américain. Ce dernier possède toujours de grands artistes pour porter ses couleurs. En congé du trio de Keith Jarrett qu’il a servi pendant plus de trente ans, Gary Peacock fait merveille avec le sien. Aaron Parks, s’affirme comme l’un des grands pianistes de demain et le nouvel album de Fred Hersch en solo est l’un des plus enthousiasmant de sa discographie. Je vous en livre mes commentaires et vous laisse le soin de les écouter.

 

12 nouveautés…

François COUTURIER / TARKOVSKY Quartet :

“Nuits Blanches” (ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°694 - mai (Choc)

Pour moi, le plus beau disque du Tarkovsky Quartet, formation de musique de chambre réunissant autour du pianiste François Couturier, grand admirateur du cinéaste, Anja Lechner (violoncelle), Jean-Marc Larché (saxophone soprano) et Jean-Louis Matinier (accordéon). Du pays des songes où ils semblent puiser leur inspiration, ils nous ramènent des images, des improvisations rêvées. Intercalées entre une reprise sublime du Cum dederit dilectis suis somnum d’Antonio Vivaldi et les compositions originales de Couturier qui interprète deux de ses thèmes en solo, ces rêves parfois abstraits nous renvoient à l’univers profondément spirituel d’Andreï Tarkovsky et en dévoilent la lumière intérieure.  

-GIL EVANS PARIS WORKSHOP : “Spoonful” (Jazz&People / PIAS)

Chronique dans Jazz Magazine n°693 - avril (Choc)

Depuis 2014, à la tête d’une formation de jeunes musiciens enthousiasmants et enthousiastes, Laurent Cugny célèbre la mémoire de Gil Evans (1912-1988). Modernisés, les arrangements de ce dernier héritent d’un nouvel équilibre entre parties écrites et improvisées, les solistes de l’orchestre y possédant un vaste espace de liberté. Si le premier disque de ce double album est consacré à la musique de Laurent et à des morceaux qu’il a lui-même arrangés – Lilia de Milton Nascimento, My Man’s Gone Now, Manoir de mes rêves –, le second reprend de nombreux chefs-d’œuvre d’Evans épatamment revus par Cugny. Spoonful, une composition de Willie Dixon s’étalant sur une quinzaine de minutes et le célèbre et envoûtant Time of the Barracudas en sont les moments forts.  

Fred HERSCH : “{Open Book}” (Palmetto / Bertus Distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 17 novembre

Sans nul doute l’un des sommets de l’importante discographie du pianiste, “{Open Book}” est un florilège des concerts en solo que Fred Hersch donna trois soirs de suite au JJC Art Center de Séoul en avril 2017. Morceau d’une vingtaine de minute, libre improvisation sans thème préétabli également enregistrée en public, Through the Forest complète l’album. Se laissant guider par son imagination, Hersch met les voiles et part à l’aventure. Également au programme, Eronel de Thelonious Monk et une relecture éblouissante de Zingaro, composition d’Antonio Carlos Jobim auquel il a consacré un album entier. Musicien dont on oublie la technique tant la musique reste fluide, Fred Hersch déroule de longues tapisseries de notes et séduit par ses harmonies rêveuses et poétiques, les belles couleurs dont il éclaire ses morceaux.

Snorre KIRK : “Drummer & Composer” (Stunt / UVM)

Chronique dans Jazz Magazine n°698 - septembre (Révélation !)

C’est au sein du trio de Magnus Hjorth, le pianiste suédois de cette séance dont l’album “Blue Interval” (Stunt Records) fit l’objet d’une chronique dans ce blogdeChoc que j’ai découvert ce batteur danois apprécié dans les pays scandinaves, mais largement méconnu des amateurs de jazz français. Snorre Kirk est aussi un compositeur / arrangeur qui nous révèle ici sa propre musique en septet. Trombone, cornet, clarinette, saxophones (alto et ténor), piano, contrebasse et batterie, l’instrumentation rappelle celle naguère adopté par Wynton Marsalis pour ses propres albums. Conçu et organisé comme une suite, ce disque enthousiasmant nous raconte le jazz et son histoire, la Nouvelle-Orléans, les Caraïbes et ses danses, le blues et les grandes heures du swing.

-Paul LAY : “The Party” (Laborie Jazz / Socadisc)

Chronique dans le blog de Choc le 21 février

Inclus dans un coffret contenant un second disque bien moins intéressant, “The Party” est le meilleur album de Paul Lay à ce jour. À son écoute, on mesure le chemin parcouru par ce jeune pianiste qui, en 2015, obtenait le très convoité Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz. Enregistré en trio avec Clemens Van Der Feen à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie, “The Party”, disque conçu « comme une illustration sonore de scènes cinématographiques qui se déroulent lors d'une fête », étonne par la qualité de son matériel thématique, des compositions originales pour la plupart au sein desquelles il est bien difficile de recommander un morceau plutôt qu’un autre. Paul Lay s’est trouvé une section rythmique qui interroge son piano et libère son imagination. Sa version de I Fall in Love Too Easily, une pièce en solo qui conclut cet opus, une merveille, devrait convaincre les plus réticents.

-Nathalie LORIERS / Tineke POSTMA / Nicolas THYS :

“We Will Really Meet Again” (W.E.R.F. Records)

Chronique dans le blog de Choc le 23 janvier

Enseignante très demandée, pianiste attitrée du Brussels Jazz Orchestra, le meilleur big band de jazz de Belgique, Nathalie Loriers ne nous visite pas souvent. Heureusement il y a ses disques, qui bien que mal distribués passent toutefois la frontière. “We Will Really Meet Again”, le second qu’elle enregistre avec la saxophoniste Tineke Postma, est l’un de ses plus beaux. Bassiste expérimenté, Nicolas Thys complète un trio qui se passe très bien de batteur. Mis à part trois miniatures improvisées et une magnifique version de Luiza, une composition d’Antonio Carlos Jobim, les thèmes sont de Nathalie Loriers. Le blues qu’elle transmet à ses doigts, la douceur de son toucher irrigue une musique souvent mélancolique, des ballades que le piano et le saxophone rendent particulièrement lumineuses.

Stephan OLIVA / Susanne ABBUEHL / Øyvind HEGG-LUNDE :

“Princess” (Vision Fugitive / L’Autre Distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 27 mars

S’il se produit souvent en solo ou avec son complice Jean-Marc Foltz, le pianiste Stephan Oliva travaille aussi depuis longtemps avec Susanne Abbuehl. Il lui écrit des musiques douces et tendres, enveloppe sa voix très pure de notes soyeuses qui mettent en valeur son timbre aérien. La chanteuse fait peu de disques. Seulement quatre albums depuis son premier en 2001. Elle a enregistré quelques morceaux avec Oliva mais c’est la première fois qu’un album entier les réunit. Øyvind Hegg-Lunde, un percussionniste norvégien choisi par Susanne, complète un trio qui se consacre largement à la musique de Jimmy Giuffre, des thèmes principalement issus des deux disques que ce dernier enregistra dans les années 70 pour le label Choice Records. Great Bird, un morceau de Keith Jarrett et quelques pièces d’Oliva complètent cet opus. Y ajoutant des paroles, allongeant ou contractant leurs syllabes, Susanne les chante magnifiquement.

Aaron PARKS : “Find the Way” (ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°694 - mai (Choc)

Artiste ECM et pianiste du quartette James Farm, Aaron Parks enregistra en 2011 un très bel album en solo (son premier) pour la firme munichoise. Il récidive avec ce disque en trio contenant de nombreuses ballades aux harmonies élégantes et sophistiquées. Par sa frappe énergique et sèche, son jeu expressif et varié, Billy Hart qui enregistre pour la première fois avec le pianiste, en tonifie quelque peu les musiques. Le batteur a convié à cette séance Ben Street, le bassiste de son propre quartette, le trio nous livrant un album lyrique et inspiré. Outre une version très « laid back » d’Unravel, pièce précédemment enregistrée par James Farm, Find the Way que chanta Rosemary Clooney sur des arrangements de Nelson Riddle témoigne de l’intelligence de Parks qui jouant un piano rubato, ne cesse de nous surprendre par ses lignes mélodiques chantantes, ses improvisations rêveuses qu’il sait rendre attachantes. 

Gary PEACOCK Trio : “Tangents” (ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°698 - septembre (Choc)

Dans ce disque enregistré en trio avec Marc Copland au piano et Joey Baron à la batterie, Gary Peacock, 82 ans  – il a accompagné Bill Evans, Paul Bley et servi le piano de Keith Jarrett pendant plus de trente ans –, fait chanter sa contrebasse comme il ne l’a encore jamais fait. Si la prise de son d’une rare précision y contribue beaucoup, la musique reste ici la préoccupation première de ce mélodiste. Comme lui, Copland et Baron préfèrent souvent ignorer les barres de mesure pour laisser la musique respirer, prendre le temps de se créer. Laissant la contrebasse défricher le terrain musical et occuper l’espace sonore, Copland cultive davantage l’abstraction que dans ses propres albums tout en faisant toujours tintinnabuler ses notes par des effets de pédales. Cette musique souvent onirique, le batteur la colore, la porte à faible volume tout en lui insufflant une dose subtile de rythme. 

-Sylvain RIFFLET : “Re-Focus” (Verve / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°699 - octobre (Choc)

Une vraie surprise, car les albums de Sylvain Rifflet, un excellent saxophoniste au demeurant, ne m’ont jamais convaincu. Ce concerto pour orchestre à cordes et saxophone dont le modèle avoué est le “Focus de Stan Getz, m’a même réellement étonné. Si les arrangements pour cordes de Fred Pallem s’inspirent de ceux qu’Eddie Sauter écrivit pour Getz – Night Run ressemble même beaucoup à I’m Late, I’m Late qui ouvre le “Focus de 1961 –, “Re-Focus” contient un autre répertoire et est loin d’être une relecture de l’original. Vibraphone et marimba y tiennent une place importante, de même que la batterie confiée à Jeff Ballard et présente dans cinq des neuf plages de l’album. Le plus bel hommage rendu à Stan Getz depuis sa disparition en 1991.

-Hervé SELLIN Quartet : “Always Too Soon” (Cristal / Sony Music)

Chronique dans le blog de Choc le 24 novembre

Dédié à Phil Woods qu’Hervé Sellin avait plusieurs fois accompagné en tournée, “Always to Soon” (Cristal / Sony Music) rassemble des musiques que le saxophoniste disparu en 2015 aimait jouer. Admirateur de Charlie Parker, Woods avait travaillé avec Lennie Tristano, et Thelonious Monk dont il fut membre du grand orchestre. Pour reprendre des thèmes de ce dernier, mais aussi Lennie’s Pennies, un des thèmes les plus célèbres de Tristano, Autumn in New York de Vernon Duke et une poignée de compositions originales, Pierrick Pédron s’imposait. Musicien à la sonorité d’alto généreuse, il enthousiasme par ses audaces et son jeu mélodique. Thomas Bramerie (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) complètent avec bonheur le quartette d’un admirable pianiste qui n’avait pas enregistré de disque depuis “Marciac New-York Express” en 2008.

-Jean-Philippe VIRET : “Les idées heureuses” (Mélisse / Outhere Music)

Chronique dans le blog de Choc le 27 juin

Enregistré avec Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle), quatuor à cordes à l’instrumentation inhabituelle, Jean-Philippe Viret, remplaçant le second violon par sa contrebasse, “Les idées heureuses” tourne autour de François Couperin. De ce dernier, La muse plantine, est la seule composition que contient cet album. Trois morceaux directement inspirés par trois de ses nombreuses pièces pour clavecin et cinq compositions personnelles de Viret en complètent ce programme. Rendue intemporelle par un subtil mélange de timbres et de textures, cette musique heureuse, mi-écrite, mi-improvisée autour de mélodies séduisantes, remonte le temps  – En un mot commençant relève davantage de Schubert que de Couperin – pour fondre son aspect baroque dans le jazz, voire le tango de notre siècle.

… Et un inédit :

 

Thelonious MONK : “Les Liaisons dangereuses 1960” (Sam Records - Saga / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 28 juillet

La découverte et la publication de l’intégralité de la musique enregistrée en 1959 par Thelonious Monk aux Nola Studios de New York pour le film de Roger Vadim, “Les liaisons dangereuses 1960” est un cadeau tombé du ciel. Avec Charlie Rouse au saxophone ténor, Sam Jones à la contrebasse, Art Taylor à batterie, et Barney Wilen présent sur quatre plages, Monk qui n’avait aucun nouveau morceau à proposer joua six de ses compositions habituelles, une improvisation autour d’un blues, et un gospel de Charles Albert Tindley. Une trentaine de minutes de la musique enregistrée ce jour-là seront utilisées dans le film. Joué par Monk en solo, Crepuscule With Nellie en constitua le générique.

Partager cet article
Repost0
24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 10:09
Hervé Sellin d’un disque à l’autre

Professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSM) et à Sciences-Po Paris, Hervé Sellin n’avait pas fait de disques depuis “Marciac New-York Express”  en 2008, une commande du festival de Marciac, une suite pour tentet qu’il présenta en 2003 au Lincoln Center de New York à la demande de Wynton Marsalis. Encensé par la critique, l’album obtint le Prix du Meilleur Disque de Jazz Français décerné par une Académie du Jazz qui avait reconnu son talent dès 1989 en lui décernant le prestigieux Prix Django Reinhardt. Longtemps « rythmique à tout faire » du Petit Opportun avec Riccardo Del Fra (contrebasse) et Eric Dervieu (batterie), Hervé Sellin était alors le pianiste de la chanteuse Dee Dee Bridgewater et celui, attitré, du saxophoniste Johnny Griffin, collaboration qui durera plus de quinze ans. Bien que toujours très occupé par ses activités pédagogiques, Hervé Sellin a trouvé le temps d’enregistrer et de sortir simultanément deux albums qui reflètent fidèlement ses goûts artistiques. Le premier, “Always to Soon”, traduit son attachement au jazz, plus particulièrement au bop qu’il actualise avec bonheur. Comme son nom l’indique “Passerelles”, le second, est une tentative de rapprochement du jazz et de la musique classique européenne dont l’étude fut pour lui une influence majeure et formatrice.

Dédié à Phil Woods disparu en septembre 2015, “Always to Soon” (Cristal / Sony Music) ne contient aucune composition du saxophoniste. Hervé Sellin l’avait accompagné en tournée en 2010 et 2011 et s’était lié d’amitié avec lui. Woods s’était pris de passion pour le jazz après avoir entendu Charlie Parker jouer Koko. Il adopta le saxophone alto et travailla avec Lennie Tristano, mais aussi avec Thelonious Monk dont il fut membre du grand orchestre pour une tournée et au moins deux concerts légendaires. Celui que Monk donna au Town Hall de New York en février 1959, Hervé Sellin le rejoua à la tête d’une semblable formation en octobre dernier au Studio 104 de Radio France. Il est beaucoup question de Monk dans ce disque qui contient un long pot-pourri de quatre de ses œuvres et rassemble des musiques que Woods aimait jouer, Ya Know de l’obscur Joe Emley, Gratitude de Tom Harrell et Autumn in New York de Vernon Duke, une ballade pour monter au ciel.

Choisir une bonne section rythmique n’était pas trop difficile. Musiciens expérimentés, Thomas Bramerie (contrebasse) et Philippe Soirat (batterie) portent ce répertoire avec finesse et sensibilité. Mais il fallait un saxophoniste parkérien pour le jouer, un musicien fougueux et à la sonorité d’alto généreuse, ancrée dans le lyrisme. Possédant tout cela, Pierrick Pédron s’imposait. Tout feu tout flamme sur tempo rapide dans une version brûlante de Lennie’s Pennies, un des thèmes les plus célèbres de Tristano, Pierrick, lui aussi grand admirateur de Monk (il jouait de l’alto dans l’orchestre de Sellin au 104, Bramerie et Soirat assurant la rythmique) renoue une nouvelle fois avec sa musique, nous enthousiasme par ses audaces, son phrasé sinueux et parfois abstrait, mais aussi par son jeu mélodique. Ses chorus dans Ask Me Now ou dans le très beau Remembering Phil de Carine Bonnefoy en portent témoignage. Trois autres compositions originales complètent l’album. De Pierrick Pédron, Dark Machine est un morceau tristanien enlevé mais dont les chorus de piano et d’alto n’excluent pas certaines dissonances. Introduit par les accords répétitifs de All Blues, Willow Woods emprunte quelque peu la grille harmonique de Willow Weep for Me, une chanson de 1932 qu’aimait beaucoup Phil Woods. Également de Sellin, Always Too Soon, une valse, met en valeur son jeu de piano. D’Oscar Peterson qui fut longtemps son modèle, il a gardé la brillance orchestrale, sait donner de la profondeur, du poids à ses nombreuses notes qui, loin d'étouffer le tissu musical, le nourrissent et l'apprêtent élégamment.

Enregistré avec quelques-uns de ses anciens élèves – Rémi Fox (saxophone soprano), Emmanuel Forster (contrebasse) et Kevin Lucchetti (batterie), “Passerelles” (Cristal / Sony Music) mêle habilement jazz et musique classique, les deux univers cohabitant sans jamais complètement fusionner. Hervé Sellin a étudié le piano classique avec Pierre Sancan et Aldo Ciccolini dans sa jeunesse et les arrangements qu’il apporte sont assez habiles pour que ces musiques s’enrichissent mutuellement. Certaine morceaux du répertoire classique se prêtent toutefois davantage à ce rapprochement. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy (ici interprété avec brio et insolence par Sellin seul au piano) ou la 3ème Gnossienne d’Erik Satie, des pièces modales dont le chromatisme n’est point ignoré des jazzmen. Mais Hervé Sellin, les transforme, les refaçonne à sa manière, leur donne des couleurs, des cadences qui appartiennent au jazz.

Reprendre et orchestrer le 3ème mouvement de la Sonate pour piano d’Henri Dutilleux sans trahir l’œuvre relève de l’exploit. Hervé Sellin y parvient, non sans la bousculer par un chorus de soprano tumultueux. Autre gageure, habiller de jazz quelques-unes des Kinderszenen (Scènes d’enfants) de Robert Schumann sans les dénaturer, garder l’aspect un magique de ces pièces pour piano. Le compositeur les avait adressées à Clara Wieck dont il était amoureux et qui deviendra son épouse avec ses mots « Tu prendras sans doute plaisir à jouer ces petites pièces, mais il te faudra oublier que tu es une virtuose, te garder des effets, mais te laisser aller à leur grâce toute simple, naturelle et sans apprêt. » Confiant souvent leurs thèmes à un saxophone soprano inventif, Hervé Sellin invite une jeune concertiste classique internationalement reconnue, Fanny Azzuro, à partager avec lui leurs parties de piano. Il les plonge dans un grand bain de jazz, les réinvente tout en conservant intact leur poésie juvénile.

 

Concert de sortie le mardi 5 décembre au Studio de l'Ermitage (21h00) avec les deux formations au complet.

Photos © Jean-Baptiste Millot

Partager cet article
Repost0
17 novembre 2017 5 17 /11 /novembre /2017 09:45
Fred HERSCH : “{Open Book}” (Palmetto / Bertus Distribution)

Écouter Fred Hersch, c’est se rendre compte de l’énorme différence qui existe entre un bon pianiste et un maître du piano. Ces derniers ne sont pas nombreux. Fred Hersch qui est l’un d’entre eux n’est pourtant presque jamais invité dans les festivals de Jazz. Il faut se rendre dans les clubs parisiens pour l’entendre, au Duc des Lombards ou au Sunside qui le fêtent régulièrement. Les nombreux disques qu’il a naguère enregistrés pour Nonesuch ne sont plus disponibles et Palmetto qui abrite depuis plusieurs années sa musique n’avait plus de distributeur français. Il semble en avoir retrouvé un, puisqu’une attachée de presse bien avisée m’a fait parvenir cet “{Open Book}”, un des sommets de sa discographie.     

Dès les premières notes de The Orb, morceau qui introduit l’album, on est saisi par la profonde musicalité de son piano. Magnifiée par la douceur d’un toucher sensible, une tapisserie de notes intelligemment tissée nous caresse au sein d’un flux musical aussi surprenant que varié. Improvisation sans mélodie apparente, The Orb parvient pourtant à captiver, par son cheminement harmonique, ses accords mystérieux. Il suffit de se laisser bercer par ces phrases subtilement amenées qui traduisent la délicatesse de sentiments de ce pianiste pas comme les autres. “{Open Book}” est un florilège des concerts en solo que Fred Hersch donna trois soirs de suite au JJC Art Center de Séoul en avril 2017. Longue improvisation enregistrée live le 1er novembre 2016, Through the Forest complète l’album. Partir à l’aventure sans thème préétabli pendant près de vingt minutes n’est pas donné à tout le monde et le pianiste ne sait pas plus que nous où son imagination va le conduire. Se laissant aller à une rêverie inhabituelle, il se laisse guider par elle, joue des impressions, des souvenirs, teinte de couleurs une toile sonore qu’il fait respirer, chaque note restant parfaitement audible au sein d’une polyphonie aérée. Dans la seconde partie plus tendue, des progressions d’accords labyrinthiques apparaissent. Fred Hersch joue avec l’ombre et la lumière, s’amuse sans jamais se perdre.

Le pianiste qui reprend toujours un thème de Thelonious Monk en concert nous offre ici une version fascinante d’Eronel, morceau coécrit par le saxophoniste Sahib Shihab (et non par Sadik Hakim crédité par erreur sur la pochette) témoignant de sa stupéfiante maîtrise rythmique. Sans jamais se tromper, ses deux mains installent simultanément plusieurs lignes mélodiques comme si deux pianistes inspirés dialoguaient entre eux. Monk n’est pas le seul musicien que Fred Hersch affectionne. Il a également consacré un disque entier aux compositions d’Antonio Carlos Jobim et nous livre ici une relecture admirable de Zingaro dont il masque longtemps le thème. Il a travaillé avec Gunther Schuller au New England Conservatory de Boston et pose de tendres nuances sur les harmonies rêveuses et poétiques de la composition. Méconnaissable, Whisper Not de Benny Golson est prétexte à une fugue. Très soucieux de la perfection formelle de ses interprétations, Hersch en organise en temps réel le flux contrapuntique. Grand technicien, il rend sa musique si fluide que l’on ne perçoit pas le travail qu’elle demande. And So It Goes, la ballade de Billy Joel qui referme ce magnifique album, lui inspire des harmonies si délicates que l’on se demande après son écoute si on ne les a pas rêvées.

 

-Fred Hersch qui vient de recevoir le Prix in Honorem de l’Académie Charles Cros pour l’ensemble de sa carrière se produira au Sunside le 21 et le 22 novembre (21h00) avec les musiciens de son trio habituel, John Herbert à la contrebasse et Eric Mc Pherson à la batterie.

 

Fred Hersch au piano © Jim Wilkie - Portrait de Fred Hersch © Photo X/D.R.

Partager cet article
Repost0
10 novembre 2017 5 10 /11 /novembre /2017 09:16
Vincent COURTOIS – Daniel ERDMANN – Robin FINCKER :  “Bandes Originales” (La Buissonne / Pias)

Ce n’est pas la première fois que Vincent Courtois (violoncelle) Daniel Erdmann (saxophone ténor) et Robin Fincker (saxophone ténor et clarinette) travaillent et enregistrent ensemble. Deux autres disques du label La Buissonne, les réunissent : “Mediums” (2011) et “West” (2014) dans lequel le pianiste Benjamin Moussay les rejoint. Un opus que j’apprécie beaucoup mais que je découvris trop tardivement pour en faire une chronique. Depuis qu’il m’a été donné cet automne, “Bandes Originales” n’a jamais quitté ma platine CD. Ce n’est pas un disque de jazz et pas davantage un recueil de musiques de films. Nos trois complices reprennent les thèmes de neuf d’entre eux pour les relire à leur manière et nous emmener en voyage. Dépaysement garanti.

Associés à dix musiques, dix films furent sélectionnés lorsque ce projet vit le jour en 2015. “Les Aventuriers” de Robert Enrico et “Freaks” de Tod Browning ont été écartés de l’album et “Paris qui dort” de René Clair s’y ajoute. C’est le premier film du cinéaste. Il date de 1925 et c’est un muet. Le gardien de la Tour Eiffel découvre un matin que les habitants de la capitale ont été foudroyés par un rayon paralysant. Sauf cinq personnes qui déambulent dans la ville déserte. La musique que lui invente Vincent Courtois est donc basée sur son propre rapport à l’image, ce qu’il fit quelques années plus tôt en composant la bande-son d’“Ernest et Célestine”, un film d’animation. À une première partie lente et grave succède une seconde plus joyeuse, une sorte de chanson quelque peu dissonante comme si les instruments pris de boisson balbutiaient. Si “Tous les matins du monde” dont la musique est de Marin Marais (1656-1728) garde sa rigueur toute janséniste, les timbres des trois instruments (ici violoncelle, saxophone ténor et clarinette) en modifient la structure sonore et lui apportent des couleurs pour le moins inédites, une combinaison sonore rarement entendue qui rend toutes ces musiques profondément neuves et permet de les relier entre-elles.

De “Plein Soleil” (René Clément, musique de Nino Rota), on reconnaît le générique que chantent les deux ténors et que rythment en pizzicato les cordes du violoncelle. La clarinette introduit la tragédie dans une partition sensuelle et méditerranéenne, les trois instruments nous entraînant dans une tarentelle, non meurtrière mais au rythme vif et soutenu. Seule pièce rapide de l’album, elle contraste fortement avec la musique  que Giovanni Fusco composa pour “Hiroshima mon amour” d’Alain Resnais, une musique qu’un tempo immuable et un thème répétitif rend particulièrement lancinante. “Le Ballon Rouge” (un film d’Albert Lamorisse, musique de Maurice Leroux que la télévision française diffusait de temps en temps dans mon enfance) repose sur une cadence tenue par les saxophones et permet au violoncelle de s’envoler comme le ballon rouge de Pascal (joué par le fils d’Albert Lamorisse), ou ces ballons multicolores emportant ce dernier dans les airs. “Le Ballon Rouge” fait aussi l’objet d’une improvisation collective qui permet aux saxophones de se libérer à leur tour, le violoncelle marquant alors la cadence.

Moins célèbre que The Windmills of Your Mind (Les Moulins de mon cœur), His Eyes, Her Eyes, un autre extrait de “L’Affaire Thomas Crown” (de Norman Jewison, musique de Michel Legrand), emporte par son lyrisme. D’une inspiration très différente, Variation sur Thomas Crown tente d’atteindre le sens profond et poétique du film. Car les trois hommes n’hésitent jamais à s’écarter des mélodies, déclencheurs émotionnels qui, dans un film, renforcent l’attrait des images, pour en proposer des lectures décalées et neuves possédant leur propre pouvoir de séduction. Bien que peu nombreux à garder en mémoire le thème du “Rayon Vert” que Jean-Louis Valero écrivit pour le film d’Eric Rohmer, la musique d’“Hiroshima mon amour” ou celle du “Ballon Rouge”, on est surpris de découvrir ici et là, surgissant d’un tissu sonore plus ou moins épais, parfois même orchestral selon les diverses combinaisons instrumentales choisies, des bribes de mélodies qui nous sont familières comme celle de la “Guerre des étoiles” déjà présente dans “E.T”. Des partitions qui, métamorphosées par ce nouvel éclairage, s’écoutent très bien sans leurs images.

 

Crédits photos : Robin Fincker, Vincent Courtois & Daniel Erdmann sur scène © Maxime François – Les mêmes en extérieur © Quentin Vigier – Vincent Courtois au violoncelle © Christophe Charpenel.       

Partager cet article
Repost0
25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 09:10
Laurent de WILDE : “New Monk Trio” (Gazebo / L’Autre Distribution)

En ce beau mois d’octobre, Thelonious Monk est le pianiste dont on parle le plus. Le centenaire de sa naissance n’a pas échappé aux journalistes qui écrivent sur sa musique et aux jazzmen qui reprennent ses compositions. Bien qu’ancrée dans la tradition (l’influence du blues et gospel), sa musique semble obéir à ses propres règles. Inspiré par l’ange du bizarre, son étrange jeu de piano permit à Monk de toujours exprimer avec précision ses idées, ses troublantes dissonances, et de donner du poids à ses silences. Monk reste unique, et s’il est relativement facile de l’imiter, relire autrement sa musique qu’il interprétait à la perfection n’est pas donné à tout le monde. Enrico Pieranunzi le fit l’autre soir au Sunside, la plongeant dans un grand bain de lyrisme. Hervé Sellin rejoue avec talent et bonheur sa musique, mais l’hommage le plus respectueusement décalé qui lui est rendu aujourd’hui, on le doit à Laurent de Wilde. À la tête de son New Monk TrioJérôme Regard à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie –, il donne d’autres couleurs, d’autres rythmes à une musique qu’il reconstruit à sa manière, exposant les mélodies de Monk à ses propres arrangements.

Le titre du disque est aussi le nom de son groupe : New Monk Trio, une nouvelle façon de jouer Monk tout en respectant ses mélodies. Ces dernières n’ont aucun mal à se faire reconnaître, car c’est autour que tout se passe. Monk, Laurent de Wilde l’admire et le fréquente depuis longtemps. Écrit d’une plume alerte, le livre qu’il lui consacra en 1996 chez Gallimard (L’Arpenteur) nous révéla son admiration pour le pianiste. Lui consacrer un disque entier, Laurent n’était alors pas prêt. Il lui emprunta bien quelques morceaux et en parsema ses propres albums, mais attendit vingt ans avant d’oser remodeler sa musique, de ne plus avoir peur de jouer Monk sans être Monk. Ce sont les enregistrements que ce dernier effectua pour Blue Note – cinq séances entre octobre 1947 et mai 1952 – qui révélèrent au monde entier la singularité de son art.

Laurent de WILDE : “New Monk Trio” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Cinq des morceaux que Laurent de Wilde reprend ici ont été enregistrés pour Blue Note. « On a dit que j’étais un compositeur difficile, mais même un imbécile à l’oreille tordue peut chantonner un air comme celui-ci.* » confia Monk au journaliste Ira Gitler lors de l’enregistrement de Thelonious, entièrement composé sur une note unique, le si bémol. Laurent improvise sur une suite d’accords étrangère au morceau initial et laisse une grande liberté à Donald Kontomanou pour le rythmer à sa guise. La contrebasse tient un rôle important dans Monk’s Mood, une ballade dont les nouveaux accords imaginés par Laurent transforment sensiblement la mélodie. Construit autour d’un ostinato, que soutient Jérôme Regard, ‘Round Midnight adopte un tempo vif et inhabituel qui le fait avancer à bonne allure. Misterioso, un blues aux intervalles de sixtes arpégées que Monk enregistra avec Milt Jackson hérite de la ligne de basse de Born Under a Bad Sign, une composition d’Albert King dont s’empara Jimi Hendrix. Quant à Four in One (quatre sextolets de croches dans une mesure), abordé sur un tempo quelque peu ralenti, il dodeline sans rien perdre de sa fraîcheur mélodique.

Après Blue Note, c’est le label Prestige qui édita les disques de Thelonious Monk. Cinq séances virent le jour entre octobre 1952 et septembre 1954. Reflections, Friday the 13th et Locomotive datent de cette période. Enregistré en trio en 1952, Reflections n’a presque pas été retouché par Laurent qui s’est amusé à ralentir Locomotive, morceau construit sur 20 mesures qui suggère l’arrivée à petite vitesse d’un train en gare. Friday the 13th qui conclut l’album (et sur lequel se terminent les concerts du trio) est une ritournelle entêtante que l’on conserve longtemps en mémoire. Calée sur un solide tempo, sa mélodie se siffle facilement comme en témoigne la version que Laurent nous en propose. Monk l’enregistra un vendredi 13 (d’ou son titre) et la sienne dure près de onze minutes.

Dédié et composé chez la baronne Nica de Koenigswarter un mois avant qu’il ne l’enregistre en studio pour Riverside, Pannonica hérite ici d’heureuses transformations. Une version moelleuse, aérée et séduisante à souhait nous est ainsi proposée. Coming on the Hudson fait partie des titres que Monk enregistra en 1958 avec Johnny Griffin au Five Spot de New York. Je préfère la version Columbia de 1962 avec Charlie Rouse au ténor, plus concise et nonchalante. Je ne suis pas le seul. Chelsey B. Sullenberger l’avait probablement en tête lorsqu’en 2009 il posa sur l’Hudson son Airbus A320, sauvant ainsi ses 155 passagers. Laurent de Wilde en modifie sensiblement la structure, laisse Jérôme Regard faire chanter sa contrebasse avant de mettre en boucle le pont du morceau pour que Donald Kontomanou prenne un solo. Seule composition de Laurent, le réjouissant Tune for T, en solo, et Monk’s Mix, cinq thèmes de Monk passés à la sauce caribéenne, une séquence épicée et joyeuse, complètent un opus pour le moins incontournable.

 

*Cité dans “Blue Monk / Portrait de Thelonious” de Jacques Ponzio et François Postif (Actes Sud), page 96.  “New Monk Trio” (Gazebo / L’Autre Distribution) existe également en vinyle sous la référence GAZ133V.

 

-Concert de sortie le 26 octobre au Bal Blomet, 33 rue Blomet 75015 Paris.

 

Photos © Gazebo – Thelonious Monk © Photo X/D.R.

 

Partager cet article
Repost0
9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 10:02
Cécile McLORIN SALVANT : “Dreams and Daggers” (Mack Avenue / Pias)

Deux ans après “For One to Love”, Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz 2015, et de très nombreux concerts à travers le monde, Cécile McLorin Salvant, vingt-sept ans cette année, nous revient avec un double CD principalement enregistré au Village Vanguard de New York avec ses musiciens habituels, Aaron Diehl au piano, Paul Sikivie à la contrebasse et Lawrence Leathers à la batterie. Une session en studio avec un quatuor à cordes (le Catalyst Quartet*) complète ces deux disques, plus proches d’elle-même que ceux qu’elle a faits précédemment. Car c’est sur scène que Cécile manifeste pleinement ses possibilités, que sa voix en or croque avec gourmandise les textes de chansons souvent anciennes qu’elle réactualise, leur insufflant une vie nouvelle. Habituée aux récompenses – la revue Downbeat lui a décerné en août dernier le titre de chanteuse de l‘année –, la chanteuse franco-américaine n’a pas fini de faire parler d’elle. Sa carrière ne fait que commencer.

 

*Karla Donehew Perez & Suliman Tekalli (violons), Paul Laraia (alto), Karlos Rodriguez (violoncelle).

Deux disques, cent dix minutes de musique dont seulement une douzaine enregistrée en studio, c’est donc davantage qu’un simple concert que nous offre Cécile McLorin Salvant. Elle en a d’ailleurs conçu elle-même la pochette, écrivant tous les textes à la main, l’illustrant de ses dessins comme un journal intime. Elle fait de même avec le matériel thématique qu’elle interprète ici, des chansons qu’elle personnalise et fait réellement siennes. La scène le permet. Elle peut étirer ses phrases si elle a en a envie ou modifier la structure du morceau qu’elle reprend. Elle le fait d’autant mieux que le pianiste caméléon qu’elle a à ses côtés déborde d’invention. Travaillant sur des comédies musicales et des blues – Sam Jones Blues que Bessie Smith enregistra en 1923 –, Aaron Diehl les modernise par les couleurs, les harmonies contemporaines qu’il fait jaillir de son piano. Tell Me What They’re Saying Can’t Be True, une ballade que Buddy Johnson grava en 1950 pour le label Decca révèle ainsi la modernité d’un jeu aux notes audacieuses, parfois même orchestral, Diehl étant un orchestre à lui seul dans You’re Getting to Be a Habit With Me, une chanson de 1932 que Bing Crosby et Frank Sinatra rendirent populaire. C’est toutefois un autre pianiste, Sullivan Fortner, qui accompagne Cécile dans You’ve Got to Give Me Some. Son jeu chaloupé et proche du stride apporte une authenticité supplémentaire à ce blues de Spencer Williams que Bessie Smith enregistra également en 1929.  

Une instrumentation réduite suffit ainsi à rendre la musique de cet album particulièrement vivante. Let’s Face the Music and Dance et I Didn’t Know What Time It Was mettent en valeur Paul Sikivie à la contrebasse, Lawrence Leathers confiant à Devil May Care et à Never Will I Mary de courts solos de batterie. Cécile a également soigné le montage de son disque, intercalant de courts intermèdes pour cordes à des endroits judicieusement choisis. À un Sam Jones Blues teinté d’humour, succède More, une ballade mélancolique composée par Cécile qui donne le vague à l’âme. Il fallait aussi un morceau très différent, une sorte d’entracte après cette reprise de Si j’étais blanche, que Joséphine Baker chantait en 1932 au Casino de Paris. Enveloppant la voix dans Fascination, les cordes apportant avec bonheur ce moment de respiration au sein de l’album. Outre les quelques courts intermèdes qui leur sont confiés, elles tiennent un grand rôle dans More et You’re My Thrill qu’elles colorent et enveloppent sensuellement. Ce dernier morceau dont Billie Holiday et, plus près de nous,  Joni Mitchell nous ont offert des versions émouvantes, Cécile le chante avec une telle intensité qu‘elle nous les fait presque oublier. Car c’est une voix très pure qui nous est donnée d’entendre. Une voix puissante et à la large tessiture qui change allègrement d’octave, se fait petite fille espiègle dans If a Girl Isn’t Pretty, un extrait de “Funny Girl”, une voix qui tour à tour gronde, murmure, vit les paroles qu’elle chante, les mots qu’elle prononce. Théâtralisé par « des aigus frémissants et des graves qui remuent l’âme » pour reprendre cette jolie phrase du communiqué de presse,  My Man’s Gone Now et You’re Getting to Be a Habit With Me acquièrent une dimension que seules les grandes chanteuses peuvent leur donner.

 

Photos © Mark Fitton

Partager cet article
Repost0
25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 10:00
Dan TEPFER : “Eleven Cages” (Sunnyside / Socadisc)

S’il fait peu de disques, Dan Tepfer n’en reste pas moins un pianiste qui compte aujourd’hui. Ses improvisations autour des Variations Goldberg du grand Jean-Sébastien Bach ne sont pas passées inaperçues. “Eleven Cages” est le second disque qu’il publie en trio. “Five Pedals Deep”, le précédent, date de 2010. Thomas Morgan en est déjà le bassiste. Musicien très demandé, il peut jouer sans difficultés des métriques complexes, mais aussi de belles lignes mélodiques qui portent la musique. Batteur de Kneebody, groupe dans lequel officie le saxophoniste Ben Wendel qui a enregistré un album en duo avec Dan en 2013, Nate Wood est également un musicien complet. Capable de jouer un nombre impressionnant d’instruments, c’est aussi l’un des deux ingénieurs du son de ce disque avec Dan qui enregistre souvent les siens et parfois ceux des autres (la belle prise de son du “What is This Thing Called ?” de Jean-Michel Pilc pour n’en citer qu’un).

 

Ces deux musiciens, Dan Tepfer ne les a donc pas choisis par hasard. Pianiste mais aussi astrophysicien de formation, Dan est un chercheur qui explore ici à travers ses compositions le concept de liberté en musique. Une liberté impliquant certaines contraintes pour que la musique se structure, s’organise sur le plan de la forme. C’est dans un cadre, une « cage » librement créée par les musiciens eux-mêmes qu’elle parvient à se construire. L’autre fil conducteur de l’album est la malléabilité du temps musical. Le temps, un battement de vide et de plein qui s’étire comme un ruban de caoutchouc et que l’on peut remplir de notes ou de silence. Largement expérimental, “Eleven Cages” alterne les deux, ajouter ou retirer des notes offrant plus ou moins de place au silence. Battements ajoutés ou retirés à un riff groovy (Roadrunner), réduction  et extension d’une ligne de basse chromatique descendante jusqu’à son point de rupture (Little Princess), ou superposition de rythmes dans 547, Dan Tepfer et ses complices s’amusent à se tendre des pièges, à rendre fluides, lisibles et séduisantes des métriques impossibles. Comme tous les jeux, les études de rythmes savamment architecturées et pensées par Dan sont régies par des règles. Cage Free I &II, les deux improvisations de ce recueil, en possèdent également. Dans ce cas, la musique se structure, se cadre au fur et à mesure qu’elle est jouée. Seule pièce en solo de l’album, Hindi Hix est construit sur une cadence rythmique de l’Inde du Nord, le tihai. Des rythmes sur lesquels Dan pose des couleurs, des harmonies chatoyantes. Car le pianiste joue des accords aussi magnifiques qu’inattendus. Avant que ne rentre une contrebasse percussive, Minor Fall ressemble à du Eric Satie. Reprendre Single Ladies de Beyoncé, c’est le réinventer, lui apporter un foisonnement mélodico-rythmique novateur. Une très belle version de I Love You Porgy conclut le disque. Les musiciens jouent tranquillement les notes du thème, font délicatement ressortir sa beauté mélodique. On écoute fasciné la musique d’un album dont on oublie progressivement la complexité pour en découvrir la poésie.

 

Photo X/D.R.

Partager cet article
Repost0
11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 09:26
Pierrick PÉDRON : “Unknown” (Crescendo / Caroline)

Découvert avec “Deep in a Dream”, Prix du Disque Français 2006 de l’Académie du Jazz, Pierrick Pédron recevait la même année le prestigieux Prix Django Reinhardt. Le saxophoniste allait ensuite déconcerter une partie de son public avec une musique mâtinée de pop (“Omry” en 2009), son goût de l’aventure le conduisant à faire jouer ses propres compositions par une fanfare d’harmonie et un chœur (“Cheerleaders” en 2011), à reprendre les compositions emblématiques d’un groupe mythique (“Kubic’s Cure” en 2014) et à entremêler de nombreux genres musicaux (“And The” en 2016), tous ces disques divisant pour le moins la critique.

Sous les auspices bienveillantes de Laurent de Wilde, directeur artistique et instigateur du projet, Pierrick Pédron nous livre aujourd’hui “Unknown”, un opus acoustique d’une grande fraîcheur, reflet de ses goûts éclectiques. « Le disque qui me ressemble le plus » confie-t-il dans le n°698 (septembre) de Jazz Magazine. Laurent et Pierrick : deux grands admirateurs de Thelonious Monk. Le premier lui a consacré un livre il y a quelques années et sort en octobre, à la tête de son New Monk Trio, un album de ses compositions. En publiant en 2012 “Kubic’s Monk”, un disque sans piano également primé par l’Académie du Jazz, le second a également rendu hommage à sa musique. Monk reste toutefois totalement absent de cette séance presque uniquement consacrée à des compositions originales du saxophoniste, Enjoy the Silence, seul titre que Pierrick n’a pas composé, étant une reprise des Depeche Mode.

La plupart de ses morceaux, Pierrick Pédron les a imaginés dans la maison familiale proche de Saint-Brieuc qui abrita ses jeunes années. Sa mère venait de disparaître après une longue maladie. Mum’s Eyes, une ballade plaintive et débordante de tendresse, lui est bien sûr dédiée. Le boppisant Unknown qui introduit l’album est né spontanément. Un chorus d’alto aux notes habilement enchaînées vient se greffer sur un thème acrobatique que le piano et le saxophone exposent à l’unisson. On y découvre un pianiste aux doigts agiles, très à l’aise dans ce registre musical exigeant une grande technique. D’origine haïtienne et natif de Seine-et-Marne, Carl-Henri Morisset, vingt-trois ans, un élève de Pierre de Bethmann et de Riccardo Del Fra qui l’a introduit auprès de Pierrick, place des accords qui surprennent à des endroits inattendus, son jeu mélodique équilibrant la sonorité parfois âpre d’un alto parkérien dont les audaces s’accompagnent d’un grand lyrisme. Dédié à Mulgrew Miller qui nous quitta en 2013, le tonique Mister Miller fait entendre un altiste tout feu tout flamme, Pierrick soufflant aussi des notes brûlantes dans With the 2B’s, morceau rythmiquement ambigu et difficile à mettre en place. Batteur d’expérience, Greg Hutchinson rythme avec souplesse des échappées libres, des morceaux dissonants et largement improvisés (Trolls). À la contrebasse, Thomas Bramerie, un complice de longue date, porte la musique et arbitre subtilement le discours des solistes. Piano et saxophone peuvent ainsi chanter de concert dans une reprise de Val André dont la première version apparaît dans “Omry”. Mes titres préférés restent toutefois les ballades de l’album. À l’émouvant Mum’s Eyes et au poétique Enjoy the Silence, s’ajoutent A Broken Reed – au cours de la prise, Pierrick cassa une anche ce qui donne une sonorité inhabituelle à son alto – et Petit Jean dédié à son jeune fils. La contrebasse y prend un trop bref solo mélodique, le seul de cet album sincère et attachant.

 

Sortie de l'album le 15 septembre.

Photos © Philippe Marchin

Partager cet article
Repost0