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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 10:18
Ray LEMA & Laurent de WILDE : “Riddles” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Ils se connaissent depuis 25 ans, s’admirent, se respectent et ont toujours souhaité faire un disque ensemble. Né au Congo en 1946, installé en France depuis 1982, Ray Lema apprit très jeune le piano et l’orgue, joua un temps de la guitare, et initié par les anciens est aussi Maître Tambour. Ses recherches sur les musiques traditionnelles africaines l’ont amené à collecter des rythmes, à découvrir la magie des roues rythmiques traditionnelles des tribus d’un Congo rebaptisé Zaïre. A la recherche de maîtres musiciens, il l’a parcouru du Nord au Sud et d’Est en Ouest pour inventorier leur musique et préserver leur savoir. Pianiste émérite, auteur d’ouvrages remarqués et remarquables sur “Monk” (L'Arpenteur / Gallimard) et plus récemment sur “Les fous du son” (Grasset), producteur de “At Work”, album de Géraldine Laurent récompensé l’an dernier par l’Académie du Jazz, Laurent de Wilde est un familier des lecteurs de ce blog. Le jazz qu’il joue et le fit connaître conserve intact ses racines africaines. L’Afrique est d’ailleurs bien présente dans “Over the Clouds”, disque qu’il enregistra en trio en 2012. Les cordes de son piano enduites de Patafix, l’instrument sonne comme un balafon dans le morceau qui donne son nom à l’album.

Ce procédé, Laurent le reprend avec bonheur dans Fantani, une des plages de “Riddles”, disque qu’il partage avec Ray Lema et objet de la présente chronique. Une séance qu’ils ont soigneusement préparée. Réunir deux pianistes est un exercice périlleux. Un déluge de notes peut noyer la musique, la rendre irrespirable. Il faut donc faire simple, en jouer peu mais bien les choisir, éviter tout bavardage. Ray à gauche, Laurent à droite, les basses des instruments se rejoignant au centre du spectre sonore. Liane et Banian et sa mélodie richement harmonisée est de Laurent. Hommage à Jean-Sébastien Bach dont il étudia les sonates au petit séminaire des pères blancs, Matongué est une pièce de Ray. Les autres morceaux sont écrits par les deux hommes. Tous ont été longuement pensés et travaillés avant d’être enregistrés. A l’exception d’une intro onirique, la musique, toujours dansante, associe avec bonheur rythmes et mélodies colorées. Le blues rencontre une mélodie traditionnelle du Sahel, une comptine se superpose à un ragtime de la Nouvelle Orléans. Riddles, un tango dont on admire la cadence, les notes lyriques qui le font respirer et The Wizzard associé à un rythme de reggae jamaïcain sont aussi au rendez-vous dans cette invitation au voyage qui avec Too Many Keys nous mène au plus profond de la forêt congolaise, monde magique dans lequel voix et tambours chantent de concert. Les musiciens / danseurs sont bien trop habiles pour se marcher sur les pieds. Les notes heureuses qu’ils tricotent nous donnent du baume au cœur.

En concert le 14 novembre à la Fondation Cartier, 261 boulevard Raspail 75014 Paris (20h00).

Photo © Alex Jonas

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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 09:58
Laurent COURTHALIAC : “All My Life” (Jazz & People / PIAS)

Sous titré « A Musical Tribute to Woody Allen », ce disque du pianiste Laurent Courthaliac se veut bien sûr un hommage au cinéaste dont les films sont rythmés et magnifiés par les chansons inusables du « Great American Song Book » que Laurent affectionne. Ce sont également elles que Laurent célèbre dans cet album en octette qui réunit autour de lui des musiciens de jazz biberonnés aux standards, un jazz dont ils connaissent l’histoire, la syntaxe, le vocabulaire, ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui.

Laurent Courthaliac a pour moitié rassemblé et arrangé des thèmes de George Gershwin. Les autres sont de Sammy Fain (You Brought a New Kind of Love que les Marx Brothers interprètent dans “Monkey Business”), Sam Howard Stept (All My Life), Cole Porter (Looking at You), Jesse Greer (Just You, Just Me composé en 1929 pour le film “Marianne”). Woody Allen nous les fait entendre dans “Manhattan” (1979) et “Everyone Says I Love You” (1996), film dont le titre est emprunté à une chanson de 1932 écrite par Harry Ruby, un ami de Groucho Marx. Les Marx Brothers le reprennent dans “Plumes de Cheval” (“Horse Feathers”) et Laurent nous en offre une version dans laquelle Xavier Richardeau brille au saxophone baryton. La reprise de Laurent au piano est un des grands moments du disque. À la batterie, Pete Van Nostrand y assure un drive idéal.

Je n’ai pas encore présenté les musiciens, tous excellents. Fabien Mary le trompettiste intervient plus spécialement dans He Loves and She Loves (de Gershwin). Ballade à l’arrangement très soigné, All My Life met aussi son instrument en valeur. I’ve Got a Crush on You est pour le trombone de Bastien Ballaz et pour Clovis Nicolas dont la contrebasse marque toujours le bon tempo. Saxophoniste fougueux, Dmitry Baevsky excelle dans les morceaux rapides. Les versions enlevées de Strike Up The Band et de Just You, Just Me conviennent parfaitement à son alto. But Not for Me est pour le saxophone ténor de David Sauzay qui relaye un magnifique chorus de Laurent. Ce dernier intervient souvent et se réserve le morceau de Cole Porter qu’il aborde en solo avec juste ce qu’il faut d’émotion. On peut presque entendre les paroles derrière les notes de la mélodie. Finement ciselées, les orchestrations de l’album sont de Jon Boutellier qui connaît son affaire.

Tous ces thèmes nous sont familiers mais il est bon de les retrouver habillés par d’autres couleurs et commentés par des musiciens qui leur donnent une originalité appréciable. Écoutez le célèbre Embraceable You qui referme le disque. Le saxophone baryton s’appuie sur une masse orchestrale qui swingue avec élégance, sur des musiciens qui ne cherchent pas à faire autre chose que du jazz, osent et réussissent pleinement ce qu’ils entreprennent.

-Concerts de sortie au Sunside les 27 et 28 octobre avec une section rythmique de remplacement (Geraud Portal à la contrebasse et Romain Sarron à la batterie).

 

-Photo © Patrick Bourdet

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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 09:13
STEPS AHEAD : “Steppin’ Out” (Jazzline / Socadisc)

1980 : les grands groupes de jazz fusion semblent avoir jeté l‘éponge ou tournent en rond. Les meilleurs disques de Miles Davis, Weather Report, Return to Forever, Mahavishnu Orchestra sont derrière eux. Cette année-là apparaissent en import japon dans les bacs des (bons) disquaires trois albums de Steps, formation réunissant Mike Mainieri (vibraphone), Michael Brecker (saxophone ténor), Don Grolnick (piano), Eddie Gomez (contrebasse) et Steve Gadd (batterie) : “Smoking in the Pit (double album enregistré live au Pit Inn de Tokyo), “Step by Step”, (un disque studio) et “Paradox” (également en public).

Trois ans plus tard, sous le nom de Steps Ahead, le groupe sort un second album studio très remarqué sur Elektra Musician. Fondé par Bruce Lundvall, ce jeune label vient d’éditer les premiers disques de Sphere et les célèbres “Bill Evans Paris Concert” du pianiste Bill Evans. La formation joue encore du jazz acoustique bien que Mainieri utilise parfois un synthivibe (vibraphone synthétiseur). Steve Gadd a cédé sa place à Peter Erskine et Don Grolnick a été remplacé par Eliane Elias, une inconnue si se fera bientôt connaître. C’est avec “Modern Times”, en 1984, que Steps Ahead marqua durablement son époque. Warren Bernhardt remplace la belle Elaine au piano, mais surtout la formation a électrifié sa musique : Synthétiseurs, pianos électriques, les saxophones de Michel Brecker se promènent sur une mer de sons stupéfiants. Toujours sous la direction de Mike Mainieri, d’autres albums studio plus ou moins bons verront le jour avec d’autres musiciens, la formation n’ayant presque jamais disposé d’un personnel régulier. Des enregistrements inégaux – “Magnetic” et “Live in Tokyo” (1986), “N.Y.C.” (1989), “Yin-Yang” (1992), “Vibe” (1994), “Holding Together” (1999) – jalonnent une histoire que l’on pensait terminée.

STEPS AHEAD : “Steppin’ Out” (Jazzline / Socadisc)

Surprise, réunissant quelque uns des anciens membres de la formation sous la houlette du vibraphoniste, un nouveau disque inattendu de Steps Ahead tombe du ciel. Bill Evans (ne pas le confondre avec le pianiste) en avait été le saxophoniste au décès de Bob Berg en 2002. Le guitariste Chuck Loeb et le bassiste Tom Kennedy rejoignirent le groupe dans les années 80 et le batteur Steve Smith succéda à Peter Erskine après l’enregistrement de “Magnetic” en 1986. Avec eux, quatorze musiciens du WDR Big Band de Cologne dirigé par Michael Abene. Les amateurs de Steps Ahead ne pourront que se réjouir du répertoire constitué d’anciennes compositions de la formation et de morceaux naguère enregistrés par Mainieri pour ses propres albums. Nouvellement arrangées et ré-harmonisées par Abene, ils héritent de nouvelles introductions et interludes, de couleurs inédites. Loin de surcharger la musique, la masse orchestrale la sert admirablement.

Une excellente version de Pools, composition figurant sur “Steps Ahead”, premier disque que la formation enregistra sous ce nom, ouvre ce nouvel album. Encadrés par les riffs des cuivres, portés par une solide section rythmique (la basse électrique de Kennedy et les tambours de Smith), Tom Kennedy, Mike Mainieri, Chuck Loeb et Bill Evans se partagent les chorus. D’autres solistes se font entendre au fil des plages. Dave Smith prend un solo de batterie dans Beirut, une pièce quelque peu funky de “Magnetic”, solo qu’il enrichit d’onomatopées rythmiques relevant du konnakol, pratique couramment utilisé dans la musique carnatique du sud de l’Inde. Plusieurs musiciens du WDR sont également mis à contribution : le trompettiste Ruud Breuls dans Blue Montreux ; les trombonistes Shannon Barnett et Andy Hunter, le trombone de ce dernier dialoguant avec le ténor d’Evans dans le magnifique Sara’s Touch. Très en forme, Bill Evans échange aussi dans Oops des chorus brûlants avec Paul Heller, le sax ténor du WRD. Autre grande composition de “Modern Times”, Self Portrait, une ballade, conserve intact son grand lyrisme. Michael Abene dont il faut saluer le travail, en a particulièrement soigné l’arrangement.

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 09:27
Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Peu d’amateurs de jazz connaissent Nels Cline. Normal ! Né à Los Angeles en 1956, il est depuis douze ans le guitariste de Wilco, un célèbre groupe de rock alternatif, et s’il a participé à l’enregistrement de quelques deux cents albums, peu d’entre eux relèvent du jazz. Très lié au regretté Jim Hall, dédicataire du présent disque, Nels a toutefois joué avec des jazzmen, avec Charlie Haden, Bill Frisell, Tim Berne et Julius Hemphill pour ne citer qu’eux. Un de ses albums est entièrement consacré à la relecture de “Interstellar Space”, un opus de John Coltrane de 1967. On n’attendait toutefois pas un disque de Nels Cline sur Blue Note. Il rêvait de l’enregistrer depuis plus de vingt ans et avait toujours prévu de l’appeler “Lovers”.

Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Le guitariste souhaitait retrouver dans son disque un peu de la musique de ses arrangeurs préférés, celle de Gil Evans, Quincy Jones, Gary McFarland, Johnny Mandel et Henry Mancini. Certains d’entre eux donnèrent à la « musique d’ambiance » ses lettres de noblesse, gommant l’aspect péjoratif qui souvent la qualifiait. Nels Cline revendique cette idée par trop subjective de musique d’ambiance, « un lien aussi étrange que puissant entre son et chanson, désir et amour ». Sachant parfaitement comment devaient sonner des morceaux qu’il souhaitait depuis longtemps inclure dans son album (Beautiful Love et Secret Love notamment), il chargea Michael Leonhart (avec lequel il pose sur la photo ci-dessous) de donner des couleurs à ses rêves, de traduire en sonorités spécifiques ses propres compositions et un matériel thématique singulièrement éclectique. « Je ne voulais pas trop de saxophones, mais des clarinettes et des flûtes. » précise Cline dans ses notes de pochette. Michael a parfaitement compris ce que voulait le guitariste : un habillage sonore élégant, une musique d’ambiance sophistiquée et romantique relevant de la musique de film et du jazz.

Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Cinq jours de studio furent nécessaires à l’enregistrement de ce double CD produit par David Breskin. Un sixième fut consacré à la prise de son des cordes et de la harpe. Il réunit vingt-trois musiciens et contient dix-huit morceaux instrumentaux. Huit d’entre eux sont au départ des chansons dont les paroles figurent sur la pochette. La guitare de Cline se substitue aux vocalistes qui nous les firent connaître. Certaines viennent de comédies musicales : Why Was I Born ? de “Sweet Adeline”, Glad to Be Unhappy de “On Your Toes”, I Have Dreamed de “The King and I” (“Le Roi et moi”). D’autres ont été composées pour des films. Secret Love est ainsi extrait de “Calamity Jane” (“La Blonde du Far West”, 1953). Doris Day en est la vedette. Bande-son d’un film que Gottfried Reinhardt réalisa pour la MGM en 1952, Invitation est de Bronislaw Kaper, un compositeur cher à l’amateur de jazz pour avoir écrit On Green Dolphin Street. Popularisée en 1931 par le Wayne King Orchestra, Beautiful Love, une valse un peu désuète, cohabite avec les chansons plus contemporaines que sont It Only Has to Happen Once, coécrit par le guitariste Arto Lindsay une des grandes influences de Cline, et Snare Girl, chanson extraite de “A Thousand Leaves”, un album des Sonic Youth, groupe de rock américain que le guitariste apprécie.

Les autres pièces ont été initialement conçues comme des instrumentaux. Parmi elles, des musiques de film, “The Night Porter” (“Portier de Nuit”) couplée avec “Max mon Amour”, musique de Michel Portal. Composé par Henry Mancini pour “Breakfast at Tiffany’s” (“Diamants sur canapé”), The Search for Cat et ses violoncelles qui lui confère un aspect quelque peu dramatique, est selon Nels Cline le morceau qui reflète le mieux son album. Si son délicat jeu de guitare et son phrasé relèvent du jazz, Nels ne dédaigne pas les pédales d’effets, les sonorités étranges. Il s’agit aussi d’élargir la palette de ses timbres car il est presque le seul soliste de ces deux CD(s). Glad to Be Unhappy et Why Was I Born ? contiennent de courts solos de trompette (avec effets de growl) et You Noticed, une de ses propres compositions, renferme un bref chorus de saxophone ténor.

Nels CLINE : “Lovers” (Blue Note / Universal)

Quelques thèmes ont été écrits par des jazzmen. Lady Gábor du guitariste Gábor Szabó date de son séjour chez Chico Hamilton. Les flûtes y sont à la fête au sein d’une orchestration vaguement orientale. Celle de Cry, Want que Jimmy Giuffre enregistra à New York en 1961 avec Paul Bley et Steve Swallow est minimaliste. Une contrebasse, une batterie modulant des sons, un marimba, quelques rares tuttis dissonants de trompette dans le lointain accompagnent la guitare qui reprend la partie de clarinette de Giuffre, un thème obsédant répété ad libitum. Faisant écho aux longues nappes sonores de l’Introduction, un très long larsen sépare So Hard It Hurts de Touching, deux compositions d’Annette Peacock. Basson, flûtes et clarinettes en exposent le thème méditatif que reprend et développe la guitare. Une harpe double cette dernière dans les premières mesures de The Bond, une pièce de Nels Cline dédiée à sa femme Yuka, un morceau très simple et très doux qui referme les portes de cet album longtemps rêvé, aussi étonnant qu’inattendu.

Photos X/D.R.

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 10:51
Giovanni GUIDI - Gianluca PETRELLA - Louis SCLAVIS - Gerald CLEAVER : “Ida Lupino” (ECM / Universal)

Un premier album en 2006 sur le label Venus, quatre autres sur Cam Jazz et enfin deux disques sur ECM parmi lesquels le remarquable “This Is The Day” en trio, l’un des 12 Chocs 2015 de ce blogdeChoc, ont suffi à placer Giovanni Guidi dans le peloton de tête des meilleurs pianistes italiens. Ses disques se suivent mais ne se ressemblent pas. Contrairement à “This Is The Day” dont les mélodies lumineuses interpellent, “Ida Lupino” fait entendre une musique plus introspective, un matériel thématique très largement improvisé que les musiciens réunis ici, tous sur la même longueur d’onde, rendent singulièrement inventif.

Giovanni GUIDI - Gianluca PETRELLA - Louis SCLAVIS - Gerald CLEAVER : “Ida Lupino” (ECM / Universal)

Bien que l’étroite complicité unissant le piano de Giovanni Guidi au trombone de Gianluca Petrella soit ici au cœur du dispositif orchestral, la présence de Louis Sclavis aux clarinettes et de Gerald Cleaver à la batterie est loin d’être anodine. Cleaver joue d’ailleurs sur un des meilleurs opus de Guidi, “We Don’t Live Here Anymore”, un enregistrement new yorkais offrant une musique très libre, proche de celle que contient ce nouvel album. Ida Lupino et Per i morti di Reggio Emilia, un thème de l’auteur-compositeur-interprète turinois Fausto Amodei en sont les seules pièces écrites. Presque tout le reste a été improvisé en studio bien qu’ici ou là surgissent parfois des airs, des mélodies préalablement existantes. Les musiciens ont spontanément créé et structuré ces morceaux plus ou moins abstraits, plus ou moins lyriques. Improvisation collective sans thème préétabli, No More Calypso relève même du free jazz. Things We Never Planned (« Choses que nous n’avons jamais planifiées ») est un titre explicite.

Giovanni GUIDI - Gianluca PETRELLA - Louis SCLAVIS - Gerald CLEAVER : “Ida Lupino” (ECM / Universal)

Si la dynamique, la résonance, la durée de chaque note lui importent toujours, Giovanni Guidi s’efface, laisse de la place au trombone, aux clarinettes de Sclavis. Ce dernier marque de son empreinte Just Tell Me Who It Was, une mélopée orientale, une danse que rythme un piano discret et une batterie très présente. La clarinette introduit aussi La Terra et expose la superbe mélodie d’Ida Lupino, un des plus beaux thèmes de Carla Bley que Paul Bley immortalisa. Le piano y tient un rôle modeste et les parties improvisées sont réduites au minimum. Interlocuteur privilégié du piano, le trombone y assure les contrechants. C’est à lui que sont confiés les chorus de What We Talk About When We Talk About Love, une pièce à la pulsation rythmique régulière. Dans Per i morti di Reggio Emilia, l’instrument multiplie les effets de growl. Probable hommage au saxophoniste argentin Gato Barbieri qui nous a quitté le 2 avril, Gato incite au recueillement. Le piano martèle une note grave comme pour sonner le glas. Le trombone monologue, pleure, et nous émeut. Le piano conclut seul par une mélodie aussi délicate qu’inattendue. Autre lamento, The Gam Scorpions met en valeur le délicat toucher du pianiste qui affirme un ample jeu mélodique. La batterie commente, pose des couleurs ; trombone et piano chantent de concert, se hissent au-delà des cimes. On est alors dans les étoiles.

Photos © Caterina di Perri / ECM Records

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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 16:00
J. TERRASSON / S. BELMONDO “Mother” (Impulse ! / Universal)

En 2012, Jacky Terrasson invitait Stéphane Belmondo à participer à l’enregistrement de “Gouache” à Pompignan au Studio Recall de Philippe Gaillot. Stéphane fit de même quelques mois plus tard, conviant Jacky à jouer des claviers dans “Ever After”, un disque également enregistré à Pompignan, aux portes des Cévennes. L’endroit est particulièrement propice à la musique, surtout au printemps et en été lorsque les musiciens peuvent profiter de la piscine alimentée en eau de source. Au cœur d’un vaste domaine de cinq hectares, un grand mas en pierre de taille abrite le studio et ses larges baies vitrées. Jacky y a créé plusieurs albums. Les 88 touches du Steinway D mis à disposition n’attendent que ses doigts pour faire naître sa musique. Stéphane y a également ses habitudes. Son “Love for Chet” y a été enregistré, et lorsqu’un disque avec Jacky fut envisagé, le Studio Recall s’imposa naturellement.

J. TERRASSON / S. BELMONDO “Mother” (Impulse ! / Universal)

Une trentaine de morceaux y furent enregistrés en trois jours. « Les ballades sonnaient particulièrement bien. Elles avaient une beauté et une atmosphère bien à elles » confie Jacky Terrasson dans le dossier de presse. Elles sont donc largement majoritaires dans cet album lumineux qui traduit constamment les états d’âme, les émotions des musiciens. “Mother” rassemble quatorze morceaux dont de nombreux standards, Pompignan et Pic Saint-Loup (un des bons vins de la région) étant de courts intermèdes improvisés. Il s’ouvre sur First Song, probablement la partition la plus jouée de Charlie Haden et se referme sur une sobre version de Que reste-t-il de nos amours, deux morceaux mélancoliques qui traduisent l’atmosphère feutrée de l’album. Le bugle et sa sonorité plus ronde, plus douce que celle de la trompette, convient bien aux ballades intimistes. Stéphane l’utilise dans La chanson d’Hélène que Jacky enrichit d’harmonies délicates et dans Mother, une des plus belles compositions du pianiste. “Gouache” en contient une version en quartette mais celle du nouveau disque est particulièrement émouvante. Il devait s’intituler “Twin Spirit” mais avec la disparition de la mère de Jacky en juin, “Mother” s’imposa comme titre d’album. Écrit par Stéphane et également jouée au bugle, Souvenirs n’est pas non plus dénué de vague à l’âme. Un piano espiègle en marque la cadence.

Ailleurs, la trompette prend le relais. Stéphane et Jackie rivalisent de virtuosité dans In Your Own Sweet Way et s’amusent à croiser leurs lignes mélodiques dans Lover Man abordé sur tempo médium. Autre grand standard, You Don’t Know What love Is brillamment harmonisé révèle le pianiste romantique qui tire des notes exquises de son instrument. Une reprise humoristique d’un thème de Stéphane Grappelli, les Valseuses, est l’occasion de rendre hommage au jazz d’antan. Jacky adopte une cadence de stride et, utilisant sa sourdine, Stéphane ajoute des effets de growl à cette musique chaloupée. La main gauche du pianiste donne son délicat balancement à Hand in Hand, morceau également joyeux et primesautier. Dans Fun Keys, un thème riff trempé dans le blues, un morceau rapide, le piano est aussi un instrument de percussion. Le blues reste également très présent dans les fermes accords de piano qui rythment You Are The Sunshine of My Life de Stevie Wonder. Sa mélodie reste longtemps masquée, le jeu très physique de Jackie se voyant tempéré par la trompette délicate de Stéphane. Deux complices assurément.

Photos : Philippe Levy-Stab

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 09:30
Warren WOLF : “Convergence” (Mack Avenue)

Originaire de Baltimore (Maryland), Warren Wolf étudia la musique au Baltimore School of Arts avant de compléter ses études au Berklee College of Music de Boston et de s’immerger plus à fond dans le jazz dans la classe du vibraphoniste Dave Samuels. Son diplôme en poche, il resta deux autres années à Berklee pour y enseigner le vibraphone et la batterie dans la classe de percussion qu’on lui avait confiée. De retour à Baltimore, il devint un musicien très actif, tant au vibraphone que comme pianiste et batteur. Membre du Live Sextet du saxophoniste Bobby Watson, c’est au sein du Inside Straight Quintet du bassiste Christian McBride qu’il se fera surtout remarquer. Depuis 2014, il est le vibraphoniste du SF Jazz Collective, un poste occupé avant lui par Stefon Harris et Bobby Hutcherson. L’excellent Mulgrew Miller tient le piano dans ses deux premiers disques “Incredible Jazz Vibes” (2005) et “Black Wolf” (2009). Deux autres virent le jour avant que Wolf ne signe avec Mack Avenue, maison de disques fondée à Détroit (Michigan) en 1990. C'est en 2007, au festival Jazz en Tête de Clermont-Ferrand, qu'on le vit pour la première fois sur une scène européenne.

Warren WOLF : “Convergence” (Mack Avenue)

-Convergence” est le troisième opus que Warren Wolf enregistre pour Mack Avenue. Christian McBride qui l’a coproduit joue dans presque tous les titres. King of Two Fives, un duo avec le vibraphoniste, met tout particulièrement en valeur son jeu de contrebasse aussi précis que mélodique. Sa walking bass fait merveille dans Tergiversation, une des quatre plages en trio de l’album, une composition de Gene Perla, un autre bassiste, qui révèle la technique éblouissante de Wolf, musicien de haut vol, tant au vibraphone qu’au marimba qui occupe une place de choix dans ce disque. Si les plages en trio avec McBride et Jeff « Tain » Watts à la batterie y sont les plus nombreuses, “Convergence” offre de nombreuses combinaisons instrumentales grâce à deux invités prestigieux, Brad Mehldau et John Scofield. De bonnes factures, les morceaux en quintette ne sont pas les plus intéressants mais Havoc contient de passionnants échanges guitare / vibraphone et les chorus de Scofield et de Wolf sauvent de l’ordinaire le funky Soul Sister. Intégré à la rythmique, Mehldau n’y fait que passer. Il se réserve Four Stars From Heaven, la plus longue plage du disque et au sein d’une rythmique ouverte (le drive étonnement libre de Watts) parvient facilement à adapter son jeu de piano à une autre musique que la sienne. Dans l’énergique Cell Phone, Mehldau et Wolf s’offrent chacun un solo, ce dernier au marimba soulevant l’enthousiasme. Composé par Dave Samuels, New Beginning, un duo piano / vibraphone, s’inscrit dans la tradition du blues, le jazz moderne pratiqué par Wolf restant profondément ancré dans le canal historique qui le vit naître et grandir. Les chaudes racines africaines de sa musique ressortent bien plus encore lorsque Wolf qui, outre du vibraphone, joue également du piano et du Fender Rhodes, adopte le marimba comme instrument principal. Il le devient dans Montara de Bobby Hutcherson (en trio), A Prayer for the Christian Man (deux des grandes réussites de cet album), et dans une splendide version de Stardust en solo couplé avec la célèbre Valse Minute (The Minute Waltz) de Frédéric Chopin.

Photo : Anna Webber

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15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 09:26
René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

Moins populaire mais oh combien plus talentueuse que Lisa Simone ou China Moses (les filles de…), René Marie n’en reste pas moins l’une des grandes chanteuses de jazz de la grande Amérique. En France, l’Académie du Jazz a eu du flair en lui décernant en 2002, le Prix du Jazz vocal pour “Vertigo” (MaxJazz), un disque enregistré par une parfaite inconnue mais au sein duquel officient Chris Potter au saxophone ténor, Mulgrew Miller au piano, Robert Hurst à la contrebasse et Jeff « Tain » Watts à la batterie.

René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

Née en 1955 et mariée à dix-huit ans, René Marie Stevens entreprit tardivement une carrière musicale. Longtemps employée de banque, elle éleva ses deux enfants avant de choisir la musique dans la seconde moitié des années 90. Malgré l’opposition de son mari dont elle va bientôt divorcer, elle abandonne son travail, s’installe à Richmond (Virginie) et décroche le premier rôle dans un spectacle consacré à Ella Fitzgerald. Elle a 42 ans, chante, fait du théâtre, compose et arrange ses propres morceaux. Ses activités s’étendront progressivement à l’enseignement du chant, René animant à partir de 2010 des groupes de thérapie vocale. Le label MaxJazz a publié son premier disque officiel en 2000. Trois autres ont suivi, tous d’excellente facture, la révélation d’une grande chanteuse. Signée en 2011 par le label Motéma, René va ajouter quatre albums à sa discographie, “I Wanna Be Evil” consacré au répertoire d’Eartha Kitt (et nominé aux Grammy Awards américains) manquant de peu le Prix du Jazz Vocal 2013 de l’Académie du Jazz. Elle s’est produite par deux fois au Duc des Lombards (en novembre 2013 et en octobre 2014) subjuguant le public du club par la spontanéité et le professionnalisme d’un jeu de scène félin et mobile, par sa voix chaude et sensuelle, son sourire irrésistible.

René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

René Marie chante du jazz mais aussi d’autres musiques, ses racines musicales la portant vers la soul, le blues, le gospel et le folk et à sortir de sentiers trop battus – elle n’a pas hésité à inclure dans son répertoire White Rabbit du Jefferson Airplane et Hard Days Night des Beatles, des groupes honnis par les puristes du jazz. Dans “Sound of Red”, un disque largement autobiographique dont elle a écrit toutes les chansons, tous ces genres cohabitent sans qu’un quelconque manque d’unité soit à déplorer. Sa cohésion provient des arrangements de René et des musiciens qui l’entourent. On retrouve auprès d'elle le bassiste Elias Bailey et le batteur Quentin E. Baxter, ce dernier déjà présent dans “Serene Renegade”, un disque MaxJazz de 2004 et coproducteur avec René du présent album. Si Kevin Bales, son pianiste habituel, est longuement remercié dans le livret pour son inspiration, sa musicalité et son amitié, l’instrument est ici confié à John Chin. Né à Séoul, ce dernier s’est installé à New York après de solides études en Californie, au Texas, à la Rutgers University (il y étudia avec Kenny Barron) et à la Juilliard School. La place que tient le piano est loin ici d’être négligeable. Chin improvise abondamment dans If You Were Mine et dans Lost, une longue pièce en quartette, il est le principal interlocuteur de la chanteuse et dialogue avec elle, cette dernière improvisant avec l’orchestre un scat inattendu. C’est toutefois Many Years Ago, une ballade dans laquelle il économise ses notes, et Go Home, un simple duo piano / voix, le morceau le plus émouvant de l’album, qui révèlent pleinement sa sensibilité harmonique.

René Marie : “Sound of Red” (Motéma / Harmonia Mundi)

Confié au trompettiste Etienne Charles déjà présent dans “I Wanna Be Evil”, l’arrangement des cuivres de If You Were Mine fait appel à deux autres souffleurs, Michael Dease au trombone et Diego Rivera au saxophone ténor. Car René Marie multiplie ici les combinaisons instrumentales. Dans Sound of Red qui prête son titre à l’album, Sherman Irby s’ajoute à la section rythmique et nous gratifie d’un chorus de saxophone alto. La guitare de Romero Lubambo ajoute de chaudes couleurs méditerranéennes à Certaldo, une ville italienne que la chanteuse célèbre également en quintette. This is (not) a Protest Song aborde la dure condition de sans-abri qui affecta sa propre famille dans sa jeunesse. C’est avec Blessing l’un des deux gospels de cet enregistrement. Une deuxième voix, celle de Shayla Steele, assure les chœurs. Qu’elle s’amuse à siffler un couplet de Colorado River Song, ou qu’elle chante avec elle-même en re-recording dans Stronger Than You Think, René Marie ensorcelle dans cet opus, son onzième, le plus personnel de sa discographie, l’un des meilleurs albums de jazz vocal publié cette année.

Photos © John Abbott

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 09:00
Christophe PANZANI : “Les âmes perdues” (Jazz & People / Harmonia Mundi)

C’est dans “Fall Somewhere”, un disque de Nicolas Moreaux, grand créateur de paysages sonores, que j’ai découvert Christophe Panzani. Renfermant un long dialogue inspiré entre son saxophone et celui de Bill McHenry, Far, une grande page lyrique, m‘a particulièrement ému. Car au ténor, Panzani possède une sonorité bien particulière. Le timbre en est doux, léger, aérien, une sonorité d’alto, Christophe préférant le registre aigu de l’instrument. On pense à Lee Konitz, mais aussi à Jeremy Udden, altiste américain avec lequel Moreaux a enregistré l’an dernier sur Sunnyside le très beau “Belleville Project”.

Christophe PANZANI : “Les âmes perdues” (Jazz & People / Harmonia Mundi)

Christophe Panzani n’est pas l’homme d’une seule formation. Multi-instrumentiste – il pratique également le soprano, la flûte et la clarinette basse –, il est Avec Andy Sheppard l’un des deux saxophonistes ténor que l’on peut entendre dans “Appearing Nightly”, un disque en big band de Carla Bley enregistré au New Morning en 2006. Il joue également dans le quintette du pianiste Florian Pellissier, dans Pasta Project qu’il anime avec l’accordéoniste Vincent Peirani. Avec le pianiste Tony Paeleman, il co-dirige The Watershed, groupe comprenant Pierre Perchaud et le batteur Karl Jannuska. Je ne vais pas détaillé ici les nombreuses activités musicales auxquels se livre le saxophoniste, “Les âmes perduesque publie Jazz & People, premier label de jazz participatif français que dirige Vincent Bessières, étant la vraie raison de cette chronique. Car Christophe Panzani m’a instantanément séduit par le lyrisme, la volupté de son souffle. C’est qu’il s’exprime en poète, chante avec bonheur la ligne mélodique des musiques qu’il invente. Celles de ce disque, son premier en leader, il les a toutes imaginées pour ses interprètes, des musiciens amis, sept pianistes chez lesquels il s’est rendu, parcourant la France (Paris, Tours, Poitiers) et l’Allemagne (Cologne) avec son matériel d’enregistrement, ses micros et son saxophone ténor.

Christophe PANZANI : “Les âmes perdues” (Jazz & People / Harmonia Mundi)

L’aidant dans cette tâche, Tony Paeleman a enregistré ses duos avec Edouard Ferlet et Dan Tepfer, se chargeant également de la prise de son d’Étrangement calme, morceau que Christophe lui a attribué et dans lequel il se contente d’assurer un long ostinato, de rythmer le chant suave et ensorcelant du ténor. Le piano occupe également une place modeste dans Le rêve d’Icare. Loin de toute exhibition, Yonathan Avishai y pose les accords graves et sombres sur lesquels se développe le chant mélancolique de Christophe. Confié à Edouard Ferlet et Dan Tepfer (respectivement dans Sisyphe et Le Jardin aux sentiers qui bifurquent), l’instrument dialogue et révèle ses possibilités harmoniques, Dan offrant même un contrepoint virtuose aux notes diaphanes que murmure le ténor. Vouloir comparer les jeux respectifs de nos sept pianistes reste toutefois parfaitement inutile. Chacun apporte sa sensibilité, sa musicalité, son toucher, et joue sur son propre piano ce qui donne un éclairage spécifique à chaque morceau. Leonardo Montana surprend par la vivacité de son discours. Je découvre Laia Genc, une pianiste allemande dont je ne sais rien de la musique. Ses harmonies riches et colorées semblent particulièrement inspirer les tendres rêveries du saxophone. J’ignorais que Guillaume Poncelet, le trompette de l’ONJ de Daniel Yvinec jouait du piano de manière aussi délicate. Christophe lui a réservé Traduire Eschyle et sa mélodie est un autre grand moment de pur bonheur. Ils sont nombreux, s’enchaînent, s’additionnent. 43 minutes de musique au total, le timing parfait d’un disque qui interpelle aussi par son visuel, un étonnant portrait de Christophe Panzani par le dessinateur Ludovic Debeurme.

Concerts de sortie le vendredi 1er juillet (19h30 et 21h30) au Duc des Lombards avec les pianistes Yonathan Avishai, Laia Genc, Leonardo Montana et Tony Paeleman.

 

Photos © Philippe Marchin

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 11:02
Dave LIEBMAN & Richie BEIRACH : “Balladscapes” (Intuition)

Ces deux-là se fréquentent depuis si longtemps qu’ils sont tous les deux capables, comme par télépathie, de prévoir le discours de l’autre, la musique gagnant en fluidité et en cohérence. Ensemble, ils ont constitué des groupes, Lookout Farm et Pendulum dans les années 70, puis Quest au début des années 80, qui se reformera plusieurs fois, nous laissant un dernier album en 2013 sur Enja, “Natural Selection” (1988) restant pour moi leur plus bel opus. En duo, Dave Liebman et Richie Beirach ont également enregistré de nombreux disques. Le plus récent, “Unspoken” (Out Note) date de 1989. Car Beirach réside à Leipzig. Il enseigne, possède son propre trio, et a moins l’occasion de rencontrer Liebman, très occupé lui aussi.

Dave LIEBMAN & Richie BEIRACH : “Balladscapes” (Intuition)

La riche palette harmonique de Richie Beirach doit beaucoup à ses dix ans de piano classique. Son vocabulaire s’étend aux intervalles distendus, aux accords percussifs qui peuvent surprendre chez un musicien au toucher subtil, au phrasé délicat. Outre une grande liberté tonale, il cultive une esthétique raffinée qui tempère les improvisations souvent aventureuses de Dave Liebman, un saxophoniste au tempérament de feu assumant aujourd’hui un jeu beaucoup plus mélodique. Affectionnant le registre aigu du soprano, son instrument de prédilection bien qu’il joue aussi du ténor et de la flûte, il évite ici les suraigus, s’abstient de crier mais non de verser des larmes (ce qu’il fait dans une reprise émouvante de Sweet Pea au ténor) pour se concentrer sur les thèmes, des standards parfois anciens – For All We Know date de 1934 – dont il fait chanter les mélodies. Ses improvisations bénéficient du soutien sans faille d’un piano tout aussi capable de plaquer de solides accords que d’assurer un contrepoint mélodique aérien.

Balladscapes” s’ouvre sur Siciliana, une sonate de Jean-Sébastien Bach que les jazzmen apprécient. Également au répertoire, Moonlight in Vermont, Lazy Afternoon, This is New et Day Dream bénéficient d’interprétations aussi inspirées que lyriques. Cosigné par Duke Ellington et Billy Strayhorn, Day Dream est abordé au ténor par Liebman. Sa sonorité ample, volumineuse, donne du caractère, du relief au morceau. Le saxophoniste joue ici beaucoup plus de ténor que dans ses autres albums. L’instrument est également mis en valeur dans un medley renfermant Welcome et Expression, deux morceaux de John Coltrane, des prières qui apaisent et donnent du baume au cœur. Liebman et Beirach reprennent aussi quelques-unes de leurs compositions. DL est un ancien thème du pianiste précédemment enregistré en duo et avec Quest. Composé par les deux hommes, Kurtland est longuement introduit en solo et au ténor par Liebman. Le piano joue également sa partie en solo, les deux instruments se rejoignant pour conclure. Déjà enregistré lui aussi, le majestueux Master of the Obvious de Liebman est une autre pièce maîtresse de ce disque. Un soprano rêveur en chante les notes, tout comme il poétise autrement Zingaro, morceau d’Antonio Carlos Jobim qui, introduit à la flûte, n’a plus rien de brésilien. Car ces ballades sont des paysages sonores, des terres que l’on parcourt lentement, au rythme de la musique, à petits pas pour ne pas la quitter trop vite, pour encore et encore l’écouter.

Photo X/D.R.

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