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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 08:41

Le vendredi 22 mars sera dispersée à l’Hôtel Drouot la collection de disques de Pierre Mondy, passionné de jazz décédé en septembre 2012 à l’âge de 87 ans. Expert de cette vente aux enchères, la première du genre à Drouot, Arnaud Boubet raconte...

 

Collection Pierre Mondy« Pierre Mondy passait presque tous les samedis rue de Navarre acheter des disques chez Paris Jazz Corner. C’était pour lui un moment de détente et il était malheureux lorsque son travail l’en empêchait. C’était un homme très occupé. Outre les films et les séries télévisées dans lesquels il jouait, il mettait en scène de nombreuses pièces de théâtre. Il aimait beaucoup son métier, mais son autre passion était le jazz. Il ne l’aimait pas trop moderne, le free jazz n’était pas son truc, mais il appréciait le middle jazz et le bop et les jazzmen d’aujourd’hui qui perpétuaient la tradition, les artistes du label Concord, la chanteuse Carol Sloane en particulier. Il possédait beaucoup de disques de piano et des disques en big band. La guitare et le piano étaient ses deux instruments préférés. Il écoutait aussi les saxophonistes, Stan Getz, Johnny Hodges, Ben Webster, Coleman Hawkins, et avait une belle collection d’enregistrements d’organistes, Jack McDuff et Jimmy Smith entre autres. Pendant très longtemps, Pierre ne s’est intéressé qu’aux vinyles, mais ces dernières années, il n’achetait que des CD. Je l’ai eu comme client régulier une bonne vingtaine d’année. Paris Jazz Corner existe depuis janvier 1991. Avant de se fournir chez nous, Pierre achetait ses disques à la FNAC et à Lido Musique. C’était un client de Daniel Richard et il l’a suivi lorsque ce dernier s’est occupé du magasin Les Mondes du Jazz, spécialisé dans l’importation de vinyles japonais. Le Japon rééditait massivement les trésors du jazz américain, le jazz que Pierre aimait. Le jazz européen et français l’intéressait moins, Barney Wilen et Michel Sardaby mis à part. Pierre me demandait parfois de lui rapatrier rue de Navarre des disques que nous vendions sur notre site internet. Je lui rendais volontiers ce service. Il était accro et même malade il en commandait toujours. Il n’a pas eu le temps de tous les écouter. De nombreux CD qui seront mis en vente le 22 mars sont encore scellés, des enregistrements qu’il recevait par la poste. Avec sa maladie, il ne pouvait plus se déplacer jusqu’à la boutique et Maxime Hubert, mon associé, lui apportait les disques à domicile. »

 

Pierre MondyPierre me disait toujours : « Fils, je suis beaucoup plus âgé que toi, je partirai avant toi et mes disques tu te chargeras de les vendre. » Quelques mois après sa mort, Maître Alexandre Ferri qui est commissaire priseur m’a demandé d’expertiser sa collection de disques. J’ignorais alors qu’elle allait être vendue aux enchères à Drouot. C’est la première fois qu’une vente entièrement consacrée à des disques y est organisée. Cette collection de 12.000 disques comprend des vinyles, des CD et de nombreux coffrets Mosaïc. Elle sera vendue par lots. La famille a également souhaité vendre, platines, amplificateurs, enceintes, tout le matériel hi-fi de Pierre. Tous ces lots ont des prix d’estimation attrayants qui seront probablement dépassés, compte tenu des nombreuses raretés qu’ils contiennent. Certains disques rares seront vendus à la pièce. Je pense à des enregistrements de Paul Chambers, Bennie Green et Sonny Clark. Estimé entre 500 et 900 euros, ce dernier, un disque Blue Note, illustre la couverture du catalogue. Cette vaste collection attirera probablement des curieux, mais les vrais amateurs de jazz seront là pour assouvir leur passion. »

 Arnaud Boubet a © PdC

-Vendredi 22 mars à 14 heures, Drouot-Richelieu salle 2 (9, rue Drouot - 75009 Paris). Expositions publiques : jeudi 21 mars de 11h à 18h et vendredi 22 mars de 11h à 12h.

Catalogue en ligne sur www.ferri-drouot.com

Expert : Arnaud Boubet 06 73 38 48 88 jazzsale@hotmail.com

Paris Jazz Corner : 5, rue de Navarre 75005 Paris. www.parisjazzcorner.com

 

PHOTOS : Pierre Mondy © X/DR - Arnaud Boubet © Pierre de Chocqueuse

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 10:00

N.-Loriers--piano.jpgRarement invitée à donner des concerts sur le sol français, Nathalie Loriers n’en reste pas moins une magnifique styliste du piano qui met son toucher délicat, son phrasé fluide et élégant au service de compositions mélodiques joliment colorées. Pianiste attitrée du Brussels Jazz Orchestra depuis 2002, elle se consacre à l’enseignement et fait peu de disques. La parution récente d’un nouvel album, “Les 3 petits Singes”, est une bonne occasion de mieux la faire connaître.

 

« J’ai commencé par étudier le piano classique. Une bonne base. Jouer Chopin, Bach, Mozart c’est aussi apprendre à faire sonner le piano de manière différente. Rien n’est négligeable. Le jazz, je l’écoutais dans des fêtes lorsque j’étais adolescente, du dixieland, me demandant comment les musiciens improvisaient, parvenaient à jouer ensemble. Mon premier concert de jazz moderne fut un concert de Steve Houben avec des cordes. J’étais en dernière année de mes humanités et je devais avoir 17 ans. Lorsque je suis entré au Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles quelques mois plus tard, je me suis inscrite à son séminaire de jazz. »

 

N.-Loriers.jpgAyant obtenu un premier prix de piano et d’harmonie jazz, consacrée meilleur jeune talent par l’Association Belge des Critiques de Jazz, Nathalie Loriers enregistre “Nympheas”, son premier disque, en octobre 1990. Charles Loos, un de ses professeurs au Conservatoire, en a rédigé les notes de pochette. « J’ai étudié deux ans avec lui. Il a payé le studio pour que je puisse faire ce disque. Philippe Aerts qui tient la contrebasse faisait partie du trio d’Arnould Massart. J’avais eu l’occasion de jouer avec sa section rythmique pour un concert qu’il ne pouvait pas assurer. » En 1993, c’est l’enregistrement de “Discoveries”, un album en quartette avec Lee Konitz, Philippe Aerts et Al Levitt : « J’ai rencontré Lee par l’intermédiaire d’un journaliste belge qui, à l’époque, organisait aussi des concerts. Il aimait bien mon piano et m’avait appelé pour que je joue avec Konitz qui venait effectuer une tournée. Après quelques concerts en Wallonie et en Flandre – on reprenait surtout des standards – nous avons enregistré le disque en studio en un après-midi. Le concert que nous avions donné la veille avait été enregistré par la VRT, la radio flamande. Sa musique était bien meilleure que celle du disque, mais la Radio Télévision Belge francophone (RTB) qui l’avait produit n’a jamais voulu que nous sortions une bande enregistrée par des flamands. Elle existe, mais où est-elle aujourd’hui ? »

 

N.-Loriers-a.jpgLa même année, Nathalie Loriers fait paraître “Dance or Die”, un disque en quartette dont Cameron Brown est le bassiste. « Je l’ai rencontré au Paradoxe, un restaurant végétarien de Bruxelles qui faisait venir des groupes. Il accompagnait Carole Tristano, Connie Crothers et Lenny Popkin. Un soir, le Dalaï Lama y est venu dîner. Nous avons dû jouer plus doucement (rires). J’écoutais alors plein de disques de Lennie Tristano et j’ai sympathisé avec Cameron. On me proposait de me produire au Festival de Jazz de Middelhim et nous avons constitué un quartette. Comme batteur, j’ai choisi Rick Hollander qui, à l’époque, jouait beaucoup avec Steve Houben et Diederik Wissels, mon ex-compagnon. Jeroen Van Herzeele complétait la formation au saxophone. Nous nous sommes retrouvés directement au studio. Brown et Hollander se sont tout de suite bien entendus. Ils venaient de la même ville, connaissaient les mêmes gens. »

 

C’est toutefois en trio que Nathalie Loriers parvient à élargir son audience. Avec Sal La Rocca à la contrebasse et Hans Van Oosterhout à la batterie, la pianiste enregistre en 1995 “Walking Through Walls… Walking Along Walls”, disque bien accueilli par la critique. « Nathalie Loriers cumule les atouts. De manière d’autant plus convaincante que son rapport au temps, au silence, respire une sérénité malicieuse » écrit Alex Dutilh dans Jazzman. Pour Thierry Quenum de Jazz Magazine : « La jeune pianiste y affirme une personnalité remarquable, un toucher magnifique, un sens de l’espace éblouissant. » Le trio se produit dans de nombreux concerts et festivals (Liège, Montréal, Audi Jazz Festival, Euro-Arabe N. Loriers Jazz Festival en Syrie et en Jordanie). Enregistré avec la même équipe, “Silent Spring” (1999) la fait connaître du public français. « Le disque est sorti sur Pygmalion, un label français, et De Werf l’a réédité. Nous avons tourné en France, en Suisse, au Japon et au Brésil et puis tout s’est effiloché, par manque d’agent probablement. » Entre-temps, Nathalie a remporté le premier Euro Django, la VRT l’a élue meilleure pianiste de l’année et l’Académie du Jazz lui a décerné le Prix Bobby Jaspar.

 

Dans “Tombouctou”, enregistré en 2002, trois souffleurs rejoignent son trio : « Ce sextette s’est constitué par hasard. Nous devions jouer au Brussels Jazz Marathon, sur la Grand-Place, et l’organisatrice du festival a eu peur que la musique du trio soit trop intimiste. Elle m’a donc demandé quelque chose de plus musclé. Je n’avais N.-Loriers---Tombouctou-cover.jpgencore jamais écrit d’arrangements, mais j’aimais le son du sextette de Wayne Shorter dans “The Soothsayer” qui aligne deux saxophones et une trompette. Je ne voulais pas de trombone, la trompette associée à deux saxophones me semblant une combinaison plus légère. Je suis donc allée dans cette direction. Le trompettiste c’est Laurent Blondiau qui joue aujourd’hui dans la formation d’Andy Emler. Frank Vaganée qui dirige le Brussels Jazz Orchestra joue du saxophone alto. Son pianiste venait de le quitter et Frank m’a demandé de le remplacer. Je n’avais jamais joué avec un big band, mais j’ai accepté. Cela fait dix ans que j’en suis la pianiste. »

 

Publié en 2009, “Moments d’éternité” est également le fruit du hasard. « Un organisateur de concerts m’avait demandé d’en préparer un avec des cordes. Bert Joris s’était chargé d’écrire les arrangements. Tout était prêt lorsque, la veille du concert, le projet est tombé à l’eau. Le responsable du Bijloke, le centre culturel de Gand, l’a repris. Un quatuor à cordes, le Spiegel String Quartet, s’y trouvait justement en résidence. Nous avons enregistré la musique avec lui et la trompette de Bert Joris pour De Werf, label qui édite mes disques depuis 2002. J’ai arrangé deux morceaux et Bert tous les autres. »

 

N.-Loriers---Ph.-Aerts.jpgDepuis 2002, Nathalie Loriers se produit fréquemment en duo avec Philippe Aerts : « Une association délicate. Le trio offre davantage de liberté, les silences étant comblés par les éléments rythmiques. C’est plus facile avec un batteur. Le groove se déplace, ne s’exprime pas de la même façon. Dans un duo tout s’entend, la contrebasse ressort beaucoup mieux. » Elle donne des cours d’ensemble et enseigne également le piano et l’harmonie jazz : « J’ai beaucoup d’élèves, je donne des leçons dans trois écoles, au Koninklijk Conservatorium de Bruxelles (le Conservatoire Royal, section néerlandaise), et dans deux académies de la communauté française, Evere et Eghezée au-dessus de Namur. Je parle flamand. J’ai dû passer un examen, du sérieux (rires). Cela représente une quinzaine d’heures de cours par semaine. Ce n’est pas évident avec les concerts que je donne, mes activités avec le Brussels Jazz Orchestra. Il y a beaucoup de répétitions, de musique à lire, à préparer. Je lis mieux la musique, mais je dois préparer. Déchiffrer au cours d’une répétition est hors de question. Il faut connaître la partition. C’est une bonne école, marathonienne, sportive. Ce sont aussi d’autres sensations. Je suis obligée d’adapter mon jeu à d’autres répertoires. J’ai beaucoup aimé jouer les musiques de Maria Schneider. Les parties de piano sont très bien écrites. Dave Liebman c’est autre chose, un coup de fouet, un ouragan. Il parvient à nous transmettre l’énergie de sa musique et tire de nous des choses surprenantes. Je ne joue pas dans “Institute of Higher Learning”, disque consacré aux musiques et aux arrangements de Kenny Werner puisqu’il tient lui-même le piano dans l’enregistrement. J’ai toutefois eu l’occasion de reprendre en concert quelques-uns de ses morceaux et je me suis prise la tête à les jouer. Nous avions quelques dates à New York dont l’une avec Kenny. J’étais dans le public et je vis qu’au lieu de jouer ces parties de piano si difficiles, il dirigeait l’orchestre. Lui même ne pouvait pas les jouer. Les parties de piano de l’album étaient des copiés-collés de studio. »

 

N.-Loriers--Les-3-petits-singes--cover.jpg« Toutes ces activités ne me laissent pas trop de temps de faire des disques. Je suis lente et les semaines passent vite. J’ai eu envie de rejouer en trio avec Rick Hollander. Cette opportunité s’est présentée en avril 2011. Le théâtre du Méridien à Boisfort, une commune bruxelloise, nous a pris en résidence une semaine. J’ai réalisé une démo, nous avons donné d’autres concerts et enregistré le disque en novembre avec Rick à la batterie et Philippe Aerts à la contrebasse. Il s’intitule “Les 3 petits singes” et contient de nouvelles compositions sauf Jazz at the Olympics, précédemment enregistré en 2008, et La Saison des pleurs que j’ai écrit en 1993. » Vous lirez sous ma plume la chronique de cet excellent album dans le numéro de mai de Jazz Magazine / Jazzman.

 

Nathalie Loriers : “Les 3 petits singes”  De Werf / www.dewerf.be

Concerts : le 17 mai au Festival de Dudelange (Luxembourg) – le 15 juillet au Festival de Jazz de Valjoly – le 22 juillet au Dinant Jazz Night.   

 

Un grand merci à Raymond Horper de l’Abbaye de Neumünster (Luxembourg) pour m’avoir organisé cette interview.

 

Photos © Pierre de Chocqueuse    

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 15:32

Michel Sardaby aUne visite à Michel Sardaby, l’occasion de le faire parler de sa musique, de sa longue carrière, d’offrir une tribune à un musicien sincère et exigeant que l’on invite trop peu à jouer dans les clubs et dont les disques, introuvables en France, se négocient à prix d’or au Japon. Depuis peu disponible sur CD et LP (double), un florilège des morceaux du pianiste que préfèrent ses enfants motive cette interview. 

 

Michel Sardaby bLe sourire jusqu’aux oreilles, Michel me reçoit chez lui, dans l’appartement qu‘il occupe depuis 1986 rue Carpeau à Paris. « J’ai tout aménagé moi-même. J’ai conçu et fabriqué mes meubles, mon lit, mes placards… » Le piano du salon dans lequel il m’introduit est celui que possédait son père à Fort-de-France, un Pleyel modèle F de 1934, cadre métallique, cordes croisées. « Mon père me l’a offert. Il était concessionnaire de la marque et excellait au piano. À la Martinique, la musique est la base de notre culture. On chante, on fredonne continuellement. On écoutait Duke Ellington, Django Reinhardt à la radio mais aussi Yvonne Blanc, Tino Rossi et de la musique classique qu’il fallait écouter en silence. J‘avais un don pour le piano, mais un don peut être un handicap si l’on n’acquiert pas les moyens de le faire évoluer. Ma mère voulait que je prenne des leçons. À 13, 14 ans, j’en ai pris trois avec un professeur très sévère. Il m’a appris à jouer After You’ve Gone et Old Black Joe (rires), mais la musique m’habitait déjà. J’approchais la virtuosité, mais je ne savais pas déchiffrer une partition. Lorsque je me suis retrouvé à Paris pour poursuivre mes études artistiques à l’école Boulle, j’ai pallié cette déficience en suivant sérieusement des cours de solfège, le soir, à la mairie du Xème, trois ans d’études que j’ai effectués en un an. »

 

Michel Sardaby, coverLe but de ma visite est un disque autoproduit par Michel qui n’a pas encore de distributeur, mais que l’on peut trouver dans quelques FNAC parisiennes (Monparnasse, Ternes, Halles) et chez Crocojazz, rue de la montagne Sainte-Geneviève. “The Art of Michel Sardaby” n’est pas une nouveauté, mais une sélection de morceaux tirés de sa discographie. Le choix est celui de sa seconde fille Patricia. « Conseillée par Gilles Coquempot de Crocojazz, elle a choisi les morceaux qui la touchaient le plus, se faisant aider par Charles Duprat pour les photos, Patrick Tanguy pour la maquette, Guillaume Billaux pour le montage et le mastering. J’ai laissé faire. Un disque ne reflète jamais ce dont un musicien est capable, bien que certains enregistrements traduisent une certaine vérité. Tu manges du lapin aujourd’hui, du poulet demain. La vérité, c’est la chair du lapin ou du poulet, pas les ingrédients qui l’accompagnent et en relèvent le goût. Ces morceaux reflètent mon travail, mon évolution, le désir que j’ai de faire de la musique. Mes moyens financiers ne me permettaient pas de me payer de longues séances. Mes disques ont tous été enregistrés en deux fois trois heures, après trois heures de répétition. Les morceaux sont tous des premières ou secondes prises. Il était rare d’en faire une troisième. »

 

Ceux que contient “The Art of Michel Sardaby” s’étalent de 1965 à 2004, année au cours de laquelle, un de ses disques “At Home” – avec Ray Drummond et Winard Harper – , a été fait dans son salon. « Sardaby’s est un morceau enregistré spontanément comme la plupart de ceux que contiennent mes disques. C’est Winard qui m’a suggéré le titre. » 1965, c’est l’enregistrement de “Blue Sunset”, le premier disque de Michel produit par Henri Debs. « Beaucoup plus tard, dans les années 90, mon producteur japonais l’a rebaptisé “Con Alma” y ajoutant des titres enregistrés en concert avec Michel Finet à la contrebasse et Philippe Combelle à la batterie. Brother Bill, je l’ai écrit pour Bill Baskerville qui possédait le Pancake Palace rue Fromentin près de Pigalle. J’y ai joué avec Clark Terry et Stuff Smith et j’en garde un très bon souvenir »

 

Michel Sardaby eL’album s’ouvre sur Song for my Children, une composition de 1972 écrite pour ses enfants. « Lorsqu’ils étaient petits, je les faisais chanter. Ils ont tous l’oreille musicienne, surtout Patricia. J’aime les bons chanteurs, les bonnes chanteuses. Il y en a peu aujourd’hui. Le chant est la racine, l’essence de toute musique. Avant de jouer une note, tu la chantes intérieurement, tu l’entends naître en toi. » Enregistré avec Richard Davis à la contrebasse, Billy Hart à la batterie et Leopoldo F. Fleming aux percussions, Song for my Children fait partie de “Gail”, un des enregistrements new-yorkais de Michel qui, chose inhabituelle – c’est la seule fois qu’il l’utilise dans ses disques – , joue du Fender Rhodes. « Ce morceau possédait un climat qui convenait bien à cet instrument vivant qui possède un vrai son. » Le blues dans les doigts, Michel en tire de magnifiques sonorités cristallines. « Il y a du blues dans tout ce que je joue. Avec le blues, j’ai l’espace, le silence, le tempo, le rythme, le swing. C’est ce que l’on devrait enseigner en priorité dans toutes les écoles. »

 

Night-Cap--cover.jpgLe blues imprègne totalement Night Cap enregistré deux ans plus tôt en 1970 à Paris avec Percy Heath et Connie Kay. « Nous étions en harmonie, en osmose de sensibilité. » Michel ne charge pas inutilement de notes la ligne mélodique de ce morceau qui donne son titre à son disque le plus célèbre, mais le fait constamment chanter. « Lorsque je compose, je pense au chant, aux paroles. Si tu joues un standard, tu dois les connaître, même si elles sont nulles. Ton exécution s’en ressentira si tu les ignores. Il y manquera quelque chose. » Autre extrait de “Night Cap” « mon disque fétiche, celui qui a été partout reconnu », I’m Free Again est une ballade dans laquelle Percy Heath joue une magnifique ligne de basse. Connie Kay pose délicatement le rythme aux balais. Embelli par de tendres notes perlées, trempé dans le blues, le solo de Michel est un moment inoubliable : « C’est en écoutant Dexter Gordon interpréter des ballades que j’ai appris à bien les jouer. Art Taylor était à la batterie. Ça swinguait avec Art. Travailler avec Kenny Clarke a également été une belle expérience. »

 

Michel-Sardaby-f.jpgCar parallèlement aux cours qu’il suivait à l’école Boulle dont l’enseignement fut pour lui un véritable éveil, Michel fit son apprentissage dans les clubs de la capitale avec les musiciens américains de passage. « J’ai accompagné entre autres Jay Jay Johnson au Blue Note de la rue d’Artois, la chanteuse de blues Mae Mercer, les bluesmen T-Bone Walker et Sonny Boy Williamson… J’ai appris à m’entendre, à jouer moins de notes pour rendre mon jeu plus fluide. j’étais à bonne école pour écouter, apprendre des choses. » Comme son nom l’indique, Dexterdays, un extrait de l’album “Straight On”, est dédié à Dexter Gordon. Michel l’enregistra en quintette aux Alligators en 1992. La trompette de Louis Smith répond avec lyrisme au saxophone ténor de Ralph Moore. Michel arbitre leurs échanges, plaque les bons accords à l’écoute des solistes, mais aussi de la rythmique, Peter Washington et Tony Reedus qui font corps avec lui. Elégant, inspiré, son chorus interpelle.

 

Michel-Sardaby-c.jpgDeux titres live enregistrés avec Pierre Dutour à la trompette, Alain Hatot au ténor, Henri Tischitz à la contrebasse et Michel Denis à la batterie complètent cette sélection. « Je jouais avec eux Aux Trois Mailletz. Pierre Dutour et Alain Hatot sont d’excellents musiciens. Ce disque, “Five Cats’ Blues”, est pour moi aussi bon que celui que j’ai fait en quintette avec Ralph Moore. Ses mélodies, ses compositions me sont venus naturellement. C’est une simple maquette, une musique spontanée. Un des fils Bolloré qui jouait du saxophone baryton l’a enregistré sur un Grundig. On répétait l’après-midi dans une salle du Centre Culturel Américain, rue du Dragon. À l’époque, on réalisait une démo à l’attention d’une maison de disques. Si elle plaisait, une vraie séance d’enregistrement était planifiée. J’avais confié cette bande au directeur des disques Président qui, sans nous signer de contrat, l’a sortie sans nous prévenir. »

 

M.-Sardaby.jpgJe ne peux m’empêcher de demander à Michel pourquoi il n’a pas enregistré de disque en solo. « Il me faut du temps. J’ai fait un AVC l’an dernier. J’en conserve quelques séquelles au niveau des mains, surtout de la droite que je récupère progressivement. Peu avant mon accident, en mars 2011, avec Hassan Shakur à la contrebasse et Alvin Queen à la batterie, nous sommes allés en studio sans trop savoir ce que nous allions jouer. Nous avons improvisé, joué des standards, mes compositions spontanément comme dans un club. Ces morceaux, je les interpréterais différemment si je les rejouais. C’est la photographie d’un moment, de mon désir de jouer, de faire de la musique. Le disque s’intitulera “Nature” et sortira au Japon sur Sound Hills Records. »     

 

Diplome-M-Sardaby.jpgExcellent pédagogue, Michel Sardaby a eu de nombreux élèves parmi lesquels des pianistes aujourd’hui célèbres. Il préfère taire leurs noms. On craint son franc-parler, son exigence. « Avec moi, on travaille. Les cours durent 2 heures 30, 3 heures. Je dérange. J’ai appris à monter au ciel sur une corde lisse que l’on m’a souvent graissée. J’ai voulu faire partager mon expérience, apporter des choses à tous ces jeunes qui ont besoin d’être aidés. Il n’y a pas d’abstrait sans concret, sans racines. Vous voulez vous exprimer mais qu’est-ce que l’expression ? Vous voulez improviser mais qu’est-ce qu’une improvisation ? Ces questions, je les pose à mes élèves. J’essaye de leur faire entendre ce qu’ils jouent, les harmoniques, l’écho du silence. C’est tout un travail de prise de conscience, un fil d’Ariane très enchevêtré mais logique à démêler. Le premier conseil que je leur donne, c’est de se révéler à eux-mêmes. Quand je joue, je m’enseigne moi-même, je m’écoute au piano, je suis en même temps percepteur, émetteur et récepteur. Mon père me disait : tu dois apprendre à écouter et à entendre. La note, c’est la manière dont elle est attaquée, sa résonance qui la rend juste. Je préfère une fausse note qu’une note fausse m’obligeant à émettre une expression qui n’est pas la mienne. La fausse note dans le jazz te permet d’évoluer. »

 

Pour contacter Michel Sardaby : michel.sardaby@orange.fr

 

Crédits photos : “The Art of Michel Sardaby” photo © Charles Duprat. Autres photos de Michel Sardaby © Pierre de Chocqueuse

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7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 08:46

Abbaye-de-Neumunster--ensemble-.JPGSituée dans le Grund, au cœur des vieux quartiers de la ville de Luxembourg, l’Abbaye de Neumünster est une ancienne abbaye bénédictine dont les premières pierres furent posées en 1606. Sécularisée à la Révolution française, elle servit d’hospice militaire et même de prison d’état pendant 200 ans jusqu’en 1984. Aujourd’hui transformée en Centre Culturel de Rencontre, des expositions y sont organisées. Outre une salle de conférence, elle abrite une salle de 300 places qui accueille deux festivals de jazz : Piano Plus… et à la mi-octobre le Autumn Leaves Festival. Dans la vaste brasserie de cet impressionnant ensemble architectural, j’ai rencontré Raymond Horper secrétaire de JAIL (Jazz in Luxembourg) une A.S.B.L. qui organise ces manifestations et bien d’autres. Je lui cède la parole.

 

Abbaye-de-Neumunster-b.jpg« Nous avons ouvert le Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster en 2004 et choisi d’y privilégier le jazz, une musique métissée bien connue des luxembourgeois qui reflète bien la devise du lieu : “dialogue des cultures, culture du dialogue”. Dans les années 70 de nombreux musiciens volaient sur Icelander qui assurait une liaison aérienne New York/Luxembourg via Reijavik. Avant d’entreprendre leurs tournées européennes, ils donnaient ici leurs premiers concerts, au Melusina, club qui existe toujours, mais programme aujourd’hui très peu de jazz.

 

« Nous avons commencé par nos Apero Jazz, concerts gratuits qui se déroulent ici même dans l’Abbaye tous les dimanches matin, quarante-cinq fois par an. Puis nous avons créé le festival Autumn Leaves en 2007, l’étalant sur une période de deux mois, avec des concerts tous les vendredis soir en octobre et novembre, soit huit soirées consacrées au jazz. Cette formule a bien marché, mais l’ambiance n’était pas celle que nous recherchions. Au bout de deux ans, nous avons recentré Raymond Horper-bcette manifestation sur un week-end de trois jours à la mi-octobre. L’année suivante, en 2008, nous avons créé le festival Piano Plus… qui se déroule sur deux mois, en février et mars, depuis 2010. L’Abbaye a la chance de posséder un Steinway extraordinaire, 3/4 de queue d’une qualité sonore exceptionnelle. Deux de nos amis pianistes l’ont choisi chez Steinway à Hambourg et ont eu beaucoup de chance de découvrir ce modèle. Jacky Terrasson, Joachim Kühn ne me contrediront pas. Piano Plus… a été créé autour de ce piano associé pour des duos à un autre instrument, à un chanteur, une chanteuse, ou même à un autre piano, tels les pianistes Joachim Kühn et Michael Wollny qui sont venus cette année. La Salle Robert Krieps contient 283 places. Elle porte le nom d’un ancien ministre de la culture et de la justice qui y fut interné durant l’occupation nazie. Il a fermé la prison et classé le site monument national. Nous en avons fait ce Centre Culturel.

 

Abbaye de Neumünster-d« Je ne suis pas moi-même un spécialiste du jazz. Je m’occupe surtout de l’administratif, de l’organisation, de l’encadrement et des finances. J’ai mon mot à dire sur la programmation mais c’est mais c’est Marco Reusch, le président de JAIL (Jazz au Luxembourg) qui s’en charge à 90%. Il assurait la programmation jazz du Melusina à sa grande époque et s’implique dans le jazz depuis très longtemps. C'est grâce à ses nombreux contacts que nous organisons nos manifestations. Le Luxembourg est un petit pays cosmopolite qui possède un grand nombre de musiciens talentueux et parfois confirmés. Je pense notamment au trompettiste Ernie Hammes et au vibraphoniste Pascal Schumacher qui doit se produire avec son quartette lors de notre prochain Autumn Leaves Festival. Cela ne nous empêche pas de rechercher ailleur s des jazzmen prometteurs.  Nous faisons beaucoup d’échanges avec de nombreuses écoles de musique, à Cologne, Metz, Nancy, Bruxelles. Ils nous envoient des musiciens qui eux-mêmes invitent leurs amis étrangers à les rejoindre, à se produire ici. Ce mélange de nationalité est pour nous une chance formidable. »

 

Autumn Leaves Festival 2011, du 14 au 16 octobre 2011.

Vendredi 14 : Pascal Schumacher Quartet (20h) – Al Foster Quartet “Tribute to Joe Henderson” ( 21h30) – Bassdrumbone avec Ray Anderson (23h).

Samedi 15 : Stefano Bollani Trio (20h) – Stefano Di Battista “Woman’s Land”  (21h30) – Mdungu (23h).

Dimanche 16 : Nino de Sopranino a Seng Famill (11h) – Ivan Paduart Trio (11h30) – Mario Stantchev, Theodosii Spassov, Boris Dinev, Rom Heck (14h30) – Die Enttäuschung Quartet (16h).

 

Les concerts ont lieu à l’Abbaye de Neumünster 28, rue Münster, Luxembourg-Grund. Ceux du dimanche sont gratuits.  

 

Programme détaillé téléchargeable sur www.jail.lu

 

PHOTOS © Pierre de Chocqueuse, sauf la gde photo en largeur de l'Abbaye © X/D.R.

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 09:57

Manuel Rocheman, coverHommage à Bill Evans intitulé “The Touch of Your Lips“, le nouveau disque du pianiste Manuel Rocheman contient des compositions d’Evans, des morceaux que ce dernier aimait jouer, mais aussi de nouvelles compositions de Manuel au sein desquelles il avoue avoir mis son expérience, ses sensations face à la musique d’Evans qu’il a découvert tardivement. Je lui ai demandé de m’expliciter les dix titres de ce nouvel album enregistré en septembre 2009 pour Naïve avec Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie.

 

M.A.S.H. : « On le joue exactement comme Bill le joue sur “You Must Believe in Spring“ avec ses trois modulations. On peut presque dire que le morceau est de Bill, même si Johnny Mandel est l’auteur du thème. L’album “You Must Believe in Spring“ m’a marqué énormément. Bill se relâche, joue une musique sensible et profonde. Le thème revient comme un leitmotiv. Je voulais shunter le morceau, mais j’ai finalement décidé de le laisser tel quel avec sa coda un peu abrupte. »

 

Manuel Rocheman (a)Send in the Clowns : « Le morceau sonne comme si Bill l’avait joué. Je n’en connais pas de version interprétée par lui-même. J’ai eu du mal à choisir cette prise. Nous en avons enregistré plusieurs, toutes différentes. Le solo est assez ouvert avec sa pédale en mi. Le thème, très beau, se suffit à lui-même. Plusieurs chanteuses dont Sarah Vaughan ont interprété ce thème. Le chanteur et compositeur brésilien Dorival Caymmi l’a également enregistré et c’est très beau. J’ai également entendu Toots Thielemans le jouer. Il en existe peu de versions pianistiques. C’est une ballade, une mélodie de Stephen Sondheim que Bill aurait très bien pu reprendre. »

 

We Will Meet Again : « Un morceau en do mineur, une valse. J’ai ajouté une intro en solo, complètement improvisée en studio. Je ne souhaitais pas la garder, mais Matthieu Chazarenc m’a demandé de la laisser. Bill a écrit ce très beau thème pour son frère Harry. C’est une valse très romantique. L’influence de Bill sur ma musique se fait sentir dans mon chorus de piano. »

 

Daniel’s Waltz : « C’est un morceau en la majeur que j’ai écrit pour mon fils Daniel. Les pianistes n’aiment pas cette tonalité en général. L’approche harmonique de cette pièce fait penser à du Clare Fischer, un pianiste, arrangeur et chef d’orchestre qui a influencé Bill Evans. Le pianiste Bernard Maury était très proche de lui. »

 

For Sandra : « Composée pour Sandra, ma fiancée, cette pièce prend un aspect latin après une introduction rubato en solo. Je me démarque ici de Bill Evans qui a peu joué cette musique. Il a repris Minha, mais le côté brésilien du morceau est très peu marqué. Bill aimait beaucoup Antonio Carlos Jobim, harmoniquement proche de Ravel, de Debussy. J’ai écrit et répété le thème avec les musiciens avant de rentrer en studio. Bill Evans a écrit For Helen ; mon morceau est écrit For Sandra. Nous sommes tous deux sensibles aux femmes (rires). »

 

Manuel Rocheman (b)Only Child : « La mélodie, les accords de ce morceau de Bill Evans me plaisent. C’est une ballade extraordinaire qui possède un aspect dramatique. J’ai attendu d’avoir quarante-cinq ans pour rendre hommage à Bill, ce qui est très casse-gueule pour un pianiste. Je n’ai pas voulu le copier, reprendre ses solos. Ce disque, j’avais besoin de le faire. J’y ai mis mon expérience, mon vécu, et je l’assume pleinement. »

 

Rhythm Changes : « J’ai voulu exprimer le côté nerveux de Bill, évoquer le disque “Everybody Digs Bill Evans“ qu’il a enregistré avec Philly Joe Jones et Sam Jones. J’ai écris un anatole sur I Got Rhythm à partir des “Coltrane Changes“, un principe harmonique propre à Coltrane qui ne pouvait pas blairer Evans. J’aime beaucoup travailler sur ses changements d’accords, trouver des couleurs et parvenir à jouer dessus. C’est à la fois passionnant et difficile. C’est un morceau nerveux, un peu tendu. Bill Evans jouait cette musique à ses débuts. Elle porte la marque du bop et témoigne de ses racines. Bill n’est pas seulement un musicien romantique. Il jouait aussi du bop. Ce n’est qu’après qu’il a trouvé sa voie. Le sextette de Miles Davis lui a ouvert d’autres horizons, les portes d’une autre musique. »

 

The Touch of Your Lips : « Bill le joue en solo sur “Alone Again“. J’aime beaucoup ce thème de Ray Noble, un beau standard qui n’est pas tellement joué, mais que Chet Baker et Bill Evans ont tous deux interprété. Nous le jouons en do. L’introduction est en ré bémol, un demi-ton au-dessus. Le thème apparaît ainsi plus lumineux.

 

Manuel Rocheman (c)La valse des chipirons : « C’est encore une valse. Bill adorait en jouer. C’est presque un musicien européen. Chopin, Scriabine sont harmoniquement assez proches de lui. Ma mère est basquaise et j’aime beaucoup les chipirons, des calamars à la basquaise. Tu fais revenir à la cocotte avec du vin blanc. Tu ajoutes des tomates pelées, des céleris. Il faut les découper en fines lamelles et les faire cuire un bon moment. »

 

Liebesleid : « Une très belle mélodie écrite par Fritz Kreisler, un virtuose du violon. Clare Fischer l’a reprise. Je l’ai entendue jouer par un violoniste au conservatoire et son thème m’a touché. C’est un morceau en sol mineur que redoutent les violonistes. J’en ai extrait sans difficulté sa mélodie. J’introduis un rythme latin à la fin du morceau. Il a été enregistré à la fin des deux jours de studio. Mathias Allamane et Matthieu Chazarenc étaient déjà partis. Julien Basseres l’ingénieur du son m’a proposé de jouer un dernier titre en solo. Bien que fatigué physiquement, j’ai enregistré deux ou trois versions de ce morceau sans trop y croire. En réécoutant les bandes, j’ai trouvé que cette version possédait un peu de cet abandon evansien que je cherche aujourd’hui à exprimer dans ma musique. »

Propos recueillis à la Fnac Montparnasse le 13 juillet 2010.

 

Manuel Rocheman donnera un concert Salle Gaveau le 8 novembre prochain à 20h30 avec son trio.

Photos © Pierre de Chocqueuse  

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 12:10

Jacky Terrasson Push, coverTrois ans après “Mirror“, son album solo, Jacky Terrasson publie “Push“, enregistrement en trio auquel participent quelques invités. Disposant d’une nouvelle section rythmique - Ben Williams à la basse et Jamire Williams à la batterie - , le pianiste y a mis moins de standards et plus de compositions originales, essayant  d’autres musiques, d’autres sons. “Push“ traduit peut-être davantage que les autres albums de sa discographie le plaisir qu’il ressent à jouer de la musique. Enregistré sur trois jours à  New York, c’est l’album d’un musicien heureux à un tournant de sa carrière. J’ai rencontré Jacky en mars dernier, peu avant le premier des concerts qu’il donna au Sunside. Il commente pour moi les onze morceaux de son nouveau disque (douze en comptant Body and Soul), le moins « jazzy » de ses albums selon ses propres dires.

 

Gaux Girl : « Je l’ai écrit pour ma fille Margaux. C’est un thème riff avec un pont que j’ai rajouté après. Je trouvais le morceau un peu long. Le pont, une sorte de boucle, lui donne un certain mouvement. Lors de l’enregistrement, j’ai ajouté un synthé. Le pont introduit un autre rythme et me permet d’improviser, de prendre un chorus différent. »

Jacky Terrasson (c)

Beat It / Body and Soul : « J’ai eu l’idée d’enchaîner Body and Soul à Beat It à la mort de Michael Jackson. Je n’ai jamais été un fan de ce dernier, mais c’était une grande figure du monde de la musique qui disparaissait, provoquant un choc médiatique à l’échelle de la planète entière. J’ai donc introduit Body and Soul par ce truc rubato. Je ne savais trop comment les thèmes allaient s’agencer, mais les deux mélodies fonctionnaient. Beat It contient une longue intro que nous avons délaissée puis reprise. C’est comme une lamentation, un hommage personnel à Michael. »

 

Ruby my Dear : « J’ai joué cet arrangement il y a très longtemps avec Grégoire Maret. J’ai pensé à lui pour le disque et je lui ai demandé s’il voulait bien rejouer ce morceau à l’harmonica. Mon idée en l’enregistrant a été de nous répartir le solo, chacun reprenant et complétant les phrases de l’autre afin d’instaurer un dialogue, une conversation entre nos deux instruments. »

 

Beat Bop : « Un caprice de dernière minute. Je l’ai écrit une semaine avant de rentrer en studio, assis à une table, sans piano à proximité. J’avais besoin d’un morceau pêchu. Des accords de bop servent une mélodie anguleuse et tordue. Lors des répétitions, ma main gauche, la basse et la batterie la faisaient disparaître. Plutôt que de placer ma main droite en avant au mixage, j’ai préféré la doubler au synthé. Ce n’est pas une mélodie facile à reconnaître. Elle est totalement imbriquée dans le rythme, ce qui donne un aspect funky au morceau. »

 

Round Midnight : « Le morceau s’est fait très naturellement en studio. Nous étions en fin de session. Regardant ce qui avait été enregistré, j’ai pensé ajouter une ballade. On a fait deux prises et on a gardé la première. Dans l’arrangement que je propose, le morceau se transforme avant la coda, devient humoristique, chaloupé. »

Ben & Jamire Williams (b)

Morning : « Une simple ligne de basse qui m’est venue un matin après un café. Je l’ai transcrite sur un bout de papier qui est resté des mois sur mon piano. J’ai ajouté la mélodie après. Elle a même changé au cours de l’enregistrement. Certaines notes du ténor nécessitaient d’autres harmonies. J’ai choisi Jacques Schwarz-Bart pour son timbre que j’aime bien. Je voulais une belle sonorité de ténor dans ce morceau. J’avais rencontré Jacques plusieurs fois et nous avions évoqué l’idée de faire quelque chose ensemble. Morning débute en ré mineur sur une grille de blues et débouche sur une série de quatre accords. La rythmique fait penser aux vieux disques Blue Note. Jacques possède un gros son et met en valeur le morceau. Ça a l’air très carré, fluide. Le rythme est pourtant en 17/4 sauf dans la partie centrale. »

 

My Church : « Je comptais l’enregistrer en solo et l’inclure dans “Mirror“, mon disque précédent. Je l’ai écrit il y a longtemps et pensais l’ajouter à “Smile“ qui date de 2002. J’ai mis du temps à lui trouver un cadre, à le faire sonner. On m’a dit que les premières notes évoquent Moon River. Quoi qu’il en soit, ce morceau  possède un aspect folk, une musique que j’entends de plus en plus. »

 

Jacky Terrasson (b)

Say Yeah : « J’ai écrit ce thème il y a quatre ou cinq ans. Je l’ai enregistré sur mon mac, programmant claviers, guitare, basse et batterie. J’adore cette démo et j’ai voulu la refaire en studio. Je préfère toujours la démo, un vrai moment de joie. Cyro Baptista joue des percussions et Matthew Stevens de la guitare. Il double une phrase que je chante et que je joue au piano. Je n’ai jamais pris de cours de chant de ma vie, mais j’ai toujours eu envie de chanter. Après dix albums pour Blue Note, j’estime en avoir le droit (rires). »

 

You’d Be so Nice to Come Home To : « Je joue ce standard depuis quelques années. Nous avons fait trois prises, bonnes toutes les trois, mais différentes. Je joue chaque fois un autre piano. Je me suis cassé la tête pendant des semaines pour savoir laquelle allait figurer sur le disque. Pour finir, c’est Philippe Gaillot qui, au cours du mixage de l’album effectué à Pompignan au Recall Studio, a choisi cette version. Le CD japonais en contiendra une des deux autres en bonus. »

 

Jacky Terrasson (a)

Carry Me Away : « A l’origine, cette ballade devait s’appeler “île mienne“, l’anagramme d’Emilienne, ma compagne. C’est une déclaration d’amour, un thème écrit il y a deux ans à peu près. Il n’existait pas encore lorsque j’ai enregistré “Mirror“ , mais il aurait pu faire un très beau morceau en solo. On l’a essayé avec la section rythmique jouant en continu. On a essayé d’autres versions avec la basse seule, ou avec seulement des percussions. Pour finir, j’ai conservé ces dernières. Ben Williams joue simplement quelques notes du thème à la basse électrique plus quelques autres avant la coda. Tout est dit dans la mélodie. Ce morceau n’a pas besoin de beaucoup d’instruments. »

 

O Café, O Soleil : « Un calypso qui donne envie de partir en vacances. Il portait un autre titre, mais je l’ai changé. Je jouais déjà cette tournerie en 9/4 à la main gauche derrière un arrangement de St. Thomas. Je voulais l’enregistrer, puis je me suis dit que Sonny Rollins n’avait pas besoin de royalties supplémentaires (rires). C’était mon disque et je préférais y mettre mes propres morceaux. J’ai donc trouvé une mélodie qui fonctionne bien avec cette ligne en 9/4 que j’ai bien sûr conservée. »

Photos © Pierre de Chocqueuse

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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 14:28
Un soir au club“ est d’abord un roman de Christian Gailly publié aux Editions de Minuit en 2002, un livre rythmé par le jazz présent dans toutes ses pages. Nardis, le nom du personnage central du récit est un thème que Miles Davis composa pour Cannonball Adderley en 1958. Bill Evans le jouait souvent. Lauréat du Prix du Livre Inter, le roman trouva vite un public séduit par la rencontre inattendue de Simon et Debbie, une histoire d’amour qui bouleverse leur vie.

Fort de 170.000 exemplaires vendus, le livre devient aujourd’hui un film, un premier long-métrage pour Jean Achache qui fut l’assistant de Georges Lautner, Robert Enrico (“Le vieux fusil“), Bertrand Tavernier (sur “Un Dimanche à la campagne“ et “Un coup de torchon“) et qui a signé de très nombreux documentaires. Le réalisateur s’est enthousiasmé pour le livre et ses personnages : « Ils se sont installés dans ma vie, dans mon quotidien. Ils ont pris leur place au milieu de mes obsessions, de mes désirs, de mes amis. Ils n’étaient plus les personnages d’un roman beau et captivant, ils étaient trois personnes qui vivaient près de moi et dont j’avais entrepris de raconter l’histoire. » 

Lors d’un déplacement en province, Simon Nardis, célèbre pianiste qui s’est écarté de la scène du jazz pour raison d’alcoolisme, franchit les portes d’un club. Une envie irrésistible de se mettre au piano, des verres de vodka, la voix de Debbie la propriétaire du lieu qui l’accompagne, Simon se laisse emporter. Sa passion pour le jazz, l’alcool, l’ivresse amoureuse, ce qui constituait son ancienne vie le rattrape.

Enregistré live et confié à Michel Benita, le jazz y tient une place très importante. Recrutés lors d’une audition à Brest, Gaetan Nicot (piano), Xavier Lugué (contrebasse) et Marc Delouya (batterie), le trio du club, improvisent sur des compositions de Michel. Ce dernier a également écrit plusieurs chansons pour Elise Caron qui tient le rôle de Debbie. Chanté par Elise, Whispering, le très beau générique fin de l’album devient The Sound of Memory. Thierry Hancisse est Simon Nardis. Ce n’est pas lui que l’on entend au piano mais Antoine Hervé. L’acteur pose ses doigts sur les notes retranscrites par Antoine et donne vraiment l’impression que c’est lui qui les joue. Amoureux du livre, Jean Achache en livre une adaptation fidèle. Son film conserve l’aspect envoûtant de ses pages et les deux actrices (Elise Caron et Marilyne Canto) sont parfaites. Le choix de Thierry Hancisse est plus contestable. L’acteur joue un musicien moins sympathique que celui du roman. Le film est surtout porté par les deux femmes. Elles lui donnent sa crédibilité et le rendent attachant. Séduit par le charme qu’il distille et persiste longtemps après sa vision, j’ai contacté Elise Caron qui répond ici à mes questions.

Elise, avais-tu lu “Un soir au club“ avant que Jean Achache te propose le rôle de Debbie ?

-Je n’avais pas lu le livre. C’est Michel Benita qui a pensé à moi pour le rôle. Il m’a mis en contact avec Jean. J’avais rencontré Michel à la Réunion en 1988. Il donnait une série de concerts avec Andy Emler, François Jeanneau et Joël Allouche et j’étais en vacances. Andy animait un stage de jazz et j’y ai participé. Nous sommes restés ensemble trois semaines et nous nous sommes très bien entendus.

Qu’est-ce qui t’a séduit dans le personnage de Debbie ?

-Ce quelque chose de légèrement sulfureux qu’elle possède sans en avoir l’air. Ce n’est pas une femme froide et calculatrice. Elle profite des situations, mais tombe quand même amoureuse ; elle provoque, mais elle est prise à son propre piège. Dans une scène supprimée, elle explique qu’avant de rencontrer Simon, elle pouvait avoir des aventures avec des musiciens de passage. Mais avec Simon, il ne se passe pas la même chose. Elle est admirative. Je n’ai donc pas eu besoin d’insister sur le côté provoquant du personnage. Un grand trouble réciproque saisit au même moment ces deux êtres qui vivent une rencontre exceptionnelle.

Comment s’est effectué le tournage ? Quels souvenirs en gardes-tu ?

-Le tournage a duré un peu plus d’un mois, une petite semaine à Paris et le reste à Brest. Le temps était très mauvais. Il faisait froid. La ville dégage une atmosphère particulière que le film traduit bien. Il n’y a pas grand monde dans les rues. Elles sont très larges et le vent s’y engouffre. Le film a été tourné dans un club mythique, l’Espace Vauban. Nous y sommes restés une semaine entière. La toute dernière scène du film, celle dans laquelle Debbie se rend au club et découvre Simon au piano, est la dernière qui a été tournée au Vauban. Ça a été un moment fort, très chargé sur un plan émotionnel, une scène qui a eu des répercussions sur la suite du tournage, qui ancre l’esprit du film. Nous avons eu une journée pour répéter la musique et tout a été filmé en direct. Les prises devaient être bonnes à la fois pour l’image et le son. La musique commandait. Je n’ai pas trop l’habitude de chanter des standards de jazz. Il fallait les chanter avec un maximum de naturel tout en surveillant constamment ses expressions et ses gestes à cause de la caméra.

Tu as même composé un petit morceau de musique, un Haïku…

-Il y avait un piano dans l’appartement qu’occupe Debbie et je voulais faire un truc un peu mystérieux, jouer une courte pièce. J’ai proposé un de mes morceaux. Ayant l’intention d’en écrire d’autres, je l’ai intitulé Haïku 1. J’ai dans l’idée d’en faire plus tard une chanson. D’un autre côté, composer reste pour moi difficile. Je suis très lente. Je n’ai jamais suivi de cours d’harmonie, de composition. Je fais tout à l’oreille. Je pianote et, parfois après des heures, il en sort quelque chose, une mélodie sur laquelle il va me falloir trouver des paroles.

As-tu eu du mal à rentrer dans la peau de ton personnage ?

-A force de tourner des scènes les unes après les autres, on arrive à imaginer et à devenir le personnage. Cela se passe petit à petit. Une des scènes culminantes du film est celle qui se déroule sur la plage, une scène d’amour très pudique qui a été plutôt drôle à tourner. Certaines scènes intermédiaires ont été plus difficiles à jouer. Je ne savais pas ce que je devais ressentir à ces moments-là, je n’avais pas d’avis. Après les avoir tournées, je me suis rendue compte que je ne les avais pas maîtrisées, qu’elles m’avaient échappées. Peut-être par inexpérience, car cela faisait longtemps que je n’avais pas joué un rôle aussi important au cinéma. Je me sens plus à l’aise avec le théâtre. On profite jour après jour de son travail, de ce que l’on a fait la veille et les jours précédents. Une expérience théâtrale est pour moi apaisante. On se sent beaucoup plus légère. On dispose de davantage de temps pour répéter. Le cinéma est un autre travail. Il demande un regard encore plus aiguisé sur soi-même. Un film est définitif. L’image fige le moindre faux-pas. Sa dimension macroscopique oblige à rentrer davantage dans les détails, à toujours garder un œil sur soi.

“Un soir au club“ de Jean Achache. Scénario : Guy Zilberstein et Jean Achache. Avec Thierry Hancisse, Elise Caron et Marilyne Canto. Durée : 88 minutes. Musique : Michel Benita. Durée : 88 minutes. Sortie le 18 novembre. La B.O. du film est également disponible (Le chant du Monde/harmonia Mundi).
Photos X/DR
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26 février 2009 4 26 /02 /février /2009 10:04
Songs from the Last Century“, troisième volet des aventures de Guillaume de Chassy – Daniel Yvinec sort aujourd’hui sur Bee Jazz. Quatorze chansons du siècle passé enregistrées à New York avec deux légendes du jazz, Paul Motian et Mark Murphy. A l’occasion de cette parution, j’ai demandé à Guillaume de Chassy de se pencher sur son parcours singulier. Voici la seconde partie de cette longue interview. La première a été publiée dans ce blog le 19 février.

- Nous avons vu qu’après avoir découvert le jazz tardivement tu as décidé d’abandonner ta carrière d’ingénieur chimiste pour te consacrer entièrement à la musique. Monté à Paris dans les années 90, tu diversifies tes activités, enregistres deux nouveaux disques sous ton nom et rencontres Daniel Yvinec avec lequel tu vas avoir une relation privilégiée. Dans quelles circonstances avez-vous approché les responsables d’Abeille Musique ?

- Un soir de déprime et de neige, en décembre 2002, nous avons décidé Daniel et moi de monter un projet autour d’un programme de chansons françaises. Tant qu’à faire, Daniel pensa à un triptyque, trois disques. Le second serait un album concept autour de quelques mélodies de Broadway. Nous n’avons rien défini pour le troisième et l’avons laissé en suspens. Nous avons proposé notre idée à des maisons de disques et curieusement plusieurs nous ont vite répondu. Le label Juste une Trace était très intéressé par nos chansons françaises, mais nous n’étions pas prêts. Pourtant, ils nous ont offert deux jours de studio en mars 2003 et nous avons enregistré une sorte de numéro zéro, “Ghost of a Song“, un album très conceptuel dans lequel nous improvisons sur des standards sans en jouer les thèmes. Il est resté confidentiel, mais nous a permis de poser les bases esthétiques de notre duo : le sens de l’épure et l’importance conjointe du swing et de l’espace. Je travaillais beaucoup avec un producteur et tourneur d’Annecy, Renaud Kressmann, un homme formidable. Il connaissait Yves Riesel, le patron d’Abeille Musique et m’a organisé un rendez-vous avec Alexandre Leforestier qui à l’époque s’occupait de Bee Jazz, le label jazz d’Abeille. C’est ainsi que Renaud Kressmann a produit le disque suivant “Chansons sous les bombes“. Bee Jazz l’a sorti en 2004. C’est un hommage à la chanson française des années 30-50 pour lequel nous avons invité André Minvielle. De nombreux concerts avec André ont suivi. Peu après, Jean-Louis Wiart nous a approché pour le second volet du triptyque, “Wonderful World“. Nous avons enregistré les voix dans les rues de New York en septembre 2004 et improvisé la musique en studio quelques semaines plus tard. Jean-Louis l’a co-produit avec Bee Jazz. Un réalisateur, Antoine Carlier, a créé des images très poétiques sur la musique et ce projet a beaucoup tourné sur scène, souvent avec David Linx en invité. L’album a tellement bien marché, que nous nous sommes demandé, Daniel et moi, ce que nous pourrions bien faire après. Nous voulions un disque différent, mais de même qualité. Ne sachant trop quoi, nous nous sommes accordé une pause.

- Une pause qui t’a permis de réaliser tes propres projets…

- Oui. Une chose surtout me tenait à cœur : enregistrer un disque en piano solo. Des amis dont Jean-Louis Wiart  m’ont encouragé à le faire. C’est finalement Renaud Kressmann qui l’a produit pour Bee Jazz. Enregistré en septembre 2006, il est sorti en 2007 et a été très bien accueilli par la presse. Ce disque a été une étape essentielle dans mon parcours, une sorte de manifeste identitaire. On m’a invité à le jouer dans des festivals classiques et des concerts avec la pianiste Brigitte Engerer en ont découlé. Je joue bien sûr comme un musicien de jazz, j’improvise autant sur des standards que sur des thèmes de Prokofiev ou Dutilleux.

- Comment as-tu rencontré Stéphane Kerecki et d’où t’est venue l’idée de former avec lui un nouveau trio ?
- Je connaissais Stéphane depuis longtemps. On s’était croisés sur différents projets et je passais souvent jouer chez lui. C’est un contrebassiste d’une élégance et d’une intégrité rares. Un soir, Yvinec m’appelle pour que je participe à un concert avec un batteur qui m’était inconnu. C’était Fabrice Moreau, une révélation. Il joue de la batterie comme un peintre manie les couleurs. Avec lui, j’ai fait plusieurs jam-sessions ici même avec des bassistes différents. Le jour où Stéphane s’est joint à nous, ça s’est tellement bien passé que nous avons décidé de développer quelque chose ensemble. Nous avons préparé un répertoire et lorsque Mohamed Gastli, le nouveau label manager de Bee Jazz, m’a demandé si j’avais quelque chose à lui proposer, je lui ai suggéré un disque avec ce trio. Il a refusé et Jean-Louis Wiart a accepté de le produire avec moi. Et puis Mohamed a changé d’avis après nous avoir vu en concert. Jean-Louis s’est donc retiré du projet et nous avons enregistré “Faraway so Close“ à La Buissonne en novembre 2007. Une osmose naturelle existe entre nous et nos concerts l’ont renforcée. Je suis très fier de ce disque. Je souhaitais lui apporter la plus grande sobriété possible et je pense y être parvenu, malgré un bagage technique qui ne constitue pas toujours un atout lorsque l’on recherche l’épure. Je ne voulais pas qu’un instrument soit mis en avant plus qu’un autre. J’aurais été blessé si on m’avait dit « Super le pianiste, quelle technique faramineuse ! » et que l’on ne parle pas des autres membres du groupe. J’ai donc été heureux de découvrir que les critiques percevaient ce travail collectif qui est vraiment le nôtre. Bien qu’impliqués dans d’autres projets, nous trouverons le temps de poursuivre une collaboration que j’estime rare et sincère.

- Le troisième volet de ton triptyque restait sous le boisseau…
- Je l’avais toujours en tête. Daniel Yvinec vint me voir à la maison lorsque Mohamed refusait mon disque en trio. Il avait bien réfléchi et pensait que le seul musicien qu’il voyait intégrer notre univers était Paul Motian. J’étais complètement d’accord, mais je le croyais inaccessible. Daniel m’a dit qu’il fallait lui poser la question, que la seule chose que nous risquions était un refus. Tant qu’à faire, nous avons décidé de demander la même chose à Mark Murphy, une de nos idoles. Daniel a donc envoyé un long mail à Motian, lui expliquant en détail notre démarche. Le lendemain, il recevait la réponse, juste quelques mots : « Bonjour, d’accord. Mon tarif est de tant…Paul Motian » Jean-Louis Wiart a proposé de co-produire l’album avec Bee Jazz, et l’on a réservé un studio merveilleux à New York, le Sear Sound. Avec le mythique James Farber aux commandes, nous savions que la prise de son serait superlative. Nous avons enregistré tous ensemble dans la même pièce sans casques audio et sans répétitions préalables. Motian ne répète pas. Un enregistrement à l’ancienne : deux prises au maximum par morceau et pas de re-recording. Mais auparavant, Daniel et moi sommes allés travailler dans les Landes, dans une maison que mes parents possèdent au bord de l’océan Atlantique. Enfermés comme des ermites, nous avons écouté plus de 150 chansons s’étalant sur un siècle parmi lesquelles un extrait d’une opérette de Francis Poulenc chantée par Yvonne Printemps, des chansons de Joséphine Baker, Prince, Neil Young, Jacques Brel, Léo Ferré, Georges Brassens, Paul McCartney, Paul Simon et quelques standards de Broadway. Nous en avons sélectionné une quarantaine et après les avoir retranscrites, nous les avons essayées en duo. Nous en avons gardé vingt-cinq pour la séance. Pour finir, quatorze figurent sur l’album.

- Comment s’est déroulé l’enregistrement ?
- Les choses se sont passées très simplement. Paul Motian et Mark Murphy se sont facilement coulés dans un monde qui n’était pas le leur tout en gardant leur identité propre, leur forte personnalité. Nous avions choisi des chansons évidentes, de grandes chansons. Certaines ont moins bien fonctionné. Celles de Brassens et le thème de Poulenc chanté par Yvonne Printemps nous ont semblé un peu moins réussis et nous les avons écartées. Tous les titres en trio avec Motian ont été enregistrés la première journée. Le lendemain matin, Paul est revenu pour deux titres avec Murphy dont la fameuse ballade Then I’ll Be Tired of You que Mark a chanté d’une manière inoubliable. Nos deux invités nous ont parfois déconcertés. Paul Motian est à ses heures une sorte de flibustier roublard et goguenard à l’humour caustique. Mais surtout, il est bien autre chose qu’un batteur. C’est un immense artiste, un styliste, un prince qui a aussi un côté “mauvais garçon“. La vie d’un musicien new-yorkais est très dure et comme tant d’autres la sienne n’a pas toujours été facile. Lorsque je suis entré dans le studio le premier jour, Paul arrivé plus tôt installait ses cymbales. Il m’en désigna une et m’expliqua qu’il l’utilisait lorsqu’il jouait au Village Vanguard avec Bill Evans. Mark Murphy est un grand ours barbu avec des bagues énormes à tous les doigts. Il ne se nourrit que de chocolats fourrés et boit du coca cola. Il a monté les six étages à pied car l’ascenseur était en panne. On a cru qu’il allait nous faire une crise cardiaque car il est arrivé tout essoufflé. Il semblait avoir oublié les paroles des chansons et était complètement perdu. Et puis, l’enregistrement a commencé et là un chant extrêmement touchant s’élève, quelque chose de merveilleux. Nous avons intitulé ce recueil de chansons intemporelles du siècle passé “Songs from the Last Century“. Avec lui s’achève un cycle de trois albums dédiés à la mélodie, une aventure humaine et artistique exceptionnelle.
http://www.guillaumedechassy.fr
http://www.myspace.com/gdechassy
Photos ©Pierre de Chocqueuse, sauf S. Kerecki - G. de Chassy - F. Moreau © Aymeric Giraudel. 
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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 10:30
Dans quelques jours sort sur Bee Jazz “Songs from the Last Century“, troisième volet des aventures de Guillaume de ChassyDaniel Yvinec. Après un hommage à la chanson française et un album concept autour de quelques mélodies immortelles de Broadway, nos complices, en compagnie de deux légendes du jazz, Paul Motian et Mark Murphy, font revivre quatorze chansons du siècle passé. A l’occasion de cette parution, j’ai demandé à Guillaume de Chassy de se pencher sur son parcours singulier et c’est dans sa maison de Bourg-la-Reine qu’il m’a expliqué comment un ingénieur chimiste pouvait devenir musicien de jazz. L’interview étant très longue, je préfère la fractionner en deux parties, et vous donner à lire la seconde la semaine prochaine.
  
- Tu as fait des études d’ingénieur chimiste…
- Pas seulement des études. Après avoir obtenu mon diplôme et effectué un tour du monde sac au dos, j’ai travaillé trois ans à Strasbourg comme ingénieur chimiste pour le Ministère de l’Environnement. Je menais alors une double vie car le soir j’étais musicien. Je faisais le bœuf et travaillais mon piano.

- Le piano tu as appris à en jouer en autodidacte ?
- Non, au Conservatoire. J’ai fait des études de piano classique. J’écoutais beaucoup de musique classique, le grand répertoire. Mon professeur me voyait concertiste. Elle avait commencé à m’y préparer, mais ça ne m’intéressait pas. A 14 ans, je me suis fâché avec elle, après 7 ans de piano. Ma prof était une bonne pédagogue, mais je ne faisais pas de musique avec elle. Elle ne m’en faisait jamais écouter, ne me parlait que de piano et de technique et je voulais entendre autre chose, faire autre chose. Je suis parti en courant sans achever mon cursus. J’ai failli être perdu pour la musique. J’y suis revenu deux ans plus tard, à 16 ans, grâce à un professeur exceptionnel. Il m’a fait découvrir Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev, Debussy, Ravel, me donnait des cours particuliers qui duraient deux heures. Je travaillais avec lui le piano pendant une heure, puis il me jouait des œuvres ou me faisait écouter des disques, la meilleure leçon de musique que l’on puisse rêver. Je suis resté en contact avec lui jusqu’à sa mort prématurée et lorsque j’ai commencé à jouer de jazz, il m’a encouragé. C’était un type intelligent, un vrai musicien.


- Tu as donc découvert le jazz tardivement ?
- Oui. J’avais 20 ans, l’âge où beaucoup de musiciens débutent leur carrière de jazzman. Un ami m’a fait entendre un disque live de Monty Alexander, une révélation. Peu de temps après, j’ai acheté mon premier disque de jazz qui est toujours un de mes disques de chevet : “New Jazz Conceptions“ de Bill Evans. Une seconde révélation. Je me suis donc mis à écouter du jazz.


- Et tu t’es mis à en jouer ?
- J’essayais de copier ce que j’entendais dans les disques, mais je n’y comprenais rien. Les rythmes, les harmonies de Bill Evans, de Monty Alexander étaient très trop élaborés.


- Ta connaissance de l’harmonie classique, tes études de piano ne t’ont donc pas aidé ?
- J’étais handicapé par le rythme, le phrasé, le tempo. C’était comme des langues étrangères. Pour caricaturer je dirai que le musicien de jazz s’arrête de jouer quant on lui met une partition devant les yeux et le musicien classique lorsque la partition se referme. Ce n’est plus vrai aujourd’hui avec toutes ces écoles de jazz. Mais à l’époque j’étais mal à l’aise avec le rythme et le phrasé, mais très à l’aise avec l’harmonie, le son, la dynamique, les nuances, les couleurs du piano. J’avais grandi avec Ravel, Debussy, Dutilleux et le langage harmonique des musiciens de jazz m’était familier. J’ai commencé à jouer du jazz avec des musiciens plus forts que moi et ils m’ont appris beaucoup de choses. Je donnais de petits concerts sans prétention tout en poursuivant mes études d’ingénieur. Lorsque je me suis retrouvé en poste à Strasbourg, les engagements ont été plus nombreux. J’avais gardé de nombreux contacts avec des musiciens de Toulouse, ville où j’avais fait mes études supérieures. Un chanteur indien, Ravi Prasad, m’a proposé de faire un disque. Je n’étais pas encore un bon improvisateur et ça m’a obligé à progresser.
 

-A quel moment as-tu décidé de lâcher ton métier d’ingénieur pour devenir un musicien de jazz à temps plein ?
-En 1994, une boîte privée m’a proposé de quitter le Ministère de l’Environnement pour pantoufler chez eux, mais j’étais tellement impliqué dans la musique que je me suis dit que je devais choisir entre le métier d’ingénieur et une carrière de musicien. J’ai choisi la seconde option, consacrant tout mon temps au jazz, travaillant comme un fou pour me mettre au niveau. J’acceptais tout ce que l’on me proposait. Je jouais tous les soirs. C’est une bonne façon d’apprendre. Pendant un an, je me suis concentré sur ce travail, ne m’occupant que de musique. J’ai englouti un énorme répertoire, me plongeant dans Coleman Hawkins, Sonny Rollins, Bud Powell, Wynton Kelly, Red Garland, Ahmad Jamal. C’était pour moi une nécessité vitale. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Ce travail d’écoute, de compréhension est devenu mon pain quotidien. J’habitais à nouveau Toulouse. Mon premier disque “Pour Monk“ date de cette époque. Je l’ai produit moi-même sans trop savoir comment le vendre. Je n’avais pas encore d’existence médiatique. Je ne la recherchais pas. J’étais comme un peintre qui ne se préoccupe pas de savoir si ses toiles seront exposées et vendues. Stéphane Belmondo joue dans ce disque ainsi qu’une fantastique chanteuse, Magali Pietri.


- Arrivais-tu à vivre en faisant du jazz ?
- J’en vivais, mais très mal. J’étais devenu un bon pianiste local, mais surtout pleinement moi-même. Après ce premier disque, Jean-Michel Pilc m’a conseillé de quitter Toulouse et de monter à Pari
s. Il partait s’installer à New York et me proposait son appartement. A Paris, j’ai diversifié mes activités. J’ai travaillé avec une danseuse de flamenco, Ana Yerno, avec laquelle j’ai beaucoup appris sur le geste et le rythme – elle est danseuse percussionniste. Beaucoup de choses m’intéressaient en dehors du jazz. J’ai écrit un conte musical dans lequel j’étais pianiste et narrateur, “La fabuleuse histoire de la femme obus“. Philippe Renault, un tromboniste, et Pierre Dayraud, un percussionniste, m’accompagnaient. J’ai écrit une cantate, une pièce classique créée en 2000 et enregistrée avec le chœur Les Eléments dirigé par Joël Suhubiette.

-Personne ne te connaissait à Paris. Jouais-tu facilement dans des clubs ? Comment trouvais-tu des engagements ?
-J’ai peu joué dans les clubs parisiens la première année. J’ai néanmoins fait quelques bœufs et pas mal de jam-sessions. Un ami originaire de Toulouse, le guitariste Frédéric Favarel, m’a présenté des musiciens. Un lointain cousin, le contrebassiste Benoît Dunoyer de Segonzac m’en a également fait rencontrer. Les choses se sont faites petit à petit. J’ai fini par jouer dans des groupes avant d'enregistrer en 1998 mon deuxième disque, “Rimes“, avec Olivier Ker Ourio à l’harmonica, Pierre Drevet à la trompette et au bugle, Eric Surménian à la contrebasse et Frédéric Jeanne à la batterie. J’avais proposé à Jean-Louis Wiart de le produire sur son label AxolOtl et il avait courtoisement refusé. Une amie commune nous avait présenté et Jean-Louis suivait avec beaucoup d ‘attention mon travail. Trois ans plus tard, je lui ai proposé un autre projet avec Ker Ourio, Surménian, deux percussionnistes, Pierre Dayraud et Laurent Paris, et une voix, celle de ma femme qui chante sur un titre. Et là, Jean-Louis m’a dit d’accord et a produit le disque. “Vue du phare“ est l’un de mes préférés, rien que des compositions originales hormis Gentil coquelicot. Il est sorti sur un vrai label et c’est avec lui que j’ai commencé à affirmer mon identité musicale, même si les ventes restèrent confidentielles. Un disque est un work in progress. Il permet à l’artiste de poser des jalons, de grandir, d’expérimenter. Il peut également se planter. Il met toute sa force et sa sincérité dans un projet et, le temps passant, il s’aperçoit que ce projet est plus ou moins adroit, plus ou moins bien réalisé et maîtrisé.


- A quel moment se situe ta rencontre avec Daniel Yvinec ?
- Daniel m’a appelé peu de temps après. Nous avions fait un concert ensemble plusieurs années auparavant, sur une péniche dans des conditions misérables. Je jouais sur un clavinova et Daniel sur une basse électrique. Ce concert catastrophique nous avait pourtant rapproché. Donc, Daniel m’appelle et me dit avoir carte blanche pour un concert et me propose de le rejoindre. C’était le 5 mai 2002, le jour de la réélection de Jacques Chirac. Depuis lors, nous ne nous sommes plus quittés. Je l’ai invité à participer à mes concerts, nous avons fait de nombreuses jam-sessions ici même à Bourg-la-Reine, dans cette maison et je me suis retrouvé dans un tourbillon dont j’étais à l’origine. J’étais bien, je me sentais prêt, comme un vin qui a longtemps reposé dans une cave. J’avais fait les choses à l’envers. Les fleurs et les fruits étaient sur les branches de l’arbre avant son enracinement. L’arbre a pris racine sur le tard, mais profondément. Mon piano a aujourd’hui une identité, une couleur parce que j’en ai solidement ancré le vocabulaire dans la tradition. Je compose peu en ce moment, mais je passe des heures à travailler les standards et Bach et plus je les approfondis, plus les choses deviennent évidentes sur scène lorsque j’improvise. Porté par l’inspiration du moment, je joue avec mes forces et mes faiblesses. Je ne cherche nullement à reproduire le travail de fond que je fais chez moi.


- Mais cette manière de travailler n’amène-t-elle pas des automatismes que tu reproduis sur scène ?
- Ça en crée, mais ils se fondent dans mon propre vocabulaire. C’est probablement l’avantage de la maturité. Un filtre se met en place automatiquement pour éviter les clichés et laisser toute la place au chant intérieur.
A suivre la semaine prochaine dans "Les années Bee Jazz".

http://www.guillaumedechassy.fr
http://www.myspace.com/gdechassy
Photos ©Pierre de Chocqueuse, sauf la photo en noir et blanc (Guillaume au piano) © Pierre Lebouc
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16 octobre 2008 4 16 /10 /octobre /2008 16:55

Un disque unanimement salué par la critique (voir ce blog en date du 24 septembre), un concert très attendu au New Morning mardi prochain 21 octobre, Ronnie Lynn Patterson fait enfin parler de lui. Tant mieux. Le pianiste parle aussi un français presque parfait. Il se confie à la terrasse d’un café parisien qu’éclaire un doux soleil de septembre, une conversation amicale et chaleureuse qui permet d’esquisser son portrait.     

Ronnie Lynn Patterson est né le 7 mars 1958 à Wichita dans le Kansas. Il a huit ans lorsque son père, infirmier militaire, s’installe avec sa famille à Alcalà de Henares, ville de naissance de Cervantès proche de Madrid. C’est dans le club de la base américaine de Torrejon de Ardoz qu’il joue pour la première fois sur une vraie batterie : « Je m’entraînais avec des cintres sur la planche à repasser de ma mère, un abat-jour en métal me servant de cymbale. »
Quatre ans plus tard, son père ayant été affecté à Colombus, Ronnie Lynn découvre le Mississippi. Il y passe son adolescence, « les années les plus importantes de ma vie avec celles passées en Espagne. » Il continue la batterie, joue du rock et de la soul, prend des cours et remporte le premier prix de caisse claire du Mississippi All States Symphony Orchestra. Le jazz, il le découvre plus tard, en Caroline du Sud où il achève ses études, l’écoute des disques de McCoy Tyner et de Keith Jarrett le décidant à se mettre au piano : « Je travaillais pour payer mes études, la nuit de 4 heures à 10 heures du matin, puis je faisais du piano. J’ai appris à en jouer en quatre, cinq ans. J’écoutais Charlie Parker et tous les grands jazzmen, Dizzy Gillespie que j’adorais, Oscar Peterson, mais je ne voulais pas faire du bop, je cherchais autre chose en improvisant beaucoup. »

Installé à Washington DC dans les années 80, il se produit avec Eddie Henderson et Clifford Jordan. Un ami, Michael Kent, lui présente des africains francophones du Sénégal, lui vante les charmes de la vie parisienne. Après l’espagnol, il découvre le français et part étudier à Montréal, étape de dix-huit mois avant la France enfin rejointe en 1991.
Une prestation remarquée au concours de la Défense ne suffisant pas à le faire connaître, Ronnie  Lynn s’intéresse alors aux musiques classiques et contemporaines, travaille des morceaux de Rachmaninov, de Morton Feldman. Il enregistre deux œuvres de ce dernier en 2001, Piano 1977 et Palais de Mari qui interpellent la critique. « Morton n’était pas trop apprécié par ses collègues musiciens, mais il possédait un langage, un vocabulaire qui lui étaient spécifiques. C’était aussi un bon pianiste. Ses harmonies, sa façon d’aborder le piano m’attiraient. J’utilise parfois ses trouvailles harmoniques dans mes compositions. »
Deux ans plus tard, Ronnie Lynn se décide à enregistrer un disque de jazz, “Mississippi“ « un disque que j’affectionne, qui résonne toujours profondément en moi. » Aldo Romano lui a naguère donné un sérieux coup de pouce en l’invitant à tenir le piano dans “Corners“, un de ses albums. Le contrebassiste de la séance, Michel Benita, sera celui de son disque. Jeff Boudreaux complète brillamment le trio. « Avec ma femme, je l’ai produit moi-même, chez Gérard de Haro à La Buissonne. Une fois terminé, je n’avais pas de maison de disques. J’ai frappé à toutes les portes. Personne n’en voulait. Jean-Jacques Pussiau m’a ouvert la sienne. Il est franc. S’il n’aime pas, il le dit carrément. Il a ses goûts, sa sensibilité, mais surtout un côté humain et affectif qui rendent les choses très faciles. Il a gardé la bande un mois pour l’écouter et la réécouter. Puis il l’a conservée encore une semaine avant d’accepter de la sortir sur Night Bird Music, son label. »

Enfin reconnu comme pianiste de jazz, Ronnie Lynn fait partie du jury du concours international de piano Martial Solal en 2006. Le label bordelais Amor Fati et le Bordeaux Jazz Festival co-produisent sa "Gernika Suite" hommage au peuple basque dont il parle la langue, mais Ronnie Lynn souhaite faire un autre disque en trio et n’a pas le premier sou. « Stéphane Kerecki, Louis Moutin et moi-même avions joué un soir dans un club de Barbès et le concert s’était formidablement bien passé. Louis, je l’avais entendu au New Morning avec son groupe. Son jeu de batterie m’avait tellement séduit que j’avais composé un morceau en pensant à lui. C’est Stéphane Kerecki qui m’a branché sur les gens de Zig Zag Territoires. Il a parlé avec eux et me les a présentés. L’affaire s’est conclue. Stéphane a accepté de jouer la contrebasse. C’est une belle aventure, mais je souhaite enregistrer mon prochain disque avec Michel et Jeff qui m’ont aussi beaucoup apporté. J’en ai la musique en tête. »

(Photo couleur: ©Pierre de Chocqueuse - Photo noir et blanc : ©Jean-Jacques Pussiau)

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