Entre le 5 et le 7 septembre, douze jeunes formations, « bataillèrent » pour remporter l’un des Trophées du Sunside, des prix destinés aux meilleurs groupes et aux meilleurs solistes de la génération montante, les talents de demain. Quatre formations, quatre heures de musique à écouter et à noter trois soirs durant pour que le jury dont j’étais l’un des membres puisse parvenir au palmarès qui fut dévoilé dès le 8 au matin. Le bilan de cette 17ème édition fut incontestablement positif, tant sur le plan musical que sur celui de l’audience. Voir le club de la rue des Lombards investi par un public jeune et enthousiaste donnait du baume au cœur.

La musique apporta son lot de bonnes surprises et de déceptions, ces dernières moins nombreuses que d’autres années grâce au bon niveau technique des musiciens et à la forte personnalité de certains d’entre eux, les groupes proposant du jazz sortant des sentiers battus et des arrangements originaux se voyant récompensés. Leurs judicieuses combinaisons de timbres permirent ainsi à Oggy & The Phonics de remporter le 1er prix du meilleur groupe. Savamment filtrées par des pédales d’effets contribuant à l’identité sonore de la formation, clarinette (Clément Meunier, 1er prix du meilleur soliste), saxophone ténor (Louis Billette), et guitare (Théo Duboule) mêlent leurs sonorités et servent des compositions lyriques et fort bien orchestrées, une musique énergique que rythment Gaspard Colin (basse) et Nathan Vandenbulcke (batterie). Un album autoproduit, “Folklore Imaginaire”, est disponible sur leur site. Après avoir patiemment écouté quantité de thèmes bien fades sauvés par le savoir-faire des musiciens tous capables d’improviser, le jury ne pouvait qu’applaudir les morceaux mélodiques que le groupe proposait. Car, doté d’une technique impressionnante et souvent bardé de diplômes, le musicien de jazz ne cherche trop souvent qu’à faire entendre sa propre musique, se prend pour un compositeur ce qui est loin d’être toujours le cas. Composer un thème séduisant, une vraie mélodie, denrée rare aujourd’hui, n’est pas chose facile. Une ritournelle ou un riff font parfois l’affaire, mais un Ornette Coleman ne se révèle pas tous les jours.
La plupart des musiciens qui se produisirent alternativement au Sunside et au Sunset pendant trois soirs semblaient oublier que tout jazzman dispose d'un vivier de mélodies susceptibles de nourrir son art, de faire du neuf avec du vieux, de créer des nouveaux morceaux à partir d’un répertoire existant. Des mélodies sur lesquelles le musicien peut greffer des improvisations toujours nouvelles et faire chanter de belles phrases mélodiques à l’instrument qu’il pratique. Libre à lui d’imposer de nouveaux standards plus proches de son environnement musical, de son époque. C’est ce que fait Brad Mehldau lorsqu’il reprend des thèmes de Paul McCartney, de Radiohead ou de Sufjan Stevens. La communauté des jazzmen s’enracine ainsi dans un vaste répertoire toujours renouvelé. C’est pour vérifier cet enracinement que le jury demanda à chaque formation de jouer un standard de son choix. Le résultat fut souvent concluant. Et même enthousiasmant dans le cas d’Oggy & The Phonics qui nous offrit une version très originale du Pithecanthropus Erectus de Charles Mingus. Un seul groupe ne se livra pas à cet exercice. Relevant davantage de la musique improvisée que du jazz, leur musique « coup de poing » n’avait qu’un seul mérite : ne pas laisser indifférent.

Car nos oreilles eurent parfois à souffrir, certains batteurs plus fougueux que d’autres, faisant inutilement monter le niveau sonore. Un bon batteur est un batteur que l’on n’entend pas disait Bill Evans. Une boutade certes, mais un batteur qui joue trop fort entraîne inévitablement ses partenaires à faire de même et ce, au détriment de la musique. Cette dernière souffre souvent d’un trop plein de notes. Asphyxié, le tissu musical respire mal, un niveau sonore trop élevé n’arrangeant pas les choses. Groupe vocal féminin réunissant Nirina Rakotomavo, Cynthia Abraham et Céline Boudier (remplacée pour ce concert par Camille Durand), les Selkies surent ainsi nous plonger dans un bain de fraicheur, nous remettre d’aplomb. Leurs voix chaudes et sensuelles s’assemblent, s’harmonisent et se complètent pour chanter du folk, du jazz, des musiques sans frontières. Une mention spéciale du jury récompensa leur prestation. J’ai également apprécié le Gabriel Midon Quartet. Contrairement à d’autres bassistes qui se prennent pour Scott LaFaro ou Jaco Pastorius, Gabriel Midon n’oublie pas que le rôle de son instrument, véritable colonne vertébrale de sa formation, est principalement de porter la musique. Il prend bien quelques solos mélodiques mais toujours à bon escient et préfère laisser ses musiciens parfaire ses intéressantes compositions. Le saxophoniste Romain Cuoq et le pianiste Clément Simon se montrèrent ainsi beaucoup plus à l’aise et performants qu’au sein du groupe de ce dernier.
Mais la grande découverte de ces Trophées reste pour moi la chanteuse Marie Mifsud. Récompensée par un deuxième prix d’orchestre, sa prestation scénique surpassa toutes les autres. Très à l’aise, mettant aisément le public dans sa poche, elle fut la seule à offrir un vrai spectacle, un show professionnel. Venue du lyrique, Marie Mifsud apprit l’art du jazz vocal auprès de la grande Sara Lazarus. Contrôlant parfaitement son souffle, elle possède une excellente diction et fait ce qu’elle veut avec sa voix. Une voix de soprano qui escalade sans peine les octaves, fait danser les mots et les onomatopées. Mimi Perrin aurait adoré ! Batteur du petit orchestre qui l’accompagne, Adrien Leconte écrit des textes pleins d’humour. Marie contracte, prolonge ou en étire les syllabes pour leur donner du swing. Des compositions originales, mais aussi de grands standards de jazz (Señor Blues d’Horace Silver, Puttin’ on the Ritz très drôle et très champagne en rappel) confiés à un quintette au sein duquel chaque musicien a un rôle précisément défini. Car la mise en place, impeccable, ne souffre d’aucun écart, le groupe allant jusqu’à posséder son propre ingénieur du son. Un bon flûtiste Quentin Coppale double la voix et dialogue avec elle. Le piano de Tom Georgel apporte à la musique son assise harmonique. Quant à la contrebasse bien boisée de Victor Aubert, elle a bien sûr une réelle importance. Marie Mifsud a fait paraître il y a quelques mois “LÀ” un disque autoproduit d’une trentaine de minutes, sept morceaux parmi lesquels des reprises de Take The A Train, Soul Eyes, Black Coffee et Duke Ellington’s Sound of Love. On peut se le procurer sur le site de la chanteuse.
-Oggy & The Phonics : www.oggyandthephonics.com
-Marie Mifsud : www.mariemifsud.com
PALMARÈS :
MEILLEUR GROUPE : 1er prix : Oggy & The Phonics - 2ème prix : Marie Misfud Quintet - Mention Spéciale du Jury : Selkies
MEILLEUR SOLISTE : 1er prix : Clément Meunier (clarinette) - 2ème prix : Pierre Carbonneaux (saxophone).
Photos © Patrick Martineau - Portrait de Marie Mifsud © Flavien Prioreau





































Autour de François Couperin, son sous-titre, est des plus explicite. Autour, car s’il ne contient qu’une seule composition de Couperin, La muse plantine, jouée à peu près à la lettre – à peu près, car les instruments semblent parfois grimacer et gémir –, l’album contient trois autres morceaux directement inspirés par trois de ses nombreuses pièces pour clavecin. Quatre livres qu’il divisa en vingt-sept ordres, des œuvres au sein desquelles la poésie est favorisée au détriment de la virtuosité et qui portent souvent des noms humoristiques, tel que Le dodo ou l’amour au berceau repris librement ici. Cinq compositions personnelles de Jean-Philippe Viret, reflet de sa propre vision du compositeur – L’idée qu’on s’en fait –, complètent le disque, l’écriture plus contemporaine de Peine Perdue, précédemment enregistré en 2008 par le trio du contrebassiste (Edouard Ferlet et Fabrice Moreau), plaçant ce morceau à part. Malgré la présence de la contrebasse, la sonorité de ces pièces reste bien celle d’un quatuor à cordes « classique ». Au sein d’une musique écrite, s’insèrent de nombreuses parties improvisées, discours audacieux d’une spontanéité toute naturelle autour de mélodies séduisantes. 
En tant que sideman, le guitariste n’a pourtant jamais cessé de participer à des séances pour ECM. Outre de nombreuses sessions avec Paul Motian et sa participation au groupe Bass Desires de Marc Johnson, il se fait remarquer dans des albums de Paul Bley, Jan Garbarek, Eberhard Weber, Kenny Wheeler et récemment dans “The Declaration of Musical Independence” d’Andrew Cyrille, batteur souvent associé à la New Thing dont les préoccupations esthétiques ne sont pourtant pas celles du guitariste. Il y joue trois de ses compositions dont Song for Andrew n°1 que l’on retrouve dans “Small Town”, un duo guitare / contrebasse, l’instrument se voyant confié à Thomas Morgan que le batteur Joey Baron lui à présenté dans les années 90. Frisell apprécie sa façon naturelle de s’exprimer de « se projeter un peu en amont de la musique avant de jouer une note », d’anticiper les siennes. « Il ne joue jamais rien qui ne soit une réponse à ce que j’ai joué précédemment ce qui a le pouvoir de me rendre léger, comme si je pouvais vraiment décoller » confie volontiers le guitariste.
Ce soir là, Lee Konitz est dans la salle. Subconscious-Lee est un coup de chapeau impromptu adressé au saxophoniste qui le composa en 1949. Morgan accompagne les notes sinueuses de ce classique du bop que joue parfaitement le guitariste puis prend l’initiative. Si Jim Hall reste sa principale influence, Bill Frisell passa une partie de sa jeunesse à Denver dans le Colorado, s’imprégnant de folk et de country music. Wildwood Flower, un des grands succès de la Carter Family fait donc partie de ses racines. Small Town est dédié à Maybelle Carter dont le jeu de guitare novateur influença le sien – le pouce assure la mélodie sur les cordes basses et les autres doigts la rythmique, mélodie et rythme étant ainsi joués simultanément. L’Amérique de Frisell c’est aussi le rock’n’roll de Fats Domino. Co-signé avec son complice Dave Bartholomew, What a Party est un classique du chanteur. Sa partie vocale se confond ici avec une ligne rythmique très souple, dont les notes espacées aèrent beaucoup la musique. Poet - Pearl est une ancienne composition de Morgan que Frisell introduit par des harmoniques. La contrebasse tisse un subtil contrepoint mélodique derrière la guitare qui en fait délicatement chanter le thème. Magnifiquement ré-harmonisée par nos deux complices, sa célèbre mélodie naguère chantée par Shirley Bassey convenant très bien à un traitement instrumental, Goldfinger, que John Barry très inspiré composa dans les années 60, referme un disque d’une grande richesse inventive.
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