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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 10:15
© Klaus Vedfelt - Getty

© Klaus Vedfelt - Getty

 2020 : une année noire pour la culture, pour nos jazzmen, pour les habitants d’un monde sens dessus dessous victimes d’un ennemi invisible, inodore, incolore et mortel. Tour à tour confinés, déconfinés et reconfinés par leurs gouvernants eux-mêmes surpris par l’ampleur d’une pandémie que personne n’a vu venir, le terrien s’interroge sur la vie de demain. Y-aura-t-il encore des contacts physiques, des magasins, des bars, des restaurants, des musées, des salles de concerts, des clubs et des festivals de jazz ? Les ventes de disques en ont bien sûr été affectées. Les rares échoppes qui en proposent ayant été contraintes ce printemps de garder portes closes, bien des parutions furent reportées à l’automne. Leurs bacs à nouveau remplis, nos boutiques préférées se sont retrouvées fermées en novembre. Quant aux clubs et aux salles qui assurent les concerts de sortie des albums, leur réouverture tant espérée le 15 décembre est reportée en janvier, ou plus tard encore. Enregistrer des concerts et les proposer sur des sites ou des réseaux sociaux, ce n’est pas la même chose que d’écouter une musique vivante se créant sous nos yeux.

 

Restent les disques que l’on peut écouter chez soi sans danger. Malgré la pandémie, ils ont été nombreux à sortir en 2020. Depuis, la plupart des studios ont provisoirement fermé leurs portes et c’est chez lui, sur son propre piano, que Fred Hersch a enregistré le sien, l’un des deux albums solo de ces 13 Chocs au sein desquels les musiciens européens sont à l’honneur cette année. Comme Michael Wollny, l’auteur du second opus en solo de cette sélection, Anja Lechner et Daniel Erdmann sont allemands. Associés à des musiciens français, la violoncelliste à François Couturier, le saxophoniste à Bruno Angelini, ils ont fait paraître d’excellents disques en duo, l’amitié franco-allemande se révélant gagnante.

 

Palo Alto”, un inédit non négligeable du grand Thelonious Monk, “The Women Who Raised Me” de Kandace Springs et “Sunset in the Blue” de Melody Gardot sont les seuls disques de jazz américains de ce palmarès 2020 avec celui de Fred Hersch dont la rythmique habituelle accompagne Marc Benham dans un album publié sur le label danois SteepleChase. Souvent produit par des firmes européennes (ECM), le meilleur du jazz sort aujourd’hui des studios européens. Andy Emler, le Marcin Wasilewski trio avec Joe Lovano ont enregistré leurs disques à La Buissonne et Pierre de Bethmann les quatre volumes de ses “Essais” au Studio Recall. Gérard de Haro et Philippe Gaillot, leurs ingénieurs du son, comptent parmi les meilleurs. Puissent-ils encore enregistrer des disques l’an prochain.

11 nouveautés…

 

Marc BENHAM : “Biotope”
(SteepleChase / Socadisc)

Chronique dans le blog de Choc le 10 mars

Jouant avec un égal bonheur du stride, du dixieland, du swing, du bop et du jazz moderne, le piano espiègle de Marc Benham rassemble toutes les périodes de l’histoire du jazz, les époques de sa saga se télescopant parfois au sein d’un même morceau. Enregistré en une seule journée avec John Hebert (contrebasse) et Eric McPherson, la section rythmique habituelle de Fred Hersch, “Biotope” séduit donc par la variété de son répertoire. Mood Indigo, Jitterbug Waltz, Moonlight in Vermont datent des années 30 et 40. Con Alma et Airegin des années 50. Le pianiste étonne aussi par l’audace, la modernité de ses compositions. Sa Suite de Fibonacci est une petite merveille d’écriture et Pablo un dandinement de notes étourdissantes habitées par le swing. Imprévisible, chargée d’un humour malicieux, sa musique acrobatique donne le vertige.

Vincent COURTOIS : “Love of Life”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 17 février

En 2019, subjugué par la force évocatrice des récits de Jack London (1876-1916), le violoncelliste Vincent Courtois entreprit avec Robin Fincker (saxophone ténor et clarinette) et Daniel Erdmann (saxophone ténor), une tournée américaine les menant sur les terres de l’écrivain. Gérard de Haro qui les accompagnait enregistra le trio à Oakland. Une nouvelle de London, Love of Live, donne son nom à l’album. Presque tous les morceaux portent d’ailleurs ceux de ses romans et nouvelles, ses livres parmi lesquels “Martin Eden” inspirant à Vincent Courtois mélodies et cadences. Principal pourvoyeur de thèmes du trio, ce dernier donne volume et puissance à la musique. De l’intimité de son instrument avec deux saxophones naissent des sonorités inouïes que ce trio d’exception est bien le seul à nous offrir.

Anne DUCROS : “Something”

(Sunset Records / L’autre distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 2 mars

Produit par Stéphane Portet et dédié à Didier Lockwood qui s’impliqua beaucoup dans “Purple Songs” (Dreyfus Jazz), un album d’Anne Ducros primé par l’Académie du Jazz en 2001, “Something” parvient à capter merveilleusement les nuances, le timbre de sa voix. Qu’elle s’exprime en anglais (Your Song d’Elton John, Something de George Harrison, The Very Thought of You) en français (Samba Saravah, paroles françaises de Pierre Barouh), ou en italien (Estate), sa diction parfaite, son phrasé aérien et souple, ses onomatopées inventives suscitent l’admiration. Gardienne du tempo, la contrebasse de Diego Imbert donne une grande lisibilité mélodique au répertoire. Quant à la guitare d’Adrien Moignard, elle trouve toujours les notes justes pour mettre en valeur la meilleure de nos chanteuses de jazz.

Andy EMLER : “No Solo”

(La Buissonne / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 12 octobre

Bien qu’écrit sur mesure pour ses invités, le répertoire de “No Solo” entièrement composé par Andy Emler qui a conçu son disque comme une suite, s’ouvre à l’imprévu et irradie un feeling inhabituel. Ces morceaux, le pianiste les a enregistrés en solo avant de les confier aux musiciens pour lesquels ils ont été pensés, chacun d’eux rajoutant en re-recording dans un autre studio sa propre partie instrumentale ou vocale. Réservant les deux premières pièces à son piano, Emler enchaîne sur des duos et des trios éblouissants. La flûte de Naïssim Jalal plonge For Nobody dans un bain de douceur. Les voix d’Aïda Nosrat, d’Aminata « Nakou » Dramé et de Thomas de Pourquery humanisent une musique sensible et colorée qui devient pure magie lorsque, porté par un ostinato de piano envoûtant, le saxophone alto Géraldine Laurent y insuffle son âme.

Daniel ERDMANN / Bruno ANGELINI : “La dernière nuit”

(www.brunoangelini.com)

Chronique dans le blog de Choc le 17 février

Composée et interprétée par Daniel Erdmann (saxophone ténor) et Bruno Angelini (piano), la musique de “La dernière nuit” accompagne une évocation de Sophie Scholl (1921-1943), figure emblématique du réseau « La Rose Blanche » qui fut décapitée le 22 février 1943 à Munich par les nazis avec son frère Hans pour avoir imprimé et diffusé des tracts hostiles au régime et à la guerre. Les subtiles couleurs harmoniques des compositions, les notes tendres et émouvantes du piano, le souffle expressif du saxophone traduisent les états d’âme de la condamnée la nuit qui précède son exécution, expriment son espoir de vaincre la peur et d’entrer sereinement dans la mort. Vendu lors des concerts du duo, ce disque, magnifique, est disponible sur les plateformes numériques (Bandcamp) et sur le site de Bruno Angelini.

Melody GARDOT : “Sunset in the Blue”

(Decca / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 13 novembre

Cinq ans que Melody Gardot n’avait pas sorti de disque studio. “Sunset in the Blue” ne déçoit pas et fait partie de ses grandes réussites. Arrangés par Vince Mendoza, les violons et violoncelles du Royal Philharmonic Orchestra magnifient la voix chaude et caressante de la chanteuse qu’accompagne le chanteur de fado António Zambujo dans C’est magnifique. À cet écrin de cordes se mêlent parfois des vents, l’orchestre au grand complet déployant aussi ses fastes. Larry Klein qui a produit l’album en a soigné tous les détails pour lui donner un brillant exceptionnel. Il y parvient. Interprétant une poignée de standards et des compositions originales, Melody Gardot célèbre sensuellement le Brésil et le jazz. Des musiciens confirmés l’accompagnent, la guitare d’Anthony Wilson rythmant délicatement la musique.

Fred HERSCH : “Songs from Home”

(Palmetto / L’autre distribution)

Chronique dans le blog de Choc le 11 décembre

Ce disque en solo, Fred Hersch l’a enregistré dans la maison de campagne de Pennsylvanie sur son propre piano, un Steinway B de 50 ans. Confiné, souhaitant rendre les gens heureux par sa musique, il pose ses propres harmonies sur des chansons souvent liées à des souvenirs de jeunesse. Il a grandi avec la musique populaire sophistiquée et créative des années 60, avec “Blue” de Joni Mitchell, “Sgt Peppers” des Beatles, Wichita Lineman de Jimmy Webb. Outre quelques compositions personnelles – Sarabande, West Virginia Rose dédié à sa mère et à sa grand-mère  –, le répertoire comprend aussi Get Out of Town de Cole Porter et Solitude de Duke Ellington, morceau approprié à l’enfermement que fait vivre la pandémie. Dans l’intimité de son domicile Fred Hersch s’épanche et exprime ses sentiments en jouant un merveilleux piano.

Anja LECHNER / François COUTURIER : “Lontano”

(ECM / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°732

Anja Lechner au violoncelle, François Couturier au piano, soit la moitié de l’admirable Tarkovski Quartet à nouveau réuni après un premier opus en duo en 2013 sur ECM New Series. Avec Anja, l’une des rares violoncellistes « classique » qui ne craint pas d’improviser, François joue une musique ouverte qui dépasse le cadre du jazz et décloisonne les genres. Les belles lignes mélodiques de son piano se mêlent à celles du violoncelle dont les cordes laissent échapper une musique pure et majestueuse. Parfaitement équilibré, le répertoire de l’album comprend des compositions originales, de courtes improvisations collectives, des pièces du répertoire classique du géorgien Giya Kancheli et d’Henri Dutilleux, et des relectures inspirées d’œuvres du pianiste argentin Ariel Ramírez, et de l’oudiste tunisien Anouar Brahim.

Kandace SPRINGS : “The Women Who Raised Me”

(Blue Note / Universal)

Chronique dans Jazz Magazine n°726

Larry Klein sait mettre en valeur les musicien(ne)s dont il produit les albums. Repérée par Prince en 2016, Kandace Springs bénéficie de ses arrangements élégants dans ce disque qui comme son nom l’indique, (« Les femmes qui m’ont inspirée »), est un hommage aux chanteuses qui ont marqué sa jeunesse. Reprenant des thèmes chantés par Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone, Carmen McRae et plus proche de nous par Norah Jones, Diana Krall, Sade, Roberta Flack, Dusty Springfield et Bonnie Raitt, elle les chante avec une voix chaude et puissante dont il est difficile de rester insensible. Jouant elle-même du piano, accompagnée par une section rythmique comprenant Steve Cardenas (guitare), Scott Colley (contrebasse) et Clarence Penn (batterie), et conviant à la fête quelques solistes prestigieux, elle signe un opus 100% jazz, son meilleur.

Marcin WASILEWSKI Trio, Joe LOVANO : “Arctic Riff”

(ECM / Universal) 

Chronique dans Jazz Magazine n°729

Après avoir convié le saxophoniste suédois Joakim Milder à l’enregistrement de “Spark Of Life” en 2014, le trio du pianiste Marcin Wasilewski qui depuis sa création en 1993 comprend le bassiste Slawomir Kurkiewicz et le batteur Michal Miskiewicz, invite le saxophoniste Joe Lovano à partager sa musique. Dans Glimmer of Hope, une longue et délicate introduction de piano de Wasilewski fait d’emblée rentrer l’auditeur dans un jazz modal et onirique. Le pianiste embellit les thèmes par des couleurs harmoniques enveloppantes, la finesse de son toucher. Au ténor, Lovano dynamise la musique par un jeu musclé dont profitent L’amour fou et On the Other Side qu’il a écrit pour cette séance. Sa sonorité chaleureuse fait merveille dans les ballades. Le lyrisme de ses chorus en magnifie les mélodies.

Michael WOLLNY : “Mondenkind”

(ACT / Pias)

Chronique dans le blog de Choc le 26 octobre

Enregistré à Berlin en avril, en pleine période de confinement, “Mondenkind” est le premier opus en solo de Michael Wolny. Son titre (Enfant de la lune) fait référence à la mission Apollo 11, plus précisément à l’astronaute Michael Collins qui à chaque passage orbital autour de la lune perdait tout contact avec la terre pendant 46mn et 38s, la durée de ce disque. Le pianiste mêle ses œuvres à des pièces de compositeurs « classiques » (Alban Berg, Rudolf Hindemith), à des thèmes du groupe canadien Timber Timbre et du chanteur Sufjan Stevens. Des morceaux lents et expressifs, souvent en mode mineur, accompagnent de courtes pièces abstraites et inquiétantes. En pleine possession de ses moyens, un musicien inventif pose des harmonies raffinées sur une musique souvent onirique et signe une des grandes réussites de sa discographie.

 …1 coffret de 5 CD(s)

 

Pierre de BETHMANN Trio : “Essais / Volumes 1 à 4”

(Aléa / Socadisc)

Chronique du volume 4 dans le blog de Choc le 2 mars

Chronique du volume 4 dans le blog de Choc le 27 novembre

Le volume 4 et le disque bonus de ce coffret contenant cinq plages inédites sont parus cet automne. Les trois autres datent de 2015, 2017 et février 2020. Tous contiennent des thèmes écrits ou adoptés par des jazzmen (Thelonious Monk, Herbie Hancock, Sam Rivers, Wayne Shorter), des chansons (Que Sera Sera popularisé par Doris Day, Pull Marine de Serge Gainsbourg), des pièces du répertoire classique (Sicilienne de Gabriel Fauré, Forlane de Maurice Ravel) et des morceaux peu souvent joués qui revivent sous d’autres couleurs harmoniques (Moreira que le pianiste et chanteur Guillermo Klein enregistra en 2011 avec son groupe Los Guachos). Les bonnes mélodies ne meurent jamais. Pierre de Bethmann (piano et rhodes) Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) s’en approprient 40 et les rendent éblouissantes.

…et 1 inédit

 

Thelonious MONK : “Palo Alto”

(Impulse ! / Universal)

Chronique dans le blog de Choc le 9 novembre

1968, une année difficile pour l’Amérique et pour Thelonious Monk qui pourtant enchaîne les concerts. En octobre, le pianiste se produit deux semaines au Jazz Workshop de San Francisco. Alors que les tensions restent vives entre Blancs et Noirs en cette période d’émeutes raciales, le 27 octobre Danny Scher, un lycéen de seize ans, parvient à rassembler les deux communautés autour de la musique de Monk dans l’auditorium de son lycée de Palo Alto. En quartette avec Charlie Rouse (saxophone ténor), Larry Gales (contrebasse) et Ben Riley (batterie), le pianiste interprète cet après-midi-là Ruby My Dear, Well, You Needn’t, Blue Monk, Epistrophy, reprend en stride Don’t Blame Me et achève sur quelques notes de I Love You Sweetheart of All My Dreams, une chanson de 1928 popularisé par Rudy Vallee. 47 minutes de bonheur enfin ressuscitées.

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