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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 17:37

Après “Either Way”, un disque à l’instrumentation modeste mais qui fait appel à des cordes dans quatre morceaux, Anne Ducros, seule chanteuse française avec Cécile McLorin Salvant qui parvint à obtenir le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz (en 2001 avec “Purple Songs”), renoue avec le faste orchestral d’“Ella…My Dear”, un album de 2010 arrangé par Ivan Jullien au sein duquel un orchestre d’harmonie (quarante-cinq musiciens) l’accompagne. Combinant cordes et cuivres tout en laissant de la place à quelques solistes, “Brother Brother !”, son nouvel album dédié à son frère récemment disparu et enregistré avec un orchestre symphonique, apparaît comme l’une des grandes réussites de sa déjà longue carrière.

Enregistré en Italie (Milan et Catane) et à Paris, “Brother Brother !” bénéficie des arrangements soignés et convaincants de Giuseppe Emmanuele avec lequel Anne a déjà travaillé. Souvent au piano, ce dernier a également écrit Petals, le seul thème original de l’album. Assumant un projet commercial (dans le bon sens du terme), la chanteuse y reprend des tubes éprouvés, des chansons célèbres associés à Marvin Gaye, Sting, Joe Cocker, Stevie Wonder, Juliette Gréco, Yves Montand et quelques autres. Un disque produit « à l’américaine » dans lequel les bonnes idées ne manquent pas. L’introduction de What’s Going On à la guitare acoustique, l’orchestre rentrant progressivement pour mieux irradier sa mélodie de couleurs, reste une trouvaille. Le vibraphone qui se mêle subtilement aux cordes dans La Bicyclette en est une autre. Quant aux réussites, elles sont également nombreuses dans cet opus flamboyant. You are so Beautiful et l’espiègle Désabillez Moi sont magnifiquement arrangés et chantés. Samba Saravah hérite peu avant sa coda d’un court passage en scat dont les onomatopées chantantes et soyeuses collent parfaitement à la musique.

 

Car utilisant sa voix comme un véritable instrument, Anne Ducros impressionne toujours autant. Son articulation, son phrasé, sa justesse suscitent l’admiration. Ses scats souvent vertigineux traduisent son grand métier. Elle sait comment faire vibrer l’air qui sort de ses poumons, tenir longtemps une note, faire danser les onomatopées qu’elle invente. Qu’elle s’exprime en français ou en anglais, sa prononciation parfaite permet de comprendre tout ce qu’elle chante ce qui devient rare chez les chanteurs et chanteuses qui se produisent aujourd’hui. Même chargé de notes chromatiques, l’espace sonore laisse toujours de la place à la voix et aux solistes, à l’harmonica d’Olivier Ker Ourio dans What’s Going On, au saxophone ténor de Lionel Belmondo dans At Last. Moins célèbres, les musiciens italiens également invités se révèlent tout aussi talentueux, que ce soit Giulio Visibelli au saxophone soprano dans Fragile ou Mimmo Gaglio à la clarinette dans Petals, un très beau morceau. Il faut également saluer la belle guitare d’Olivier Louvel et la section rythmique habituelle d’Anne, Gilles Nicolas (contrebasse et basse électrique) et Bruno Castellucci à la batterie, Vincent Bruynincks, un élève de la grande Nathalie Loriers, remplaçant Benoît de Mesmay au piano.

 

-Concert de sortie (avec l’orchestre symphonique) le jeudi 18 mai dans le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas (92 rue d’Assas 75006 Paris) concert donné dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés.

 

Photo d'Anne Ducros avec Giuseppe Emmanuele © Roberto Cifarelli.

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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 09:09
LE PIANO PLURIEL d’ENRICO PIERANUNZI (à propos de quelques enregistrements récemment publiés du pianiste)

Trois disques d’Enrico Pieranunzi sont parus ces derniers mois, trois albums très différents, le pianiste romain aimant diversifier ses projets. Le plus européen des trois est certainement “Ménage à trois” (Bonsaï Music / Harmonia Mundi), un enregistrement de novembre 2015 (mis en vente en octobre 2016) dans lequel, accompagné par Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, Pieranunzi s’amuse à plonger dans le jazz des pièces du répertoire classique. « J’ai côtoyé deux femmes splendides, les deux muses-musicales de ma vie : la musique classique et le jazz » écrit Enrico dans le livret du CD, cohabitation réussie des deux genres.

 

Cohabitation et non syncrétisme, car le jazz et le classique font rarement bon ménage. Ici des mélodies de Jean-Sébastien Bach, Robert Schumann, Franz Liszt, Gabriel Fauré et d’autres compositeurs admirés donnent naissance à de véritables morceaux de jazz *. Tout en restant un soliste qui improvise, le pianiste traite ces thèmes empruntés comme s’il les avait composés. Des rythmes syncopés, un découpage différent de la phrase musicale, des notes bleues, entraînent donc ces pages classiques dans un monde différent de celui qui est le leur, celui du jazz bien que leur grande sophistication harmonique soit celle d’un jazz revisité sous le prisme d’une sensibilité, d’une culture et d'un piano européen. La 1ère Gymnopédie d’Erik Satie abordée sur un tempo médium très inhabituel, La plus que lente de Claude Debussy, l’Hommage à Edith Piaf de Francis Poulenc (improvisation n° 15 écrite en 1959) et bien d’autres pièces de ce disque témoignent ainsi de leur profonde transformation, de leur passage d’un état à un autre. En outre, Enrico Pieranunzi s’est également diverti à composer des nouveaux morceaux à partir de ceux qu’il a sélectionnés. Ses variations autour de la Romance de Darius Milhaud ou La moins que lente, fantaisie au swing irrésistible imaginée par le pianiste sur le même canevas harmonique de La plus que lente, soulèvent également l’enthousiasme.

 

* Mis à part quelques introductions au piano du maestro, sa carrière de concertiste classique et son impressionnant bagage technique lui permettant tout aussi bien de jouer du classique que du jazz comme en témoigne son disque de 2007 consacré aux sonates de Domenico Scarlatti.

Également paru en octobre 2016, “Americas” (CAM Jazz / Harmonia Mundi) réunit Enrico Pieranunzi et un autre pianiste italien, Bruno Canino, une légende dont la réputation internationale n’est plus à faire. Né en 1935, ardent défenseur de la musique contemporaine, il fut naguère l’accompagnateur attitré de la cantatrice Cathy Berberian, l’épouse du compositeur Luciano Berio. On lui doit également la première intégrale en CD des œuvres pour piano de Claude Debussy. Enrico qui rêvait de faire un disque avec lui m’a confié être particulièrement fier de cet album enregistré en décembre 2015, album dont le répertoire est entièrement consacré à des compositeurs des deux Amériques : George Gershwin, Aaron Copland et William Bolcom pour celle du Nord ; Carlos Guastavino (qui écrivit beaucoup pour la voix et le piano) et Astor Piazolla, tous les deux argentins, pour celle du Sud.

 

La musique comprend aussi bien des tangos (La Muerte Del Ángel et Milonga Del Ángel de Piazzola, cette dernière dans une version aussi lumineuse que poétique) que du ragtime (Old Adam). Interprété dans sa version originale pour deux pianos, le Danzón Cubano de Copland est comme son nom l’indique un danzón, une danse cubaine. Enfin les variations sur I Got Rhythm proposées ici relèvent davantage du classique que du jazz, Bruno Canino les approchant à travers sa culture de pianiste classique.

 

C’est donc surtout à Enrico Pieranunzi, pianiste aussi à l’aise avec le jazz qu’avec la musique savante de tradition européenne, de rythmer différemment ces pièces dont les cadences appartiennent à des genres bien spécifiques (la musique afro-cubaine, le tango), cadences qui ne sont pas celles du jazz. Ses lignes mélodiques et rythmiques entrecroisent sans problème celles de son partenaire. Ce dernier a beaucoup joué avec le pianiste Antonio Ballista et est très à l’aise dans l’exercice du duo. Il sait écouter, adapter son jeu à ce que lui propose Enrico qui ne cherche jamais à le déstabiliser, à le faire entrer dans une autre sphère musicale que la sienne. Un disque de compromis certes, mais une réussite incontestable, la réunion de deux sensibilités et cultures différentes (classique et jazz) qui, cheminant ensemble sur les routes musicales des deux Amériques, parviennent à s’entendre et surtout à créer.

Publié en Amérique et au Japon en automne dernier, “New Spring” (CAM Jazz / Harmonia Mundi) est disponible en France depuis le 31 mars. Enregistré en avril 2015 au Village Vanguard de New York, il fait entendre Enrico Pieranunzi avec des musiciens américains. Scott Colley qui tient la contrebasse dans “Permutation” (2009) et “Stories” (2011), deux albums que le pianiste a gravés en trio avec Antonio Sanchez, est de l’aventure, mais avec un autre batteur. La frappe lourde et percussive de Clarence Penn muscle presque autant que lui la musique, un jazz afro-américain d’une grande vitalité rythmique. La contrebasse pneumatique et mélodique de Colley, un des grands de l’instrument, y contribue, ce dernier s’exprimant souvent en soliste, notamment dans Out of the Void (une de ses compositions) et Loveward, pièces dans lesquelles se révèle la subtilité de son langage.

 

Loveward met également en lumière le lyrisme de Donny McCaslin, le quatrième homme du groupe, un musicien avec lequel le pianiste a enregistré en 2013 l’album “Proximity” en quartette. Saxophoniste ténor à la sonorité rugueuse, McCaslin peut tout aussi bien torturer ses longues phrases fiévreuses et tourmentées qu’adopter un jeu sensible dans les ballades. Avec eux, Enrico Pieranunzi joue un piano puissant visité par le bop, délivre un accompagnement harmonique étonnamment libre. Dans New Spring et Out of the Void, il ne cache pas son admiration pour McCoy Tyner, ici son principal inspirateur. Bill Evans, l’autre pianiste qu’il admire, n'est jamais très loin dans Loveward et The Waver, une ballade aux métriques incertaines, un va-et-vient de couleurs et de notes qui, libérées des rigueurs de la mesure, infléchissent la musique vers des contrées inattendues. Amsterdam Avenue et New Spring exceptés, la plupart des thèmes de cet album nous sont connus. I Hear a Rhapsody est bien sûr un standard que Bill Evans a plusieurs fois interprété. Enrico le réinvente, le revitalise, trempant son piano imbibé d'harmonie européenne dans le jazz de la grande Amérique.

 

 Photos : Enrico Pieranunzi © Ettore Festa – Enrico Pieranunzi & Bruno Canino © Luca d'Agostino

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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 08:33

J’avoue avoir tardé à vous parler de ce disque, non qu’il soit mauvais, – il est même excellent –, mais après “Again” et “HIP”, deux grandes réussites en trio, le piano de Vincent Bourgeyx y occupe moins l’espace sonore, se fait ici moins présent. Normal, car sept des treize plages de “Short Trip” accueillent David Prez au saxophone ténor – et au soprano dans Choral, ce que la pochette n’indique pas. En outre, Vincent Bourgeyx accompagne avec beaucoup d’à propos et de finesse la chanteuse Sarah Lazarus dans deux des cinq standards de cet album, ce qui réduit encore la place de son instrument. C’est en le réécoutant que la nécessité d’en faire une chronique m’a paru évidente car les disques de jazz qui relèvent vraiment du jazz comme celui-ci se font rares. Loin des effets de mode, des métissages peu seyants qui sont aujourd’hui monnaie courante, ce cinquième opus du pianiste s’enracine et renouvèle de l'intérieur une tradition musicale que nombre de jazzmen, biberonnés depuis l’enfance par d’autres musiques, ignorent et délaissent aujourd’hui.

 

Le jazz qu’il apprit à aimer à Bordeaux, sa ville natale, après des années de piano classique, Vincent Bourgeyx l’étudia en Amérique, au Berklee College of Music de Boston dont il sortit diplômé en 1997. Il le côtoya également de très près dans les clubs new yorkais au sein du quartette du tromboniste Al Grey et de celui de la saxophoniste Jane Ira Bloom. Participant à de nombreux concerts, il se forgea une amitié durable avec le batteur Bobby Durham (décédé en 2008) et le bassiste Matt Penman avec lequel il enregistra “Introduction” son premier disque et “Again” en 2008, Ari Hoenig à la batterie complétant une section rythmique 100% américaine.

Deux musiciens américains l’accompagnent à nouveau dans “Short Trip”. Jazzman très demandé – il est membre du quartette James Farm et du SF Jazz Collective –, Matt Penmann tient une fois encore la contrebasse – écoutez le jeu mélodique qu’il adopte dans Choral – et Obed Calvaire, que les afficionados du pianiste Monty Alexander connaissent bien, la batterie. Sa frappe puissante apporte poids et épaisseur à un jazz moderne imbibé de swing, mais qui sait aussi se faire miel. Short Trip, une composition malicieuse qui introduit l’album et lui donne son nom, contient un long et fiévreux chorus de ténor de David Prez dont les phrases sinueuses restent toujours bien construites. Élève de Dave Liebman et de Michael Brecker, proche d’un Mark Turner par une sonorité qu’il va souvent chercher dans le registre aigu de l’instrument, le saxophoniste possède un réel talent, l’aspect énergique de son jeu allant de pair avec un lyrisme qu’il manifeste bien volontiers dans les ballades.

Quant à Vincent Bourgeyx, il est tout feu tout flamme dans In a Hurry, une plage en trio aux notes abondantes qui témoigne de sa culture, de son admiration pour Oscar Peterson dont l’écoute attentive de ses disques détermina naguère sa vocation de pianiste de jazz. Très à l’aise avec le blues qui semble couler naturellement de ses doigts dans Elephant’s March, mais aussi avec le bop dans un This Is New énergique, il pose des harmonies chatoyantes sur la mélodie d’Abbey et sur la voix sensible et très juste de Sarah Lazarus, une voix que seule la contrebasse accompagne dans les premières mesures de I Got Lost in His Arms. Chantée avec profondeur et émotion, sa version solaire de I’ve Grown Accustomed to His Face est également très convaincante. “Short Trip” s’achève sur un autre standard. Composé en 1934, For All We Know connut d’innombrables interprétations. Celle que nous offre Vincent Bourgeyx, seul avec son instrument, émeut et fait battre le cœur. On attend avec impatience un album en solo.

 

Photo de Groupe © Loïc Séron - Vincent Bourgeyx © Christian Ducasse

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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 09:09
Glenn ZALESKI : “Fellowship” (Sunnyside / Socadisc)

Pianiste originaire de Boylston (Massachusetts), Glenn Zaleski, né en 1987 et demi-finaliste de la Thelonious Monk International Jazz Piano Competition en 2011, reste quasiment inconnu des amateurs de jazz de l’hexagone. Distribué en petite quantité, mais envoyé à la presse spécialisée, “My Ideal”, son premier enregistrement pour Sunnyside, m’avait interpellé. Presque exclusivement constitué de standards, il révélait un musicien influencé par Bill Evans (celui de “Everybody Digs Bill Evans” et de “Portrait in Jazz” notamment) qui outre son attachement à la grammaire et au vocabulaire du jazz, semblait en connaître l’histoire. En trio, Glenn Zaleski nous confiait des versions convaincantes de Nobody Else But Me et de Body and Soul, reprenait des compositions de Jule Styne, Freddie Hubbard et Jerome Kern, un thème de ce dernier, My Old Fashioned, bénéficiant du saxophone ténor de Ravi Coltrane avec lequel il joue parfois dans les clubs de New York. Certaines hésitations dans ses chorus, une version osée mais trop précipitée de Cheryl, des notes que l’on devine un peu trop avant qu’elles n’arrivent, m’avaient retenu de lui consacrer une chronique. C’était en 2015 et je lui préférai Nick Sanders, pianiste qui venait de sortir sur Sunnyside, “You Are A Creature”, un second disque aussi enthousiasmant que l’était son premier. Musicien prometteur mais encore un peu vert, Glenn Zaleski patienterait.

La récente parution de “Fellowship” ne me fait plus hésiter à vous le faire découvrir. On y entend un pianiste infiniment plus sûr de lui qui sait arranger ses thèmes et les mettre en valeur. Glenn Zaleski s’entoure des mêmes musiciens. Ayant l’habitude de jouer ensemble, ils se montrent beaucoup plus à l’aise et inventifs avec ces compositions originales qu’ils semblent bien connaître. C’est par l’intermédiaire de Ravi Coltrane que Glenn rencontra Dezron Douglas, son bassiste. Quant au batteur Craig Weintrib, Glenn a souvent joué avec lui lorsqu’il étudiait à la New School de New York City. Ce sont eux qui introduisent l’album avec les rythmes très fouillés de Table Talk sur lesquels Zaleski n’a plus qu’à poser les doigts. Cela semble facile, mais ce morceau rapide nécessite une mise en place au cordeau, les trois hommes devant anticiper les changements de rythme qu’il impose, être parfaitement en phase les uns avec les autres, le piano dialoguant constamment avec une contrebasse et une batterie réactives qui nourrissent avec lui la musique. Westinghouse, une ballade dédiée à Billy Strayhorn met en évidence le langage harmonique d’un pianiste qui détache ses notes, leur donne légèreté et mouvement, ses longues phrases tranquilles et élégantes n’excluant nullement l’inattendu.

 

Composé pour un concert donné avec les étudiants du Brubeck Institute de Stockton (Californie), école dont il suivit naguère le cursus universitaire, Out Front, une pièce lente et contemplative malgré sa structure complexe, valorise les belles couleurs de ses voicings, la contrebasse attentive de Dezron Douglas y tenant une place importante. Ce dernier introduit Homestead, morceau au développement surprenant que Zalesky écrivit lors d’un voyage interminable qui lui inspira ses lignes de basse répétitives. Confiée à son piano, la petite mélodie insinuante de Is That So, un thème de Duke Pearson, n’a rien perdu de son charme et de son efficacité. Glenn Zalesky prend son temps pour en faire respirer les notes. Il fait chanter celles de Lifetime que porte des rythmes très souples, des instruments en osmose. Il faut l’être pour reprendre Central Park West de John Coltrane, une ballade qui change fréquemment de tonalité et dont les quatre premières mesures contiennent une série de douze notes. Les difficultés techniques que pose ce standard disparaissent sous la richesse et la fluidité du flux harmonique, le thème, d’une apparente simplicité, se suffisant bien sûr à lui-même.

 

Photo © Christopher Drukker

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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 09:22
Tony PAELEMAN : “Camera Obscura” (Shed Music / Absilone)

Le jazz, Tony Paeleman ne l’a pas découvert tout de suite. L’écoute de la musique pop des années 60 et 70 et l’apprentissage de la musique classique précédèrent sa pratique. Des études musicales au Conservatoire de Nice puis au sein du département Jazz et Musiques Improvisées du Conservatoire National Supérieur de Paris ne sont pas parvenues à faire de lui un musicien académique. Sa vision du jazz ne l’est même pas du tout. Bon pianiste, il sait très bien arranger sa musique, des compositions originales marquées par de nombreuses influences dont il peaufine les détails avec le plus grand soin. Quatre ans après “Slow Motion”, son premier disque, univers musical encore en gestation attestant d’un imaginaire très riche, son nouvel album, “Camera Obscura” confirme l’originalité de sa musique, ancrée dans le jazz par ses parties improvisées, mais ouverte à d’autres genres musicaux qui enrichissent et renouvellent le genre.

Ce disque, Tony Paeleman en a bichonné l’enregistrement. Très fort dans ce domaine, il s’est chargé de la prise de son d’Étrangement calme, un des duos saxophone – piano que renferme “Les âmes perdues” de son ami Christophe Panzani, opus dont il a assuré le mixage et le mastering. Il fait de même avec “Camera Obscura”, ajoutant des effets judicieux à Broken Frame qu’arpège la guitare de Pierre Perchaud. Ce dernier contribue aussi à Kindred Spirits, morceau lent et aérien également confié au saxophone ténor de Julien Pontvianne dont la sonorité diaphane en renforce l’aspect onirique. On retrouve avec lui Nicolas Moreaux à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie qui officiaient dans l’album précédent. Les autres invités sont des saxophonistes. Emile Parisien (soprano), Antonin Tri-Hoang (alto) et Christophe Panzani (ténor et clarinette basse) mêlent les timbres de leurs instruments respectifs dans Movin’Heads, une pièce colorée, enrichie par des effets sonores et scandée par des rythmes bondissants relevant du hip-hop. Les anches s’entrecroisent et nous font également rêver dans Zadar, un lamento dont la mélodie répétitive hypnotise. Complexes et sophistiqués, les rythmes de The Hex et Morning Live ne sont pas non plus ceux du jazz. Utilisant pourtant son vocabulaire, le piano improvise sur des métriques changeantes. Au sein d’un même morceau, les rythmes bougent et avec eux la musique se transforme, images sonores qui, constamment mélangées, en génèrent de nouvelles. Introduit par le piano qui en décline progressivement les accords, Roxanne, une des plus célèbres compositions de Sting, baigne dans une torpeur rêveuse puis adopte un tempo aussi vif qu’inattendu. Our Spanish Love Song de Charlie Haden qui referme l’album hérite d’une version plus sage. Accompagné par une contrebasse et une batterie discrète, le piano en décline sobrement le thème, une mélodie, simple, lumineuse qui se suffit à elle-même.

 

-Sortie le 24 mars – Concert le 25 avril au Studio de l’Ermitage.

 

-Photos © Sylvain Gripoix

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 10:11
Louis SCLAVIS / Dominique PIFARÉLY / Vincent COURTOIS :  “Asian Fields Variations” (ECM / Universal)

Le nom de Louis Sclavis, qui est à l’origine de ce trio, vient en premier sur la pochette. Le clarinettiste a toutefois choisi d’associer étroitement Dominique Pifarély et Vincent Courtois (violon et violoncelle) à ce projet. Ils ont souvent joué en binôme au sein de diverses formations, mais ce n’est qu’en 2000, à l’occasion de l’enregistrement de la musique d’un film muet de Charles Vanel publié sous le nom de Sclavis, “Dans la nuit”, qu’ils se sont tous les trois retrouvés. Douze ans plus tard, “Flying Soul”, un disque en quartette d’Aki Takase, pianiste japonaise résidant à Berlin, leur permirent d’affiner leurs communes affinités musicales. Enregistrer un album avec des compositions spécialement écrites pour leurs trois instruments s’imposait.

Les micros du studio La Buissonne les recueillirent en septembre 2015. Onze compositions originales – cinq de Sclavis, deux de Pifarély, trois de Courtois, Digression étant cosigné par tous les musiciens  – en constituent le programme. Clarinette ou clarinette basse, violon et violoncelle mêlent leurs sonorités pour jouer de la musique de chambre confiée à trois instruments qui vibrent bien ensemble. L’amateur de jazz qui privilégie le swing et s’accroche aux barres de mesure ne trouvera pas ici son bonheur. Pas de contrebasse, ni de batterie dans cette musique qui s’étale librement, musique contemporaine réfléchie mais pas trop car prenant le temps de nous faire rêver. On y relève certes quelques cadences, notamment dans Asian Fields. La courte phrase mélodique que répète le violon sert d’appui aux improvisations de la clarinette basse, cette dernière faisant de même un peu plus tard pour soutenir le chorus du violon. Sous les doigts de Dominique Pifarély, ce dernier s’envole dans Les nuits, les cordes pincées du violoncelle rythmant le morceau, et c’est à l’archet que Vincent Courtois accompagne le chant de la clarinette dans la première partie de Cèdre.

 

Si certaines pièces ne dépassent guère les deux minutes – Done and Done que le violoncelliste se réserve en solo, Pensée Fugitive confiée à la seule clarinette basse –, d’autres s’organisent bien autour de thèmes, de parties écrites qu’il est parfois difficile de distinguer des improvisations. Mont Myon, le plus long morceau de l’album, enchaîne trois mouvements. Le premier fait entendre une superbe mélodie orientale ; abstrait et improvisé, le second se déploie autour de la clarinette basse ; pendant de la première, le troisième en reprend le thème mais le structure autrement. Décliné successivement par les trois instruments, le court motif mélodique de Fifteen Weeks sert de fil conducteur à une brève symphonie de timbres digne de certains compositeurs viennois que le temps ne fait pas oublier. La carrière qui envoûte et conclut majestueusement le disque nous fait regretter qu’il se termine trop vite, la musique, nul ne l’ignore, ayant pouvoir de distendre le temps.

 

-Sortie le 17 mars.

-Tournée française en mars et en avril.

-En mars à Bessé sur Braye (le 17), à La Ferté-Bernard (le 22), à La Flèche (le 28), à Saint-Saturnin (le 29), à La Roche-sur-Yon (le 30), à Trelazé (le 31).

-En avril à Flers (le 1er), à Parigné-l'Evêque (le 4), au Mans (le 5), à Saint-Berthevin (le 6), à Strasbourg (le 7), à Saint-Florent-le-Vieil (le 9).

 

Photo : X/D.R.

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 09:20
Paul Lay : “The Party” (Laborie Jazz / Socadisc)

Que de progrès accomplis entre “Unveiling”, son premier disque en 2010, et “The Party”, son troisième qui paraît aujourd’hui. Album inégal, “Unveiling”, atteste du savoir-faire, de la solide technique acquise par Paul Lay lors de ses très sérieuses études musicales au Conservatoire de Toulouse, puis au CNSM de Paris, département Jazz et Musiques Improvisées. Dotées de mélodies pas toujours évidentes, des métriques complexes compliquant inutilement la musique, ses compositions personnelles peinent encore à convaincre, mais ce premier opus interpelle par la maîtrise peu commune des couleurs et de l’harmonie d’un pianiste qui ne joue déjà pas comme les autres, Haïku, abordé en solo, révélant son talent.

Beaucoup plus conséquent, “Mikado”, Grand Prix du disque de Jazz de l’Académie Charles Cros en 2014, révèle un arrangeur, un organisateur de sons qui attache de l’importance à la forme. Paul Lay écrit mieux comme en témoignent Dolphins et Chao Phraya, de vraies réussites mélodiques. Avec Clemens Van Der Feen à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie, il s’est trouvé une section rythmique qui interroge son piano, libère son imagination. Membre de plusieurs formations – Ping Machine, le quartette d’Eric Le Lann, le quintette de Riccardo Del Fra  –, Paul va beaucoup jouer avec Géraldine Laurent, participant en 2015 à l’enregistrement de “At Work”. Il s’y révèle puissamment créatif, se lâche, s’abandonne, enrichissant la musique par des dissonances, des clusters, jouant des notes surprenantes comme si l’ange du bizarre habitait son piano. La même année, il reçoit le Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz, récompense méritée pour un début de carrière pour le moins prometteur.

Un nouveau chapitre s’ouvre aujourd’hui avec “The Party”, le disque de la maturité. Paul Lay l’a conçu « comme une illustration sonore de scènes cinématographiques qui se déroulent lors d'une fête (…) Chaque pièce caractérise un personnage, une situation, ou encore un échange de regards, une danse, et bien d’autres mouvements. » Loin d’être une fête bruyante, cette « Party » privilégie la retenue. On y danse des valses lentes et rouges, on s’isole à distance du tumulte. Attribuant à ses compositions des titres énigmatiques –  Langueurs, Murmures, Regards croisés –, Paul entretient le mystère, leur contenu musical s’attachant à décliner des atmosphères (À distance du tumulte). Certains titres restent toutefois obscurs au regard de la musique. Relevant du bop, l’énergique M. Birdy fait-il référence à une scène de “The Party”, le film de Blake Edwards ? Qu’importe, car la musique nous emporte dès l’ouverture du disque, The Party Begins. Avec elle, le piano nous saisit dans un filet de notes espiègles, colorées, rythmées avec souplesse par Clemens Van Der Feen et Dré Pallemaerts qu’il faut étroitement associer à cette réussite. Difficile de conseiller un morceau plutôt qu’un autre. Paul Lay joue ici un magnifique piano, étonne par ses mises en couleurs, ses choix harmoniques aussi beaux qu’inattendus, ses phrases gorgées de swing et de blues. A Letter est un régal d’harmonies flottantes que le piano installe par petites touches avant de saturer de notes l’espace sonore. Dance For Three surprend par la cohérence de ses voicings, l’interaction qui règne entre les instruments. L’étonnant Regards croisés s’organise autour de la rythmique, contrebasse et piano se rejoignant pour improviser ensemble, le piano utilisé comme un instrument de percussion concluant seul la pièce. Les ballades enchantent par leur simplicité, leur respiration naturelle. Langueurs et Murmures révèlent ainsi leur élégance. Avec I Fall in Love Too Easily qui conclut le disque, une pièce en solo, on tombe bien sûr en amour avec ce piano qui, enraciné dans l’histoire du jazz, aborde sereinement le futur.

 

Concert de sortie le 15 mars au Café de la Danse.

 

Photos © Jean-Baptiste Millot

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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 10:39
Nathalie LORIERS / Tineke POSTMA / Nicolas THYS :  “We Will Really Meet Again” (W.E.R.F. Records)

Enseignante très demandée, pianiste du Brussels Jazz Orchestra, le meilleur big band de jazz de Belgique qui nous a visité l’été dernier – un concert au Parc Floral de Paris avec David Linx en invité dans un programme consacré à Jacques Brel –, Nathalie Loriers publie un nouveau disque en trio, le second qu’elle enregistre avec la saxophoniste Tineke Postma. Autant l’écrire tout de suite, “We Will Really Meet Again” est encore plus réussi que “Le Peuple des silencieux”, son précédent, enregistré en 2013 lors du Gaume Jazz Festival. On y entend les musiciens lâcher prise, se fondre dans la musique tout en lui apportant énergie et tension.

Philippe Aerts parti découvrir l’Inde, vers d'autres aventures, la formation ne perd nullement pied avec Nicolas Thys, bassiste expérimenté apprécié de Bill Carrothers, et rythmicien très capable de faire chanter son instrument (l’introduction de Dançao), de lui faire prendre des chemins mélodiques. Dialoguant souvent avec le saxophone et le piano, il adopte un jeu plus abstrait dans Oceans, voire même anguleux dans Remembering Lee, échanges spontanés sur la corde raide que se tendent les trois instruments dans deux des trois miniatures improvisées de l’album. Ce dernier s’ouvre sur une version enchanteresse et quelque peu ré-harmonisée de Luiza, une composition d’Antonio Carlos Jobim. La pianiste l’aborde seul, pose des couleurs subtiles sur une toile sonore que rejoint un peu plus tard une contrebasse aussi juste que discrète. L’alto expose le thème et assure les contre-chants.

 

Les autres compositions de ce nouvel opus sont de Nathalie Loriers dont le beau toucher met en valeur les notes délicates qu’elle utilise pour peindre des paysages, mélancoliques pour la plupart. Le blues qu’elle transmet à ses doigts irrigue ainsi sa musique. Les ballades, souvent poignantes sont ici nombreuses. Une grande douceur enveloppe Quietness, une des trois improvisations de l’album. De toute beauté, il prélude à la musique douloureuse de We Will Really Meet Again que Nathalie a écrit à l’intention du frère disparu de Thierry, son compagnon. Un tendre lamento de soprano se fait entendre. Le piano rentre tardivement et sur la pointe des pieds dans la musique comme pour lui témoigner pudiquement du respect. And Then Comes Love séduit également par sa lenteur, sa respiration favorisant l’écoute, l’interaction attentive, les musiciens prenant leur temps pour développer leurs idées et les faire circuler.

 

Cette fausse nonchalance n’est pas partout de mise. Les entrelacs acrobatiques de Everything We Need font entendre une musique inspirée par celle de Lennie Tristano. Tineke joue la mélodie à l'alto. Nathalie la double une octave plus bas. L'effet obtenu est surprenant, comme si deux saxophones étaient joués simultanément. Abordé à l’unisson, le thème génère de nombreux échanges, Nicolas Thys s’accordant lui aussi un chorus mélodique. C’est également la contrebasse qui introduit Dançao, morceau débordant de soleil et de joie. Un piano dynamique le chaloupe, le déhanche, nous invite à danser, Tineke lui faisant escalader les marches du ciel. Autre moment joyeux, le primesautier Take the Cake met en valeur la belle sonorité de cette dernière à l’alto. Piano et saxophone entrecroisent leurs lignes mélodiques et affichent une grande complicité. Confortablement assis sur de souples cadences, ils conduisent ainsi entre ciel et terre leurs dialogues aériens, l’excellente acoustique de la Salle Philharmonique de Liège contribuant à leur bonheur qui est aussi le nôtre.

 

Photo © Thomas Geuens

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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 09:00
Yonathan AVISHAI / MODERN TIMES : “The Parade” (Jazz & People / Pias)

C'est avec “Modern Time”, son premier disque pour Jazz & People publié l’an dernier, que j’ai entendu pour la première fois le piano et la musique de Yonathan Avishai. La chronique que j’en ai faite pour Jazz Magazine, rend compte de ma découverte d’un pianiste qui joue peu de notes, les choisit bien, et les fait merveilleusement sonner. Né en Israël, le pianiste franco-israélien (son père est israélien et sa mère française) s’est passionné pour le jazz jusqu’à en assimiler le blues, les musiques qui en ont façonné l’histoire.

Ces musiques, Yonathan Avishai les intègre à la sienne de manière très personnelle. Le swing y est présent dans des rythmes simples et efficaces. Les Caraïbes aussi. César Poirier (saxophone alto et clarinette) et Inor Sotolongo (percussions) rejoignent Yoni Zelnik (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie), tous les deux impressionnants, pour jouer un répertoire qui accueille et transcende le boléro et l’habanera, nous ramène à la Nouvelle-Orléans, à Congo Square où tout a commencé.  Des claves (au singulier, la clave est également un rythme que possèdent en commun les peuples de l’Afrique) introduisent (symboliquement ?) Le nouveau monde, première plage de l’album et terre sur laquelle a fusionné toutes ces cultures. Des claves qui rythment Django, la seule reprise de ce nouvel album, comme pour bien montrer l’importance de l’Afrique au sein du jazz des origines. Plus dense et épicée que dans son disque précédent, la musique de Yonathan Avishai n’en conserve pas moins son aspect minimaliste. Les notes parcimonieuses de Diminuendo en sont une parfaite illustration. Si les lignes mélodiques de ses compositions restent toujours parfaitement lisibles, aérées, certaines d’entre-elles sont des ritournelles que n’aurait pas désavoué Ornette Coleman, remercié par un bref poème sonore chanté par les instruments. Les notes toutes simples de L'Arbre et L'écureuil deviennent même entêtantes à force d’être répétées. Un toucher de piano fin et sensible les met en valeur. Sandrine's Garden, un morceau d’une rare élégance, repose aussi sur un ostinato.

Pas étonnant que Yonathan Avishai fasse merveille au sein du quartette du trompettiste Avishai Cohen. L’aspect méditatif de son jeu, l’importance qu’il accorde au silence et qui permet à la musique de respirer, se révèlent dans Death of the River, pièce dans laquelle la contrebasse ronde de Yoni Zelnik tient une place importante. La clarinette de César Poirier y entre tardivement. Elle sait nous faire rêver par sa fausse nonchalance, son timbre un peu magique. Zelda avec ses rythmes chaloupés en bénéficie. Elle entraîne souvent les autres instruments à danser. Simgik est irrésistible, de même que The Battle, une autre ritournelle qui laisse le champ libre aux percussions. Au saxophone alto dans Once Upon a Time, Poirier sait faire chanter la ligne mélodique sur laquelle il improvise et raconte une histoire. Réussite incontestable, “The Parade confirme également le talent de compositeur de Yonathan Avishai , un jazzman avec qui il faut déjà compter.

 

-Concert de sortie d’album au New Morning le lundi 28 novembre (20h30). En première partie : Madeleine & Salomon.

Photo © Chris Boyer  

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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 11:36
Bill MOBLEY : “Hittin’ Home” (Space Time Records / Socadisc)

Musicien discret, voire ombrageux, le trompettiste Bill Mobley s’est fait connaître à nous grâce à l’opiniâtreté de Xavier « Big Ears » Felgeyrolles, directeur artistique de Jazz En Tête, le seul festival de jazz de l’hexagone qui ne programme que du jazz, et producteur de cet album. Mobley fait partie de la « Memphis Connection », une ville célèbre pour ses pianistes. Le grand Phineas Newborn naquit non loin de là, à Whiteville précisément. Natifs du Mississippi, Mulgrew Miller et Donald Brown y travaillèrent avant de poursuivre leur carrière ailleurs. Auprès d’eux à Memphis, le jeune Bill découvrit la richesse d’un jazz ancré dans la tradition du Sud et du blues. Installé à New York en 1987, il acquit une solide expérience du grand orchestre dans les rangs du Mingus Dynasty, du Maria Schneider Orchestra et du big band de la pianiste Toshiko Akiyoshi avant de former le sien, l’éphémère Bill Mobley Jazz Orchestra. Le trompettiste s‘était produit à Jazz en Tête, à Clermont-Ferrand en 1989 au sein de l’orchestre de Donald Brown dont il était le trompettiste. Xavier Felgeyrolles qui produisait alors les disques de Donald, accepta de publier son premier album, un enregistrement de 1996 de son Jazz Orchestra effectué au Small, club new-yorkais aujourd’hui célèbre, qui réunit les pianistes de Memphis Harold Mabern et James Williams, mais aussi Donald Brown, Mulgrew Miller et le saxophoniste Billy Pierce que Bill connaissait depuis son adolescence.

Plusieurs disques plus tard, devenu un des musiciens incontournables de Space Time Records, le label de Xavier dont les « Ears » sont plus « Big » que jamais, Bill Mobley sort “Hittin’ Home”, un disque réunissant des musiciens au sein de petits ensembles à géométrie variable, des duos, trios, quartettes dans lesquels le trompettiste se révèle au sommet de son art. Point d’esbroufe, de notes inutiles, mais une rare précision dans le phrasé, dans les attaques, la musique bénéficiant de sa sonorité claire et timbrée. Deux morceaux réunissent Mobley et Kenny Barron. Dans The Very Thought of You, une des plus belles pages de cet album, un des nombreux standards dont Mobley défend la mémoire, les harmonies colorées du piano enveloppent avec finesse et douceur le chant de la trompette. Plus enlevé, My Romance génère un dialogue élégant qui capte l’attention. En duo avec Phil Palombi, l’un des deux bassistes de ce disque, Mobley nous donne une version en apesanteur de Old Milestones, première version de Milestones enregistré par Miles Davis en 1947. Portée par une contrebasse pneumatique, la trompette semble librement flotter dans un éther sonore.

Les trios restent toutefois les plus nombreux. Peace (Horace Silver) et Jewel (une composition moins célèbre de Bobby Watson), associent la trompette de Mobley à la guitare de Russell Malone. Ce dernier assure les accords, mais se fait aussi entendre en solo. À la contrebasse, Essiet Okon Essiet assure sobrement l’assise rythmique de ces morceaux lyriques et voluptueux. Très présent dans l’album, Steve Nelson y apporte son vibraphone cristallin et sa science harmonique. En trio, soutenu par la walking bass puissante d’Essiet, Walkin’ (de Miles Davis que Mobley apprécie beaucoup) lui permet (ainsi qu’à Bill) de faire sonner avec une précision d’orfèvre des notes acrobatiques. Deux autres morceaux se détachent de ce “Hittin’ Home” qui « fait mouche » comme son nom judicieusement choisi le suggère. Enregistré en quartette, composé par Heather Bennett, la femme de Bill qui tient elle-même le piano et en joue fort bien, Lil’Red délivre de tendres harmonies. Piano, trompette, contrebasse et piano sont rejoints dans la seconde partie du morceau par le vibraphone qui maille habilement ses notes à celles du piano. Apex, une composition de regretté Mulgrew Miller, présente une instrumentation quelque peu inhabituelle : trompette, marimba, contrebasse, ces deux derniers instruments mariant idéalement leurs timbres. Bien que dispersée, La « Memphis Connection » a encore de beaux jours devant elle.

 

Photo © Michel Vasset

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