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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 10:02
Cécile McLORIN SALVANT : “Dreams and Daggers” (Mack Avenue / Pias)

Deux ans après “For One to Love”, Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz 2015, et de très nombreux concerts à travers le monde, Cécile McLorin Salvant, vingt-sept ans cette année, nous revient avec un double CD principalement enregistré au Village Vanguard de New York avec ses musiciens habituels, Aaron Diehl au piano, Paul Sikivie à la contrebasse et Lawrence Leathers à la batterie. Une session en studio avec un quatuor à cordes (le Catalyst Quartet*) complète ces deux disques, plus proches d’elle-même que ceux qu’elle a faits précédemment. Car c’est sur scène que Cécile manifeste pleinement ses possibilités, que sa voix en or croque avec gourmandise les textes de chansons souvent anciennes qu’elle réactualise, leur insufflant une vie nouvelle. Habituée aux récompenses – la revue Downbeat lui a décerné en août dernier le titre de chanteuse de l‘année –, la chanteuse franco-américaine n’a pas fini de faire parler d’elle. Sa carrière ne fait que commencer.

 

*Karla Donehew Perez & Suliman Tekalli (violons), Paul Laraia (alto), Karlos Rodriguez (violoncelle).

Deux disques, cent dix minutes de musique dont seulement une douzaine enregistrée en studio, c’est donc davantage qu’un simple concert que nous offre Cécile McLorin Salvant. Elle en a d’ailleurs conçu elle-même la pochette, écrivant tous les textes à la main, l’illustrant de ses dessins comme un journal intime. Elle fait de même avec le matériel thématique qu’elle interprète ici, des chansons qu’elle personnalise et fait réellement siennes. La scène le permet. Elle peut étirer ses phrases si elle a en a envie ou modifier la structure du morceau qu’elle reprend. Elle le fait d’autant mieux que le pianiste caméléon qu’elle a à ses côtés déborde d’invention. Travaillant sur des comédies musicales et des blues – Sam Jones Blues que Bessie Smith enregistra en 1923 –, Aaron Diehl les modernise par les couleurs, les harmonies contemporaines qu’il fait jaillir de son piano. Tell Me What They’re Saying Can’t Be True, une ballade que Buddy Johnson grava en 1950 pour le label Decca révèle ainsi la modernité d’un jeu aux notes audacieuses, parfois même orchestral, Diehl étant un orchestre à lui seul dans You’re Getting to Be a Habit With Me, une chanson de 1932 que Bing Crosby et Frank Sinatra rendirent populaire. C’est toutefois un autre pianiste, Sullivan Fortner, qui accompagne Cécile dans You’ve Got to Give Me Some. Son jeu chaloupé et proche du stride apporte une authenticité supplémentaire à ce blues de Spencer Williams que Bessie Smith enregistra également en 1929.  

Une instrumentation réduite suffit ainsi à rendre la musique de cet album particulièrement vivante. Let’s Face the Music and Dance et I Didn’t Know What Time It Was mettent en valeur Paul Sikivie à la contrebasse, Lawrence Leathers confiant à Devil May Care et à Never Will I Mary de courts solos de batterie. Cécile a également soigné le montage de son disque, intercalant de courts intermèdes pour cordes à des endroits judicieusement choisis. À un Sam Jones Blues teinté d’humour, succède More, une ballade mélancolique composée par Cécile qui donne le vague à l’âme. Il fallait aussi un morceau très différent, une sorte d’entracte après cette reprise de Si j’étais blanche, que Joséphine Baker chantait en 1932 au Casino de Paris. Enveloppant la voix dans Fascination, les cordes apportant avec bonheur ce moment de respiration au sein de l’album. Outre les quelques courts intermèdes qui leur sont confiés, elles tiennent un grand rôle dans More et You’re My Thrill qu’elles colorent et enveloppent sensuellement. Ce dernier morceau dont Billie Holiday et, plus près de nous,  Joni Mitchell nous ont offert des versions émouvantes, Cécile le chante avec une telle intensité qu‘elle nous les fait presque oublier. Car c’est une voix très pure qui nous est donnée d’entendre. Une voix puissante et à la large tessiture qui change allègrement d’octave, se fait petite fille espiègle dans If a Girl Isn’t Pretty, un extrait de “Funny Girl”, une voix qui tour à tour gronde, murmure, vit les paroles qu’elle chante, les mots qu’elle prononce. Théâtralisé par « des aigus frémissants et des graves qui remuent l’âme » pour reprendre cette jolie phrase du communiqué de presse,  My Man’s Gone Now et You’re Getting to Be a Habit With Me acquièrent une dimension que seules les grandes chanteuses peuvent leur donner.

 

Photos © Mark Fitton

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25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 10:00
Dan TEPFER : “Eleven Cages” (Sunnyside / Socadisc)

S’il fait peu de disques, Dan Tepfer n’en reste pas moins un pianiste qui compte aujourd’hui. Ses improvisations autour des Variations Goldberg du grand Jean-Sébastien Bach ne sont pas passées inaperçues. “Eleven Cages” est le second disque qu’il publie en trio. “Five Pedals Deep”, le précédent, date de 2010. Thomas Morgan en est déjà le bassiste. Musicien très demandé, il peut jouer sans difficultés des métriques complexes, mais aussi de belles lignes mélodiques qui portent la musique. Batteur de Kneebody, groupe dans lequel officie le saxophoniste Ben Wendel qui a enregistré un album en duo avec Dan en 2013, Nate Wood est également un musicien complet. Capable de jouer un nombre impressionnant d’instruments, c’est aussi l’un des deux ingénieurs du son de ce disque avec Dan qui enregistre souvent les siens et parfois ceux des autres (la belle prise de son du “What is This Thing Called ?” de Jean-Michel Pilc pour n’en citer qu’un).

 

Ces deux musiciens, Dan Tepfer ne les a donc pas choisis par hasard. Pianiste mais aussi astrophysicien de formation, Dan est un chercheur qui explore ici à travers ses compositions le concept de liberté en musique. Une liberté impliquant certaines contraintes pour que la musique se structure, s’organise sur le plan de la forme. C’est dans un cadre, une « cage » librement créée par les musiciens eux-mêmes qu’elle parvient à se construire. L’autre fil conducteur de l’album est la malléabilité du temps musical. Le temps, un battement de vide et de plein qui s’étire comme un ruban de caoutchouc et que l’on peut remplir de notes ou de silence. Largement expérimental, “Eleven Cages” alterne les deux, ajouter ou retirer des notes offrant plus ou moins de place au silence. Battements ajoutés ou retirés à un riff groovy (Roadrunner), réduction  et extension d’une ligne de basse chromatique descendante jusqu’à son point de rupture (Little Princess), ou superposition de rythmes dans 547, Dan Tepfer et ses complices s’amusent à se tendre des pièges, à rendre fluides, lisibles et séduisantes des métriques impossibles. Comme tous les jeux, les études de rythmes savamment architecturées et pensées par Dan sont régies par des règles. Cage Free I &II, les deux improvisations de ce recueil, en possèdent également. Dans ce cas, la musique se structure, se cadre au fur et à mesure qu’elle est jouée. Seule pièce en solo de l’album, Hindi Hix est construit sur une cadence rythmique de l’Inde du Nord, le tihai. Des rythmes sur lesquels Dan pose des couleurs, des harmonies chatoyantes. Car le pianiste joue des accords aussi magnifiques qu’inattendus. Avant que ne rentre une contrebasse percussive, Minor Fall ressemble à du Eric Satie. Reprendre Single Ladies de Beyoncé, c’est le réinventer, lui apporter un foisonnement mélodico-rythmique novateur. Une très belle version de I Love You Porgy conclut le disque. Les musiciens jouent tranquillement les notes du thème, font délicatement ressortir sa beauté mélodique. On écoute fasciné la musique d’un album dont on oublie progressivement la complexité pour en découvrir la poésie.

 

Photo X/D.R.

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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 09:26
Pierrick PÉDRON : “Unknown” (Crescendo / Caroline)

Découvert avec “Deep in a Dream”, Prix du Disque Français 2006 de l’Académie du Jazz, Pierrick Pédron recevait la même année le prestigieux Prix Django Reinhardt. Le saxophoniste allait ensuite déconcerter une partie de son public avec une musique mâtinée de pop (“Omry” en 2009), son goût de l’aventure le conduisant à faire jouer ses propres compositions par une fanfare d’harmonie et un chœur (“Cheerleaders” en 2011), à reprendre les compositions emblématiques d’un groupe mythique (“Kubic’s Cure” en 2014) et à entremêler de nombreux genres musicaux (“And The” en 2016), tous ces disques divisant pour le moins la critique.

Sous les auspices bienveillantes de Laurent de Wilde, directeur artistique et instigateur du projet, Pierrick Pédron nous livre aujourd’hui “Unknown”, un opus acoustique d’une grande fraîcheur, reflet de ses goûts éclectiques. « Le disque qui me ressemble le plus » confie-t-il dans le n°698 (septembre) de Jazz Magazine. Laurent et Pierrick : deux grands admirateurs de Thelonious Monk. Le premier lui a consacré un livre il y a quelques années et sort en octobre, à la tête de son New Monk Trio, un album de ses compositions. En publiant en 2012 “Kubic’s Monk”, un disque sans piano également primé par l’Académie du Jazz, le second a également rendu hommage à sa musique. Monk reste toutefois totalement absent de cette séance presque uniquement consacrée à des compositions originales du saxophoniste, Enjoy the Silence, seul titre que Pierrick n’a pas composé, étant une reprise des Depeche Mode.

La plupart de ses morceaux, Pierrick Pédron les a imaginés dans la maison familiale proche de Saint-Brieuc qui abrita ses jeunes années. Sa mère venait de disparaître après une longue maladie. Mum’s Eyes, une ballade plaintive et débordante de tendresse, lui est bien sûr dédiée. Le boppisant Unknown qui introduit l’album est né spontanément. Un chorus d’alto aux notes habilement enchaînées vient se greffer sur un thème acrobatique que le piano et le saxophone exposent à l’unisson. On y découvre un pianiste aux doigts agiles, très à l’aise dans ce registre musical exigeant une grande technique. D’origine haïtienne et natif de Seine-et-Marne, Carl-Henri Morisset, vingt-trois ans, un élève de Pierre de Bethmann et de Riccardo Del Fra qui l’a introduit auprès de Pierrick, place des accords qui surprennent à des endroits inattendus, son jeu mélodique équilibrant la sonorité parfois âpre d’un alto parkérien dont les audaces s’accompagnent d’un grand lyrisme. Dédié à Mulgrew Miller qui nous quitta en 2013, le tonique Mister Miller fait entendre un altiste tout feu tout flamme, Pierrick soufflant aussi des notes brûlantes dans With the 2B’s, morceau rythmiquement ambigu et difficile à mettre en place. Batteur d’expérience, Greg Hutchinson rythme avec souplesse des échappées libres, des morceaux dissonants et largement improvisés (Trolls). À la contrebasse, Thomas Bramerie, un complice de longue date, porte la musique et arbitre subtilement le discours des solistes. Piano et saxophone peuvent ainsi chanter de concert dans une reprise de Val André dont la première version apparaît dans “Omry”. Mes titres préférés restent toutefois les ballades de l’album. À l’émouvant Mum’s Eyes et au poétique Enjoy the Silence, s’ajoutent A Broken Reed – au cours de la prise, Pierrick cassa une anche ce qui donne une sonorité inhabituelle à son alto – et Petit Jean dédié à son jeune fils. La contrebasse y prend un trop bref solo mélodique, le seul de cet album sincère et attachant.

 

Sortie de l'album le 15 septembre.

Photos © Philippe Marchin

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28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 12:37
Les liaisons dangereuses de Thelonious Monk

Des inédits de Thelonious Monk ne tombent pas du ciel tous les jours. Mais avec ce pianiste imprévisible, tout est possible. La découverte en 2005 sur un rayonnage de la Librairie du Congrès de précieux acétates faisant entendre Monk et John Coltrane en 1957 à Carnegie Hall fut un événement mémorable. Retrouver les enregistrements new-yorkais du pianiste pour le film de Roger Vadim “Les liaisons dangereuses 1960 en est assurément un autre. Le 22 avril dernier, jour du Disquaire Day, un magnifique coffret contenant deux LP et un livret richement illustré en commercialisait la musique. Une édition numérotée et limitée à 5000 copies pour le monde entier. Elle fut suivie par un double CD le 16 juin. Un vinyle contenant l’essentiel de la musique sortira le 10 octobre prochain. Né le 10 octobre 1917, Monk aurait fêté ses 100 ans.  

En 2014, Frédéric Thomas et François Lê Xuân contactaient Laurent Guenoun, dépositaire des archives de Marcel Romano (1928-2007). Pour Sam Records, sa jeune compagnie de disques, Fred recherchait des enregistrements inédits de Barney Wilen et Marcel Romano avait été son manager. Pas de Barney, mais des bandes magnétiques portant comme seule indication le nom de Thelonious Monk. Fred et François prirent donc rendez-vous pour écouter ces bandes, au mieux pensaient-ils l’enregistrement du concert que le pianiste avait donné à Pleyel en juin 1954 à l’occasion du 3ème Salon du Jazz. Un examen plus attentif des boîtes qui les contenaient révéla une découverte beaucoup plus importante, celle de l’intégralité de la musique enregistrée en 1959 par Monk aux Nola Studios de New York pour le film de Roger Vadim, “Les liaisons dangereuses 1960”.

Marcel Romano avait rencontré Monk à Paris en juin 1954. S’étant lié d’amitié avec lui, il était présent lors de l’enregistrement pour Vogue de ses premières faces en solo. Lors d’un voyage en Amérique en septembre 1957, Marcel l’avait retrouvé à New York, au Five Spot, club dans lequel Monk jouait alors avec John Coltrane. Mais ce n’est qu’un an plus tard qu’il lui parla pour la première fois d’une musique pour un film de Roger Vadim en préparation. Agent d’artistes, producteur de concerts, un temps responsable de la programmation du club Saint-Germain, Marcel Romano avait été l’instigateur de la bande-son de “L’ascenseur pour l’Echafaud” confiée à Miles Davis et de celle “Des femmes disparaissent”, film d’Edouard Molinaro, musique d’Art Blakey et de Benny Golson. Romano en avait supervisé les enregistrements à Paris et comptait bien faire de même avec Monk. Avec l’aide d’Harry Colomby, le manageur du pianiste, il tenta vainement de lui organiser une tournée européenne en avril 1959. Dépressif – la police lui avait retiré la carte qui lui permettait de jouer dans des clubs et une tournée avec grand orchestre avait été annulée –, Monk qui venait de passer une semaine au Grafton State Hospital, un hôpital psychiatrique, en était incapable.  

 

Roger Vadim qui avait achevé le tournage de son film – dans les studios de Boulogne-Billancourt, à Megève et à Deauville entre le 23 février et le 30 avril 1959 – souhaitait impérativement monter de la musique sur ses images avant le 31 juillet. Pour convaincre Monk de lui en fournir, il comptait sur Marcel Romano. Ce dernier venait de réunir en studio à Paris Barney Wilen, Kenny Dorham, Duke Jordan, Paul Rovère et Kenny Clarke pour la musique d’“Un témoin dans la ville”, un autre film de Molinaro. Vadim en profita pour les filmer en train de jouer, les mélangeant aux acteurs dans une scène qu’il conserva au montage.

Marcel Romano arriva à New-York à la fin du mois de juin. Non sans avoir demandé par précaution au pianiste Duke Jordan d’écrire de la musique pour “Les liaisons”. Rechignant à signer le moindre contrat, Monk fut difficile à convaincre. Il accepta finalement le 26 juillet après avoir visionné une copie de travail du film. Le studio était réservé pour le lendemain. N’ayant aucun nouveau morceau à proposer, il joua six de ses compositions habituelles, une improvisation autour d’un blues (Six in One), et By and By (We’ll Understand It Better By and By), un gospel de Charles Albert Tindley qui illustre les retrouvailles de Valmont (Gérard Philippe) et de Marianne (Annette Stroyberg) dans une petite chapelle savoyarde. Seules une trentaine de minutes de la musique enregistrée ce jour là seront utilisées dans le film, souvent derrière les dialogues. Nous avons des photos de la séance. Monk y porte un étonnant chapeau chinois en paille. Les deux jours suivants (28 et 29 juillet), avec Barney Wilen au saxophone ténor, Art Blakey et ses Jazz Messengers enregistraient la musique de Duke Jordan. Vadim l’intégra dans son film, accordant à Monk la primauté au générique, Crepuscule With Nellie joué en solo en constituant la musique.

Le film ne la met toutefois guère en valeur. Monk enregistra ses morceaux sans tenir compte de la durée des scènes, du script détaillé que Marcel Romano lui avait remis. De ses musiques n’ont été conservés que des fragments servant de fonds sonores. Les bandes originales de la séance sont pourtant d’une qualité exceptionnelle. Ayant dissout ses Jazz Modes, Charlie Rouse a rejoint Monk peu de temps auparavant et s’ils ont l’habitude de jouer ensemble,  Sam Jones à la contrebasse et Art Taylor à batterie n’accompagnent Monk que depuis quelques mois. Le Making-of de Light Blue (14 minutes) fait d’ailleurs entendre une conversation entre Monk et Taylor, le pianiste lui expliquant tant bien que mal comment il doit jouer le morceau, un blues dans la veine de Functional. Présent à la séance, Barney Wilen y observe une certaine discrétion. Il dialogue avec Rouse dans Rhythm-a-Ning, morceau enlevé que le pianiste, espiègle et très en doigts, enregistra une première fois en 1957 avec Art Blakey et ses Jazz Messengers. On entend également Barney dans Crepuscule With Nellie que Monk avait écrit pour sa femme hospitalisée, une ballade contenue dans l’album “Monk’s Music”. Les deux saxophones ténor reprennent le thème à l’unisson. Monk l’introduit en solo puis le développe, la contrebasse seule fournissant l’accompagnement rythmique à ses exquises dissonances.

Dans les “Liaisons”, le populaire Well, You Needn’t est utilisé en fond sonore pendant la réception que donnent les Valmont au début du film. Monk l’enregistra à plusieurs reprises et la première fois pour Blue Note en 1947. Le jeu tendu, voire agressif de Charlie Rouse se pare de lyrisme et Monk, qui décidemment ne joue pas comme les autres, y est magistral. Plusieurs prises de Pannonica nous sont également donnés à entendre – en solo et en quartette. Dédiée à la baronne Nica de Koenigswarter, Monk le composa chez elle en septembre 1956 et l’enregistra un mois plus tard. Sa version en quartette accompagne les images de la première rencontre entre Valmont et la jeune Marianne Tourvel qu’il va tout faire pour séduire. Dans la version que l’on trouve dans “Brillant Corner’s”, Monk double le piano au célesta. Le disque contient également Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are, un blues présentant une série d’accords peu conventionnels qui porte le nom d’un hôtel, le Bolivar, que la Baronne fréquentait. Le chorus que prend Barney Wilen se fond parfaitement dans l’univers du pianiste qui aujourd’hui encore fascine le monde du jazz.

Thelonious MONK : “Les liaisons dangereuses 1960” - en coffrets de 2 LP ou de 2 CD (Sam Records - Saga / Pias)   

 

 

Réunissant Gérard Philippe, Jeanne Moreau, Annette Stroyberg, Jean-Louis Trintignant, Jeanne Valérie et Boris Vian, une copie passable des “Liaisons dangereuses” est disponible dans la collection René Chateau Vidéo.

 

Photos Courtesy of Arnaud Boubet

Collection privée. 

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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 09:17
Modern Jazz

Trois disques récemment parus méritent des chroniques. Confiés à de jeunes musiciens afro-américains, les deux premiers font entendre un jazz moderne et inventif qui garde ses racines en mémoire. Le pianiste Gerald Clayton et le trompettiste Ambrose Akinmusire ont d’ailleurs travaillé ensemble. Ce dernier joue dans “Life Forum”, le précédent disque de Clayton. Réunissant un casting de haut vol, “The Passion of Charlie Parker” est un hommage décalé au génial saxophoniste. Au saxophone ténor, Danny McCaslin s’y montre éblouissant.

Ambrose AKINMUSIRE : “A Rift in Decorum” (Blue Note / Universal)

Il est de ceux qui font bouger les choses, prennent des risques, surtout en concert, la scène étant pour Ambrose Akinmusire un laboratoire dans lequel se crée un autre jazz en devenir. Publié en 2014, “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint”, son album précédent, était beaucoup plus orchestré et produit. Ici plus de quatuor à cordes ni de musiciens invités. Sur la scène du Village Vanguard, le trompettiste s’exprime et innove en quartette, toujours avec Sam Harris au piano, Harish Raghavan à la contrebasse et Justin Brown à la batterie. Particulièrement inventive, sa section rythmique n’hésite pas à oublier les barres de mesure et à jongler avec d’improbables métriques. Portée par le jeu foisonnant de Brown qui fouette et martèle cymbales et tambours, la musique s’organise collectivement au fur et à mesure qu’elle se déroule. Harris cultive souvent les dissonances mais peut tout aussi bien suivre les contre-chants de la trompette ou accompagner cette dernière dans l’exposé de thèmes très lents d’une grande pudeur et beauté mélodique. Dans Moment in Between the Rest, presque un lamento, la trompette semble pleurer, ses effets de growl, ses brusques attaques dans le registre aigu de l’instrument exprimant ses sanglots. Elle fait de même dans A Song to Exale to (Diver Song), une tendre et délicate mélodie longuement introduite par le piano et la contrebasse jouée à l’archet. Largement improvisés, tous ces morceaux reposent sur des tempos fluctuants. Les notes y coulent plus ou moins vite selon l’humeur du trompettiste qui occupe beaucoup l’espace et n’hésite pas à jouer des lignes mélodiques inattendues, partageant avec les siens une musique labyrinthique constamment in progress.

Gerald CLAYTON : “Tributary Tales” (Motéma / Pias)

Lui aussi innove, propose un autre jazz en phase avec son canal historique, sa tradition afro-américaine. Justin Brown qui est aussi le batteur de son trio lui apporte les métriques impaires et sophistiquées qui conviennent aux harmonies chatoyantes de son piano. Gerald Clayton aime aussi explorer de nouveaux territoires. Le drumming inhabituel de Brown et la contrebasse pneumatique de Joe Sanders constituent la trame rythmique idéale de son jazz moderne. Avec eux, d’autres musiciens de “Life Forum”, l’album précédent du pianiste. On retrouve ainsi les saxophonistes Logan Richardson (à l’alto) et Dayna Stephens (au baryton dans un seul morceau). Ben Wendel, le saxophoniste de Kneebody, est au ténor et au basson en deux occasions. Sachal Vasandani et le poète Carl Hancock Rux assurent respectivement vocalises (Squinted) et narration, l’album restant toutefois très largement instrumental. Gerald Clayton soigne l’orchestration de sa musique, sa mise en couleurs. Les saxophones s’en chargent, partageant avec lui les thèmes, apportant des contre-chants à un piano qui adopte une certaine discrétion. Bien que s’offrant une courte pièce en solo (Reflect On), l’instrument se fond souvent dans la masse orchestrale pour se mettre à son service. Mêlant souvent leurs timbres à l’unisson, les anches donnent aussi à la musique une certaine âpreté. Logan Richardson possède une sonorité rugueuse et agressive et ses improvisations libres heurtent parfois l’oreille. Clayton y remédie par des chorus fluides, un lyrisme qui équilibre la musique. Son piano dans Dimensions : Interwoven, un poème que récitent Aja Monet et Carl Hancock Rux, est tout simplement magnifique.

“The Passion of Charlie Parker” (Impulse ! / Universal)

Produit par Larry Klein, cet hommage réussi à Charlie Parker (1920-1955) a le mérite d’actualiser l’œuvre du saxophoniste, les musiciens réunis ici ayant essayé d’imaginer la musique que jouerait Parker s’il était encore de ce monde. Conçu comme une pièce de théâtre musicale, il retrace quelques épisodes de sa vie, de ses débuts à Kansas City à New York, ville dans laquelle se forgea sa légende. Écrits par David Baerwald, les textes « langage joycien au sein duquel la métaphore règne en maître » ont été confiés à Madeleine Peyrou, Melody Gardot, Luciana Souza, Kurt Elling et Gregory Porter, chanteuses et chanteurs avec lesquels Klein a précédemment travaillé. Kandace Springs, nouvelle coqueluche des disques Blue Note, la jeune française Camille Bertault, étonnante dans son adaptation vocale d’Au Privave dont elle a également écrit les paroles, et Barbara Hannigan que les amateurs de musique contemporaine connaissent bien complètent ce casting de stars. Tous interprètent des personnages associés à Parker, l’acteur de cinéma et de théâtre Jeffrey Wright prêtant sa voix à ce dernier. So Long (une adaptation de K.C. Blues) et Fifty Dollars (aka Segments) sont particulièrement réussis. Ils contiennent de passionnants développements instrumentaux, ces derniers équilibrants les parties vocales de l’album. Très convainquant au saxophone ténor, Donny McCaslin ne cherche jamais à imiter Parker mais étonne par la modernité de son phrasé, le lyrique de ses nombreuses interventions. Il retrouve ici le guitariste Ben Monder et le batteur Mark Giuliana, qui ont participé avec lui à l’enregistrement de “Blackstar”, le dernier David Bowie. Craig Taborn aux claviers, les bassistes Scott Colley et Larry Granadier et le batteur Eric Harland s’ajoutent à cette exceptionnelle réunion de grands musiciens.

 

Photo (Gerald Clayton) © Keith Major  

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 09:15
Jean-Philippe VIRET : “Les idées heureuses” (Mélisse / Outhere Music)

« J’aime la musique de François Couperin (…), une profondeur mélodique, souvent introspective, nous attire dans une rêverie sinueuse d’où émergent des sentiments du quotidien, à la fois simples, gais, drôles et nostalgiques » nous confie le contrebassiste Jean-Philippe Viret dans le livret de son nouvel album, “Les idées heureuses”, qu’il a enregistré avec Sébastien Surel (violon), David Gaillard (alto) et Éric-Maria Couturier (violoncelle), quatuor à cordes à l’instrumentation inhabituelle. Jugée peu apte à être utilisée comme instrument soliste, la contrebasse s’en était vue écartée au XVIIIe au profit d’un second violon. Viret avait depuis longtemps l’idée de remplacer ce dernier par son propre instrument. Il le fit en 2011, la musique acquérant ainsi une plus large tessiture, une richesse de timbres inédite. Le premier disque du quatuor, “Supplément d’âme”, vit le jour l‘année suivante. S’il contient une pièce de Couperin, Les Barricades mystérieuses composée en 1717 pour le clavecin, la musique de l’organiste de la Chapelle royale est bien plus présente dans “Les idées heureuses”.

Autour de François Couperin, son sous-titre, est des plus explicite. Autour, car s’il ne contient qu’une seule composition de Couperin, La muse plantine, jouée à peu près à la lettre – à peu près, car les instruments semblent parfois grimacer et gémir –, l’album contient trois autres morceaux directement inspirés par trois de ses nombreuses pièces pour clavecin. Quatre livres qu’il divisa en vingt-sept ordres, des œuvres au sein desquelles la poésie est favorisée au détriment de la virtuosité et qui portent souvent des noms humoristiques, tel que Le dodo ou l’amour au berceau repris librement ici. Cinq compositions personnelles de Jean-Philippe Viret, reflet de sa propre vision du compositeur – L’idée qu’on s’en fait –, complètent le disque, l’écriture plus contemporaine de Peine Perdue, précédemment enregistré en 2008 par le trio du contrebassiste (Edouard Ferlet et Fabrice Moreau), plaçant ce morceau à part. Malgré la présence de la contrebasse, la sonorité de ces pièces reste bien celle d’un quatuor à cordes « classique ». Au sein d’une musique écrite, s’insèrent de nombreuses parties improvisées, discours audacieux d’une spontanéité toute naturelle autour de mélodies séduisantes.  

 

Rendue intemporelle par un travail sur la forme, un subtil mélange de timbres et de textures, la musique voyage sans problème dans le temps, le remonte – En un mot commençant relève davantage de Schubert que de Couperin – pour fondre son aspect baroque dans le jazz, voire le tango de notre siècle. La seconde partie de Docile n’évoque-t-elle pas certaines milongas d’Astor Piazzolla ? Comme François Couperin qui s’était écarté des structures musicales trop rigides de son époque, Viret et ses complices s’affranchissent des codes et affirment la modernité de leur musique. Modernité de Jour après jour introduit par un stupéfiant solo de contrebasse, de Docile, éloge de la lenteur dans lequel les instruments semblent ralentir le temps, grincements des archets et pizzicatos de cordes espiègles de L’an tendre… Écriture et improvisation, jazz de chambre et musique baroque subtilement entremêlés, cette musique heureuse, Luc Lang, Prix Goncourt des Lycéens en 1998 pour “Mille six cents ventres” et auteur avec Viret des notes du livret de ce disque, l’un des plus attachants de l’année, trouve « des mots qui dansent avec elle » pour la décrire.

 

-Concert le 30 juillet dans le Parc Floral de Vincennes (Espace Delta, 16h00) dans le cadre du Paris Jazz Festival.

 

Photos © Grégoire Alexandre

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:21
Bill FRISELL - Thomas MORGAN : “Small Town” (ECM / Universal)

Avec “Small Town” enregistré en public au Village Vanguard, Bill Frisell retrouve ECM, label qui lui fit faire ses premiers disques. Nous sommes en 1981 et Paul Motian qui en a déjà gravé plusieurs pour la firme munichoise l’appelle à ses côtés pour l’enregistrement de “Psalm”. L’année suivante, le guitariste publie sous son nom “In Line”, premier opus d’une discographie devenue conséquente. À partir de 1988, il enregistre pour le label Elektra Nonesuch et signe quelques-unes de ses plus belles réussites : “This Land” hommage aux musiques qui marquèrent son adolescence, jazz blues, country, et qui relève d'une écriture typiquement américaine ; “Blues Dream” ou le blues tel que le rêve Bill Frisell, un blues qui intègre hymnes et fanfares et emprunte à la musique country sa pedal steel guitar.

En tant que sideman, le guitariste n’a pourtant jamais cessé de participer à des séances pour ECM. Outre de nombreuses sessions avec Paul Motian et sa participation au groupe Bass Desires de Marc Johnson, il se fait remarquer dans des albums de Paul Bley, Jan Garbarek, Eberhard Weber, Kenny Wheeler et récemment dans “The Declaration of Musical Independence” d’Andrew Cyrille, batteur souvent associé à la New Thing dont les préoccupations esthétiques ne sont pourtant pas celles du guitariste. Il y joue trois de ses compositions dont Song for Andrew n°1 que l’on retrouve dans “Small Town”, un duo guitare / contrebasse, l’instrument se voyant confié à Thomas Morgan que le batteur Joey Baron lui à présenté dans les années 90. Frisell apprécie sa façon naturelle de s’exprimer de « se projeter un peu en amont de la musique avant de jouer une note », d’anticiper les siennes. « Il ne joue jamais rien qui ne soit une réponse à ce que j’ai joué précédemment ce qui a le pouvoir de me rendre léger, comme si je pouvais vraiment décoller » confie volontiers le guitariste.  

 

Très demandé en studio – Tomasz Stanko, Giovanni Guidi, Masabumi Kikuchi, David Virelles et Jacob Bro, ont enregistré avec lui  – Thomas Morgan, né en 1981, a participé avec Frisell à la dernière séance de Paul Motian. Reprenant son It Should’ve Happened a Long Time Ago, une composition « faussement simple, mais porteuse d’une atmosphère au sein de laquelle on se déplace en toute liberté », les deux hommes lui rendent ici hommage. Écrite par Motian, elle donne son nom à un disque en trio de 1984 au sein duquel Bill Frisell et Joe Lovano accompagnent le batteur aujourd’hui disparu. Plus longue, la nouvelle version est surtout beaucoup plus contemplative. Les deux hommes espacent leurs notes, en jouent peu. Comme toujours, Frisell soigne sa sonorité, dispose dans l’espace des sons aériens dont il contrôle et dose le volume et la résonnance, créant ainsi un univers profondément poétique au sein duquel mélodie et improvisation s’imbriquent au point de se confondre.

Ce soir là, Lee Konitz est dans la salle. Subconscious-Lee est un coup de chapeau impromptu adressé au saxophoniste qui le composa en 1949. Morgan accompagne les notes sinueuses de ce classique du bop que joue parfaitement le guitariste puis prend l’initiative. Si Jim Hall reste sa principale influence, Bill Frisell passa une partie de sa jeunesse à Denver dans le Colorado, s’imprégnant de folk et de country music. Wildwood Flower, un des grands succès de la Carter Family fait donc partie de ses racines. Small Town est dédié à Maybelle Carter dont le jeu de guitare novateur influença le sien – le pouce assure la mélodie sur les cordes basses et les autres doigts la rythmique, mélodie et rythme étant ainsi joués simultanément. L’Amérique de Frisell c’est aussi le rock’n’roll de Fats Domino. Co-signé avec son complice Dave Bartholomew, What a Party est un classique du chanteur. Sa partie vocale se confond ici avec une ligne rythmique très souple, dont les notes espacées aèrent beaucoup la musique. Poet - Pearl est une ancienne composition de Morgan que Frisell introduit par des harmoniques. La contrebasse tisse un subtil contrepoint mélodique derrière la guitare qui en fait délicatement chanter le thème. Magnifiquement ré-harmonisée par nos deux complices, sa célèbre mélodie naguère chantée par Shirley Bassey convenant très bien à un traitement instrumental, Goldfinger, que John Barry très inspiré composa dans les années 60, referme un disque d’une grande richesse inventive.

 

Photos : (N&B) © John Rogers / ECM Records - (couleurs) © Lynne Harty / ECM Records

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:55
Yves ROUSSEAU / Christophe MARGUET Quintet : “Spirit Dance” (Cristal Records / Pias)

Depuis quinze ans batteur du quartette d’Yves Rousseau, contrebassiste et auteur de nombreux projets éclectiques, Christophe Marguet s’est beaucoup impliqué dans ce disque, le premier qu’ils codirigent ensemble, le premier enregistré avec une nouvelle formation dont les intervenants nous sont familiers : Fabrice Martinez à la trompette et au bugle, David Chevallier à la guitare, Bruno Ruder au piano et aux claviers. Rousseau et Marguet ont chacun composé six morceaux, de beaux thèmes soigneusement orchestrés mais surtout plus imprégnés de jazz que le répertoire de leur quatre albums précédents.

Un jazz relevant de la fusion lorsque les instruments se nappent de couleurs électriques ou arborent celles du rock. The Cat s’y rattache, la trompette répondant au grondement des instruments, à la guitare très présente de David Chevallier. Marcheur et Day Off doivent beaucoup à ses sonorités, à ses pédales d’effets. Auteur d’un chorus pour le moins agressif dans le sur-vitaminé Charlie Haden, morceau qui évoque la période fusion de Miles Davis, Chevallier donne à la musique son aspect énergique, mais aussi une texture, une épaisseur sonore qui contribue à sa richesse.

 

Mais “Spirit Dance” est aussi un opus profondément lyrique. Construit autour d’un lent ostinato rythmique et introduit par un court et judicieux solo de batterie, le seul de l’album, Fruit frais (on y croquerait !) favorise les échanges entre les instruments. Un peu triste dans Funambulo, la trompette se fait plus mélancolique encore dans Pénombre. On entre de plein pied dans le pays des songes avec Bleu Nuit et son thème envoûtant. Il contient un savant chorus de contrebasse, un des seuls qu’Yves Rousseau s’autorise avec l’introduction de Light and Shadow qu’il partage avec Bruno Ruder. Ce dernier y brille au piano acoustique, comme dans Spirit Dance, une joyeuse ritournelle dont il parvient à s’éloigner de la structure mélodique, à la faire exploser. Fabrice Martinez y est pour quelque chose. Tantôt agressive, tantôt lyrique, sa trompette souffle le chaud et le froid et unit les contraires. Lyrisme et énergie font bon ménage dans ses improvisations. Lisible et diversifié, le discours musical y gagne assurément.

 

La pochette de l’album, une photo de Jeff Humber intrigue et interpelle. Choisie par Yves Rousseau et Christophe Marguet, elle évoque bien les deux aspects complémentaires de leur musique, la puissance et la grâce. Le comédien et chanteur Olivier Martin-Salvan (120 kilos) porte sur ses épaules la danseuse et chorégraphe japonaise Kaori Ito (40 kilos). Ils s’opposent et s’affrontent mais dansent parfaitement ensemble. Leur spectacle s’intitule “Religieuse à la fraise”.

 

Yves Rousseau & Christophe Marguet © Photo X/D.R.  

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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 09:27
Michel PORTAL – Richard HERY – Xavier TRIBOLET – Quatuor EBENE :  “Eternal Stories” (Erato / Warner Classics)

Autant l’avouer dès à présent, je n’ai aucune œuvre de Michel Portal dans ma discothèque. Il apparaît toutefois dans quelques disques que je possède et apprécie, “Compass” de Susanne Abbuehl dans lequel il joue de la clarinette, “Il Piacere” d’Aldo Romano dans lequel il s’exprime également au bandonéon, des enregistrements pour lesquels il se met au service des autres. Je n’aime guère ses albums mais reconnais en lui le grand musicien, applaudis sa technique à défaut de partager sa sensibilité et d’aimer son caractère pour le moins ombrageux.

J’avais fait sa connaissance au début des années 80. Sa renommée dépassait largement le cadre du jazz. Michel Portal jouait tout aussi bien de la musique contemporaine que du classique, du Boulez que du Mozart dont il est un merveilleux interprète. Le jazz, il avait pris un malin plaisir à le déconstruire quelques années plus tôt lors de véhémentes improvisations libres, pleines de cris et d’étranges chuchotements. Se remettant constamment en cause, Portal avait quelque peu abandonné son langage libertaire pour entreprendre d’autres recherches, se lancer dans nouvelles aventures jazzistiques. Il avait vainement insisté auprès de moi pour obtenir la couverture de Jazz Hot. Je n’étais pas la bonne personne. Il m’arrivait bien de rédiger quelques chroniques, mais en tant que chef de publicité, je n’avais nullement le pouvoir de choisir les sommaires des numéros pas plus que de décider des couvertures du journal. Il dut se rendre compte que je n’aimais pas trop sa musique car je n’ai jamais cherché à le fréquenter, ni lui à me contacter. Ses disques me parvenaient, certains plus conséquents que d’autres, mais sans jamais totalement me convaincre.

 

Et puis cet album au delà du jazz enregistré avec le Quatuor Ébène reçu l’autre jour (merci Sophie Louvet), le premier disque de Michel Portal qui m’émeut, que j’aime et réécoute. Le Quatuor Ébène, c’est aujourd’hui Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure (violons), Adrien Boisseau (alto) et Raphaël Merlin (violoncelle). Avec eux pour cet enregistrement Richard Héry (percussions, batterie) et Xavier Tribolet (claviers). Ensemble, ils ouvrent des portes, associent jazz et tango, électro et danse sans jamais tomber dans le piège que la musique classique tend souvent aux jazzmen. City Birds déploie sa mélodie envoûtante sur une boucle rythmique. Mixée en avant, la batterie ponctue un discours musical qui ne manque pas d’épaisseur. Clarinette basse et cordes apportent des nappes sonores rêveuses et frissonnantes de lyrisme. C’est encore à la clarinette basse que Portal se fait entendre dans L’Abandonite, une de ses compositions, un souvenir d’Astor Piazzolla, une sorte de tango sans bandonéon, la clarinette basse se faisant romantique et charmeuse avant d’assurer la cadence d’un morceau caméléon plein de surprises et de rebondissements. C’est aussi sur cet instrument qu’il nous livre une nouvelle version de Judy Garland, morceau que lui inspira à Minneapolis une grande photo de l’actrice et chanteuse. Dans cette version bien supérieure à la première, le piano électrique qui répond à son chant, apporte une sonorité cristalline qui allège le thème et lui permet de décoller.

 

Le bandonéon, Michel Portal se le réserve pour trois des Five Tango SensationsAsleep, Loving, Anxiety – que Piazzolla écrivit en 1989 et qu’il enregistra la même année avec le Kronos Quartet. Ces pièces mélancoliques qui me sont depuis longtemps familières, héritent ici d'une interprétation sensible aussi poignante que celle que nous offre la version originale. Mais c’est d'abord à la clarinette basse que Michel choisit de s’exprimer, de faire vibrer les notes qui touchent le sentiment. Des notes chagrines dans Elucubration, lamento que rythment un riff et de grands coups d’archets. Après un début onirique, Eternal Story s’achève en tumulte sonore et, porté par un pizzicato de cordes, Solitudes se veut « une pensée, un regard vers l’orchestre de Duke Ellington pour s’évader, pour rêver ». Car c’est bien au pays des songes que nous conduit ce disque. Au delà du réel, It Was Nice Living Here qui le referme nous emporte ailleurs, dans un monde sonore encore à explorer.

 

Photo © Julien Mignot / Erato  

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 17:37

Après “Either Way”, un disque à l’instrumentation modeste mais qui fait appel à des cordes dans quatre morceaux, Anne Ducros, seule chanteuse française avec Cécile McLorin Salvant qui parvint à obtenir le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz (en 2001 avec “Purple Songs”), renoue avec le faste orchestral d’“Ella…My Dear”, un album de 2010 arrangé par Ivan Jullien au sein duquel un orchestre d’harmonie (quarante-cinq musiciens) l’accompagne. Combinant cordes et cuivres tout en laissant de la place à quelques solistes, “Brother Brother !”, son nouvel album dédié à son frère récemment disparu et enregistré avec un orchestre symphonique, apparaît comme l’une des grandes réussites de sa déjà longue carrière.

Enregistré en Italie (Milan et Catane) et à Paris, “Brother Brother !” bénéficie des arrangements soignés et convaincants de Giuseppe Emmanuele avec lequel Anne a déjà travaillé. Souvent au piano, ce dernier a également écrit Petals, le seul thème original de l’album. Assumant un projet commercial (dans le bon sens du terme), la chanteuse y reprend des tubes éprouvés, des chansons célèbres associés à Marvin Gaye, Sting, Joe Cocker, Stevie Wonder, Juliette Gréco, Yves Montand et quelques autres. Un disque produit « à l’américaine » dans lequel les bonnes idées ne manquent pas. L’introduction de What’s Going On à la guitare acoustique, l’orchestre rentrant progressivement pour mieux irradier sa mélodie de couleurs, reste une trouvaille. Le vibraphone qui se mêle subtilement aux cordes dans La Bicyclette en est une autre. Quant aux réussites, elles sont également nombreuses dans cet opus flamboyant. You are so Beautiful et l’espiègle Désabillez Moi sont magnifiquement arrangés et chantés. Samba Saravah hérite peu avant sa coda d’un court passage en scat dont les onomatopées chantantes et soyeuses collent parfaitement à la musique.

 

Car utilisant sa voix comme un véritable instrument, Anne Ducros impressionne toujours autant. Son articulation, son phrasé, sa justesse suscitent l’admiration. Ses scats souvent vertigineux traduisent son grand métier. Elle sait comment faire vibrer l’air qui sort de ses poumons, tenir longtemps une note, faire danser les onomatopées qu’elle invente. Qu’elle s’exprime en français ou en anglais, sa prononciation parfaite permet de comprendre tout ce qu’elle chante ce qui devient rare chez les chanteurs et chanteuses qui se produisent aujourd’hui. Même chargé de notes chromatiques, l’espace sonore laisse toujours de la place à la voix et aux solistes, à l’harmonica d’Olivier Ker Ourio dans What’s Going On, au saxophone ténor de Lionel Belmondo dans At Last. Moins célèbres, les musiciens italiens également invités se révèlent tout aussi talentueux, que ce soit Giulio Visibelli au saxophone soprano dans Fragile ou Mimmo Gaglio à la clarinette dans Petals, un très beau morceau. Il faut également saluer la belle guitare d’Olivier Louvel et la section rythmique habituelle d’Anne, Gilles Nicolas (contrebasse et basse électrique) et Bruno Castellucci à la batterie, Vincent Bruynincks, un élève de la grande Nathalie Loriers, remplaçant Benoît de Mesmay au piano.

 

-Concert de sortie (avec l’orchestre symphonique) le jeudi 18 mai dans le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas (92 rue d’Assas 75006 Paris) concert donné dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés.

 

Photo d'Anne Ducros avec Giuseppe Emmanuele © Roberto Cifarelli.

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