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28 juin 2022 2 28 /06 /juin /2022 15:12
Philippe Gaillot : “Cassistanbul” (détail pochette) © Vincent Bartoli / PikéBook

Philippe Gaillot : “Cassistanbul” (détail pochette) © Vincent Bartoli / PikéBook

Comme promis, d’autres disques à écouter sans modération. Les musiciens qui les ont enregistrés sont malheureusement loin d’être tous invités dans les festivals qui fleurissent partout en juillet et en août. Le jazz se vend mal et, ne voulant pas prendre de risques, les programmateurs de ces manifestations cherchent à les rentabiliser avec des célébrités, toujours les mêmes. Peu curieux, peu mélomane, attaché à ses habitudes, le français en vacances réclame des vedettes, denrées rares dans le petit monde du jazz, et vient surtout pour faire la fête. Si Melody Gardot n’a ainsi aucun problème pour trouver des concerts, d’autres artistes, tout aussi talentueux, patientent parfois des années avant de se voir offrir de grandes salles. Ces chroniques, qui vous donneront peut-être l’occasion de les découvrir, sont les dernières que je mets en ligne. Le farniente m’attend. Rendez-vous à la rentrée pour d’autres aventures jazzistiques et passez tous un bel été.

Melody Gardot est une star, mais c’est d’abord une grande chanteuse, l’une des rares qui parvient à vendre beaucoup de disques. Elle sait aussi composer de vraies mélodies comme en témoignent What of Your Eyes et Darling Fare Thee Well, deux des morceaux d’“Entre eux deux”, son nouvel album pour Decca, un duo avec le pianiste franco-brésilien Philippe Powell, fils du légendaire guitariste Baden Powell. Lauréat du Piano Montreux Jazz Solo Piano Competition en 2005, professeur à la Bill Evans Piano Academy, Philippe Powell se révèle être le pianiste idéal pour la voix de Melody Gardot. Habitant Paris, cette dernière chante en français la ville lumière, adopte le brésilien pour célébrer le brésil, l’anglais, sa langue natale, se faisant aussi entendre dans quelques chansons.

À la tête d’un orchestre imposant d’une vingtaine de musiciens au sein duquel officient Bill Frisell à la guitare, Donny McCaslin et Michael Blake aux saxophones et même Chris Potter à la clarinette basse, le trompettiste, arrangeur et compositeur Michael Leonhart, un fidèle de Steely Dan, signe un album varié et d’une étonnante richesse musicale. Ses pièces maîtresses en sont les deux suites qu’il consacre à Normyn, sa chienne teckel disparue qu’il célèbre non sans émotion et grandeur. “The Normyn Suites” (Sunnyside) réunit cuivres, cordes et chœur au sein de compositions aux atmosphères changeantes qui évoquent des images. Interprétés par Elvis Costello, les intermèdes musicaux qui les encadrent  ne sont pas non plus à négliger, de même que les deux instrumentaux en quartette – Michael Leonhart y assure la basse et la batterie – qui referment le disque.

Les atmosphères sont également nombreuses dans le nouveau disque de Philippe Gaillot. Musicien mais aussi ingénieur du son, il l’a enregistré lui-même dans son studio de Pompignan. De même que “Be Cool”, paru en 2018 sur le label Ilona, “Cassistanbul” (That Sound Records) réunit des plages inédites, vieilles d’une dizaine d’années, que Philippe a soigneusement retravaillées. On y retrouve le fidèle Gérard Couderc, au soprano dans l'émouvant Soriba (dédié au regretté joueur de kora Soriba Kouyaté) et Scarborough Fair, deux morceaux enregistrés en octobre 2010 au Nîmes Jazz Festival. Les amis musiciens de Philippe sont bien sûr présents. Mike Stern éblouissant dans Lady Stroyed, les pianistes Jacky Terrasson et Pierre de Bethmann, le trompettiste Stéphane Belmondo, les bassistes Linley Marthe et Dominique Di Piazza, tous au service des mélodies de Philippe, de ses rythmes, des belles couleurs de sa musique.

Habitant tous les deux New York, le chanteur Sachal Vasandani natif de Chicago et le pianiste Romain Collin né en France et diplômé du Herbie Hancock Institute of Jazz, se sont rencontrés par hasard et font des disques ensemble. Après “Midnight Shelter” en 2020 pour Edition Records, un excellent disque dont le répertoire éclectique comprend aussi bien des standards que des compositions de Nick Drake, Bob Dylan et des Beatles, les deux hommes récidivent avec bonheur pour le même label avec “Still Life” au sein duquel une version remarquable de The Sound of Silence de Paul Simon côtoie Blue in Green de Miles Davis (paroles de Meredith d’Ambrosio), Washing of the Water de Peter Gabriel et une reprise inattendue de Freight Train d’Elizabeth Cotten, grand classique du folk américain.

Bénéficiant des couleurs et du délicat langage harmonique du pianiste Marc Copland avec lequel il souhaitait depuis longtemps travailler, le saxophoniste  Jean-Charles Richard (soprano et baryton) donne épaisseur et consistance à ses rêves dans un album de jazz de chambre que complète Vincent Segal au violoncelle. Enregistré par Gérard de Haro et dédié à John Taylor, “L’étoffe des rêves” (La Buissonne) rassemble des pièces en solo, des duos, des trios – les trois instruments ne se voient réunis que dans le Ô Sacrum Convivium d’Olivier Messiaen –, la voix douce et sensuelle de Claudia Solal les rejoignant parfois pour évoquer “La Tempête” de William Shakespeare, mais aussi son Ophélie dont la mort inspira également un poème à Arthur Rimbaud. Cette approche européenne du jazz centrée sur l’harmonie donne ici naissance à une musique souvent mélancolique dont l’envoûtement perdure longtemps après son écoute.

J’ai une grande estime pour Vincent Bourgeyx et admire depuis longtemps son piano élégant bien ancré dans la tradition du jazz qu’il a étudié à Boston avant de le vivre dans les clubs de New York. Ses disques en trio m’enchantent, et son album solo, dans lequel Pierre Boussaguet officie parfois à la contrebasse, est une des grandes réussites du coffret “At Barloyd’s”. Cosigné avec le saxophoniste David Prez, “Two for the Road” (Paris Jazz Underground) le fait entendre en duo avec ce dernier déjà présent dans “Short Trip” (2016) et “Cosmic Dream” (2019). L’entente est parfaite entre un pianiste dont les doigts agiles se mettent toujours au service des mélodies et un saxophoniste dont les phrases sinueuses, souvent jouées dans le registre aigu du ténor, se font tendres dans les ballades. Sur des compositions originales et des standards, les deux hommes s’accordent de longs chorus en solo, se parlent, se répondent, un véritable dialogue s’instaurant dans Instant Présent qui ouvre ce beau disque. Concert de sortie le 29 septembre au Sunside.

Melody Gardot / Philippe Powell : “Entre eux deux” (Decca / Universal)

Michael Leonhart Orchestra : “The Normyn Suites” (Sunnyside / Socadisc)

Philippe Gaillot : “Cassistanbul” (That Sound Records / Socadisc)

Sachal Vasandani & Romain Collin : “Still Life” (Edition Records / UVM)

Jean-Charles Richard / Marc Copland : “L’étoffe des rêves” (La Buissonne / Pias)

David Prez / Vincent Bourgeyx : “Two for the Road” (Paris Jazz Underground / Bandcamp)

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14 juin 2022 2 14 /06 /juin /2022 14:45
Stéphane Kerecki Quintet © Marc Chesneau

Stéphane Kerecki Quintet © Marc Chesneau

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit pour ce blog. Depuis le 25 mars exactement. La promotion de mon livre, “De la musique plein la tête”, dont je vous conseille la lecture cet été*, mon désintérêt pour un jazz aujourd’hui largement entre les mains de techniciens, de musiciens acrobates qui jouent beaucoup de notes mais ont peu de musique à proposer, expliquent partiellement mon silence. J’avoue donc quelque peu délaisser l’actualité du jazz, son flot permanent de nouveautés, préférant lire, voir des films et réécouter de vieux albums, des disques d’hier souvent plus modernes et inventifs que ceux que l’on peut entendre aujourd’hui. Difficile toutefois de rester indifférent lorsque un nouveau disque de Marc Copland, de Fred Hersch ou d’Enrico Pieranunzi me parvient, de ne pas le glisser dans le tiroir de mon lecteur de CD pour en goûter au plus vite la musique. D’autres albums aussi donnent envie, s’écoutent avec bonheur. En voici quelques-uns. Il y en a d'autres, mais vous patienterez un peu pour les découvrir. Puissent ces brèves chroniques ensoleiller votre été.

*Ouvrage à commander chez votre libraire ou sur le site de l’éditeur www.lessoleilsbleus.com

Enrico Pieranunzi sera à Paris pour deux concerts en trio au Sunside les 26 et 27 août. En attendant, le maestro vient de publier deux albums qui ne se ressemblent pas. Enregistré au Village Vanguard en janvier 2016, “The Extra Something” (CamJazz) est un disque de bop moderne qui rassemble autour du pianiste des musiciens américains. Diego Urcola (trompette et trombone), Seamus Blake (saxophone ténor), Ben Street (contrebasse) et Adam Cruz (batterie), tous excellents, poussent Enrico à jouer un piano énergique, leur hard-bop fiévreux enthousiasmant le public new-yorkais. 

 

Enregistré en studio à Copenhague, “Something Tomorrow” (Storyville) relève davantage d’un jazz de sensibilité européenne. Accompagné par Thomas Fonnesbæk, jeune prodige de la contrebasse, et André Ceccarelli dont le drumming souple et aéré fait merveille, Enrico Pieranunzi pose de tendre couleurs sur ses musiques et les habille d’harmonies délicates. Les trois hommes dialoguent, font danser leurs notes et nous offrent des versions lumineuses de The Heart of a Child et Suspension Points, deux ballades aux mélodies inoubliables.

Un autre pianiste, Ketil Bjørnstad, profita du confinement pour participer à Oslo, en avril 2020, à un concert improvisé de piano solo en streaming, la salle étant vide d’auditeurs. Aujourd’hui édité en CD et en DVD  “New Morning” (Grappa) contient d’excellents moments. Âgé de 70 ans et auteur de plus de 70 albums – je ne connais que ses enregistrements pour ECM, “La notte” (publié en 2013), en sextet, étant particulièrement réussi – le pianiste norvégien assume un jeu souvent lyrique, invente des mélodies séduisantes, certaines d’entre-elles ressemblant à des hymnes. Malgré quelques moments moins convaincants lorsque l’instrument gronde et devient percussif (Forever Prokofiev), cette longue suite, changeante comme les couleurs du ciel, s’écoute avec plaisir.

Également en solo “Blue Songs” (DLM éditions) du pianiste Denis Levaillant rassemble onze mouvements enregistrés et inventés sur l’instant, certains inspirés par les airs d’un opéra-comique qu’il écrivait alors. Compositeur d’un catalogue d’œuvres très variées relevant de la musique savante européenne, Denis Levaillant n’est pas à proprement parler un jazzman. Associé au bassiste Barre Phillips et au batteur Barry Altschul, il a toutefois abordé le genre avec succès avec “Les Passagers du Delta” (DLM éditions), livre-disque de 2013 réunissant un enregistrement studio de mars 1987 et un concert de 1989. Avec “Blue Songs”, il nous fait voyager dans les couleurs harmoniques des nombreuses mélodies qu’il invente. Effectuée à même la table d’harmonie de l’instrument défait de son couvercle, la prise de son amplifie beaucoup la résonnance des notes et l’aspect onirique de la musique, mais peut en déranger certains.

Excellent bassiste, Stéphane Kerecki sait bien s’entourer. Il a aussi de bonnes idées, des projets aussi inattendus que variés qu’il mène toujours à bien. Après un album en 2018 consacré à la vague musicale électro, à la « French Touch » qui lui donne son nom, “Out of the Silence” (Out Note), disque enregistré en octobre dernier dans le studio de la Maison de la Culture d’Amiens, réunit cinq personnalités du monde du jazz. Avec Fabrice Moreau, batteur qui accompagne depuis longtemps Stéphane, et Marc Copland dont le piano joue constamment avec le silence, les deux morceaux en trio, Day Dreamer et Hands, sont de vraies merveilles. Quatre plages en quartette avec le saxophoniste norvégien Tore Brunborg découvert auprès de Tord Gustavsen, et quatre autres en quintette avec Ralph Alessi, l’un des grands trompettistes de la scène jazzistique américaine, complètent le répertoire d’un all-star de haut vol.

Tord Gustavsen se rappelle à nous avec un nouvel opus, le cinquième qu’il enregistre en trio. Proche de “The Other Side” publié en 2018, le répertoire d’“Opening” (ECM), des compositions originales pour la plupart, reste largement inspiré par des hymnes religieux, de vieilles chansons traditionnelles des pays scandinaves. Privilégiant l’épure, l’ascétisme musical, le silence, le pianiste norvégien joue peu de notes, les préfère légères et lentes, ruisselantes de profondeur spirituelle. Si le batteur est toujours le fidèle Jarle Vespestad, un nouveau bassiste, Steinar Raknes, assure un solide contrepoint mélodique à la musique.  Stream, une des plus attachantes pièces de l’album lui offre l’occasion d’improviser. Plus nombreux que d’habitude, des effets sonores (electronics) modifient parfois le timbre de son instrument, ajoutent des couleurs inattendues à un disque très séduisant.

À l’occasion du centenaire de Charles Mingus (22 avril 2022 - 5 janvier 1979) paraissent de nombreux albums, des concerts qui, aussi bons soient-ils, n’apportent rien de vraiment neuf à sa discographie. Beaucoup plus intéressant est l’hommage que lui rend le clarinettiste Harry Skoler dans son disque “Living in Sound : The Music of Charles Mingus” (Sunnyside). Sans avoir la technique d’Eddie Daniels, Skoler sait se montrer lyrique et convaincant. Au programme : six compositions de Mingus – dont l’incontournable Goodbye Pork Pie Hat  –, un thème de Don Pullen, un de Doug Hammond et un de Skoler. Confiés à Darcy James Argue, Ambrose Akinmusire et Fabian Almazan les arrangements sont très réussis. Producteur et principale cheville ouvrière de cet enregistrement, le saxophoniste Walter Smith III a réuni un casting de rêve autour du clarinettiste : Nicholas Payton à la trompette, Kenny Barron au piano, Christian McBride à la contrebasse, Jonathan Blake à la batterie, la chanteuse Jazzmeia Horn (dans Moves), et un quatuor à cordes. Laissez-vous donc tenter.

Enrico Pieranunzi : “The Extra Something” (CamJazz / L’autre distribution)

Enrico Pieranunzi : “Something Tomorrow” (Storyville / UVM)

Ketil Bjørnstad : “New Morning” (Grappa)

Denis Levaillant : “Blue Songs” (DLM Éditions & Distribution)

Stéphane Kerecki : “Out of the Silence” (Out Note / Outhere)

Tord Gustavsen : “Opening” (ECM / Universal)

Harry Skoler : “Living in Sound : The Music of Charles Mingus” (Sunnyside / Socadisc)

 

Photo Stéphane Kerecki “Out of the Silence” quintette © Marc Chesneau

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 08:35
Marquis Hill © Chollette / Edition Records

Marquis Hill © Chollette / Edition Records

Quelques disques récents qui me plaisent. Pour certains, de probables Chocs de l’année. Déjà avancée, cette dernière poursuit sa marche vers l’été. Mandé d’urgence, le soleil est déjà au rendez-vous en ce début de printemps qui voit les pigeons roucouler sur les parterres de fleurs de nos balcons, les arbres bourgeonner et les oiseaux chanter. En attendant le poisson espiègle du 1er avril, le parisien en bras de chemise se promène le long des berges de la Seine dont le décor reste à peu près immuable depuis les jours de mon enfance. Devant leurs boîtes, les bouquinistes guettent toujours le chaland. Des livres surtout mais aussi de vieux vinyles attirent le regard.

 

On les croyait morts. Ils renaissent et envahissent les bacs des rares disquaires de la capitale. Qui se souvient de Givaudan boulevard Saint-Germain, du Discobole gare Saint Lazare, de Music Action carrefour de l’Odéon, de Lido Musique avenue des Champs-Élysées, tous disparus aujourd’hui ? Ces disquaires, je les ai beaucoup fréquentés dans les années 70, y trouvant des merveilles. Dans “De la musique plein la tête”, mon livre de souvenirs récemment publié aux Éditions Les Soleils Bleus, ouvrage que vous pouvez commander chez votre libraire ou sur le site de l’éditeur , je raconte cette époque bénie pour le mélomane qui trouvait facilement l’album de ses rêves - www.lessoleilsbleus.com

Yonathan Avishai / Avishai Cohen / Ziv Ravitz / Barak Mori © Caterina Di Perri / ECM Records

Yonathan Avishai / Avishai Cohen / Ziv Ravitz / Barak Mori © Caterina Di Perri / ECM Records

Improvisé en studio à La Buissonne, “Naked Truth” (ECM / Universal), surprend par sa beauté mais aussi ses audaces. Dans cette suite en neuf parties, Avishai Cohen se met ici à nu, dévoile sa sensibilité, sa vulnérabilité. La musique qui sort de sa trompette est le chant de son âme. Soutenue par la contrebasse de Barak Mori, elle expose avec douceur le premier thème, avant que ne rentrent les autres instruments, la batterie de Ziv Ravitz et le piano de Yonathan Avishai. Présent dans plusieurs albums ECM du trompettiste, ce dernier tient une place importante dans cet opus en apesanteur. Caressant délicatement ses notes, il les fait merveilleusement sonner. D’une grande finesse, son toucher met en valeur des lignes mélodiques lisibles et aérées. Dans le second mouvement, un long ostinato accompagne le lamento de la trompette et une progression harmonique inattendue conduit la musique ailleurs. On plane alors entre ciel et terre, porté par tout le lyrisme dont Avishai Cohen est capable. En duo avec son batteur, les deux hommes distendent l’espace-temps. Récité par le trompettiste, Departure, un poème de Zelda Schneurson Mishkovsky (1914-1984) sur le renoncement au monde et à ses splendeurs qu’implique le passage obligé de la vie à la mort, conclut ce disque envoûtant.

Bruno Angelini / Hélène Labarrière / Daniel Erdmann / Christophe Marguet © Eric Legret

Bruno Angelini / Hélène Labarrière / Daniel Erdmann / Christophe Marguet © Eric Legret

Appréciant les mêmes jazzmen – Ornette Coleman, Ed Blackwell, Dewey Redman –, le saxophoniste Daniel Erdmann et le batteur Christophe Marguet ont beaucoup joué ensemble depuis 2010. Avides de nouvelles rencontres humaines et musicales, ils poursuivent aujourd’hui leur collaboration en quartette. Publié sur le label Mélodie en sous-sol (l’autre distribution), “Pronto!” les voit travailler avec la bassiste Hélène Labarrière et le pianiste Bruno Angelini. La cohésion de leur groupe est palpable à l’écoute de ce jazz moderne nourri de traditions auquel est donné une vraie matière sonore, une couleur spécifique. Angelini qui a enregistré en 2017 avec Erdmann “La dernière Nuit” (l’un de mes 13 Chocs de 2020), apporte son piano élégant et ses harmonies inventives. Quant au son délicieusement boisé de la contrebasse, il procure une épaisseur voluptueuse, un relief saisissant aux compositions originales des deux leaders. Maître tambours, Christophe Marguet les trempe dans le swing ; lyrique et inspiré au ténor, Daniel Erdmann leur donne un moelleux incomparable. “Pronto!” nous enthousiasme déjà.

Né à Chicago en 1987, Marquis Hill affirme sa différence par sa musique qui mêle, brasse et intègre néo-soul, house, funk et hip-hop au sein d’un jazz moderne aux racines évidentes. Lauréat en novembre 2014 de la prestigieuse Thelonious Monk International Jazz Competition, le trompettiste reste pourtant méconnu. “The Way We Play” (Concord Jazz) est le seul de ses disques qui a été distribué en France. “New Gospel Revisited” qui paraît aujourd’hui sur Edition Records (distribution U.V.M.) devrait le sortir de l’ombre. Il y  reprend en public et avec d’autres musiciens les thèmes de “Gospel Revisited” un album de 2011, son premier. Le batteur Kendrick Scott, le saxophoniste Walter Smith III et le bassiste Harish Raghavan nous sont familiers. Ce dernier est aussi celui d’Ambrose Akinmusire, un trompettiste dont le jazz se nourrit également des musiques urbaines qui l’environnent. Joel Ross l’une des étoiles montantes du vibraphone et l’excellent pianiste James Francies complètent une formation qui expérimente, ouvre de nouvelles perspectives mélodiques et rythmiques au jazz afro-américain. De courts intervalles musicaux dans lesquels les musiciens s’expriment  tour à tour en solo encadrent les six morceaux originaux du disque initial. Porté par une section rythmique inventive, souple et ouverte à des métriques irrégulières, le trompettiste cisèle les notes chaudes et colorées d’une musique ambitieuse.

Bientôt 32 ans d’existence pour Kartet, mais seulement huit albums avec “Silky Way” que sort aujourd’hui le label PeeWee! La formation a changé plusieurs fois de batteur depuis “Hask”, son premier opus en 1991. Le nouveau, Samuel Ber, met en valeur peau, bois, métal des tambours et des cymbales qu’il frotte, caresse et martèle. Comme celles de Guillaume Orti (saxophones alto et soprano), Benoît Delbecq (piano) et Hubert Dupont (contrebasse) ses propres compositions contribuent à un répertoire d’une homogénéité et d’une fluidité étonnante, fruit de l’émulation créatrice de quatre complices faisant naître une musique envoûtante dont les angles, les arêtes vives sont soigneusement poncés. Bien qu’abstraits et sans mélodies apparentes, les dix morceaux de l’album, malgré les apparences, restent secrètement mélodieux. On visionne mentalement des paysages oniriques et colorés au sein desquels les timbres et les couleurs ont une grande importance. L’air vibre et devient sons par la magie de quatre créateurs ici particulièrement inspirés.

Comprenant douze morceaux parmi lesquels huit compositions originales, “Hope” (Fresh Sound New Talent / Socadisc) est le sixième album de Yaniv Taubenhouse. J’ai découvert son beau piano au Sunside en octobre 2015. Il venait de publier “Moments in Trio Vol. One”, premier disque d’une trilogie pour Fresh Sound New Talent avec Rick Rosato (contrebasse) et Jerad Lippi (batterie), et j’avais été séduit par ses harmonies lumineuses, ses notes bien choisies, une recherche de la beauté qu’un doigt de mélancolie rendait très attachante. Lorsque “Hope” a été enregistré en solo fin février 2020 en Arkansas, un virus menaçant et mortel commençait à se répandre. Cet opus n’a pourtant rien de sombre. Tel un baume contre la peur, ses mélodies sont même d’une douceur apaisante. Précédemment enregistrés en trio, Conversation et Prelude of the Ozarks séduisent par leur lyrisme. Le pianiste dispose d’une large palette de couleurs et fait souvent entendre de délicieux tapis de notes. Les trois mouvements d’une suite sont disséminés dans l’album, chacun d’eux en relation directe avec les deux autres tant sur le plan harmonique que mélodique. Quatre standards complètent ce programme. Parmi eux, It’s Alright With Me de Cole Porter et We See de Thelonious Monk, deux musiciens dont Yaniv Taubenhouse reprend souvent les thèmes. Prenez le temps d’écouter ce disque solaire et laissez-vous envelopper par ce piano délicat qui sait si bien raconter des histoires.

Avec l’Orchestre National de Jazz qu’il dirigea entre 2005 et 2008, Franck Tortiller consacra un album à Led Zeppelin, “Close to Heaven”, un disque dont le batteur, Patrice Héral, est présent dans ce “Back to Heaven” (Label MCO , distribution Socadisc / Believe) que l’Orchestre Franck Tortiller publie aujourd’hui. Led Zep n’était pas mon groupe de rock préféré, mais ses premiers albums, son énergie et la guitare sous tension de Jimmy Page forçaient l’admiration. Confié à Matthieu Vial-Collet qui assure également la partie vocale du superbe Going to California, cette dernière tient donc une place importante dans cette formation de dix personnes comprenant quatre souffleurs – un trompette, un trombone et deux saxophonistes, l’équipe de jeunes musiciens réunit autour du vibraphone de Tortiller incluant deux femmes, Olga Amelchenko et Gabrielle Rachel. Une guitare étrangement absente dans le disque enregistré par l’ONJ et qui, mise ici en valeur, donne un aspect plus rock à une musique jouée toutefois par des jazzmen. Également dans “Close to Heaven”, Dazed and Confused en témoigne. La basse est électrique, les cuivres sonnent avec une toute autre puissance, mais la guitare qui partage certains chorus avec le vibraphone et des saxophones incandescents, fait aussi la différence.

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21 février 2022 1 21 /02 /février /2022 09:48
Kit Downes, Petter Eldh, James Maddren © Caterina Di Perri / ECM Records

Kit Downes, Petter Eldh, James Maddren © Caterina Di Perri / ECM Records

En ce mois de février qui bientôt s’achève, les bons concerts n’ont pas manqué. Le pianiste Stephan Oliva en solo au Sunside dans un programme éclectique au sein duquel The Single Petal of a Rose de Duke Ellington fut l’un des joyaux ; Toujours au Sunside, Enrico Pieranunzi avec Jasper Somsen à la contrebasse et Jorge Rossy à la batterie nous offrant une version mémorable de Don’t Forget the Poet, l’une de ses plus belles compositions ; le batteur norvégien Snorre Kirk enfin dans un club parisien après un étonnant concert en novembre 2018 à la Maison du Danemark, le Duc des Lombards l’accueillant avec un nouveau quartette qui porta constamment le swing à ébullition… des moments forts que l’on conserve en mémoire. Et puis, il y a les disques, nombreux depuis janvier. On a beau chercher à dégager du temps pour réécouter ses vieux albums avant qu’ils ne prennent la poussière, l’actualité, toujours galopante comme un cheval au galop, nous en empêche avec des enregistrements que l’on aurait tort d’ignorer. À écouter entre la lecture de deux chapitres de mon livre de souvenirs “De la musique plein la tête” récemment publié aux Éditions Les Soleils Bleus, www.lessoleilsbleus.com ces six pépites mettent en joie. Pourquoi vous en priver !

Frédéric Borey avait déjà enregistré plusieurs albums lorsque “The Option”, son cinquième, l’un de ses meilleurs, parvint en 2012 à mes oreilles. D’autres disques suivirent dont deux avec Lucky Dog, un quartette dans lequel Yoann Loustalot, déjà présent dans “The Option”, joue du bugle. Au saxophone ténor, Frédéric Borey possède une sonorité ample, épaisse, mais également moelleuse et suave. Il la met au service de compositions cohérentes et soignées qui laissent une large place à l’improvisation. Récemment sorti sur le label Fresh Sound New Talent (distribution Socadisc), “Butterflies Trio” en contient onze. Six d’entre-elles sont de sa plume. Quatre autres sont écrites par Damien Varaillon (contrebasse) et Stéphane Adsuar (batterie) qui l’accompagnent depuis 2019, année de l’enregistrement et de la sortie de leur premier double CD, et la onzième, Camille, par un ami de longue date du saxophoniste, Lionel Loueke. Ce dernier apporte à la musique les timbres inimitables de sa guitare – qui sonne comme un synthé dans Insomnia –, ses mélopées singulières, son approche africaine des rythmes, et lui donne d’autres couleurs. Si Lou, un duo rêveur et mélancolique avec Frédéric nous émeut, le guitariste trouve en Stéphane Adsuar un complice pour faire danser avec lui une musique apaisée et souvent mystérieuse qui semble venir de loin.

Si le jazz que joue Bill Charlap reste de facture classique, on ne peut rester insensible à son piano et à la cohésion de son trio. Peter Washington (contrebasse) et Kenny Washington (batterie) l’accompagnent depuis 1997. Ils n’ont aucun lien de parenté mais la musique épurée qu’ils rythment avec précision et finesse témoigne de leur parfaite entente. Bill Charlap continue de puiser dans l’immense vivier de standards que possède le jazz pour nourrir sa musique et son art pianistique. Après deux magnifiques albums pour Impulse, il retrouve Blue Note et sort aujourd’hui “Street of Dreams”, un opus tout aussi bon et accompli que ses disques précédents. Chansons tirées de films ou de comédies musicales – I’ll Know, What Are You Doing the Rest of my Life –, succès des années 30 popularisés par Bing CrosbyStreet of Dreams, Out of Nowhere – et compositions de jazzmen – The Duke de Dave Brubeck, Your Host de Kenny Burrell –, le pianiste s’empare de leurs mélodies inusables pour les parer de nouvelles couleurs harmoniques, ses doigts agiles faisant pleuvoir sur elles de grands rideaux de swing. Adoptant des tempos très lents lorsqu’il joue des ballades, il les habille de délicates notes perlées, son jeu espiègle et élégant soulevant constamment l’enthousiasme. 

Les amateurs de jazz ne sont pas nombreux en France à connaître Kit Downes. Il joue de l’orgue d’église dans “Obsidian” son premier disque ECM publié en janvier 2018. La même année, sous le nom de Enemy, Edition Records fit paraître un album en trio avec Downes au piano, le bassiste Petter Eldh et le batteur James Maddren. Ce sont eux qui l’accompagnent dans “Vermillion”, son troisième album pour ECM, un disque que Downes, dont le mentor fut le regretté John Taylor, estime différent de tous ceux qu’il a enregistrés. En complète osmose, les trois musiciens improvisent une musique ouverte et imprévisible, un jazz de chambre intimiste d’une grande douceur mélodique. Souvent construits sur des altérations harmoniques, sur des métriques irrégulières et mouvantes, le rubato étant ici abondamment utilisé, les paysages colorés et abstraits que proposent le trio fascinent par leur riche palette de timbres. Un thème surgit parfois au détour d’une phrase. On le croit oublié lorsqu’il revient à nos oreilles, enchantées par l’écoute d’une contrebasse inventive, d’un piano dont les notes lumineuses sont d’une douceur exquise, d’un batteur qui caresse peaux et métal, commente et colore. Kit Downes et Petter Eldh se partagent les compositions de l’album. Il se termine par une version méconnaissable de Castles Made of Sand, un morceau de Jimi Hendrix savamment déconstruit.

Dans les notes de pochette de “Breath by Breath” (Palmetto / L’Autre distribution), Fred Hersch confie avoir grandi à Cincinnati en écoutant des quatuors à cordes. Sa professeur de piano était l’épouse du violoncelliste du célèbre LaSalle Quartet et Fred assistait souvent à leurs répétitions, découvrant comment leurs instruments parvenaient à unir leurs timbres et répartir leurs lignes mélodiques. Interprétés par le Crosby String Quartet, ses propres arrangements évoquent souvent ceux des grands quatuors romantiques du XIXème. Pastorale est comme par hasard un hommage à Robert Schumann. Le prologue et la coda de Awakened Heart font penser à Franz Schubert et l’introduction de Breath by Breath ressemble à une célèbre pièce classique. Ses arrangements pour cordes sont moins datés lorsque ces dernières sont utilisées rythmiquement – dans Worldly Winds notamment –, ou qu’elles commentent les parties de piano que soutiennent en maints endroits la contrebasse de Drew Gress et la batterie de Jochen Rueckert. Avec eux, Hersch joue un magnifique piano. Begin Again, le premier des huit mouvements de The Sati Suite, mais aussi Breath by Breath révèlent sa totale maîtrise de l’instrument. Son chant dans Mara, une sorte de danse orientale, force l’admiration. Entièrement construit sur une succession de dialogues entre les instruments, Monkey Mind est l’œuvre d’un grand.

La musique de Thelonious Monk jouée par le pianiste Mario Stantchev. Ce dernier la découvrit en Bulgarie à l’âge de 16 ans, par une version live d’Off Minor précise-t-il dans ses notes de pochette. Récemment publié par Cristal et Ouch ! Records (distribution Believe), l’album s’intitule “Monk and More” et a été enregistré en trio à Sofia, la ville natale de Stantchev, par la Radio nationale bulgare. Dimitar Karamfilov (contrebasse) et Hristo Yotsov (batterie) l’accompagnent dans un répertoire que les très nombreux admirateurs de Monk connaissent bien. Ugly Beauty, Pannonica, Blue Monk, Mario Stantchev nous en donne des versions respectueuses tout en prenant certaines libertés tant rythmiques que mélodiques avec les thèmes. Quatre compositions originales fidèles à l’esprit de la musique de Monk complètent cet opus épatant.

Confinés dans le même village, Henri Texier et son fils Sébastien prirent l’habitude de se réunir plusieurs fois par semaine « pour continuer à jouer (…), ne pas laisser la musique s’échapper ! ». Reprenant des standards et de vieux thèmes, ils réfléchirent aux arrangements qu’ils allaient leur donner et constituèrent le répertoire de “Heteroklite Lockdown”(Label Bleu / L’Autre distribution), un disque enregistré en trio et sans public au Triton, l’un des plus sincères et les plus attachants du bassiste. Batteur du quintette d’Henri Texier depuis 2016, Gautier Garrigue, le troisième homme, rythme avec précision la musique, la colore et s’avère un atout précieux dans l’élaboration du son que possède le groupe. Au programme : trois standards dont un merveilleux Round About Midnight, quelques compositions d’Henri (Fertile Danse, Izlaz) et trois nouveaux morceaux écrits par les trois membres du trio, Bacri’s Mood étant un hommage au comédien Jean-Pierre Bacri récemment décédé. Respectant leurs mélodies, nos trois musiciens les font résolument chanter. Les belles lignes mélodiques de la contrebasse ponctuent rythmiquement le chant fluide et aérien du saxophone alto qui, en apesanteur, plane comme un oiseau dans un ciel bleu azur.

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12 novembre 2021 5 12 /11 /novembre /2021 10:19
Alexis Valet © Audrey Radas -

Alexis Valet © Audrey Radas -

Que de disques depuis septembre ! S’ils se bousculent dans mon lecteur de CD, certains accrochent davantage l’oreille, interpellent plus que d’autres. Intrigué, on  revient sur un album, on prend le temps d’une seconde, voire d’une troisième écoute pour pleinement l’apprécier. Il révèle alors ses couleurs, ses harmonies, la richesse de ses rythmes, la beauté de ses arrangements. Deux des sept disques dont vous trouverez ici les chroniques ont été enregistrés par des vibraphonistes. L’instrument s’impose aujourd’hui sous les mailloches d’une nouvelle génération de musiciens. Le batteur Jorge Rossy l’a adopté. Les américains Joel Ross et Peter Schlamb, le pratiquent, de même que les français Simon Moullier et Alexis Valet ici même en photo(s). Au sein de cette sélection d’albums récents, “Back to the Moon” de Thomas de Pourquery date de septembre mais j’ai tardivement découvert sa musique : du jazz, de la pop, un amalgame de genres et d’influences dans un réjouissant disque concept tel qu’il en sortait dans les années 60 et 70.

Producteur aux grandes oreilles, Jean-jacques Pussiau me fit écouter les premiers disques en solo du pianiste suisse René Bottlang rue Liancourt, “In Front” puis “At the Movies” qui sortirent sur Owl Records au début des années 80. En 2003, Jean-Paul Ricard de l’ajmi me fit parvenir “Solongo”, également en solo, enregistré après un séjour de deux ans en Mongolie au cours duquel René rencontra Solongo son épouse dont il nous conte aujourd’hui les rêves. Solongo Dreams est en effet la plage d’ouverture de “Buenos Aires”, qui paraît aujourd’hui sur Meta Records, un album solo enregistré en 2015 à Buenos Aires lors d’un périple d’un mois en Argentine. Car bien qu’habitant depuis 1978 dans le sud de la France, René Bottlang continue de voyager, d’y ramener des souvenirs, de courtes histoires musicales dont on suit pas à pas le libre et passionnant cheminement harmonique. Le pianiste nous décrit des visages, des paysages, des sensations. Il le fait en poète, avec délicatesse et pudeur. Une bonne moitié des morceaux sont des impromptus. Impossible de se rendre compte de ce qui est improvisé de ce qui ne l’est pas, mais la musique, douce et belle, à la croisée du classique et du jazz, ne se réfère nullement au folklore argentin. Blowing in the Wind de Bob Dylan et Nostalgia in Times Square de Charles Mingus complètent ce disque très attachant.

Bill Carrothers joue certes du piano dans les disques de Peg, son épouse et dans “La musique d’Alan” (Vision Fugitive), bande-son de 2019 dessinée par Emmanuel Guibert, mais ses propres disques se font rares. Bill quitte rarement la petite ville du Michigan qu’il habite et que la neige recouvre les mois d’hiver. La sortie de “Firebirds” (La Buissonne) est donc inattendue. Le pianiste y rencontre Vincent Courtois dont le violoncelle fait merveille au sein du trio qu’il partage avec les saxophonistes Daniel Erdmann et Robin Fincker. Leur ingénieur du son, Gérard de Haro, connaît tout aussi bien Bill Carrothers et a eu la bonne idée de réunir ces deux grands musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble. “Firebirds” rassemble compositions originales et standards. Deux versions fort différentes d’Aqua y Vinho, un thème d’Egberto Gismonti, l’ouvrent et le referment. Dans la première, le pied enfoncé sur la pédale centrale de son piano, Bill étouffe volontairement ses accords alors que le violoncelle strie l’espace, semble l’ouvrir à grands coups d’archets. Invité sur deux plages, le saxophoniste Éric Seva enrichit Isfahan de Duke Ellington d’un beau chorus de baryton. Introduit en pizzicato par Vincent, Circle Game de Joni Mitchell est un autre moment fort de l’album. De même que 1852 mètres plus tard, précédemment enregistré par Vincent Courtois dans “West” (2014), un autre disque du label La Buissonne. Sa mélodie est magnifique et sa nouvelle version inoubliable.

Hermon Mehari & Alessandro Lanzoni © James O'Mara

Hermon Mehari & Alessandro Lanzoni © James O'Mara

À la trompette, Hermon Mehari, musicien américain né à Dallas en 1987. Demi-finaliste de la Thelonious Monk Competition en 2014, il s’est installé à Paris deux ans plus tard et vient de se faire remarquer auprès de la chanteuse Estelle Perrault. Le pianiste italien qui l’accompagne est Alessandro Lanzoni, né à Florence en 1992 et auteur en 2019 d’un remarquable enregistrement en trio pour Cam Jazz, (“Unplanned Ways”). “Arc Fiction”, un album du label et collectif MIRR, nous donne l’occasion de découvrir leur musique faite d’échanges, de moments improvisés ressentis comme écriture musicale, leurs compositions ressemblant souvent à des improvisations. Un piano ferme et mobile assoit la  tonalité et accompagne avec bonheur une flamboyante trompette dont les acrobaties techniques nourrissent un Donna Lee spectaculaire. Chantante dans Savannah, fiévreuse dans Bostom Kreme, abstraite dans Reprise in Cathartic, poétique dans Penombre et End of the Conqueror, la musique de ce disque reste surtout très séduisante.

Thomas de Pourquery / Supersonic © Floriane de Lassée & Nicolas Henry

Thomas de Pourquery / Supersonic © Floriane de Lassée & Nicolas Henry

Back to the Moon” (Lying Lions Productions) se distingue nettement des autres disques de jazz publiés cette année. Par ses chorus, par la place qu’y occupent les instruments à vent – saxophones, trompette, bugle –, il relève du jazz au sein d’une instrumentation foisonnante comprenant claviers, synthétiseurs et effets électroniques. L’importance accordée aux voix ancre tout autant l’album dans la musique pop, celle de Space Oddity de David Bowie, de l’album “Dark Side of the Moon” du Pink Floyd, la batterie confiée au volcanique Edward Perraud, le Keith Moon du Jazz, lui apportant une grande variété de rythmes. Des chansons (le magnifique Yes Yes Yes Yes), des pièces chorales hautes en couleur (I Gotta Dream), constituent une large partie du répertoire. Thomas de Pourquery n’en est pas le seul chanteur. Les musiciens de son groupe, Supersonic, contribuent aux vocaux, Berlea Bilem assurant le lied de O Estrangeiro composé par Caetano Veloso. Car c’est à un véritable voyage musical que nous invite cet album soigneusement travaillé en studio, un opus jubilatoire d’un grand lyrisme. Thomas de Pourquery, foulera-t-il bientôt le sol lunaire avec l'astronaute Thomas Pesquet ? On l’ignore, mais son disque inclassable, aussi brillant qu’une étoile, est déjà sur orbite.

À Genève où il s’installa au début des années 80, le batteur Alvin Queen accompagna souvent les musiciens américains de passage, mais c’est Copenhague qu’il célèbre dans “Night Train to Copenhagen” (Stunt Records), un disque en trio produit par le pianiste Niels Lan Doky. On découvre deux musiciens prometteurs, le pianiste suédois Calle Brickman et le contrebassiste danois Tobias Dall, des musiciens du nord de l’Europe qui jouent un jazz bien trempé dans le blues et le swing, un jazz de facture classique qui s’écoute toujours avec bonheur. S’il accompagna les plus grands, Alvin Queen fut aussi le dernier batteur d’Oscar Peterson. Cet album est donc aussi un hommage au pianiste, “Night Train to Copenhagen” réunissant une partie du répertoire de “Night Train” et de “We Get Requests”, deux des plus célèbres disques de Peterson. Calle Brickman ne possède certes pas l’immense virtuosité de ce dernier. Il produit toutefois un swing sans faille dans les morceaux rapides et révèle un sensible et délicat toucher dans les ballades. Influencé par Elvin Jones qui lui permit un soir de 1962 de jouer avec Coltrane, Alvin Queen n’en possède pas moins un jeu personnel. Il sait mettre en en valeur les timbres de son instrument. Sa frappe est ferme mais sans lourdeur. Son soutien précis et diversifié donne des ailes à son jeune pianiste.

Jorge Rossy Trio © Daniel Dettwiler / ECM Records

Jorge Rossy Trio © Daniel Dettwiler / ECM Records

Après avoir été le batteur du premier trio de Brad Mehldau, Jorge Rossy se consacre aujourd’hui au vibraphone et au marimba sans délaisser toutefois la batterie puisqu’il en joue dans “Uma Elmo”, un enregistrement récent du guitariste Jakob Bro. Dans “Puerta” qui vient de paraître sur ECM, il utilise ces deux nouveaux instruments avec une grande économie de moyens. Les deux musiciens qui l’accompagnent, Robert Landfermann à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie, interviennent toujours à bon escient dans cette musique tranquille qui prend le temps de respirer. Jorge Rossy en a composé tous les morceaux sauf Cargols, écrit par Chris Cheek, saxophoniste avec lequel il a souvent travaillé. Maybe Tuesday est construit sur les accords de The Man I Love de Gershwin et Puerta qui donne son nom à l’album a été écrit dans un hôtel londonien, juste avant que Rossy ne quitte le trio de Mehldau pour ouvrir un nouveau chapitre d’une carrière décidément fructueuse.   

Alexis Valet / Antoine Paganotti / Luca Fattorini © Audrey Radas

Alexis Valet / Antoine Paganotti / Luca Fattorini © Audrey Radas

Instrument mélodique mais aussi percussif, le vibraphone semble aujourd’hui renaître sous les mailloches de jeunes musiciens. Alexis Valet est l’un d’entre eux. Il a découvert le jazz à l’écoute de Miles Davis, Charles Mingus et Dave Brubeck. Un enracinement qui n’affecte en rien la modernité de sa musique. “Explorers” son nouvel album pour Jazz&People, le second de sa discographie, en témoigne. Compositions originales et standards – Dr. Jackle de Jackie McLean relevant du bop, Fall de Wayne Shorter, Dixie’s Dilemna de Warne Marsh – en constituent le répertoire, chaque thème donnant lieu à une improvisation crée dans l’incertitude de l’instant. Quatre morceaux sont interprétés en trio avec Luca Fattorini à la contrebasse et Antoine Paganotti à la batterie. Le pianiste Bojan Z et le saxophoniste néerlandais Ben Van Gelder au timbre si singulier à l’alto s’invitent dans les autres, trois plages les réunissant tous. Hats and Cards contient de savoureux dialogues vibraphone / saxophone alto et What’s Next envoûte par la répétition de sa ligne mélodique, son habile balancement rythmique. Ici, la modernité des métriques n’étouffe pas le swing mais le renforce et plonge cette belle musique dans le rythme.

 

Photos : Alexis Valet © Audrey Radas - Hermon Mehari & Alessandro Lanzoni © James 0'Mara - Thomas de Pourquery / Supersonic © Floriane de Lassée & Nicolas Henry - Jorge Rossy Trio © Daniel Dettwiler / ECM Records - Alexis Valet / Antoine Paganotti / Luca Fattorini © Audrey Radas

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 16:13
François Couturier et Anja Lechner © Makr Mushet / ECM Records

François Couturier et Anja Lechner © Makr Mushet / ECM Records

Après plusieurs semaines d’inactivité, ce blog reprend du service. Les concerts redémarrent et les disques sont nombreux à sortir. Ceux dont vous lirez les chroniques ont mes préférences. Un choix subjectif bien sûr, mais ceux d’entre vous, nombreux je l’espère, qui partagent mes goûts, ne seront probablement pas déçus. Vous trouverez la chronique du Marcin Wasilewski Trio, “En Attendant” (ECM) dans le numéro d’octobre de Jazz Magazine. J’ai beaucoup réduit la liste de concerts que je propose. Seuls les plus importants à mes yeux seront désormais annoncés. Ce blog ne reprendra pas son rythme habituel. Je me réserve toutefois l’opportunité de prendre ma plume à tout moment si l’actualité du jazz le nécessite. Bonne rentrée à tous et à toutes.

-Comme chaque année en octobre, à l’initiative de l’association Paris Jazz Club, les clubs de jazz de Paris et de la région parisienne font leur festival, vingt-cinq clubs accueillant cent quatre-vingt concerts et quatre cent cinquante musiciens entre le vendredi 8 et le samedi 23. Manifestation culturelle incontournable de l’automne, Jazz sur Seine qui en est à sa 10ème édition maintient inchangée sa politique tarifaire : deux concerts 40 euros et une offre découverte proposée aux étudiants, demandeurs d’emploi et élèves de conservatoires à 10 euros. Dix-huit showcases (entrée gratuite selon les places disponibles) se tiendront le mardi 19 octobre dans cinq clubs du quartier des Halles. On en consultera les programmes sur le site de Paris Jazz Club : www.parisjazzclub.net/fr/events/festival-jazz-sur-seine-2021

-Comme chaque année en octobre, le jazz afro-américain a rendez-vous à Clermont-Ferrand. La 34ème édition de Jazz en Tête, un festival différent car n’accueillant que du jazz qui ressemble à du jazz, se déroulera du mardi 19 au Samedi 23. Le bassiste Joe Sanders en quartette le 19, le Makaya McCraven Quartet avec le trompettiste Marquis Hill le 20, Kirk Lightsey en trio avec Famoudou Don Moye, batteur de l’Art Ensemble of Chicago le 21, le quintette du saxophoniste Kenny Garrett le 22 et le Jazz at Lincoln Center Orchestra sous la direction du trompettiste Wynton Marsalis en soirée de clôture le 23 en sont les moments forts. Mis à part ce dernier concert prévu à 20h30, tous sont à 20h00 et se déroulent dans la salle Jean Cocteau de la Maison de la Culture. On consultera le programme complet sur le site du festival : www.jazzentete.com

Emmett Cohen © John Abbott

Emmett Cohen © John Abbott

Mes concerts d’octobre

-Le pianiste Emmett Cohen en trio avec Yasushi Nakamura (contrebasse) et Kyle Poole (batterie) le 5 et le 6 (19h30 et 22h00) au Duc des Lombards. www.ducdeslombards.com

 

-Le Umlaut Big Band dirigé par Pierre-Antoine Badaroux célèbre la musique de Mary Lou Williams suivi après l’entracte du Jazz at Lincoln Center Orchestra sous la direction du trompettiste Wynton Marsalis le 9 à la Philharmonie de Paris (20h30). www.philharmoniedeparis.fr

 

-Le guitariste Nguyên Lê en trio avec Romain Labaye (basse) et Paul Berne (batterie) le 14 (à 20h30) à l’Espace Culturel et Universitaire Juif d’Europe, l’Ecuje – 119 rue Lafayette, 75010 Paris – qui s’ouvre à des concerts de jazz une fois par mois. Le pianiste Olivier Hutman est chargé de la programmation. www.ecuje.fr/jazz-ecuje-paris

 

-Estelle Perrault et les musiciens de “Dare That Dream”, son deuxième album, le 16 (20h30) au Studio de l’Ermitage. www.studio-ermitage.com

 

-Anja Lechner (violoncelle) et François Couturier (piano) le 17 à Champagne-sur-Oise (Église Notre-Dame-de-l'Assomption, 14 - 26 rue Notre Dame, 17h00) dans le cadre du festival Jazz au fil de l’Oise. Leurs concerts sont rares et “Lontano”, leur dernier opus, est l’un des plus beaux disques de l’an dernier. www.jazzaufildeloise.fr

 

-Le duo inédit qui réunit le pianiste Yonathan Avishai et le bassiste Omer Avital le 23 (à 21h30) et le 24 (à 19h00) au Sunside. www.sunset-sunside.com

 

-Thomas Curbillon le 28 (20h00) au Bal Blomet. Le chanteur guitariste fête la sortie de “Place Sainte Opportune” (Jazz&People), un album éminemment radiophonique arrangé par Pierre Bertrand et réalisé par Daniel Yvinec mariant swing et chansons françaises. Il contient de nombreuses compositions originales et des reprises de Et bailler, et dormir de Charles Aznavour et de Berceuse à Pépé de Claude Nougaro sur une mélodie de Maurice Vander. Eric Legnini (piano), Thomas Bramerie (contrebasse), Antoine Paganotti (batterie) et Stéphane Belmondo (trompette et bugle) invité sur certaines plages en sont les principaux musiciens. www.balblomet.fr

Andrew Cyrille, Bill Frisell, David Virelles, Ben Street © A.T. Cimarosti / ECM Records

Andrew Cyrille, Bill Frisell, David Virelles, Ben Street © A.T. Cimarosti / ECM Records

Quelques disques qui m’interpellent

Loin de ranger ses baguettes, Andrew Cyrille, 83 ans le 10 novembre prochain, semble débuter une seconde et tardive carrière chez ECM. Après “The Declaration of Musical Independence” publié en 2014, la firme munichoise fait paraître “The News”, un album de jazz moderne à l’atmosphère toute aussi singulière. Découvert au sein de la dernière formation du regretté Tomas Stanko, le pianiste David Virelles remplace Richard Teitelbaum au sein de la formation du batteur, un quartette comprenant Ben Street à la contrebasse et Bill Frisell à la guitare. Les couleurs, les sonorités souvent aériennes que ce dernier tire de son instrument apportent beaucoup à la magie de cette musique ouverte que le piano virtuose et inattendu de Virelles et le drive foisonnant du leader enrichissent. Frisell apporte trois compositions, dont Baby, une ballade d’un grand lyrisme, et Go Happy Lucky, déjà enregistré en solo sur son disque “Music Is” (OKeh) en 2017. Intimiste et inventif, “The News” est une grande réussite.

Né le 3 septembre 1951 à San Francisco, Todd Cochran débuta sa carrière de pianiste auprès de Bobby Hutcherson – il joue sur “Head On”, un disque Blue Note du vibraphoniste de 1971. L’année suivante, sous le nom de Bayeté / Todd Cochran, il enregistre son premier album pour Prestige (Worlds Around the Sun”) avant de passer aux claviers électriques sous l’influence d’Herbie Hancock, et se voir sollicité comme sideman par de nombreuses pop stars (Peter Gabriel, Jim Capaldi) et des artistes de soul et de rhythm’n’blues (Aretha Franklin, Booker T. Jones), tant à Londres qu’aux États-Unis. Compositeur, producteur, Todd Cochran est aussi un pianiste dont le jeu élégant marqué par le blues s’inscrit dans la tradition du jazz. En témoigne “Then And Again, Here And Now” (Sunnyside), un album dans lequel en trio avec John Leftwich (contrebasse) et Michael Carvin (batterie), il se souvient, reprend Bemsha Swing de Monk qui le fascine déjà à l’âge de dix ans, The Duke de Dave Brubeck qu’il découvre quatre ans plus tard , mais aussi A Foggy Day In London, pour lui associé aux brouillards de ses séjours londoniens, des mélodies qu’il enrichit d’harmonies et d’improvisations personnelles, un jazz intemporel que l’on aimerait écouter plus souvent.     

Aussi à l’aise dans les ballades que sur tempo rapide, Sinne Eeg excelle et nous surprend une fois encore dans “Staying in Touch” (Stunt) enregistré en duo avec le bassiste Thomas Fonnesbæk, bassiste aujourd’hui très demandé. Ce n’est pas la première fois que la chanteuse danoise se livre à l’exercice. En 2015, Stunt publiait “Eeg / Fonnesbæk” *, un autre duo avec ce dernier. Outre quelques compositions originales, ce nouvel opus renferme des morceaux d’Irving Berlin, Cole Porter et Paul Desmond (son incontournable Take Five permettant d’admirer le scat d’une voix très pure et très juste), mais aussi The Long and Winding Road (de Lennon/McCartney) et The Dry Cleaner from Des Moines que Charles Mingus et Joni Mitchell composèrent. Contrebasse et voix dialoguent, improvisent et créent une musique d’une grande fraîcheur. Sur trois plages, un quatuor à cordes en fait ressortir la beauté.   

*L’édition japonaise du disque contient deux bonus, des versions superbes de The Shadow of Your Smile et d’Autumn Leaves qui la rendent indispensable.   

Découverte auprès du pianiste Alain Jean-Marie qui la prend sous son aile, Estelle Perrault, née en 1989 à Enghien-les-Bains d’une mère taïwanaise et d’un père français, rêve d’Ella Fitzgerald et de Billie Holiday et admire Bud Powell et Bobby Timmons, nous apprend le dossier de presse qui accompagne “Dare That Dream”, son second disque pour Art District Music. Un album dont les morceaux, « exploration nostalgique du sentiment amoureux et de la tendresse familiale », chantés dans un anglais parfait, font entendre un timbre de voix singulier dont la douce mélancolie interpelle. Estelle Perrault écrit les textes de ses chansons et en compose aussi les musiques. Deux d’entre-elles, celles de Child Time et de Ran Away, sont toutefois signées par Carl Henri Morisset, son pianiste. Avec elle également Hermon Mehari dont la trompette illumine cinq des huit plages de l’album. Elie Martin Charrière, son batteur, en est aussi le directeur artistique, Clément Daldosso à la contrebasse complétant une formation qui reprend deux standards, Yesterdays et le You Must Believe in Spring de Michel Legrand qu’immortalisa Bill Evans.  

Orchestre de quatorze musiciens, le Umlaut Big Band remonte le temps, aux premières décennies du jazz. Après un album consacré à Don Redman (1900-1964), la formation consacre avec “Mary’s Ideas” (Umlaut Records) un double CD à Mary Lou Williams (1910-1981) dont les archives personnelles sont conservées à l’Institute of Jazz Studies de Newark. Le visitant en 2019, Pierre-Antoine Badaroux qui assure la direction de l’orchestre et Benjamin Dousteyssier (baryton, alto et saxophone basse) en ont ramené de nombreuses partitions numérisées dont celles de compositions écrites entre 1930 et 1981 jamais enregistrées auparavant. Pianiste et arrangeuse des Twelve Clouds of Joy que dirigea le saxophoniste Andy Kirk, Mary Lou Williams écrivit pour de nombreuses formations, celles de Benny Goodman et de Duke Ellington notamment. Fréquentant les boppers dès les années 40, elle leur livra des partitions, arrangea pour Dizzy Gillespie In the Land of Oo-Bla-Dee et composa sa Zodiac Suite qui, orchestrée pour un orchestre de chambre et une section rythmique, fut jouée au Town Hall de New York en décembre 1945. Irriguée par le blues, son œuvre d’une étonnante modernité, parfois inspirée par Cecil TaylorZoning Fungus II qui explore les potentialités sonores du piano – nous est ici présentée de manière thématique, un passionnant livret accompagnant deux disques enthousiasmants enregistrés en janvier 2021 à la Philharmonie de Paris.

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30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 10:39
Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio

Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio

Quelques disques à écouter sans modération avec lesquels vous pouvez partir en vacances, ou que vous pouvez tranquillement écouter chez vous sans que le ciel ne vous tombe sur la tête. Parmi eux, une découverte, celle de “Suds” enregistré à Valence (Espagne) par Baptiste Bailly, jeune pianiste originaire de Montbrison (Loire). Où que vous soyez, faites-vous vacciner et passez tous un bel été.

Suds”, premier album solo de Baptiste Bailly que fait paraître ces jours-ci le label Neuklang, ne peut laisser indifférent. On y découvre un jazz de chambre élégant à mi-chemin entre la musique impressionniste de Claude Debussy et celle de Manuel de Falla. Dans Soie et L’Eau et le Vent, Baptiste utilise les cordes métalliques de son piano comme une guitare. Sa main gauche peut aussi en bloquer les cordes, ce qu’il fait dans la seconde partie de Suds, une danse flamenca. Il utilise aussi avec parcimonie un Moog, Neige se voyant ainsi traversé par des effets électroniques qui lui apportent une dimension orchestrale, des sonorités échantillonnées d’orgue d’église envahissant progressivement le morceau. Si l’Espagne et sa musique y occupent une place importante, Neige, L’eau et le vent et L’Arbre aux secrets décrivent les paysages chers à son cœur du plateau des Hautes-Chaumes du Forez (Loire). La tendre et exquise mélodie d’Amari qu’il chantonne referme un disque envoûtant d’une grande puissance poétique.

Sophia Domancich apprécie toutes sortes de musiques. Inclassables, aussi surprenants qu’inattendus, ses propres disques se suivent sans jamais se ressembler. “Snakes and Ladders” (Cristal) que j’aime beaucoup réunit John Greaves et Robert Wyatt. “Lilienmund” (Sans Bruit) pour piano et électro-acoustique convoque Robert Schumann et Alban Berg. Récemment publié “Le Grand jour” (PeeWee!) est le troisième album solo de cette pianiste pas comme les autres, dont l’instrument cohabite parfois avec les sonorités électriques d’un Fender Rhodes (Le Grand jour), ce dernier étant parfois privilégié (Fantômes). Souvent onirique, parfois abstraite, la musique, ensorcelant jeu d’ombre et de lumière, ruissèle de riches couleurs harmoniques. Qu’elle les percute avec énergie ou les caresse du bout des doigts, ses notes, oh combien précieuses et sensibles, nous font toujours rêver.

Grands disques et petites chroniques (2)

Ancien élève du CNSM de Paris où il enseigne aujourd’hui, Vincent Lê Quang (saxophones ténor et soprano) fut découvert par Daniel Humair avec lequel il enregistra plusieurs disques dont le remarquable “Modern Art” en trio avec Stéphane Kerecki et plus récemment “Drum Thing” également très réussi. “Everlasting” (La Buissonne), le premier album qu’il fait paraître sous son nom le fait entendre au sein d’un quartette qui existe depuis une douzaine d’années. Le pianiste Bruno Ruder fut avec lui membre du trio Yes is a Pleasant Country. Quant au bassiste Guido Zorn, il joue avec Ruder dans “Gravitional Waves”, autre réussite du catalogue La Buissonne. Ici, nos quatre musiciens – j’allais oublier le batteur John Quitzke – assument un discours tranquille et fluide, l’improvisation prenant souvent le pas sur l’écriture, simple colonne vertébrale d’une musique inventée collectivement.

Riddles”, leur premier album, date de 2016. Par la suite, Ray Lema et Laurent de Wilde ont souvent joué ensemble, peaufinant leur répertoire, travaillant de nouveaux morceaux lors de leurs concerts. Enregistré en novembre 2020, “Wheels” (Gazebo / One Drop) rassemble précision rythmique et inspiration mélodique. Deux Steinway et quatre mains pour un dosage subtil de jazz, de classique et de musiques africaines. Épicés et souvent hypnotiques, les rythmes martelés par nos deux pianistes proviennent du Congo, du Nigeria, d’Éthiopie, des Caraïbes (Poulet bicyclette, une biguine se transformant en charleston !) et d’Amérique. Saka Salsa recouvre de sauce congolaise une musique de tradition cubaine. “Wheels” permet bien des rencontres, des mixages de cultures. I Miss You Dad, une pièce tendre et belle que Laurent a écrit en souvenir de son père récemment disparu, en est l’un des sommets.

Ses élèves et le Brussels Jazz Orchestra dont elle est la pianiste, lui laissent heureusement le temps de faire des disques. Depuis 2013 et “Le Peuple des silencieux”, un concert donné lors du Gaume Jazz Festival, Nathalie Loriers les enregistre en trio avec la saxophoniste Tineke Postma lauréate du Prix du Musicien Européen décerné par l’Académie du Jazz l’an passé, un prix que Nathalie obtint en 2000. Troisième opus de leur formation, “Le Temps retrouvé”, sort sur le label Igloo qui abrita les premières œuvres de Nathalie. Le bassiste en est Nic Thys, déjà présent dans “We Will Really Meet Again”, son disque précédent. Plusieurs morceaux portent le nom de vents : Zéphirs, Alizés. Le soprano accentue la mélancolie des thèmes, surtout dans les ballades. Dédié à Rik Bevernage récemment disparu, Shanti (paix en sanscrit) est également interprété en solo. Nathalie Loriers joue un magnifique piano. Les notes délicates de sa riche palette harmonique peignent des paysages qu’il fait bon écouter.

Grands disques et petites chroniques (2)

Enrico Pieranunzi est un habitué du festival de jazz de Copenhague. En 2017, l’occasion lui fut donné de jouer avec le bassiste danois Thomas Fonnesbæk. “Blue Waltz” (Stunt) contient les meilleurs moments de leur rencontre, deux concerts donnés les 14 et 15 juillet au Bistro Gustav. Enregistré en studio “The Real You” (Stunt), leur nouveau disque, un hommage à Bill Evans – Only Child et Interplay y sont interprétés –, témoigne une nouvelle fois de leur complicité. Enrico joue un piano vif, nerveux et lyrique. Ses lignes mélodiques croisent celles de la contrebasse chantante de Thomas, ce dernier parvenant à s’immiscer dans le discours du pianiste, à dialoguer constamment avec lui. Digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, Thomas Fonnesbæk qui sort le 24 septembre un nouvel album en duo avec la chanteuse Sinne Eeg – “Staying in Touch” (Stunt)  –, est LE bassiste européen à suivre de près.

 

Crédits photos : Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio – Vincent Lê Quang Quartet © Gérard de Haro – Enrico Pieranunzi & Thomas Fonnesbæk © Annett Ahrends.

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 11:26
Grégory Ott © HK Visuals

Grégory Ott © HK Visuals

Comme je vous l’ai récemment confié, peu de disques de jazz m’ont enthousiasmé ce semestre. Les vacances d’été approchant, je vous livre ici de brèves chroniques de ceux qui m’ont le plus séduits. Mieux vaut tard que jamais avec une première série d’albums que je vous invite à écouter. Puissiez-vous les apprécier et leur réserver une place dans votre discothèque.

Autour de Joe Lovano (ténor et soprano), le Trio Tapestry réunit la pianiste Marilyn Crispell et le batteur Carmen Castaldi. Publié en 2019, leur envoûtant premier album invitait à méditer. Paru en début d’année, “Garden of Expression” (ECM) est aussi d’une grande portée spirituelle. Un flux sonore distendu de notes apaisées et mélancoliques que colore le batteur enveloppe l’auditeur. Celles raffinées du piano se mêlent au chant des saxophones. Composée par Lovano mais transcendée par le jeu interactif du trio, la musique étale ses couleurs, ses harmonies sereines, dessine des paysages oniriques qu’il fait bon écouter.

Enrico Pieranunzi enregistre beaucoup mais ne fait jamais de mauvais disque. Également sorti en début d'année, “Time’s Passage” (abeat) est même excellent. Une formation largement italienne joue ses compositions et quelques standards, deux versions de In the Wee Small Hours of the Morning nous étant proposées. Le batteur de cette séance, André Ceccarelli, retrouve ici la chanteuse Simona Severini qu’il accompagne dans “Monsieur Claude”, un autre disque du Maestro. Chanté en français et bénéficiant de sa voix troublante, Valse pour Apollinaire est l’un des grands moments d’un album au sein duquel le piano enchanteur d’Enrico dialogue avec bonheur avec le vibraphone d’Andrea Dulbecco, révélation d’un opus flamboyant.

Russ Lossing fait lui aussi beaucoup de disques. Mal distribués, la plupart d’entre eux passent hélas inaperçus. Dans “Metamorphism” édité en mars sur Sunnyside, le pianiste retrouve des musiciens avec lesquels il a souvent joué et enregistré. Quelque peu perdu de vue, l’excellent saxophoniste Loren Stillman se rappelle ici à notre souvenir. John Hébert, le bassiste de Fred Hersch, et le batteur Michael Sarin constituent une section rythmique élastique capable de se plier aux nombreuses variations que les solistes imposent à la musique, un jazz moderne d’une grande richesse mélodique ouvert aux dissonances et à tous les possibles.

C’est sur Inner Circle Music, label du saxophoniste Greg Osby, qu’un autre saxophoniste, Michel El Malem, fait son retour après un silence discographique de dix ans. Avec lui dans “Dedications”, Romain Pilon à la guitare, Stéphane Kerecki à la contrebasse et Luc Isenmann à la batterie, ce dernier déjà présent sur “Reflets”, le précédent disque de Michel. Le pianiste, une fois encore, en est Marc Copland et la subtilité harmonique de ses interventions apporte beaucoup à cette création collective au sein de laquelle s’implique la formation toute entière. Bien que toutes composées par le leader, les longues plages fluides de l’album semblent en effet avoir été improvisées, les musiciens les jouant comme si, au meilleur de leur forme, ils donnaient un concert.

Joachim Kühn enregistre désormais à domicile, à Ibiza, île dans laquelle il s’est installé en 1994, habitant sa partie la plus reculée. S’attaquer à un disque solo consacré à des ballades, une idée de Siggi Loch son producteur, ne le tentait guère. Se prenant au jeu, le  pianiste a finalement accepté, “Touch of Light” (ACT) comprenant aussi bien des morceaux de Bob Marley (Redemption Song), Prince (Purple Rain), Milton Nascimento (Ponta de Areia) que de Mal Waldron (Warm Canto), Bill Evans (Peace Piece) et Ludwig van Beethoven (l’Allegretto de la Septième Symphonie). S’il conserve son toucher ferme et précis, son attaque puissante de la note, Joachim Kühn dans cet album improvise peu. Il préfère mettre en valeur les mélodies qu’il reprend, tempère son ardeur, et avec lyrisme va à l’essentiel.

Les bonnes surprises existent et “Parabole” (Jazzdor), un enregistrement en solo de Grégory Ott, en est une. J’ignorais tout de ce pianiste strasbourgeois avant de recevoir son disque, une relecture aussi décalée qu’inventive de la bande-son du film de Wim Wenders “Les ailes du désir” (“Der Himmel über Berlin”). Ne cherchez pas à comparer sa musique avec celle de Jürgen Knieper que l’on entend dans un film que Wenders a largement improvisé, le tournant au jour le jour sans trop savoir comment le terminer. Partant des images, Grégory Ott pose sur elles ses propres mélodies, ses visions musicales s’intégrant parfaitement à la poésie du scénario de Peter Handke : un ange tombe amoureux d’une trapéziste et choisit de devenir mortel. Superbement enregistré par Philippe Gaillot, “Parabole” baigne dans le blues. Angel Eyes, la seule reprise de l’album, en est même imprégné. Bénéficiant d’harmonies délicates, de nombreuses plages nous invitent à rêver et sont inoubliables.

Tyshawn Sorey / Vijay Iyer / Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM

Tyshawn Sorey / Vijay Iyer / Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM

Un nouveau trio pour Vijay Iyer. Après une longue et fructueuse association avec Stephen Crump et Marcus Gilmore, le pianiste retrouve le batteur Tyshawn Sorey, un vieux complice, et complète sa formation avec Linda May Han Oh à la contrebasse. Ils jouent ensemble depuis 2019 et “Uneasy” leur premier disque pour ECM reflète bien l’interaction qui règne au sein du groupe. Drivé par la frappe puissante du batteur, contrebasse et piano y dialoguent avec bonheur, le jeu souvent mélodique de Linda enrichissant sensiblement la musique. L’album contient huit compositions originales d’Iyer écrites sur une période de vingt ans. S’y ajoutent une reprise très originale de Night and Day de Cole Porter et Drummer’s Song de la regrettée Geri Allen. Loin de jouer ici une musique aventureuse et abstraite, Vijay Iyer renoue avec un jazz mélodique accessible à tous. Touba est d’un grand lyrisme et Augury, une improvisation en solo, d’un exquis raffinement harmonique.

Le récital en solo que le pianiste Masabumi Kikuchi donna au Bunka Kaikan Recital Hall de Tokyo le 26 octobre 2012 et que le label ECM édita quatre ans plus tard sous le nom de “Black Orpheus” fut le dernier de sa carrière. Le pianiste disparaissait le 6 juillet 2015 à l’âge de 75 ans. On ignorait l’existence d’un enregistrement studio new-yorkais inédit de décembre 2013 qui sort aujourd’hui sur Red Hook Records, petite maison de disques installée en Irlande. Moins abstraite que les pièces improvisées de son ultime concert, la musique de “Hanamichi” n’en est pas moins majestueuse. Car c’est en jouant peu de notes et en adoptant des tempos très lents que Poo, comme le surnommaient affectueusement ses amis, donne à sa musique sa pleine dimension onirique. Improvisant en solo sur des standards et reprenant Little Abi son thème fétiche, il les colore d’harmonies brumeuses et élargit leur espace sonore en les conviant à s’ouvrir au silence. 

Malgré son âge – il est né en 1927 –, personne ne joue comme Martial Solal. Sa technique phénoménale, sa culture du jazz lui autorisent bien des digressions. Les morceaux qu’il interprète prennent ainsi des chemins de traverse, des sentiers qui bifurquent, sa mémoire vagabondant sans jamais se perdre. La Salle Gaveau est archi pleine, ce 23 janvier 2019. Pour rien au monde un amateur de piano n’aurait manqué ce concert, son dernier annonce Martial dans le livret. Enregistré par les micros de Radio France, “Coming Yesterday” (Challenge) fait entendre un piano espiègle mélangeant allègrement rythmes et tonalités sur des standards inusables bousculés avec humour. Martial joue beaucoup de notes et jongle constamment avec elles. Il reprend en début de concert I Can’t Get Started « pour s’en débarrasser », s’amuse avec Frère Jacques rebaptisé Sir Jack, nous offre un feu d’artifices de citations, mélodies qu’il transforme et harmonise au gré de son intarissable fantaisie.

-Trio TAPESTRY : “Garden of Expression” (ECM / Universal)

-Enrico PIERANUNZI Jazz Ensemble : “Time’s Passage” (abeat Records / UVM)

-Russ LOSSING : “Metamorphism” (Sunnyside / Socadisc)

-Michel EL MALEM : “Dedications” (Inner Circle Music / L’autre distribution)

-Joachim KÜHN : “Touch the Light” (ACT / Pias)

-Grégory OTT : “Parabole” (Jazzdor Series / L’autre distribution)

-Vijay IYER Trio : “Uneasy” (ECM / Universal)

-Masabumi KIKUCHI : “Hanamichi : The Final Session Recording” (Red Hook Records)

-Martial SOLAL : “Coming Yesterday” (Challenge / DistrArt Musique)

 

Crédits photos : Grégory Ott © HK Visuals - Tyshawn Sorey, Vijay Iyer, Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM.

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11 décembre 2020 5 11 /12 /décembre /2020 09:30
Trois disques d’un temps suspendu

Trois pianistes, deux américains et un français. Profitant de l’isolement imposé par un virus aussi dévastateur qu’inattendu, nos trois musiciens publient aujourd’hui des disques en solo. Ceux de Jean-Christophe Cholet et de Fred Hersch ont été enregistrés chez eux sur leurs propres instruments. Retenu aux Pays-Bas par la pandémie, Brad Mehldau a préféré le confort d’un studio d’Amsterdam. J’aurais pu ajouter à cette liste “Mondenkind” de Michael Wollny dont la prise de son fut réalisée à Berlin, mais il a déjà fait l’objet d’une chronique en octobre. Les nombreux morceaux que Fred Hersch reprend sont souvent liés à des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Il s’épanche et se livre beaucoup dans des interprétations aussi lumineuses que sensibles. Brad Mehldau s’attarde davantage à décrire ce qu’il ressent face à la Covid-19 qui a changé ses habitudes. Isolé dans une maison presque forestière, Jean-Christophe Cholet s’est laissé aller à improviser une musique spontanée et sincère. C’est la première fois qu’il se livre à l’exercice et il est très réussi. 

Trois disques d’un temps suspendu

Fred HERSCH : “Songs from Home” (Palmetto / L’autre distribution)

Confiné en avril dans sa maison de Pennsylvanie, Fred Hersch nous fit cadeau tous les jours pendant deux mois sur sa page Facebook, à 19h00 précise heure française, d’un morceau interprété en direct. Le succès de ces mini-concerts baptisés « Tune of the Day » lui donna l’idée d’enregistrer un disque solo dans la tranquillité et l’intimité de son domicile, une maison de campagne construite autour de son piano, un Steinway B de 50 ans. « Je voulais jouer de la musique pour rendre les gens heureux. Une partie des chansons de cet album datent d’avant que je sache ce qu’était le jazz. J’ai grandi dans les années 60 en écoutant une musique populaire qui était alors sophistiquée. » Des chansons avec lesquelles le pianiste a une longue histoire personnelle et qui ont marqué sa jeunesse.

 

All I Want de Joni Mitchell, le morceau d’ouverture de “Blue”, le disque le plus triste et le préféré de la chanteuse, bénéficie de ses choix harmoniques, de la douceur de son toucher. Son piano « un vieil ami de 50 ans » a quelques imperfections. Il le sait et lui pardonne. « Plutôt que d’en être frustré, j’en ai embrassé les défauts ». Le ré au-dessus du do médian émet un bruit sourd et percutant, audible dans Get Out of Town de Cole Porter et Wichita Lineman, une des grandes chansons de Jimmy Webb. Hersch en découvrit la version à succès de Glen Campbell, les thèmes de Webb ayant souvent été chantés par d’autres interprètes. After You’ve Gone (1918) est l’un des deux morceaux de l’album joué en stride. L’autre, le joyeux et chaloupé When I’m Sixty-Four de Lennon / McCartney, provient du célèbre “Sgt Peppers”, l’un des grands disques des Beatles.

 

Les autres standards dont Fred Hersch renouvelle les harmonies et les couleurs sont Wouldn’t It Be Lovely, un extrait de “My Fair Lady”, et Solitude de Duke Ellington dont il nous offre une version aussi sensible que délicate. Dédié à sa mère et à sa grand-mère et précédemment enregistré en solo dans “Floating” (2014), West Virginia Rose dont il caresse tendrement les notes introduit The Water Is Wilde, une chanson folklorique des Appalaches, l’histoire d’un amour perdu. Plusieurs lignes mélodiques cohabitent dans Consolation (A Folk Song), un thème rarement joué du trompettiste Kenny Wheeler. Utilisant le contrepoint, Fred Hersch tisse une toile polyphonique souple et aérée. Entre chaque note, on y entend le vent chanter. De tous ses disques, “Songs from Home” est sans doute celui qui lui ressemble le plus. Son piano y exprime ses sentiments et nous touche profondément.

Trois disques d’un temps suspendu

Brad MEHLDAU : “Suite : April 2020” (Nonesuch / Warner Music)

C’est dans un studio d’Amsterdam, ville dans laquelle la pandémie l’a contraint à demeurer, que Brad Mehldau a enregistré cet album en solo, « un instantané musical de la vie que nous avons tous vécue ce dernier mois », douze mouvements complétés par trois reprises qui lui tiennent particulièrement à cœur. Bien que confiné avec les siens, le pianiste souffre de ne pouvoir retrouver son pays hélas divisé et en proie au racisme. Dans l’intégralité de ses notes de pochette que l’on trouve sur son site, il se désole pour les familles de George Floyd, Breonna Taylor et David McAtee, tous abattus par la police, tous membres de la communauté afro-américaine dont il se sent proche par la musique. Brad Mehldau la joue sobrement, rejette toute virtuosité pour un cheminement mélodique qui exprime « des expériences et des sentiments qui sont à la fois nouveaux et communs à beaucoup d’entre nous » et questionne un monde bouleversé par le virus qui n’est déjà plus comme avant. Dans Keeping Distance, ses deux mains se gardent bien de se rapprocher tout en restant inextricablement liées, comme deux personnes qui se connaissent et s’estiment ne peuvent se passer l’un de l’autre. Le pianiste a beau décliner deux thèmes simultanément, ses mains discutent et se répondent.

 

Comme Fred Hersch qui fut son professeur, Brad Mehldau n’hésite pas à exploiter les ressources du contrepoint. Stepping Outside relève de la fugue, d’une approche harmonique européenne. Bach n’est jamais loin, de même que les compositeurs classiques que l’on entend dans son piano. Les accords mélancoliques de Stopping, listening : hearing (S’arrêter, écouter : entendre) introduisent la mélodie très simple du majestueux Remembering Before All This, dont les notes s’efforcent d’exprimer le malaise que l’on éprouve au souvenir d’un monde qui, hier encore, ne ressemblait pas à celui d’aujourd’hui. C’est à sa famille qu’il pense dans les dernières parties de sa suite que conclut Lullaby, une berceuse. La pandémie lui a donné l’occasion de se rapprocher d’elle, de partager son quotidien. Les paroles de Don’t Let It Bring You Down du bien-aimé “After the Gold Rush” de Neil Young lui ont été d’une aide précieuse dans cette épreuve. Il le reprend ainsi que New York State of Mind de Billy Joel qu’il affectionne depuis l’âge de neuf ans, une lettre d’amour pour une ville qui a longtemps été la sienne. Écrite par Jérome Kern en 1919, la mélodie lumineuse de Look for the Silver Lining referme cet opus sur une positive lueur d’espoir.  

Trois disques d’un temps suspendu

Jean-Christophe CHOLET : “Amnesia” (Infingo / L’autre distribution)

Pianiste de formation classique, Jean-Christophe Cholet est aussi un arrangeur habile et un compositeur éclectique. Riche d’une trentaine d’albums sa discographie en comprend plusieurs avec le contrebassiste Heiri Känzig et le batteur Marcel Papaux. En décembre 2014, avec Matthieu Michel (bugle), Didier Ithursarry (accordéon) et Ramon Lopez (batterie), il enregistrait à La Buissonne le magnifique “Whispers”, l’un de mes 13 Chocs de 2016, l’un des plus beaux disques de jazz de chambre européen de ces dernières années.

 

Enregistré en juin, dans sa maison de Paupourt (Loiret) après cinquante-cinq jours de confinement, “Amnesia” est pourtant son premier album solo. Il rassemble quatorze pièces inventées spontanément, toutes différentes car traduisant les états d’âme du pianiste au moment de leur création. Des improvisations « guidées essentiellement par l’humeur d’instants privilégiés passés au cœur d’une forêt inspirante, loin de l’effervescence d’une vie courante et trépidante ».

 

Majestueux et lent, Ici et maintenant s’apparente à un hymne. Le pianiste en plaque les accords avant de jouer Impatient, une pièce abstraite construite autour d’un bref motif mélodique. Aimer se perdre, une rêverie arpégée, change peu à peu de tempo au fur à mesure de sa progression. Dans Ironie du sort, la main droite brode une délicate et soyeuse tapisserie. 1926 est une pièce grave et mélancolique. 1928 qui lui succède se pare de notes légères et cristallines. D’autres font briller Les étoiles qui porte bien son nom. Après une longue introduction onirique, une mélodie lumineuse s’y révèle. C’est la plus belle de l’album avec celle d’Amnesia qui semble s’ouvrir comme les ailes multicolores d’un papillon. On s’envole allègrement avec elle.

 

Crédits photos : Fred Hersch © Scott Morgan – Brad Mehldau © Michael Wilson – Jean-Christophe Cholet © Jean-Baptiste Millot.

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 09:31
Disques : petite pluie automnale (2)

Cinq nouvelles chroniques de disques édités cet automne lorsque les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Coproducteur et pianiste du Quint5t, un all star qui s’est produit dans l’hexagone en octobre 2019 et dont l’album mérite mes éloges, Marc Copland a depuis enregistré un opus en solo consacré au regretté guitariste John Abercrombie dont la sortie française est prévue l’année prochaine. Sous la plume de Frédéric Goaty, Jazz Magazine n’a pas attendu 2021 pour en publier un compte rendu dans son numéro de décembre. Le mien attendra qu’il paraisse. Le “Budapest Concert” de Keith Jarrett est par contre déjà disponible à la vente. Enregistré le 3 juillet 2016, c’est l’un des derniers concerts en solo du pianiste, le côté gauche de son corps aujourd’hui paralysé après deux AVC. Le 15 février 2017, peu après l’élection de Donald Trump, Jarrett donnait une ultime prestation au Carnegie Hall de New York et fustigeait la politique du nouveau président. Joué en rappel, Autumn Nocturne est le dernier morceau qu’il interpréta sur scène.         

Keith JARRETT : “Budapest Concert” (ECM / Universal)

Le 3 juillet 2016, sur la scène du Béla Bartók Concert Hall de Budapest, Keith Jarrett improvise une suite musicale, douze parties indépendantes de longueur raisonnable qu’il fait suivre par deux standards. Un flot de notes abstraites et dissonantes envahit la première, la plus vaste, une cathédrale sonore qu’il construit pierre par pierre sans craindre le vide, sans convoquer de mélodie. La tempête s’apaise par de sombres accords (Part II). Les doigts courent à nouveau sur le clavier sans exposer de thème, Jarrett le derviche faisant tourner les notes ondulantes d’un ostinato incantatoire tout en contrôlant parfaitement leur dynamique, leur puissance orchestrale. Les pièces lyriques du second de ces deux disques séduisent toutefois bien davantage. Le pianiste virtuose devient romantique et met son merveilleux toucher au service des mélodies qu’il invente. De forme chorale, les cinquième et onzième parties de son concert bénéficient d’un jeu sobre et lumineux. Jarrett s’abandonne pour faire pleinement chanter la mélodie de la septième dans un majestueux crescendo de notes chatoyantes. Ces dernières tintinnabulent dans la huitième, procédé utilisé à Rio en 2011 (Part II) et à Paris en 2008 (Part III) dont nous possédons les enregistrements. Quant aux deux rappels, It’s a Lonesome Old Town et Answer Me, My Love, ils semblent sortir d’un rêve et éblouissent davantage encore qu’à Munich où, quelques jours plus tard, le pianiste en donna des versions que l’on croyait indépassables.

Daniel HUMAIR : “Drum Thing” (Frémeaux & Associés)

Il y a trente ans, Patrick Frémeaux éditait pour sa galerie un album de six lithographies de Daniel Humair intitulé “Scratch, Bop and Paper”, Patrick entendant « dans les traits de l’abstraction narrative de la peinture de Daniel les fondamentales de ses baguettes sur les peaux, et dans ses aplats les harmoniques parfois longues de ses cymbales ». Avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano et Stéphane Kerecki à la contrebasse, le batteur a formé le trio Modern Art, pour improviser une musique aventureuse et ouverte, sans piano pour une plus grande liberté harmonique, une prise de risque illimitée. Composée par les musiciens de l’orchestre auquel se joint Yoann Loustalot au bugle, encadrée par un prologue et un épilogue, la musique qui rassemble trois Drum Thing(s) et cinq Interlude(s) conserve un aspect brut, primitif, la valorisation des timbres des instruments la rendant fortement expressive. Stéphane fait puissamment chanter les cordes de sa contrebasse. Sa sonorité ample se marie idéalement aux tambours de Daniel qui colore l’espace sonore, peaux, métal et bois la teintant de vibrations. Souple et ouvert, son drumming favorise l’interaction, le jeu collectif au sein duquel les deux souffleurs inventent et dialoguent, esquissent des pas de danse, une émouvante version de Send in the Clowns de Stephen Sondheim refermant un album dont je conseille vivement l’écoute.

Diego IMBERT / Alain JEAN-MARIE : “Interplay - The Music of Bill Evans”

(Trebim Music / L’autre distribution)

Admirateur du pianiste Bill Evans, de ses albums en duo avec Eddie Gomez, “Intuition” (1975) et “Montreux III”, un concert donné la même année au Festival de Jazz de Montreux, Diego Imbert n’a jamais oublié le stage qu’il fit avec Gomez à Capbreton à la fin des années 90. Reprendre les morceaux que jouait Evans, ses compositions sans chercher à les copier, à imiter le duo originel, c’est ce qu’il proposa à Alain Jean-Marie qui hésita avant d’accepter l’aventure, le bassiste l’« encourageant à ne surtout pas chercher à jouer comme Bill, mais à revisiter son répertoire à sa manière ». Deux instruments heureux de s’épauler en proposent ainsi une relecture intimiste non dénuée de mélancolie. Assurant l’assise rythmique de l’album, la contrebasse sobre et lyrique de Diego répond aux choix mélodiques d’Alain qui expose sobrement les thèmes et les harmonise par ses voicings, ces accords qu’il plaque fréquemment et dont il modifie l’ordre des notes pour en changer les couleurs. Leurs sonorités riches et panachées qui ont séduit les nombreuses chanteuses qu’il a accompagnées habillent ici Nardis, Very Early, Blue in Green, Waltz for Debby et d’autres thèmes moins célèbres que jouait Bill Evans. Loin d’exhiber leur technique, d’allonger inutilement les versions qu’ils en donnent, les deux hommes les abordent avec simplicité, ne s’éloignent jamais des mélodies qu’ils mettent en valeur, la tendresse qu’ils leur portent les rendant très appréciables.  

Disques : petite pluie automnale (2)

QUINT5T (InnerVoiceJazz / L’autre distribution)

Cinq grands musiciens (six avec Ralph Alessi présent sur deux plages) sont ici rassemblés autour du piano de Marc Copland, coproducteur de cet album qui paraît sur son propre label. Drew Gress (contrebasse) et Joey Baron (batterie) assurent la rythmique de ses derniers disques. Marc a souvent joué avec David Liebman, “Bookends”, un album en duo de 2002, témoignant de leur complicité. Avec Randy Brecker, Marc enregistra deux ans plus tard “Both/And” pour le label Nagel Heyer. Si leur réunion en studio après une tournée européenne n’est donc pas surprenante, la musique, très variée, étonne néanmoins. Marc excepté, tous ont apporté des compositions, la musique chaloupée d’un thème que Duke Ellington écrivit en 1931, Mystery Song, introduisant le disque. Ornette Coleman aurait pu signer Off a Bird, un thème très simple de Liebman qui occasionne un dialogue plein d’humour entre les deux souffleurs. Le saxophoniste l’interprète au soprano bien que jouant surtout du ténor dans l’album. Le bugle de Randy Brecker donne de la douceur à Moontide et à Pocketful of Change, une ballade dont il cisèle les notes évanescentes. Drew Gress rend épaisses ses notes rondes et puissantes. Un piano rêveur les accompagne dans une reprise de Broken Time. Marc embellit Moontide et Figment par les couleurs de ses notes cristallines et tintinnabulantes. Leurs cascades ornementent Broken Time, morceau au tempo relevé, prétexte à une succession de chorus flamboyants.

Glenn ZALESKI “The Question” (Sunnyside / Socadisc)

Installé à Brooklyn et originaire de Boylston (Massachussetts) Glenn Zaleski fait partie des talents émergeants que l’Amérique du jazz révèle à chaque génération. Influencé par le Bill Evans de “Everybody Digs Bill Evans” et de “Portrait in Jazz”, le pianiste reste attaché à la grammaire et au vocabulaire du jazz dont il joue le répertoire. Après deux enregistrements en trio pour Sunnyside, il publie aujourd'hui un disque largement consacré à ses propres compositions et presque entièrement en quintette avec des musiciens qu’il connaît bien. Lucas Pino qui joue du saxophone ténor est l’un de ses plus anciens amis. Il fréquente le bassiste Desmond White depuis ses années d’université et le batteur Allan Mednard a souvent été le gardien du tempo de ses concerts. Glenn retrouve aussi Adam O’Farrill dont la trompette contribue beaucoup à la réussite de cet album, ses interventions dans Backstep et Strange Meadow Lark de Dave Brubeck étant particulièrement convaincantes. Dans “Fellowship”, Glenn reprend déjà un thème de ce dernier. Il a joué avec lui en 2006 au Monterey Jazz Festival et le Brubeck Institute Fellowship de Stockton (Californie) au sein duquel il a étudié reste son alma mater. Écrit pour un nonnette, trois saxophones et un trombone y mêlant leurs timbres, le polyphonique Subterfuge nous fait découvrir le talent d’arrangeur du pianiste dont les notes fluides redoublent d’élégance dans BK Bossa Nova, morceau magnifié par la guitare de Yotam Silberstein.

Crédits photos : Budapest © Martin Hangen – Quint5t (Randy Brecker, Joey Baron, Marc Copland, David Liebman, Drew Gress © TJ Krebs.

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