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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:21
Bill FRISELL - Thomas MORGAN : “Small Town” (ECM / Universal)

Avec “Small Town” enregistré en public au Village Vanguard, Bill Frisell retrouve ECM, label qui lui fit faire ses premiers disques. Nous sommes en 1981 et Paul Motian qui en a déjà gravé plusieurs pour la firme munichoise l’appelle à ses côtés pour l’enregistrement de “Psalm”. L’année suivante, le guitariste publie sous son nom “In Line”, premier opus d’une discographie devenue conséquente. À partir de 1988, il enregistre pour le label Elektra Nonesuch et signe quelques-unes de ses plus belles réussites : “This Land” hommage aux musiques qui marquèrent son adolescence, jazz blues, country, et qui relève d'une écriture typiquement américaine ; “Blues Dream” ou le blues tel que le rêve Bill Frisell, un blues qui intègre hymnes et fanfares et emprunte à la musique country sa pedal steel guitar.

En tant que sideman, le guitariste n’a pourtant jamais cessé de participer à des séances pour ECM. Outre de nombreuses sessions avec Paul Motian et sa participation au groupe Bass Desires de Marc Johnson, il se fait remarquer dans des albums de Paul Bley, Jan Garbarek, Eberhard Weber, Kenny Wheeler et récemment dans “The Declaration of Musical Independence” d’Andrew Cyrille, batteur souvent associé à la New Thing dont les préoccupations esthétiques ne sont pourtant pas celles du guitariste. Il y joue trois de ses compositions dont Song for Andrew n°1 que l’on retrouve dans “Small Town”, un duo guitare / contrebasse, l’instrument se voyant confié à Thomas Morgan que le batteur Joey Baron lui à présenté dans les années 90. Frisell apprécie sa façon naturelle de s’exprimer de « se projeter un peu en amont de la musique avant de jouer une note », d’anticiper les siennes. « Il ne joue jamais rien qui ne soit une réponse à ce que j’ai joué précédemment ce qui a le pouvoir de me rendre léger, comme si je pouvais vraiment décoller » confie volontiers le guitariste.  

 

Très demandé en studio – Tomasz Stanko, Giovanni Guidi, Masabumi Kikuchi, David Virelles et Jacob Bro, ont enregistré avec lui  – Thomas Morgan, né en 1981, a participé avec Frisell à la dernière séance de Paul Motian. Reprenant son It Should’ve Happened a Long Time Ago, une composition « faussement simple, mais porteuse d’une atmosphère au sein de laquelle on se déplace en toute liberté », les deux hommes lui rendent ici hommage. Écrite par Motian, elle donne son nom à un disque en trio de 1984 au sein duquel Bill Frisell et Joe Lovano accompagnent le batteur aujourd’hui disparu. Plus longue, la nouvelle version est surtout beaucoup plus contemplative. Les deux hommes espacent leurs notes, en jouent peu. Comme toujours, Frisell soigne sa sonorité, dispose dans l’espace des sons aériens dont il contrôle et dose le volume et la résonnance, créant ainsi un univers profondément poétique au sein duquel mélodie et improvisation s’imbriquent au point de se confondre.

Ce soir là, Lee Konitz est dans la salle. Subconscious-Lee est un coup de chapeau impromptu adressé au saxophoniste qui le composa en 1949. Morgan accompagne les notes sinueuses de ce classique du bop que joue parfaitement le guitariste puis prend l’initiative. Si Jim Hall reste sa principale influence, Bill Frisell passa une partie de sa jeunesse à Denver dans le Colorado, s’imprégnant de folk et de country music. Wildwood Flower, un des grands succès de la Carter Family fait donc partie de ses racines. Small Town est dédié à Maybelle Carter dont le jeu de guitare novateur influença le sien – le pouce assure la mélodie sur les cordes basses et les autres doigts la rythmique, mélodie et rythme étant ainsi joués simultanément. L’Amérique de Frisell c’est aussi le rock’n’roll de Fats Domino. Co-signé avec son complice Dave Bartholomew, What a Party est un classique du chanteur. Sa partie vocale se confond ici avec une ligne rythmique très souple, dont les notes espacées aèrent beaucoup la musique. Poet - Pearl est une ancienne composition de Morgan que Frisell introduit par des harmoniques. La contrebasse tisse un subtil contrepoint mélodique derrière la guitare qui en fait délicatement chanter le thème. Magnifiquement ré-harmonisée par nos deux complices, sa célèbre mélodie naguère chantée par Shirley Bassey convenant très bien à un traitement instrumental, Goldfinger, que John Barry très inspiré composa dans les années 60, referme un disque d’une grande richesse inventive.

 

Photos : (N&B) © John Rogers / ECM Records - (couleurs) © Lynne Harty / ECM Records

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:55
Yves ROUSSEAU / Christophe MARGUET Quintet : “Spirit Dance” (Cristal Records / Pias)

Depuis quinze ans batteur du quartette d’Yves Rousseau, contrebassiste et auteur de nombreux projets éclectiques, Christophe Marguet s’est beaucoup impliqué dans ce disque, le premier qu’ils codirigent ensemble, le premier enregistré avec une nouvelle formation dont les intervenants nous sont familiers : Fabrice Martinez à la trompette et au bugle, David Chevallier à la guitare, Bruno Ruder au piano et aux claviers. Rousseau et Marguet ont chacun composé six morceaux, de beaux thèmes soigneusement orchestrés mais surtout plus imprégnés de jazz que le répertoire de leur quatre albums précédents.

Un jazz relevant de la fusion lorsque les instruments se nappent de couleurs électriques ou arborent celles du rock. The Cat s’y rattache, la trompette répondant au grondement des instruments, à la guitare très présente de David Chevallier. Marcheur et Day Off doivent beaucoup à ses sonorités, à ses pédales d’effets. Auteur d’un chorus pour le moins agressif dans le sur-vitaminé Charlie Haden, morceau qui évoque la période fusion de Miles Davis, Chevallier donne à la musique son aspect énergique, mais aussi une texture, une épaisseur sonore qui contribue à sa richesse.

 

Mais “Spirit Dance” est aussi un opus profondément lyrique. Construit autour d’un lent ostinato rythmique et introduit par un court et judicieux solo de batterie, le seul de l’album, Fruit frais (on y croquerait !) favorise les échanges entre les instruments. Un peu triste dans Funambulo, la trompette se fait plus mélancolique encore dans Pénombre. On entre de plein pied dans le pays des songes avec Bleu Nuit et son thème envoûtant. Il contient un savant chorus de contrebasse, un des seuls qu’Yves Rousseau s’autorise avec l’introduction de Light and Shadow qu’il partage avec Bruno Ruder. Ce dernier y brille au piano acoustique, comme dans Spirit Dance, une joyeuse ritournelle dont il parvient à s’éloigner de la structure mélodique, à la faire exploser. Fabrice Martinez y est pour quelque chose. Tantôt agressive, tantôt lyrique, sa trompette souffle le chaud et le froid et unit les contraires. Lyrisme et énergie font bon ménage dans ses improvisations. Lisible et diversifié, le discours musical y gagne assurément.

 

La pochette de l’album, une photo de Jeff Humber intrigue et interpelle. Choisie par Yves Rousseau et Christophe Marguet, elle évoque bien les deux aspects complémentaires de leur musique, la puissance et la grâce. Le comédien et chanteur Olivier Martin-Salvan (120 kilos) porte sur ses épaules la danseuse et chorégraphe japonaise Kaori Ito (40 kilos). Ils s’opposent et s’affrontent mais dansent parfaitement ensemble. Leur spectacle s’intitule “Religieuse à la fraise”.

 

Yves Rousseau & Christophe Marguet © Photo X/D.R.  

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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 09:27
Michel PORTAL – Richard HERY – Xavier TRIBOLET – Quatuor EBENE :  “Eternal Stories” (Erato / Warner Classics)

Autant l’avouer dès à présent, je n’ai aucune œuvre de Michel Portal dans ma discothèque. Il apparaît toutefois dans quelques disques que je possède et apprécie, “Compass” de Susanne Abbuehl dans lequel il joue de la clarinette, “Il Piacere” d’Aldo Romano dans lequel il s’exprime également au bandonéon, des enregistrements pour lesquels il se met au service des autres. Je n’aime guère ses albums mais reconnais en lui le grand musicien, applaudis sa technique à défaut de partager sa sensibilité et d’aimer son caractère pour le moins ombrageux.

J’avais fait sa connaissance au début des années 80. Sa renommée dépassait largement le cadre du jazz. Michel Portal jouait tout aussi bien de la musique contemporaine que du classique, du Boulez que du Mozart dont il est un merveilleux interprète. Le jazz, il avait pris un malin plaisir à le déconstruire quelques années plus tôt lors de véhémentes improvisations libres, pleines de cris et d’étranges chuchotements. Se remettant constamment en cause, Portal avait quelque peu abandonné son langage libertaire pour entreprendre d’autres recherches, se lancer dans nouvelles aventures jazzistiques. Il avait vainement insisté auprès de moi pour obtenir la couverture de Jazz Hot. Je n’étais pas la bonne personne. Il m’arrivait bien de rédiger quelques chroniques, mais en tant que chef de publicité, je n’avais nullement le pouvoir de choisir les sommaires des numéros pas plus que de décider des couvertures du journal. Il dut se rendre compte que je n’aimais pas trop sa musique car je n’ai jamais cherché à le fréquenter, ni lui à me contacter. Ses disques me parvenaient, certains plus conséquents que d’autres, mais sans jamais totalement me convaincre.

 

Et puis cet album au delà du jazz enregistré avec le Quatuor Ébène reçu l’autre jour (merci Sophie Louvet), le premier disque de Michel Portal qui m’émeut, que j’aime et réécoute. Le Quatuor Ébène, c’est aujourd’hui Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure (violons), Adrien Boisseau (alto) et Raphaël Merlin (violoncelle). Avec eux pour cet enregistrement Richard Héry (percussions, batterie) et Xavier Tribolet (claviers). Ensemble, ils ouvrent des portes, associent jazz et tango, électro et danse sans jamais tomber dans le piège que la musique classique tend souvent aux jazzmen. City Birds déploie sa mélodie envoûtante sur une boucle rythmique. Mixée en avant, la batterie ponctue un discours musical qui ne manque pas d’épaisseur. Clarinette basse et cordes apportent des nappes sonores rêveuses et frissonnantes de lyrisme. C’est encore à la clarinette basse que Portal se fait entendre dans L’Abandonite, une de ses compositions, un souvenir d’Astor Piazzolla, une sorte de tango sans bandonéon, la clarinette basse se faisant romantique et charmeuse avant d’assurer la cadence d’un morceau caméléon plein de surprises et de rebondissements. C’est aussi sur cet instrument qu’il nous livre une nouvelle version de Judy Garland, morceau que lui inspira à Minneapolis une grande photo de l’actrice et chanteuse. Dans cette version bien supérieure à la première, le piano électrique qui répond à son chant, apporte une sonorité cristalline qui allège le thème et lui permet de décoller.

 

Le bandonéon, Michel Portal se le réserve pour trois des Five Tango SensationsAsleep, Loving, Anxiety – que Piazzolla écrivit en 1989 et qu’il enregistra la même année avec le Kronos Quartet. Ces pièces mélancoliques qui me sont depuis longtemps familières, héritent ici d'une interprétation sensible aussi poignante que celle que nous offre la version originale. Mais c’est d'abord à la clarinette basse que Michel choisit de s’exprimer, de faire vibrer les notes qui touchent le sentiment. Des notes chagrines dans Elucubration, lamento que rythment un riff et de grands coups d’archets. Après un début onirique, Eternal Story s’achève en tumulte sonore et, porté par un pizzicato de cordes, Solitudes se veut « une pensée, un regard vers l’orchestre de Duke Ellington pour s’évader, pour rêver ». Car c’est bien au pays des songes que nous conduit ce disque. Au delà du réel, It Was Nice Living Here qui le referme nous emporte ailleurs, dans un monde sonore encore à explorer.

 

Photo © Julien Mignot / Erato  

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 17:37

Après “Either Way”, un disque à l’instrumentation modeste mais qui fait appel à des cordes dans quatre morceaux, Anne Ducros, seule chanteuse française avec Cécile McLorin Salvant qui parvint à obtenir le Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz (en 2001 avec “Purple Songs”), renoue avec le faste orchestral d’“Ella…My Dear”, un album de 2010 arrangé par Ivan Jullien au sein duquel un orchestre d’harmonie (quarante-cinq musiciens) l’accompagne. Combinant cordes et cuivres tout en laissant de la place à quelques solistes, “Brother Brother !”, son nouvel album dédié à son frère récemment disparu et enregistré avec un orchestre symphonique, apparaît comme l’une des grandes réussites de sa déjà longue carrière.

Enregistré en Italie (Milan et Catane) et à Paris, “Brother Brother !” bénéficie des arrangements soignés et convaincants de Giuseppe Emmanuele avec lequel Anne a déjà travaillé. Souvent au piano, ce dernier a également écrit Petals, le seul thème original de l’album. Assumant un projet commercial (dans le bon sens du terme), la chanteuse y reprend des tubes éprouvés, des chansons célèbres associés à Marvin Gaye, Sting, Joe Cocker, Stevie Wonder, Juliette Gréco, Yves Montand et quelques autres. Un disque produit « à l’américaine » dans lequel les bonnes idées ne manquent pas. L’introduction de What’s Going On à la guitare acoustique, l’orchestre rentrant progressivement pour mieux irradier sa mélodie de couleurs, reste une trouvaille. Le vibraphone qui se mêle subtilement aux cordes dans La Bicyclette en est une autre. Quant aux réussites, elles sont également nombreuses dans cet opus flamboyant. You are so Beautiful et l’espiègle Désabillez Moi sont magnifiquement arrangés et chantés. Samba Saravah hérite peu avant sa coda d’un court passage en scat dont les onomatopées chantantes et soyeuses collent parfaitement à la musique.

 

Car utilisant sa voix comme un véritable instrument, Anne Ducros impressionne toujours autant. Son articulation, son phrasé, sa justesse suscitent l’admiration. Ses scats souvent vertigineux traduisent son grand métier. Elle sait comment faire vibrer l’air qui sort de ses poumons, tenir longtemps une note, faire danser les onomatopées qu’elle invente. Qu’elle s’exprime en français ou en anglais, sa prononciation parfaite permet de comprendre tout ce qu’elle chante ce qui devient rare chez les chanteurs et chanteuses qui se produisent aujourd’hui. Même chargé de notes chromatiques, l’espace sonore laisse toujours de la place à la voix et aux solistes, à l’harmonica d’Olivier Ker Ourio dans What’s Going On, au saxophone ténor de Lionel Belmondo dans At Last. Moins célèbres, les musiciens italiens également invités se révèlent tout aussi talentueux, que ce soit Giulio Visibelli au saxophone soprano dans Fragile ou Mimmo Gaglio à la clarinette dans Petals, un très beau morceau. Il faut également saluer la belle guitare d’Olivier Louvel et la section rythmique habituelle d’Anne, Gilles Nicolas (contrebasse et basse électrique) et Bruno Castellucci à la batterie, Vincent Bruynincks, un élève de la grande Nathalie Loriers, remplaçant Benoît de Mesmay au piano.

 

-Concert de sortie (avec l’orchestre symphonique) le jeudi 18 mai dans le grand amphithéâtre de l’Université Panthéon-Assas (92 rue d’Assas 75006 Paris) concert donné dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés.

 

Photo d'Anne Ducros avec Giuseppe Emmanuele © Roberto Cifarelli.

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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 09:09
LE PIANO PLURIEL d’ENRICO PIERANUNZI (à propos de quelques enregistrements récemment publiés du pianiste)

Trois disques d’Enrico Pieranunzi sont parus ces derniers mois, trois albums très différents, le pianiste romain aimant diversifier ses projets. Le plus européen des trois est certainement “Ménage à trois” (Bonsaï Music / Harmonia Mundi), un enregistrement de novembre 2015 (mis en vente en octobre 2016) dans lequel, accompagné par Diego Imbert à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, Pieranunzi s’amuse à plonger dans le jazz des pièces du répertoire classique. « J’ai côtoyé deux femmes splendides, les deux muses-musicales de ma vie : la musique classique et le jazz » écrit Enrico dans le livret du CD, cohabitation réussie des deux genres.

 

Cohabitation et non syncrétisme, car le jazz et le classique font rarement bon ménage. Ici des mélodies de Jean-Sébastien Bach, Robert Schumann, Franz Liszt, Gabriel Fauré et d’autres compositeurs admirés donnent naissance à de véritables morceaux de jazz *. Tout en restant un soliste qui improvise, le pianiste traite ces thèmes empruntés comme s’il les avait composés. Des rythmes syncopés, un découpage différent de la phrase musicale, des notes bleues, entraînent donc ces pages classiques dans un monde différent de celui qui est le leur, celui du jazz bien que leur grande sophistication harmonique soit celle d’un jazz revisité sous le prisme d’une sensibilité, d’une culture et d'un piano européen. La 1ère Gymnopédie d’Erik Satie abordée sur un tempo médium très inhabituel, La plus que lente de Claude Debussy, l’Hommage à Edith Piaf de Francis Poulenc (improvisation n° 15 écrite en 1959) et bien d’autres pièces de ce disque témoignent ainsi de leur profonde transformation, de leur passage d’un état à un autre. En outre, Enrico Pieranunzi s’est également diverti à composer des nouveaux morceaux à partir de ceux qu’il a sélectionnés. Ses variations autour de la Romance de Darius Milhaud ou La moins que lente, fantaisie au swing irrésistible imaginée par le pianiste sur le même canevas harmonique de La plus que lente, soulèvent également l’enthousiasme.

 

* Mis à part quelques introductions au piano du maestro, sa carrière de concertiste classique et son impressionnant bagage technique lui permettant tout aussi bien de jouer du classique que du jazz comme en témoigne son disque de 2007 consacré aux sonates de Domenico Scarlatti.

Également paru en octobre 2016, “Americas” (CAM Jazz / Harmonia Mundi) réunit Enrico Pieranunzi et un autre pianiste italien, Bruno Canino, une légende dont la réputation internationale n’est plus à faire. Né en 1935, ardent défenseur de la musique contemporaine, il fut naguère l’accompagnateur attitré de la cantatrice Cathy Berberian, l’épouse du compositeur Luciano Berio. On lui doit également la première intégrale en CD des œuvres pour piano de Claude Debussy. Enrico qui rêvait de faire un disque avec lui m’a confié être particulièrement fier de cet album enregistré en décembre 2015, album dont le répertoire est entièrement consacré à des compositeurs des deux Amériques : George Gershwin, Aaron Copland et William Bolcom pour celle du Nord ; Carlos Guastavino (qui écrivit beaucoup pour la voix et le piano) et Astor Piazolla, tous les deux argentins, pour celle du Sud.

 

La musique comprend aussi bien des tangos (La Muerte Del Ángel et Milonga Del Ángel de Piazzola, cette dernière dans une version aussi lumineuse que poétique) que du ragtime (Old Adam). Interprété dans sa version originale pour deux pianos, le Danzón Cubano de Copland est comme son nom l’indique un danzón, une danse cubaine. Enfin les variations sur I Got Rhythm proposées ici relèvent davantage du classique que du jazz, Bruno Canino les approchant à travers sa culture de pianiste classique.

 

C’est donc surtout à Enrico Pieranunzi, pianiste aussi à l’aise avec le jazz qu’avec la musique savante de tradition européenne, de rythmer différemment ces pièces dont les cadences appartiennent à des genres bien spécifiques (la musique afro-cubaine, le tango), cadences qui ne sont pas celles du jazz. Ses lignes mélodiques et rythmiques entrecroisent sans problème celles de son partenaire. Ce dernier a beaucoup joué avec le pianiste Antonio Ballista et est très à l’aise dans l’exercice du duo. Il sait écouter, adapter son jeu à ce que lui propose Enrico qui ne cherche jamais à le déstabiliser, à le faire entrer dans une autre sphère musicale que la sienne. Un disque de compromis certes, mais une réussite incontestable, la réunion de deux sensibilités et cultures différentes (classique et jazz) qui, cheminant ensemble sur les routes musicales des deux Amériques, parviennent à s’entendre et surtout à créer.

Publié en Amérique et au Japon en automne dernier, “New Spring” (CAM Jazz / Harmonia Mundi) est disponible en France depuis le 31 mars. Enregistré en avril 2015 au Village Vanguard de New York, il fait entendre Enrico Pieranunzi avec des musiciens américains. Scott Colley qui tient la contrebasse dans “Permutation” (2009) et “Stories” (2011), deux albums que le pianiste a gravés en trio avec Antonio Sanchez, est de l’aventure, mais avec un autre batteur. La frappe lourde et percussive de Clarence Penn muscle presque autant que lui la musique, un jazz afro-américain d’une grande vitalité rythmique. La contrebasse pneumatique et mélodique de Colley, un des grands de l’instrument, y contribue, ce dernier s’exprimant souvent en soliste, notamment dans Out of the Void (une de ses compositions) et Loveward, pièces dans lesquelles se révèle la subtilité de son langage.

 

Loveward met également en lumière le lyrisme de Donny McCaslin, le quatrième homme du groupe, un musicien avec lequel le pianiste a enregistré en 2013 l’album “Proximity” en quartette. Saxophoniste ténor à la sonorité rugueuse, McCaslin peut tout aussi bien torturer ses longues phrases fiévreuses et tourmentées qu’adopter un jeu sensible dans les ballades. Avec eux, Enrico Pieranunzi joue un piano puissant visité par le bop, délivre un accompagnement harmonique étonnamment libre. Dans New Spring et Out of the Void, il ne cache pas son admiration pour McCoy Tyner, ici son principal inspirateur. Bill Evans, l’autre pianiste qu’il admire, n'est jamais très loin dans Loveward et The Waver, une ballade aux métriques incertaines, un va-et-vient de couleurs et de notes qui, libérées des rigueurs de la mesure, infléchissent la musique vers des contrées inattendues. Amsterdam Avenue et New Spring exceptés, la plupart des thèmes de cet album nous sont connus. I Hear a Rhapsody est bien sûr un standard que Bill Evans a plusieurs fois interprété. Enrico le réinvente, le revitalise, trempant son piano imbibé d'harmonie européenne dans le jazz de la grande Amérique.

 

 Photos : Enrico Pieranunzi © Ettore Festa – Enrico Pieranunzi & Bruno Canino © Luca d'Agostino

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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 08:33

J’avoue avoir tardé à vous parler de ce disque, non qu’il soit mauvais, – il est même excellent –, mais après “Again” et “HIP”, deux grandes réussites en trio, le piano de Vincent Bourgeyx y occupe moins l’espace sonore, se fait ici moins présent. Normal, car sept des treize plages de “Short Trip” accueillent David Prez au saxophone ténor – et au soprano dans Choral, ce que la pochette n’indique pas. En outre, Vincent Bourgeyx accompagne avec beaucoup d’à propos et de finesse la chanteuse Sarah Lazarus dans deux des cinq standards de cet album, ce qui réduit encore la place de son instrument. C’est en le réécoutant que la nécessité d’en faire une chronique m’a paru évidente car les disques de jazz qui relèvent vraiment du jazz comme celui-ci se font rares. Loin des effets de mode, des métissages peu seyants qui sont aujourd’hui monnaie courante, ce cinquième opus du pianiste s’enracine et renouvèle de l'intérieur une tradition musicale que nombre de jazzmen, biberonnés depuis l’enfance par d’autres musiques, ignorent et délaissent aujourd’hui.

 

Le jazz qu’il apprit à aimer à Bordeaux, sa ville natale, après des années de piano classique, Vincent Bourgeyx l’étudia en Amérique, au Berklee College of Music de Boston dont il sortit diplômé en 1997. Il le côtoya également de très près dans les clubs new yorkais au sein du quartette du tromboniste Al Grey et de celui de la saxophoniste Jane Ira Bloom. Participant à de nombreux concerts, il se forgea une amitié durable avec le batteur Bobby Durham (décédé en 2008) et le bassiste Matt Penman avec lequel il enregistra “Introduction” son premier disque et “Again” en 2008, Ari Hoenig à la batterie complétant une section rythmique 100% américaine.

Deux musiciens américains l’accompagnent à nouveau dans “Short Trip”. Jazzman très demandé – il est membre du quartette James Farm et du SF Jazz Collective –, Matt Penmann tient une fois encore la contrebasse – écoutez le jeu mélodique qu’il adopte dans Choral – et Obed Calvaire, que les afficionados du pianiste Monty Alexander connaissent bien, la batterie. Sa frappe puissante apporte poids et épaisseur à un jazz moderne imbibé de swing, mais qui sait aussi se faire miel. Short Trip, une composition malicieuse qui introduit l’album et lui donne son nom, contient un long et fiévreux chorus de ténor de David Prez dont les phrases sinueuses restent toujours bien construites. Élève de Dave Liebman et de Michael Brecker, proche d’un Mark Turner par une sonorité qu’il va souvent chercher dans le registre aigu de l’instrument, le saxophoniste possède un réel talent, l’aspect énergique de son jeu allant de pair avec un lyrisme qu’il manifeste bien volontiers dans les ballades.

Quant à Vincent Bourgeyx, il est tout feu tout flamme dans In a Hurry, une plage en trio aux notes abondantes qui témoigne de sa culture, de son admiration pour Oscar Peterson dont l’écoute attentive de ses disques détermina naguère sa vocation de pianiste de jazz. Très à l’aise avec le blues qui semble couler naturellement de ses doigts dans Elephant’s March, mais aussi avec le bop dans un This Is New énergique, il pose des harmonies chatoyantes sur la mélodie d’Abbey et sur la voix sensible et très juste de Sarah Lazarus, une voix que seule la contrebasse accompagne dans les premières mesures de I Got Lost in His Arms. Chantée avec profondeur et émotion, sa version solaire de I’ve Grown Accustomed to His Face est également très convaincante. “Short Trip” s’achève sur un autre standard. Composé en 1934, For All We Know connut d’innombrables interprétations. Celle que nous offre Vincent Bourgeyx, seul avec son instrument, émeut et fait battre le cœur. On attend avec impatience un album en solo.

 

Photo de Groupe © Loïc Séron - Vincent Bourgeyx © Christian Ducasse

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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 09:09
Glenn ZALESKI : “Fellowship” (Sunnyside / Socadisc)

Pianiste originaire de Boylston (Massachusetts), Glenn Zaleski, né en 1987 et demi-finaliste de la Thelonious Monk International Jazz Piano Competition en 2011, reste quasiment inconnu des amateurs de jazz de l’hexagone. Distribué en petite quantité, mais envoyé à la presse spécialisée, “My Ideal”, son premier enregistrement pour Sunnyside, m’avait interpellé. Presque exclusivement constitué de standards, il révélait un musicien influencé par Bill Evans (celui de “Everybody Digs Bill Evans” et de “Portrait in Jazz” notamment) qui outre son attachement à la grammaire et au vocabulaire du jazz, semblait en connaître l’histoire. En trio, Glenn Zaleski nous confiait des versions convaincantes de Nobody Else But Me et de Body and Soul, reprenait des compositions de Jule Styne, Freddie Hubbard et Jerome Kern, un thème de ce dernier, My Old Fashioned, bénéficiant du saxophone ténor de Ravi Coltrane avec lequel il joue parfois dans les clubs de New York. Certaines hésitations dans ses chorus, une version osée mais trop précipitée de Cheryl, des notes que l’on devine un peu trop avant qu’elles n’arrivent, m’avaient retenu de lui consacrer une chronique. C’était en 2015 et je lui préférai Nick Sanders, pianiste qui venait de sortir sur Sunnyside, “You Are A Creature”, un second disque aussi enthousiasmant que l’était son premier. Musicien prometteur mais encore un peu vert, Glenn Zaleski patienterait.

La récente parution de “Fellowship” ne me fait plus hésiter à vous le faire découvrir. On y entend un pianiste infiniment plus sûr de lui qui sait arranger ses thèmes et les mettre en valeur. Glenn Zaleski s’entoure des mêmes musiciens. Ayant l’habitude de jouer ensemble, ils se montrent beaucoup plus à l’aise et inventifs avec ces compositions originales qu’ils semblent bien connaître. C’est par l’intermédiaire de Ravi Coltrane que Glenn rencontra Dezron Douglas, son bassiste. Quant au batteur Craig Weintrib, Glenn a souvent joué avec lui lorsqu’il étudiait à la New School de New York City. Ce sont eux qui introduisent l’album avec les rythmes très fouillés de Table Talk sur lesquels Zaleski n’a plus qu’à poser les doigts. Cela semble facile, mais ce morceau rapide nécessite une mise en place au cordeau, les trois hommes devant anticiper les changements de rythme qu’il impose, être parfaitement en phase les uns avec les autres, le piano dialoguant constamment avec une contrebasse et une batterie réactives qui nourrissent avec lui la musique. Westinghouse, une ballade dédiée à Billy Strayhorn met en évidence le langage harmonique d’un pianiste qui détache ses notes, leur donne légèreté et mouvement, ses longues phrases tranquilles et élégantes n’excluant nullement l’inattendu.

 

Composé pour un concert donné avec les étudiants du Brubeck Institute de Stockton (Californie), école dont il suivit naguère le cursus universitaire, Out Front, une pièce lente et contemplative malgré sa structure complexe, valorise les belles couleurs de ses voicings, la contrebasse attentive de Dezron Douglas y tenant une place importante. Ce dernier introduit Homestead, morceau au développement surprenant que Zalesky écrivit lors d’un voyage interminable qui lui inspira ses lignes de basse répétitives. Confiée à son piano, la petite mélodie insinuante de Is That So, un thème de Duke Pearson, n’a rien perdu de son charme et de son efficacité. Glenn Zalesky prend son temps pour en faire respirer les notes. Il fait chanter celles de Lifetime que porte des rythmes très souples, des instruments en osmose. Il faut l’être pour reprendre Central Park West de John Coltrane, une ballade qui change fréquemment de tonalité et dont les quatre premières mesures contiennent une série de douze notes. Les difficultés techniques que pose ce standard disparaissent sous la richesse et la fluidité du flux harmonique, le thème, d’une apparente simplicité, se suffisant bien sûr à lui-même.

 

Photo © Christopher Drukker

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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 09:22
Tony PAELEMAN : “Camera Obscura” (Shed Music / Absilone)

Le jazz, Tony Paeleman ne l’a pas découvert tout de suite. L’écoute de la musique pop des années 60 et 70 et l’apprentissage de la musique classique précédèrent sa pratique. Des études musicales au Conservatoire de Nice puis au sein du département Jazz et Musiques Improvisées du Conservatoire National Supérieur de Paris ne sont pas parvenues à faire de lui un musicien académique. Sa vision du jazz ne l’est même pas du tout. Bon pianiste, il sait très bien arranger sa musique, des compositions originales marquées par de nombreuses influences dont il peaufine les détails avec le plus grand soin. Quatre ans après “Slow Motion”, son premier disque, univers musical encore en gestation attestant d’un imaginaire très riche, son nouvel album, “Camera Obscura” confirme l’originalité de sa musique, ancrée dans le jazz par ses parties improvisées, mais ouverte à d’autres genres musicaux qui enrichissent et renouvellent le genre.

Ce disque, Tony Paeleman en a bichonné l’enregistrement. Très fort dans ce domaine, il s’est chargé de la prise de son d’Étrangement calme, un des duos saxophone – piano que renferme “Les âmes perdues” de son ami Christophe Panzani, opus dont il a assuré le mixage et le mastering. Il fait de même avec “Camera Obscura”, ajoutant des effets judicieux à Broken Frame qu’arpège la guitare de Pierre Perchaud. Ce dernier contribue aussi à Kindred Spirits, morceau lent et aérien également confié au saxophone ténor de Julien Pontvianne dont la sonorité diaphane en renforce l’aspect onirique. On retrouve avec lui Nicolas Moreaux à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie qui officiaient dans l’album précédent. Les autres invités sont des saxophonistes. Emile Parisien (soprano), Antonin Tri-Hoang (alto) et Christophe Panzani (ténor et clarinette basse) mêlent les timbres de leurs instruments respectifs dans Movin’Heads, une pièce colorée, enrichie par des effets sonores et scandée par des rythmes bondissants relevant du hip-hop. Les anches s’entrecroisent et nous font également rêver dans Zadar, un lamento dont la mélodie répétitive hypnotise. Complexes et sophistiqués, les rythmes de The Hex et Morning Live ne sont pas non plus ceux du jazz. Utilisant pourtant son vocabulaire, le piano improvise sur des métriques changeantes. Au sein d’un même morceau, les rythmes bougent et avec eux la musique se transforme, images sonores qui, constamment mélangées, en génèrent de nouvelles. Introduit par le piano qui en décline progressivement les accords, Roxanne, une des plus célèbres compositions de Sting, baigne dans une torpeur rêveuse puis adopte un tempo aussi vif qu’inattendu. Our Spanish Love Song de Charlie Haden qui referme l’album hérite d’une version plus sage. Accompagné par une contrebasse et une batterie discrète, le piano en décline sobrement le thème, une mélodie, simple, lumineuse qui se suffit à elle-même.

 

-Sortie le 24 mars – Concert le 25 avril au Studio de l’Ermitage.

 

-Photos © Sylvain Gripoix

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 10:11
Louis SCLAVIS / Dominique PIFARÉLY / Vincent COURTOIS :  “Asian Fields Variations” (ECM / Universal)

Le nom de Louis Sclavis, qui est à l’origine de ce trio, vient en premier sur la pochette. Le clarinettiste a toutefois choisi d’associer étroitement Dominique Pifarély et Vincent Courtois (violon et violoncelle) à ce projet. Ils ont souvent joué en binôme au sein de diverses formations, mais ce n’est qu’en 2000, à l’occasion de l’enregistrement de la musique d’un film muet de Charles Vanel publié sous le nom de Sclavis, “Dans la nuit”, qu’ils se sont tous les trois retrouvés. Douze ans plus tard, “Flying Soul”, un disque en quartette d’Aki Takase, pianiste japonaise résidant à Berlin, leur permirent d’affiner leurs communes affinités musicales. Enregistrer un album avec des compositions spécialement écrites pour leurs trois instruments s’imposait.

Les micros du studio La Buissonne les recueillirent en septembre 2015. Onze compositions originales – cinq de Sclavis, deux de Pifarély, trois de Courtois, Digression étant cosigné par tous les musiciens  – en constituent le programme. Clarinette ou clarinette basse, violon et violoncelle mêlent leurs sonorités pour jouer de la musique de chambre confiée à trois instruments qui vibrent bien ensemble. L’amateur de jazz qui privilégie le swing et s’accroche aux barres de mesure ne trouvera pas ici son bonheur. Pas de contrebasse, ni de batterie dans cette musique qui s’étale librement, musique contemporaine réfléchie mais pas trop car prenant le temps de nous faire rêver. On y relève certes quelques cadences, notamment dans Asian Fields. La courte phrase mélodique que répète le violon sert d’appui aux improvisations de la clarinette basse, cette dernière faisant de même un peu plus tard pour soutenir le chorus du violon. Sous les doigts de Dominique Pifarély, ce dernier s’envole dans Les nuits, les cordes pincées du violoncelle rythmant le morceau, et c’est à l’archet que Vincent Courtois accompagne le chant de la clarinette dans la première partie de Cèdre.

 

Si certaines pièces ne dépassent guère les deux minutes – Done and Done que le violoncelliste se réserve en solo, Pensée Fugitive confiée à la seule clarinette basse –, d’autres s’organisent bien autour de thèmes, de parties écrites qu’il est parfois difficile de distinguer des improvisations. Mont Myon, le plus long morceau de l’album, enchaîne trois mouvements. Le premier fait entendre une superbe mélodie orientale ; abstrait et improvisé, le second se déploie autour de la clarinette basse ; pendant de la première, le troisième en reprend le thème mais le structure autrement. Décliné successivement par les trois instruments, le court motif mélodique de Fifteen Weeks sert de fil conducteur à une brève symphonie de timbres digne de certains compositeurs viennois que le temps ne fait pas oublier. La carrière qui envoûte et conclut majestueusement le disque nous fait regretter qu’il se termine trop vite, la musique, nul ne l’ignore, ayant pouvoir de distendre le temps.

 

-Sortie le 17 mars.

-Tournée française en mars et en avril.

-En mars à Bessé sur Braye (le 17), à La Ferté-Bernard (le 22), à La Flèche (le 28), à Saint-Saturnin (le 29), à La Roche-sur-Yon (le 30), à Trelazé (le 31).

-En avril à Flers (le 1er), à Parigné-l'Evêque (le 4), au Mans (le 5), à Saint-Berthevin (le 6), à Strasbourg (le 7), à Saint-Florent-le-Vieil (le 9).

 

Photo : X/D.R.

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 09:20
Paul Lay : “The Party” (Laborie Jazz / Socadisc)

Que de progrès accomplis entre “Unveiling”, son premier disque en 2010, et “The Party”, son troisième qui paraît aujourd’hui. Album inégal, “Unveiling”, atteste du savoir-faire, de la solide technique acquise par Paul Lay lors de ses très sérieuses études musicales au Conservatoire de Toulouse, puis au CNSM de Paris, département Jazz et Musiques Improvisées. Dotées de mélodies pas toujours évidentes, des métriques complexes compliquant inutilement la musique, ses compositions personnelles peinent encore à convaincre, mais ce premier opus interpelle par la maîtrise peu commune des couleurs et de l’harmonie d’un pianiste qui ne joue déjà pas comme les autres, Haïku, abordé en solo, révélant son talent.

Beaucoup plus conséquent, “Mikado”, Grand Prix du disque de Jazz de l’Académie Charles Cros en 2014, révèle un arrangeur, un organisateur de sons qui attache de l’importance à la forme. Paul Lay écrit mieux comme en témoignent Dolphins et Chao Phraya, de vraies réussites mélodiques. Avec Clemens Van Der Feen à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie, il s’est trouvé une section rythmique qui interroge son piano, libère son imagination. Membre de plusieurs formations – Ping Machine, le quartette d’Eric Le Lann, le quintette de Riccardo Del Fra  –, Paul va beaucoup jouer avec Géraldine Laurent, participant en 2015 à l’enregistrement de “At Work”. Il s’y révèle puissamment créatif, se lâche, s’abandonne, enrichissant la musique par des dissonances, des clusters, jouant des notes surprenantes comme si l’ange du bizarre habitait son piano. La même année, il reçoit le Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz, récompense méritée pour un début de carrière pour le moins prometteur.

Un nouveau chapitre s’ouvre aujourd’hui avec “The Party”, le disque de la maturité. Paul Lay l’a conçu « comme une illustration sonore de scènes cinématographiques qui se déroulent lors d'une fête (…) Chaque pièce caractérise un personnage, une situation, ou encore un échange de regards, une danse, et bien d’autres mouvements. » Loin d’être une fête bruyante, cette « Party » privilégie la retenue. On y danse des valses lentes et rouges, on s’isole à distance du tumulte. Attribuant à ses compositions des titres énigmatiques –  Langueurs, Murmures, Regards croisés –, Paul entretient le mystère, leur contenu musical s’attachant à décliner des atmosphères (À distance du tumulte). Certains titres restent toutefois obscurs au regard de la musique. Relevant du bop, l’énergique M. Birdy fait-il référence à une scène de “The Party”, le film de Blake Edwards ? Qu’importe, car la musique nous emporte dès l’ouverture du disque, The Party Begins. Avec elle, le piano nous saisit dans un filet de notes espiègles, colorées, rythmées avec souplesse par Clemens Van Der Feen et Dré Pallemaerts qu’il faut étroitement associer à cette réussite. Difficile de conseiller un morceau plutôt qu’un autre. Paul Lay joue ici un magnifique piano, étonne par ses mises en couleurs, ses choix harmoniques aussi beaux qu’inattendus, ses phrases gorgées de swing et de blues. A Letter est un régal d’harmonies flottantes que le piano installe par petites touches avant de saturer de notes l’espace sonore. Dance For Three surprend par la cohérence de ses voicings, l’interaction qui règne entre les instruments. L’étonnant Regards croisés s’organise autour de la rythmique, contrebasse et piano se rejoignant pour improviser ensemble, le piano utilisé comme un instrument de percussion concluant seul la pièce. Les ballades enchantent par leur simplicité, leur respiration naturelle. Langueurs et Murmures révèlent ainsi leur élégance. Avec I Fall in Love Too Easily qui conclut le disque, une pièce en solo, on tombe bien sûr en amour avec ce piano qui, enraciné dans l’histoire du jazz, aborde sereinement le futur.

 

Concert de sortie le 15 mars au Café de la Danse.

 

Photos © Jean-Baptiste Millot

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