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30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 10:39
Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio

Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio

Quelques disques à écouter sans modération avec lesquels vous pouvez partir en vacances, ou que vous pouvez tranquillement écouter chez vous sans que le ciel ne vous tombe sur la tête. Parmi eux, une découverte, celle de “Suds” enregistré à Valence (Espagne) par Baptiste Bailly, jeune pianiste originaire de Montbrison (Loire). Où que vous soyez, faites-vous vacciner et passez tous un bel été.

Suds”, premier album solo de Baptiste Bailly que fait paraître ces jours-ci le label Neuklang, ne peut laisser indifférent. On y découvre un jazz de chambre élégant à mi-chemin entre la musique impressionniste de Claude Debussy et celle de Manuel de Falla. Dans Soie et L’Eau et le Vent, Baptiste utilise les cordes métalliques de son piano comme une guitare. Sa main gauche peut aussi en bloquer les cordes, ce qu’il fait dans la seconde partie de Suds, une danse flamenca. Il utilise aussi avec parcimonie un Moog, Neige se voyant ainsi traversé par des effets électroniques qui lui apportent une dimension orchestrale, des sonorités échantillonnées d’orgue d’église envahissant progressivement le morceau. Si l’Espagne et sa musique y occupent une place importante, Neige, L’eau et le vent et L’Arbre aux secrets décrivent les paysages chers à son cœur du plateau des Hautes-Chaumes du Forez (Loire). La tendre et exquise mélodie d’Amari qu’il chantonne referme un disque envoûtant d’une grande puissance poétique.

Sophia Domancich apprécie toutes sortes de musiques. Inclassables, aussi surprenants qu’inattendus, ses propres disques se suivent sans jamais se ressembler. “Snakes and Ladders” (Cristal) que j’aime beaucoup réunit John Greaves et Robert Wyatt. “Lilienmund” (Sans Bruit) pour piano et électro-acoustique convoque Robert Schumann et Alban Berg. Récemment publié “Le Grand jour” (PeeWee!) est le troisième album solo de cette pianiste pas comme les autres, dont l’instrument cohabite parfois avec les sonorités électriques d’un Fender Rhodes (Le Grand jour), ce dernier étant parfois privilégié (Fantômes). Souvent onirique, parfois abstraite, la musique, ensorcelant jeu d’ombre et de lumière, ruissèle de riches couleurs harmoniques. Qu’elle les percute avec énergie ou les caresse du bout des doigts, ses notes, oh combien précieuses et sensibles, nous font toujours rêver.

Grands disques et petites chroniques (2)

Ancien élève du CNSM de Paris où il enseigne aujourd’hui, Vincent Lê Quang (saxophones ténor et soprano) fut découvert par Daniel Humair avec lequel il enregistra plusieurs disques dont le remarquable “Modern Art” en trio avec Stéphane Kerecki et plus récemment “Drum Thing” également très réussi. “Everlasting” (La Buissonne), le premier album qu’il fait paraître sous son nom le fait entendre au sein d’un quartette qui existe depuis une douzaine d’années. Le pianiste Bruno Ruder fut avec lui membre du trio Yes is a Pleasant Country. Quant au bassiste Guido Zorn, il joue avec Ruder dans “Gravitional Waves”, autre réussite du catalogue La Buissonne. Ici, nos quatre musiciens – j’allais oublier le batteur John Quitzke – assument un discours tranquille et fluide, l’improvisation prenant souvent le pas sur l’écriture, simple colonne vertébrale d’une musique inventée collectivement.

Riddles”, leur premier album, date de 2016. Par la suite, Ray Lema et Laurent de Wilde ont souvent joué ensemble, peaufinant leur répertoire, travaillant de nouveaux morceaux lors de leurs concerts. Enregistré en novembre 2020, “Wheels” (Gazebo / One Drop) rassemble précision rythmique et inspiration mélodique. Deux Steinway et quatre mains pour un dosage subtil de jazz, de classique et de musiques africaines. Épicés et souvent hypnotiques, les rythmes martelés par nos deux pianistes proviennent du Congo, du Nigeria, d’Éthiopie, des Caraïbes (Poulet bicyclette, une biguine se transformant en charleston !) et d’Amérique. Saka Salsa recouvre de sauce congolaise une musique de tradition cubaine. “Wheels” permet bien des rencontres, des mixages de cultures. I Miss You Dad, une pièce tendre et belle que Laurent a écrit en souvenir de son père récemment disparu, en est l’un des sommets.

Ses élèves et le Brussels Jazz Orchestra dont elle est la pianiste, lui laissent heureusement le temps de faire des disques. Depuis 2013 et “Le Peuple des silencieux”, un concert donné lors du Gaume Jazz Festival, Nathalie Loriers les enregistre en trio avec la saxophoniste Tineke Postma lauréate du Prix du Musicien Européen décerné par l’Académie du Jazz l’an passé, un prix que Nathalie obtint en 2000. Troisième opus de leur formation, “Le Temps retrouvé”, sort sur le label Igloo qui abrita les premières œuvres de Nathalie. Le bassiste en est Nic Thys, déjà présent dans “We Will Really Meet Again”, son disque précédent. Plusieurs morceaux portent le nom de vents : Zéphirs, Alizés. Le soprano accentue la mélancolie des thèmes, surtout dans les ballades. Dédié à Rik Bevernage récemment disparu, Shanti (paix en sanscrit) est également interprété en solo. Nathalie Loriers joue un magnifique piano. Les notes délicates de sa riche palette harmonique peignent des paysages qu’il fait bon écouter.

Grands disques et petites chroniques (2)

Enrico Pieranunzi est un habitué du festival de jazz de Copenhague. En 2017, l’occasion lui fut donné de jouer avec le bassiste danois Thomas Fonnesbæk. “Blue Waltz” (Stunt) contient les meilleurs moments de leur rencontre, deux concerts donnés les 14 et 15 juillet au Bistro Gustav. Enregistré en studio “The Real You” (Stunt), leur nouveau disque, un hommage à Bill Evans – Only Child et Interplay y sont interprétés –, témoigne une nouvelle fois de leur complicité. Enrico joue un piano vif, nerveux et lyrique. Ses lignes mélodiques croisent celles de la contrebasse chantante de Thomas, ce dernier parvenant à s’immiscer dans le discours du pianiste, à dialoguer constamment avec lui. Digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, Thomas Fonnesbæk qui sort le 24 septembre un nouvel album en duo avec la chanteuse Sinne Eeg – “Staying in Touch” (Stunt)  –, est LE bassiste européen à suivre de près.

 

Crédits photos : Baptiste Bailly © Sebastián Laverde / Jazztone Studio – Vincent Lê Quang Quartet © Gérard de Haro – Enrico Pieranunzi & Thomas Fonnesbæk © Annett Ahrends.

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 11:26
Grégory Ott © HK Visuals

Grégory Ott © HK Visuals

Comme je vous l’ai récemment confié, peu de disques de jazz m’ont enthousiasmé ce semestre. Les vacances d’été approchant, je vous livre ici de brèves chroniques de ceux qui m’ont le plus séduits. Mieux vaut tard que jamais avec une première série d’albums que je vous invite à écouter. Puissiez-vous les apprécier et leur réserver une place dans votre discothèque.

Autour de Joe Lovano (ténor et soprano), le Trio Tapestry réunit la pianiste Marilyn Crispell et le batteur Carmen Castaldi. Publié en 2019, leur envoûtant premier album invitait à méditer. Paru en début d’année, “Garden of Expression” (ECM) est aussi d’une grande portée spirituelle. Un flux sonore distendu de notes apaisées et mélancoliques que colore le batteur enveloppe l’auditeur. Celles raffinées du piano se mêlent au chant des saxophones. Composée par Lovano mais transcendée par le jeu interactif du trio, la musique étale ses couleurs, ses harmonies sereines, dessine des paysages oniriques qu’il fait bon écouter.

Enrico Pieranunzi enregistre beaucoup mais ne fait jamais de mauvais disque. Également sorti en début d'année, “Time’s Passage” (abeat) est même excellent. Une formation largement italienne joue ses compositions et quelques standards, deux versions de In the Wee Small Hours of the Morning nous étant proposées. Le batteur de cette séance, André Ceccarelli, retrouve ici la chanteuse Simona Severini qu’il accompagne dans “Monsieur Claude”, un autre disque du Maestro. Chanté en français et bénéficiant de sa voix troublante, Valse pour Apollinaire est l’un des grands moments d’un album au sein duquel le piano enchanteur d’Enrico dialogue avec bonheur avec le vibraphone d’Andrea Dulbecco, révélation d’un opus flamboyant.

Russ Lossing fait lui aussi beaucoup de disques. Mal distribués, la plupart d’entre eux passent hélas inaperçus. Dans “Metamorphism” édité en mars sur Sunnyside, le pianiste retrouve des musiciens avec lesquels il a souvent joué et enregistré. Quelque peu perdu de vue, l’excellent saxophoniste Loren Stillman se rappelle ici à notre souvenir. John Hébert, le bassiste de Fred Hersch, et le batteur Michael Sarin constituent une section rythmique élastique capable de se plier aux nombreuses variations que les solistes imposent à la musique, un jazz moderne d’une grande richesse mélodique ouvert aux dissonances et à tous les possibles.

C’est sur Inner Circle Music, label du saxophoniste Greg Osby, qu’un autre saxophoniste, Michel El Malem, fait son retour après un silence discographique de dix ans. Avec lui dans “Dedications”, Romain Pilon à la guitare, Stéphane Kerecki à la contrebasse et Luc Isenmann à la batterie, ce dernier déjà présent sur “Reflets”, le précédent disque de Michel. Le pianiste, une fois encore, en est Marc Copland et la subtilité harmonique de ses interventions apporte beaucoup à cette création collective au sein de laquelle s’implique la formation toute entière. Bien que toutes composées par le leader, les longues plages fluides de l’album semblent en effet avoir été improvisées, les musiciens les jouant comme si, au meilleur de leur forme, ils donnaient un concert.

Joachim Kühn enregistre désormais à domicile, à Ibiza, île dans laquelle il s’est installé en 1994, habitant sa partie la plus reculée. S’attaquer à un disque solo consacré à des ballades, une idée de Siggi Loch son producteur, ne le tentait guère. Se prenant au jeu, le  pianiste a finalement accepté, “Touch of Light” (ACT) comprenant aussi bien des morceaux de Bob Marley (Redemption Song), Prince (Purple Rain), Milton Nascimento (Ponta de Areia) que de Mal Waldron (Warm Canto), Bill Evans (Peace Piece) et Ludwig van Beethoven (l’Allegretto de la Septième Symphonie). S’il conserve son toucher ferme et précis, son attaque puissante de la note, Joachim Kühn dans cet album improvise peu. Il préfère mettre en valeur les mélodies qu’il reprend, tempère son ardeur, et avec lyrisme va à l’essentiel.

Les bonnes surprises existent et “Parabole” (Jazzdor), un enregistrement en solo de Grégory Ott, en est une. J’ignorais tout de ce pianiste strasbourgeois avant de recevoir son disque, une relecture aussi décalée qu’inventive de la bande-son du film de Wim Wenders “Les ailes du désir” (“Der Himmel über Berlin”). Ne cherchez pas à comparer sa musique avec celle de Jürgen Knieper que l’on entend dans un film que Wenders a largement improvisé, le tournant au jour le jour sans trop savoir comment le terminer. Partant des images, Grégory Ott pose sur elles ses propres mélodies, ses visions musicales s’intégrant parfaitement à la poésie du scénario de Peter Handke : un ange tombe amoureux d’une trapéziste et choisit de devenir mortel. Superbement enregistré par Philippe Gaillot, “Parabole” baigne dans le blues. Angel Eyes, la seule reprise de l’album, en est même imprégné. Bénéficiant d’harmonies délicates, de nombreuses plages nous invitent à rêver et sont inoubliables.

Tyshawn Sorey / Vijay Iyer / Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM

Tyshawn Sorey / Vijay Iyer / Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM

Un nouveau trio pour Vijay Iyer. Après une longue et fructueuse association avec Stephen Crump et Marcus Gilmore, le pianiste retrouve le bassiste Tyshawn Sorey, un vieux complice, et complète sa formation avec Linda May Han Oh à la contrebasse. Ils jouent ensemble depuis 2019 et “Uneasy” leur premier disque pour ECM reflète bien l’interaction qui règne au sein du groupe. Drivé par la frappe puissante du batteur, contrebasse et piano y dialoguent avec bonheur, le jeu souvent mélodique de Linda enrichissant sensiblement la musique. L’album contient huit compositions originales d’Iyer écrites sur une période de vingt ans. S’y ajoutent une reprise très originale de Night and Day de Cole Porter et Drummer’s Song de la regrettée Geri Allen. Loin de jouer ici une musique aventureuse et abstraite, Vijay Iyer renoue avec un jazz mélodique accessible à tous. Touba est d’un grand lyrisme et Augury, une improvisation en solo, d’un exquis raffinement harmonique.

Le récital en solo que le pianiste Masabumi Kikuchi donna au Bunka Kaikan Recital Hall de Tokyo le 26 octobre 2012 et que le label ECM édita quatre ans plus tard sous le nom de “Black Orpheus” fut le dernier de sa carrière. Le pianiste disparaissait le 6 juillet 2015 à l’âge de 75 ans. On ignorait l’existence d’un enregistrement studio new-yorkais inédit de décembre 2013 qui sort aujourd’hui sur Red Hook Records, petite maison de disques installée en Irlande. Moins abstraite que les pièces improvisées de son ultime concert, la musique de “Hanamichi” n’en est pas moins majestueuse. Car c’est en jouant peu de notes et en adoptant des tempos très lents que Poo, comme le surnommaient affectueusement ses amis, donne à sa musique sa pleine dimension onirique. Improvisant en solo sur des standards et reprenant Little Abi son thème fétiche, il les colore d’harmonies brumeuses et élargit leur espace sonore en les conviant à s’ouvrir au silence. 

Malgré son âge – il est né en 1927 –, personne ne joue comme Martial Solal. Sa technique phénoménale, sa culture du jazz lui autorisent bien des digressions. Les morceaux qu’il interprète prennent ainsi des chemins de traverse, des sentiers qui bifurquent, sa mémoire vagabondant sans jamais se perdre. La Salle Gaveau est archi pleine, ce 23 janvier 2019. Pour rien au monde un amateur de piano n’aurait manqué ce concert, son dernier annonce Martial dans le livret. Enregistré par les micros de Radio France, “Coming Yesterday” (Challenge) fait entendre un piano espiègle mélangeant allègrement rythmes et tonalités sur des standards inusables bousculés avec humour. Martial joue beaucoup de notes et jongle constamment avec elles. Il reprend en début de concert I Can’t Get Started « pour s’en débarrasser », s’amuse avec Frère Jacques rebaptisé Sir Jack, nous offre un feu d’artifices de citations, mélodies qu’il transforme et harmonise au gré de son intarissable fantaisie.

-Trio TAPESTRY : “Garden of Expression” (ECM / Universal)

-Enrico PIERANUNZI Jazz Ensemble : “Time’s Passage” (abeat Records / UVM)

-Russ LOSSING : “Metamorphism” (Sunnyside / Socadisc)

-Michel EL MALEM : “Dedications” (Inner Circle Music / L’autre distribution)

-Joachim KÜHN : “Touch the Light” (ACT / Pias)

-Grégory OTT : “Parabole” (Jazzdor Series / L’autre distribution)

-Vijay IYER Trio : “Uneasy” (ECM / Universal)

-Masabumi KIKUCHI : “Hanamichi : The Final Session Recording” (Red Hook Records)

-Martial SOLAL : “Coming Yesterday” (Challenge / DistrArt Musique)

 

Crédits photos : Grégory Ott © HK Visuals - Tyshawn Sorey, Vijay Iyer, Linda May Han Oh © Craig Marsden / ECM.

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11 décembre 2020 5 11 /12 /décembre /2020 09:30
Trois disques d’un temps suspendu

Trois pianistes, deux américains et un français. Profitant de l’isolement imposé par un virus aussi dévastateur qu’inattendu, nos trois musiciens publient aujourd’hui des disques en solo. Ceux de Jean-Christophe Cholet et de Fred Hersch ont été enregistrés chez eux sur leurs propres instruments. Retenu aux Pays-Bas par la pandémie, Brad Mehldau a préféré le confort d’un studio d’Amsterdam. J’aurais pu ajouter à cette liste “Mondenkind” de Michael Wollny dont la prise de son fut réalisée à Berlin, mais il a déjà fait l’objet d’une chronique en octobre. Les nombreux morceaux que Fred Hersch reprend sont souvent liés à des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Il s’épanche et se livre beaucoup dans des interprétations aussi lumineuses que sensibles. Brad Mehldau s’attarde davantage à décrire ce qu’il ressent face à la Covid-19 qui a changé ses habitudes. Isolé dans une maison presque forestière, Jean-Christophe Cholet s’est laissé aller à improviser une musique spontanée et sincère. C’est la première fois qu’il se livre à l’exercice et il est très réussi. 

Trois disques d’un temps suspendu

Fred HERSCH : “Songs from Home” (Palmetto / L’autre distribution)

Confiné en avril dans sa maison de Pennsylvanie, Fred Hersch nous fit cadeau tous les jours pendant deux mois sur sa page Facebook, à 19h00 précise heure française, d’un morceau interprété en direct. Le succès de ces mini-concerts baptisés « Tune of the Day » lui donna l’idée d’enregistrer un disque solo dans la tranquillité et l’intimité de son domicile, une maison de campagne construite autour de son piano, un Steinway B de 50 ans. « Je voulais jouer de la musique pour rendre les gens heureux. Une partie des chansons de cet album datent d’avant que je sache ce qu’était le jazz. J’ai grandi dans les années 60 en écoutant une musique populaire qui était alors sophistiquée. » Des chansons avec lesquelles le pianiste a une longue histoire personnelle et qui ont marqué sa jeunesse.

 

All I Want de Joni Mitchell, le morceau d’ouverture de “Blue”, le disque le plus triste et le préféré de la chanteuse, bénéficie de ses choix harmoniques, de la douceur de son toucher. Son piano « un vieil ami de 50 ans » a quelques imperfections. Il le sait et lui pardonne. « Plutôt que d’en être frustré, j’en ai embrassé les défauts ». Le ré au-dessus du do médian émet un bruit sourd et percutant, audible dans Get Out of Town de Cole Porter et Wichita Lineman, une des grandes chansons de Jimmy Webb. Hersch en découvrit la version à succès de Glen Campbell, les thèmes de Webb ayant souvent été chantés par d’autres interprètes. After You’ve Gone (1918) est l’un des deux morceaux de l’album joué en stride. L’autre, le joyeux et chaloupé When I’m Sixty-Four de Lennon / McCartney, provient du célèbre “Sgt Peppers”, l’un des grands disques des Beatles.

 

Les autres standards dont Fred Hersch renouvelle les harmonies et les couleurs sont Wouldn’t It Be Lovely, un extrait de “My Fair Lady”, et Solitude de Duke Ellington dont il nous offre une version aussi sensible que délicate. Dédié à sa mère et à sa grand-mère et précédemment enregistré en solo dans “Floating” (2014), West Virginia Rose dont il caresse tendrement les notes introduit The Water Is Wilde, une chanson folklorique des Appalaches, l’histoire d’un amour perdu. Plusieurs lignes mélodiques cohabitent dans Consolation (A Folk Song), un thème rarement joué du trompettiste Kenny Wheeler. Utilisant le contrepoint, Fred Hersch tisse une toile polyphonique souple et aérée. Entre chaque note, on y entend le vent chanter. De tous ses disques, “Songs from Home” est sans doute celui qui lui ressemble le plus. Son piano y exprime ses sentiments et nous touche profondément.

Trois disques d’un temps suspendu

Brad MEHLDAU : “Suite : April 2020” (Nonesuch / Warner Music)

C’est dans un studio d’Amsterdam, ville dans laquelle la pandémie l’a contraint à demeurer, que Brad Mehldau a enregistré cet album en solo, « un instantané musical de la vie que nous avons tous vécue ce dernier mois », douze mouvements complétés par trois reprises qui lui tiennent particulièrement à cœur. Bien que confiné avec les siens, le pianiste souffre de ne pouvoir retrouver son pays hélas divisé et en proie au racisme. Dans l’intégralité de ses notes de pochette que l’on trouve sur son site, il se désole pour les familles de George Floyd, Breonna Taylor et David McAtee, tous abattus par la police, tous membres de la communauté afro-américaine dont il se sent proche par la musique. Brad Mehldau la joue sobrement, rejette toute virtuosité pour un cheminement mélodique qui exprime « des expériences et des sentiments qui sont à la fois nouveaux et communs à beaucoup d’entre nous » et questionne un monde bouleversé par le virus qui n’est déjà plus comme avant. Dans Keeping Distance, ses deux mains se gardent bien de se rapprocher tout en restant inextricablement liées, comme deux personnes qui se connaissent et s’estiment ne peuvent se passer l’un de l’autre. Le pianiste a beau décliner deux thèmes simultanément, ses mains discutent et se répondent.

 

Comme Fred Hersch qui fut son professeur, Brad Mehldau n’hésite pas à exploiter les ressources du contrepoint. Stepping Outside relève de la fugue, d’une approche harmonique européenne. Bach n’est jamais loin, de même que les compositeurs classiques que l’on entend dans son piano. Les accords mélancoliques de Stopping, listening : hearing (S’arrêter, écouter : entendre) introduisent la mélodie très simple du majestueux Remembering Before All This, dont les notes s’efforcent d’exprimer le malaise que l’on éprouve au souvenir d’un monde qui, hier encore, ne ressemblait pas à celui d’aujourd’hui. C’est à sa famille qu’il pense dans les dernières parties de sa suite que conclut Lullaby, une berceuse. La pandémie lui a donné l’occasion de se rapprocher d’elle, de partager son quotidien. Les paroles de Don’t Let It Bring You Down du bien-aimé “After the Gold Rush” de Neil Young lui ont été d’une aide précieuse dans cette épreuve. Il le reprend ainsi que New York State of Mind de Billy Joel qu’il affectionne depuis l’âge de neuf ans, une lettre d’amour pour une ville qui a longtemps été la sienne. Écrite par Jérome Kern en 1919, la mélodie lumineuse de Look for the Silver Lining referme cet opus sur une positive lueur d’espoir.  

Trois disques d’un temps suspendu

Jean-Christophe CHOLET : “Amnesia” (Infingo / L’autre distribution)

Pianiste de formation classique, Jean-Christophe Cholet est aussi un arrangeur habile et un compositeur éclectique. Riche d’une trentaine d’albums sa discographie en comprend plusieurs avec le contrebassiste Heiri Känzig et le batteur Marcel Papaux. En décembre 2014, avec Matthieu Michel (bugle), Didier Ithursarry (accordéon) et Ramon Lopez (batterie), il enregistrait à La Buissonne le magnifique “Whispers”, l’un de mes 13 Chocs de 2016, l’un des plus beaux disques de jazz de chambre européen de ces dernières années.

 

Enregistré en juin, dans sa maison de Paupourt (Loiret) après cinquante-cinq jours de confinement, “Amnesia” est pourtant son premier album solo. Il rassemble quatorze pièces inventées spontanément, toutes différentes car traduisant les états d’âme du pianiste au moment de leur création. Des improvisations « guidées essentiellement par l’humeur d’instants privilégiés passés au cœur d’une forêt inspirante, loin de l’effervescence d’une vie courante et trépidante ».

 

Majestueux et lent, Ici et maintenant s’apparente à un hymne. Le pianiste en plaque les accords avant de jouer Impatient, une pièce abstraite construite autour d’un bref motif mélodique. Aimer se perdre, une rêverie arpégée, change peu à peu de tempo au fur à mesure de sa progression. Dans Ironie du sort, la main droite brode une délicate et soyeuse tapisserie. 1926 est une pièce grave et mélancolique. 1928 qui lui succède se pare de notes légères et cristallines. D’autres font briller Les étoiles qui porte bien son nom. Après une longue introduction onirique, une mélodie lumineuse s’y révèle. C’est la plus belle de l’album avec celle d’Amnesia qui semble s’ouvrir comme les ailes multicolores d’un papillon. On s’envole allègrement avec elle.

 

Crédits photos : Fred Hersch © Scott Morgan – Brad Mehldau © Michael Wilson – Jean-Christophe Cholet © Jean-Baptiste Millot.

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 09:31
Disques : petite pluie automnale (2)

Cinq nouvelles chroniques de disques édités cet automne lorsque les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Coproducteur et pianiste du Quint5t, un all star qui s’est produit dans l’hexagone en octobre 2019 et dont l’album mérite mes éloges, Marc Copland a depuis enregistré un opus en solo consacré au regretté guitariste John Abercrombie dont la sortie française est prévue l’année prochaine. Sous la plume de Frédéric Goaty, Jazz Magazine n’a pas attendu 2021 pour en publier un compte rendu dans son numéro de décembre. Le mien attendra qu’il paraisse. Le “Budapest Concert” de Keith Jarrett est par contre déjà disponible à la vente. Enregistré le 3 juillet 2016, c’est l’un des derniers concerts en solo du pianiste, le côté gauche de son corps aujourd’hui paralysé après deux AVC. Le 15 février 2017, peu après l’élection de Donald Trump, Jarrett donnait une ultime prestation au Carnegie Hall de New York et fustigeait la politique du nouveau président. Joué en rappel, Autumn Nocturne est le dernier morceau qu’il interpréta sur scène.         

Keith JARRETT : “Budapest Concert” (ECM / Universal)

Le 3 juillet 2016, sur la scène du Béla Bartók Concert Hall de Budapest, Keith Jarrett improvise une suite musicale, douze parties indépendantes de longueur raisonnable qu’il fait suivre par deux standards. Un flot de notes abstraites et dissonantes envahit la première, la plus vaste, une cathédrale sonore qu’il construit pierre par pierre sans craindre le vide, sans convoquer de mélodie. La tempête s’apaise par de sombres accords (Part II). Les doigts courent à nouveau sur le clavier sans exposer de thème, Jarrett le derviche faisant tourner les notes ondulantes d’un ostinato incantatoire tout en contrôlant parfaitement leur dynamique, leur puissance orchestrale. Les pièces lyriques du second de ces deux disques séduisent toutefois bien davantage. Le pianiste virtuose devient romantique et met son merveilleux toucher au service des mélodies qu’il invente. De forme chorale, les cinquième et onzième parties de son concert bénéficient d’un jeu sobre et lumineux. Jarrett s’abandonne pour faire pleinement chanter la mélodie de la septième dans un majestueux crescendo de notes chatoyantes. Ces dernières tintinnabulent dans la huitième, procédé utilisé à Rio en 2011 (Part II) et à Paris en 2008 (Part III) dont nous possédons les enregistrements. Quant aux deux rappels, It’s a Lonesome Old Town et Answer Me, My Love, ils semblent sortir d’un rêve et éblouissent davantage encore qu’à Munich où, quelques jours plus tard, le pianiste en donna des versions que l’on croyait indépassables.

Daniel HUMAIR : “Drum Thing” (Frémeaux & Associés)

Il y a trente ans, Patrick Frémeaux éditait pour sa galerie un album de six lithographies de Daniel Humair intitulé “Scratch, Bop and Paper”, Patrick entendant « dans les traits de l’abstraction narrative de la peinture de Daniel les fondamentales de ses baguettes sur les peaux, et dans ses aplats les harmoniques parfois longues de ses cymbales ». Avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano et Stéphane Kerecki à la contrebasse, le batteur a formé le trio Modern Art, pour improviser une musique aventureuse et ouverte, sans piano pour une plus grande liberté harmonique, une prise de risque illimitée. Composée par les musiciens de l’orchestre auquel se joint Yoann Loustalot au bugle, encadrée par un prologue et un épilogue, la musique qui rassemble trois Drum Thing(s) et cinq Interlude(s) conserve un aspect brut, primitif, la valorisation des timbres des instruments la rendant fortement expressive. Stéphane fait puissamment chanter les cordes de sa contrebasse. Sa sonorité ample se marie idéalement aux tambours de Daniel qui colore l’espace sonore, peaux, métal et bois la teintant de vibrations. Souple et ouvert, son drumming favorise l’interaction, le jeu collectif au sein duquel les deux souffleurs inventent et dialoguent, esquissent des pas de danse, une émouvante version de Send in the Clowns de Stephen Sondheim refermant un album dont je conseille vivement l’écoute.

Diego IMBERT / Alain JEAN-MARIE : “Interplay - The Music of Bill Evans”

(Trebim Music / L’autre distribution)

Admirateur du pianiste Bill Evans, de ses albums en duo avec Eddie Gomez, “Intuition” (1975) et “Montreux III”, un concert donné la même année au Festival de Jazz de Montreux, Diego Imbert n’a jamais oublié le stage qu’il fit avec Gomez à Capbreton à la fin des années 90. Reprendre les morceaux que jouait Evans, ses compositions sans chercher à les copier, à imiter le duo originel, c’est ce qu’il proposa à Alain Jean-Marie qui hésita avant d’accepter l’aventure, le bassiste l’« encourageant à ne surtout pas chercher à jouer comme Bill, mais à revisiter son répertoire à sa manière ». Deux instruments heureux de s’épauler en proposent ainsi une relecture intimiste non dénuée de mélancolie. Assurant l’assise rythmique de l’album, la contrebasse sobre et lyrique de Diego répond aux choix mélodiques d’Alain qui expose sobrement les thèmes et les harmonise par ses voicings, ces accords qu’il plaque fréquemment et dont il modifie l’ordre des notes pour en changer les couleurs. Leurs sonorités riches et panachées qui ont séduit les nombreuses chanteuses qu’il a accompagnées habillent ici Nardis, Very Early, Blue in Green, Waltz for Debby et d’autres thèmes moins célèbres que jouait Bill Evans. Loin d’exhiber leur technique, d’allonger inutilement les versions qu’ils en donnent, les deux hommes les abordent avec simplicité, ne s’éloignent jamais des mélodies qu’ils mettent en valeur, la tendresse qu’ils leur portent les rendant très appréciables.  

Disques : petite pluie automnale (2)

QUINT5T (InnerVoiceJazz / L’autre distribution)

Cinq grands musiciens (six avec Ralph Alessi présent sur deux plages) sont ici rassemblés autour du piano de Marc Copland, coproducteur de cet album qui paraît sur son propre label. Drew Gress (contrebasse) et Joey Baron (batterie) assurent la rythmique de ses derniers disques. Marc a souvent joué avec David Liebman, “Bookends”, un album en duo de 2002, témoignant de leur complicité. Avec Randy Brecker, Marc enregistra deux ans plus tard “Both/And” pour le label Nagel Heyer. Si leur réunion en studio après une tournée européenne n’est donc pas surprenante, la musique, très variée, étonne néanmoins. Marc excepté, tous ont apporté des compositions, la musique chaloupée d’un thème que Duke Ellington écrivit en 1931, Mystery Song, introduisant le disque. Ornette Coleman aurait pu signer Off a Bird, un thème très simple de Liebman qui occasionne un dialogue plein d’humour entre les deux souffleurs. Le saxophoniste l’interprète au soprano bien que jouant surtout du ténor dans l’album. Le bugle de Randy Brecker donne de la douceur à Moontide et à Pocketful of Change, une ballade dont il cisèle les notes évanescentes. Drew Gress rend épaisses ses notes rondes et puissantes. Un piano rêveur les accompagne dans une reprise de Broken Time. Marc embellit Moontide et Figment par les couleurs de ses notes cristallines et tintinnabulantes. Leurs cascades ornementent Broken Time, morceau au tempo relevé, prétexte à une succession de chorus flamboyants.

Glenn ZALESKI “The Question” (Sunnyside / Socadisc)

Installé à Brooklyn et originaire de Boylston (Massachussetts) Glenn Zaleski fait partie des talents émergeants que l’Amérique du jazz révèle à chaque génération. Influencé par le Bill Evans de “Everybody Digs Bill Evans” et de “Portrait in Jazz”, le pianiste reste attaché à la grammaire et au vocabulaire du jazz dont il joue le répertoire. Après deux enregistrements en trio pour Sunnyside, il publie aujourd'hui un disque largement consacré à ses propres compositions et presque entièrement en quintette avec des musiciens qu’il connaît bien. Lucas Pino qui joue du saxophone ténor est l’un de ses plus anciens amis. Il fréquente le bassiste Desmond White depuis ses années d’université et le batteur Allan Mednard a souvent été le gardien du tempo de ses concerts. Glenn retrouve aussi Adam O’Farrill dont la trompette contribue beaucoup à la réussite de cet album, ses interventions dans Backstep et Strange Meadow Lark de Dave Brubeck étant particulièrement convaincantes. Dans “Fellowship”, Glenn reprend déjà un thème de ce dernier. Il a joué avec lui en 2006 au Monterey Jazz Festival et le Brubeck Institute Fellowship de Stockton (Californie) au sein duquel il a étudié reste son alma mater. Écrit pour un nonnette, trois saxophones et un trombone y mêlant leurs timbres, le polyphonique Subterfuge nous fait découvrir le talent d’arrangeur du pianiste dont les notes fluides redoublent d’élégance dans BK Bossa Nova, morceau magnifié par la guitare de Yotam Silberstein.

Crédits photos : Budapest © Martin Hangen – Quint5t (Randy Brecker, Joey Baron, Marc Copland, David Liebman, Drew Gress © TJ Krebs.

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25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 10:11
Disques : petite pluie automnale (1)

Que de disques cet automne ! Plus que d’habitude car la covid-19 bouleversant l’ordre des choses, une partie de ceux qui devaient paraître au printemps sortent aujourd’hui. Une dizaine d'entre eux, des nouveautés, m'ont interpellé. Je livre à votre attention les chroniques des cinq premiers. Vous en découvrirez cinq autres lundi prochain dans ce blog. Puissent-elles donner envie de vous procurer ces albums.  

 

Pierre de BETHMANN Trio : “Essais / Volume 4” (Aléa / Socadisc)

Rassemblant Pierre de Bethmann (piano et rhodes) Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie), ce trio né il y a bientôt sept ans du hasard d’une rencontre, publie aujourd’hui la seconde moitié de sa séance studio de septembre 2019 enregistrée au Studio Recall (Pompignan) par Philippe Gaillot, ses “Essais / Volume 3” contenant la première. Sachant que les bonnes mélodies ne meurent jamais, Pierre puise son inspiration dans des thèmes qui n’appartiennent pas forcément au jazz et leur fait porter de nouveaux habits. Des pièces du répertoire classique, des chansons nourrissent son piano, ses “Essais”. Tout aussi réussi que les trois autres, le Volume 4 réunit surtout des compositions de jazzmen. Monk est une nouvelle fois à l’honneur avec une version aussi tonique qu’originale de Think of One, mais aussi Sonny Rollins (Saint Thomas), Wayne Shorter (Deluge, un extrait de “Juju”, un de ses disques Blue Note), Charlie Parker et Dizzy Gillespie (Anthropology). Si Ma Bel de Kenny Wheeler – joué par Pierre qui, en solo, le ré-harmonise en profondeur –, et Three Blind Men de Carla Bley sont rarement interprétés, reprendre This Never Happened Before, une des plages de “Chaos and Creation in the Backyard”, un disque de Paul McCartney est encore plus inhabituel. De même que Moreira que le pianiste et chanteur Guillermo Klein enregistra en 2011 avec son groupe Los Guachos. Fidèle à sa mélodie, Pierre nous en transmet la mélancolie par un piano sensible qui nous va droit au cœur*.

 

*Un coffret de 5 CD(s) rassemble également les quatre volumes de ces “Essais”. Le cinquième, un bonus, contient cinq plages inédites enregistrées entre 2015 et 2019, deux en trio et trois en solo.   

Pascale BERTHELOT : “Saison Secrète” (La Buissonne / Pias)

Engagée dans la création musicale – elle a enregistré des œuvres de Morton Feldman, John Cage et de compositeurs d’aujourd’hui –, Pascale Berthelot a principalement étudié la musique avec Bernard Flavigny, Éric Heidsieck et Claude Helffer. Directrice artistique de Cuicatl, collection du label de La Buissonne consacrée aux musiques contemporaines, elle vient d’enregistrer à l’invitation de Gérard de Haro, un disque de piano solo pas comme les autres. De son imaginaire, de son être intime, intérieur, le « weltinnenraum » du poète Rainer Maria Rilke dont le livret de son disque reproduit la dixième “Élégie de Duino”, a surgi cinq pièces improvisées très personnelles. Elle s’en étonne elle-même dans ses notes de pochette. Comment une telle musique a-t-elle pu naître, se mouvoir ? Comment le compagnonnage du silence peut générer ces improvisations inattendues ? Pascale Berthelot n’improvise pas comme une pianiste de jazz dont elle ignore la grammaire. Le swing, le blues et ses progressions harmoniques, n’existent pas dans cette musique profondément onirique qui séduit autrement. Son piano envoûte par ses harmonies, ses couleurs, le chromatisme de ses accords, le toucher de son interprète. Écoutez Balance des étoiles, la première plage de l’album. Dans un temps magiquement suspendu, la pianiste spatialise poétiquement une musique ruisselante de notes et de tendresse imaginée avec le cœur.

Thomas FONNESBÆK & Justin KAUFLIN : “Standards” (Storyville / UVM)

En 2015, le bassiste danois Thomas Fonnesbæk rencontrait à Copenhague le pianiste américain non-voyant Justin Kauflin. Deux ans plus tard, les 14 et 15 juin 2017, les deux hommes enregistraient de nombreux morceaux au Studio Nilento de Gothenburg. “Synesthesia”, le disque Storyville qu’ils sortirent cette année-là, en réunit une dizaine, essentiellement des compositions originales. Lors de cette même séance, Kauflin et Fonnesbæk interprétèrent des standards, y greffant leurs propres harmonies. Ce sont eux que contient ce disque, des thèmes de Bud Powell, Duke Ellington, Benny Golson, mais aussi Nigerian Marketplace d’Oscar Peterson et It’s All Right With Me de Cole Porter, deux des morceaux de “Synesthesia”. De Thomas Fonnesbæk, digne héritier du grand Niels-Henning Ørsted Pedersen, j’ai toujours dit le plus grand bien. Les albums qu’il enregistra en duo avec Sinne Eeg (“Eeg-Fonnesbæk”), Enrico Pieranunzi (“Blue Waltz”) ou en trio avec Aaron Parks et Karsten Bagge (“Groovements”) font entendre une contrebasse à la voix mélodique ample et puissante. Demi-finaliste de la Thelonious Monk Jazz Piano Competition en 2012, protégé de Clark Terry et de Quincy Jones sur le label duquel il enregistra “dedication” en 2014, Justin Kauflin reste inconnu en France. Puisse cet excellent album contribuer à le faire découvrir.

Tim GARLAND “ReFocus” (Edition Records /  UVM)

Arrangé par Eddie Sauter et enregistré par Stan Getz en 1961, “Focus” n’en finit pas d’inspirer les saxophonistes. Après le “Re Focus” de Sylvain Rifflet en 2017, le britannique Tim Garland sort aujourd’hui un “ReFocus” dont il a presque entièrement écrit la musique, les improvisations de Getz lui servant à architecturer de nouveaux morceaux. Si I’m Late, I’m Late de Sauter introduit les deux disques, l’instrumentation choisie par Garland – cinq violons, deux altos, un violoncelle, une harpe et une section rythmique, (contrebasse et batterie) s’écarte de l’original. Sauter utilise un grand orchestre à cordes et rejette la présence continue d’une rythmique. Dans ce nouveau disque, le batteur Asaf Sirkis occupe une place importante. Thorn in the Evergreen, Night Flight et Dream State possèdent une grande tension rythmique. Past Light est plus apaisé et dans The Autumn Gate, les cordes apportent un bel écrin mélodique au saxophone. La dernière plage de l’album Jezeppi, un bonus, bénéficie d’une orchestration différente. Tim Garland y joue du soprano. Le pianiste John Turville et le guitariste Ant Law interviennent dans l'enregistrement et Yuri Goloubev, le bassiste de la séance, y prend également un solo. On peut préférer, ce qui est mon cas, le “Re Focus” de Rifflet superbement arrangé par Fred Pallem et riche de dialogues entre le saxophone et l’orchestre, mais le travail de Garland n’en reste pas moins impressionnant.

Adam KOLKER “Lost” (Sunnyside / Socadisc)

Quatrième opus d’Adam Kolker sur Sunnyside, “Lost” réunit des musiciens avec lesquels il travaille depuis longtemps. Le saxophoniste retrouve ici Bruce Barth, pianiste avec lequel il enregistra il y a vingt ans l’album “Somehow It’s True”, (Double-Time Records), mais aussi Ugonna Okegwo (contrebasse) et Billy Hart (batterie) qui en assuraient la rythmique. Kolker apprécie beaucoup les compositions flottantes et souvent oniriques de Wayne Shorter, les étranges harmonies qui peuplent ses thèmes porteurs de fortes et troublantes images. “Lost” devait être entièrement consacré à ce grand créateur de thèmes, mais se rendant compte que sa propre musique basée sur des modes ressemblait beaucoup à la sienne, Kolker changea d’idée, ne gardant de Shorter que deux morceaux : Dance Cadaverous emprunté à “Speak no Evil” (1964), et Lost, le thème d’ouverture de “The Soothsayer” (1965). Kolker nous en donne une version plus longue et plus lente dans “Whispers and Secrets” publié il y a deux ans. Le saxophoniste reprend aussi Time of the Barracudas que Gil Evans composa et enregistra en juillet 1964 avec Shorter au ténor, ce dernier l’enregistrant à son tour l’année suivante dans son album “Etcetera”. Billy Hart fouette ses cymbales comme le faisait naguère Joe ChambersAdam Kolker joue du ténor mais aussi du soprano dans Dance Cadaverous et While My Lady Sleeps, une des ballades de cet album très réussi dans lequel Bruce Barth affirme une grande intelligence pianistique.

 

Photo : Sylvain Romano, Pierre de Bethmann et Tony Rabeson © Gildas Boclé

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 09:55
Melody GARDOT : “Sunset in the Blue” (Decca / Universal)

Cinq ans que Melody Gardot n’avait pas sorti de disque studio. “Currency of Man”, son précédent mélangeait avec bonheur jazz, soul, blues et gospel. “Sunset in the Blue” célèbre le Brésil et le jazz, la chanteuse interprétant une poignée de standards – You Won’t Forget Me qu’Helen Merrill fut la première à chanter en 1956, Moon River, I Fall in Love Too Easily – et des compositions originales.

 

Splendidement arrangé par Vince Mendoza qui orchestra pour Joni Mitchell “Both Sides Now” et “Travelogue”, ce nouvel album est à nouveau produit par Larry Klein qui confirme son immense talent artistique. Outre des disques pour Joni Mitchell, son mari entre 1982 et 1994, on lui doit ces dernières années d’excellents albums d’Herbie Hancock, de Madeleine Peyroux, Curtis Stigers, Lizz Wright, Ana Moura, Hailey Tuck, Molly Johnson et plus récemment de Kandace Springs (“The Women Who Raised Me”, son meilleur opus), Klein leur donnant à tous un brillant exceptionnel.

Sunset in the Blue” fait partie de ses grandes réussites. Il suffit d’ écouter If You Love Me, sa première plage pour être immédiatement séduit par l’écrin de cordes magnifiant la voix sensuelle de la chanteuse. Une voix chaude et troublante au grain inimitable, le chant d’une sirène qui aurait sûrement envoûté Ulysse lors de son interminable Odyssée. À ces violons et violoncelles, le plus souvent ceux du Royal Philharmonic Orchestra rassemblés à Londres dans les studios d’Abbey Road, se mêlent parfois des vents, l’orchestre au grand complet déployant ses fastes dans un superbe Ave Maria, le Global Digital Orchestra (cinquante musiciens) se faisant également entendre dans From Paris With Love.

Larry Klein (photo) joue de la contrebasse dans There Where He Lives in Me et Um Beijo et de la guitare dans From Paris With Love. Discrètes, les sections rythmiques comptent dans leurs rangs le bassiste Chuck Berghofer, le batteur Vinnie Colaiuta et le percussionniste Paulinho Da Costa, tous musiciens confirmés.  If You Love Me et Um Beijo bénéficient de la trompette de Till Brönner et Won’t Forget Me du saxophone ténor de Donny McCaslin. Le chanteur de fado António Zambujo accompagne Melody Gardot dans C’est magnifique et un quintette l’entoure dans le très brésilien Ninguém, Ninguém chanté en portuguais. Souvent confié à Anthony Wilson, la guitare rythme la musique et tient une place importante dans de nombreux morceaux, dans Love Song surtout, son instrument dialoguant alors avec la chanteuse, et dans I Fall in Love Too Easily, seule pièce en trio de l’album qui lui permet de prendre un bref chorus.

La chanson des vieux amants proposée en bonus diffère sensiblement de celle arrangée par Fred Pallem dans “Brel, ces gens-là” (Decca / Universal), un hommage à Jacques Brel produit par Larry Klein et publié l’an dernier. Alors que Melody Gardot y est accompagnée par un quatuor à cordes et le guitariste Mitchell Long, les cordes du Royal Philharmonic Orchestra (non crédité dans le livret) donnent ici beaucoup d’ampleur à cette chanson inoubliable que la voix de Melody qui la chante en français rend très émouvante.

Melody GARDOT : “Sunset in the Blue” (Decca / Universal)

Enregistré avec Sting et le guitariste Dominic Miller, Little Something, le second bonus de “Sunset in the Blue” ne devait pas initialement en faire partie. Banalisé par un autre producteur (Jen Jis), destiné aux radios et relevant davantage de la variété, il reste anecdotique au regard des suaves merveilles que contient ce cinquième album studio de la chanteuse, le plus laid-back de la discographie de l'une des grandes Dames des jazz(s) d'aujourd'hui.

 

À voir et à entendre :

From Paris With Love : www.youtube.com/watch?v=RCckn1H5DIE

Sunset in the Blue : www.youtube.com/watch?v=qndrrfdmPIA

 

Crédits Photos : Melody Gardot © Laurence Laborie – Larry Klein © David Crotty / Patrick McMullan via Getty Images.

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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 10:29
Thelonious MONK : “Palo Alto” (Impulse ! / Universal)

1968, une année difficile pour l’Amérique. Le 4 avril, le pasteur Martin Luther King est assassiné à Memphis. Le 6 juin, sur le point d’être investi candidat à l’élection présidentielle par le parti démocrate, Robert Kennedy est abattu à Los Angeles. Des émeutes raciales éclatent cette année là dans plusieurs grandes villes du pays. De nombreuses manifestations contre la guerre du Vietnam s’y déroulent également, notamment à Chicago lors de la Convention nationale démocrate qui voit élire comme candidat le vice-président sortant Hubert Humphrey.

Pour Thelonious Monk, l’année n’est pas non plus très bonne. Le 15 avril sort “Underground” un album dont la pochette souhaitée par Columbia sa maison de disques fait sensation (il y apparait en résistant, mitraillette sur l’épaule) et qui contient quatre nouvelles compositions. Le pianiste l’a enregistré en trois séances (14 et 21 décembre 1967 et 14 février 1968) au cours desquelles le producteur Teo Macero fait peu de cas de sa musique. En mai, il est hospitalisé après une attaque et passe deux jours dans le coma. Rétabli, il enchaîne les concerts. Toronto et Pittsburgh l’accueillent en juin, Denver en juillet et Saint-Louis en août. Début septembre, Monk est en Californie. Son quartette – Charlie Rouse (saxophone ténor), Larry Gales (contrebasse) et Ben Riley (batterie) – donne un concert mémorable au San Diego Sport Arena devant 7000 personnes. Du 5 au 17 septembre, il se produit au Shelly’s Manne Hole de Los Angeles et en octobre est engagé pour deux semaines au Jazz Workshop de San Francisco.

C’est le moment que choisit Danny Scher, un lycéen de seize ans, pour proposer au pianiste de donner un concert dans son lycée de Palo Alto. Située au sud de la péninsule de San Francisco, la ville, a connu elle-aussi des émeutes. Séparée par une autoroute, la localité voisine de East Palo Alto abrite de nombreux afro-américains peu fortunés. Le chômage touche 12% de la population et les tensions raciales se sont exacerbées depuis l’assassinat du Dr. King. Réunissant les leaders du Black Panther Stokely Carmichael et Eldridge Cleaver, un important congrès du Black Power s’y est déroulé en septembre. Entre les deux communautés, les tensions restent vives.

 

Danny Scher tient pourtant à son projet. Il joue de la batterie dans un orchestre, et donne des conférences sur l’histoire du jazz. Ses relations avec des journalistes et des disc-jockeys dont il suit à la radio les émissions lui ont permis d’obtenir les téléphones de nombreux musiciens. Le pianiste Vince Guaraldi, le chanteur Jon Hendricks et le vibraphoniste Cal Tjader sont déjà venus jouer dans son lycée, les bénéfices engendrés servant à financer la construction d’écoles au Kenya et au Pérou. Monk est l’une de ses idoles, il a appris qu'il doit se produire dans un club de San Francisco et, pour le faire venir, contacte son manager Jules Colomby qui, moyennant 500 $, accepte le concert. Reste à en organiser la promotion. Palo Alto abrite aussi le campus de l’université de Stanford et Danny Scher espère bien en rameuter les étudiants. Malgré un avis défavorable de la police locale, il placarde également des affiches dans East Palo Alto, non sans un certain scepticisme de la part de ses habitants de couleur qui imaginent mal que le pianiste puisse jouer chez les Blancs.

Thelonious MONK : “Palo Alto” (Impulse ! / Universal)

Les billets se vendent difficilement malgré l’annonce de la présence de deux formations locales, le Jimmy Marks Afro-Ensemble et le quintette du vibraphoniste Salah Woodi Webb en partie constitué par des étudiants de Stanford. Membre du Roscoe Mitchell Quartet, son trompettiste, Fred Berry, est affilié à l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians) coopérative de jeunes musiciens afro-américains dont l’ambition est la création d’une « Great Black Music » neuve et expérimentale. Quant au saxophoniste Kenny Washington, il codirige le syndicat des étudiants noirs de Stanford. Dans le doute, la communauté afro-américaine s’est toutefois déplacée ce dimanche 27 octobre. Bien avant le début du concert annoncé à 14h00, ils sont nombreux malgré la pluie à attendre le pianiste devant les portes de l’auditorium de la Palo Alto High School, à guetter son improbable venue. Ce n’est que lorsque Monk et ses musiciens sortent de leur van pour gagner la salle de classe transformée en loge qu’ils se presseront pour acheter leurs billets, les deux communautés se voyant réunies par la musique.

Ce concert, nous pouvons l’écouter aujourd’hui grâce au concierge du lycée qui, l’enregistrant sur un magnétophone à cassette, sut parfaitement capter le son des instruments. On y entend les musiciens s’accorder avant que Charlie Rouse au ténor ne développe Ruby My Dear. Monk le composa pour Rubie Richardson, sa petite amie de l’époque, et l’enregistra pour Blue Note en 1947 (“Genius of Modern Music Vol. One”). Bien calé sur le solide tempo médium que la contrebasse pneumatique de Larry Gales donne à la musique, Ben Riley s’autorise aux balais quelques fioritures rythmiques sur sa caisse claire et fait chanter les peaux de ses tambours. Les deux hommes assuraient la section rythmique de Johnny Griffin et d’Eddie « Lockjaw » Davis au Minton’s en 1960 et l’année suivante celle du pianiste Junior Mance avant de rejoindre Monk en 1964, en janvier pour Riley, en octobre pour Gales. Dans Well, You Needn’t, un autre thème des années 40 abordé sur un tempo plus musclé que d’habitude, ce dernier prend un élégant solo à l’archet, Ben Riley, batteur souvent discret, s’y révélant exubérant. Particulièrement inspiré Monk se lance dans un long et étonnant chorus qui en transcende la mélodie.

En solo, il se réserve Don’t Blame Me, co-écrit par Dorothy Fields et Jimmy McHugh, un thème qu’il joue en stride depuis 1963. Son album “Criss-Cross” en contient une version plus lente que celle acrobatique du présent concert, le pianiste très en forme multipliant dissonances et cascades de notes arpégées. Est-ce parce que Monk l’appréciait particulièrement que la version de Blue Monk qui vient après est si joyeuse ? Pour le label Prestige, il l’enregistra en trio en 1954 avec Percy Heath et Art Blakey peu de temps après l’avoir composée. Là encore le tempo est vif et régulier, une autoroute pour Charlie Rouse qui improvise six chorus, Monk qui lui succède obligeant parfois sa rythmique à accélérer. Rouse est son saxophoniste depuis 1958. Il  l’a connu dans les années 40 alors qu’il se produisait au Minton’s Playhouse de Harlem. Co-écrit avec le batteur Kenny Clarke, dont le drumming très moderne fonctionnait très bien avec les conceptions rythmiques monkiennes, Epistrophy date de cette époque. Le pianiste qui le jouait à la fin de ces concerts en donne ici une version plus longue et plus énergique que d’habitude. Brièvement exposée en solo, la mélodie de I Love You Sweetheart of All My Dreams, une chanson de 1928 que popularisa Rudy Vallee, conclut une prestation mémorable de 47 minutes aujourd’hui ressuscitée.

 

Crédits Photos : Thelonious Monk (photo pochette “Palo Alto”) © Larry Fink –  Thelonious Monk & Larry Gales © Lee Tanner – Thelonious Monk & Charlie Rouse © Veryl Oakland – Thelonious Monk (portrait) © Jim Marshall.

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:56
Sur quelques disques déjà parus (2)

Second volet consacré à des chroniques d’albums déjà disponibles que l’ouverture tardive de mon blog le 1er octobre a quelque peu retardées. “Masters in Paris” réunissant Martial Solal et Dave Liebman est paru au début de l’été et “Valentine” de Bill Frisell le 14 août. Le vendredi 18 septembre “More Morricone” du duo Ferruccio Spinetti / Giovanni Ceccarelli et “Lonely Shadows” de Dominik Wania étaient mis en vente. Une semaine plus tard, le 25 septembre, sortait “Mondenkind”, un album solo de Michael Wollny.  Tous ces enregistrements sont à écouter sans modération.    

Martial SOLAL / Dave LIEBMAN : “Masters in Paris ”

(Sunnyside / Socadisc)

J’aime beaucoup Martial Solal. Âgé de 93 ans, c’est un charmant vieux monsieur qui se déplace avec quelque difficulté, mais conserve intacte sa mémoire, son humour et son piano. Lorsqu’il pose ses doigts sur un clavier, on peine à croire qu’il puisse jouer toutes ces notes, jongler avec elles sur des rythmes changeants et surprenants qui font battre nos cœurs. Martial est un sorcier. On le sait depuis longtemps, mais les rares concerts qu’il donne sont encore de grands moments d’étonnement. Celui-ci date du 29 octobre 2016. Presque trois mois se sont donc écoulés depuis sa prestation bordelaise du 4 août publiée par Sunnyside sous le nom de “Masters in Bordeaux”. Né un 23 août, le pianiste a donc 89 ans lorsqu’il retrouve Dave Liebman sur la scène du studio 104 de Radio France. Ce dernier sait qu’il a intérêt à être au meilleure de sa forme, Martial en embuscade ne lui fera pas de cadeaux. Dave a vingt ans de moins que son illustre aîné qui l’oblige à se surpasser. Son soprano caresse les mélodies de Stella By Starlight, Satin Doll et Summertime avant d’en violenter les notes aigües, registre que le saxophoniste affectionne. Son ténor leur tord le cou avec rage et véhémence. Un festival de passe d’armes à fleurets mouchetés nous est donc donné à entendre, nos escrimeurs rivalisant d’adresse pour remettre à neuf, non sans les avoir désossés, sept standards archi-célèbres, et pour interpréter avec brio trois de leurs compositions.

Bill FRISELL : “Valentine” (Blue Note / Universal)

Enregistré en trois jours à Portland (Oregon) après deux ans de concerts et un engagement de deux semaines au Village Vanguard de New York, “Valentine” réunit pour la première fois autour du guitariste Bill Frisell, le bassiste Thomas Morgan et le batteur Rudy Royston. Avec Morgan, Frisell a enregistré deux albums pour ECM. Il apprécie cette contrebasse qui se projette souvent en amont de la musique comme si elle savait quelles notes sa guitare allait jouer. Rudy Royston qui passa comme lui sa jeunesse dans le Colorado ne fige jamais un tempo mais commente avec sensibilité une musique ouverte, jouée rubato et largement improvisée. Car Frisell n’est pas un jazzman comme les autres. Sa guitare aux notes économes dispose dans l’espace des sons aériens très travaillés. Le folk et la country music, mais aussi le blues et le rock nourrissent sa musique, onirique et profondément américaine. Nombreuses dans ce nouveau disque, ses compositions séduisent par la sonorité inimitable, les harmonies qu’il leur apporte. Le morceau Valentine est un clin d’œil à Thelonious Monk. Écrit pour un film de Bill Morrison, Levees baigne dans blues et une nouvelle et splendide version de Winter Always Turns to Spring interpelle. Des thèmes de Billy Strayhorn, Burt Bacharach, du chanteur malien Boubacar Traore, et un classique de la country music, Wagon Wheels, complètent cet album au répertoire éclectique. Une magnifique interprétation de We Shall Overcome le conclut en beauté.    

Ferruccio SPINETTI & Giovanni CECCARELLI : “More Morricone”

(Bonsaï Music / L’autre distribution)

Pour rendre hommage et célébrer les musiques d’Ennio Morricone qu’il admirait depuis ses jeunes années, Pierre Darmon, le producteur de cet album, eut l’idée de réunir en 2019, plusieurs mois avant la disparition du compositeur, deux musiciens italiens, Ferruccio Spinetti et Giovanni Ceccarelli. Tous deux sélectionnèrent le répertoire avec Massimo Cardinaletti, un ami de Morricone connaissant bien son œuvre, Pierre Darmon s’impliquant également dans ce choix. Outre de la contrebasse, Ferruccio Spinetti joue de basse électrique, de la guitare et du bouzouki. Giovanni Ceccarelli utilise de nombreux claviers acoustiques et électriques et la chanteuse belge Chrystel Wautier interprète trois morceaux, My Heart and I restant le plus émouvant. Si les deux hommes se partagent donc de nombreux instruments, quelques notes de piano suffisent à traduire la noirceur de Ricatto, à reconnaître Le clan des siciliens ou le magnifique Nuovo Cinéma Paradisio dont le Tema d’Amore, simplement joué par un piano et une contrebasse, est inoubliable. Comme le sont à jamais les thèmes choisis d’“Il était une fois la révolution” (I Figli Morti) et d’“Il était une fois en Amérique” (Poverty), mon film préféré de Sergio Leone car porté par l’une des plus belles musiques d’Ennio Morricone.

Dominik WANIA : “Lonely Shadows” (ECM / Universal)

En Pologne – il y est né en 1981 –, Dominik Wania a été l’un des pianistes du trompettiste Tomasz Stanko qui savait fort bien les choisir. Il travaille aujourd’hui avec le compositeur Zbigniew Preisner (“La double vie de Véronique”, “Trois couleurs”) et est membre du quartette du saxophoniste Maciej Obara qui a gravé deux disques pour ECM. La qualité de son piano sur ces enregistrements n’a pas échappé à Manfred Eicher qui lui a proposé d’en faire un en solo. Wania qui a étudié l’instrument à Cracovie puis à Boston possède une solide formation classique. Composés entre 1904 et 1906, les Miroirs de Maurice Ravel ont d’ailleurs été les principales sources d’inspiration de “Ravel”, son premier album. Dans Lonely Shadows, un morceau d’un grand raffinement qui ouvre ce premier opus en solo, il convoque les ombres des compositeurs du début du XXème siècle qu’il admire, Ravel mais aussi Erik Satie et Claude Debussy. La main gauche installe un doux balancement hypnotique, la droite de subtiles variations harmoniques. Car c’est un piano très maîtrisé que joue Dominik Wania dans ces onze pièces improvisées dans le silence de l’auditorium Stelio Molo de Lugano. Inspiré par la sonorité magnifique de son instrument, le pianiste fait surgir de ses doigts des musiques aux tempos et aux climats variés, certaines vives et aux notes cristallines (Liquid Fluid), d’autres recueillies et plus sombres (Towards the Light, AG76 dédié au peintre Zdzislaw Beksiński), toutes en profonde résonnance avec lui-même.

Sur quelques disques déjà parus (2)

Michael WOLLNY : “Mondenkind” (ACT / Pias)

Cet album en solo, son premier, Michael Wollny l’a enregistré en deux jours en avril dernier dans la solitude d’un vaste studio berlinois. En pleine période de confinement, le pianiste s’est souvenu de Michael Collins, l’un des trois astronautes d’Apollo 11 qui, resté seul dans la navette spatiale Columbia, perdait tout contact avec la terre à chaque passage orbital autour de la lune pendant 46 minutes et 38 secondes, la durée exacte de ce disque. Après une courte introduction, “Mondenkind” (Enfant de la lune) s’ouvre sur Father Lucifer, un morceau au thème séduisant de la chanteuse Tori Amos sur lequel le pianiste brode de délicates variations. Car ses propres musiques, Michael Wollny les réunit ici à des compositions empruntées à des musiciens qu’il admire. Des pièces du répertoire classique, Schliesse mir die Augen beide d’Alban Berg, le deuxième mouvement de la septième sonatine de Rudolf Hindemith (1900-1974), le jeune frère de Paul Hindemith, côtoient ainsi des compositions du groupe de folk rock canadien Timber Timbre et du chanteur Sufjan Stevens. Reprenant Mercury, une des plages du “Planetarium” de Stevens, le pianiste offre un grand raffinement harmonique à une mélodie lumineuse. Tirant une grande dynamique de son instrument, Wollny mêle ici des pièces lentes et expressives souvent en mode mineur, à des morceaux plus sombres, de courtes pièces abstraites. De ses notes surgissent des paysages, des atmosphères rêveuses, des moments inquiétants. En pleine possession de ses moyens, un musicien inventif donne vie à un opus majeur de sa discographie.

 

Crédits Photos :  Martial Solal & Dave Liebman © Jean-Baptiste Millot – Michael Wollny © Jörg Steinmetz / ACT.  

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 09:31
Sur quelques disques déjà parus (1)

Retardé de plusieurs mois par un virus tenace qui continue d’inquiéter, “Skin in the Game” de David Linx est dans les bacs des disquaires depuis le 18 septembre. J’en publie la chronique à l’occasion du concert que le chanteur donne en octobre au New Morning. Ce même 18 septembre paraissait “Faune”, un opus très remarqué du batteur Raphaël Pannier. Le 19 juin sortait “Les heures propices” de Franck Tortiller et Misja Fitzgerald-Michel. Enfin le 28 août étaient mis en vente “1291” du trio Humair / Blaser / Känzig et le “No Solo” d’Andy Emler. Ma chronique élogieuse de ce dernier peut vous surprendre, mais contre toute attente, il est inoubliable.

Andy EMLER : “No Solo” (La Buissonne / Pias)

Tout en la respectant, je ne suis guère sensible à la musique d’Andy Emler. Ses arrangements millimétrés pour son MegaOctet me laissent froid malgré les excellents musiciens qui l’entourent. Je n’en crois pas mes oreilles en découvrant ce “No Solo”, voyage musical au sein duquel les compositions du pianiste bien qu’écrites sur mesure pour ses invités, s’ouvrent à l’imprévu et irradient un feeling inhabituel. Ces pièces aménagées comme une suite, Andy Emler les a enregistrées en solo avant de les confier aux musiciens pour lesquelles elles ont été pensées, chacun d’eux rajoutant en re-recording dans un autre studio sa propre partie instrumentale ou vocale. “No Solo”, pas vraiment car les deux premières pièces de l’album, Andy Emler les réserve à son seul piano avant que l’instrument ne donne le jour à des duos et à des trios, à une musique qui s’éveillant à la lumière, devient quasi orchestrale. Les harmonies lumineuses de The Warm Up évoquent les envolées lyriques de “Selling England By The Pound”, l’un des grands disques de Genesis. Une flûte admirable, celle de la syrienne Naïssim Jalal plonge For Nobody dans un bain de douceur. Les voix de l’iranienne Aïda Nosrat, de la malienne Aminata « Nakou » Dramé  que la kora de Ballaké Sissoko accompagne, de Thomas de Pourquery chantant comme Robert Wyatt humanisent une musique sensible et colorée qui devient pure magie lorsque Géraldine Laurent y insuffle son âme, longues et miraculeuses notes de saxophone alto portées par un ostinato de piano envoûtant.

HUMAIR / BLASER / KÄNZIG : “1291” (OutNote / Outhere Music)

Premier disque qu’enregistrent ensemble Daniel Humair (batterie), Samuel Blaser (trombone) et Heiri Känzig (contrebasse), “1291” fait entendre une musique ouverte et inventive jouée sans filet par un trio interactif à l’instrumentation inhabituelle. Samuel Blaser nous est connu pour son éclectisme musical, son jeu énergique. Entre ses mains, l’instrument fait entendre une voix nouvelle, des sonorités inouïes. Le tromboniste tord souvent le cou à ses notes, les fait grogner et crier. Mais c’est aussi un grand mélodiste qui n’hésite pas à actualiser le blues et à dépoussiérer des œuvres de Claudio Monteverdi ou de Guillaume de Machaut comme en témoigne sa discographie. Daniel Humair aime lui aussi les défis, les combinaisons sonores improbables qu’il nourrit d’un drumming très libre. Associée à la contrebasse ronde et puissante d’Heiri Känzig qui pratique aussi un jeu mélodique, sa batterie colore la musique et porte haut le langage expressif du trombone, l’absence d’un piano ou d’une guitare offrant une grande liberté harmonique au trio. Le titre de l’album, fait référence à la Suisse, leur terre natale, fondée en 1291 par un pacte fédéral unissant les cantons d’Uri, de Schwytz et de Nidwald. Outre des compositions originales, le répertoire comprend des pièces d’Edward Kid Ory et de Sidney Bechet (Les Oignons) le grégorien d’un saint neuchâtelois, un cantique et un chant traditionnel suisses (Guggisberglied). Trois jazzmen d’exception nous en livrent des versions modernes et inattendues qu’il faut absolument écouter.  

David LINX : “Skin in the Game” (Cristal / Sony Music)

Ses musiciens  – Gregory Privat (piano), Chris Jennings (contrebasse) et  Arnaud Dolmen (batterie) –, le chanteur les a rencontrés le 14 février 2018, jour de la Saint Valentin, sur la scène de l’Auditorium de Radio France. De ce coup de foudre musical résulte cet opus, l’un des meilleurs enregistrements de David Linx qui, idéalement accompagné, se livre et donne le meilleur de lui-même. Plusieurs morceaux particulièrement réussis, rendent hommage à des femmes qui comptent ou ont compté dans sa vie. Prophet Birds est dédié à la romancière Toni Morrison, Azadi à Aisha Karefa-Smart, la nièce de l'écrivain James Baldwin que David évoque dans la pièce qui donne son nom à l'album, et On the Other Side of Time à l’épouse de Claude Nougaro. Sa voix expressive impressionne par sa justesse, l’émotion qu’elle dégage, les sentiments qu’elle exprime. Invitée sur plusieurs plages, la guitare de Manu Codjia colore très subtilement l’espace sonore. Auteur de ses textes, David s’implique (« Skin in the Game » signifie s’impliquer, se positionner), chante haut et fort la beauté du monde et ses musiques splendidement orchestrées nous la fait approcher.    

Raphaël PANNIER : “Faune” (French Paradox / L’autre distribution)

Agencé comme une seule et grande pièce dont chaque morceau est l’un des éléments, “Faune”, enregistré à New York sous la direction artistique du saxophoniste Miguel Zenón, est le premier disque que le batteur Raphaël Pannier publie sous son nom. Il rassemble des compositions originales habiles et séduisantes (l’étonnant Lullaby porté par l’alto de Zenón), des thèmes écrits par des jazzmen (Lonely Woman d’Ornette Coleman, ESP de Wayne Shorter) mais aussi Forlane de Maurice Ravel et Le Baiser de l’Enfant-Jésus d’Olivier Messiaen qui bénéficient d’arrangements très séduisants et du piano de Giorgi Mikase (présent également dans Monkey Puzzle Tree), Aaron Golberg le jouant dans les autres morceaux. Réduite à un saxophone alto, un piano, une contrebasse et une batterie, l’instrumentation parvient à donner une grande richesse de timbres à ce jazz moderne rythmiquement complexe que soutient avec brio la contrebasse attentive de François Moutin. Une seule réserve, la batterie trop présente laisse peu respirer la musique. Pourquoi constamment saturer l’espace sonore de coups de cymbales, de roulements intempestifs ? Colorer la musique, oui, mais un drive plus discret aurait sûrement mieux convenu à celle, superbe, qu’il a si finement arrangée.

Sur quelques disques déjà parus (1)

Franck TORTILLER / Misja FITZGERALD-MICHEL :

“Les heures propices” (Label MCO / Socadisc)

Depuis qu’il avait entendu Misja Fitzgerald-Michel interpréter en concert son disque autour de la musique de Nick Drake, “Time of no Replay”, Franck Tortiller souhaitait jouer avec lui. Après avoir tester en quartette la musique d’un album, ils choisirent de l’enregistrer en duo et sans aucune amplification, l’absence d’une section rythmique pour les accompagner leur permettant de retrouver le son naturel de leurs instruments, un son acoustique qui convient parfaitement aux mélodies qu’ils interprètent, un son chaud qu’ont capté avec précision les vieux micros à ruban de l’ingénieur du son Ludovic Lanen. Des compositions originales séduisantes de Franck Tortiller, mais aussi Air, Love and Vitamins écrit par le guitariste autrichien Harry Pepl, aujourd’hui un standard, et une délicieuse version de Redemption Song que Bob Marley enregistra en 1980 en constituent le programme. Utilisant deux guitares (6 et 12 cordes), Misja fait entendre les belles sonorités de ses instruments, son jeu folk et mélodique répondant aux notes cristallines du vibraphone de Franck. Se répartissant avec bonheur des chorus fluides et inspirés, les deux hommes donnent vie à une musique heureuse, reflétant la joie qu’ils éprouvent à la jouer.

Crédits Photos : Andy Emler © Christophe Charpenel – Misja Fitzgerald-Michel & Franck Tortiller © Jean-Baptiste Millot.

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6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 09:32
Ambrose AKINMUSIRE : “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”  (Blue Note / Universal)

Dans “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”, une nouveauté de juin, Ambrose Akinmusire s’interroge sur la place des Noirs dans une Amérique raciste qui assassine impunément certains de ses enfants. Enregistré avant le meurtre de George Floyd à Minneapolis le 25 mai dernier, il témoigne de l’engagement politique de l’artiste et est parfaitement d’actualité.

En dédiant une de ses compositions, My Name is Oscar, à Oscar Grant, tué en 2009 à Oakland par un policier alors qu’il n’était pas armé, Ambrose Akinmusire dénonçait déjà les violences policières dans “When The Heart Emerges Glistening”, son premier disque pour Blue Note (le second de sa discographie), un album que prolonge “On the Tender Spot of Every Calloused Moment”. En colère, il interpelle également les forces de l’ordre qui tirent sur des Noirs désarmés dans Free, White And 21, un des morceaux d’“Origami Harvest”, un album déroutant de 2018 dans lequel le trompettiste s’efface derrière le compositeur.

 

Son instrument se retrouve à nouveau au premier plan dans ce nouvel opus enregistré avec ses musiciens habituels, un quartette dont il est le principal soliste. Avec lui,  Sam Harris, son pianiste depuis “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint” en 2014, Harish Raghavan, bassiste qu’il rencontra au Thelonious Monk Institute of Jazz, et Justin Brown déjà présent à la batterie dans “Prelude… To Cora”, son premier disque enregistré en 2007, l’année où il remporta la prestigieuse Thelonious Monk International Jazz Competition. Avec eux, Ambrose Akinmusire élabore une musique savante d’une écoute difficile, un jazz moderne et urbain qui intègre le hip-hop, la soul, le gospel et le funk et ouvre de nouvelles perspectives mélodiques et rythmiques au jazz afro-américain. Portés par une section rythmique inventive qui affectionne les tempos fluctuants et les métriques irrégulières, piano, contrebasse et batterie se voyant étroitement associés à la trame orchestrale de la musique, le trompettiste souffle, module et cisèle les longues notes détachées d’une musique labyrinthique et ambitieuse.

 

Amour, poésie, mais aussi fureur, désespoir et pleurs irriguent les lignes mélodiques expressives du trompettiste, son phrasé délié baignant dans le blues. Un blues contemporain qui, éloigné de ses grilles habituelles, prend ici diverses formes. Il est ainsi présent dans les notes plaintives et sombres du mélancolique Yessss, dans celles, funèbres et chagrinées, de Reset, morceau dans lequel le trompettiste tire des notes poignantes de son instrument. On le trouve aussi dans Cynical Sideliners, une étrange berceuse qu’interprète Geneviève Attardi, seule voix de l’album avec celle de Jesus Diaz. Ce dernier intervient dans Tide of Hyacinth, une composition de forme très libre qui intègre des rythmes afro-cubains dans sa partie centrale. Hommage à Roy Hargrove disparu en 2018, Roy, pièce intensément lyrique et émouvante, s’inspire d’un cantique religieux et Mr. Roscoe (Consider the Simultaneus) est dédié à Roscoe Mitchell l’un des fondateurs de l’Art Ensemble of Chicago, une des sources d’inspiration du trompettiste. Dans Hooded Procession (Read the Names Aloud), un Fender Rhodes sonne le glas d’une procession funèbre à la mémoire des disparus. Un enfant citait leurs noms dans Rollcall for those Absent, un des morceaux de “The Imagined Savior Is Far Easier to Paint”. Ici la musique elle-même les évoque, une musique d'une force peu commune dont la tristesse indicible soulève l’émotion.

 

Photos © Saito Ogata

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