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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 14:28
Comme je vous l’avais annoncé le 29 mars dernier, il n’y a pas eu de quinzaine du blogueur de Choc dimanche dernier. J’avais prévu de redémarrer cette rubrique le 26 avril, mais compte tenu des nombreux concerts qui m’ont tenté, je crois préférable de la mettre en ligne dès aujourd’hui. Reste à donner un autre nom à une rubrique indisciplinée qui apparaît et disparaît à sa guise dans les colonnes de ce blog, rubrique dont il sera difficile de garder un rythme de parution en mai. Ses nombreux jours fériés et ses ponts interpellent. En outre, une recrudescence de mes activités professionnelles rend difficile la régularité de cette rubrique jusqu’à l’été. Elle changera donc provisoirement de nom et deviendra en mai “les sorties irrégulomadaires du blogueur de Choc“. Concerts, films, livres, pièces de théâtre, disques vous seront ainsi proposés avec davantage de souplesse, mais pas toujours lorsque vous les attendez. Laissez-vous surprendre et suivez le blogueur de Choc.

SAMEDI 28 mars
Randy Weston et les Gnawas au théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du quai Branly. Une déception. Né en 1926, Weston fatigué s’économise, joue peu de piano. Il fascine encore dans le registre grave du clavier, plaque des accords dissonants et étranges, mais laisse le plus souvent ses musiciens (toujours les mêmes) assurer le spectacle. Alex Blake son contrebassiste en fait ainsi des tonnes, utilise son instrument comme une guitare, slape ses notes et multiplie les effets de trémolos. Benny Powell se fait vieux et peine au trombone. Reste Talib Kibwe à la flûte et au saxophone alto pour colorer une musique décousue et lui apporter un peu de chaleur. Lorsque Weston et son groupe font silence, les Gnawas entonnent quelques chants envoûtants, les trois cordes de leurs guembris ou hajhoujs (sorte de luth dont la caisse de résonnance est une peau de dromadaire) assurent les basses, leurs qraqebs ou karkabas (grosses castagnettes en métal) et le tambour du maâlem rythmant leurs danses. Malheureusement la musique qu’ils donnent à entendre est davantage celle d’une fête profane que d’une cérémonie religieuse, comme si les Gnawas en déplacement ne voulaient que distraire et rester à la surface des choses.


LUNDI 30 mars
Soixante-dixième anniversaire des disques Blue Note. Un All Stars comprenant quelques-uns des musiciens du label fêtent l’événement au théâtre du Châtelet. Flavio Boltro à la trompette, Stefano di Battista aux saxophones alto et soprano, Joe Lovano (en petite forme) au saxophone ténor, Jacky Terrasson au piano, Ron Carter à la contrebasse et Payton Crossley à la batterie font ainsi revivre avec plus ou moins de réussite quelques grands standards du catalogue. Un beau programme avec Juju de Wayne Shorter, Cheese Cake de Dexter Gordon, Peace d’Horace Silver, The Sidewinder de Lee Morgan sans oublier la fameuse Blues March écrite par Benny Golson pour Art Blakey et ses Jazz Messengers, mais le concert mal préparé – les musiciens n’ont eu que trois heures pour répéter -  ne laisse pas un souvenir impérissable. Seul Jacky Terrasson dont les chorus fiévreux ruissellent de lumineuses notes bleues parvient à tirer son épingle du jeu.
Plus intéressante, mais pas faite pour chauffer une salle, la musique intimiste proposée en première partie de programme par le quartette de Ron Carter fut plutôt mal perçue. Le contrebassiste joue un jazz de chambre sensible et raffinée qui se goûte davantage dans l’intimité d’un club. Au piano, Stephen Scott
brode des harmonies délicates, improvise avec bonheur de jolies phrases mélodiques. Payton Crossley caresse tendrement les peaux de ses tambours. Mais la révélation du concert reste la découverte de Rolando Morales-Matos, le percussionniste de la formation. En parfaite osmose avec le batteur, utilisant de très nombreux instruments, il donne une grande souplesse rythmique  à la musique et lui apporte de superbes couleurs.

MARDI 31 mars














Musée du quai Branly 10 heures 15 : Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication, remet les insignes de Commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres à Roy Haynes et ceux de Chevalier à Stacey Kent et Médéric Collignon. Dans un français parfait, Stacey Kent prononce un discours dans lequel elle ouvre son cœur et nous confie toute l’admiration qu’elle éprouve pour la culture française. Boute-en-train, Médéric Collignon grimace et fait rire, l’humour de ses propos masquant de façon pudique sa grande sensibilité.


SAMEDI 4 avril
Guillaume de Chassy au Duc des Lombards dans un répertoire en partie consacré aux compositions d’Andrew Hill, pianiste « inclassable, lunaire, à la fois avant-gardiste et enraciné dans la tradition du jazz…un phare dans ma propre recherche artistique » dixit Guillaume, fin connaisseur d’une musique qui ne ressemble pas à la sienne. Ils ne partagent pas la même esthétique, ne jouent pas le même piano, mais pratiquent tous deux un jeu économe et s’intéressent à la forme. Profondément enraciné dans une tradition africaine, Hill fascine par l’univers qu’il parvient à créer avec peu de notes. Il les espace par des intervalles inhabituels, pratique une polyrythmie riche en décalages rythmiques et en dissonances. Il invente parfois des thèmes très simples que l’oreille conserve toujours en mémoire, Pumpkin et sa courte séquence de notes est l’un d’eux. Guillaume le reprend ainsi que Yokada Yokada, Refuge, For Emilio, mais leur donne d’autres couleurs, les fait autrement respirer. Il ne joue pas non plus son piano habituel, raccourcit ses voicings pour de courtes phrases mélodiques entre lesquelles il place des silences inhabituels. Stéphane Kerecki en profite pour faire abondamment chanter sa contrebasse. Il exploite avec agilité les sinuosités de la ligne mélodique et s’offre des solos expressifs et physiques. Le flux harmonique ralenti, Fabrice Moreau prend le temps de donner des couleurs à ses rythmes, les allonge, les diffracte, nous surprend par les teintes toujours changeantes qu’il apporte au tissu percussif dont les mailles distendues offrent une grande liberté aux solistes.


LUNDI 6 avril
Les belles histoires de l’oncle Antoine à l’auditorium St-Germain. Ce mois-ci Antoine Hervé raconte Charles Mingus, un homme blessé et révolté au cœur plein d’amour et de rage, un musicien qui porta de nombreuses casquettes, celles de compositeur, d’arrangeur et de contrebassiste. Antoine en parle avec humour, livre des anecdotes amusantes sur le parcours de ce géant du jazz, personnage haut en couleurs et aux colères célèbres. Il explique fort bien sa musique et le petit groupe de musiciens qu’il a réuni pour la jouer impressionne. Jean-Charles Richard au saxophone soprano et au baryton dans Moanin’, Michel Benita à la contrebasse pour colorer et chanter les mélodies, Philippe “Pipon“ Garcia à la batterie font ainsi revivre avec bonheur quelques grandes œuvres mingusiennes, Pithecanthropus Erectus, Goodbye Pork Pie Hat, Fables of Faubus, Moanin’, et Reincarnation of a Lovebird leur inspirant des improvisations aussi personnelles que réjouissantes. On les entend prendre beaucoup de plaisir à jouer cette musique, ce répertoire qui leur va comme un gant et qu’ils enrichissent de leurs propres idées. Pourquoi pas un album ?

MERCREDI 8 avril
La petite ville s’appelle Les Pavillons-sous-Bois. Elle est située à l’est de Paris, entre Bondy et Le Raincy et son Espace des Arts accueille Charles Lloyd et son New Quartet  Il faut connaître ou avoir un bon plan de la banlieue parisienne pour le trouver. Banlieues Bleues a heureusement prévu une navette porte de Bagnolet. Elle nous ramène à temps pour un dernier métro. Emmanuel courageux m’accompagne et ne regrette pas une aventure dont nous sommes revenus sain et sauf. Assurant la première partie, le groupe du trompettiste afro-anglais Byron Wallen n’a pas réellement convaincu. Il réunit de bons musiciens autour de compositions passables que l’on oublie vite. Quelques bons chorus interpellent. Charles Lloyd aussi. Il fait partie des légendes du jazz, appartient à une génération de musiciens presque disparue qui joue avec le cœur. Son instrument exprime des émotions, parle le langage de l’âme, en transmet la beauté sensible. Même les fausses notes – Lloyd en souffle quelques-unes – ne gênent pas trop le discours musical, une force tranquille et apaisante qui soulève et transporte. Fatigué, le saxophoniste peine à trouver sa sonorité au ténor. On lui pardonne un début de concert claudiquant car Lloyd joue avec une sensibilité énorme et les trois hommes qui l’accompagnent éblouissent. Reuben Rogers à la contrebasse et Eric Harland à la batterie constituent une paire rythmique exceptionnelle. Ce dernier développe une polyrythmie inventive et ne cesse de surprendre. Lloyd a toujours très bien choisi ses pianistes. Jason Moran, le dernier en date, possède un jeu aussi singulier que celui de Thelonious Monk, Herbie Nichols ou Andrew Hill. Il plaque des accords dissonants, joue des notes inhabituelles, possède un langage moderne, neuf et personnel profondément ancré dans le blues et la tradition. Musicien lyrique et sensible, Lloyd excelle dans les ballades. Joués en fin de programme, The Water is Wide et Rabo de Nube furent les grands moments d’un concert émouvant.


JEUDI 9 avril
J’entraîne Phil Costing au Sunside pour écouter le pianiste Alexandre Saada en quartette. Il y présente “Panic Circus“, son nouvel album, une fantaisie pop jazz bien accueilli par la critique, un enregistrement sans prétention, mais plein de jolies couleurs et de bon plans mélodiques. Il contient même deux chansons que les groupes britanniques de la fin des années 60 auraient très bien pu inscrire à leur répertoire, une musique colorée et joyeuse qu’Alexandre trempe dans un grand bain de jazz électrique. Les sonorités de son Fender Rhodes relié à des pédales de distorsion se mêlent à celles du saxophone ténor de Sophie Alour et créent des paysages musicaux qui rappellent les premiers temps de la fusion. Jean-Daniel Botta joue de la basse électrique et chante ; à la batterie, Laurent Robin marque les rythme avec beaucoup d’énergie. Très travaillée sur le plan du son, leur musique séduit surtout par sa fraîcheur. Phil, content, achète leur album qui agit un peu comme la petite madeleine de Proust et véhicule bien des souvenirs.
Photos © Pierre de Chocqueuse
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Published by Pierre de Chocqueuse - dans La quinzaine du blogueur de Choc
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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 18:17
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Attention: en raison des fêtes, il n'y aura pas de quinzaine du blogueur le 12 avril, jour de Pâques. Merci de votre compréhension.


MARDI 17 mars
Un quartette inédit au Sunside : Lew Soloff à la trompette, Jean-Michel Pilc au piano, François Moutin à la contrebasse et Billy Hart à la batterie, quatre personnalités dont on a envie de découvrir la musique, compositions originales et standards constituant leur répertoire. Le groupe tourne depuis plusieurs semaines et cela s’entend. Les musiciens s’amusent à se surprendre, pratiquent des échanges intensifs, la contrebasse chantante de François Moutin occupant une place centrale au sein de la formation. Les cordes de son instrument se mêlent à celles, métalliques, du piano, ou entament un dialogue mélodique avec la batterie. Billy Hart possède un son, une frappe lourde qui peut se faire légère si le morceau l’exige. Il peut marteler puissamment ses tambours ou se contenter de marquer simplement le rythme sur une cymbale, ou sur le bord métallique de sa caisse claire. Loin d’étouffer la musique, le batteur la laisse au contraire respirer, l’aère, donne de l’espace aux notes qui sont jouées. Lew Soloff possède un jeu de trompette d’une grande précision. Sa maîtrise technique lui permet de faire chanter de longues phrases aux notes détachées et ciselées avec finesse. Aussi à l’aise dans le jazz qu’au sein d’orchestres symphoniques, il séduit par l’intelligence de ses chorus et la beauté de son jeu mélodique. Lew est également un musicien sensible qui souffle des notes tendres et brumeuses, presque fragiles dans les ballades, supports au sein desquels Jean-Michel Pilc révèle sa grande sensibilité. Le pianiste joue de petites notes éparses et tranquilles, adopte un jeu minimaliste et élégant aux notes inattendues et aux accords étranges. Il peut également donner beaucoup de volume à ses notes, les frapper et les marteler, ses chorus tumultueux se gonflant de clusters et de dissonances.

Un peu plus loin, Don Menza se produit au Duc des Lombards. Saxophoniste de légende longtemps attaché aux pupitres des grands big band - ceux de Buddy Rich, Woody Herman et Louie Bellson, il n’a pas joué en France depuis les années 50, malgré de fréquents concerts donnés en Allemagne. Le voir sur scène me tente, m’émoustille. L’occasion est trop belle. J’abandonne donc le Sunside à la fin du premier set pour écouter un ténor dont je ne connais que les disques. Don possède une sonorité raffinée et élégante. Ses improvisations sont toujours mélodiques et il ne perd jamais de vue le thème lorsqu’il joue de longues phrases lyriques et sensuelles. Comme Stan Getz (mais aussi Zoot Sims), il souffle des phrases tendres et puissantes qui séduisent et attachent. En duo avec Philippe Milanta, il reprend My Foolish Heart, enroule ses notes autour de la mélodie, tresse de jolies variations harmoniques pour l’embellir. Un piano rêveur lui répond, ornemente le thème par de petites notes délicates et perlées. Cédric Caillaud à la contrebasse et François Laudet à la batterie complètent la section rythmique avec efficacité et justesse. Don Menza a promis de revenir au Duc avec un programme consacré à la musique de Getz, ses principaux chorus harmonisés pour quatre ténors dont le sien. On ne peut que s’en réjouir. - Note ajoutée le mardi 14 avril: Le photographe Philippe Etheldrède m'a gentiment signalé que bien que ne s'en souvenant probablement pas, Don Menza s'est produit à Antibes au sein du big band de Louie Bellson en 1992.

JEUDI 19 mars
Vers toi terre promise“ de Jean-Claude Grumberg au théâtre du Rond-Point, une « tragédie dentaire » qui fait rire, réfléchir et pose de bonnes questions. Ses répliques pleines d’humour sont aussi incisives que les dents que soigne Charles Spodek dans son cabinet dentaire. Elles donnent un goût amer, comme les herbes rituellement prescrites à Pessa’h, la Pâques juive. On compatit aux douleurs des patients du dentiste mais surtout aux souffrances qu’il endure avec sa femme Clara depuis la disparition de leurs deux filles. Déportée, la première a péri dans un camp. Cachée dans un couvent, la seconde y reste cloîtrée et invisible. Charles Spodek se bataille avec l’administration pour réintégrer son lieu de travail spolié par un autre dentiste, un Français décoré pour sa bravoure en 14-18. Il y parvient, mais échoue à faire sortir leur fille du Carmel – la scène de leur visite à la mère supérieure de l’ordre répondant à leurs questions, en posant d’autres (« Comment être juif et athée ? ») ou pratiquant la langue de bois est un des grands moments de la pièce. Incapables de faire le deuil de leurs enfants, les Spodek passent des nuits sans sommeil dans leur appartement. Charles, cynique et pessimiste, attend une troisième guerre mondiale. Il dévitalise les dents de ses patients et ôte leurs douleurs, mais ne peut empêcher la sienne de lui ronger le sang. Clara se lamente ; les lettres qu’elle écrit à sa fille restent sans réponses. Elle essaye même de prier ce qui provoque la colère de Charles qui ne croit pas et refuse de croire. Les relations avec leurs parents, leurs amis, deviennent difficiles, Charles ne voulant plus voir personne, pas même son cousin Max. Le couple décide finalement de partir vivre en Israël, la terre promise. Se relève-t-on d’un tel traumatisme ? Que trouvera-t-il là-bas ?  
Enfant, Jean-Claude Grumberg se faisait régulièrement soigner ses caries chez un double de Spodek et a nourri sa pièce de ses propres souvenirs. La mise en scène de Charles Tordjman est d’une grande lisibilité. Les scènes jouées alternent avec des monologues pédagogiques, les apartés explicatifs d’un faux cœur antique situant l’action dans le temps. Les quatre acteurs sont formidables. Christine Murillo interprète une Clara émouvante. Philippe Fretun exprime avec une grande justesse le cynisme désabusé de Charles. Les deux autres comédiens, Clotilde Mollet et Antoine Mathieu campent les autres personnages, Suzanne l’amie, Mauricette la belle-sœur, l’auteur enfant, le cousin attaché aux croyances, aux rituels, aux interdits qu’impose sa religion, le patient désespéré à l’idée de n’avoir plus personne à qui se plaindre lorsque Charles partira. Tous deux assurent le chœur, mélange de tragédie grecque et d’humour juif, pour éloigner la douleur, la tenir à distance, la rendre supportable.
Au théâtre du Rond-point jusqu’au 11 avril. Du 31 mars au 5 avril la pièce sera jouée en hébreu avec des comédiens israéliens (version surtitrée en français).
http://www.theatredurondpoint.fr/

VENDREDI 20 mars
Un grand pianiste au Sunside. Jim McNeely ne s’était pas produit sur une scène française depuis les années 8O. Il joua pendant six ans avec le Thad Jones/Mel Lewis big band puis travailla avec Stan Getz et Phil Woods et est l’actuel pianiste du Vanguard Jazz Orchestra. Jim possède également un tentet pour jouer ses arrangements. Il les a souvent confiés à de grands orchestres européens parmi lesquels le Danish Radio Big Band et le WDR Big Band. Il vient de passer une semaine à Paris, invité par le département jazz et musiques improvisées du conservatoire national supérieur de musique de Paris (cnsmdp) à animer une master class. Les élèves de Riccardo Del Fra joueront sa musique en big band le lundi 23. Ce soir, ils sont venus nombreux l’écouter en trio. Jim privilégie les belles lignes mélodiques, un jeu sobre aux couleurs délicates. Ses longs voicings ne contiennent pas une note en trop. La fluidité de ses improvisations dissimule la richesse de ses idées harmoniques. Le pianiste cultive la discrétion, joue un piano élégant qui respire, possède un rythme intérieur, écarte résolument le tape à l’œil, la virtuosité gratuite. Riccardo n’a rien non plus à prouver. Cela fait des années qu’il met sa contrebasse au service de la musique et en fait chanter les notes. Un tempo très sûr, des notes très justes, des harmonies très pures bénéficient de sa magnifique sonorité. Avec le jeune Julien Loutelier à la batterie, c’est une solide section rythmique qui commente mélodiquement et rythmiquement la musique, la trempe dans le swing. Le trio reprend Someday my Prince will come, In my own Sweet Way, You and the Night and the Music, Con Alma, en donne des relectures harmoniques subtiles et surprenantes. - Autre note ajoutée le 14 avril: Philippe Etheldrède me fait également remarquer que Jim McNeely est venu en France en 1998 avec le Vanguard Jazz Orchestra.  


LUNDI 23 mars
La fête au Duc des Lombards qui célèbre ses 25 ans d’existence. Une soirée animée par Pierre Christophe et son trio – Raphaël Dever à la contrebasse et Mourad Benhammou à la batterie. Invités par Jean-Michel Proust, de nombreux musiciens les remplacèrent sur scène au cours de  la soirée. En voici des images.

















Mourad Benhammou et Pierre Christophe entourent Jean-Michel Proust, le maître de cérémonie, et la charmante Perrine Silhol, chargée de la communication du Duc. Arrangeur, chef d’orchestre, pédagogue, Antoine Hervé est aussi un pianiste émérite. Avec Gilles Naturel à la contrebasse et Philippe Soirat à la batterie, ses excellents partenaires d’un soir, il transforme quelque standards en feux d'artifice et rend le temps inoubliable.















Yona et Valérie. Elles ne passent pas inaperçues. A droite Jean Becker. Nous avons parlé de ses films, de Tante Olga et de son caviar, de son père Jacques, cinéaste immense qui confia la musique de “Touchez pas au Grisbi“ à Jean Wiener, partition dont il ne reste que quelques mesures d’harmonica, du film “Le Trou“, un chef d'oeuvre dont il acheva le tournage sur les indications de son père trop souffrant. A sa droite, le sympathique Yves Lucas. Les fidèles lecteurs de Jazz Magazine ont en mémoire ses articles.
René Urtreger : le bop est son affaire, il le pratique avec brio au quotidien. Son merveilleux piano n’a aucun mal à rejoindre la guitare chaleureuse de Christian Escoudé. Ils ont enregistré ensemble un bien bel album en 1987, “Masters“, publié sous le nom de René et s’entendent toujours aussi bien.

Anne Ducros aime les jam-sessions, poser sa belle voix sur de la bonne musique. Elle ne dédaigne pas les prouesses techniques et chante toujours avec une grande justesse. On ne se lasse pas de l’écouter. Du swing plein les doigts, Pierre Christophe lui donne brillamment la réplique. A quoi pense Mourad Benhammou ? A la musique qu’il rythme avec talent ? A la chanteuse qu’il accompagne ? A “Perk’s  Snare“ son nouvel album ?















Anne Ducro
s toujours. Infatigable, elle reprend quelques standards avec Christian Escoudé et René Urtreger, complices d'un autre tour de manège jazzistique. Le saxophone ténor de Lenny Popkin sonne comme un alto et souffle de la tendresse. Ses notes, des caresses, ont la douceur du miel.













Manu Le Prince
chante avec bonheur le jazz et le Brésil. Sa voix chaude, sensuelle, a récemment célébré Cole Porter. Une prestation sans faute, avec Pierre Christophe magnifique au piano. Habitué du Duc, Riccardo Del Fra n’a pas voulu manquer la fête. Sa contrebasse chantante s’entend à merveille avec le piano de Jim McNeely. Grand batteur, Simon Goubert impressionne, rythme des harmonies subtiles trempées dans le be-bop.









Alexandre Saada étonne par l’étendue de ses connaissances harmoniques, la finesse de son jeu pianistique. Il aime le bop, mais aussi la pop musique, les chansons. Il y en a deux dans son nouvel album, un disque dans lequel son jazz se trempe dans mille couleurs et se fait électrique. Ce soir Alexandre accompagne, joue un piano plus sage qui convainc tout autant. Olivier Temime offre les riches couleurs de son saxophone aux invités du club. Très occupé, Jean-Michel Proust n’a même pas le temps de souffler dans son saxophone. Longue vie au Duc des Lombards et bon anniversaire.

Photos © Pierre de Chocqueuse, sauf celles de la pièce "Vers toi terre promise" © Brigitte Engueran
  

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15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 12:53
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DIMANCHE 1e mars
Radio France, Studio Charles Trenet : concert inaugural du nouvel ONJ placé sous la direction artistique de Daniel Yvinec. Au programme “Broadway in Satin“ consacré au répertoire de Billie Holiday, morceaux dont la chanteuse donna des versions insurpassables. Choisissant d’innover, Daniel Yvinec a chargé Alban Darche de les moderniser. Conservant les mélodies, ce dernier a changé tout le reste, dotant chaque morceau d’une orchestration nouvelle, d’une instrumentation différente. Skylark mêle ainsi les sonorités de deux saxophones alto, une clarinette basse, une trompette et un cor et Body and Soul voit son solo harmonisé par un petit ensemble comprenant saxophone alto, ténor, flûte, clarinette basse et trompette. Le traitement sonore réservé aux morceaux est beaucoup moins conventionnel. Eve Risser joue du piano préparé, tisse des sons inédits de sa table d’harmonie. Un saupoudrage électronique apporte de nouvelles couleurs et plonge les thèmes dans la modernité. Des rythmes binaires et martelés, des arrangements souvent lourds les structurent, la masse orchestrale laissant peu de place aux solistes. Ces derniers se font entendre dans les nombreux intermèdes qui relient les morceaux entre eux, moments surprenants animés par le batteur, dialogues entre une clarinette basse et ses propres notes que les haut-parleurs lui renvoient, chorus d’alto sur la voix enregistrée de Billie Holiday, poussée de soprano sur un léger voile d’effets sonores. Les improvisations collectives sont également nombreuses. Une fanfare déjantée introduit Strange Fruit rythmé par un banjo. Dans My Man, l’instrument égraine les accords du blues. A mi-chemin entre Carla Bley et Nino Rota, ce morceau carnavalesque plein de trouvailles et de dissonances résume bien la musique de l’orchestre, véritable auberge espagnole anticipant un troisième programme consacré à "Carmen". Les voix enfin pour conter et chanter Billie. Celle, enregistrée, d’Archie Shepp nous lit des extraits de son autobiographie. Ian Siegal et Karen Lanaud reprennent ses mélodies. Le premier, un chanteur de blues, possède une voix rauque et puissante. Plus classique, le timbre de la seconde peine à se faire entendre, couverte par les instruments d’un orchestre qui, à défaut de toujours bien sonner, joue beaucoup trop fort. Leurs voix se mêlent dans You’ve Change dont la guitare égraine les accords. Comment ne pas songer au duo Tom WaitsCrystal Gayle qui illumine le film “One from the Heart“ (“Coup de cœur“) de Francis Ford Coppola ? De bonnes idées, une mise en place parfois approximative, des longueurs, des moments superbes, difficile de juger l’ONJ à sa juste valeur sur ce premier concert. Le second, celui de Banlieues Bleues fut, paraît-il, désastreux. Laissons lui donc le temps de grandir.

JEUDI 5 mars
Revu “Model Shop“, film mal-aimé, la suite américaine de “Lola“, depuis longtemps invisible. Jacques Demy le tourne en 1968 à Los Angeles. Les grands studios américains ont apprécié ses comédies musicales, “Les Parapluies de Cherbourg“, “Les Demoiselles de Rochefort“ et Columbia accepte de financer ce nouveau long-métrage. Contre toute attente, Demy choisit de faire simple avec un budget modeste : vingt-quatre heures de la vie de George Matthews (joué par Gary Lockwood, l’un des deux cosmonautes de “2001 l’odyssée de l’espace“), jeune architecte sans travail sur le point d’être envoyé au Vietnam. Fasciné par une femme rencontrée dans un parking, il la suit jusqu’à son lieu de travail, une boutique dans laquelle, elle se loue comme modèle à des photographes. La jeune femme, c’est Anouk Aimée, la Lola de Demy dont on retrouve la trace six ans plus tard. A George, elle confie son histoire. Michel, l’homme qui est allé la chercher à Nantes pour l’amener vivre en Amérique, l’a finalement quittée. Elle s’est remise à travailler après avoir renvoyé son fils en France et économise pour le rejoindre. George lui donnera l’argent destiné à payer la traite de sa voiture. A la veille d’un aller simple pour une guerre qu’il refuse, il permet à Lola de rentrer chez elle. On sent Jacques Demy désenchanté par l’Amérique dont il a longtemps rêvé. Frankie le marin au grand cœur de “Lola“ est mort au Vietnam au début de la guerre, une guerre qui fait dire à George désabusé : « Qu’y a-t-il de plus beau que la vie ? » “Model Shop“ n’existe qu’au sein d’un gros coffret Arte Video (Ciné-Tamaris) réunissant tous les films de Demy. Sur le même DVD se trouve “Lola“, son premier opus, restauré en 2000, l’un des plus beaux films du cinéma français. Quel plaisir de revoir Anouk Aimée chanter et danser, déambuler dans les rues de Nantes. Passage Pommeraye, elle rencontre Roland (Marc Michel) perdu de vue depuis quinze ans. Comme Jacques Demy, il rêve de l’Amérique. Comme Frankie le marin de Chicago, il tombe amoureux de Lola qui chante, danse, se donne, mais n’aime qu’une fois. Son cœur appartient à Michel. Elle l’attend. Comme George, l’architecte de “Model Shop“, Roland reste seul à la fin du film qui fascine par sa grâce et sa poésie. Une mise en scène élégante, des dialogues subtils et très justes lui donnent beaucoup de charme. La photo – du scope noir et blanc - est de Raoul Coutard ; la musique de Michel Legrand. Confiée au groupe Spirit que Demy découvrit sur la scène du Kaleidoscope à son arrivée à Los Angeles, celle de “Model Shop“ plonge dans les sonorités de l’acid-rock de la fin des années 60. Mêlant habilement jazz et rock psychédélique, le groupe fait entendre de très beaux instrumentaux. La guitare magique de Randy California, disciple inspiré de Jimi Hendrix, illumine Clear, le thème principal du film orchestré par Marty Paich. Constatant son échec commercial, la maison de disque de Spirit abandonna l’idée d’en sortir la musique. Dispersée au sein de plusieurs albums du groupe, elle ne fut éditée qu’en 2005.

LUNDI 9 mars
Beau concert donné par Yaron Herman au théâtre des Champs-Elysées. En compagnie de son trio, le pianiste fête la sortie de “Muse“ son nouvel album, et lui réserve une place de choix. En solo, il commence par brouiller les pistes, entremêle avec ferveur Eli Eli et Hallelujah, un morceau de Leonard Cohen que Yaron affectionne. Muse et sa partie de cordes empruntée à Keith Jarrett vient ensuite. Les membres du Quatuor Manfred peinent un peu sur la musique. La mise en place n’est pas parfaite, mais ils offrent de belles couleurs à Isobel joué plus tard en rappel, et à Rina Ballé, la dernière plage du nouveau disque. Magnifiquement introduit à la contrebasse, son thème permet à Yaron de se lancer dans un chorus époustouflant. Sa mélodie frappe l’oreille et soulève l’enthousiasme du public. La guitare de Dominic Miller s’est jointe au trio, mais c’est dans Shape of my Heart, en duo avec le piano de Yaron, qu’elle livre ses plus belles notes. Avec Matt Brewer à la contrebasse et Gerald Cleaver à la batterie, Yaron va donner le meilleur de lui-même. Un batteur complice rythme ses longues phrases pleines de notes inattendues. La contrebasse recherche le dialogue et mêle ses propres lignes mélodiques à celles du piano. Toxic de Britney Spears réinventé à chaque concert, Twins, Perpetua, Vertigo et leurs acrobaties rythmiques donnent le vertige, mais les doigts de Yaron savent aussi se faire légers et tendres dans les ballades. Ils égrainent de petites notes fragiles et s’appliquent à les faire délicatement sonner. Après une version de Con Alma beaucoup plus développée que celle du disque, Yaron enrichie d’harmonies exquises What Are You Doing the Rest of Your Life ?, un thème de Michel Legrand. Un émouvant Ose Shalom en trio conclut magnifiquement une soirée très intense.

MARDI 10 mars
Baptiste Trotignon au New Morning, une belle occasion d’écouter de larges extraits de son nouvel album. Sa section rythmique américaine indisponible, Thomas Bramerie assure brillamment à la contrebasse et Franck Agulhon remplace Eric Harland à la batterie. Difficilement. Sa frappe lourde et puissante couvre les instruments de l’orchestre, l’oblige à jouer plus fort. On s’habitue à ce martèlement, captivée par la richesse harmonique d’habiles compositions à tiroirs qui réservent bien des surprises. Récemment blessé à la main, Mark Turner rejoint le groupe au ténor et joue comme si rien ne lui était arrivé. Ses courtes phrases mélodiques se mêlent à celles, délicates, du bugle de Tom Harrell. Beaucoup plus présents que sur le disque, les deux souffleurs se révèlent constamment inspirés. Tom fait merveille dans Blue, un thème exquis aux notes tendres et lumineuses. Baptiste assure le tempo puis improvise une série de variations qui enchantent. Trempé dans le bop, Dexter conclut un premier set qui donne envie d‘écouter le second, une longue suite encore inédite sur disque. On a du mal à croire que le groupe la joue pour la seconde fois tant la mise en place est parfaite. Tom détache clairement de petites notes délicieuses, leur laisse le temps de s’envoler. Ses chorus aériens reflètent sa très grande sensibilité. Une des pièces s’articule autour d’un rythme de samba. Un long chorus de Baptiste fait monter la température de quelques degrés. Après un interlude en solo, le piano égraine les notes rêveuses d’une ballade. Bugle et ténor en colorent le thème. I Feel in Love Too Easily en rappel. Tom Harrell souffle des notes magnifiques et nous émeut profondément.

JEUDI 12 mars
Violet Hour, le sextet de Gerald Cleaver au Duc des Lombards, un hommage aux grands batteurs de Détroit, sa ville natale - Roy Brooks, Lawrence Williams, George Goldsmith et Richard “Pistol“ Allen. Le groupe joue du hard bop, mais sa manière de le rythmer et les couleurs qu’il donne à cette musique suffisent à la moderniser. Le set débute par une improvisation de Ben Waltzer, le pianiste. Exposée tardivement par les trois souffleurs, Jeremy Pelt à la trompette, J.D. Allen au saxophone ténor et Andrew Bishop à la clarinette basse, la mélodie surgit d’un amoncellement de notes graves. Ce dernier instrument renforce l’aspect sombre et inquiétant de la musique. Mais Andrew Bishop joue aussi du ténor et du soprano et les accords de Ben Walzer ne sont pas toujours si étranges. Le piano intègre une section rythmique très souple – Chris Lightcap tient la contrebasse - qui permet aux solistes de s’exprimer avec une grande liberté. La vedette de l’orchestre Jeremy Pelt impressionne par sa maîtrise technique et sa vélocité. Les notes jaillissent, chaudes, sensuelles, impeccablement sculptées, portées par un souffle puissant. Il possède une capacité pulmonaire exceptionnelle, une carrure impressionnante. Il tire de sa trompette de somptueuses lignes mélodiques, joue du bugle dans les ballades pour rendre veloutées et sensuelles. Batteur au jeu très fin, Gerald Cleaver rythme subtilement la musique, le plus souvent sur ses cymbales. On découvre un compositeur habile dont le jazz moderne s’enracine profondément dans la tradition. La formation a enregistré un premier album “Gerald Cleaver’s Detroit“ sur Fresh Sound New Talent. On peut y prêter attention.
Photos ©Pierre de Chocqueuse. Affiche de Model Shop © Columbia Films. Affiche de Lola © Les films de ma vie.  Jaquette DVD Model Shop/Lola  © Arte Video/Ciné-Tamaris. Photo affiche Yaron Herman © Gala

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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 11:13
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DIMANCHE 15 février
Radio France, studio 103 : Laurent Cugny enregistre “La Tectonique des nuages“ un opéra de chambre à trois personnages tiré d’une pièce de l’écrivain portoricain José Rivera. Laurent et François Rancillac, un homme de théâtre également musicien, l’ont adapté. Yann-Gaël Poncet a signé les textes des chansons et Laurent a composé la musique de cette œuvre d’une durée de deux heures en un seul acte avec un prologue et un épilogue. Autour de ce dernier au piano, neuf musiciens multiplient les combinaisons instrumentales, la musique bénéficiant ainsi d’une grande variété de couleurs. Une des chansons nécessite que la guitare ; d’autres seulement l’accordéon. La partition prévoit un trio, un quintette de vents sans rythmique et des morceaux en sextette et septette. Cinq jours de studio sont réservés pour la musique. Les voix (celles de David Linx, Laïka Fatien et Yann-Gaël Poncet) seront enregistrées plus tard, en mai. Le disque, un double CD, doit sortir en janvier 2010 sur Signature, un label de Radio France.

Le studio 103 paraît immense avec ses nombreuses chaises vides, ses instruments et ses micros disposés un peu partout. Invisible, la cabine technique avec sa console et ses magnétophones se trouve loin derrière. Laurent très calme dirige, donne ses instructions, écoute patiemment les uns et les autres. Nicolas Folmer (trompette, bugle), Denis Leloup (trombone), Pierre Olivier Govin (saxophones), Thomas Savy (clarinettes, saxophones), Eric Karcher (cor), Lionel Suarez (accordéon), Frédéric Favarel (guitares), Jérôme Regard (contrebasse) et Frédéric Chapperon (batterie) se concentrent devant leurs partitions. Le tentet au complet refait une prise de J’ai fouillé Los Angeles, un des derniers morceaux de l’opéra. Le piano joue des accords délicieux, de petites notes perlées. Cor, clarinette basse, saxophone baryton, trombone habillent le thème, colorent une musique lente et majestueuse. Pierre Olivier Govin n’est pas content et va refaire sa partie de saxophone. On passe à une autre scène : Je ne veux pas que vous dormiez dehors. Un problème se pose à la mesure 17. On recommence, mais la contrebasse a besoin d'être accordée. On reprend à la mesure 49. Ce n’est pas encore ça. Le batteur demande une nouvelle prise du morceau en entier… Sans faire de bruit, je fais quelques photos, impatient de découvrir cet opéra dans sa totalité. Il sera donné dans sa version de concert les 1er et 2 avril à la Comédie de Saint Etienne : http://www.comedie-de-saint-etienne.fr/ , et le 30 avril à Nantes au Grand T : http://www.legrandt.fr/  
             

VENDREDI 20 février
Premier concert au Sunside du Laurent de WildeGéraldine Laurent “New Quartet“. Yoni Zelnik à la contrebasse et Luc Insemann à la batterie complètent une formation qui a vu le jour lorsque nos deux Laurent se sont découvert des affinités musicales. Après quelques répétitions, les compositions de Wayne Shorter s’imposèrent au point de constituer le programme d’une brillante prestation. Comme Monk auquel Laurent de Wilde a consacré un livre, l’un des meilleurs jamais écrit sur un musicien de jazz, Shorter possède un univers propre. Des harmonies étranges habitent ses thèmes mélancoliques aux tonalités flottantes, aux nombreuses ambiguïtés rythmiques. Cette musique, Laurent et Géraldine la jouent à leur manière, l’enrichissent d’harmonies nouvelles, d’improvisations personnelles. Les doigts de Laurent courent sur le clavier et tissent un tapis de notes. A l’alto, Géraldine les souffle fiévreuses, mais avec panache et lyrisme. Barracudas, un thème de Gil Evans que Shorter reprend dans l’album “Etcetera“ est ainsi développé par une succession de courtes phrases, de petits cris étranglés. Dans The Soothsayer, le saxophone rugit de courts motifs mélodiques auxquels répond un piano virtuose qui développe un jeu orchestral. Yoni Zelnik fait puissamment sonner sa contrebasse et Luc Insemann fouette avec vigueur ses cymbales, enserre la musique dans un tissu percussif suffisamment souple pour lui permettre de toujours respirer. Nous eûmes ainsi droit à quelques-uns des morceaux que Shorter composa et enregistra au sein du second quintette de Miles Davis, la plus étonnante formation du trompettiste. Pris sur un tempo plus lent que l’original, Fall envoûte par sa mélodie singulière, un leitmotiv de quelques notes autour desquelles sax et piano brodent de nombreuses variations. Le très beau Pinocchio inspire également les solistes. Leur relecture parvient à conserver l’aspect fascinant du thème. Le groupe s’impose comme une évidence. Monk ne m’aurait pas contredit.

LUNDI 23 février
Terminé la lecture des mémoires de Klaus Mann “Le Tournant, histoire d’une vie“, gros pavé passionnant de près de 700 pages publié chez Babel. Fils aîné de Thomas Mann et neveu d’Heinrich Mann, l’auteur du “Pr. Unrat“ dont Josef von Sternberg tira “L’Ange bleu“, Klaus Mann laisse une œuvre littéraire plus confidentielle que celle de son père et de son oncle. On ne lit plus guère ses romans, mais son autobiographie reste un témoignage fascinant sur l’Allemagne des années 20 et 30. D’une plume alerte et sensible, Klaus né en 1906 décrit avec tendresse son enfance munichoise. En 1923, il découvre le Berlin de Lulu emporté par le fox-trot, le délire du jazz et une inflation vertigineuse. Il parle peu de lui-même, évoque discrètement son homosexualité, écrit des pièces de théâtre, voyage en France, aux Etats-Unis avec sa sœur Erika pour laquelle il éprouve une tendresse passionnée. Attentif aux autres, et aux mouvements artistiques, il rencontre une bonne partie de l’intelligentsia de l’époque, André Gide et Jean Cocteau qu’il admire, mais aussi Julien Green et René Crevel dont le suicide le bouleverse. Violemment opposé au nazisme et à sa horde brune, il quitte l’Allemagne le 13 mars 1933. Il voyage en Europe, participe à Moscou au Congrès des Ecrivains Soviétiques en juillet 1934 et mobilise dans sa revue littéraire Die Sammlung les plus importants écrivains exilés « soucieux de combattre le national-socialisme et de défendre la véritable littérature allemande ». Déchu de sa nationalité, il s’installe aux Etats-Unis en 1936 et fonde une revue, Decision, dans laquelle il dénonce le danger de l’Allemagne hitlérienne. Naturalisé américain, il s’engage, prend part à la campagne d’Italie et retourne en Allemagne en 1945, comme correspondant spécial du Stars and Stripes, journal publié par l’armée. A cette occasion, il rencontre Richard Strauss, 81 ans, « un grand homme complètement dénué de grandeur ! », indifférent au sort des victimes d’une guerre meurtrière. La dernière partie du livre se présente sous forme de lettres. Celle très longue qu’il écrit à son père le 16 mai 1945 pour ses soixante-dix ans décrit une Allemagne en ruine. On le sent désabusé, déçu par l’attitude d’un peuple « qui ne nie plus que sa propre culpabilité ». Le cœur tourmenté et facile à blesser, il achève “Le Tournant“ à Cannes en avril 1949. Il se suicide un mois plus tard, le 21 mai 1949.

MARDI 24 février
Projection de “Glenn Ferris, Moments of Music“, documentaire de Jean-Yves Legrand sur un  musicien attachant, l’un des plus grands trombonistes de la planète jazz, parisien depuis 1980. Ce trombone transporte par une sonorité chaude, une voix mélodique trempée dans le blues dont les notes forment des phrases élégantes. Examinant de vieilles photos, Glenn nous raconte qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Avant de modeler de belles phrases aux harmonies sophistiquées « avec de l’air autour du son » et de faire chanter son instrument, il s’est précocement lancé dans l’aventure du free jazz. Il n’a que 14 ans lorsque Don Ellis l’accueille dans son orchestre. Harry James, Frank Zappa, les Beach Boys, Billy Cobham vont faire appel à lui. La quête musicale de cet “Américain à Paris“ se poursuit en France avec le Trio BFG (Bex-Ferris-Goubert), le groupe Palatino et bien d’autres formations. Jean-Yves Legrand a suivi Glenn pendant deux ans. Son film mêle des extraits de concerts et des séances de répétition avec le Pentessence Quintet, formation avec laquelle il travaille depuis 2004. On le voit répéter en trio avec son Glenn Ferris Trio, Vincent Segal au violoncelle et Bruno Rousselet à la contrebasse, enregistrer pour Olivier Ker Ourio. Mais surtout Glenn nous parle avec beaucoup d’humour de son instrument, un tube avec une coulisse « qui handicape le mouvement ». Longuement interviewé sur sa carrière, sa vie de musicien, sa musique, Glenn ne se prend jamais au sérieux et nous fait rire. Il y a du Chaplin dans ce personnage drôle et sympathique, ce grand musicien que ce joli film nous fait mieux connaître.

JEUDI 26 février
Drew Gress et son quintette au Sunside. Ce jazz énergique réserve des moments de grand lyrisme. Il n’est pas pour toutes les oreilles avec ses brisures, ses tempos heurtés et mouvants, sa diabolique complexité harmonique, ses rythmes qui rendent cette musique différente. Ceux qui encadrent les compositions du contrebassiste sont aussi novateurs qu’intrigants. Drew et son batteur Tom Rainey tissent les notes d’une toile percussive extrêmement serrée. Des pulsations irrégulières, des métriques changeantes bousculent le discours de solistes constamment en éveil. Drew commente et improvise. Craig Taborn pratique un jeu de piano minimaliste, crée avec peu de notes de courtes séquences mélodiques et magiques. Il préfère asseoir l’harmonie, calmer l’ardeur fiévreuse des souffleurs. Au saxophone alto, Tim Berne libère un flot sonore d’une énergie intense, sculpte des sons souvent proche du cri. Ralph Alessi n’est pas seulement un grand virtuose, ses chorus fourmillent d’idées nouvelles, de phrases toujours différentes. Sa trompette croise l’alto pour de brefs passages à l’unisson, des contre-chants, des dialogues à deux voix dont les thèmes relèvent de l’écriture du bop. Très structurée sur le plan de la forme, complexe sur le plan de l’écriture, cette musique offre aussi de nombreuses séquences mélodiques, des ballades aux arrangements plus classiques jouées avec beaucoup de chaleur. On goûte avec bonheur ces moments plus paisibles, ces beaux instants de séduction.
Photos ©Pierre de Chocqueuse, sauf les photos de Glenn Ferris ©Pirouette Films et de Klaus & Erika Mann, DR.

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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 12:17

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SAMEDI 31 janvier
La ville“, une pièce de Martin Crimp au Théâtre des Abbesses. Assise sur un banc, Claire (Marianne Denicourt), traductrice de textes fastidieux, raconte à son mari Christopher (André Marcon) sa rencontre avec un écrivain. Ce dernier lui a offert l’agenda qu’il destinait à sa fille, partie avec sa belle-sœur infirmière. Le temps passe. Claire en robe légère travaille dans son jardin. Jenny (Hélène Alexandridis), une voisine, une infirmière, vient se plaindre du bruit que font leurs enfants lorsqu’ils jouent dans le jardin avec Christopher qui a perdu son travail. Le mari de Jenny, un militaire, est parti à la guerre « Pas pour tuer, il est médecin » précise-t-elle. Les jours s’écoulent. Christopher a retrouvé un emploi et Claire lui annonce que l’écrivain qu’elle a rencontré quelques mois plus tôt l’invite à assister à une conférence à Lisbonne… L’intrigue serait banale si elle n’était pas portée par un texte d’une grande virtuosité littéraire. Martin Crimp pratique l’épure. Son écriture précise, presque minimaliste fourmille de détails nullement anodins, chacun d’eux étant la pièce d’un puzzle que l’auteur nous charge d’assembler. Il  nous livre très peu de choses sur ses personnages. A nous de les connaître, de les découvrir par l’écoute attentive des histoires qu’ils racontent, récits dont nous saisissons l’étrangeté sans vraiment les comprendre. Sont-ils réels ? Ne sortent-ils pas plutôt de l’imagination de Claire ? Sa fille– elle n’a aucun prénom – ne porte-t-elle pas curieusement un uniforme d’infirmière ? Et puis quel âge a-t-elle ? Le choix de confier le rôle à une toute petite jeune femme augmente la confusion du spectateur. Ne sommes-nous pas plutôt dans une histoire inventée par Claire au sein même d’une fiction théâtrale ? Jouée par de très bons acteurs et sobrement mis en scène par Marc Paquien, “La ville“ se voit sans ennui malgré les zones d’ombre désirées par l’auteur. On se laisse porter par des dialogues brillants teintés d’un humour très britannique, par une langue fluide et rythmée remplie de petites choses apparemment sans importance. Reliées les unes aux autres, elles forment la trame d’un récit complexe, une intrigue qui jusqu’au bout conserve son mystère.
Amiens, Colombes, Bordeaux, Lille, La Rochelle, Istres et Nantes (au Grand T du 2 au 4 avril) accueilleront la pièce.

DIMANCHE 1er Février
Vu “Le bal des actrices“ de Maïwenn. Le film se présente comme un documentaire sur quelques actrices que la réalisatrice suit dans leurs déplacements et leur vie quotidienne. Caméra au poing, elle met en scène de fausses petites histoires comme celles dont raffolent les lecteurs de “Voici“, nous montre sur un ton gentiment moqueur ses comédiennes fragiles, humaines et plutôt sympathiques. Chacune d’entre-elles apparaît dans une séquence musicale au kitch hollywoodien. Mais, la réalisatrice a beau pratiquer l’autodérision, brosser des portraits pas toujours flatteurs de ses actrices, Mélanie Doutey, Karin Viard, Julie Depardieu, Jeanne Balibar, Marina Foïs, Muriel Robin, Charlotte Rampling, Romane Bohringer n’en font pas moins complaisamment parler d’elles en interprétant leurs propres personnages. La publicité n’a jamais nuit à personne et Maïwenn en profite pour faire la sienne et s’invente une relation avec un Joey Starr, étonnant de naturel. Filmé sans trop de soin - les images bougent exprès pour faire reportage –  , son ballet d’actrices ne manque pas de charme. Certaines séquences émeuvent (Estelle Lefébure touchante car mal à l’aise), d’autres font rire ou sourire. Parodie de comédie musicale américaine, le générique amuse et les séquences musicales sont très travaillées. L’affiche surtout accroche le regard. Ce n’est pas une scène du film, mais une image racoleuse qui fonctionne et attire le spectateur dans les salles. C’est probablement d’elle dont on se souviendra le plus.


LUNDI 2 février
Accueilli par Dominique Lioté, directeur général des brasseries Flo, on se bouscule ce lundi au “Bœuf sur le Toit“ pour boire du champagne et écouter le trio de Pierre Christophe animer une jam-session. Au cours de la soirée, la pétillante Anne Ducros, l’excellent tromboniste Sébastien Llado, l’incontournable Manu Dibango investirent la scène et firent tanguer ce lieu mythique, grand navire à nouveau secoué par le jazz et ses rythmes. Avant de devenir une brasserie célèbre, le Bœuf fut d’abord un ballet. Darius Milhaud le composa en 1919. La Comédie des Champs-Elysées l’inscrivit à son programme l’année suivante. Jean Cocteau trouva le nom et Louis Moysès appela ainsi le bar dancing qu’il ouvrit en 1921 au 28 de la rue Boissy d’Anglas. Épicentre du Paris des Années Folles, ce premier bœuf est celui dont parle Maurice Sachs dans son livre “Au temps du bœuf sur le toit“. Pianiste virtuose, Clément Doucet faisait le bœuf (l’expression y est née) avec Jean Wiener. On y croisait Igor Stravinsky et Blaise Cendrars, Pablo Picasso et Coco Chanel, Francis Poulenc et Jean Cocteau. Ce dernier suivit le Bœuf lorsque son propriétaire l’installa en 1941 au 34 rue du Colisée. Boiseries de chêne, peintures, photographies, décors géométriques à chevrons, verres gravés, grands panneaux en laque de Coromandel, l’endroit tout en enfilade évoque un grand paquebot art déco. Juliette Greco et Serge Reggiani, Django Reinhardt et Charlie Parker le fréquentèrent après la guerre. Propriété du Groupe Flo depuis 1985, le Bœuf sur le Toit accueillera des jazzmen les premiers lundi de  chaque mois. La programmation a été confiée à Frédéric Charbaut. Espérons-la d’un effet bœuf.


MERCREDI 4 février
Le Surnatural Orchestra au Cabaret Sauvage. L’endroit idéal pour un concert de ce big band décoiffant dont vous allez beaucoup entendre parler. Ce collectif de plus de vingt musiciens est d’abord une fanfare. Flûtes, trompettes, trombones, saxophones (alto, soprano, ténor et baryton), tuba et deux gros soubassophones aux pavillons rutilants pour jouer les basses créent une pâte sonore colorée, la douce petite musique des flûtes accompagnant le tonnerre des cuivres, les lignes mélodiques suaves et élégantes des anches. Pour marquer les rythmes, deux batteurs percussionnistes complètent cette vraie fanfare malgré la présence d’un préposé aux claviers et occasionnellement d’une basse électrique. Capable de se produire en pleine rue, en bas de chez vous, le Surnatural Orchestra transporte avec lui ses lumières, ses lampes, ses luminaires. Avec leurs longues tiges flexibles, ces derniers ressemblent à de longues fleurs géantes. Ils éclairent des tenues de scène bariolées, un spectacle coloré et visuel. Un fil tendu aux deux extrémités de la piste circulaire du Cabaret Sauvage attend des funambules ; une corde suspendue au sommet du chapiteau, invite à des numéros d’acrobates. Ces voltigeurs amis font partie d’un cirque, la Compagnie des Colporteurs. Leurs numéros accompagnent de nouvelles compositions aux titres surprenants (Six apparitions de Berlusconi sur un écran), mais aussi des improvisations collectives ou soundpainting, une musique mobile, in progress, que dirige à tour de rôle les membres de l’orchestre ou l’homme sans tête qui donne son titre au nouvel album. On est pris dans un tourbillon de notes, une féérie de couleurs et de lumières, gigantesque patchwork sonore dans lequel des valses à trois temps tendent la main au swing, rencontrent Nino Rota et Carla Bley, le Willem Breuker Kollectif et Battista Lena. “Sans tête“, leur nouvel opus vient de paraître, deux disques dans un coffret cartonné. S’y ajoutent “Soif" épopée marine de Nicolas Flesh, et une plaquette contenant des photos et dessins de Camille Sauvage. Prochain concert parisien au Studio de l’Ermitage les 10 et 11 mars prochains.


DIMANCHE 8 février
Dave Liebman, Bobo Stenson, Jean-Paul Celea et Daniel Humair au Sunside. Le club refuse du monde. Ce nouveau groupe n’a pas échappé à la vigilance de l’amateur de jazz. Il se souvient de Quest, groupe à l’énergie dévastatrice, l’un des meilleurs des années 80. Dave Liebman l’animait et son saxophone soprano lançait des flammes. Le groupe jouait un jazz moderne tendu à l’extrême, comme un fil prêt à se rompre. La musique de ce nouveau quartette  présente des différences notables. Daniel Humair
la souhaite moins agressive et son drumming est davantage caresse de cymbales que martèlement de tambours de guerre. Il colore le flux  harmonique, mais peut installer un vrai chabada pour ponctuer un morceau plus classique hérité du bebop. Dave Liebman possède une très forte personnalité. Dès qu’il souffle dans un saxophone – ténor, mais surtout soprano – une sonorité puissante et originale s’impose et fascine. Au piano, Bobo Stenson calme les notes de feu du saxophoniste, développe un jeu mélodique sensible et lyrique, introduit des dissonances, des ruptures, joue des phrases abstraites qui étonnent. Une basse solide fait le lien, tisse les fils d’un travail de groupe. Loin de faire gronder son instrument, Jean-Paul Celea préfère commenter dans les aigus, saupoudrer d’harmonies les compositions de ses partenaires. La formation donne ses premiers concerts. Elle est déjà très prometteuse.

MERCREDI 11 février
"Les Enfants Terribles" de Jean Cocteau mis en scène par Paul Desveaux au Théâtre de l’Athénée. Ce n’est pas une pièce mais un opéra de chambre composé pour trois pianos par Philip Glass, le troisième volet d’un tryptique consacré à Cocteau, après “Orphée“ (1993) et "La belle et la bête" (1995). Avec l’aide de la chorégraphe Susan Marshall, Glass l’a conçu comme un dance-opera dans lequel les chanteurs sont aussi des danseurs. Frappé en pleine poitrine par une boule de neige lancée par Dargelo, un camarade qu’il vénère, Paul (le baryton Jean-Baptiste Dumora) doit garder la chambre. Sa sœur Elisabeth (la soprano Myriam Zekaria) le veille jalousement. Elle écarte Agathe, un double féminin de Dargelos (Muriel Ferraro, une soprano, tient les deux rôles) dont Paul est amoureux et manigance le mariage cette dernière avec Gérard (le ténor Damien Bigourdan), le narrateur de l’histoire. Découvrant ces manœuvres, Paul s’empoisonne. Elisabeth rejoint son frère dans la mort. Ces quatre personnages occupent la scène. Ils chantent, dansent, au rythme d’une musique ensorcelante. Une nouvelle chorégraphie confiée à Yano Latridès donne à voir des scènes presque irréelles : celle de la boule-de-neige ; le frère et la sœur jouant à se disputer et à « partir » ; Paul somnambule tournant sur lui-même tel un derviche. Les moments féeriques ne manquent pas dans ce spectacle qui nous mène dans des chambres mystérieuses où se promènent des enfants joueurs qui préfèrent les rêves à la réalité. Un tapis, quelques coussins, deux chaises, un lit qui va et vient, il n’en faut pas davantage pour décorer l’espace scénique et inventer une chambre, lieu clos « espace imaginaire où le territoire de l’intime se révèle à cœur ouvert. » Trois pianistes (Véronique Briel, Cécile Restier, Vincent Leterme et Stéphane Petitjean en alternance) occupent le fond de la scène derrière un fin rideau qui sert d’écran aux ombres et aux jeux de lumières. Ils répètent des figures, de courtes phrases sans cesse enrichies de micro-intervalles, quarts ou huitièmes de ton, progression additive de figures répétitives. La musique rythmée et en mouvement épouse les tensions dramatiques du récit. L’ouverture est splendide, de même que l’interlude instrumental accompagnant la danse de Paul en somnambule. Dommage que Muriel Ferraro articule mal. Elle compense ce défaut par sa grâce, sa mobilité. Jolie fille, elle tourbillonne et virevolte comme un papillon. On sort de ce spectacle de belles images plein les yeux et hypnotisé par une musique qui vous trotte très longtemps dans la tête.


VENDREDI 13 février
Le Sunside accueille Vijay Iyer. New-yorkais d’origine indienne, ce dernier n’a pas peur de jouer un piano différent, une musique résolument moderne qui n’est pourtant pas exempte de lyrisme. Son trio l’aide beaucoup à la construire. Stephen Crump à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie tissent une véritable toile rythmique aux ponctuations irrégulières, aux métriques inhabituelles, un tissu percussif d’une grande mobilité qui superpose de nombreuses figures asymétriques. La main gauche du pianiste plaque des accords sombres et dissonants ; la droite peut longuement répéter un thème riff, s’emparer de quelques notes et développer de longs voicings inattendus. Vijay Iyer pratique un jeu orchestral. Il prend le temps de faire sonner ses notes, de les jouer crescendo. La caisse claire porte le flux sonore à ébullition ; la contrebasse réactive s’empare d’une ligne jouée par le piano pour la commenter. Une mélodie peut jaillir d’un amoncellement d’accords et de clusters. Vijay invente, varie sans cesse son langage pianistique et prend des risques. Sa musique in progress bruisse de cadences sauvages et vibre de puissance. “Trajicomic“, son dernier album a été récompensé par Jazzman. Un Choc de l’année 2008 tout à fait mérité. Vijay en joue quelques morceaux. Je reconnais Comin’up et sa renversante petite musique, sa structure rythmique particulière. Le second set moins abstrait, plus mélodique, me laisse une profonde impression. Le jazz bat d’autres rythmes, explore de nouveaux champs harmoniques. On ne doute pas de sa bonne santé après un tel concert.
Photos © Pierre de Chocqueuse, sauf Marianne Denicourt © Frédéric Joyeux - "La Ville“©Photo X - "Les Enfants Terribles © Elizabeth Carecchio.

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 12:09

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MERCREDI 21 janvier
Coup d’envoi du festival cinéma Télérama. 3 euros la place jusqu’au 27 janvier. Une belle occasion de voir ou de revoir une quinzaine de films sortis sur nos écrans en 2008. Certains ne m’attirent pas. Woody Allen a fait beaucoup mieux que “Vicky Cristina Barcelona“, une comédie amusante que l’on regarde pour ses actrices. J’ai déjà vu “There Will Be Blood“ de Paul Thomas Anderson et “Into the Wild“ de Sean Penn. Ils comptent parmi les meilleurs long-métrages sortis l’an dernier et honorent ce programme.
Je me décide pour “Séraphine“, un film de Martin Provost, son troisième, un sujet qui m’attire, une histoire vraie. Séraphine Louis (1864-1945) habite Senlis et vit de ses lessives, de travaux ménagers. La nuit dans sa mansarde, devant une statue de la Vierge qu’elle éclaire de bougies, elle peint de petits tableaux, des fleurs, des natures mortes tout en chantant des cantiques. Elle peint car un ange le lui a ordonné. Son panier d’osier à la main, Séraphine parcourt la campagne, colle son visage sur les troncs des arbres et se hisse sur leurs branches. Lorsqu’elle est triste, elle parle aux fleurs, aux oiseaux, aux animaux qu’elle rencontre. Wilhelm Uhde (Ulrich Tukur), un collectionneur allemand, l'un des premiers acheteurs de Picasso, Braque et du Douanier Rousseau, l’emploie quelques heures par semaine pour tenir sa maison et laver son linge. Découvrant une de ses peintures, il l‘encourage à en faire d’autres. La guerre de 14 les sépare. Wilhelm Uhde doit s’enfuir et Séraphine, toujours bonne à tout faire, continue à peindre des toiles de plus en plus grandes, de plus en plus nombreuses. Son mécène la retrouve en 1927. Il l‘aide à vivre, lui achète ses tableaux, lui trouve des clients. Lorsque l’argent se raréfie après 1929 et qu’Uhde doit remettre à plus tard l’exposition parisienne promise, Séraphine, un cœur simple, ne comprend pas et perd la tête. Internée, elle finit ses jours à l’asile. Yolande Moreau étonnante, prête à Séraphine son épaisseur, ses gestes maladroits, son âme sensible et attachante. Humble, frustre, modeste, Séraphine parle peu, mais communique par les yeux, transperce par le regard. Martin Provost filme sobrement de courtes scènes que ses acteurs transfigurent. Le rythme est volontairement lent, les images souvent belles et l’émotion palpable.

JEUDI 22 janvier
Edouard Bineau en trio au Duc des Lombards. Jean-Jacques Pussiau ne s’est pas trompé en publiant en 2002 son premier disque. Pianiste sensible, Edouard possède son propre univers musical, joue des harmonies élégantes et un beau piano. Je ne l’ai pas reconnu avec des cheveux sur un crâne naguère rasé et la barbiche de pharaon qui orne son menton. Sur scène, il se montre un peu gauche, présente ses morceaux presque en s’excusant. Sa timidité profite à sa musique, lui apporte une respiration appréciable. Ses notes sont comme en attente de celles qui vont suivre. Portées par des rythmes lents et réguliers, elles semblent plongées dans un sommeil surnaturel. Si Edouard semble vivre les rêves sonores qu’il nous fait partager, sa section rythmique veille à cadrer ses envolées lyriques, à leur donner une épaisseur concrète. Le pianiste aime les standards dont les harmonies ressemblent aux siennes. Il interprète toujours Angel Eyes et Wayfaring Stranger, deux extraits de “Idéal Circus“, son deuxième album dans lequel Gildas Boclé et Arnaud Lechantre l'accompagnent déjà. De nouvelles compositions enrichissent son répertoire. Il fait danser une ronde aux notes de Canaïma rapporté d’un séjour au Venezuela. Introduit par un jeu en accords puis développé par la contrebasse, Wared semble construit sur un mode oriental. Il y a du McCoy Tyner et du Keith Jarrett dans ce piano modal qui déploie une énergie inhabituelle dans Je me suis fait tout petit, de George Brassens, mais conserve intact son pouvoir hypnotique et lyrique. Gildas Boclé enrichit la musique à l’archet ; Edouard trempe ses voicings dans des lignes de blues. Il fait bon écouter ces morceaux colorés qui évoquent des images. Ils chantent de petites musiques qui mettent du baume au cœur.


VENDREDI 23 janvier

Répétition publique de l’ONJ à la Dynamo de Banlieues Bleues. Sous la direction artistique de Daniel Yvinec, la formation travaille depuis dix jours sur “Around Robert Wyatt“, un de ses trois projets ambitieux. Elle entre en studio la semaine prochaine pour enregistrer l’album et en peaufine les passages difficiles. Contrairement à ce qui se fait d’habitude, Daniel a commencé par enregistrer les voix a cappella. Camille, Yaël Naïm, Rokia Traore, Irène Jacob et Daniel Darc ont confié les leurs à l’orchestre et Robert Wyatt prête la sienne à six morceaux. Ces voix nues et invisibles, des instruments les habillent, leur donnent des couleurs. Daniel a eu la bonne idée de demander à Vincent Artaud de s’occuper des arrangements. L’auteur de “La tour invisible“ ne pouvait que se réjouir de ces mélodies enchanteresses, solides barres d’appui à des relectures oniriques. Saxophones alto et ténor, clarinette et clarinette basse, cor, trompette, flûtes soulignent les thèmes, les plongent dans un univers sonore neuf et personnel ; les claviers les trempent dans des sonorités futuristes ; la guitare les enracine dans le rock. Vincent Artaud aime mettre en boucle quelques notes, fabriquer de courtes séquences répétitives. Il marque la musique de son propre regard. Rangers in the Night, démarquage original de Strangers in the Night, le tube de Frank Sinatra, une pièce très simple que Robert chante en s’accompagnant au piano, hérite de sonorités somptueuses. Son crescendo final évoque la coda magnifique de A Day in the Life. La voix cassée de Daniel Darc fragilise le tendre O Caroline, lui transmet sa sensibilité d‘écorché vif. Les thèmes de ce répertoire n’ont pas tous été composés par le barde à la voix d’archange. Shippbuilding, un vieux thème d’Elvis Costello, est confié à la voix de Yaël Naïm. La musique de The Song (un des grands moments de “Songs“ un album de John Greaves dans lequel chante Robert) se voit transfigurée par une orchestration raffinée dans sa mise en couleurs. Cette passionnante répétition annonce de magnifiques concerts et un album pour le moins gigantesque. Sa sortie est annoncée pour le 23 avril. On écoutera les disques de Robert Wyatt pour patienter jusque-là.

DIMANCHE 25 janvier
Plus de cent mètres de queue pour “Les plages d’Agnès“ programmé dans le cadre du festival Télérama dans une seule salle parisienne. La chance souriant aux audacieux, Emmanuel et moi parvenons à rentrer. Dans ce film poétique et touchant, véritable puzzle assemblant extraits de films, photos, documents, scènes reconstituées et images oniriques imbriquées les unes dans les autres, Agnès Varda livre sa vie. Chronologique, son film déborde d’invention, d’humour, de digressions malicieuses et tendres. S’appuyant sur un montage acrobatique, Agnès nous raconte son enfance en Belgique et à Sète, son adolescence à Paris où elle s’éveille à sa future carrière artistique. L’Ecole de photos de la rue de Vaugirard la conduit à photographier les premières éditions du Festival d’Avignon et à travailler au TNP avec Jean Vilar. Le cinéma, elle l’ose en 1954 avec “La pointe Courte“. Alain Resnais le monte et tourne quelques scènes de raccord. Au début des années 60, Agnès Varda tourne "Cléo de 5 à 7", un autre film à petit budget, un film phare de la nouvelle vague dont elle est la seule cinéaste. Sa carrière est lancée. Devant son domicile parisien, la rue Daguerre transformée en plage (les mouettes sont des mobiles qui battent leurs ailes de carton), Agnès nous parle de ses amis, de sa famille, des vivants et des morts, et parsème ses souvenirs d’images surréalistes et de scènes poétiques. Ses plages, ce sont celles de la mer du Nord et de son enfance, de Sète où elle passe toute la guerre, de Venice en Californie où elle s’installe à la fin des années 60, de l’île de Noirmoutier qu’elle parcourt avec Jaques Demy, son Jacques, Jacquot de Nantes dont elle célèbre pudiquement la mémoire. Un film vif, tendre, émouvant que l’on regarde émerveillé.

AmeriKa, une adaptation de “L’Amérique“ de Franz Kafka au Lucernaire, le moins noir de ses romans. Le burlesque l’emporte, mais le candide Karl Rossmann a bien du mal à s’intégrer dans ce pays neuf dont le culte est celui de l’argent. De nombreux déboires parsèment ses aventures. Chassé par son oncle sénateur, volé par un tandem d’escrocs, il se retrouve malgré lui protégé par les femmes, sauvé par sa jeunesse. On ne saura jamais ce que l’Amérique réserve à cet ex-groom nommé machiniste du grand Théâtre d’Oklahoma. On quitte le héros, « délicat et les joues toujours creuses » dans un wagon de chemin de fer en compagnie de la tendre Thérèse. Dans le livre, il s’agit de Giacomo, employé comme lui à l’Hôtel Occidental. Qu’importe ! Kafka n’a jamais terminé son livre. Vincent Colin en signe une jolie adaptation théâtrale. Sa mise en scène vive et rythmée valorise six acteurs et actrices qui passent d’un personnage à un autre, font oublier l’absence de décors. La pièce dure une heure et quart. On n’y voit pas le temps passer. Vous avez jusqu’au 22 février pour rire et suivre les aventures d’un naïf attachant.

Réservations au 01 45 44 57 34  http://www.lucernaire.fr/ - L’auteur de l’affiche, Joël Guenoun, a un très beau site sur le net. Allez-y voir : http://www.joelguenoun.com/


MERCREDI 28 janvier

Depuis lundi, Jacky Terrasson occupe le Sunside. Il s’y sent chez lui et invente soir après soir en solo. Le blues nourrit ses lignes mélodiques, mais Jacky utilise un vocabulaire harmonique très varié dont les racines plongent aussi dans la musique classique européenne. On ne sait jamais ce qu’il va jouer. Lui non plus. Une belle page romantique succède à un prélude dissonant. De notes puissamment martelées sort une mélodie de rêve, une miniature sonore aussi fugace que belle. Tel un magicien, Jacky tire de son chapeau un splendide Over the Rainbow et lui imprime un doux balancement. La main droite, légère, ornemente, en détache sensuellement les notes essentielles. Un vieux blues bancal et burlesque introduit You’ve Got a Friend de Carole King. Take the A Train hérite d’un tempo lent et chaloupé. Une composition sans titre se mâtine de rythmes afro-cubains. Les doigts font danser les notes, leur imposent des cadences hypnotiques. Après un Caravan très percussif, le deuxième set de la soirée célèbre longuement le blues. Jacky en esquisse les phrases, leur donne rythme et respiration avant d’en bousculer les accords dans un jeu très physique. Les notes se font puissantes, gonflent et s’étalent comme des vagues. Celles de I Love you More, une ultime ballade, apaisent et mettent en joie.

JEUDI 29 janvier

Le musée d’Orsay offre aux regards une centaine de pastels jusqu’au 1er février, une exposition intitulée “Le Mystère et l’Eclat“. Fragiles, ils supportent mal la lumière du jour et ne sont pas souvent montrés. La première salle que l’on visite contient deux grandes œuvres étonnantes de Sam Szafran, un artiste né en 1934 et qui travaille le pastel depuis 1958. Je ne goûte guère les peintres réalistes, et pas davantage les portraits mondains d’Emile Lévy, Louise Breslau et Lucien Lévy-Dhurmer qui baignent dans un académisme bon teint. Les impressionnistes m’impressionnent davantage. Pas tous. Le Nageur de Gustave Caillebotte (un plongeur en maillot rayé) accroche le regard. Les ciels d’Eugène Boudin sont incomparables. Edouard Manet se mit tard au pastel. Son premier, Portrait de Madame Edouard Manet sur un canapé bleue, reste un coup de maître et sa Femme au chapeau noir est presque aussi bien. On connaît mieux les pastels de Degas. Ce mélomane dispose d’un fauteuil d’orchestre à l’Opéra. Son abonnement lui permet aussi de fréquenter le foyer de la danse. Il en profite. Sa Danseuse au bouquet, saluant est célèbre mais les femmes qu’il montre souvent dans leur bain, captivent autant que ses danseuses. Les peintres symbolistes sont loin de tous posséder le même génie artistique. On doit à Lévy-Dhurmer un beau portrait de Georges Rodenbach, l’auteur de “Bruges la morte“. Lévy-Dhurmer cultive souvent l’étrange. Sa Femme à la médaille s’appelle aussi Mystère. Les scènes mythologiques d’Emile-René Ménard ou de Kerr-Xavier Roussel m’ennuient. Rattaché au symbolisme, Odilon Redon invente un monde onirique plus beau que celui des autres. Le Char d’Apollon, Le grand vitrail (1904) longtemps la propriété du pianiste Ricardo Viñès, et Le Bouddha, un grand pastel sur papier beige qu’il réalise vers 1906-1907 comptent parmi les plus belles œuvres de cette exposition.

Photos © Pierre de Chocqueuse, sauf affiche et photo du film “Séraphine“ © Diaphana Films ; affiche du film “Les plages d’Agnès “ © Les Films du Losange ; affiche et photo de la pièce AmeriKa ©Compagnie Vincent Colin ; Portrait de Mme Edouard Manet sur un canapé bleu © Musée d'Orsay, dist. RMN / © Patrice Schmidt.  

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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 15:53

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JEUDI 8 janvier
Premier concert public du Pierre Christophe Quartet au Sunside. Olivier Zanot au saxophone alto rejoint Raphaël Dever et Mourad Benhammou, les musiciens réguliers du pianiste. Le groupe conserve son thème générique, Gerald’s Tune, un thème de Jaki Byard, mais s’essaye à un nouveau répertoire, des compositions originales de Pierre qui souhaite les enregistrer avant l’été. Inclus dans l’album “Byard & More“, Jaki’in, mais oui et Two Burgers for my Diet profitent de nouveaux arrangements. Le premier donne à Olivier Zanot l’occasion d’improviser sur une grille de blues. Le tempo est  vif, le piano accompagne et ponctue par des grappes de notes, plaque de longs accords et en contrôle la résonance. On y trouve des clins d’œil au ragtime et une bonne dose d’humour. Le second est une pièce à tiroirs, un assemblage de plusieurs thèmes aux rythmes acrobatiques, aux démarrages foudroyants, une marche sarcastique dont on perçoit le rire. Pierre Christophe aime bien ce genre de compositions hybrides, mélange étrange de styles et d’époques jazzistiques. Relaxing at Battery Park, un morceau qui dormait depuis longtemps dans un de ses cartons, en offre un bon exemple. Son thème appartient au bop, mais les musiciens improvisent sur des modes, recherchent une certaine couleur sonore. Le swing y est omniprésent ; le blues, le mode original, y révèle son visage. L’écriture d’Elevation, traduit ce retour aux origines africaines du jazz. La section rythmique assure un confortable appui aux solistes. Porté par une contrebasse qui tient un rôle de bourdon, le saxophone chante en apesanteur et le piano développe un jeu orchestral qui porte les couleurs du blues. Si Grumpy Old Folks possède un aspect monkien – son vague rythme de valse ne manque pas d’intriguer - , Lost Childhood suggère des images. La contrebasse l’anime et l’alto donne une belle suavité à un thème qui pourrait servir à un film. Son découpage, la douceur du saxophone soufflant de longues phrases mélancoliques, une certaine alchimie avec le piano, évoquent l’association de Dave Brubeck avec Paul Desmond. Saxophone et piano s’épaulent, se répondent et enchantent.

VENDREDI 9 janvier

Je parle peu de théâtre dans ce blog. Grâce à Phil Costing, mon mentor dans ce domaine, je vois pourtant des pièces et parfois de très bonnes. Phil a des connaissances encyclopédiques et une expérience dont il me fait profiter. Comme moi avec le jazz, il recherche la surprise, prend des risques et m‘entraîne dans ses découvertes. Nous en sortons parfois sceptiques. Les derniers spectacles que nous avons vus ne furent guère convaincants. “Couteau de nuit“ de Nadia Xerri-L. aux Abbesses pourrait s’appeler “Couteau d’ennui“ ; “La Jeune fille de Cranach“ de Jean-Paul Wenzel à la Maison des métallos assoupit comme un somnifère ; “Lacrimosa“ de Régis Jauffret, mal lu par l’auteur au théâtre du Rond Point, endort plus vite qu’une piqûre anesthésiante. Malgré leurs qualités d’écriture, ces dramaturgies nous sont étrangères, apparaissent trop lointaines pour nous concerner. Les auteurs ressassent leurs propres problèmes sans parvenir à les universaliser, à les faire fructifier, à positiver leurs souffrances. Loin d’être des guides, ils semblent plus désemparés encore que leur public en attente d’une nourriture intellectuelle porteuse d’espoir et de réflexion.
Ce soir, Phil me conduit à l’Odéon, On peut y voir “Gertrude (Le Cri)“ jusqu’au 8 février. Dramaturge, auteur d’une cinquantaine de pièces, mais aussi poète, peintre et metteur en scène, son auteur Howard Barker, est une des grandes voix du théâtre britannique. Dans “Gertrude“, il reprend des personnages d’"Hamlet" que Shakespeare a volontairement laissés dans l’ombre et leur fait vivre une autre histoire.
Remariée avec Claudius, le frère de son mari assassiné, Gertrude, la mère d’Hamlet, a bien été son amant avant le meurtre de son époux. Assistant au meurtre de ce dernier, elle pousse un cri de plaisir, un cri qu’elle va chercher à faire résonner tout le long de la pièce dans l’excès et la transgression, dans l’amour fou qu’elle éprouve pour Claudius, le meurtrier de son mari. Les décors de Giorgio Barbierio Corsetti ne manquent pas de trouvailles, d’idées plutôt heureuses, mais bien qu’écrite dans une prose vive, colorée, mordante, la pièce est trop longue. Il faut tenir 2 heures 30 environ sans entracte et ce n’est pas facile.
L’histoire, complexe, hermétique, nous est expliquée dans le programme que l’on nous remet à l’entrée. On la comprend mieux après l’avoir lue, ce qui conduit à se demander si l’on doit connaître une pièce avant d’aller la voir ? Je n’ai nul besoin d’avoir lu le scénario d’un film avant de le découvrir dans un cinéma. Une pièce comme un film doivent être compréhensibles. On saisit mal les intentions d’un auteur dont « le théâtre invente un monde qui n’a pas à imiter une réalité, ni à contribuer à la changer, pas plus qu’il n’a à dénoncer, confirmer, consoler, distraire ou éduquer. » Ou Howard Barker veut-il en venir ? Que souhaite t’il montrer ? On suit ses personnages sans trop comprendre ce qu’ils font, ce qui les agite. Hamlet est présenté comme un pauvre type mal élevé, capricieux, infantile et torturé. Anne Alvaro, une grande actrice, se dénude inutilement. Les dialogues sont brillants, crus, ironiques, cruels, les mots bite, cul, couille, vagin utilisés à profusion.
« Plus un artiste se limite, moins il est utile à ses frères humains. Plus il ose, plus il explore, plus il est immoral, mieux il sert. » Howard Barker provoque, entraîne dans les vertiges de son histoire malsaine et la mise en scène de Giorgio Barbierio Corsetti épouse les outrances du récit sans parvenir à choquer. Il en faut davantage aujourd’hui. Que les acteurs et les actrices s’entretuent réellement par exemple. Dans quelques années peut-être…Dieu merci, nous n’en sommes pas encore là. http://www.theatre-odeon.fr/

LUNDI 12 janvier

Remise des prix de l’Académie du Jazz dans le Grand Foyer du théâtre du Châtelet. Je vous en ai longuement rendu compte dans ce blog mercredi dernier. Voici une nouvelle photo de nos deux lauréats du Prix Django Reinhardt. Géraldine Laurent et Médéric Collignon expriment en pleine action leur bonheur.

MERCREDI 14 janvier
Antonio Faraò présente “Woman’s Perfume“, son dernier album, au Duc des Lombards. Avec Dominique Di Piazza et André Ceccarelli, mais aussi Olivier Temime qui apporte des couleurs nouvelles à l’orchestre. Le pianiste joue de très larges extraits de ce disque, des musiques écrites par Armando Trovajoli pour des films, et quelques compositions originales, des pièces tendres, lyriques aux harmonies raffinées. Comme ces accords un peu magiques que Faraò invente. Il assemble merveilleusement ses notes, les fait scintiller comme des petites lumières. Elles forment des bouquets de notes colorées, notes perlées ou jouées une à une, toujours chantantes grâce à un merveilleux toucher. Antonio Faraò a du rythme dans les doigts, de la poésie dans le cœur, et l’on se laisse bercer par ses voicings, la cohérence de son jeu en accords, l’élégance de ses phrases qui soulèvent et emportent. A la basse électrique, Dominique Di Piazza fournit des graves ronds et palpables, fait sonner de riches harmoniques. Au saxophone ténor, Olivier muscle la musique, la tire un peu vers le hard bop. Antonio lui demande de jouer aussi du soprano, un instrument dont il est difficile de dompter le son, mais convenant bien aux ballades nombreuses du répertoire. Dédé aime les morceaux vifs qu’il rythme, impérial, sur sa grande cymbale . Son tempo millimétré, son grand sens de la mise en place impressionnent. En fin de set, Nicolas Folmer monte sur scène pour confier du bop à sa trompette, souffler des notes aussi chaudes que des braises, s’envoler dans de longs et acrobatiques chorus dessinant des arcs-en-ciel. C’est beau le jazz la nuit.

VENDREDI 16 janvier
Charles mort ou vif“ que je n’avais pas revu depuis le début des années 70 conserve toute sa magie. Alain Tanner le tourna au lendemain de mai 1968 avec de petits moyens – 16 mm gonflé en 35, son direct. Avec Michel Soutter et Claude Goretta, le cinéaste a monté une structure indépendante, le Groupe 5, et propose un autre cinéma, engagé, utopiste, exigeant.  Le film raconte l’éveil de Charles Dé, homme d’affaire à la tête d’une importante entreprise familiale horlogère. Charles n’est pas heureux. Il étouffe sous le poids de son statut social. Son fils le harcèle pour qu’il développe sa société, prenne des risques pour gagner plus d’argent. Après une interview-vérité avec une équipe de télévision, Charles disparaît, rompt avec un monde d’affairistes dont il ne veut plus appartenir. Il rencontre Paul (Marcel Robert) et Adeline (Marie-Claire Dufour), des marginaux, et s’installe chez eux dans une ferme de la campagne vaudoise. Grâce à l’intelligence et l’humour des dialogues, le film n’est jamais ennuyeux. François Simon campe un Charles sensible et attachant, mal à l’aise dans une Suisse frileuse accrochée à ses banques pour laquelle toute idée nouvelle et généreuse est synonyme de peste, une Suisse domestiquée au décor d’opérette. « Nous avons maintenant la certitude que nos montagnes ne sont porteuses d’aucune vérité ni d’aucune vertu » déclare Charles désabusé. Le cinéaste nous montre son personnage prendre peu à peu conscience du système dans lequel il refuse d’être enfermé. « Je n’ai jamais eu besoin de lunettes » confie-il à son fils après les avoir détruites. « Pourquoi en portais-tu ? » questionne ce dernier. « Pour-y voir moins clair » répond Charles qui déclare un peu plus tard : « Chacun se définit par ce qu’il fait. La seule chose qui me reste à faire, c’est de bien me défaire. » Grand prix du Festival International de Locarno, ce premier long-métrage d'Alain Tanner propose un autre modèle de vie et de société qu'il nous est toujours permis d'atteindre et de construire. Quarante ans plus tard, en pleine crise, il fait bon y réfléchir.

Photos ©Pierre de Chocqueuse, sauf les trois photos qui illustrent "Gertrude (Le cri)" ©Alain Fonteray. Merci à Lydie Debièvre et Camille Hurault du Théâtre de l'Odéon.

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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 11:02

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VENDREDI 26 décembre
Récemment réédité par ECM en pochette cartonnée, “The Call“ de Charles Lloyd me touche. Comme Stan Getz, Lloyd joue des mélodies très simples et y met tant de lyrisme qu’il émeut. Souhaitant atteindre la conscience des gens, les “éveiller“, il choisit ses standards pour leur pouvoir émotionnel, mais compose aussi quantité de thèmes mélodieux et les enregistre souvent plusieurs fois. Nocturne l’ouverture de “The Call“ apparaît dans “Lift Every Voice“ et Figure In Blue est repris dans “The Water is Wide“. Publié en 2000, ce disque rencontra un beau succès. Brad Mehldau y tient magnifiquement le piano et Lloyd joue en état de grâce. Keith Jarrett et Michel Petrucciani firent un bout de chemin avec lui, preuve d’un goût très sûr quant au choix de ses pianistes. Comme dans “Voice in the Night“ enregistré sans piano mais avec John Abercrombie à la guitare, le saxophoniste retrouve son vieux complice Billy Higgins qui assure un cha-bada limpide et régulier sur la cymbale de rythme. Quatre mois avant le décès de ce dernier, ils enregistreront ensemble une musique profondément ancrée dans les traditions africaines et les musiques du monde. “The Water is Wide“ débute par une version inoubliable de Georgia et se poursuit par le titre éponyme de l’album, un traditionnel qui met les larmes aux yeux. Le saxophoniste exprime encore plus ses sentiments dans “Lift Every Voice“, recueil de mélodies mémorables, de gospels à couper le souffle. Amazing Grace, Deep River, Wayfaring Stranger, Go Down Moses, You are so Beautiful, on frissonne à l’écoute de cette musique intensément spirituelle. Hymn to the Mother s’étale comme les vagues de cet océan Pacifique qu’il contemple depuis sa résidence californienne de Big Sur. Construit sur des modes, le morceau se développe comme un raga et dure un bon quart d’heure. A la guitare, Abercrombie joue des micro-intervalles et adopte la sonorité d’un sitar. Lloyd fait appel à Billy Hart pour rythmer ce double album. Son jeu de cymbale est aussi précis que celui de Higgins, mais sa frappe plus lourde donne de l‘épaisseur aux compositions, les muscle davantage. Hart est également le batteur de “The Call“ et du magnifique et presque introuvable “Canto“ (l’indispensable Vladimir l’importe en quantité restreinte à la Fnac Montparnasse) qui mérite d’être redécouvert. Bobo Stenson au piano et Anders Jormin complètent le quartette du saxophoniste qui souffle des vagues de notes colorées et tendres ressemblant à des prières. Les longues plages de ces deux albums gravés en 1993 et 1996 reflètent un véritable travail de groupe, une approche réellement collective de la musique. Stenson éblouit par un jeu modal raffiné. L’influence de John Coltrane se discerne dans The Blessing, Song, Tales of Rumi et Canto, mais Lloyd est un Coltrane apaisé qui console par la douceur de sa musique. Brother On the Rooftop, la dernière plage de “The Call“, possède un aspect plus âpre. Lloyd tord davantage ses notes et tisse un climat passionnel exacerbé. Il me manque plusieurs de ses disques. Puisse 2009 m’en amener quelques-uns.


LUNDI 29 décembre
René Urtreger au Duc des Lombards, mon dernier concert de l’année. Je retrouve avec plaisir un grand monsieur du Jazz qui joue le bop qu’il affectionne et défend depuis toujours. Beaucoup d’Anglais dans la salle. Parlant mal leur langue, René ne sait trop quoi leur dire. Il a envie de les remercier, de leur serrer la main, mais se sent comme un crabe mutilé de ses pinces. René a déjà joué un set et cette « deuxième mi-temps » se déroule on ne peut mieux. Les chorus s’enchaînent, fluides malgré les difficultés techniques que posent les thèmes (Love for Sale de Cole Porter, Half Nelson et So What de Miles Davis, CTA de Jimmy Heath) des standards que les boppers affectionnent. Les musiciens les jouent autrement, en modernisent le vocabulaire. A la contrebasse, Yves Torchinsky commente, prend des initiatives harmoniques. Eric Dervieu préserve un précieux cha-bada et rythme subtilement la musique. La trompette de Nicolas Folmer époustoufle. Chet Baker ressuscite dans les ballades, mais l’on entend Dizzy Gillespie et Clifford Brown lorsque le tempo se fait rapide et que les notes sculptées par les lèvres gardent intact leur pouvoir mélodique. La flûte d’Hervé Meschinet semble séduite par Roland Kirk. L’air entre dans l’instrument et se change en notes aux couleurs apaisantes. A l’alto, il souffle des aigus suaves, des accords généreux, ceux de Body and Soul son morceau. En grande forme, René multiplie les hommages, à Charlie Parker, à Bud Powell (Un Poco Loco joué en trio dans le registre grave du clavier) et même à Count Basie, un moment fort et poétique. La contrebasse ronronne comme un gros chat heureux, la batterie mène la danse, le piano de René chante de petites notes joyeuses et tendres. Les doigts agiles effleurent les touches. Gorgées de swing et de lyrisme, ses voicings rivalisent d’élégance. Sa musique a du cœur. Lui aussi. Chapeau René !


MARDI 30 décembre
L’Esprit de la Ruche“ (“El espiritu de la colmena“), l’un des plus beaux films du cinéma espagnol existe enfin en DVD (Carlotta). Victor Erice le tourne avec un très petit budget en 1973, deux ans avant la mort de Franco. Erice pratique l’ellipse et minimise les dialogues. Les bruits et les sons suggèrent les images qu’il ne montre pas. Agacée, la censure envisage de l’interdire pour « obscurantisme illogique », mais persuadée de son insuccès en autorise finalement la sortie. Présenté au festival de Saint-Sébastien, il remporte la Coquille d’Or, sa plus haute récompense. L’histoire se passe en 1940, peu de temps après la guerre civile. Un cinéma ambulant projette le “Frankenstein“ de James Whale (1931) dans la salle des fêtes d’un petit village de Castille. Une petite fille Ana (Ana Torrent qui deviendra l’héroïne de “Cría Cuervos“ de Carlos Saura) visionne le film pour la première fois avec les gens du village. Caméra à la main, Luis Cuadrado le directeur de la photographie filme ses réactions, le regard qu’elle pose sur le monstre et la mort qu’elle découvre. On assiste à la naissance d’une conscience par les images traumatiques d’un film. Ana ne joue pas. Vivant intensément son rôle, elle imagine ce qu’on lui cache et croit à ce qu’elle voit, à la réalité du monstre. Interviewé dans les suppléments, Victor Erice raconte qu’apercevant l’acteur grimé qui doit jouer la créature, Ana se réfugie dans les bras d’un adulte et se met à pleurer. La mort, Ana la découvre également dans les propos que son père lui tient sur certains champignons vénéneux « Il n’y a aucun remède pour celui qui y goûte. Il meurt sans tarder. » Erice filme toujours frontalement. Il aime la symétrie des rails, des pièces en enfilade, les plans fixes qui offrent de l’espace et des lignes de fuite aux acteurs. L’intérieur du cadre fait l’objet d’un soin particulier. On rentre dans des tableaux de Vermeer et de Zurbarán. Dans “La vie des abeilles“, Maurice Maeterlinck écrit « esprit de la ruche » pour évoquer les abeilles obéissant à leur reine. Dans le film d’Erice, la ruche est aussi la vieille demeure dans laquelle se déroule la vie des personnages. Les vitres y sont en nid d’abeille. L’image a la couleur du miel.


VENDREDI 2 janvier
Picasso et les maîtres au Grand Palais : on s’y bouscule dans la journée. Les nocturnes restent accessibles pour ceux qui n’ont pas réservé. Une demi-heure d’attente dans le froid pour se procurer un billet et contempler les quelques 210 œuvres exposées reste supportable. Si les  toiles réunies sont exceptionnelles, l’accrochage choque l’œil. Volontairement. Placer côte à côte Les demoiselles des bords de la Seine peint par Courbet en 1857 et le même tableau revu par Picasso en 1950 trouble le regard. Ils ne vont pas ensemble. Paradoxalement, l’intérêt de cette exposition réside dans ces contrastes parfois violents entre des peintures de styles et d’époques différentes. Dès son plus jeune âge, Picasso peint comme un adulte. Ses premiers portraits impressionnent. Réalisé à l’âge de 18 ans, son Portrait de face de Carles Casagemas éblouit et sa Buveuse d’absinthe de 1901 est déjà un chef-d’oeuvre. Après ses peintures noires influencées par Goya, Greco et Vélasquez, débute la période bleue. On contemple avec ravissement son Portrait de Benet Soler de 1903. Mais très vite sa peinture se transforme. Il peint une Fernande à la mantille noire de toute beauté et aborde le cubisme – Portrait d’Ambroise Vollard, Homme à la guitare - , pour revenir à une peinture plus conventionnelle au début des années 20 – Grande baigneuse (1921), Olga (1923), un des plus beaux Picasso de cette exposition. Son Nu au Fauteuil Rouge (1929) est un nouveau combat contre les formes. « La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut. » Picasso détourne, transpose, dénature, pastiche avec humour les peintres qu’il admire et qui guident son travail : « Je peins contre les tableaux qui comptent pour moi, mais aussi avec ce qui leur manque. » Les maîtres de Picasso se suffisent à eux-mêmes. Face à lui d’extraordinaires peintures du Greco (Saint Martin et le Mendiant, Saint Jérôme en cardinal), de Goya (La comtesse del Carpio, La Maja Desnuda) et de Vélasquez (Portrait du nain Sebastian de Morra). Les maîtres, ce sont aussi Manet (Matador saluant, Olympia), Gauguin (Portrait à la palette), Renoir, Cézanne (La baigneuse aux bras écartés), mais aussi Delacroix, Ingres (Odalisque en grisaille), Chardin (Le Gobelet d’argent), Cranach (Portrait de femme) et d’admirables tableaux de Francisco De Zurbarán parmi lesquels son célèbre Agnus Dei, prêté par le musée du Prado. Toutes ces toiles sont visibles jusqu’au 2 février. On se précipitera. (http://rmn.fr/)

Photos©Pierre de Chocqueuse. La photo d'Ana Torrent est une image du film.

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