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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 10:56
Trophées du Sunside 2017 : constats et découvertes

Entre le 5 et le 7 septembre, douze jeunes formations, « bataillèrent » pour remporter l’un des Trophées du Sunside, des prix destinés aux meilleurs groupes et aux meilleurs solistes de la génération montante, les talents de demain. Quatre formations, quatre heures de musique à écouter et à noter trois soirs durant pour que le jury dont j’étais l’un des membres puisse parvenir au palmarès qui fut dévoilé dès le 8 au matin. Le bilan de cette 17ème édition fut incontestablement positif, tant sur le plan musical que sur celui de l’audience. Voir le club de la rue des Lombards investi par un public jeune et enthousiaste donnait du baume au cœur.

La musique apporta son lot de bonnes surprises et de déceptions, ces dernières moins nombreuses que d’autres années grâce au bon niveau technique des musiciens et à la forte personnalité de certains d’entre eux, les groupes proposant du jazz sortant des sentiers battus et des arrangements originaux se voyant récompensés. Leurs judicieuses combinaisons de timbres permirent ainsi à Oggy & The Phonics de remporter le 1er prix du meilleur groupe. Savamment filtrées par des pédales d’effets contribuant à l’identité sonore de la formation, clarinette (Clément Meunier, 1er prix du meilleur soliste), saxophone ténor (Louis Billette), et guitare (Théo Duboule) mêlent leurs sonorités et servent des compositions lyriques et fort bien orchestrées, une musique énergique que rythment Gaspard Colin (basse) et Nathan Vandenbulcke (batterie). Un album autoproduit, “Folklore Imaginaire”, est disponible sur leur site. Après avoir patiemment écouté quantité de thèmes bien fades sauvés par le savoir-faire des musiciens tous capables d’improviser, le jury ne pouvait qu’applaudir les morceaux mélodiques que le groupe proposait. Car, doté d’une technique impressionnante et souvent bardé de diplômes, le musicien de jazz ne cherche trop souvent qu’à faire entendre sa propre musique, se prend pour un compositeur ce qui est loin d’être toujours le cas. Composer un thème séduisant, une vraie mélodie, denrée rare aujourd’hui, n’est pas chose facile. Une ritournelle ou un riff font parfois l’affaire, mais un Ornette Coleman ne se révèle pas tous les jours.

La plupart des musiciens qui se produisirent alternativement au Sunside et au Sunset pendant trois soirs semblaient oublier que tout jazzman dispose d'un vivier de mélodies susceptibles de nourrir son art, de faire du neuf avec du vieux, de créer des nouveaux morceaux à partir d’un répertoire existant. Des mélodies sur lesquelles le musicien peut greffer des improvisations toujours nouvelles et faire chanter de belles phrases mélodiques à l’instrument qu’il pratique. Libre à lui d’imposer de nouveaux standards plus proches de son environnement musical, de son époque. C’est ce que fait Brad Mehldau lorsqu’il reprend des thèmes de Paul McCartney, de Radiohead ou de Sufjan Stevens. La communauté des jazzmen s’enracine ainsi dans un vaste répertoire toujours renouvelé. C’est pour vérifier cet enracinement que le jury demanda à chaque formation de jouer un standard de son choix. Le résultat fut souvent concluant. Et même enthousiasmant dans le cas d’Oggy & The Phonics qui nous offrit une version très originale du Pithecanthropus Erectus de Charles Mingus. Un seul groupe ne se livra pas à cet exercice. Relevant davantage de la musique improvisée que du jazz, leur musique « coup de poing » n’avait qu’un seul mérite : ne pas laisser indifférent.

Car nos oreilles eurent parfois à souffrir, certains batteurs plus fougueux que d’autres, faisant inutilement monter le niveau sonore. Un bon batteur est un batteur que l’on n’entend pas disait Bill Evans. Une boutade certes, mais un batteur qui joue trop fort entraîne inévitablement ses partenaires à faire de même et ce, au détriment de la musique. Cette dernière souffre souvent d’un trop plein de notes. Asphyxié, le tissu musical respire mal, un niveau sonore trop élevé n’arrangeant pas les choses. Groupe vocal féminin réunissant Nirina Rakotomavo, Cynthia Abraham et Céline Boudier (remplacée pour ce concert par Camille Durand), les Selkies surent ainsi nous plonger dans un bain de fraicheur, nous remettre d’aplomb. Leurs voix chaudes et sensuelles s’assemblent, s’harmonisent et se complètent pour chanter du folk, du jazz, des musiques sans frontières. Une mention spéciale du jury récompensa leur prestation. J’ai également apprécié le Gabriel Midon Quartet. Contrairement à d’autres bassistes qui se prennent pour Scott LaFaro ou Jaco Pastorius, Gabriel Midon n’oublie pas que le rôle de son instrument, véritable colonne vertébrale de sa formation, est principalement de porter la musique. Il prend bien quelques solos mélodiques mais toujours à bon escient et préfère laisser ses musiciens parfaire ses intéressantes compositions. Le saxophoniste Romain Cuoq et le pianiste Clément Simon se montrèrent ainsi beaucoup plus à l’aise et performants qu’au sein du groupe de ce dernier.

Trophées du Sunside 2017 : constats et découvertes

Mais la grande découverte de ces Trophées reste pour moi la chanteuse Marie Mifsud. Récompensée par un deuxième prix d’orchestre, sa prestation scénique surpassa toutes les autres. Très à l’aise, mettant aisément le public dans sa poche, elle fut la seule à offrir un vrai spectacle, un show professionnel. Venue du lyrique, Marie Mifsud apprit l’art du jazz vocal auprès de la grande Sara Lazarus. Contrôlant parfaitement son souffle, elle possède une excellente diction et fait ce qu’elle veut avec sa voix. Une voix de soprano qui escalade sans peine les octaves, fait danser les mots et les onomatopées. Mimi Perrin aurait adoré ! Batteur du petit orchestre qui l’accompagne, Adrien Leconte écrit des textes pleins d’humour. Marie contracte, prolonge ou en étire les syllabes pour leur donner du swing. Des compositions originales, mais aussi de grands standards de jazz (Señor Blues d’Horace Silver, Puttin’ on the Ritz très drôle et très champagne en rappel) confiés à un quintette au sein duquel chaque musicien a un rôle précisément défini. Car la mise en place, impeccable, ne souffre d’aucun écart, le groupe allant jusqu’à posséder son propre ingénieur du son. Un bon flûtiste Quentin Coppale double la voix et dialogue avec elle. Le piano de Tom Georgel apporte à la musique son assise harmonique. Quant à la contrebasse bien boisée de Victor Aubert, elle a bien sûr une réelle importance. Marie Mifsud a fait paraître il y a quelques mois “LÀ” un disque autoproduit d’une trentaine de minutes, sept morceaux parmi lesquels des reprises de Take The A Train, Soul Eyes, Black Coffee et Duke Ellington’s Sound of Love. On peut se le procurer sur le site de la chanteuse.

-Oggy & The Phonics : www.oggyandthephonics.com

-Marie Mifsud : www.mariemifsud.com

 

PALMARÈS :

MEILLEUR GROUPE : 1er prix : Oggy & The Phonics - 2ème prix : Marie Misfud Quintet - Mention Spéciale du Jury : Selkies

MEILLEUR SOLISTE : 1er prix : Clément Meunier (clarinette) - 2ème prix : Pierre Carbonneaux (saxophone).

 

Photos © Patrick Martineau - Portrait de Marie Mifsud © Flavien Prioreau

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 16:30
L'Académie remet ses prix

Mon traditionnel compte-rendu de la remise des prix de l’Académie du Jazz. Vous en connaissez déjà le palmarès ce qui me permet de privilégier l’image, de mettre en ligne des photos des lauréats, des musiciens présents à cette soirée et de nos amis qui œuvrent efficacement dans les métiers de la musique, journalistes, photographes, attaché(e)s de presse, organisateurs de concerts, ingénieurs du son, sans oublier de nombreux musiciens et quelques membres de l’Académie dont les visages vous sont peut-être familiers.

L'Académie remet ses prix

 

LA REMISE DES PRIX

C’était donc le 22 janvier dernier au Pan Piper, impasse Lamier dans le 11ème arrondissement de Paris. La cérémonie commença par la remise du Prix du Meilleur Livre, “Music is my Mistress”, les singulières et savoureuses mémoires de Duke Ellington. Publiées aux Etats-Unis en 1973, elles n’avaient jamais été traduites en français. Henri Bovet des Éditions Slatkine & Cie reçut le trophée des mains de François Lacharme. Peu de discours cette année. La plupart des lauréats étant présents, le Président a souhaité privilégier la musique, cette dernière bénéficiant de la bonne acoustique de la salle et de la qualité de la sonorisation.

Invités à rendre hommage à Thelonious Monk qui, né en 1917, aurait eu 100 ans cette année, René Urtreger au piano et Jean-Louis Chautemps au saxophone ténor nous offrirent une belle version de Pannonica, que Monk composa en septembre 1956 chez la baronne Nica de Koenigswarter. Le pianiste l'enregistra un mois plus tard, le 9 octobre, avec Sonny Rollins, Ernie Henry, Oscar Pettiford et Max Roach, jouant la mélodie sur un célesta.

De la musique avec les lauréats du Prix du Jazz Classique, Jérôme Etcheberry (trompette), Michel Pastre (saxophone ténor) – les timbres de leurs instruments respectifs se mêlent de bien belle façon – et Louis Mazetier (piano).

 

De la musique encore après que François Lacharme eut remercié les sponsors de l’Académie, cette dernière fonctionnant grâce à la générosité de généreux mécènes : la Fondation BNP Paribas, la SACEM, la SPEDIDAM, le Conseil des Vins de Saint-Émilion dont les dives bouteilles furent appréciées lors des agapes qui suivirent, mais aussi le Goethe Institut qui accueille depuis quelques années nos fiévreux débats.

De la musique car Michele Hendricks est sur scène pour recevoir le Prix du Jazz Vocal. Pour “A Little Bit of Ella”, un disque qui inexplicablement n’avait jamais vu le jour, un enregistrement de 1998 avec Tommy Flanagan au piano. It Don’t Mean a Thing puis un arrangement de Sweet Georgia Brown et la salle, conquise par l’agilité de son scat, la salua de ses applaudissements.

On a bien sûr regretté l’absence du trompettiste Avishai Cohen se trouvant quelque part en Inde, en pleine jungle, et donc dans l’incapacité de se voir remettre le Grand Prix de l’Académie pour “Into the Silence”, son premier disque pour ECM, un silence troublé par les bruits inquiétants du lieu qui l’entoure dans le petit film de remerciement qu’il nous fit parvenir. François Arveiller d’Universal récupéra le trophée...

...pour laisser le micro à un autre artiste ECM, le saxophoniste Andy Sheppard, Prix du Musicien Européen que l’on a pu entendre en novembre dernier au Jazz Club Étoile au sein du Gil Evans Paris Workshop que dirige Laurent Cugny. C’est avec Nguyên Lê à la guitare et Michel Benita à la contrebasse que le saxophoniste interpréta Looking for Ornette, la dernière plage de “Surrounded By Sea”, un album ECM de 2015, son plus récent. On aurait souhaité entendre davantage le chant enveloppant de son instrument, ses improvisations mélodiques sensibles et lyriques, mais d’autres prix sont à remettre, d’autres musiques attendent d'être écoutées.

La prestation de Laurent Courthaliac souleva l’incompréhension de certains. C’est oublier que le Prix du meilleur disque français ne récompense pas quelques minutes de concert, mais un album studio “All My Life”, le meilleur du pianiste à ce jour, une réussite qui doit aussi beaucoup à ses arrangements, aux solistes qui l’entourent (Fabien Mary, Bastien Ballaz, Dmitry Baevsky, David Sauzay, Xavier Richardeau, ils méritent tous d’être salués) et aux orchestrations soignées de Jon Boutellier.

Mais une puissante onde sonore envahit la salle. En quartette avec Samuel Hubert (basse électrique) et Romain Sarron (batterie), Corey Dennison et Gerry Hundt son complice font jaillir de leurs guitares les notes brûlantes d’une musique simple, mais terriblement efficace. Ils viennent de Chicago et ont voyagé jusqu’à nous pour recevoir leur récompense, le Prix Blues que leur remet Jacques Périn et Nicolas Teurnier, tous deux membres de l’Académie.

Difficile après cela pour le lauréat du très convoité Prix Django Reinhardt de maintenir pleinement l’attention avec sa musique plus riche sur le plan harmonique, mais moins festive et plus difficile à mettre en scène. Après avoir reçu son trophée des mains de Jean-Jacques Goron, Délégué Général de la fondation BNP Paribas, trophée accompagné d’un chèque de 3000€ offert par la fondation, Fred Nardin suscita pourtant l’admiration par la qualité et la modernité de son piano. Avec Samuel Hubert cette fois à la contrebasse et Romain Sarron, notre jeune et talentueux récipiendaire joua Green Chimneys de Monk et une de ses compositions chaloupées qui devrait être au programme de l’album en trio qu’il prépare.

L'Académie remet ses prix

 

L'AFTER
 

Avec des photos de Jean-François Pitet, René Urtreger & Jacqueline, Jean-Pierre Vignola, Paul Lay, Michel El-Malem, Arnaud Merlin, Jean Szlamowicz, Geneviève Peyregne, Christian Bonnet, Philippe Gaillot, Sophie Le Roux, Jean Delmas, Françoise Philippe, Bruno Rousselet, Jean-Jacques Goron, Laurent Courthaliac, Laurent Cugny, Laurent Mignard, Jean-Jacques Pussiau, Daniel Humair, Pierre Megret, Lionel Eskenazi, Chelima Fade, Claude Carrière, Philippe Etheldrède, Philippe Soirat, Alain Jean-Marie, Leïla Olivesi, Philippe Marchin, Agnès Thomas, Marie-Claude Nouy, Corey Dennison, Gilles Coquempot, Jean-Philippe Doret, Olivier Temime, Claudette de San Isidoro, Andy Sheppard, Pierre de Chocqueuse, Jean-Louis Lemarchand, Philippe Baudoin, Francis Capeau, Olga, Glenn Ferris. © Pierre de Chocqueuse

L'Académie remet ses prix
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LE PALMARÈS 2016

 

Prix Django Reinhardt :

FRED NARDIN

Grand Prix de l’Académie du Jazz :

AVISHAI COHEN « Into the Silence »

(ECM/Universal)

Prix du Disque Français :

LAURENT COURTHALIAC « All My Life »

(Jazz & People / PIAS)

Prix du Musicien Européen :

ANDY SHEPPARD

Prix de la Meilleure Réédition ou du Meilleur Inédit :

THAD JONES / MEL LEWIS ORCHESTRA « All My Yesterdays, The Debut 1966 Recordings at the Village Vanguard »

(Resonance / Socadisc)

Mention Spéciale :

FRANÇOIS RILHAC « It's Only a Paper Moon »

(Black & Blue)

Prix du Jazz Classique :

JÉRÔME ETCHEBERRY / MICHEL PASTRE / LOUIS MAZETIER

« 7:33 Bayonne »

(Jazz aux Remparts)

Prix du Jazz Vocal :

MICHELE HENDRICKS « A Little Bit of Ella »

(Cristal Records)

Prix Soul :

WILLIAM BELL « This Is Where I Live »

(Stax / Universal)

Prix Blues :

COREY DENNISON « Corey Dennison Band »

(Delmark / Socadisc)

Prix du Livre de Jazz :

DUKE ELLINGTON « Music is my Mistress »

(Editions Slatkine)

 

CREDITS PHOTOS : Les Trophées 2016 - Le Pan Piper - François Lacharme avec René Urtreger & Jean-Louis Chautemps - Henri Bovet - Louis Mazetier avec Jérôme Etcheberry & Michel Pastre - François Lacharme - Michele Hendricks - François Lacharme & François Arveiller - Andy Sheppard - Laurent Courthaliac - Corey Dennison - Fred Nardin & Jean-Jacques Goron © Philippe Marchin - Photo de groupe et les photos de l'After © Pierre de Chocqueuse

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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 09:12
Soir de fête

Présidée par François Lacharme, l’Académie du Jazz fêtait ses soixante ans au théâtre du Châtelet le 8 février et, pour la première fois de son histoire, accueillait le grand public lors d’une soirée de gala au cours de laquelle elle dévoila son palmarès 2015. La remise des prix fut toutefois écourtée au profit d’un programme musical varié et attractif, la musique restant la grande gagnante de cette soirée inoubliable.

Soir de fête

Un All Stars d’anciens lauréats du Prix Django Reinhardt en constituait la première partie. Récipiendaire du prix en 1961, René Urtreger eut l’honneur d’ouvrir les festivités. Il choisit une composition récente, Timid, dédiée à Agnès Desarthe qui termine d’écrire un livre sur le pianiste pour les Éditions Odile Jacob (parution prévue au printemps). Après cette belle prestation en solo, René fut rejoint sur scène par Airelle Besson et Eric Le Lann (trompettes), Géraldine Laurent, Pierrick Pedron et Stéphane Guillaume (saxophones), Henri Texier (contrebasse) et Simon Goubert (batterie). Summertime (dans une réduction du superbe arrangement de Gil Evans) et Milestones furent ainsi joués en octette.

Soir de fête
Soir de fête

Toujours avec René Urtreger au piano, Henri Texier à la contrebasse et Simon Goubert à la batterie, Airelle Besson et Stéphane Guillaume nous offrirent une belle version de Django, un thème de circonstance. Géraldine Laurent et Eric Le Lann firent de même dans The Man I Love et dans What’s New, Airelle s’associa au saxophone alto de Pierrick Pedron, les huit musiciens de l’orchestre constituant ainsi des quintettes au personnel interchangeable. Autre temps fort, une relecture acrobatique de The Bridge (Sonny Rollins), exploit réalisé sans piano par les trois saxophones, la contrebasse et la batterie. Les lauréats du Prix Django Reinhardt remplissaient aussi la salle. Antoine Hervé, Laurent Cugny, Pierre de Bethmann, Jean-Louis Chautemps, Laurent de Wilde, Sophia Domancich, Médéric Collignon, j’en oublie bien sûr, n'avaient pas voulu manquer l’événement. D’autres non plus. Le Châtelet, archi-comble, avait un air de fête.

Soir de fête

Après un court entracte, François Lacharme revint sur scène remercier les sociétés civiles (SACEM, SPEDIDAM, ADAMI) et les partenaires de l’Académie parmi lesquels la Fondation BNP Paribas dont l’Académie bénéficie depuis plusieurs années du généreux mécénat. La remise des prix fut courte. Peu de blabla, mais le micro laissé à des lauréats heureux qui prirent le temps de le dire. Le Prix du Disque Français fut remis à Géraldine Laurent pour “At Work(Gazebo / L'autre distribution), un disque en quartette produit par le pianiste Laurent de Wilde qui recueille bien des récompenses, l’Académie Charles Cros l'ayant également primé.

Soir de fête

Récompensé pour l’ensemble de son œuvre, John Surman qui vit à Oslo avait fait le voyage pour recevoir Le Prix du Jazz Européen et participer au concert. Pianiste du Duke Orchestra, Philippe Milanta obtenait le Prix du Jazz Classique pour “For Duke and Paul”, un album enregistré avec le saxophoniste André Villeger. Quant au très convoité Prix Django Reinhardt, la plus prestigieuse récompense que décerne chaque année l’Académie, il échut à Paul Lay, qui au piano nous offrit une version de Cheek to Cheek aussi moderne et audacieuse qu’inattendue.

Soir de fête

Le rideau se leva sur le Duke Orchestra* dirigé avec talent et savoir-faire par Laurent Mignard. On est soulevé par le swing, la puissance sonore des sections, conquis par la beauté et l’intelligence d’un répertoire intemporel. L’orchestre attaqua très fort avec Kinda Dukish couplé avec Rockin’in Rhythm, morceaux qui firent trembler les murs du théâtre, Philippe Milanta nous offrant un mirifique solo de piano. Carl Schlosser fit chanter Cop Out à son saxophone ténor. Didier Desbois brilla à l’alto dans Things Ain’t What They Used to Be et le saxophone baryton de Philippe Chagne donna expressivité et chaleur à l’immortel(le) Sophisticated Lady, les musiciens, tous excellents, se partageant des chorus mémorables. Un des autres sommets de la soirée nous fut donné avec la Harlem Suite que Duke Ellington enregistra en décembre 1951 pour Columbia. Une partition qui permet à Aurélie Tropez de mettre en valeur sa clarinette. Assurant les effets de growl, la trompette de Jérôme Etcheberry y tient une place importante. Cet orchestre irrésistible est porté par une section rythmique associant étroitement le piano de Philippe Milanta, la contrebasse de Bruno Rousselet et la batterie confiée à Julie Saury, celle de Sam Woodyard acquise récemment par la Maison du Duke*, mariage de trois gros instruments organisant le rythme, posant le temps sur lequel tous les musiciens doivent obéir et se régler.

*Dirigé par Laurent Mignard, le Duke Orchestra comprend : Benjamin Belloir, Gilles Relisieux, Jérôme Etcheberry, Richard Blanchet (trompettes), Nicolas Grymonprez, Michaël Ballue, Jerry Edwards (trombones), Didier Desbois, Aurélie Tropez (saxophones alto, clarinettes), Fred Couderc, Carl Schlosser (saxophones ténor), Philippe Chagne (saxophone baryton, clarinette basse), Philippe Milanta (piano), Bruno Rousselet (contrebasse) et Julie Saury (batterie).

 

* La Maison du Duke : www.maison-du-duke.com

Soir de fête
Soir de fête

Les invités du Duke Orchestra qu’annonçait le programme étaient bien sûr très attendus. Parmi eux, John Surman qui avait apporté son saxophone soprano joua un arrangement de Passion Flower de son ami John Warren, et séduisit le public par sa sonorité veloutée, la douceur de son timbre donnant un surplus de tendresse à ce classique ellingtonien.

Soir de fête

Récipiendaire du Prix Django Reinhardt en 1966, Jean-Luc Ponty avait fait parvenir à Laurent Mignard deux de ses compositions arrangées par Jim McNeely. To and Fro, la première, exige une cadence quelque peu alambiquée. Le violoniste parvint toutefois à s’intégrer facilement à la formation qui avait eu le temps de travailler ses morceaux. Nul autre que lui maîtrise à ce point l’instrument dans le jazz, le musicien virtuose séduisant par sa sonorité heureuse, la chaleur expressive de son timbre. Bénéficiant d’un arrangement plus chatoyant, The Struggle of the Turtle to the Sea, sa seconde pièce, une ballade, fut un des grands moments de cette sacrée soirée. Seul bémol, Sanseverino fut modérément apprécié dans It Don’t Mean a Thing malgré la parfaite tenue du Duke Orchestra pendant sa prestation. Bien chanter Ellington n’est pas à la portée de tous. La longue introduction de Take the “A Train confié au piano, les magnifiques couleurs peintes par les anches et les cuivres que le swing met si bien en mouvement, nous firent oublier le scat approximatif du musicien dont les efforts pour se rapprocher du jazz méritaient indulgence.

Soir de fête

Ce soir de fête s’acheva tard dans la nuit au Sunset. Le Conseil des Vins de Saint-Emilion régalait. Le bleu du jazz se teintait de rouge dans le noir de la nuit.

Photos © Philippe Marchin

Soir de fête

LE PALMARÈS 2015

 

Prix Django Reinhardt :

PAUL LAY

Grand Prix de l’Académie du Jazz :

FRED HERSCH « SOLO »

(Palmetto)

Prix du Disque Français :

GÉRALDINE LAURENT « AT WORK »

(Gazebo/L’Autre Distribution)

Prix du Musicien Européen :

JOHN SURMAN

Prix de la Meilleure Réédition ou du Meilleur Inédit :

ERROLL GARNER « THE COMPLETE CONCERT BY THE SEA »

(Columbia Legacy/Sony Music)

Prix du Jazz Classique :

ANDRÉ VILLÉGER / PHILIPPE MILANTA « FOR DUKE AND PAUL »

(Camille Productions/Socadisc)

Prix du Jazz Vocal :

CÉCILE McLORIN SALVANT « FOR ONE TO LOVE »

(Mack Avenue/Harmonia Mundi)

Prix Soul :

TAD ROBINSON « DAY INTO NIGHT »

(Severn/www.severnrecords.com)

Prix Blues :

HARRISON KENNEDY « THIS IS FROM HERE »

(Dixiefrog/Harmonia Mundi)

Prix du livre de Jazz :

JULIA BLACKBURN « LADY IN SATIN »

(Rivages Rouge/Payot)

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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 09:42
Frontenay : le jazz en jaune

Frontenay (Franche-Comté) : accroché au flanc de la montagne, son château (XIIe siècle) et ses terrasses accueillent l’amateur de jazz. En contrebas, l’église et son cimetière qu’ombrage une allée de tilleuls. L’écrivain Bernard Clavel y repose. Un havre de paix que ne trouble guère la musique du festival qui s’y déroule tous les deux ans. On excuse d’ailleurs bien volontiers ces vibrations de l’air que portent des vents capricieux.

Frontenay : le jazz en jaune

La musique du batteur Mourad Benhammou et de ses Jazzworkers s’ancre dans le hard bop des années 50 et 60, celui des Jazz Messengers d’Art Blakey. Les thèmes sont le plus souvent exposés à l’unisson par la trompette de Fabien Mary, le saxophone de David Sauzay. Au piano, Pierre Christophe fait des merveilles. Ses harmonies nourrissent la musique, lui donnent des couleurs rubicondes.

Frontenay : le jazz en jaune

Les vins de la région colorent ainsi les joues de ceux qui en abusent. Difficile de résister aux Côtes du Jura Tradition, assemblage heureux de chardonnay et de savagnin. Vieilli en fût de chêne six ans et trois mois, ce même savagnin donne le fameux vin jaune qui ne ressemble à aucun autre. Une bouteille de 62cl, le clavelin, en garde les arômes. Dans clavelin, il y a clave, instrument et rythmes adoptés par la musique afro-cubaine. Le vin jaune se marie fort bien avec le jazz. Sa robe cousine avec celle du soleil.

Frontenay : le jazz en jaune

Celle que porte Lou Tavano met en valeur sa jolie plastique. Lou se déplace avec aisance. Elle a fait du théâtre, sait capter l’attention du public, le soulève, le subjugue. Sa voix est fraîche et joliment timbrée. Elle a beaucoup chanté dans les clubs de jazz de la capitale et les festivals sont aujourd’hui nombreux à l’accueillir. Avec elle de jeunes musiciens : Arno de Casanove (trompette) et Maxime Berton (saxophones) pour mettre des couleurs sur une musique qui tend la main à d’autres genres que le jazz, Alexandre Perrot (contrebasse) et Ariel Tessier (batterie) pour lui donner du rythme. Les arrangements habiles de son pianiste et compagnon, Alexey Asantcheeff font ressortir leurs mélodies. Après “Lou Tavano Meets Alexey Asantcheeff”, un premier disque auto-produit, le Lou Tavano Sextet a terminé l’enregistrement d’un album pour ACT. Sortie prévue en janvier 2016.

Frontenay : le jazz en jaune

Nikki et Jules s’entendent pour que la fête commence. Nikki c’est Nicole Rochelle. Elle danse, se trémousse, arpente la scène comme une coureuse de marathon. Difficile de la prendre en photo avec mon vieux Kodak ! Jules c’est Julien Brunetaud. Petit, il est tombé dans la potion magique du boogie et du blues. Avec eux, Bruno Rousselet fait vrombir sa basse électrique et Julie Saury cravache sa batterie. Le swing n’a pas de secrets pour eux. Ils savent chauffer une salle, préparer le terrain à la vedette de la soirée, à Lucky Peterson qui a manqué son avion. Mais ses musiciens sont là, ceux qu’il utilise pour ses concerts européens, de fameux bûcherons dont les cognées chantent les notes lourdes d’un rock’n’roll qui n’est pas ma tasse de thé. J’attends prudemment à la buvette que le brouhaha s’estompe. On y trouve des breuvages beaucoup plus à mon goût. Des agapes qui se poursuivent en jaune tard dans la nuit chez le clan Petitot, Nicolas et son père Dominique. Avec Jean-Claude Pacaud, ils sont les âmes fortes d’un festival qu’il fait bon fréquenter.

Photos © Pierre de Chocqueuse. Clavelin de vin jaune © Photo X/D.R.

Frontenay : le jazz en jaune
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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 09:45
Vendanges académiques : le cru 2014

Rendez-vous médiatique autant que jazzistique, l’Académie du Jazz attire et rassemble. Comprenant des musiciens, des journalistes, des représentants du métier du disque et des sociétés civiles, la foule qui se pressait le lundi 19 janvier au théâtre du Châtelet à sa traditionnelle remise des prix ne me contredira pas. Chaque année, l’Académie décerne dix prix. Ils témoignent de la pluralité « d’une musique tolérante qui a prospéré dans des lieux de tolérance » précisa le Président François Lacharme dans son discours introductif, ajoutant que les tragiques évènements survenus au siège de Charlie Hebdo privaient l’Académie de la présence de Cabu.  « Il était assis avec nous et nous manque beaucoup ». Musique que personne ne s’accorde à définir de manière satisfaisante, le jazz parvient, année après année, à fédérer un aréopage de journalistes aux goûts variés, un corps électoral qui, en toute indépendance, établit un palmarès reflétant sa richesse.

Vendanges académiques : le cru 2014

Le Prix du livre de Jazz échut à Lau- rent Cugny pour le premier tome d’“Une histoire du jazz en France” aux Editions Outre-Mesure, passionnant ouvrage universitaire de plus de six cents pages (quatre tomes sont prévus), et à Jean-Luc Katchoura pour une non moins volumineuse biographie de Tal Farlow réalisée avec la collaboration de Michele Hyk-Farlow. Veuve du guitariste, elle confia ses archives à l’auteur, l’ouvrage, édité par les Editions Paris Jazz Corner (Arnaud Boubet) et mis en page par Philippe Ghielmetti, se voyant ainsi illustré par une très riche iconographie. Nos deux ex æquo furent quelque peu surpris lorsque François Lacharme tendit à chacun la moitié d’un trophée, une blague académique bien sûr, saluée par des rires et des applaudissements.

Vendanges académiques : le cru 2014

Ne pouvant participer à cette cérémonie, Robert Cray, Prix Blues pour “In My Soul”, son neuvième album, avait fait parvenir un petit film dans lequel il remercie du fond du cœur l’Académie et sa commission blues. Rédacteur en chef de la revue Soul Bag et membre de cette commission, Nicolas Teurnier décachetant les enveloppes révéla les finalistes, Robert Cray, mais aussi Mali Music (de son vrai nom Kortney Jamaal Pollard) pour le Prix Soul. Son disque, “Mali Is”, mêle naturellement de nombreuses influences, folk, blues, jazz, soul, gospel faisant bon ménage dans un opus très réussi.

Vendanges académiques : le cru 2014

Deux ex æquo également pour le Prix du Meilleur Inédit ou de la Meilleure Réédition privilégiant un travail éditorial. Attaché à la sauvegarde de notre patrimoine sonore, Patrick Frémeaux fut récompensé pour l’ensemble de ses rééditions jazz consacrées à la discographie des géants qui en ont bâti l’histoire ou à des anthologies, des coffrets aux livrets particulièrement soignés, les textes bilingues d’Alain Gerber, Daniel Nevers, Gilles Pétard, Alain Tercinet, ou du regretté Pierre Lafargue aidant à comprendre cette musique, à la rendre perméable aux non-initiés.

Vendanges académiques : le cru 2014

Également primé, Sidney Bechet “In Switzerland / En Suisse”. Tirée à 2000 exemplaires, cette édition (un coffret) comprend 4 CD audio et un livre bilingue (français / anglais) de 216 pages qui réunit 250 photos et 140 documents rares ou inédits. Les textes sont de Fabrice Zammarchi et de Roland Hippenmeyer, les biographes du saxophoniste; les préfaces de Daniel Sidney Bechet son fils, de Bob Wilber son élève et de Claude Wolff son manager. La musique réunit plus de 4h15 de concerts, de spectacles radiophoniques, d’interviews rares ou inédits provenant des archives de Radio-Genève, de Radio-Lausanne et de fonds privés. Le trophée fut remis à Fabrice Zammarchi (photo), David Hadzis portant le projet au nom de la United Music Foundation. Installée à Genève, créée depuis moins de deux ans, cette fondation a pour objectif la préservation du patrimoine musical enregistré et sa mise en valeur. Daniel Sidney Bechet (caisse claire et charleston), Olivier Franc (sur le soprano de Bechet) et Jean-Baptiste Franc (piano) assurèrent un intermède musical en interprétant Sweet Louisiana et I’ll Be Proud of You.

Vendanges académiques : le cru 2014

L’Académie rendit aussi hommage à Billie Holiday. Née en 1915, elle aurait eu cent ans en avril prochain ce qui explique que le carton d’invitation à la présente cérémonie, une photo de Jean-Pierre Leloir, porte son effigie. Pour en parler, François Lacharme convia au téléphone Michel Gaudry, l’un des derniers musiciens qui joua avec elle. Il tient la contrebasse dans le document prêté par l’INA (“Music Hall Parade, 1958”) qui fut projeté dans le foyer.

Vendanges académiques : le cru 2014

Auteur d’un roman (“My Name is Billie Holiday” chez Albin Michel) et d’un spectacle sur la chanteuse, Viktor Lazlo monta sur scène pour lui témoigner son admiration : « Sa voix véhiculait tant de sensations ! En vieillissant, mon parcours m’a progressivement rapproché d’elle. J’ai plongé dans un répertoire que, sans elle, je n’aurais probablement jamais connu, essayant dans mon spectacle de restituer le bonheur qu’elle m’avait apporté. »

Vendanges académiques : le cru 2014

Victor Lazlo remit à la chanteuse danoise Sinne Eeg le Prix du Jazz Vocal pour son album “Face the Music”, son septième, un disque enregistré sur trois jours à Copenhague, l’un des seuls à avoir été correctement distribué en France où elle reste par trop méconnue. Sinne avait fait le voyage de Los Angeles pour recevoir son prix. Elle chante des standards, ses propres morceaux, maîtrise parfaitement le scat et affectionne les morceaux de bravoure. Accompagné par Jacob Christoffersen, son pianiste, et par Stéphane Kerecki à la contrebasse, elle reprit un morceau du répertoire de Billie Holiday, You’ve Changed, et l’une de ses compositions, Crowded Heart, deuxième plage de l’album récompensé.

Vendanges académiques : le cru 2014

Le très convoité Prix Django Reinhardt fut attribué à Airelle Besson devant la chanteuse Cécile McLorin Salvant et le pianiste Paul Lay. Retenue en Algérie par un problème de visa, Airelle ne put venir chercher son prix, mais envoya une vidéo réalisée à New York quelques jours plus tôt dans laquelle, très émue, elle remercie vivement les membres de l’Académie du Jazz « J'aurais tant aimé être des vôtres pour partager ce moment unique. J'ai pensé à vous très fort et suis extrêmement triste et désappointée de n’avoir pas été présente » écrit-elle dans une lettre qui l’accompagne. En son absence, Patrick Schuster des disques Naïve et Petra Gehrmann de Métisse Music, son éditeur, saluèrent la trompettiste, « une artiste très fine, ouverte à de nombreux genres de musique, toujours d’accord pour travailler sur d’autres projets que les siens », mais aussi son partenaire, le guitariste Nelson Veras.

Vendanges académiques : le cru 2014

Pressé de remettre le Prix du disque Français à Stéphane Kerecki pour son album “Nouvelle Vague”, taquiné pour les chaussettes notoirement dépareillées qu’il portait lors de sa dernière visite à l’Académie (une photo faisant foi), Jean-Pierre Mocky, répondit avec humour aux questions de François Lacharme. Après un film avec Gérard Depardieu et Pierre Richard récemment terminé, le cinéaste doit en tourner un autre, toujours avec Depardieu, en Russie, du Tchekhov, « un type formidable qui a écrit 700 nouvelles que personne ne connaît », Mocky nous confiant aussi ses impressions sur les réalisateurs de la Nouvelle Vague.

Vendanges académiques : le cru 2014
Vendanges académiques : le cru 2014

Accompagné par John Taylor au piano, Stephane Kerecki interpréta Gary, un des morceaux de “Patience”, un disque de 2010, le premier que Stéphane et John enregistrèrent ensemble, et, composé par Paul Misraki, le thème principal d’“Alphaville” de Jean-Luc Godard, un extrait du disque primé que Stéphane décrit comme « une aventure, la rencontre de cinq personnes. John Taylor, Emile Parisien, Fabrice Moreau et Jeanne Added ont eu une énorme responsabilité dans l’élaboration de cette musique. Sans eux, ce disque n’aurait vraiment pas été le même ».

Vendanges académiques : le cru 2014

Le Grand Prix de l’Académie du Jazz fut attribué à Ambrose Akinmusire pour “The Imagined Savior Is Far Easier To Paint” devant un album Impulse ! de Ran Blake. Le précédent disque du trompettiste avait déjà été récompensé “When the Heart Emerges Glistening” obtenant le prix en 2011. Ne pouvant être présent, Ambrose fit parvenir à l’Académie un petit film dans lequel il improvise sur un piano droit. Des post-it sont fixés au cadre. Il s’en saisit pour caresser les touches de son clavier et les présenter à la caméra. On découvre alors, non sans surprise, que tous contiennent un nom, celui d’une victime des responsables de la tuerie de Charlie Hebdo. En son absence, Nicolas Pflug (Blue Note) et Mariah Wilkins (son manager, ici en photo), récupérèrent le trophée.

Vendanges académiques : le cru 2014

Cabu possédait de nombreux amis parmi les académiciens (Christian Bonnet, Claude Carrière) et aimait participer à cette remise de prix. « Il était là et il croquait tout le monde, de dos, de face, de profil, son crayon recréant le mouvement, le swing qu’il aimait tant. Cabu était un amoureux du jazz et des jazzmen ». Ce portrait du dessinateur est de Jean-François Pitet, un de ses proches. Pour lui rendre hommage, il nous offrit un montage de ses dessins, un petit film dont la projection fut saluée par une émouvante standing ovation. On y voit Cabu dessiner et danser sur « un morceau qu’il appréciait, un morceau de son idole Cab Calloway, Jumpin’ Jive dans une version de 1943, celle de “Stormy Weather”. Lorsque Cabu l’écoutait, il ne tenait pas en place ».

Après avoir remercié les sponsors de l’académie et leurs représentants, Jean-Luc Choplin directeur du Châtelet, Jean-Jacques Goron et Ann d’Aboville de la Fondation BNP Paribas, François Besson et Lilian Goldstein de la SACEM, Jean-Paul Bazin de la SPEDIDAM, le Goethe Institut dont les locaux de l’avenue d’Iena abrite depuis plusieurs années l’Assemblée Générale de l’Académie, et Franck Binard, Président du Conseil des vins de Saint-Émilion, François Lacharme appela sur scène Dominique Renard, le directeur du Festival de Jazz de Saint-Émilion (« un assemblage de vin et de musique ») afin de remettre le Prix du Jazz Européen.

Vendanges académiques : le cru 2014

Les pianistes Michael Wollny et John Taylor se le partagèrent. Interrogé sur sa carrière, Taylor, né en 1942, cita les noms de Ronnie Scott, Johnny Griffin, Joe Henderson, Lee Konitz et Kenny Wheeler, musiciens qu’il accompagna. On lui doit la création du groupe Azimuth (avec la chanteuse Norma Winstone qui fut son épouse) et il enregistra quatre albums en trio pour ECM sous le leadership du batteur Peter Erskine. Le label italien Cam Jazz abrite ses disques les plus récents. Taylor confia être particulièrement touché par ce prix, le premier qu’on lui remettait. Il salua également son collègue Michael Wollny qui fut un de ses élèves lorsqu’il enseignait en Allemagne. Le manager de ce dernier, Philippe Ochem, prit ensuite la parole : « Michael donne ce soir un concert à l’auditorium de la radio de Brême, au nord de l’Allemagne. Il m’a chargé de vous dire qu’il était très honoré de partager ce trophée avec John Taylor qui a été son professeur et mentor ».

Vendanges académiques : le cru 2014

Après un intermède pianistique confié à Taylor qui interpréta en solo une version mémorable d'Ambleside, composition qu’il a enregistrée plusieurs fois, François Lacharme appela sur scène Petula Clark, Sapho, Christian Morin et Fabienne Thibeault pour remettre le Prix du Jazz Classique. Un choix de dernière minute, des évènements imprévus rendant impossible la présence d'Abd Al Malik et de Juliette Greco, les remettants prévus. Cette dernière exprima ses regrets dans un texto qu’elle fit parvenir à l’Académie : « Je suis tellement triste de ne pas pouvoir partager avec vous le pain, le vin et les bonheurs fous que provoque la musique. Me reste votre invitation et vos mots, et cela est aussi du bonheur. » Le prix fut attribué à Tchavolo Schmitt pour son album “Mélancolies d’un soir”.

Vendanges académiques : le cru 2014

Lauréats et remettants furent appelés à se rassembler pour une photo et le public convié au traditionnel cocktail tant prisé pour ses grands crus de Saint-Émilion – Château Jucalis, Clos des Menuts et autres dives bouteilles débouchées par l’infatigable commissaire Mégret –, François Lacharme concluant cette remise de prix par la formule désormais célèbre « Après le bla-bla, le glou-glou », invitation oh combien irrésistible à déguster des vins divins. La remise des prix 2014 : un grand cru assurément !

Le site officiel de l’Académie du Jazz pour la connaître davantage : www.academiedujazz.com

Vendanges académiques : le cru 2014

LE PALMARÈS 2014

Prix Django Reinhardt :

Airelle Besson

Grand Prix de l’Académie du Jazz :

Ambrose Akinmusire « The Imagined Savior Is Far Easier To Paint » (Blue Note/Universal)

Prix du Disque Français :

Stéphane Kerecki « Nouvelle Vague » (Out Note/Harmonia Mundi)

Prix du Musicien Européen :

Ex-aequo : John Taylor, Michael Wollny

Prix de la Meilleure Réédition ou du Meilleur Inédit :

Ex-aequo :

Patrick Frémeaux pour l’ensemble de ses rééditions jazz

Sidney Bechet « In Switzerland / En Suisse »  (Coffret de 4CDs United Music Foundation)

Prix du Jazz Classique :

Tchavolo Schmitt « Mélancolies d’un soir » (Label Ouest)

Prix du Jazz Vocal :

Sinne Eeg « Face The Music » (Stunt/UnaVoltaMusic)

Prix Soul :

Mali Music « Mali Is… » (ByStorm-RCA/Sony),

Prix Blues :

The Robert Cray Band « In My Soul » (Provogue/Wagram)

Prix du livre de Jazz :

Ex-aequo :

Laurent Cugny « Une Histoire Du Jazz En France Tome 1 : Du Milieu Du XIXe Siècle à 1929 » (Outre Mesure)

Jean-Luc Katchoura With Michele Hyk-Farlow « Tal Farlow : Un Accord Parfait / A Life In Jazz Guitar » (Paris Jazz Corner)

Vendanges académiques : le cru 2014

CREDITS PHOTOS :

François Lacharme, Jean-Luc Katchoura & Laurent Cugny, Patrick Frémeaux, Fabrice Zammarchi, Viktor Lazlo, Sinne Eeg, Petra Gehrmann & Patrick Schuster, Jean-Pierre Mocky & François Lacharme, Stéphane Kerecki, Mariah Wilkins, Cabu, John Taylor, Petula Clark avec Sapho, Christian Morin, Tchavolo Schmitt et Fabienne Thibeault, Le commissaire Mégret, Lauréats 2014 et remettants  © Philippe Marchin

 

Billie Holiday sur écrans, Stéphane Kerecki & John Taylor © Pierre de Chocqueuse

 

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25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 12:22
L'Académie fait sa Grand Messe

Mardi 14 janvier

Corps électoral, officiels du Ministère de la Culture, représentants des sociétés civiles, responsables de compagnies de disques, attachés de presse, journalistes et pique-assiettes, tous se pressent à la Grand Messe de l’Académie du Jazz qui se tient une fois l’an au foyer du Châtelet. Vénérable institution – elle fêtera en 2015 son soixantième anniversaire –, l’Académie que préside François Lacharme y remet ses prix. Malgré la longueur des sermons, les cantiques furent plus réjouissants que d’habitude. Les prix aussi, bien qu’étant difficile de satisfaire les anciens et les modernes, de réconcilier des chapelles dont les affiliés n’écoutent pas le même jazz, musique plurielle et américaine qui, transplantée en Europe, souffre aujourd’hui d’un problème aigu d’identité. Qu’est-ce que le jazz ? Avec la surmultiplication des genres musicaux, la réponse semble encore plus difficile à donner qu’elle ne l’était. Pourtant, à l’issue d’un vote et de discussions passionnées, une cinquantaine de journalistes  parviennent chaque année en toute indépendance à établir un palmarès qui reflète bien son dynamisme et sa diversité.

L'Académie fait sa Grand Messe
L'Académie fait sa Grand Messe

Remis par Jean-Luc Choplin, directeur du théâtre du Châtelet, à Adeline Regnault (Éditions 13ème Note), le Prix du Livre de Jazz, le premier à être décerné, couronna “Lâchez-moi !”, autobiographie du pianiste Hampton Hawes (1928-1977) écrite en collaboration avec Don Asher, musicien et auteur de six romans. La vie de Hawes en fut un également. Junkie, ses mésaventures souvent hilarantes le menèrent à toucher le fond et à tâter de la prison. Gracié par le président Kennedy en 1963, il se consacra sérieusement au jazz et devint le pianiste préféré des musiciens californiens. Publié en 1972, “Lâchez-moi !” (“Raise Up Off Me : A Portrait of Hampton Hawes”) n’avait jamais été traduit en français.

L'Académie fait sa Grand Messe

Récompensé pour l’ensemble de son œuvre, Tomasz Stanko obtint le Prix du Musicien Européen. Retenu à Varsovie, il fit parvenir à l’Académie un petit film dans lequel il remercie cette dernière en musique. Invisible en France depuis plusieurs années, scandaleusement oublié des festivals de l’hexagone qui préfèrent remplir leurs grandes surfaces au détriment de la qualité, le trompettiste polonais a pourtant signé avec “Wislawa” le plus beau disque de l’année 2013.

L'Académie fait sa Grand Messe

Donald Byrd, Herb Geller, Mulgrew Miller, Chico Hamilton, Cedar Walton, Yusef Lateef, ils furent nombreux à passer de l’autre côté en 2013. Avec eux, Jim Hall, le plus subtil des guitaristes de jazz disparu le 10 décembre. En guise d’hommage, Christian Escoudé et Alain Jean-Marie interprétèrent Careful, un blues de 16 mesures, son cheval de bataille.

L'Académie fait sa Grand Messe

Décédé en 1983, Earl Hines doit swinguer comme un fou au paradis des jazzmen. On oublie aujourd’hui l’importance de ce pianiste et chef d’orchestre qui rompit avec le stride, imposa son propre jeu de piano et l’adapta aux bouleversements du be-bop. Le Prix du Meilleur Inédit ou de la Meilleure Réédition revint à un florilège de ses œuvres, à un coffret Mosaïc de 7 CDs regroupant des enregistrements effectués entre 1928 et 1945, l’Académie primant aussi la qualité du travail éditorial d’un label dont Michael Cuscuna et Scott Wenzel sont les deux responsables.

L'Académie fait sa Grand Messe

Le Prix du Jazz Vocal revint à “Woman Child” disque de Cécile McLorin Salvant, également en lice pour un Prix Django Reinhardt qui lui échappa de peu. Convaincu par son timbre de voix admirable, Jean-François Bonnel fut l’un des premiers à reconnaître son talent. Répondant aux questions de François Lacharme, il nous confia son admiration pour cette artiste exceptionnelle, « la chanteuse de jazz du XXIème siècle » selon ses propres termes. Assurant un concert à New York, Cécile ne put venir chercher son prix, mais fit parvenir une vidéo à l’Académie, un petit film dans lequel, outre ses remerciements, elle nous régala de son chant.

L'Académie fait sa Grand Messe

Chet Baker nous quittait en 1988, il y a 25 ans. Il n’en avait pas soixante, jouait alors beaucoup, soufflant sans vibrato de longues phrases délicates, douloureuses, comme si sa vie dépendait de ces moments intimes qu’il nous invitait à partager à ses concerts. Pour le saluer, François Lacharme appela sur scène Riccardo Del Fra et Alain Jean-Marie. Pour nous gratifier d’une version sensible de I’m a Fool to Want You.

L'Académie fait sa Grand Messe

Le bassiste céda sa place à Rachel Gould, chanteuse qui, en 1979, enregistra avec Chet un “All Blues” inoubliable. En duo avec Alain, I Remember You et Everything Happens to You, nous fit regretter la trop grande discrétion d’une voix qui n’a rien perdu de son éclat.

L'Académie fait sa Grand Messe

François Lacharme confia à Philippe Faure-Brac, Meilleur Sommelier du Monde, le soin de remettre le très attendu Prix Django Reinhardt. Associant jazz et grands crus, l’auteur de “Comment goûter un vin” (Éditions du Chêne) fut pour le moins surpris lorsque Vincent Peirani, le lauréat, déclara ne pas boire d’alcool. Saint Vincent (de Saragosse), le saint patron des vignerons, n’inspire donc pas l’accordéoniste dont les 2,05 mètres impressionnent. Sa technique aussi. Youn Sun Nah, qui chante peu de jazz mais possède une voix qui interpelle, a été bien avisée de le prendre avec elle. Vincent ajoute de la mélancolie à sa musique. La sienne touche à tout. Au jazz aussi, et la belle mélodie d’Abbey Lincoln qu’il reprit ne dérangea personne.

L'Académie fait sa Grand Messe

Auteur de “Casque d’or”, de “Touchez pas au grisbi” et de “Rendez-vous de juillet”, film particulièrement apprécié par les amateurs de jazz, Jacques Becker fut un grand supporter de l’Académie. Egalement cinéaste (“L’été meurtrier”, “Les enfants du marais”), son fils Jean aime aussi le jazz. “Échappement libre” (musique de Martial Solal) et son invisible et mythique “Pas de caviar pour tante Olga” (du bon Jacques Loussier) en témoignent. Jean Becker évoqua ses souvenirs et remit le Prix du Jazz Classique au Tuxedo Big Band pour leur album “Lunceford Still Alive !”.

L'Académie fait sa Grand Messe

Très disputé et remis par la très charmante Ann d’Abboville de la fondation BNP Paribas, le Prix du Disque Français qui couronne le meilleur disque enregistré par des musiciens français échut à l’Amazing Keystone Big Band pour son adaptation de “Pierre et le Loup” (Le Chant du Monde), une commande du Festival Jazz à Vienne. Arrivé second et pourtant favori, Ping Machine ne parvint pas à se hisser sur la première marche du podium. Il faut dire que les thèmes de Prokofiev, le sérieux et la qualité des arrangements de la jeune formation lyonnaise firent la différence.

L'Académie fait sa Grand Messe

C’est une version réduite de l’orchestre – David Enhco (trompette), Bastien Ballaz (trombone), Jon Boutellier et Jean-Philippe Scali (saxophones), Fred Nardin (piano), Patrick Maradan (contrebasse) et Romain Sarron (batterie) – qui monta sur scène pour nous en livrer des extraits.

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Charles Bradley reçut le Prix Soul pour son album “Victim of Love” et Eric Bibb le Prix Blues pour “Jericho Road” publié sur le label Dixiefrog. Bibb réside à Londres et est le neveu de John Lewis, le pianiste du Modern Jazz Quartet aujourd’hui disparu. Ayant fit le voyage, il reçut le prix des mains de Nicolas Teurnier (membre de l’Académie) et en compagnie de Glen Scott, son producteur (et pianiste), nous présenta sa musique qui relève aussi du folk et du gospel. Son hommage à Nelson Mandela fut très apprécié.

L'Académie fait sa Grand Messe

Pour remettre le Grand Prix de l’Académie du Jazz (le meilleur disque de l’année), François Lacharme appela Pierre Richard et lui fit la surprise d’un petit film dans lequel il assure une chorégraphie mimée pendant que les Double Six de Mimi Perrin y interprètent Au bout du fil (Meet Benny Bailey).

L'Académie fait sa Grand Messe

Le Prix revint à “Duke at the Roadhouse”, album réunissant Eddie Daniels et Roger Kellaway, pianiste récompensé par l’Académie pour “Heroes” en 2007. Eddie Daniels avait fait le voyage de Santa Fe pour recevoir son prix. La veille, avec Alain Jean-Marie et Gilles Naturel (contrebasse), il avait donné un concert exceptionnel dans un Sunside affichant complet. Peu de journalistes (hélas), mais Phil Costing et un public enthousiaste pour saluer le meilleur clarinettiste de la planète jazz, qui, au saxophone ténor, est également impressionnant. Retrouvant Alain au Châtelet et n’utilisant que sa clarinette, il joua avec aisance, fluidité et virtuosité deux morceaux de l’album primé dont Duke at the Roadhouse, son titre éponyme qu’il a lui-même écrit.

L'Académie fait sa Grand Messe

Un palmarès 2013 à la hauteur de l’institution incontournable qui chaque année le décerne et mérite d’être saluée. Toutefois, la durée de la cérémonie, presque trois heures, écourta le cocktail et sa dégustation de vins de Saint-Emilion. Au grand regret de tous ceux qui ne manquent jamais ce grand rendez-vous académique, moment d’échanges, de découvertes musicales, de surprises et d'émois.

L'Académie fait sa Grand Messe

LE PALMARÈS 2013

Prix Django Reinhardt :

Vincent Peirani

Grand Prix de l’Académie du Jazz :

Eddie Daniels & Roger Kellaway « Duke at the Roadhouse » (IPO)

Prix du Disque Français :

Amazing Keystone Big Band « Pierre et le loup » (Le Chant du Monde/Harm. Mundi)

Prix du Musicien Européen :

Tomasz Stanko

Prix de la Meilleure Réédition ou du Meilleur Inédit :

Earl Hines « Classic Earl Hines Sessions 1928-1945 » (Coffret 7CDs Mosaïc)

Prix du Jazz Classique :

Tuxedo Big Band « Lunceford Still Alive ! » (Jazz aux Remparts)

Prix du Jazz Vocal :

Cécile McLorin Salvant « Woman Child » (Mack Avenue/Universal)

Prix Soul :

Charles Bradley « Victim of Love » (Daptone/Differ Ant),

Prix Blues :

Eric Bibb « Jericho Road » (Dixiefrog/Harmonia Mundi)

Prix du livre de Jazz :

Hampton Hawes avec Don Asher « Lâchez-moi ! » (13E Note Editions)

L'Académie fait sa Grand Messe

CREDIT PHOTOS :

Eddie Daniels, Le Foyer du Châtelet, Jean-Luc Choplin & Adeline Regnault, Christian Escoudé, Riccardo Del Fra, Rachel Gould, Jacques Becker, Ann d’Aboville et François Lacharme, L’Amazing Keystone (Big) Band, Pierre-Richard & François Lacharme), Eddie Daniels & Alain Jean-Marie, Saint-Emilion sur table, Lauréats & Remettants © Philippe Marchin.

Earl Hines © Mosaïc Records

Cécile McLorin Salvant © John Abbott

Vincent Peirani, Eric Bibb © Pierre de Chocqueuse

Tomasz Stanko © Photo X/D.R.

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 09:13
Michu’s Blues

Novembre : il pleut des taxes, des impôts et on annonce du mauvais temps. La météo n’est guère réjouissante. Certains parlent de pluies fines, d’autres de pluies épaisses comme ces soupes automnales à base de champignons dont raffole Monsieur Michu. À son retour de Clermont, ce dernier a eu la mauvaise surprise de se voir réclamer une taxe d’habitation éléphantesque. Comme tant d’autres français, il n’arrête pas de payer. Sa maigre retraite ne suffit pas, alors il râle, menace, vitupère. Il pleut des larmes dans ce pays. Avec ce que l’État lui laisse, notre homme s’est acheté un bonnet rouge et compte rejoindre les mécontents bretons qui, serrés les uns contre les autres, offrent moins de prise au vent. Son épouse l’en a fort heureusement dissuadé. À son âge et avec un cœur en mauvais état, mieux vaut pour lui écouter de la musique. En novembre, les clubs font le plein de bons concerts. Musiciens européens et américains nous visitent et Monsieur Michu n’a que l’embarras du choix. Il apprécie de moins en moins ces jazzmen diplômés qui ne savent rien du jazz et de son histoire. Sans l’intervention de Jean-Paul, l’un d’eux l’aurait probablement frappé à la sortie du Sunside. Le doyen d’âge de ce blog avait osé protester contre les sons inhumains que le faraud tirait de son saxophone. Contrairement à Jean-Jacques Dugenoux qui ne jure que par Tigran Collignon et Ibrahim Panossian, sans parler d’Étienne Marcel, farceur arc-bouté sur ses propres inventions, Monsieur Michu préfère les musiciens qui se réclament de la tradition et dont le blues irrigue la musique, ceux qui jouent encore des standards, greffent leurs lignes mélodiques sur de vraies mélodies. Ce n’est pas une question de couleur de peau, de nationalité, bien que le jazz nous vienne d’Amérique. Des jazzmen européens savent aussi faire cela. Prenez Olivier Hutman, le blues coule dans ses veines, donne une âme à son piano. Organisé par les centres culturels étrangers de Paris, le festival Jazzycolors permet depuis onze ans de faire découvrir au public français les groupes de jazz des pays participants, soit vingt-cinq concerts actés cette année entre le 27 octobre et le 30 novembre dans treize centres culturels de la capitale. Seul problème, ces groupes sont loin de tous proposer de la musique intéressante. Certains confondent même jazz et musique improvisée ce qui n’est pas la même chose. Je recommande toutefois le Maxime Bender Quartet (le 19 au Centre Culturel Irlandais) et Mélanie De Biaso, chanteuse talentueuse dont l’univers onirique aux confins du jazz et de la pop reste très séduisant (le 27 novembre à l’Institut Culturel Italien). Lionel Eskenazi aime et moi aussi. Vous trouverez sa photo dans le numéro de novembre de Jazz Magazine / Jazzman qui consacre sa couverture à Herbie Hancock. Sony publie un coffret des années Columbia du pianiste (1972-1988), soit trente et un albums que renferment trente-quatre CD. Huit d’entre eux sont indispensables. Les autres, plus ou moins bons, voire d’un goût douteux, ne s’imposent pas dans une discothèque. Un bel objet pour les collectionneurs qui ont encore des sous.

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Michu’s Blues

-Vous n’avez pas eu besoin de moi pour vous rendre le 4 novembre à Bobino. Anne Ducros y chantait “Either Way” son nouveau disque. Des standards jadis interprétés par Marilyn Monroe et Ella Fitzgerald. Anne a déjà abordé le répertoire de cette dernière avec un grand orchestre de cuivres dans “Ella…My Dear” en 2010. Ce nouvel album met davantage en valeur son quartette. Benoît de Mesmay y tient le piano, Maxime Blesin les guitares, Gilles Nicolas la contrebasse et Bruno Castellucci la batterie. Quelques invités ajoutent des couleurs. Des cordes rendent soyeux quatre des quinze morceaux qu’il renferme. On ne se lasse pas d’écouter Either Way, la seule composition originale d’un opus réussi.

-Remplaçant Scott LaFaro au sein du trio de Bill Evans, le bassiste Chuck Israels joua trois ans avec lui avant de voler de ses propres ailes. On écoutera son jeu élégant et mélodique au Sunside le 5, dans un hommage à Evans. Chuck Israels se verra accompagner par Manuel Rocheman au piano – un bon choix, Manuel ayant justement consacré à Evans un de ses récents disques – et Dré Pallemaerts à la batterie.

Michu’s Blues

-Ahmad Jamal à l’Odéon pour trois concerts (7, 8 et 9 novembre à 20h). Le pianiste interprétera de larges extraits de “Saturnay Morning”, un album aussi inspiré que “Blue Moon”, son disque précédent. Avec lui pour jouer sa musique aux rouages huilés comme peut l’être un moteur de compétition, une exceptionnelle section rythmique, une des meilleure de sa très longue carrière. Reginald Veal (contrebasse), Herlin Riley (batterie) et Manolo Badrena encadrent son piano espiègle, ses notes virevoltantes et colorées qu’il retient pour les faire jaillir en cascades. Ne manquez pas ces précieux rendez-vous parisiens.

-Accompagné par l’excellent pianiste vénézuélien Luis Perdomo – sa main droite, virtuose et mobile apporte beaucoup à la musique –, Miguel Zenon revient au Sunside le 9 et le 10. Hans Glawischnig (contrebasse) et Henry Cole (batterie) complètent le quartette du saxophoniste portoricain, qui, à l’alto, s’impose comme l’un des meilleurs de sa génération.

Michu’s Blues

-Entre le 12 et le 17 novembre, le label Motéma fêtera ses dix ans d’existence au Duc des Lombards. On n’y entendra pas Geri Allen, son artiste la plus célèbre, mais la semaine sera assurément chaude avec le Focus Trio du pianiste Marc Cary dont j’ai récemment chroniqué un album, les effluves cubaines du Pedrito Martinez Group, la musique inclassable du batteur Jaimeo Brown. Consultez le programme. Le concert à ne pas manquer reste toutefois celui que donnera René Marie le 12 (20h et 22h), magnifique chanteuse que récompensa il y a une dizaine d’années l’Académie du Jazz. Son nouvel album, un hommage à la grande Eartha Kitt s’écoute sans modération. Je vous en promets prochainement la chronique.

Michu’s Blues

-Après s’être plongé dans les films noirs, le pianiste Stephan Oliva entreprend dans son nouveau disque une relecture personnelle des musiques des films de Jean-Luc Godard. Ce dernier les confia à Michel Legrand (“Vivre sa vie”, “Une Femme est une femme”), Antoine Duhamel (“Pierrot le fou”), Georges Delerue (“Le Mépris”), mais aussi à Martial Solal qui avec “A bout de souffle” (1960) composait une de ses premières pages pour l’écran. Au Sunside, le 13, Stephan réinventera ce répertoire en solo, non sans le transformer et le poétiser, y greffer des enchaînements mélodiques et rythmiques inattendus, en épurer le trop plein de notes, son piano, un univers à lui seul, ne chantant jamais deux fois la même chose.

Michu’s Blues

-Kristin Asbjørnsen en quartette au Sunset le 14. La chanteuse norvégienne s’est fait connaître au public français par sa participation à “Restored, Returned“ un disque ECM du pianiste Tord Gustavsen. Proche du folk et de la world music, sa musique se nourrit aussi du blues et du gospel. Sa passion pour le genre l’a conduit à enregistrer en 2006 un disque entier de negro-spirituals. Elle possède une voix rauque et chaude, qui monte aussi bien dans l’aigu qu’elle descend dans le grave. “I’ll Meet You in the Morning” son nouvel album mêle et réunit ces influences.

Michu’s Blues

-The John Scofield Überjam Band au New Morning le 18. Le guitariste mit sur pied cette formation en 2002, enregistrant pour Verve “Up All Night”, album mêlant jazz, funk et acid jazz. Scofield a récemment fait paraître “Überjam deux”, un disque fortement électrifié. Il sera à Paris avec l’étonnant Arvi Bortnick à la guitare rythmique, Andy Hess (basse électrique et contrebasse), et Louis Cato à la batterie.

Michu’s Blues

-Ne manquez pas Alan Broadbent en trio au Duc des Lombards le 20 et le 21. Élève de Lennie Tristano, il composa Blues in the Night Suite pour l’orchestre de Woody Herman avant de se faire connaître comme le pianiste du Quartet West de Charlie Haden. Il fut aussi celui de Nelson Riddle pendant dix ans avant de travailler comme arrangeur auprès de Diane Schuur, Shirly Horn et Diana Krall. Pianiste élégant au toucher délicat, il se produit au Duc avec Phil Steen à la contrebasse et Kai Bussenius à la batterie.

Michu’s Blues

- Christian Scott de retour au New Morning le 22 avec une musique forte, puissante, plus tonique que celle qu’il enregistre en studio. Sur scène, les compositions gagnent en dynamique, en intensité, le concert favorisant les échanges entre les musiciens, une prise de risque plus grande. La trompette de Scott y occupe une place importante. Insolente, tendre, fiévreuse, elle séduit par un chant aussi puissant que lyrique. Influencé par le rock, le funk et le hip-hop, elle place le groove au cœur de la musique. Pour la jouer avec lui, un sextette comprenant Braxton Cook aux saxophones, Lawrence Fields au piano, Matthew Stevens à la guitare, Kris Funn à la contrebasse et Corey Fonville à la batterie.

Michu’s Blues

-Irving Acao a grandi à Cuba. Nanti très jeune d’une solide formation classique, il est attiré par le jazz, le métissant de rythmes afro-cubains. Ayant choisi de s’exprimer au saxophone ténor, il vient de sortir un premier disque dans lequel prime lyrisme et générosité dans un jeu tout en puissance. “Azabache” contient des compositions originales auxquelles s’ajoute une reprise de Oh que sera que sera de Chico Buarque. On l'attend au Sunside le 22 et le 23 avec ses musiciens, le brésilien Leonardo Montana au piano, ses compatriotes Felipe Cabrera à la contrebasse et Lukmil Pérez à la batterie.

Michu’s Blues

-La basse de Christian McBride n’a aucun mal à se faire reconnaître. Elle ronronne comme un gros chat heureux. McBride la flatte, caresse ses cordes avec volupté. Qu’il choisisse de jouer une walking bass confortable ou d’adopter un jeu virtuose, il n’en reste pas moins un des grands de l’instrument. Chick Corea ne s’y est pas trompé, l’engageant dans son Five Peace Band et effectuant avec lui et le batteur Brian Blade une longue tournée mondiale l’an dernier. A la tête de son propre trio au sein duquel officie l’excellent pianiste Christian Sands et le batteur Ulysse Owens Jr., le bassiste est attendu au Duc des Lombards pour trois soirs et six concerts les 22, 23 et 24 novembre. L’occasion pour lui de jouer les morceaux d’“Out Here” son nouveau disque pour le label Mack Avenue, des standards qu’il réinvente magnifiquement.

Michu’s Blues

-Marjolaine Reymond au Sunset le 26 pour la sortie de son nouvel album “To Be an Aphrodite or Not To Be”, ou les pensées d’Emily Dickinson (1830-1886), poétesse américaine excentrique qui passa une partie de sa vie recluse dans sa propriété d’Amherst. Tout de blanc vêtue, elle jardinait, remplissait de fleurs son herbier et écrivait ses poèmes, véritable mise en abîme de sa solitude, des vers très courts aux rîmes volontairement imparfaites et à la ponctuation non conventionnelle pour l’époque. Pour jouer la musique de son disque, oratorio en trois parties qui relève autant de la musique contemporaine que du jazz, Julien Pontvianne (saxophone ténor) David Patrois (vibraphone et marimba), Xuan Lindenmeyer (contrebasse) et Stefano Lucchini (batterie) assistent la chanteuse dans une œuvre ne ressemblant à aucune autre.

-Le pianiste Jacky Terrasson fête son anniversaire au New Morning le 27 et à cette occasion invite ses amis musiciens. Stéphane Belmondo (trompette et bugle) et Minino Garay (percussions) seront présents avec d’autres dont les noms n’ont pas été communiqués. Leon Parker, batteur avec lequel il a naguère beaucoup joué, et Darryl Hall dont la contrebasse tient toujours le tempo adéquat, assureront la rythmique. Une belle soirée en perspective.

Michu’s Blues

-Denise King et Olivier Hutman de retour au Sunside le 29 et le 30. Avec eux Darryl Hall, toujours à la contrebasse, et le batteur Steve Williams. Leur dernier disque s’intitule “Give Me the High Sign”, une chanson co-écrite par Olivier Hutman et Denise King, et sa musique interpelle. On la croirait sortie des vénérables juke boxes de nos années vinyles, de cette décade prodigieuse (1966 - 1976) qui vit fleurir les chefs-d’œuvre, les genres se mélanger, les passions se créer. King et Hutman forment une association de rêve. Une voix royale chante les chansons sur mesure que lui cisèle un pianiste compositeur possédant un rare talent d’arrangeur. Denise sait chauffer une salle. Avec elle, l’air devient brûlant, la température déraisonnable. On replonge au cœur de l'été.

-Sunset-Sunside : www.sunset-sunside.com  

-Odéon, Théâtre de l’Europe : www.theatre-odeon.eu

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-New Morning : www.newmorning.com

 

Crédits photos : Ahmad Jamal © Frank Stewart – René Marie © Joseph Boggess / Motéma – Stephan Oliva , Irving Acao, Olivier Hutman © Pierre de Chocqueuse – Kristin Asbjørnsen © Universal Music – John Scofield Überjam Band © Nick Suttle – Alan Broaddbent © Artistry Music – Christian McBride Trio © Chi Modu – Marjolaine Reymond © Bernard Minier – Christian Scott © photo X/D.R.   

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 10:10
Clermont : jazz à tue-tête

MERCREDI 16 octobre

« Touche pas à Agathe, salopard ! » C’est par ces paroles peu courtoises que Jean-Jacques Dugenoux apostrophe et réveille Bajoues Profondes qui vient de piquer du nez et de la tête dans le décolleté de son épouse. La poitrine menue de cette dernière semble d’ailleurs peu confortable, mais Bajoues s’effondre où il peut.

Clermont : jazz à tue-tête

Nous sommes à Clermont-Ferrand dans la salle Jean-Cocteau de la Maison de la Culture. Nous, ce sont les personnages qui occupent les deux premiers rangs face à la scène, des visages familiers qui chaque année se dérident à l’écoute des concerts que programme Xavier « Big Chief » Felgeyrolles (photo) dans le cadre de Jazz en Tête, qualitativement le meilleur festival de jazz de l’hexagone. A droite de Bajoues, Monsieur Michu ronge son frein. Jean-Jacques Dugenoux l'énerve. Expert en cochonnailles, ce dernier se dit aussi amateur de bons vins. Jazz en Tête est pour lui un prétexte. Clermont accueille ces jours-ci au Polydome le 6ème salon des vins du Languedoc et, quitte à enfermer son épouse dans sa chambre d’hôtel, il compte bien y goûter. Pour Philippe Etheldrède qui exhibe fièrement son Kodak Instamatic, ce casse-pieds ne fait aucune différence entre un blanc et un rouge. Un minable, tout simplement.

Clermont : jazz à tue-tête

Jean-Jacques Dugenoux n’apprécie d’ailleurs pas Gonzalo Rubalcaba qui offre aux clermontois un concert en solo de toute beauté. Avec lui la phrase respire, chante des notes bleues avec gourmandise. Sa main gauche puissante les rythme ; la droite les colore, les trempe dans un bain d’harmonies. On perd parfois les thèmes dans ce ruissellement de couleurs en demi-teintes.

Le pianiste qui a beaucoup écouté Gabriel Fauré, Claude Debussy, se montre imprévisible, cultive un impressionnisme de bon ton et sophistique les standards qu’il reprend. Rubalcaba est aussi un virtuose de l’instrument et nous le rappelle dans les pièces afro-cubaines qui parsèment son répertoire. Son piano devient alors percussif, le rythme se fait chair.

Clermont : jazz à tue-tête

C’est au tour de Catherine Russell de monter sur scène. Pendant quelques minutes votre Blogueur de Choc endosse son habit de Secrétaire Général de l’Académie du Jazz afin de lui remettre le Prix du Jazz Vocal 2012 pour son album “Strictly Romancin’”, trophée pieusement conservé par Hervé Cocotier, son tourneur, ici en photo.

Clermont : jazz à tue-tête

Le père de Catherine, Luis Russell, fut l’un des pianistes et directeur musical de Louis Armstrong. Choriste très demandée, elle apprit le métier auprès de Paul Simon, de David Bowie, du groupe Steely Dan et de bien d’autres vedettes. Désormais à la tête de sa propre formation, elle met sa voix chaude, sensuelle que voile une légère raucité au service de vieilles chansons qu’elle affectionne, fait revivre avec talent et respect des mélodies qu’interprétèrent Fats Waller, Duke Ellington, Billy Strayhorn, Maxine Sullivan, Hoagy Carmichael. Avec elle, de bons musiciens, un pianiste qui pratique le stride et affectionne le boogie (Mark Shane), un guitariste aux chorus délicats (Matt Munisteri), un jeune adepte de la walking bass pour cadrer le tempo (Tal Ronen), la musique se passe très bien de batteur et se fait intimiste.

Clermont : jazz à tue-tête

La soirée se poursuit à l’hôtel Oceania où logent les musiciens. Responsable du bar, la belle Olivia remplit les verres des soiffards. Des jam sessions s’y déroulent tard dans la nuit. Essiett Essiett tient parfois la contrebasse et Jeff Tain Watts fait merveille à la batterie. On y croise Circuit 24 qui fait rouler sur la moquette les petites voitures qu’il collectionne, Papy Jazz qui commente avec pertinence ce qu’il a vu et entendu, Daniel Desthomas (photo) qui, sur le festival, a de nombreuses histoires et anecdotes à raconter. Entre deux vins, Jean-Jacques Dugenoux a oublié un livre : “Mémoires du saumon dans le Brivadois”. Je ne le savais pas amateur de poissons.

JEUDI 17 octobre

Clermont : jazz à tue-tête

Pour se réveiller, ce spectateur lambda a plongé sa tête dans l’aquarium de l’hôtel. Quant à Bajoues, il n’aime décidément pas grand-chose, n’apprécie pas l’excellente nourriture du Visconti, un nouveau restaurant italien de Clermont, et ne goûte pas davantage Prism, quartette de Dave Holland fortement électrique qui divise les amateurs de jazz. Philippe Etheldrède ne supporte pas plus que lui l’avalanche de décibels que produit la guitare de Kevin Eubanks. Ce dernier joue des chorus hendrixiens, mais peut aussi émettre de longues nappes de notes lorsque l’aspect modal de la musique le nécessite. Impérial à la contrebasse (une demi-caisse amplifiée), Holland arbitre les passes rythmiques qu’Eubanks et Eric Harland affectionnent.

Clermont : jazz à tue-tête

Très en forme, assurant un drive puissant et binaire, le batteur fait tourner des rythmes funky qui enveloppent et hypnotisent. Seul Craig Taborn est un peu en retrait. Dans l’après-midi, le rideau de fer de la salle s’est abattu sur son Fender Rhodes et il a fallu lui en trouver un autre. « Un coup des communistes » marmonne Bajoues. Que la ville possède toujours une avenue de l’Union Soviétique ne semble pas déranger Craig, mais, mal à l’aise sur un instrument qui n’est pas le sien, il n’en tire pas les sons qu’il souhaite, cultive des solos abstraits et souvent dissonants. Au piano acoustique, il tempère le jeu bouillonnant du guitariste par un jeu d’une grande finesse harmonique. Avec ce groupe, Dave Holland rajeunit sa musique, revit ses années fusions, musique qu’il pratiquait au côté de Miles Davis au début des années 70. Et tournent les chevaux de bois…

Clermont : jazz à tue-tête
Clermont : jazz à tue-tête

Comme tous les soirs, c’est fête à l’Oceania. Ses salons du premier étage restaurent musiciens et journalistes affamés. Verrouillée par Phil Ethylhic, une grande table ronde attend les martyrs de la bouteille pour des dégustations de vins fins. Le nez proéminent, Philippe renifle les nectars, détecte les meilleurs crus. Taquin le Terrible enquiquine Dodo (photo) qui fournit tee-shirts et Saint-Nectaire et rajeunit chaque année.

Les verres tintinnabulent, les têtes s’échauffent. Rassurée après une dure journée, Sybille Soulier, l’attachée de presse du festival, virevolte entre les tables occupées. Il y a là Bernard Vasset grâce à qui les musiciens ne végètent pas à l’aéroport, et Michel, son neveu photographe dont on retrouve chaque année les photos dans les programmes du festival. Il est tard. Au rez-de-chaussée, la jam session attire du monde. Je retrouve Craig Taborn au bar, échange avec lui quelques drinks et m’accorde un repos mérité.

VENDREDI 18 octobre

Clermont : jazz à tue-tête

Ma dernière nuit clermontoise. Le festival a commencé sans moi avec The Saxophone Summit et se termine demain soir avec le quartette de l’excellent saxophoniste Irving Acao et le trio d’Essiet Okon Essiet Manuel Valera (piano) et Jeff Tain Watts (batterie). Mais ce soir, le festival accueille Kenny Garrett en quintette et j’assiste à un miracle : Bajoues Profondes apprécie le concert.

Plus que moi qui regrette la trop grande puissance sonore de l’orchestre. Ce n’est qu’après un séisme d'une heure, et le temps d’une ballade, que la musique devint parfaitement audible, que l’on put entendre le piano que couvrait jusque là un batteur trop puissant (McClenty Hunter), une contrebasse sur-amplifiée (Corcoran Holt). Le chant du saxophone s’élève alors, limpide et majestueux, moment de grâce dont profite la musique.

Clermont : jazz à tue-tête
Clermont : jazz à tue-tête

Kenny Garrett traîne avec lui une bande de fameux lascars. Au piano, Vernell Brown joue beaucoup comme McCoy Tyner et manque un peu de personnalité mais la section rythmique, de la lave en fusion, fait rouler une avalanche de notes dont on ne sort pas indemne. À l’alto et au soprano, le saxophoniste cherche la transe, souffle des chorus vertigineux. Comme John Coltrane et Pharoah Sanders dans les années 60, il envoûte par les mélopées africaines qu’il introduit dans sa musique. On lui pardonne l’insipide ritournelle qu’il fait tourner en fin de programme et que le public est nombreux à apprécier.

Clermont : jazz à tue-tête

Il est temps de rejoindre l’Oceania. Tony Tixier assure élégamment au piano. Avec lui, Elvire Jouve, une jeune batteuse moissonneuse, et Jean Toussaint, un habitué des lieux. Plus tard, c’est avec la section rythmique de Garrett qu’il montrera son savoir faire. Le rideau tombe sur un festival pas comme les autres qui tient toutes ses promesses.

Photos : © Pierre de Chocqueuse , sauf celle de Catherine Russell avec Hervé Cocotier et le Blogueur de Choc © Philippe Etheldrède.

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 11:46
Fratrie pianistique

SAMEDI 22 juin

Bruno Angelini et Philippe Le Baraillec enseignent le piano à la Bill Evans Academy. Ils ont eu le même professeur, Samy Abenhaïm et revendiquent une approche mélodique et harmonique du piano. Ils donnaient un double concert sur la péniche l’Improviste amarrée pour deux mois à la hauteur du 34 quai de la Loire, le long du bassin de la Villette.

Fratrie pianistique

Souvent associé à de nombreux projets et formations, Bruno Angelini joue dans “Toxic Parasites”, le dernier album de Sébastien Texier. Au sein d’une discographie imposante, se distinguent ses albums en trio, mais aussi “Never Alone”, un excellent enregistrement en solo pour Minium. Loin de lui faire peur, l’exercice semble stimuler son imagination. Il en faut pour s’attaquer aux musiques d’Ennio Morricone, des mélodies qui inspirent les plus doués des jazzmen. Enrico Pieranunzi leur a consacré deux albums tout en évitant de reprendre les plus célèbres, celles que Morricone a composées pour Sergio Leone, son ancien camarade de classe. À “Il était une fois en Amérique”, son chef d’œuvre, Bruno préfère “Le Bon, la brute et le truand” et “Il était une fois la révolution”, deux films dont il habille les mélodies d’harmonies nouvelles, de couleurs inédites. Occupant l’espace sonore, il s’emploie à faire chanter ses notes, leur donne du poids tout en prenant soin de les faire respirer. Il en met certaines en boucle, improvise sur des thèmes que le blues et les notes bleues transforment et rendent méconnaissables. Des accords cristallins de piano électrique répondent parfois au piano. La main gauche assure des basses puissantes. La droite dessine des paysages et fait voir des images. Vaste tambour mélodique, l’instrument résonne, acquiert une ampleur orchestrale. Un ostinato envoûtant accompagne une autre mélodie. Des grappes de notes perlées se greffent sur un rythme lent et majestueux. Le pianiste se fait chaman, agite des hochets de pluie, tire mille couleurs des cordes métalliques de son instrument. La magie opère. La richesse et la variété de ses timbres vont nous bercer tout au long de la nuit.

Fratrie pianistique

Après une courte pause, Philippe Le Baraillec est au piano. On peine à le croire tant ses concerts sont rares. Il faut être un de ses élèves – et ils sont nombreux à bord – pour l’entendre au piano. Il n’aime pas se mettre en avant, enregistre peu, ce qui rend sa musique infiniment précieuse. Une grande tendresse habite ses notes frissonnantes d’émotion. Le quartier-maître Le Baraillec habite corps et âme le grand navire du jazz qu’il conduit vers des terres propices à des harmonies heureuses. Grâce à lui des standards ont encore des richesses à dévoiler, des notes rêveuses à chanter. Exposé par un toucher d’une finesse peu commune, Nardis baigne dans une lumière féérique, se pare d’un limbe de notes lumineuses. Mais voici que sur des arpèges de guitare mises en boucle, Philippe improvise, non sans rechercher des séquences plus abstraites, quelques dissonances pimentant un piano qui n’oublie pas d’être lyrique. Le phrasé serré et précis évoque parfois Lennie Tristano, mais de ces cascades de notes jouées avec une rigueur contrapuntique jaillit une musique infiniment tendre que calme un doux et pudique balancement. Le piano navigue parfois avec une guitare fantôme, mais un seul accord peut suffire à installer un climat féérique, la musique profitant d’harmonies poétiques dont Philippe a le secret. Joué en solo, Not for Lilian (to Lilian) que renferme “Involved” son dernier disque, est ainsi une invitation au rêve. Comme ses autres compositions parcimonieusement dispersées dans de trop rares albums, le morceau possède un fort pouvoir de séduction. On quitte l'Improviste hanté par ces notes raffinées et sincères qui semblent jaillir du cœur.

Photos © Pierre de Chocqueuse

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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 19:27
I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

VENDREDI 14 juin

Troisième opus lyrique de John Adams, “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky” (“Je regardais le plafond et alors j’ai vu le ciel”) est davantage un « songplay », une « pièce en chansons » qu’un opéra. Seul le long et complexe Duet in the Middle of Terrible Duress peut s’y apparenter. En l’absence de dialogues parlés pour aider à comprendre l’argument, on découvre l’intrigue à travers les chansons elles-mêmes. Le tremblement de terre qui dévasta une partie de la zone nord de Los Angeles en 1994 inspira l’œuvre qui fut composée et créé l’année suivante dans une mise en scène de Peter Sellars.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Dix-huit ans après la première parisienne de 1995 à la MC93 de Bobigny, le théâtre du Châtelet la reprend dans une nouvelle mise en scène confiée à Giorgio Barberio Corsetti. Avec le scénographe Massimo Troncanetti, ce dernier installe quatre chanteurs et trois chanteuses sur une scène qu’occupent quatre tours roulantes de différentes tailles. Fréquemment déplacées et différemment assemblées, elles constituent un hôpital, une église, un tribunal, une prison ou des immeubles de quartier. Sur les murs, ses autres collaborateurs Igor Renzetti et Lorenzo Bruno projettent des couleurs et animent des images, font naître des personnages virtuels qui accompagnent l’action.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Dû à la poétesse d’origine jamaïcaine June Jordan, le livret met en scène sept personnages aux origines ethniques et sociales diversifiés censés représenter la diversité de la Californie et le futur schéma démographique des Etats-Unis. Dewain (Carlton Ford), un délinquant noir, David (Joel O’Cangha), pasteur d’une église baptiste de quartier, Consuelo (Hlengiwe Mkhwanazi), réfugiée politique salvadorienne sans papiers, Rick (Jonathan Tan), avocat d’origine vietnamienne dont les parents sont d’anciens « boat people », Mike (John Brancy), policier blanc qui refoule son homosexualité, Tiffany (Wallis Giunta), présentatrice d’émission de télévision et Leila (Janinah Burnett), employée d’un centre de planning familial dont la tâche principale est de recommander la contraception dans les rapports sexuels.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Fracture rédemptrice non exempte de drames, le tremblement de terre qui intervient au second acte les révèlera à eux-mêmes. Bénéficiant des lumières de Marco Giusti, sa théâtralisation est impressionnante. “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky” se conclue sur des images de ciel et de nuages d’une beauté indicible. Pendant deux heures, la musique étonne, transporte, bouleverse. Comment ne pas être touché par Consuelo rêvant de vivre en paix et en sécurité avec ses enfants dans Consuelo’s Dream ? Comment ne pas être séduit par la beauté mélodique de Dewain’s Song, une ballade aux paroles émouvantes ?

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

John Adams est un musicien dont il apparaît difficile de classifier le travail. Beaucoup plus variée que celle de Steve Reich et de Philip Glass, dont les noms restent comme le sien associés à la musique minimaliste, son œuvre dont l’harmonie et le rythme furent longtemps les forces motrices se déploie aujourd’hui dans de multiples directions. Ses partitions dévoilent des lignes mélodiques lyriques et sensibles, de larges espaces acoustiques. Dans l’ouvrage qu’il consacre au compositeur chez Actes Sud, et à propos de “The Death of Klinghoffer”, le second opéra d’Adams, Renaud Machart relève « les qualités d’une écriture très fouillée où les mouvements des voix sont régis par un savant travail contrapuntique ».

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Construite sur la répétition de brefs motifs répétitifs évoluant au sein d’un langage harmonique tonal associé à une pulsation rythmique régulière, la musique minimaliste n’est pas absente de “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky”. Son prologue instrumental est même un hommage appuyé au genre dont le flux rythmique incessant traverse la partition.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Lorsqu’il entreprit de l’écrire, Adams ne cache pas avoir eu en tête “West Side Story” de Leonard Bernstein et “Porgy and Bess” de George Gershwin, des œuvres relevant de cette forme de théâtre musical américain auquel appartient le « musical ».

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

À ces modèles incontournables mais quelque peu lointains, s’ajoutent de nombreuses musiques populaires que le compositeur, né en 1947, écouta dans sa jeunesse, sa musique raffinée et savante s’ouvrant à divers métissages. Soul music (A Sermon on Romance), musique latine (Esté País) rock (Mike’s Song), jazz (Tiffany’s Solo), mais aussi blues et gospel nourrissent ses chansons, les personnages imaginés par June Jordan favorisant cette profusion de styles. Comme interprètes, John Adams a choisi des chanteurs et chanteuses d’opéra, ce qui renforce l’étrangeté de ces musiques généralement confiées à d’autres voix. Ouvertes à une large diversité de rythmes, ses chansons relèvent parfois de plusieurs genres, comme si le compositeur refusait de leur voir apposer des étiquettes trop précises.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

Leur instrumentation pour le moins singulière renforce leur l’aspect déroutant. Totalement privés de cordes, les vingt-trois numéros de la partition réunissent selon leurs besoins clarinette basse ou clarinette (Franck Scalisi), saxophone alto ou ténor (Clément Himbert), deux claviers synthétiseurs (Claude Collet et Martin Surot remplacé par Christelle Séry les 14 et 17 juin), un piano (Paul Lay), une guitare acoustique ou électrique (Jean-Marc Zvellen-Reuther), une contrebasse ou une basse électrique (Valérie Picard), et une batterie acoustique ou MIDI (Philippe Maniez). Donc rien de classique dans cet ouvrage scénique aux mélodies séduisantes. Bien qu’écrite – Alexander Briger dirige l’orchestre –, la musique laisse des espaces de liberté aux huit musiciens qui pour la plupart jouent aussi bien du jazz que le répertoire classique. Ils peuvent même improviser sur certaines mesures précises de certains morceaux. Tiffany’s Solo en est un bon exemple. De même que Dewain’s Song of Liberation and Surprise. Sa mélodie accrocheuse se voit développer par un solo de saxophone comme dans un orchestre de jazz.

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky

John Adams rêvait de voir jouer sa « comédie musicale » à Broadway. Elle fut donnée une cinquantaine de fois à Berkeley, Montréal, New York, Édimbourg, Helsinki, Paris, Hambourg, mais la complexité rythmique et harmonique de l’œuvre et une intrigue se situant dans les milieux défavorisés de Los Angeles la rendent impossible à monter sur une scène de Broadway. Le théâtre du Châtelet la reprend aujourd’hui. Dernière représentation le mercredi 19 juin (20h00). Ne la manquez surtout pas.

Il existe deux versions de “I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky”. On recherchera celle que dirige le compositeur, un disque Nonesuch de 1996. “The John Adams Earbox (coffret de 10 CD(s) en contient de larges extraits. Confié à Klaus Simon qu’entoure The Band of Holst-Sinfonietta, celle qu’a publié Naxos en 2006 reste plus facilement disponible.

PHOTOS : © Marie-Noëlle Robert / Théâtre du Châtelet, sauf John Adams © Margaretta Mitchell

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